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samedi 3 septembre 2016

Peut-on faire son beurre dans le lait ?

La couverture médiatique du récent conflit entre les agriculteurs français et la multinationale Lactalis sur le prix du lait n'a guère permis de se forger une opinion éclairée.

Nos gazettes utilisaient les centimes par litre pour évoquer les éleveurs.
Le chiffre d'affaire ou bien les marges ou encore les bénéfices de l'industrie laitière étaient présentés, sans distinguo, en milliards ou millions, suivant l'humeur du journaliste.
Quand à la distribution, pour une fois, personne ou presque ne l'a évoqué.


Je vous propose d'examiner de près le contenu d'une bouteille de lait.

Des consommateurs qui consomment tout et n'importe quoi

Ne buvant que très peu de lait, j'ai, pour complaire aux fidèles lecteurs de ce blog, payé de ma personne en passant un long moment à détailler le rayon ad hoc de mon hypermarché favori au doux nom d'intersection routière.

Le nombre de modèles différents de briques et de bouteilles de lait est exorbitant.
Il semble y avoir un lait pour chaque sensibilité : "entier", "bio", "demi-écrémé", "de ferme", "vitaminé", "de montagne", "grand"...
Je regrette toutefois l'absence de lait pour gauchers ainsi qu'une version pour daltoniens.

Les prix reflètent ce festival de diversité. Ils s'échelonnent de 67 centimes à 2.12 € par litre, un ratio de valeur supérieur à 3 pour un aliment réputé basique !
La moyenne se situe grosso modo à 80 centimes le litre.

Les petits contenants méritent une mention spéciale.
Le demi-litre est vendu sensiblement 70 centimes, presque autant que le litre !

Des éleveurs qui s'enfoncent

Depuis une très grande lurette, nous n'achetons plus notre lait au jour le jour chez un voisin paysan.
En France, les éleveurs vendent en vrac l'essentiel du produit de leurs vaches à des industriels - Lactalis et Danone, mais aussi Sodiaal, sont les plus connus - qui le collectent dans les fermes.

La forte production mondiale - beaucoup de pays, à l'instar de la Tunisie, ont augmenté leurs capacités laitières ces deux dernières décennies - et l'atomisation des agriculteurs poussent les prix à la baisse.
Le lait standard est devenu une "commodité", c'est à dire une matière première à faible valeur ajoutée dont le cours fluctue avec l'offre et la demande.

En France, le lait est payé aux éleveurs entre 25 et 30 centimes le litre, un gros tiers de ce que nous déboursons.
Les organisations syndicales agricoles estiment que, pour couvrir les coûts de production, 33 centimes - 10% à 30% de plus qu'aujourd'hui - seraient nécessaires.

Peu d'entreprises peuvent supporter durablement des déficits aussi profonds.
Sauf improbable retournement de tendance, le nombre d'élevages - et pas obligatoirement le nombre de vaches - va continuer sa chute libre, une division par 6 en 30 ans.

Répartition du prix de vente d'un litre de lait en France à la rentrée 2016

Des industriels qui industrialisent

Lactalis, Danone et consorts ne se contentent pas de ramasser le lait.
Celui-ci subit une ribambelle de transformations pour en faire une boisson de longue conservation ou bien des fromages et des yaourts.

Les entreprises agro-alimentaires ajoutent aussi une composante marketing.
Collectivement, nous apprécions et sommes prêts à payer afin de nous lever pour un dessert lacté, d'avaler un fromage présidentiel ou d'ingurgiter un breuvage blanc et vivant.
La production de ces images est aussi l'oeuvre du transformateur.

Comme dans toute industrie, ces opérations sur le produit, son apparence et sa perception sont réalisées avec une grande productivité qui compresse les coûts.
La valeur ajoutée par les transformateurs dans un litre de lait est un peu inférieure au prix payé à l'éleveur, de l'ordre de 24 centimes pour un litre.

Des distributeurs qui distribuent

Depuis les usines, le lait est pris en charge par une chaîne logistique complexe qui approvisionne en continu hypermarchés et épiceries de quartier.

Une fois arrivé en magasin, les produits laitiers sont soumis à notre bon vouloir.
En fonction de nos envies, des propositions commerciales et de l'argent disponible dans notre portefeuille, nous choisissons d'acheter ou de ne plus acheter tel ou tel produit, dans ou tel point de vente.

Notre consommation directe de lait à beaucoup diminué. Désormais, packs et bouteilles n'occupent plus qu'un demi-rayon dans mon hypermarché de prédilection alors que fromages et yaourts en colonisent six.

Ce travail de distribution requiert un coût non négligeable, grosso modo deux tiers de la rémunération de l'éleveur, environ 19 centimes par litre.

Des marges à la marge

Les actionnaires des transformateurs et distributeurs - qui financent usines et stocks - souhaitent être payés en échange de cette prestation capitalistique.
Ils reçoivent sensiblement 3 centimes par litre, un dixième de ce que touchent les éleveurs, à peine 4% du prix de vente final.
Deux tiers vont aux Carrefour, Leclerc et autres distributeurs alors que seulement un tiers rétribue les industriels de l'alimentation.

Tout le long du parcours du lait, du pis de la vache à notre gosier, le fisc guette.
TVA et impôts sur les entreprises représentent un septième du prix versé au fermier, 5 centimes par litre.
L’état reçoit beaucoup plus que les actionnaires d'Auchan et Lactalis réunis.

Au total, les marges privées et surtout publiques représentent un quart du prix versé à l'agriculteur, mais seulement 10% de ce que nous déboursons.

Répartition du prix de vente d'un litre lait en France en fonction de la rémunération de l'éleveur

Éco-lactiquement votre

Références et compléments
Voir aussi sur le thème de l'économie, de l’agriculture et de l’alimentation les chroniques

Précisions méthodologiques
  • Les prix de vente du lait ont été relevés par l’auteur les 29 et 30 août 2016 à Carrefour et Carrefour Drive à Meylan (Isère).
  • Les sommes payées aux éleveurs laitiers sont celles relayées par les médias en août 2016.
  • Pour estimer les valeurs ajoutées et marges des transformateurs et distributeurs, je me suis appuyé sur les rapports annuels récents de Danone et Carrefour ainsi que sur les comptes de Lactalis de 2010, seule année où ils ont été publiés.
    Les chiffres indiqués dans cette chronique sont par nature globaux et approximatifs tout en restant dans des ordres corrects de grandeur.
    Il est d’ailleurs intéressant de relever que Danone et Lactalis - bien que le premier soit absent du lait et focalisé sur les produits frais et que le second soit d'abord un leader des fromages - dégagent, tous deux,  une marge opérationnelle et un résultat net du même ordre de grandeur en pourcentage.
  • Les "prélèvements obligatoires" sont plus importants que les seuls impôts reportés ici.
    De l'éleveur au distributeur, de nombreuses cotisations sociales, assises sur les salaires, sont versées.
    Elles sont difficiles à déterminer avec le peu de données publiques à disposition. Un bon ordre de grandeur des cotisations sociales se situe entre 3 et 9 centimes par litre, à soustraire essentiellement des valeurs ajoutées de transformation et distribution.

Je remercie les participants, qui se reconnaitront, à la récente discussion enflammée sur la crise du lait qui a servi de déclencheur à ce billet ainsi qu'au précédent sur le prix des terres agricoles.

Je m'excuse auprès des lecteurs ne résidant pas en France pour mes allusions à peu près incompréhensibles hors de l'Hexagone à des marques et publicités : "on se lève pour Danette" (Danone), camembert Président (groupe Lactalis) et lait Viva de Candia (groupe Sodiaal).
Outre Candia, qui signifie blancheur en latin, le groupe laitier coopératif Sodiaal est aussi connu par ses marques Yoplait et Entremont.

lundi 10 août 2015

L'Amazon des médocs ou comment uberiser les pharmacies

Comme le montre l'exemple caricatural des taxis, aucune activité économique n'est à l'abri d'une attaque de la "nouvelle économie".

Les clients sont des êtres versatiles capables, du jour au lendemain, d'un simple clic, de changer des habitudes d'achat établies depuis des lustres.
Les règlements protégeant certaines professions ne sont pas plus fiables car ils dépendent du politique soumis à la triple pression des électeurs, des contraintes budgétaires et des lobbys.

Face à ces menaces, plutôt que, résigné, attendre Uber en espérant que ce soit le plus tard possible, chaque business serait bien inspiré de se transformer de et par lui-même.

Pour ce faire, deux familles d'interrogations sont indispensables :
  • Qu'est-ce qui ne satisfait pas, énerve, exaspère les clients actuels ? Si on leur confiait une baguette magique, que choisiraient-ils de changer ?
    Spécialement les clients les plus jeunes encore plus fantasques que leurs anciens.
  • Comment un parfait inconnu, ne connaissant rien à notre activité mais féru de nouvelles technologies, résidant à Saint Chély d'Apcher, La Houaria ou Kuala Lumpur et décidé à expédier notre business aux oubliettes s'y prendrait-il ?
Des scénarios peuvent être construits à partir de ce questionnement qui, ensuite, aident à définir les transformations à enclencher.

Je vous propose que nous faisions ensemble l'exercice pour les pharmacies françaises.

Des commerces devenus inefficaces

Les pharmacies ne sont pas un modèle d'horaires flexibles.
Ces boutiques sont rarement ouvertes tôt le matin, souvent fermées pendant midi, pratiquent peu les nocturnes et respectent scrupuleusement le jour du Seigneur.
Certes, en dehors des heures de bureau, des tours de garde sont assurés. Mais l'officine de permanence est, comme par hasard au moment où vous en avez besoin, à l'autre extrémité de l'agglomération ou du canton.
Bref, le strict contraire des drugstores américains ou brésiliens.

Bien que ces magasins soient généralement peu bondés, obtenir des antibiotiques ou un collyre requiert a minima 10 à 15 minutes.
L'essentiel de ce temps est consacré à regarder passivement le vendeur exécuter des actions administratives sans rapport direct avec la vente. À croire que l'apothicaire se plait à faire ses comptes en public.
Bref, le strict contraire des hypermarchés où le traitement des bons d'achat est très automatisé et surtout masqué au client.

Le fameux conseil qui, paraît-il, serait la véritable valeur ajoutée du pharmacien et qui sert à justifier son monopole, se limite - quand il survient - à réciter votre ordonnance.
Lorsque les médecins étaient d'abord des producteurs de hiéroglyphes manuscrits, cela était d'un grand secours.
Maintenant que logiciels et imprimantes ont vaincu les gribouillis, cette tirade soporifique ralentit un peu plus la transaction.
Bref, le strict contraire des épiceries où le caissier, plutôt que de vous débiter le ticket de caisse, s'acharne à débiter votre carte bancaire.

Fréquemment, la totalité de votre besoin en médicaments n'est pas disponible, rendant indispensable une seconde visite.
Un vrai plaisir ! Beaucoup des clients des pharmacies étant, par essence, malades.
Bref, le strict contraire d'un magasin "drive" avec commande en ligne et information réactualisée sur d'éventuelles indisponibilités.

Amazonifier les médocs

Une entreprise qui souhaiterait remédier à ces insatisfactions pourrait utiliser le business model d'Amazon : commander ses médicaments en ligne depuis tout type de terminal et se les faire livrer à l'adresse ou au relais de son choix.
En zone urbaine, les remèdes urgents seraient fournis sous quelques heures, les autres en environ une journée.

Outre le classique suivi de commande, des services additionnels spécifiques seraient offerts gratuitement pour satisfaire et fidéliser les clients :
  • Scan et lecture automatisée de l'ordonnance.
  • Traitement simplifié au maximum du remboursement et du tiers payant.
  • Insertion automatique de rappels dans votre agenda électronique des heures de prise de médicaments.
  • Vérification automatique des posologies et des incompatibilités entre molécules.
    Le client qui aurait accepté de renseigner sur le site ses principaux paramètres médicaux (âge, poids, allergies, maladies chroniques ...) bénéficierait d'un surcroît de contrôles et de conseils réellement personnalisés, y compris en dehors du strict champ médical, par exemple sur la diététique.
    Les conseils concernant les médicament en vente libre pour l'automédication seraient particulièrement soignés.
  • En fonction des affections et traitements, un message quelques heures ou jours après le début du traitement permettrait de s'assurer de l'absence d'effets indésirables.
  • Possibilité de dialoguer par chat ou par téléphone avec de véritables pharmaciens, voire des médecins, dûment diplômés pour aplanir toute interrogation supplémentaire.
Bien entendu, histoire de dorer un peu plus la pilule, à l'instar de ses concurrents en officine, "l'Amazon des médocs" proposerait aussi de la parapharmacie et de la parfumerie avec toutes les techniques promotionnelles de l'e-commerce et des prix attractifs.

Se mettre dans la poche les acteurs de la santé

Les pharmaciens, profession séculaire, constituent un groupe de pression retranché sur ses positions monopolistiques.
La meilleure manière de s'affranchir de cet obstacle serait de le contourner en transformant la plupart des parties prenantes de la santé en alliés objectifs de "l'Amazon des médocs".

Afin de ne pas attendre un hypothétique changement de réglementation mais plutôt de le provoquer, le moyen le plus aisé de démarrer "l'Amazon des médocs" serait de s'associer avec quelques pharmaciens volontaires, déjà propriétaires d'une boutique physique et ayant donc légalement le droit de vendre des remèdes.
En quelque sorte, trouver une petite minorité prête à donner le baiser de la mort au reste de ses confrères.

Pour vendre des prescriptions, rien de tel que de se faire aider par le prescripteur, c'est à dire le médecin.
Dans un pays où les garagistes facturent plus cher que les toubibs, proposer aux thérapeutes un surcroît de rémunération fonction du chiffre d'affaire qu'ils généreraient chez "l'Amazon des médocs" peut en convaincre plus d'un.
Afin de respecter les convenances, la réglementation, voire la déontologie, la manière indirecte est recommandée.
Par exemple, en payant des frais de facilitation de saisie à tout docteur qui imprimerait sur ses ordonnances des QR codes aidant le scan.
Le format de ces QR codes pourrait même être libre et ouvert afin de ne pas prêter le flan aux accusations de pratiques déloyales et pour faciliter leur intégration dans les logiciels médicaux. Les éditeurs complaisants de logiciels devraient, bien entendu, recevoir aussi leur petite obole.
En quelque sorte, transformer les médecins en commerciaux.

Les systèmes de livraison rapide "à la Amazon" - même si cela peut paraître contre-intuitif - sont moins chers à opérer qu'un réseau de magasins. Les coûts fonciers sont minimaux, les différentes tâches y sont très industrialisées et la somme des stocks est réduite.
Désormais, plusieurs sociétés proposent des services logistiques clefs en main aux e-commerçants dont l'augmentation des volumes livrés abaisse continûment tarifs et délais.
Aussi, il serait parfaitement possible d'être rentable en vendant sur internet de la pharmacie tout en diminuant d'au moins 10% à 20% le prix des médicaments, c'est à dire en rétrocédant aux clients une sérieuse part de la marge brute de l'apothicaire.
En quelque sorte, du médicament discount.

Dans ces conditions, la sécurité sociale et les mutuelles - qui sont les véritables acheteurs de nos remèdes - seraient soumises à des sirènes dont le chant sonnant et trébuchant serait quasi irrésistible.
Une approche relationnelle et commerciale sur mesure pourrait transformer les "complémentaires santé" en excellents promoteurs de "l'Amazon des médocs".
A l'autre bout de la chaîne, nos politiques, coincés par les déficits, pourraient bien ne pas défendre très longtemps le monopole des officines face aux économies proposées.
En quelque sorte, provoquer ses adversaires sur leur terrain de prédilection : le lobbying.

Pour pousser la sphère publique à évoluer, rien de tel que de s'approprier l'opinion publique avec l'aide des médias et des réseaux sociaux.
Les méthodes de communication d'Apple, de Leclerc ou de Free, qui réussissent à passer pour des chevaliers blancs défenseurs de la veuve et de l'orphelin, sont des modèles à imiter.
De surcroît, vendre en ligne des médicaments génère naturellement des myriades de données d'une grande valeur pour la santé publique et la recherche. Le chevalier, pour renforcer sa blancheur éclatante, pourrait, grand seigneur, en faire cadeau aux épidémiologistes et économistes de la santé friands d'en disposer. Bien entendu, en le faisant délicatement savoir urbi et orbi.
En quelque sorte, se faire offrir sa publicité.

Une fois ses premiers volumes de vente établi, "l'Amazon des médocs" commencera à disposer d'une capacité de négociation forte auprès des laboratoires pharmaceutiques. Ses équipes d'achat pourront s'en donner à coeur joie et abaisser ses coûts.
A l'instar du véritable Amazon qui vend de la connectique et des liseuses sous sa propre marque, les médicaments génériques pourraient être proposés sous la marque du distributeur qui mettrait en concurrence plusieurs fabricants.
Pour ne pas casser la dynamique, une partie de ces gains seraient rétrocédés à la clientèle.
En quelque sorte, des médicaments toujours plus discount.

Si vous doutez encore ...

Je souligne pour les lecteurs qui estiment que l'analyse et le scénario développés ici sont une aimable fiction un brin cynique que je n'ai pas été inventif.
La santé n'étant pas mon domaine de prédilection, je me suis contenté de proposer un cocktail d'éléments tous existants actuellement.

Je leur propose aussi d'aller fureter sur le site web de l'entreprise Point Vision.
Cette startup française, bien réelle et aux investisseurs prestigieux, industrialise - au sens étymologique du mot - les ophtalmologistes afin de faire baisser les délais d'attente des clients et mieux rémunérer les professionnels de santé adhérant à son système, tout en restant strictement dans les tarifs conventionnés de la Sécurité Sociale ...

Mutationnellement votre

Références et compléments
Cette chronique a été reprise le 6 septembre 2015 par le magazine en ligne Contrepoints sous le titre "bientôt des « uber » pharmacies en ligne ?"

Je tiens à préciser que, pas plus qu'envers les pédicures ou les bouchers, je ne nourris d'inimitié ciblée ou de ressentiment personnel vis à vis des apothicaires.
Une telle chronique pourrait être répétée pour chaque profession traditionnelle ou réglementée.
Les colonnes de ce blog sont ouvertes aux pharmaciens, mais plus généralement à toute personne, qui souhaiteraient proposer un scénario alternatif.

vendredi 19 décembre 2014

Rimbaud + McDo + Dubaï = le plateau ivre

Naguère, le regretté Jean Ferrat chantait que le poète a toujours raison, qu'il voit plus loin que l'horizon.

Ainsi, le non moins regretté Arthur Rimbaud, après avoir hurlé ses rimes iconoclastes de Charleville à Paris, a jeté sa plume aux orties pour aller trafiquer des armes dans la péninsule arabique.
Ce génie tourmenté avait probablement saisi que le commerce, hélas, change le monde au moins autant que la poésie.

Aujourd'hui, s'il revenait parmi nous, le ténébreux Arthur préférerait les Émirats au Yémen. Il serait trader de futures au financial centre de Dubaï.
Une fois terminée sa journée de golden boy, il se rendrait au temple consumériste plaisamment baptisé Dubaï Mall.

Là, heurtant, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux
,
il grifonnerait quelques vers sur les fonds de plateau en papier du Mac Donald's.

Fileur immobile des éternités bleues, je regrette l'Europe aux anciens parapets...
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants...

Poéticommercialement votre

Références et compléments
- Le crayonnage et la photo ont été réalisés par mes soins dans la (fast) food court de Dubaï Mall le 17 décembre 2014, à l'issue d'un repas mérité à défaut d'être gastronomique.
- Les passages en gras italique sont d'authentiques extraits du Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud. L'intégralité de ce poème est à disposition sur le site des classiques de la poésie française par Webnet.
- Les futures sont des contrats à termes négociés en bourse. Voir à ce sujet la chronique "les marchés financiers font pire que l'horoscope et la météo".

lundi 10 novembre 2014

Les innovations réussies ne sont presque jamais technologiques

Les innovations, que beaucoup appellent de leurs vœux pour relancer l’économie ou améliorer société et modes de vie, sont souvent perçues comme synonymes d'avancées technologiques.

Pourtant les succès commerciaux sont rarement le fruit de percées techniques. La plupart du temps, il s'agit de cocktails originaux d'éléments préexistants.

Pour tenter de vous en convaincre, examinons ensemble quelques cas emblématiques des quarante dernières années.

Gel douche
Jusqu'à la fin des années 1970, les détergents pour l'hygiène corporelle étaient exclusivement solides.
Lors de la décennie suivante, ce marché, actuellement trois fois plus vaste que celui des smartphones, a subi un cataclysme. Marketing et usage nous ont conduit à plébisciter l'amollissement généralisé des savonnettes.
Désormais on passe plus souvent des savons dans les commissariats que dans les rayons des hypermarchés.
Je suppose que fabriquer du gel douche ou du savon n'est guère différent sur le plan strictement physico-chimique. De toute éternité, les savonniers ont su régler la mollesse de leurs produits.
Tout s'est joué dans nos têtes et nos salles de bain, pas dans des laboratoires.
Collectivement, nous avons choisi l'achat de produits plus volumineux et souvent plus chers.
Les entreprises qui ont su incorporer de l'eau à leur savon pour le rendre gluant, ont prospéré. Celles restées exclusivement accrochées à leurs produits compacts ont disparu avec l'eau du bain.

Ronds-points routiers
Les carrefours circulaires avec priorité au véhicule engagé, populaires en Angleterre depuis les années 1920, sont apparus en France sensiblement au moment où le gel douche remportait sa victoire sur le savon. Il s'agit de la trace la plus durable du premier septennat de François Mitterrand.
Auparavant, les ronds-points étaient rares et favorisaient le nouvel arrivant, comme sur la place de l'Étoile à Paris.
Lorsque j'ai passé le permis de conduire en 1981, l'agglomération de Grenoble n'était dotée que d'un seul de ces carrefours dont l'utilité principale était de satisfaire le sadisme des inspecteurs.
La vogue de l'époque était l'intersection dotée de feux tricolores sophistiqués, modulant  leur tempo en fonction des flux de voitures, par l'entremise de microprocesseurs alors balbutiants et de boucles de mesure noyées dans le sol.
Les ronds-points ont chahuté le business des luminaires programmables. Une innovation exclusivement basse technologie aux ingrédients au moins aussi vieux que l'automobile - un tracé circulaire, des bordures de trottoir, un peu de macadam et quelques panneaux triangulaires - a durablement plombé la croissance prometteuse de systèmes nettement plus élaborés.
Les élus locaux et les entreprises de travaux publics n'ont pas vraiment la transparence chevillée au corps aussi l'impact économique des ronds-points est difficile à évaluer. Selon toute vraisemblance, le chiffre d'affaire annuel des intersections circulaires est 2 à 5 fois plus fort que celui des smartphones.

Ventes en ligne de voyages
Comme dirait le poète, guichets et agences de voyage n'en finissent pas de mourir.
Désormais, pour se rendre à Carcassonne ou à Kuala Lumpur, plus d'une fois sur deux, c'est sur le web que nous dégottons le précieux sésame nous permettant d'embarquer dans un train ou un avion. Les ventes de tourisme sur internet sont comparables aux ventes de smartphones.
Pourtant les commerçants en ligne n'ont pas inventé internet, loin s'en faut. Les premiers voyagistes virtuels sont apparus plusieurs années après la naissance de toile, au départ pour solder les invendus des circuits traditionnels de commercialisation.
Les agences de voyage avaient depuis les années 1970 accès à des services informatiques à distance - on disait alors télématiques - de réservation. Au détour de l'an 2000, le web a rendu possible leur usage par un public non professionnel, à toute heure et en tout lieu.
Là encore, le mariage, par des innovateurs concentrés sur les clients et les usages, de technologies déjà existantes a bouleversé une activité centenaire.

iPhone
Cet emblème de la high-tech est un splendide cocktail.
Lorsqu'en 2007, Steve Jobs lançait son premier iPhone, toutes les technologies existaient déjà et étaient de longue date employées par ses compétiteurs : communications radio, codages et décodages du son ou du signal téléphonique, processeurs, mémoires, logiciels en tous genres, écrans tactiles, batteries, hauts-parleurs, microphones, sans oublier la vente par correspondance sur le web évoquée ci-dessus.
Ce qu'a réussi Apple avec l'iPhone et qui, par voie de conséquence, a précipité la chute des fabricants historiques de téléphones mobiles comme Nokia, est un mélange inédit de ces différents éléments.
Ainsi l'écran tactile couplé à un clavier virtuel permet de disposer d'un affichage sur toute la surface du téléphone.
De même, la firme au logo fruité réalise une part importante de son chiffre d'affaire et de sa marge en revendant, à distance, des applications installables sur ses engins développées par d'autres.
L'entreprise de Cupertino, en se concentrant sur le design, l'usage et l'image s'est construit une position enviable, alors que ses concurrents focalisés sur les technologies ont définitivement perdu pied.

Ces quatre exemples, qu'une multitude d'autres pourrait compléter, doivent nous conduire à réfléchir sur les politiques de promotion de l'innovation menées par les entreprises et l'état.
Ainsi, le soutien public très fort en France à la R&D technologique, par l'entremise, notamment, du crédit d'impôt recherche, est discutable. Un coup de pouce pour développer stratégie, marketing et design serait probablement plus efficace.
Amazon, Apple, eBay, Facebook, Google, Microsoft, Oracle, Twitter, pour ne citer qu'eux, dominent l'internet mondial. Ils ne sont pourtant à l'origine directe d'aucune nouvelle technologie, ils n'ont bénéficié d'aucune subvention et une forte part des logiciels qu'ils emploient sont libres, c'est à dire à la disposition de chacun.

Innovatiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Automobilistes préférez-vous les carrefours libéraux ou administrés ?"
- Tous mes remerciements à Mehdi et aux étudiants du Master IMN de Grenoble. Les échanges avec eux sont particulièrement vivifiants.

vendredi 15 août 2014

Vivre de sa plume sans droits d'auteur

Suite à la parution de la chronique "Télécharger gratuitement un film n'est pas un vol", plusieurs fidèles lecteurs ont exprimé leur crainte que la disparition des droits d'auteur entraîne la fin de la création artistique.

Cet air est aussi très souvent entonné par les lobbies de la musique, du film et du livre ainsi que par leurs porte-paroles rémunérés par nos impôts, j'ai nommé les ministres successifs de la culture, de droite comme de gauche.

Afin de montrer que ce risque est minime, j'ai imaginé plusieurs pistes, non limitatives, qui permettraient à un écrivain de gagner sa vie, sans recourir à des subsides publics, en dehors des traditionnels livres papier, maisons d'édition et droits d'auteur.
Elles sont toutes articulées autour de trois principes simples, aussi vieux que le commerce, l'industrie et même l'art :
- baisser les prix de ventes,
- créer des exclusivités,
- découpler financement et activité principale.

Avant de les examiner, rappelons quelques ordres de grandeur.
Dans le système actuel, un auteur touche moins d'un dixième du prix de vente final de son livre papier.
Ainsi pour disposer d'un gros SMIC mensuel, il faut être capable de diffuser, annuellement, plus de 16 000 bouquins vendus 20 € et rémunérés 1.5 €.

Piste n°0 : exercer une autre activité
À l’instar de glorieux aînés tels Alphonse de Lamartine, Marcel Proust ou Bernard-Henri Levy, le mieux pour écrire tranquillement est de ne pas dépendre de ses œuvres pour mettre du beurre dans ses épinards.
Si les trois auteurs cités étaient tous des privilégiés vivant de leurs rentes familiales, aujourd'hui un travail à 35 heures hebdomadaires laisse à chacun un temps copieux pour écrire.
Le monde scientifique fonctionne d'ailleurs sur ce principe. Les chercheurs publient gratuitement leurs travaux qui peuvent être repris sans limitation. Ils sont payés pour effectuer des tâches annexes à leur activité de recherche : encadrement de thésards, enseignement, administration ...

Piste n°1 : auto-éditer des livres électroniques
Se passer des fonctions d'édition, d'impression, de diffusion et de stockage permet de substantielles baisses de coût qui peuvent bénéficier tant aux lecteurs qu'à l'auteur.
Un bouquin électronique directement publié par son créateur et vendu 4 € rapporte 2.8 € à son concepteur, presque le double des droits classiques.

Piste n°2 : insérer des pages de publicité
Il n'y a aucune raisons que journaux et pages web soient les seuls écrits comportant des encarts publicitaires. Les livres peuvent aussi y recourir.
Des réclames pourraient orner les transitions entre deux chapitres ou, mieux encore, des placements de produits survenir au fil du texte. Cette dernière pratique est toutefois plus naturelle au cœur d'un roman policier voire érotique que dans un essai philosophique.

Piste n°3 : dégoter un sponsor
Ce joli terme, venu directement du latin de messe via la langue de Procter et Gamble, signifie parrain.
Une entreprise ou une riche personne peuvent prendre sous leur aile un écrivain, avec ou sans retour publicitaire direct, comme cela se pratique déjà avec d'autres types de création ou encore dans le sport.
Le financement participatif - plaisamment baptisé crowd funding dans l'idiome de Shakespeare - est une version démocratique et populaire de ce procédé ancestral.

Piste n°4 : remettre le feuilleton à l'honneur
Comme en usait Alexandre Dumas, qui quotidiennement livrait plusieurs feuillets à différents journaux, la diffusion d'un nouvel opus peut s'effectuer au compte-gouttes, chapitre par chapitre.
Charge à l'écrivain, tel un scénariste de série TV américaine, d'appâter ses lecteurs afin qu’ils paient pour bénéficier de chaque épisode à l'instant même de sa publication.

Piste n°5 : interpréter son livre en concert
La diffusion de textes à des prix bradés voire nuls peut conférer à leur auteur une notoriété monnayable.
Une fois la reconnaissance du public acquise, un écrivain peut transformer son oeuvre et sa personne en événements uniques plus faciles à vendre que des copies numériques.
Par exemple, lire son oeuvre impérissable sur un scène de théâtre, donner des conférences payantes ou encore partager son repas avec des admirateurs tarifés.

Piste n°6 : transformer les bouquins en peintures
L'e-book s'apprête à tuer son ancêtre papier mais pas la bibliophilie.
À coté de versions digitales reproductibles à l'envie et à faible valeur marchande, peuvent parfaitement exister des tirages spéciaux et luxueux dont le prix découle de la rareté.

Piste n°7 : personnaliser son oeuvre
Le livre reproduit en de multiples exemplaires tous identiques provient des contraintes techniques et économiques de l'imprimerie.
Les technologies numériques permettent de s'affranchir de ces limitations.
Un auteur peut aisément produire, soit personnellement, soit par l'entremise de programmation, un écrit différent pour chaque lecteur désireux d'acquérir un livre lui étant propre.

J'arrête ici cette énumération loin d’être exhaustive et dont la seule limite est l'imagination des créateurs et des diffuseurs.
Le cinéma, dès son invention à la fin du XIXème siècle, a été autre chose que de simples photos ou peintures animées.
De la même manière, le numérique crée un champ des possibles dans le domaine de l'écrit d'autant plus vaste qu'il s'éloignera des références au livre papier.
Les textes et les écrivains vont continuer à proliférer !

Numérico-scripturalement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. L'irrésistible attrait du livre électronique
. Un monde sans droits d'auteur, ni brevets, ni marques est possible
. Télécharger gratuitement un film n’est un pas un vol

- Mes remerciements à Jean et à la twittonaute @framboazz qui m'ont soufflé le thème de cette chronique.

samedi 26 juillet 2014

Test : changez-vous le monde ?

Nous sommes nombreux - votre serviteur fait régulièrement partie de cette vaste cohorte - à nous plaindre que notre travail change trop fréquemment, manque de visibilité sur le futur et nous met sous pression constante.
Les plaisants acronymes de RPS - Risques Psycho-Sociaux - et de QVT - Qualité de Vie au Travail - sont même apparus pour décrire cet état de fait.

Toutefois, nous oublions trop souvent dans nos récriminations que chacun ou presque d'entre nous est le premier responsable de cette montée du stress professionnel.

Ces dernières années, nous avons radicalement modifié nos comportements personnels, mettant ainsi sous contrainte les entreprises et les services publics que nous utilisons au quotidien.

Je vous propose, comme à l'habitude, de juger sur pièces par l'entremise d'un petit test.
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d’un ordinateur.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d'un appareil photo ou d'une caméra vidéo numériques.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d'un GPS.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d’une tablette.
    2 points
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur d’un smartphone.
    3 points
     
  • Vous vous rendez régulièrement sur au moins un réseau social (Facebook, Twitter, Google+, Linkedin, Viadeo…).
    1 point
     
  • Vous “postez” régulièrement sur au moins un réseau social.
    2 points
     
  • Vous achetez régulièrement du carburant en libre-service.
    1 point
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00).

     
  • Vous effectuez vos achats alimentaires dans au moins 8 commerces différents.
    1 point
     
  • Vous avez déjà acheté une voiture de moins d’un an d’âge en dehors d'une concession dûment patentée par la marque.
    3 points
     
  • Vous consultez, sur internet, des horaires, des catalogues, des commentaires d'utilisateurs, des revues techniques ou d'usage.
    1 point
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous utilisez des services en ligne (billetteries, banques, assurances…)
    2 points
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous achetez régulièrement des biens sur internet
    3 points
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous avez déjà déposé au moins 5 avis sur des sites suggérant aux usagers de donner leur opinion sur des biens, services ou commerces.
    2 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous avez déjà choisi au moins 5 fois un bien, un service ou un commerce en fonction des avis postés sur des sites suggérant aux usagers de donner leur opinion.
    3 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.
     
  • Vous payez au moins 3 de vos factures récurrentes (impôts, eau, gaz, électricité, télécommunications, loyer, charges…) par un moyen dématérialisé.
    1 point
     
  • Vous avez déjà vendu ou échangé un bien ou un service sur internet.
    5 fois par an ou plus : 3 points.
    Moins fréquemment : 2 points.

     
  • Vous rédigez ou encaissez moins d'un chèque par mois.
    1 point
     
  • Vous consultez régulièrement la presse en ligne payante.
    1 point
     
  • Vous consultez régulièrement la presse en ligne gratuite.
    2 points
     
  • Vous avez déjà publié au moins 1 article ou au moins 5 commentaires sur un ou plusieurs sites de presse ou d'opinions.
    3 points
     
  • Vous vous êtes procuré, sous une forme dématérialisée, de la musique, des films, des séries ou émissions TV, des livres, des jeux vidéos ou d’autres produits culturels gratuitement ou à prix très modique.
    3 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous effectuez régulièrement des voyages en avion.
    Au moins un aller-retour annuel : 1 point.
    5 ou plus aller-retour par an an : 2 points.

     
  • Vous effectuez au moins un voyage à l'étranger par an (quel qu'en soit le motif).
    De un à trois pays différents : 1 point.
    Quatre pays différents et plus : 2 points.
     
  • Vous rapportez de ces voyages des biens notablement moins chers que dans votre pays de résidence.
    Uniquement alcool ou tabac : 1 point.
    Sinon : 2 points.
     
Votre total n'excède pas 16 points : les changements induits par la troisième révolution industrielle ne vous affectent guère. 
Vous n'utilisez que les plus incontournables d'entre eux, en partie contre votre gré.

Vous avez obtenu entre 17 et 36 points : vous participez au mouvement ambiant.
Toutefois, vous laissez à d'autres le soin de défricher et expérimenter les nouveaux usages à votre place. Vous ne les adoptez que lorsqu'ils atteignent une maturité correcte.

Votre score dépasse 36 points : vous changez très activement le monde.
Les aspects positifs des mutations en cours vous attirent. Pour autant, avez-vous - avons-nous - suffisamment pesé leurs inconvénients ?

Mutatio-numériquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
. Quelles sont les professions menacées par la troisième révolution industrielle ?
Quels métiers choisir pour surmonter la troisième révolution industrielle ?
  

samedi 7 juin 2014

Pneus, ballons ronds et corruptions

Ce matin, alors que j’achetais mes cinq fruits et légumes quotidiens, un client se plaignait auprès du vendeur du prix exorbitant des pêches tarifées à 3 €/kg.
Il jeta finalement son dévolu sur des pommes, sensiblement au même prix, au prétexte qu’il en mangeait plusieurs par jour à son bureau.

Continuant à deviser avec le commerçant, qu’il avait l’air de bien connaître, il s’exclama “au fait, je ne t’ai pas dit, je vais aller au Brésil assister à la finale de la coupe du monde ! C’est *** qui m’offre le voyage et le billet tous frais payés !”.

*** est une marque très connue de pneumatiques, au nom fleurant bon la géographie et la climatologie, qui sponsorise la FIFA, Fédération Internationale de Football Association, modèle indépassable de probité et candidate au Prix Nobel de la Paix.

Apparemment, si j’en juge par la suite de la conversation captée chez le primeur, le manufacturier “remercie” ses meilleurs clients en leur faisant cadeau de séjours luxueux axés sur les grands événements footballistiques.
Vu les tarifs des avions, des hôtels et des stades lors de la grand-messe du ballon rond, cette action de grâce coûte plusieurs milliers d’euros par invité. Pas exactement du mécénat humanitaire ou un clin d’oeil en forme de T-shirt ou de porte-clef publicitaire ...

Ce genre de pratique “commerciale” n’est pas rare et survient à toutes les échelles.
Ainsi, beaucoup d'équipes sportives professionnelles proposent des loges ou des salons aux entreprises pour, parait-il, les aider dans leurs relations publiques.

Ces libéralités sont, au sens strict, de la corruption puisqu'elles “faussent par de dons ou des promesses, l’exercice d’un pouvoir”.
Sur un mode privé et diffus, ce sont les mêmes mécanismes insidieux que ceux visant à obtenir un droit à construire, le retrait d’une contravention routière ou la concession d’un service public.

Je termine en rappelant que, très peu de temps en arrière, *** a fermé une de ses usines historiques dans la vallée de l'Oise en licenciant la totalité de son personnel …

Les largesses des marchands de pneus et des frappeurs de ballons me gonflent !

Toutefois, en échange d'un ou deux billets d'avion aller-retour Lyon-Tunis, je suis disposé à taire mon ire du football, à soustraire cette chronique à son audience internationale et à la remplacer par un panégyrique du caoutchouc, de la carcasse radiale et de Michel Platini.

Pneumo-corruptiquement votre

mardi 22 avril 2014

Ikea géant vulnérable

Autant le dire de but en blanc, je déteste, j'abomine, j'exècre le bricolage.
Aucun mot n'est assez fort pour exprimer ma répugnance viscérale envers cette activité pour laquelle je n'ai ni ni goût, ni talent.
Toutefois, les nécessités pratiques et économiques faisant loi, je suis malheureusement obligé de sacrifier, de temps à autres, à ce qui serait le loisir préféré des français.

Il y a grosso modo un quart de siècle, Ikea fut, dans ce domaine honni, une évolution remarquable.
L'entreprise suédoise était la première à proposer des meubles à livrer et monter soi-même, de qualité correcte, de prix abordable et dont conception & notices permettaient au gauche gaucher que je suis, de s'en sortir, si ce n'est avec les honneurs, à tout le moins honorablement.
Ainsi, une part importante de mon logis familial est équipée des créations de la firme d'Älmhult.

À l'issue de cette campagne réussie, mon amour plus que modéré pour l'assemblage de kits m'a conduit à me placer en mode pause pendant une quinzaine d'années.
Mais, le temps ayant fait son œuvre, j'ai du me résoudre à reprendre - un bon mois avant la nomination du nouveau premier ministre - les travaux manuels.
Tout naturellement et sans trop réfléchir, je me suis à nouveau tourné vers Ikea.

J'ai eu la désagréable surprise de découvrir que cette world company n'avait pas changé d'un iota en plusieurs décennies.
Visiter l'enseigne bleue et jaune est un voyage dans le temps qui ramène à la charnière des années 1980-1990.

Chaque magasin continue de présenter le même arrangement immuable.
Le client doit d'abord surmonter l'épreuve du labyrinthe en enchaînant des halls d'exposition dont l'ordre ne varie jamais. Jusqu'alors j'ignorais que Dédale appartenait à la mythologie viking.
Vient ensuite la traversée interminable d'un libre-service tout aussi zigzaguant où s'empilent les objets les plus improbables.
Enfin, la sortie n'est autorisée qu'après le franchissement d'un sinistre hall de stockage à l'étiquetage nécessitant une vision bionique.

Bien entendu, Ikea a fait semblant de se mettre à la page internet et possède désormais un site web.
J'y ai tenté de choisir une armoire à l'aide d'une application à l'ergonomie et à la stabilité laissant plus qu'à désirer.
Je conseille au lecteur tenté par cette expérience d'étudier attentivement la technologie des meubles suédois préalablement au passage de toute commande et de ne pas se fier à l'automate ikéen qui place allègrement des tiroirs au cœur des charnières.
De surcroît, la livraison, assez onéreuse, est proposée avec des délais dépassant la semaine pour des articles en stock à 5 km de mon domicile.

Le configurateur en ligne des armoires Ikea autorise le placement de tiroirs dans des charnières (mars - avril 2014, les croix rouges ont été ajoutées par l'auteur).
Dans le magasin, la configuration sur ordinateur n'est guère plus aisée.
La version du logiciel mise à disposition des clients ayant triomphé du labyrinthe vérifie la position des charnières mais ne permet pas de réaliser l'armoire de démonstration placée juste devant l'écran.
Fort heureusement, de sympathiques vendeuses vous aident à définir le placard de vos rêves. Dotées d'une informatique hors d'âge, elles établissent, tant bien que mal, la liste, longue comme un jour sans pain à la cannelle, des composants à acheter ou à récupérer soi-même.
Rentré chez moi, j'ai découvert que 2 tiroirs ainsi que les poignées de porte étaient restés enfouis au cœur du système d'information viking. Je n'ai pu obtenir les manquants qu'après une nouvelle épreuve du labyrinthe

Quant au montage, inutile de s'étendre. Les gauches gauchers sont manifestement sortis de la cible des successeurs d'Ingvar Kamprad.
La pose des glissières et charnières a été un grand moment de solitude où je me suis senti très gond.
À l'issue de cet épisode, je n'ai toujours pas l'amour du bricolage chevillé au corps.

Novateur lors de son installation en France, Ikea semble s'être figé sur son modèle d'offre très standardisée et de magasin massif dans lequel le client est retenu, souvent contre son gré, le plus longtemps possible.
A l'heure du web, de la fabrication flexible et de la logistique du dernier kilomètre, ce business très fordiste est de moins en moins en phase avec l'air du temps et ne devrait pas tarder de s'essouffler.

Le colosse suédois repose sur des pieds en sciure.

K(r)itiquement votre

samedi 29 mars 2014

Fréquence brouillée à la SNCF

Aventurier dans l'âme, j'ai effectué récemment un aller-retour Grenoble-Paris en TGV.

J'ai voyagé en l'heureuse compagnie de la titulaire d'une carte d'abonnement plaisamment baptisée Fréquence qui fournit des réductions substantielles en échange d'une somme forfaitaire. Ce système devient avantageux à partir de 5 voyages par an.

Lors d'un achat de billet sur internet, le tarif fréquentiel ne s'obtient qu'après avoir dûment décliné son identité et un numéro tout aussi fréquentiel aussi long qu'un jour sans même le pain d'un sandwich SNCF.

Touchée par l'inadvertance ou par ma présence - on ne sait - ma camarade de grande vitesse avait, à l'insu de son plein gré, omis d'emporter le précieux petit sésame en carton prouvant sa fréquentialisation.

À l'aller, le contrôleur, soucieux de jouer à fond le rôle de composition d'agent commercial qu'il venait manifestement d'apprendre, a souri et passé l'éponge sur cet oubli.

Au retour, nos titres de transport ont subi l'examen scrupuleux d'un chef de bord.
Faisant montre de l'autorité conférée par sa fonction, cet ersatz de sous-officier a décidé d'appliquer illico au billet fréquentiel non sésamisé le prix le plus élevé possible.
Devant nos mines déconfites, le lider maximo de la rame a fini par se fendre d'un "de toute façon, vous pourrez vous faire rembourser à n'importe quel guichet moyennant une retenue de 10 €".
Comme quoi, être chef de bord n'empêche nullement de pratiquer l'oxymore !

Cette anecdote, semblable à des milliers d'autres vécues quotidiennement par les usagers du rail, montre que la Société Nationale des Chemins de Fer français est une des très rares entreprises qui réussit, de manière permanente, le double exploit de minimiser simultanément son empreinte carbone et son empreinte commerciale.

Vive le train !

Déficitiquement votre

jeudi 23 mai 2013

L'irrésistible attrait du livre électronique

La chaîne de valeur du livre papier est très déséquilibrée et ouvre un boulevard à son homologue électronique.

Prenons l'exemple d'un bouquin vendu 20 € en librairie.
L'auteur ne touche pas plus de 10% soit 2 €, assez souvent nettement moins.
Le second étage de la fusée, l'éditeur, couvre ses frais et sa prise de risques avec une vingtaine de pourcents, environ 4.3 €.
L'imprimeur est rémunéré autant que l'auteur. Le système de distribution engrange pratiquement le double.
L'état, grand défenseur de la Culture, a la magnanimité de ne taxer l'écrit qu'à 5.5%.
Enfin, le libraire se voit octroyer un bon tiers du prix de vente, c'est à dire 7 €, plus que l'auteur et l'éditeur réunis.

Les vendeurs de livres ne sont pas spécialement rapaces, ils sont juste confrontés à des frais colossaux.
Pour être attractive, une librairie doit disposer de nombreux ouvrages. Cela suppose de financer un stock conséquent et de disposer d'une surface de vente confortable.
Un tiers de ce que nous payons dans un bouquin est la possibilité de pouvoir fureter, avant l'achat, dans de copieux rayonnages.

Le livre électronique bouscule cette équation établie de longue date.
Les coûts d'impression et de librairie - une bonne moitié de la valeur d'un ouvrage papier - s'évaporent purement et simplement.
Les grandes plateformes de l'internet font payer leur prestation de diffusion sensiblement un quart du prix de vente.
En reprenant l'exemple ci-dessus et en supposant l'auteur et l'éditeur rémunérés à l'identique, l'e-book peut-être vendu à 9 € au lieu de 20 € pour sa version en papier.
Ce prix massacré inclut, de surcroît, un service amélioré. Les librairies en ligne sont ouvertes en permanence, ne nécessitent aucun déplacement et livrent dans l'instant, y compris les ouvrages rarissimes.

Le livre électronique peut-être rendu encore moins coûteux par une remise en cause du rôle de l'éditeur.
De nombreuses initiatives - auto-édition et édition agile - surgissent et vont, à n'en pas douter, secouer terriblement les acteurs traditionnels dans un futur proche. Les technologies informatiques, en ce domaine comme dans beaucoup d'autres, contribuent à abaisser les coûts et les délais de sortie.
Un seule illustration : le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité avec plusieurs versions successives remaniées avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.
Dans l'hypothèse d'une auto-édition, l'exemple servant de fil rouge à cette chronique devient un livre électronique à 4 € - le prix psychologique de beaucoup d'applications pour smartphone - tout en rapportant 40% de plus, 2.8 €, à son concepteur.
Comparaison des facteurs de coût entre un livre papier à 20 €, un livre électronique "traditionnel" à 9 € et un e-book auto-édité à 4 €
Je ne connais pas d'exemple historique de ruptures technologiques baissant drastiquement les coûts et améliorant les services rendus qui n'aient pas fini par s'imposer, y compris face à de fortes résistances initiales au changement.
Habituellement, de telles innovations se diffusent très lentement puis brusquement s'emballent et balaient leurs concurrents traditionnels.
L'avis de tempête sur les mondes de l'édition, de l'imprimerie et de la librairie est plus que jamais d'actualité

Livresquement votre

Références et compléments
- Dans la même veine, les chroniques "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble", "le coût de l'écrit s'effondre" et "l'édition s'industrialise".

- Quelques échantillons de nouvelles pratiques d'édition :
. Leanpub entreprise canadienne qui applique les principes du lean manufacturing à l'édition (en anglais)
. Blurb plateforme d'auto-édition papier et électronique
. Les éditions Akibooks
. Le roman Continuum de Victor Déguérande (excellent au demeurant) que vous payez après l'avoir lu si l'ouvrage vous a satisfait

- L'article Wikipedia sur l'incontournable et très rébarbatif roman pseudo-pornographique "50 nuances de Grey" d'E.L. James

samedi 11 mai 2013

La crise vue de Bilbao

À Bilbao et dans ses alentours, la crise qui ravage actuellement l'Espagne est partout. Même en jouant au touriste en goguette, il est impossible d'y échapper.

Exceptées deux ou trois artères de l'hyper-centre, chaque rue possède son lot de commerces fermés, à louer ou à vendre. Les banlieues ouvrières ont des allures de villes sinistrées et même les villages de campagne ne respirent pas la santé.
Beaucoup d'appartements et de maison sont aussi à céder.

Sur la côte cantabrique, de nombreuses constructions récentes ont pris la place des anciennes mines de fer et défigurent la façade maritime de la route de Compostelle.
Des pavillons et des chalets aux dimensions cossues ont poussé un peu partout, y compris devant des décharges ou des usines chimiques qui, elles aussi, contemplent la baie de Biscaye.
Plusieurs de ces hameaux d'un nouveau style sont entièrement inoccupés. A l'entrée de ces lotissements fantômes, petit à petit, la pluie lessive les affiches aux promesses fallacieuses des promoteurs immobiliers.

Le port de Bilbao, pourtant très étendu le long d'un estuaire, a une activité anémique. Peu de bateaux sont à quai, beaucoup de zones de stockage sont vides et les grues de chargement sont à l'arrêt.
Les parages, jadis couverts d'usines, sont désormais des friches industrielles. Le grand site sidérurgique, dont une partie appartient à Mittal, agonise : parkings désertés, façades défraîchies et peu de fumées.
Même les bordels kitsch - pourtant grande spécialité ibérique - piquent du nez. Au milieu des usines fermées, un château-fort en carton-pâte défendu par des naïades nues en plâtre est à vendre ...

Les commerces survivants m'ont presque procuré un bain de jouvence.
De nombreux magasins sont des boutiques familiales aux saveurs d'autrefois : drogueries, merceries, chapelleries, "articles de mode", corseterie, bonneterie ...
Disparus en France durant les années 1970 et 1980, ces commerces traditionnels représentent encore sensiblement un bon tiers des magasins basques.
Autre relent traditionnel, le centre de Bilbao est totalement fermé durant la pause de la mi-journée, c'est à dire entre 14 et 16 heures. Du coup, bars et restaurants, très nombreux, sont relativement pleins. Que faire d'autre que de picoler et fumer en attendant que bureaux et boutiques veuillent bien rouvrir ?
Bien entendu, entreprises de grande distribution, chaînes de franchise et marques internationales font nettement plus que pointer le bout de leur nez. En banlieue, les centres commerciaux commencent à succéder aux usines et tentent d'attirer non-stop le chaland.
L'issue de ce combat inégal est connu et risque de prolonger la crise. La transformation, qui a eu lieu en France durant les années de croissance échevelée baptisées trente glorieuses, va survenir en Espagne en période de dépression.

Un seul type de commerce sort bizarrement du lot. Les agences de banques et d'institutions financières sont pléthoriques. Je n'ai pas réussi à en repérer une seule de fermée.
Ces officines, qui sont les responsables majeurs du marasme ambiant, semblent s'être multipliées. J'estime qu'elles sont grosso modo deux à quatre fois plus nombreuses qu'en France.
Heureusement, beaucoup de ces agences sont recouvertes de graffitis et d'affiches syndicaux pointant leurs responsabilités dans le déclenchement de la crise.
Au cœur de Bilbao, une magnifique statue de Mercure trône au sommet d'un bâtiment historique de la banque BBVA. Cette divinité romaine est le dieu du commerce et des voyages. C'est aussi celui des voleurs ...

Criso-basquement votre

lundi 3 décembre 2012

La sémantique déjoue un complot du Grand Capital

Grâce à la sémantique, j'ai pu, aujourd'hui en fin d'après-midi, mettre à jour un complot économique.
Voici les faits.

Désireux d'effectuer quelques emplettes, je me suis rendu dans le grand magasin libre-service que je fréquente régulièrement et dont la marque fleure bon l'intersection routière.
Habituellement, je récupère à l'entrée un petit dispositif qui permet de relever soi-même les prix de ses achats et de payer à une machine d'encaissement automatique juste avant de sortir. Cette façon de procéder est plus rapide que le recours aux services d'une caissière.
Ce soir, le présentoir distribuant les appareils de relève de prix était inaccessible. Une grande pancarte proclamait que le système était hors service pour toute la journée en raison d'un "versionnage correctif". Du fait de cette indisponibilité, j'ai effectué mes courses de manière traditionnelle, ce qui n'était pas survenu depuis une sacrée lurette.

Rendu perplexe par l'expression "versionnage correctif", à peine rentré chez moi, j'ai compulsé dare-dare les meilleurs dictionnaires du moment.
Le mot correctif ne pose guère de problèmes : "qui apporte une correction à quelque chose, une amélioration à un fonctionnement défectueux ; qui vise à redresser une déviation". De ces définitions, il est aisé de supposer que le relevé des prix devait cafouiller quelque peu et que le magasin avait probablement choisi de faire appel à un réparateur patenté.
Par contre, le vocable versionnage, mais aussi le verbe versionner, sont inconnus au bataillon et laissent perplexes. Seul, le terme version est clairement spécifié : "action de traduire un texte d'une langue dans une autre ; texte qui en résulte".
Diantre ! Quel rapport entre la traduction et un bidule qui compte les achats que je réalise ?

En y réfléchissant un peu, j'ai fini par dégoter une explication plausible.
Depuis un peu moins de onze ans, la France a abandonné le Franc, sa monnaie séculaire, au profit de l'Euro, la devise européenne. Toutefois, la très grave crise économique et financière que nous subissons depuis 2008 laisse planer le spectre d'un effondrement de l'Euro et d'un retour au Franc.
Il est probable que les patrons de l'entreprise où je fais mes courses - naguère membres des "deux cent familles" - disposent d'informations privilégiées sur l'imminence d'un changement monétaire et qu'il s'y préparent subrepticement, sans daigner avertir leurs prolétaires de clients qu'ils saignent aux quatre veines.
Ils ont lâchement profité que, le lundi, l'affluence est réduite, pour mettre en place dans leurs machines, non pas une traduction, mais une conversion entre l'Euro et le futur nouveau nouveau Franc.
Fort heureusement, la sémantique a permis de débusquer cette odieuse entourloupe du Grand Capital ! Je vous encourage à faire largement connaître autour cette manœuvre éhontée qui risque, une fois de plus, de spolier les travailleurs et les classes populaires.

Linguistico-carrefouriquement votre

Post Scriptum
Je me suis astreint à n'employer dans cet exercice de style, à l'exclusion du barbarisme versionnage correctif, que des termes compréhensibles par un français des années 1950.
En quelque sorte, j'ai tenté de faire une version entre la langue actuelle et celle d'il y a 60 ans en arrière.

Références et compléments
- Les "scannettes" de l'hypermarché Carrefour de Meylan dans la banlieue de Grenoble étaient réellement hors d'usage lundi 3 décembre 2012 pour cause officielle de "versionnage correctif".
- Les dictionnaires consultés au sujet de "versionnage correctif" sont les huit mis en ligne par le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).
Versionnage est, à mon sens, une adaptation française un peu trop littérale de l'anglais versioning dont une meilleure traduction serait gestion des versions, voire simplement version.
- A propos des "deux cent familles" se reporter à la chronique "Besoin d'argumenter ? Les nombres de 1 à 500 !".

vendredi 18 mai 2012

Le chant du cygne du commerce

Je viens de parcourir le centre piétonnier et commerçant de Grenoble. En ce jour de pont à la météo variable, l'affluence est plus qu'honorable. De nombreux chalands, dont votre serviteur et son épouse préférée, déambulent et visitent les boutiques.
Dans cette ambiance sympathique, le contraste entre les magasins et les usines est flagrant.

Dans le monde de la production, en Europe comme en Asie ou en Amérique, la réduction des coûts est une seconde nature, la productivité une obsession.
Les gestes de chaque ouvrier sont étudiés et calibrés. Les actions inutiles sont systématiquement traquées, la chasse aux rebuts n'est jamais fermée et le mot stock est presque devenu une injure.
L'usine est un lieu de performance avec, simultanément, les bons cotés liés au dépassement et à la remise en cause, mais aussi, les aspects terriblement négatifs que sont le stress, la précarité et, parfois, la mauvaise santé des employés et des managers.

Le commerce de centre-ville, principalement habillement et équipement du logement, se situe aux antipodes de la fabrication des produits qu'il distribue.
Dans les boutiques, à un instant donné, employés et visiteurs sont en nombre équivalent. Le client étant roi, peu de tâches sont prédéfinies. La quantité de marchandises disponibles en magasin est importante et les loyers sont probablement élevés.
Même si la plupart des vendeurs ont une rémunération variant avec leur chiffre d'affaire, l'ambiance est très éloignée de la compétition permanente régnant au sein des usines et des chaînes logistiques.
De ce fait, les coûts commerciaux d'un produit d'habillement pèsent plus du quart du prix d'achat alors que la fabrication ne représente moins d'un sixième.

Le commerce est, avec les médias, le domaine le plus déstabilisé par internet.
Pour acheter en ligne, aucun déplacement n'est nécessaire, les ventes ont lieu 24 heures sur 24, la variété d'offre est incommensurable et la comparaison entre plusieurs produits aisée. De surcroît, si vous êtes, comme moi, immunisés contre la fièvre acheteuse, internet vous soulage de la discussion avec un vendeur.
L'avantage le plus important du e-commerce est sa capacité à proposer des prix attractifs en faisant l'économie des boutiques physiques et de leurs employés. Internet industrialise l'univers de la vente.

L'objection principale à ce changement est la destruction d'emplois qu'il engendre. Si beaucoup d'entre nous sont, à juste titre, inquiets de cette évolution, peu résistent aux sirènes des prix bas.
La Révolution Industrielle a débuté, au dix-neuvième siècle, lorsque les améliorations des techniques agricoles ont libéré les bras qui ont été accaparés par les premières usines.
De même, au vingtième siècle, l'accroissement de la productivité industrielle a dégagé les emplois qui, peu à peu, ont développé la médecine et le système socio-éducatif.
La révolution en cours du commerce aura le même effet. Que nous le voulions ou non, les commerces traditionnels vont s'étioler. Les vendeurs de prestations immatérielles comme les agences de voyage, ont été les premiers à passer à la trappe. Beaucoup vont suivre. Dans les rares qui subsisteront, l'ambiance de travail sera plus proche de l'usine que de l'épicerie de village. D'ici une une ou deux décennies, les centre-ville seront très différents d'aujourd'hui.

Nous allons devoir inventer massivement de nouveaux emplois. Personnellement, j'entrevois deux pistes qui mériteraient d'être explorées.

Tout d'abord, les services à la personne qui ont l'avantage d'être peu délocalisables.
Même si une coupe de cheveux me coûte seulement 1.5 € à Kelibia en Tunisie, j'ai du mal à m'y rendre aussi souvent que ma croissance capillaire le nécessite. Il en est de même pour les massages thaïlandais ou les saunas finlandais.
Certains économistes et politiques ont théorisé cette approche et voient poindre une société dite du "care", c'est dire du soin.

L'autre piste, non exclusive de la précédente, est celle de l'économie de la connaissance.
Après presque deux siècles de progrès industriel, les objets, et même les transports, ne coûtent plus guère. Par contre, l'information et, surtout, son traitement pertinent, prennent de plus en plus de valeur. Inventer les méthodes, logiciels et applications qui, à l'instar de Google, brasseront nos montagnes de données est un champ infini.
Dans ce domaine, la concurrence est mondiale et féroce mais la "vieille" Europe, avec sa culture bimillénaire, possède des atouts incontestables pourvu qu'elle ne sombre pas dans la crise des dettes, le pessimisme et le regret du passé perdu.

Optimistiquement votre

Références et compléments
- Les composantes des prix de vente des produits grand public proviennent de mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" (Editions Eyrolles, 2011).
Elles ont été inspirées par l'ouvrage éclairant de Daniel Cohen "La mondialisation et ses ennemis" (Editions Pluriel Poche, 2011).
- L'objectivité m'oblige à rappeler que Martine Aubry a été la première personnalité politique d'importance à évoquer, en France, la société du "care".

dimanche 26 février 2012

L'essence est toujours plus verte dans le champ pétrolier du voisin - Chronique invitée

Voici une troisième chronique djerbienne rédigée par Roland, notre guest star préférée.

Depuis quelques mois, le sud de la Tunisie a vu s'installer au bord des routes de nouvelles échoppes florissantes. Pas besoin d'un bâtiment en dur, ni de droit au bail pour obtenir un pas de porte. Plus rapide à créer qu'une boutique en ligne sur eBay, moins de formalités à accomplir que pour un auto-entrepreneur. Quelques tréteaux et une planche suffisent pour ce lancer dans ce commerce d'un nouveau genre.

Les impétrants veillent cependant à appliquer scrupuleusement le précepte de Rockfeller, recommandant de prendre en compte trois critères pour l'établissement d'une boutique : en premier l'emplacement, en second l'emplacement, en troisième l'emplacement …
Les plus convoités sont les carrefours des grands axes munis d'un rond point obligeant les véhicules à ralentir, à la seule condition qu'ils ne soient pas temporairement occupés par la police ou le service des douanes.

Les fournisseurs, eux aussi, s'attachent à assurer une logistique sans faille à leurs clients à l'aide de camions citerne vert de gris arborant de mystérieuses plaques d'immatriculation libyennes, sans doute entrés à la faveur d'âpres négociations tarifées.
A peine la frontière franchie, une noria de Peugeot 404 bâchées vient siphonner les cuves de leur précieux contenu de couleur verte pour en remplir des jerrycans transparents de cinq litres, laissant entrevoir leur niveau de remplissage, bona fide du volume annoncé.

Empilés sur les étals de bord de route précités, ces bidons font le bonheur d'automobilistes trop heureux d'en remplir à leur tour leurs réservoirs, au nez et à la barbe du fisc tunisien et des stations-services acquittant dûment leurs taxes.
Bien sûr, il arrive que des vendeurs peu scrupuleux complètent, pour faire bon compte, l'essence avec de l'eau, mais au prix d'un dinar tunisien le litre (environ un demi Euro), qui s'en plaindrait …

Pétrolo-djerbiquement votre

Roland Goutay

dimanche 6 novembre 2011

Le monde est mondial - Chronique indienne


Hier, j’ai testé, avec un collègue indien, la mondialisation dans les zones commerciales de Bangalore.

Notre première destination a été "Old Bangalore", lacis inextricable de ruelles et d'échoppes grouillant de monde et de véhicules, le tout baignant dans une odeur de deux temps mal réglé et un boucan assourdissant. A coté de cela, le souk du lundi dans notre rue de Kelibia, c'est la Suède ou la Suisse !
A l'exclusion des produits frais, tout s'y vend : sarees, soutien-gorge, peluches, cadres, plomberie, ventilateurs,  purificateurs d’eau, téléphones, lampes, petit mobilier …
Sans oublier, bien sur, des disjoncteurs ! Nous sommes entrés dans plusieurs boutiques étroites où des vendeurs nous ont déballé les modèles en vogue. Parmi eux, des produits, désormais fabriqués au pays de Gandhi, dont j’avais participé au développement il y a presque vingt ans. A l’époque, l'Inde était une économie fermée, quasi-soviétique, symbole de pauvreté et de malnutrition. Il était alors inconcevable d’imaginer que ces gammes, conçues pour l'Europe de l'Ouest, pourraient, un jour, y être commercialisées.

Ensuite, nous nous sommes rendus dans un des nombreux "shopping malls"  (centre commerciaux) qui poussent comme des champignons (rien qu'hier, j'en ai compté huit différents). La moitié des marques présentes sont internationales et les boutiques sont les mêmes qu'à Grenoble, Sao Paulo ou Madrid.
La clientèle est nettement moins diverse qu'à "Old Bangalore". Seule, la "classe moyenne" vient communier en masse dans ces temples de la consommation. Ces nouveaux croyants sont chaque jour plus nombreux à venir gouter la modernité avec avidité. Ainsi, à plusieurs reprises, j'ai observé des familles hésiter au bord des escalators qu'ils empruntaient manifestement pour la première fois. Des petits gamins endimanchés, ravis de ces nouvelles sensations, enchainaient à un rythme infernal montées et descentes mécanisées, pendant que leurs grands-parents les couvaient des yeux avec un large sourire.

Nous avons terminé dans un "restaurant français" où des familles indiennes dégustaient spaghetti bolognese, mezze, pizza margharita, goulash, camembert et baklawas.
Ayant vu sur le "feedback form" (formulaire de satisfaction quasi-systématique dans les restaurants où je suis allé) que j'étais français, le patron nous a rattrapé alors que nous sortions pour me dire personnellement et dans la langue de Molière "au revoir et merci".

Franco-globalement votre