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samedi 3 septembre 2016

Peut-on faire son beurre dans le lait ?

La couverture médiatique du récent conflit entre les agriculteurs français et la multinationale Lactalis sur le prix du lait n'a guère permis de se forger une opinion éclairée.

Nos gazettes utilisaient les centimes par litre pour évoquer les éleveurs.
Le chiffre d'affaire ou bien les marges ou encore les bénéfices de l'industrie laitière étaient présentés, sans distinguo, en milliards ou millions, suivant l'humeur du journaliste.
Quand à la distribution, pour une fois, personne ou presque ne l'a évoqué.


Je vous propose d'examiner de près le contenu d'une bouteille de lait.

Des consommateurs qui consomment tout et n'importe quoi

Ne buvant que très peu de lait, j'ai, pour complaire aux fidèles lecteurs de ce blog, payé de ma personne en passant un long moment à détailler le rayon ad hoc de mon hypermarché favori au doux nom d'intersection routière.

Le nombre de modèles différents de briques et de bouteilles de lait est exorbitant.
Il semble y avoir un lait pour chaque sensibilité : "entier", "bio", "demi-écrémé", "de ferme", "vitaminé", "de montagne", "grand"...
Je regrette toutefois l'absence de lait pour gauchers ainsi qu'une version pour daltoniens.

Les prix reflètent ce festival de diversité. Ils s'échelonnent de 67 centimes à 2.12 € par litre, un ratio de valeur supérieur à 3 pour un aliment réputé basique !
La moyenne se situe grosso modo à 80 centimes le litre.

Les petits contenants méritent une mention spéciale.
Le demi-litre est vendu sensiblement 70 centimes, presque autant que le litre !

Des éleveurs qui s'enfoncent

Depuis une très grande lurette, nous n'achetons plus notre lait au jour le jour chez un voisin paysan.
En France, les éleveurs vendent en vrac l'essentiel du produit de leurs vaches à des industriels - Lactalis et Danone, mais aussi Sodiaal, sont les plus connus - qui le collectent dans les fermes.

La forte production mondiale - beaucoup de pays, à l'instar de la Tunisie, ont augmenté leurs capacités laitières ces deux dernières décennies - et l'atomisation des agriculteurs poussent les prix à la baisse.
Le lait standard est devenu une "commodité", c'est à dire une matière première à faible valeur ajoutée dont le cours fluctue avec l'offre et la demande.

En France, le lait est payé aux éleveurs entre 25 et 30 centimes le litre, un gros tiers de ce que nous déboursons.
Les organisations syndicales agricoles estiment que, pour couvrir les coûts de production, 33 centimes - 10% à 30% de plus qu'aujourd'hui - seraient nécessaires.

Peu d'entreprises peuvent supporter durablement des déficits aussi profonds.
Sauf improbable retournement de tendance, le nombre d'élevages - et pas obligatoirement le nombre de vaches - va continuer sa chute libre, une division par 6 en 30 ans.

Répartition du prix de vente d'un litre de lait en France à la rentrée 2016

Des industriels qui industrialisent

Lactalis, Danone et consorts ne se contentent pas de ramasser le lait.
Celui-ci subit une ribambelle de transformations pour en faire une boisson de longue conservation ou bien des fromages et des yaourts.

Les entreprises agro-alimentaires ajoutent aussi une composante marketing.
Collectivement, nous apprécions et sommes prêts à payer afin de nous lever pour un dessert lacté, d'avaler un fromage présidentiel ou d'ingurgiter un breuvage blanc et vivant.
La production de ces images est aussi l'oeuvre du transformateur.

Comme dans toute industrie, ces opérations sur le produit, son apparence et sa perception sont réalisées avec une grande productivité qui compresse les coûts.
La valeur ajoutée par les transformateurs dans un litre de lait est un peu inférieure au prix payé à l'éleveur, de l'ordre de 24 centimes pour un litre.

Des distributeurs qui distribuent

Depuis les usines, le lait est pris en charge par une chaîne logistique complexe qui approvisionne en continu hypermarchés et épiceries de quartier.

Une fois arrivé en magasin, les produits laitiers sont soumis à notre bon vouloir.
En fonction de nos envies, des propositions commerciales et de l'argent disponible dans notre portefeuille, nous choisissons d'acheter ou de ne plus acheter tel ou tel produit, dans ou tel point de vente.

Notre consommation directe de lait à beaucoup diminué. Désormais, packs et bouteilles n'occupent plus qu'un demi-rayon dans mon hypermarché de prédilection alors que fromages et yaourts en colonisent six.

Ce travail de distribution requiert un coût non négligeable, grosso modo deux tiers de la rémunération de l'éleveur, environ 19 centimes par litre.

Des marges à la marge

Les actionnaires des transformateurs et distributeurs - qui financent usines et stocks - souhaitent être payés en échange de cette prestation capitalistique.
Ils reçoivent sensiblement 3 centimes par litre, un dixième de ce que touchent les éleveurs, à peine 4% du prix de vente final.
Deux tiers vont aux Carrefour, Leclerc et autres distributeurs alors que seulement un tiers rétribue les industriels de l'alimentation.

Tout le long du parcours du lait, du pis de la vache à notre gosier, le fisc guette.
TVA et impôts sur les entreprises représentent un septième du prix versé au fermier, 5 centimes par litre.
L’état reçoit beaucoup plus que les actionnaires d'Auchan et Lactalis réunis.

Au total, les marges privées et surtout publiques représentent un quart du prix versé à l'agriculteur, mais seulement 10% de ce que nous déboursons.

Répartition du prix de vente d'un litre lait en France en fonction de la rémunération de l'éleveur

Éco-lactiquement votre

Références et compléments
Voir aussi sur le thème de l'économie, de l’agriculture et de l’alimentation les chroniques

Précisions méthodologiques
  • Les prix de vente du lait ont été relevés par l’auteur les 29 et 30 août 2016 à Carrefour et Carrefour Drive à Meylan (Isère).
  • Les sommes payées aux éleveurs laitiers sont celles relayées par les médias en août 2016.
  • Pour estimer les valeurs ajoutées et marges des transformateurs et distributeurs, je me suis appuyé sur les rapports annuels récents de Danone et Carrefour ainsi que sur les comptes de Lactalis de 2010, seule année où ils ont été publiés.
    Les chiffres indiqués dans cette chronique sont par nature globaux et approximatifs tout en restant dans des ordres corrects de grandeur.
    Il est d’ailleurs intéressant de relever que Danone et Lactalis - bien que le premier soit absent du lait et focalisé sur les produits frais et que le second soit d'abord un leader des fromages - dégagent, tous deux,  une marge opérationnelle et un résultat net du même ordre de grandeur en pourcentage.
  • Les "prélèvements obligatoires" sont plus importants que les seuls impôts reportés ici.
    De l'éleveur au distributeur, de nombreuses cotisations sociales, assises sur les salaires, sont versées.
    Elles sont difficiles à déterminer avec le peu de données publiques à disposition. Un bon ordre de grandeur des cotisations sociales se situe entre 3 et 9 centimes par litre, à soustraire essentiellement des valeurs ajoutées de transformation et distribution.

Je remercie les participants, qui se reconnaitront, à la récente discussion enflammée sur la crise du lait qui a servi de déclencheur à ce billet ainsi qu'au précédent sur le prix des terres agricoles.

Je m'excuse auprès des lecteurs ne résidant pas en France pour mes allusions à peu près incompréhensibles hors de l'Hexagone à des marques et publicités : "on se lève pour Danette" (Danone), camembert Président (groupe Lactalis) et lait Viva de Candia (groupe Sodiaal).
Outre Candia, qui signifie blancheur en latin, le groupe laitier coopératif Sodiaal est aussi connu par ses marques Yoplait et Entremont.

samedi 10 octobre 2015

Un ophtalmo industriel répond à nos questions

Suite à une récente chronique dans laquelle je relatais mon expérience de l'ophtalmologie industrielle, François Pelen, fondateur des centres Point Vision, a répondu aux questions d'Humeurs Mondialisées.



Qu'est-ce que Point Vision ?
Un réseau de centre d'ophtalmologie (16 à ce jour) sur l'ensemble du territoire [français].

Pourquoi avez-vous créé Point Vision ? Quel a été votre raisonnement ?
Il y a maintenant 6 ans, ophtalmologiste et vice-président de Pfizer à l'époque, je constate ce problème d'accès à l'ophtalmologiste sur tout le territoire et je vois qu'il y a des solutions (plateau technique pour automatiser certaines mesures, recours à des paramédicaux que sont les orthoptistes pour les mesures, la réfraction et les examens complémentaires) pour redonner du temps à l'ophtalmologiste.
Je décide donc, avec mes associés (Patrice Pouts et Raphael Schnitzer) de créer les centres Point Vision pour répondre à une demande inassouvie des patients d'un accès facilité à l'ophtalmologiste.

Quels obstacles et difficultés avez-vous rencontré pour lancer et faire croître Point Vision ?
Tout d'abord, créer une startup en France est une vraie aventure, passionnante mais exigeante.
Nous devons gérer l'hypercroissance : nous étions 3 en 2011, 350 ce jour.
Il a aussi fallu faire évoluer les mentalités : quand on fait différemment, cela surprend !

Qu'apporte Point Vision aux myopes, astigmates et autres presbytes ?
Notre but est de proposer des bilans de la vue avec correction des troubles que vous décrivez dans des délais raisonnable à un tarif maîtrisé.

N'est-ce pas dangereux d'industrialiser la santé, d'en faire un domaine de productivité et de rentabilité financière ? Est-ce que je ne cours pas plus de risques sanitaires à me faire examiner les yeux chez Point Vision plutôt que chez un ophtalmologiste traditionnel ?
Nous sommes très attaché à maintenir à un haut niveau la qualité de nos soins.
Nous sommes impliqués dans une démarche de qualité et de certification de nos centres.

Quelles actions mène Point Vision pour améliorer "l'expérience utilisateur" et la satisfaction de ses clients ?
Nous suivons avec une grande attention la satisfaction de nos patients : nous avons à ce jour plus de 100 000 patients qui ont pris le temps de remplir nos questionnaires de satisfaction.
Comme cela n'est pas suffisant, car interne à notre groupe, nous avons fait pratiquer une enquête indépendante qui confirme les résultats de nos questionnaires.

Quels sont les axes de développement de Point Vision ? Des diversifications vers d'autres secteurs de la santé sont-elles envisagées ?
Nous sommes 100% dédiés à l'ophtalmologie et ne souhaitons pas nous disperser
Nous avons le statut de Jeune Entreprise Innovante (JEI) et investissons sur de nouvelles techniques d'examen en ophtalmologie.

Pour conclure, pourquoi selon vous, alors que la sécurité sociale est le premier poste de dépenses publiques mais aussi d'impôts & cotisations, la santé en France n'est-elle pas plus "industrielle" ?
Nous sommes dans un pays où la qualité des soins est de haut niveau. Tous les ans l'espérance de vie, tout particulièrement en bonne santé, s'allonge.
En ophtalmologie, les nouvelles techniques d'investigation et de prise en charge ont permis de faire des progrès notables.
Je ne sais pas si la santé est industrielle, mais elle est ... bonne.
La campagne récente de l'ordre des médecins montre que l'image des médecins reste excellente dans la population.

Industriello-myopiquement votre

Références et compléments
- Voir ma chronique initiale "j'ai testé les ophtalmos industriels"

- Site web de Point Vision et compte Twitter de François Pelen

jeudi 17 septembre 2015

J'ai testé les ophtalmos industriels

Je m'enorgueillit d'être - à l'instar du Mahatma Gandhi, de Bill Gates et de Claude Nougaro - depuis mon plus jeune âge, un membre de la tribu des taupes.
Aussi, tous les deux à trois ans, un professionnel dûment patenté doit revoir mes yeux, préalablement au renouvellement de mes indispensables lunettes.

Mes lorgnons actuels - pourtant hors de prix, made in France et siglés par un designer tricolore qui pourrait passer pour austère auprès d'oreilles anglophones - n'ont pas attendu la traditionnelle visite de contrôle pour rendre l'âme.
Lorsque l'on est simultanément myope et presbyte, des verres de guingois et instables deviennent vite inconfortables, voire gênants.

Hélas, comme presque tous ses confrères dits libéraux, mon ophtalmo habituel - en dépit d'une indéfectible relation client-fournisseur de plus de 30 ans - est systématiquement booké pour les 6 mois à venir.
De ce fait, pressé par une branche cassée et des plaquettes fuyantes ainsi que par le souci d'informer toujours mieux mes fidèles lecteurs, je me suis décidé à essayer Point Vision, sorte de franchise voulant transformer l'ophtalmologie, déjà évoquée dans la chronique sur l'ubérisation des pharmacies.

Récit d'une expérience vécue dans la capitale des Alpes mi-septembre 2015.


Fin août, je me connecte sur le site internet de ces oculistes 2.0 et j'obtiens en quelques clics un rendez-vous sous une douzaine de jours.
Amis lecteurs, inutile de vous précipiter sur votre mail pour me signaler une coquille, j'ai bien écrit jours et non pas semaines ou mois.

Un mail me confirme le rendez-vous et un autre, la veille, le rappelle à mon bon souvenir.

À l'heure H, je me présente à l'entrée de locaux tous neufs, situés dans un immeuble de bureaux au centre de Grenoble, à proximité de plusieurs transports en communs et d'un grand parking.
L'accueil est poli mais minimaliste. Je suis délesté de ma carte Vitale et dirigé vers une salle d'attente au confort spartiate et remplie au trois quarts.

À ma grande et agréable surprise, mon test de l'étonnante dureté des chaises est interrompu au bout de trois minutes.
Je suis pris en main par une personne efficace et avenante qui me dirige successivement vers plusieurs machines dernier cri où mes yeux sont soumis, durant une petite dizaine de minutes, à des examens divers et variés.
Le dernier d'entre eux est bien évidemment la traditionnelle lecture de lettres sur un tableau lumineux pour déterminer mon degré de myopie et de presbytie. Toutefois cette litanie alphabétique se déroule à l'aide d'un "réfracteur automatique" qui, en deux temps trois mouvements, détermine, sans coup férir, la correction adaptée à mes yeux changeants.


Ayant manifestement été reçu avec les honneurs aux examens, je suis aiguillé vers une seconde salle d'attente.
À ce stade, le beau process industriel semble chercher son second souffle. Pendant vingt et une longues minutes, sans aucune information sur la durée probable d'attente, je n'ai rien eu de mieux à faire que de profiter de la remarquable rigidité des chaises dont le plastique semble être le même que celui des boucliers de CRS.

Finalement, je suis appelé par un médecin ophtalmologiste - du moins la blouse blanche qu'il arbore me le laisse supposer.
Il passe mes yeux en revue avec une sorte de longue-vue lumineuse, admire mes résultats aux examens, imprime et signe négligemment mon ordonnance. En 4 minutes chrono - salutations d'usage incluses - la consultation est expédiée avec brio. Chapeau bas !

Encore deux petites minutes à l'accueil pour payer le tarif conventionné de la sécurité sociale et je ressors, quarante minutes après mon arrivée, muni du précieux paplard me permettant de commander de nouvelles et robustes binocles.

Mon ressenti de cette séance d'ophtalmologie industrielle est toutefois mitigé.

Les délais raisonnables de rendez-vous ainsi que l'impression de maîtrise et de technologie durant la consultation sont très positifs.

Néanmoins, "l'expérience utilisateur" - pour parler comme les spécialistes du web - est nettement améliorable.

L'accueil pourrait être plus chaleureux et informatif, les salles d'attente mieux aménagées, un mail de synthèse, incluant prescription, facture et explications, devrait être expédié à l'issue de la visite et, surtout, le temps mort entre examens et consultation notablement réduit.
Une réflexion de type "lean manufacturing" permettrait d'améliorer ce point.
Par exemple, j'ai observé que le temps passé par les toubibs seuls dans leur bureau entre deux patients était du même ordre de grandeur que la durée moyenne d'une de leurs consultations.

Le fait de réserver son ophtalmo en ligne renforce le niveau d'attente et d'exigence des clients.
Spontanément, on a envie de jauger et juger Point Vision, non pas rapport à la performance plan plan d'un médecin traditionnel, mais à l'aune des géants d'internet comme Amazon ou les meilleurs prestataires d'hôtellerie et de voyage.
Si des acteurs de la santé réussissent à fournir ce type de prestations innovantes, l'impact sur ce secteur traditionnel sera massif et brutal.

Point Vision n'est pas très loin de cet objectif mais doit s'améliorer s'il souhaite devenir incontournable et, surtout, difficile à concurrencer.

Lunettiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- Site web de Point Vision

- Il va sans dire que je n'ai personnellement aucun intérêt dans le groupe Point Vision ni dans aucun cabinet d'ophtalmologie.

samedi 23 mai 2015

J'accuse Émile Zola d'embrouiller notre perception de l'économie

Plus d'un siècle après sa mort, l'auteur de Germinal, dont les romans sont très présents dans l'imaginaire collectif français, biaise nos perceptions de l'économie d'aujourd'hui.

À son époque, lors de l'essor de l'industrie, les objets manufacturés étaient essentiellement constitués de matériaux et de travail manuel réalisé au coeur d'usines par des cohortes d'ouvriers mal payés.
Depuis, la part d'information incorporée dans les différents biens n'a cessé d'augmenter exponentiellement.

Concevoir, fabriquer et vendre un produit a toujours demandé de l'information à chacune des étapes.
  • Les bureaux d'études manipulent des plans, des programmes et des calculs.
  • Une usine reçoit des commandes, en transmet d'autres à ses fournisseurs et définit ce qui est effectué sur chaque poste de travail, à quel moment et en quelles quantités.
  • Toute la chaîne logistique piste et flèche livraisons et stocks.
  • La commercialisation suppose d'informer et de séduire les clients potentiels sur les prix et les spécificités du produit que ce soit par le design, la publicité, la documentation ou encore le bouche à oreille.
Toutefois, depuis le XIXème siècle, les perfectionnements et diversifications successifs ont accru la quantité d'information agrégée dans nos achats.

Si une Renault Twingo coûte moins cher à l'achat, consomme moins de carburant et nécessite moins de matières premières qu'une 4 CV de la même marque, c'est avant tout le résultat de la manipulation de beaucoup plus d'informations tout au long du cycle de vie des voitures.
Ainsi un fiacre, dont la conception n'avait guère évolué depuis les romains et qui était fabriqué et vendu dans sa ville d'utilisation, requérait moins d'informations qu'une Ford T.
Cette dernière, peu complexe, était moins avide en bits qu'une Citroën DS, désormais totalement dépassée sur ce plan par une Smart ou une Audi.

Et que dire des appareils électroniques et informatiques qui peuplent désormais notre quotidien ?

En un gros demi-siècle, l'équation économique entre matériel et intangible s'est quasiment inversée.
Vers 1950, sur 100 Francs d'achats d'objets manufacturés grand public, 65 Francs rémunéraient des matériaux et du travail manuel et seulement 35 Francs étaient consacrés à de l'information.
Aujourd'hui, 100 € d'achats similaires se répartissent en 60 € d'information et 40 € de matériel.
Dans beaucoup de services, dans les biens à destination des entreprises ainsi que dans les ordinateurs, smartphones et autres gadgets électroniques, la part d'information est plus élevée.

Proportion de coûts liés à l'information et de coûts matériels dans les objets manufacturés grand public, en France, en 1950 et en 2015.
Ces changements sont porteurs de conséquences que nous peinons à appréhender.

Le lent, mais inexorable, déclin de la classe ouvrière au profit des "manipulateurs de symboles" en est un.
L'usine et le champ ne sont déjà plus les lieux privilégiés de la production économique et de l'emploi.
Dans ces conditions, le salariat pourra-t-il perdurer ? La question mérite d'être posée. Les réponses sont loin d'être évidentes et confortables.

Une autre mutation insuffisamment mise en valeur est que la croissance économique, qui reste le meilleur antidote au chômage, est de plus en plus immatérielle.
C'est une excellente nouvelle pour la planète. Personnellement, je préfère l'informatique à la décroissance, au plan philosophique mais aussi - surtout ? - au niveau pécuniaire.

Info-zolaïquement votre

Références et compléments
Au printemps 2017, j'ai rebondi sur le propos de cette chronique accusatoire et j'en ai fait une vidéo de la série "Le Projet Fait Rage".


- Les chiffres sur la valeur en information de nos achats découlent de ratios que j'ai publié dans mon livre "Développer un produit avec les méthodes agiles" (Éditions Eyrolles). Ils étaient eux-même issus de travaux de Daniel Cohen.

- Voir aussi les chroniques
. Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse

- L'expression "manipulateurs de symboles" est de Robert Reich.

samedi 25 avril 2015

Pourquoi ne pas confier les clefs de la Justice à des industriels ?

Le quartier japonais de Grenoble est injustement méconnu.
Pourtant, les numéros pairs de la rue Pierre Semard abritent un immense bâtiment digne de Tokyo.
À l'instar des bureaux nippons, beaucoup de fenêtres de ce building sont plaisamment décorées par des piles de papiers et de dossiers que le passant peut admirer à loisir. Ce spectacle de feuilles prenant nonchalamment le soleil de fin d'après-midi serait pittoresque s'il n'était financé par nos impôts.

En effet, ce splendide édifice de verre et de béton n'est autre que le Palais de Justice de la capitale des Alpes et la paperasse visible au dehors un petit échantillon des procédures en cours.
À l'heure où nous gérons notre compte en banque en ligne, où la prise en charge par l'assurance de la réparation d'une voiture gravement accidentée ne requiert ni formulaire, ni signature et où même le percepteur tient boutique sur internet, la basoche reste désespérément accro à la cellulose.

Malgré les reflets, les dossiers apparaissent derrière les fenêtres du Palais de Justice de Grenoble
Cette déforestation pénale ne serait qu'un péché véniel si elle n'était le symbole d'une justice de la vie courante totalement enlisée.
Un litige de permis de construire ou les conflits entre locataires et propriétaires mettent plusieurs mois, voire années, à être tranchés.
Quant aux procédures de divorce, elles laissent largement le temps aux futurs ex-conjoints de recomposer plusieurs fois leurs cellules familiales.

Magistrats et, parfois même, avocats se disent totalement débordés.
Or, paradoxalement, ils ne consacrent à chacun de ces dossiers que quelques heures à quelques jours cumulés de travail.

L'on retrouve ici un phénomène connu et analysé dans l'industrie depuis la seconde guerre mondiale. Les organisations peu efficientes ont généralement un "temps de traversée" très notablement supérieur au "temps ouvré".

Les piles de papier derrière les fenêtres du Palais de Justice de Grenoble
Le temps de traversée est la durée que met un objet - matériel ou immatériel - à être traité par un système.
Par exemple, dans une usine produisant des pièces en plastique, le temps de traversée sépare le moment où la matière première est livrée de celui où les produits finis sont expédiés.

Le temps ouvré est la somme des temps où de la valeur a été ajoutée à l'objet.
Dans notre illustration, le temps ouvré regroupe la fabrication sur une presse à injection, l'emballage, l'étiquetage, les différentes manutentions ainsi que les contrôles indispensables.

La différence entre temps de traversée et temps ouvré est constituée de périodes où la valeur de l'objet ne progresse pas, voire régresse : attentes, réparations et reprises, actions mal synchronisées car trop précoces ou trop tardives ou encore documentations et contrôles inutiles.

L'école de pensée dite du “lean manufacturing” - littéralement fabrication maigre, à ne pas confondre avec la production d'aliments “light” - se propose d'améliorer l'organisation des ateliers et, plus généralement, des entreprises.
Elle s'inspire des méthodes de production de Toyota, elles-mêmes mêmes hérités des pratiques mises au point au USA dans les années 1940 pour produire massivement des armements.

Le lean manufacturing consiste à repenser toute l'organisation pour une plus grande productivité, notamment en se donnant pour objectif de rendre le temps de traversée proche du temps ouvré.
De tels résultats s'obtiennent en repensant et en restructurant du sol au plafond toutes les opérations et non en accroissant les cadences de travail.
Ces dernières années, des magasins d'optique qui proposent de réaliser vos lunettes en 1 heure chrono ont popularisé auprès du grand public ces démarches jusqu'alors cantonnées aux ateliers, mais aussi aux bureaux, de l'industrie.

Une vraie réforme ambitieuse de la Justice menée par un ministre courageux et compétent cesserait de bricoler pour la énième fois l'arsenal pénal et de réclamer, en vain, une hausse budgétaire conséquente.
Au contraire, elle consisterait à mener une analyse lean fouillée des processus judiciaires et de s'acharner à rétrécir les temps de traversée. Quitte, si besoin, à se confronter aux conservatismes et corporatismes ambiants.

Il n'y a aucune raison qu'une séparation matrimoniale ou un conflit du travail ne puissent être jugés en une à deux semaines grand maximum, tout en respectant la loi et les droits de la défense.
Ce faisant, outre un bien meilleur service pour les citoyens et une dépense rationnelle d'argent public, les acteurs judiciaires, magistrats et avocats en tête, gagneraient aussi en sérénité et en reconnaissance publique.

Leaniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique japonaise “Tiens, voilà du muda !” ainsi que d'autres billets évoquant le lean manufacturing.
- Les 2 photos ont été prises par l'auteur le 20 avril 2015 aux alentours de 17 heures, devant le Palais de Justice, rue Pierre Semard à Grenoble.

mardi 29 avril 2014

L'état français est-il un bon stratège économique et industriel ?

Régulièrement depuis Colbert - Alstom est le dernier avatar en date - les gouvernements français de gauche et de droite nous expliquent qu'une des vocations de l'état est d'être un stratège entrepreneurial doté d'une politique industrielle afin d'accroître l'emploi et la prospérité économique dans notre bel hexagone.

Dans le même temps, quelques rares économistes et chefs d'entreprise dits libéraux clament que l'état aurait meilleure part à s'occuper de ses oignons, c'est à dire des affaires régaliennes et laisser le libre marché faire son œuvre salvatrice.

Ne goûtant guère les dogmes et les écoles de pensée, j'ai cherché, selon l'habitude de ce blog, à juger sur pièces et à laisser le lecteur tirer ses propres conclusions.
Pour ce faire, j'ai comparé les performances des 32 entreprises françaises figurant parmi les 500 plus grandes firmes mondiales, en fonction du degré d'implication de l'état dans leur gestion, leur carnet de commandes et leurs coûts.

Taille
Malgré les discours ambiants, les entreprises à forte implication étatique sont minoritaires.
Sensiblement, un tiers de grosses boîtes françaises est, peu ou prou, sous ombrelle de l'administration, que ce soit en nombre (10 sur 32) ou en chiffre d'affaire (650 milliards d'euros sur 1 600).

Chiffre d'affaire 2013 des 32 plus grandes entreprises françaises en fonction de l'emprise de l'état.

Rentabilité
L'état français, en dépit des dénis la main sur le cœur des gouvernements successifs, reste un piètre gestionnaire et investisseur.
Les firmes où il intervient dégagent 2 fois moins de bénéfices que la moyenne et 3 fois moins que les entreprises non dépendantes de l'action publique.
Ces mauvais chiffres deviennent encore moins flatteurs si l'on soustrait EDF Électricité de France, seule société à très forte emprise étatique avec des résultats honorables.
On notera au passage que les bénéfices des plus grandes boîtes françaises, toutes catégories confondues, ne représentent, en moyenne, que 2.7% de leurs ventes, ce qui n'est ni glorieux, ni excessif.

Rentabilité (bénéfice net / chiffre d'affaire 2013) des 32 plus grandes entreprises françaises en fonction de l'emprise de l'état.

Emploi
Les tenants de la ligne colbertiste argumentent que la rentabilité réduite est la contrepartie d'une stratégie résolument de long terme et d'un accent mis sur l'emploi.
Les chiffres, au premier abord, leur donnent raison. Les firmes où l'état intervient salarient sensiblement 20% de personnel en plus, à taille comparable.
Toutefois, les nuances sont parfois diaboliques. Les 11 entreprises quasiment sans dépendance à l'état font jeu égal dans le domaine de l'emploi avec les champions toutes catégories que sont La Poste, EDF et SNCF.
Cette comparaison n'est hélas pas parfaite. L'état français cherche, en théorie, à privilégier emploi et activité sur son sol. Malheureusement, il n'y a aucune statistique fiable de chiffres d'affaire et de personnels hexagonaux pour les très grandes entreprises.

Ratio employés / chiffre d'affaire des 32 plus grandes entreprises françaises en fonction de l'emprise de l'état.

Libéralo-colbertiquement votre

Références et compléments
- Les 32 entreprises évoquées dans ce déchiffrage sont, par ordre décroissant d'emplois à travers le monde :
Sodexo, Carrefour, Foncière Euris (Rallye), Auchan, La Poste, SNCF, Veolia Environnement, GDF Suez, Peugeot, Saint Gobain, Vinci, BNP Paribas, France Telecom Orange, EDF Électricité de France, Société Générale, EADS Airbus, Schneider Electric, Bouygues, Renault, BPCE Banques Populaires Caisse d'Epargne, Sanofi, Michelin, Danone, Air France KLM, Total, Axa, Christian Dior, Alstom, Crédit Agricole, L'Oréal, Vivendi, CNP Assurances.

mercredi 20 novembre 2013

En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe

Un fidèle lecteur de ces chroniques m'a récemment fait parvenir un extrait de l'Écho de Paris du 8 mai 1918.

Alors que la première guerre mondiale battait son plein et que les allemands étaient à deux doigts de percer le front français, un homonyme phonétique, le député Charles Leboucq, réclamait, toutes affaires cessantes, à la Chambre des Députés d'abolir "la taxe sur les objets de luxe".
Les arguments de ce digne représentant de l'URRRS - l'Union Républicaine Radicale et Radicale-Socialiste, groupe parlementaire de gauche - étaient étrangement semblables à ceux des clubs de football actuels à propos de leur imposition à 75%.
Jugez sur pièces :
Ce jeu est dangereux. Il ne sert que les intérêts de l'étranger. Il menace nos plus belles industries, nos commerces les plus fructueux. [...]
Une industrie est une armature faite autant d'ouvriers que de patrons. C'est le petit qui va souffrir en dernière analyse de l'entrave que nous imposons au commerce national. [...]
Cette loi cause l'exode de la clientèle riche. [...]
Cessons de nous entêter dans une erreur que est funeste tant du point de vue fiscal que du point de vue économique. [...]
Pour appuyer le sérieux de ses dires, Charles Leboucq se faisait photographier par une agence de presse dans son bureau parisien en grand uniforme d'officier avec décorations en sautoir.
Le député Charles Leboucq en uniforme dans son bureau parisien en 1918 (document Gallica)
Dans le même temps, un jeune "poilu" du 4ème Bataillon de Chasseurs à Pied, mon grand-père Pierre Lebouc, peinait dans la terrible boue des tranchées de l'Aisne.
La proposition de son homonyme, à coup sur, suscita chez lui, comme chez l'ensemble des combattants, un enthousiasme irrépressible qui galvanisa leur ardeur guerrière et permit de repousser l'ennemi.
Pierre Lebouc sur un champ de bataille de l'Aisne vers 1917 (à gauche au premier plan)
Parlementairement votre

Références et compléments
- Merci à Jean le détonateur qui a initié cette chronique
- Les photos de Charles Leboucq proviennent de Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France.

dimanche 17 novembre 2013

Les constructeurs automobiles devraient cesser de faire des voitures

Depuis 2008, la construction automobile européenne, et tout particulièrement française, connait une très mauvaise passe, avec pour conséquences de multiples restructurations et pertes d'emplois.
Au delà de la conjoncture difficile, cette méforme, sur le vieux continent, du secteur emblématique de la seconde révolution industrielle semble être appelé à durer.
Les fabricants de voitures, à l'exclusion des trois allemands spécialisés dans les véhicules de luxe, peinent à s'adapter aux évolutions de leur clientèle.
Pour modeste preuve, mon récent et décevant contact avec un concessionnaire.

La semaine dernière, le commercial d'une marque française à l'emblème géométrique m'a appelé pour me proposer découvrir un modèle susceptible de m'intéresser. Le bonhomme étant sympathique et m'ayant vendu ma voiture actuelle, je me suis rendu à son invitation.

Le marchand d'autos débuta le rendez-vous en m'annonçant fièrement qu'il m'imaginait aisément conducteur et propriétaire d'une bagnole appartenant à l'étrange catégorie des crossover dont j'ignorais jusqu'alors l'existence.
Cet engin bizarre, nettement plus grand que mon petit monospace urbain actuel, possède un style agressif, rehaussé par des coloris voyants, une calandre massive ainsi que des roues hautes et larges. De surcroît, il est affublé d'un nom fleurant bon la chasse et l'univers carcéral.

Je dépitais mon hôte en lui expliquant que je n'envisageais pas une seule seconde de consacrer une quelconque fraction des revenus familiaux dans l'acquisition et l'entretien d'un tel cheval de rodéo.

Soucieux d'atteindre son objectif commercial personnel, le vendeur me suggéra alors un autre modèle, baptisé du prénom de la muse grecque de l'Histoire et entièrement repensé par le constructeur l'année dernière.
Les déconvenues continuaient.
Je découvrais une petite berline manifestement conçue par la même équipe de designers à haute teneur en testostérone que le crossover, avec des teintes tout aussi peu agréables pour un daltonien, sans compter des flancs et une calandre sortis d'un tonneau de dopants pour cyclistes.

Malgré ma répulsion esthétique, j'acceptais, à contrecœur, d'essayer ce véhicule au patronyme mythologique.
Dans son argumentaire, le commercial losangé mettait en avant "l'équipement haut de gamme" comprenant notamment une "centrale de bord avec tout : bluetooth, GPS et USB !"
Aussi, m'étant rendu compte très rapidement que volant, pédales, levier de vitesse et clignotants fonctionnaient à merveille, je m'arrêtais deux pâtés de maisons plus loin pour connecter mon smartphone au système audio de la voiture.
Je mis en marche la dent bleue de mon téléphone à tête de pomme et enjoignis l'autoradio de s'y relier.
Ce dernier, pendant trois minutes d'horloge, m'assura d'être en train "d'établir la connexion avec un nouveau périphérique" avant de jeter l'éponge et de m'inviter à réitérer l'opération.
À l'issue de la troisième tentative, à l'instar de la "centrale de bord", je jetais ma propre éponge et ramenais le véhicule de démonstration à la concession où j'annonçais au vendeur déçu que je ne lui passerais pas commande dans un terme prévisible.

Perturbé par cette expérience, en rentrant chez moi, j'observais attentivement les voitures autour de moi, ce que je ne fais plus depuis de nombreuses années.
À ma grande surprise, j'ai découvert que les autos récentes ornées d'un lion ou de deux chevrons ont subi la même dérive machiste et m'as-tu-vu que celles frappées d'un losange. Ne parlons pas d'Audi, BMW et Mercedes dont c'est la déprimante marque de fabrique.
La crise semble avoir poussé les constructeurs à revenir à ce qu'ils savent faire de mieux : créer des voitures pour les personnes intéressées, voire passionnées, par l'automobile.
Malheureusement, leur nombre est en constante diminution.

Enfant, les adultes de mon entourage débattaient passionnément sur les mérites respectifs de la Renault R16, de la Citroën DS et de la Peugeot 504. Je participais parfois à ces joutes verbales et était alors incollable sur les différents modèles proposés à la vente.
Plus tard, jeune salarié, mes deux premières voitures, une Renault R5 puis une Peugeot 205, me procurèrent une vraie joie. D'ailleurs, jusqu'aux années 1990, l'achat d'un nouveau véhicule entraînait inévitablement l'organisation d'un pot pour ses collègues de travail.
Petit à petit, mon intérêt pour l'automobile a fondu, sans que je sache très bien expliquer pourquoi.
Aujourd'hui, j'utilise ma voiture quotidiennement tant pour me rendre à mon travail que pour ma vie personnelle et mes loisirs. C'est un indéniable et indispensable élément de liberté, de praticité et de confort, mais plus du tout un objet d'enthousiasme.

Les constructeurs automobiles devraient se rappeler que crossover signifie mot à mot "croix dessus". C'est la décision que trop de leurs clients prennent au moment de renouveler leur véhicule.
Si ces entreprises veulent regagner les cœurs et les faveurs commerciales des gens dans mon style, elles devraient focaliser plus sur l'usage et son imaginaire plutôt que sur l'objet.
C'est à dire ne plus créer de voitures, pour, à la place, inventer et nous vendre des mobilités dont nous avons, tous, différemment, envie et besoin.
Je crains que, comme la plupart des grosses organisations, elles n'aient ni l'agilité ni la sociologie pour changer radicalement de point de vue.

Les catastrophes industrielles et sociales risquent donc, hélas, de se poursuivre encore longtemps.
Les innovations qui bousculent et détruisent un secteur économique établi commencent toujours par séduire subrepticement les non-clients et les mal-clients, bien avant de convaincre et d'emporter, dans un second temps, le cœur du marché traditionnel.

Mobilement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "canassons et chevaux fiscaux, même combat !" consacrée à la comparaison entre le coût actuel d'une voiture et celui d'un cheval sous Louis XV.

- Les 3 véhicules dont il est question dans ce billet sont, par ordre d'entrée en scène, les Renault Captur, Modus et Clio IV.

- La traduction non littérale de crossover est croisement ou hybridation. Je n'ai franchement pas compris en quoi cette métaphore génétique s'appliquait à des automobiles trop voyantes et d'un autre âge.
  

dimanche 22 septembre 2013

Énergie, gazole, carbone, que consommons-nous vraiment ?

En France, un parti politique ayant réussi le score exorbitant de 2% aux élections nationales et le président de la république ont ranimé récemment un débat éminemment pollué sur l'écologie et la fiscalité.
L'occasion faisant le larron, je vous propose de prendre un peu de hauteur en évaluant les sources et les usages de l'énergie, non pas en Mtep, PJ ou TWh qui peuplent les rapports officiels, mais en litres tant décriés de carburant pour moteurs diesel.

L'équivalent de 65 pleins de gasoil par français chaque année
Chaque habitant de notre bel Hexagone dépense annuellement, tous ages et usages confondus, une énergie équivalente à un peu moins de 2 800 litres de gazole, un plein de carburant tous les 6 jours, une soixantaine de janvier à décembre.
Cette valeur est en retrait de 4% depuis le pic historique de 2008. Nous n'avons pas le recul suffisant pour déterminer s'il s'agit d'un effet de la crise économique ou d'une amorce de changement structurel.

Les hydrocarbures, pétrole et gaz, se taillent la part du lion avec l'équivalent de 1 800 litres de gazole, une quarantaine de pleins, par personne et par an, deux tiers de l'énergie que nous utilisons.
Cette très forte dépendance à l'or noir permet à Vladimir Poutine et aux dictatures arabo-persiques, nos meilleurs fournisseurs, de dormir tranquille. A court terme, nous ne risquons pas de chercher des noises à ces antipathiques détenteurs de derricks.

Petit mais costaud, l'atome décroche la médaille d'argent. Uranium et plutonium assurent à chacun de nous un bon demi-mètre cube de gasoil annuel, une dizaine de pleins.

Les sources renouvelables, essentiellement l'hydraulique et le bois, talonnent le nucléaire et représentent 400 litres de diesel par an et par tête de pipe, 9 pleins.
L'éolien et le solaire, chers au parti à 2% d'électeurs, ont une contribution symbolique, respectivement 20 et 7 litres d'équivalent gazole, un demi-plein annuel !

Enfin, le charbon, jadis flamboyant, ferme la marche avec une quote-part de 100 misérables litres de carburant par français, soit 2 pleins.

Répartition de la consommation énergétique de la France en 2012 par type de source
(litres d'équivalent gazole par français et par an)

Presque moitié moins d'émissions de CO2 qu'il y a 30 ans
Au total, près de 70% de notre énergie contient du carbone qui se transforme, lors de la combustion du gaz, du charbon et des dérivés du pétrole, en dioxyde de carbone, le célèbre et désormais infamant CO2.
Chaque français produit ainsi, en moyenne annuelle, un peu plus de 5 tonnes de CO2 par an en provenance de combustibles fossiles, le contenu de 1 000 gros extincteurs, 10 fois le volume que nous créons par notre respiration.
Cette valeur, qui peut paraître énorme, a fortement chuté depuis le sommet de 1980 où nous culminions à quasiment 10 tonnes annuelles par personne, le double d'aujourd'hui.
Nous sommes actuellement revenus au niveau d'émissions de CO2 d'origine fossile de 1960.

Emissions de CO2 fossile par habitant en France de 1960 à 2012
(tonnes de CO2 par français par an)

Deux tiers de l'énergie française pour les transports & le logement
Un tiers de l'énergie que nous consommons est consacré aux transports qui dépendent des hydrocarbures à plus de 90%, malgré l'électrification de la plupart des réseaux ferrés.
Ce montant se répartit en deux parties sensiblement égales. Environ 500 litres de gazole par français assure les déplacements individuels, essentiellement en voiture.
La part restante permet le transport des marchandises. Chaque travailleur de ce secteur brûle l'équivalent de 20 000 litres de diesel à l'année.

Les logements suivent de près avec 800 litres d'équivalent gasoil par résident.

Les activités productives, industrie et agriculture, signe de leur déclin mais aussi de leur efficacité, absorbent à peine le quart de l'énergie nationale, grosso modo 6 500 litres de gazole par emploi dans ces secteurs.

Le tertiaire arrive bon dernier avec seulement un sixième de l'énergie française.
Votre serviteur, à l'instar des autres salariés des bureaux, de la santé et des services, s'échine, par et pour son travail, à dissiper annuellement 1 500 litres d'équivalent gasoil, dont une petite moitié d'origine nucléaire.

Répartition de la consommation énergétique de la France en 2012 par type d'usage
(litres d'équivalent gazole par français et par an)

Énergiquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :

Les valeurs arrondies présentées dans cette chronique proviennent de recoupements de données publiées dans :


vendredi 16 août 2013

Made in France : où sont vraiment les emplois ?

Le débat sur les produits "Made in France" est revenu à la une de l'actualité.
Une étude très fouillée évalue le surcoût d'achat de produits exclusivement bleus-blancs-rouges à 100 à 300 € supplémentaires par mois et par ménage français.
Cette discussion, motivée par le besoin criant de résorber notre chômage massif, est une mauvaise réponse à la bonne question combien y a-t-il d'emplois locaux dans tel ou tel produit ou service ?

Pour essayer de décortiquer les mécanismes de ce sujet complexe, je vous propose de prendre l'exemple de deux friteuses électriques.

Le premier de ces appareils est un modèle basique, vendu à prix cassé, sous marque distributeur, exclusivement en grandes surfaces.
Il arbore fièrement sur son emballage la mention "fabriqué en France" et un magnifique drapeau qui n'aurait pas déplu à Rouget de Lille.

En pratique, il s'agit d'une conception vieille de plus 20 ans, dont les brevets appartiennent désormais au domaine public et dont une partie des pièces a été contretypée.

L'ensemble des composants sont fabriqués en Chine où les salaires sont très bas et la protection sociale microscopique.
Histoire d'améliorer un peu plus les coûts par une réduction des frais de transport et de douane, seul l'assemblage final est réalisé dans l'Hexagone, au cœur d'un département rural, dans une petite usine raisonnablement automatisée avec des équipements asiatiques, employant une cinquantaine de personnes, essentiellement au SMIC, souvent à temps partiel "flexible".

La commercialisation est réduite à son minimum, un vendeur suffit à suivre les centrales d'achat de la grande distribution qui sont livrées par palettes complètes.

La seconde friteuse est mise en vente, par une marque renommée, simultanément en grandes surfaces, en boutiques spécialisées, sur des sites internet et même dans trois magasins dits d'usine.
Bien entendu, les prix diffèrent dans chaque canal. Pour éviter la "cannibalisation", des modèles légèrement dissemblables sont proposés à chaque type de revendeur.

Cet appareil est unique en son genre grâce à plusieurs innovations réduisant la teneur en huile, améliorant les qualités gustatives et facilitant le nettoyage. La marque a mis aussi un soin particulier au design.
La promotion de la marque, de ses produits et de ses nouveautés est l'objet d'une stratégie marketing élaborée qui s'appuie sur des campagnes structurées de communication et de publicité ainsi que sur plusieurs groupes de vendeurs.
Le résultat de cet effort de R&D et de marketing est un prix de vente nettement supérieur aux friteuses standards, de l'ordre de 3 fois plus élevé.

Pour développer et promouvoir mondialement ses produits de petit électroménager, la marque emploie en France une équipe complète de techniciens, de designers, de marketeurs et de communiquants.

La friteuse comporte, en plus des éléments habituels, des composants électroniques et même un petit logiciel embarqué destiné à réguler la cuisson.
L'essentiel de la fabrication est réalisé en Europe centrale où les coûts salariaux sont à mi-chemin entre ceux de l'Asie et ceux de l'Europe de l'ouest.
Toutefois deux pièces très techniques sont produites en France.
Les machines nécessaires à la fabrication proviennent presque toutes d'entreprises allemandes.
Les composants électroniques sont, comme il se doit, asiatiques, mais achetés à un distributeur français ayant des succursales dans toute l'Europe.
Le logiciel a été sous-traité à une société spécialisée qui a utilisé un chef de projet français et des programmeurs indiens.

Le décor étant planté, place aux chiffres !

La première friteuse a incontestablement une plus grande part de sa fabrication en France, un peu plus du quart de son prix de revient industriel contre 10% pour le second modèle.
Je laisse le soin au lecteur de décider si un produit dont les trois quarts de la valeur industrielle n'est pas hexagonale mérite son emblème tricolore.

Répartition des fabrications en et hors France dans le prix de revient industriel des 2 friteuses
Toutefois, l'industrie se distingue de l'artisanat par une part minoritaire de la fabrication dans le prix de vente final.
Ainsi, pour nos friteuses, la production représente moins du tiers du prix de vente de la version low cost et un cinquième de l'autre.
Marketing et R&D, commercialisation, impôts et taxes, sans oublier les profits rémunérant les actionnaires prédominent sur les usines.

Répartition des différents types de coûts dans le prix de vente des 2 friteuses
Les activités non industrielles sont beaucoup moins délocalisables, et en pratique moins délocalisées, que la production.
Dans notre exemple, trois quarts des coûts hors fabrication de la friteuse n°1 et 80% de ceux de la n°2 se situent en France.
Aussi, malgré très peu de production dans l'Hexagone, 67% des emplois générés par la friteuse de marque sont français, contre seulement 61% pour sa concurrente non badgée.

Répartition géographique en pourcentage de coûts totaux des 2 friteuses
Mieux même, compte tenu de l'importante différence de prix de vente, la seconde friteuse a fait travailler trois plus de personnes en France que sa consœur meilleur marché.
Le véritable "Made in France", ou plutôt "With jobs in France", n'est guère visible et ne se pare pas toujours de tricolore !

Répartition géographique en valeur de coûts totaux des 2 friteuses
La résorption du chômage ne passera pas exclusivement par le travail en usine mais aussi, voire surtout, par le développement d'emplois à forte valeur ajoutée, ceux que Robert Reich désignait, il y a plus de 20 ans, comme les "manipulateurs de symboles".
Fort heureusement, les recettes sont identiques pour favoriser les deux types de jobs : baisse des cotisations sociales grevant les salaires, éducation efficace et simplification des réglementations corporatistes freinant l'émergence de nouvelles activités.

Mondialement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?" à propos des barrières corporatistes et "Tout savoir sur les impôts et taxes en France" au sujet des cotisations sociales pesant sur les salaires.
- "Made in France" signifie "fabriqué en France", "With jobs in France" veut dire "avec des emplois en France".
- Cet exemple des deux friteuses a été concocté par mes soins en regroupant mon expérience professionnelle dans l'industrie avec des ordres de grandeur publiés dans l'ouvrage de Daniel Cohen "La mondialisation et ses ennemis" (Éditions Hachette, 2005) et dans mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" (Éditions Eyrolles, 2011).
Je n'ai pas tenu compte des machines et des stocks dans les valeurs chiffrées. Ça épaissit encore plus la soupe et ne change pas radicalement les ordres de grandeurs pour ce type de produits.
- L'étude de l'institut CEPII "(Not) Made in France" publiée en juin 2013.
- Robert Reich a publié son livre "The work of nations" traduit en français sous le titre "l'économie mondialisée" en 1991. Cet ouvrage décrivait et annonçait les bouleversements que nous vivons.
- Je remercie le twittonaute Christophe Vernet @Bouba32. Les échanges que nous avons eu il y a quelques jours m'ont incité à écrire, depuis la Tunisie, cette chronique sur le "Made in France".

vendredi 26 juillet 2013

Justice moyenâgeuse et magouilles présumées à Meylan

Le 23 juillet 2013, à l'issue de plus de 30 heures de garde à vue, Marie-Christine Tardy, maire de Meylan, bourgade de la banlieue de Grenoble où je réside, a été mise en examen, ainsi que son mari, pour prise illégale d'intérêts. 
Cette action judiciaire fait suite à une plainte déposée fin avril par un conseiller de la majorité municipale accusant l'édile d'avoir favorisé le cabinet d'architecte de son époux pour des programmes immobiliers réalisés dans la commune.

Je n'ai jamais fait mystère de ne pas porter dans mon cœur l'actuelle première magistrate de Meylan.
Néanmoins, je n'ai pas la moindre idée si Marie-Christine Tardy et son mari ont, de près ou de loin, commis les faits qui leur sont reprochés. Aussi je n'évoquerais pas le fond du dossier dans ce billet.
Toutefois, cette réplique dauphinoise des scandales politico-financiers nationaux est une double illustration de l'inefficacité de notre machinerie publique.

Les faits reprochés au couple Tardy sont anciens, exclusivement économiques et sans aucune violence.
La plainte ayant mis en marche le lourd paquebot judiciaire date de près de 3 mois.
De plus, tant qu'aucun jugement ne sera définitif, ces deux personnes resteront présumées innocentes.
Dans ces conditions, la garde à vue qui jette en cabane pendant 48 heures le premier suspect venu et soumet son emploi du temps au bon vouloir des policiers est une pratique infamante d'un autre âge qui fleure bon l'inquisition et l'ancien régime. Son but manifeste est de faire avouer le coupable putatif et pas de confronter des versions contradictoires.
La patrie des Droits de l'Homme s'honorerait à limiter l'usage de cette contrainte moyenâgeuse exclusivement aux cas de violence et de flagrance.
Pour toutes les autres circonstances, l'appareil judiciaire devrait se contenter de convoquer les mis en cause, avec un préavis suffisant, toujours en présence d'avocats, uniquement durant des heures sensiblement ouvrées et avec une limitation raisonnable des durées d'interrogatoire.
Il ne s'agit, en aucune façon, de vouloir punir moins durement les coupables avérés mais de respecter, dans la phase transitoire où le statut de personnes soupçonnées est incertain, leur droit à se défendre et leur présomption d'innocence.
De surcroît, pousser la justice à s'appuyer plus sur des faits que sur des témoignages ou des aveux toujours sujets à caution limiterait les risques d'erreur.

L'autre point étonnant des malheurs de Marie-Christine Tardy est que, malgré les milliers de pages de textes juridiques en tous genres régissant le fonctionnement des communes et des marchés publics, des conflits, voire même des prises illégales, d'intérêts peuvent survenir sans que cela soit immédiatement visible et vérifiable.
Comment se fait-il que gouvernements, cabinets, administrations, parlementaires et organes judiciaires centraux ne soient pas fichus de pondre un système qui soit simultanément simple à opérer et aisé à vérifier ?
La plupart des personnes travaillant dans la sphère publique et devant réaliser des achats s'arrachent les cheveux face à la lourdeur des procédures.
Malgré, ou peut-être à cause de, cela, peu d'entre nous sont étonnés qu'un maire soit suspecté de bricolage à son profit.
A moins de recruter nos futurs élus dans abbayes ou des ashrams (et encore !), il est illusoire de penser que le personnel politique puisse plus résister aux tentations que la moyenne de ses électeurs. Il serait plus efficace de rendre nos représentants non soupçonnables via une transparence notablement accrue !

Une fois de plus, je suggère d'étendre les pratiques de l'industrie, plaisamment baptisées lean et agilité, à l'état et aux collectivités locales.
Des processus limpides et rapides, dotés de contrôles clairs aux bons niveaux, permettraient, simultanément, de réduire les dépenses publiques et de rétablir un peu de confiance vis à vis du personnel politique.
La complexité induit la lourdeur et l'opacité qui créent la défiance.
Une bonne façon de réussir cette transformation serait de forcer le parlement à diviser par quatre ou cinq, avant la fin de la législature actuelle, le nombre de pages dans le code des marchés publics.

Meylaniquement votre

Références et compléments
- Les articles du Dauphiné Libéré et de Place Gre'Net relatant les derniers épisodes judiciaires en date du couple Tardy.

dimanche 14 juillet 2013

L'édition s'industrialise - "Making of" de mon nouveau livre

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement ...
Francis Blanche
Si beaucoup qualifient notre époque de post-industrielle, il est plus probable, au contraire, que nous entrions dans l'ère du tout-industriel.

L'industrie moderne, initiée à la fin du XVIIIème siècle en Grande-Bretagne, a permis d'augmenter considérablement notre espérance et notre niveau de vie.
Si l'usine, avec ses cheminées fumantes et ses toits triangulaires en est l'emblème, ce sont quatre facteurs nécessitant des investissements humains et financiers importants qui la caractérisent :
- mécanisation et automatisation,
- rationalisation des produits et des tâches,
- effets d'échelle et de série,
- découplage entre production et vente ou usage.
En quelque sorte, production industrielle est synonyme de moins de travail, plus de capital et plus de matière grise.

Depuis plus de deux siècles, les secteurs de l'alimentation, des biens de consommation et d'équipement ainsi que des transports ont été bouleversés par cette révolution technologique. Par contre, commerces, services, artisanats, médecine, enseignement et art ont été, jusqu'ici, nettement moins affectés.

Les méthodes de grande distribution après la seconde guerre mondiale, puis l'essor récent de l'informatique et des télécommunications, changent cette donne et introduisent les pratiques de l'industrie dans tous les domaines qui y étaient réfractaires.

Pour illustrer cette nouvelle révolution industrielle, à l'occasion de la sortie récente de mon troisième livre intitulé Humeurs Économiques, je vous propose de détailler l'évolution que j'ai vécu au cours des publications successives de mes différents bouquins.

Les deux premiers livres que j'ai commis ont été réalisés de manière traditionnelle.

Une fois d'accord avec l'éditeur sur le thème et le style général du bouquin, j'ai rédigé un premier manuscrit à l'aide d'un traitement de texte.
Plusieurs aller-retours se sont ensuite succédés où, en fonction de commentaires de l'éditeur, verbaux ou couchés sur une feuille, je retravaillais le manuscrit. Durant ces phases, je n'ai jamais reçu d'indication concernant la typographie et la mise en page.

Lorsque l'éditeur a fini par être à peu près satisfait de ma prose, le manuscrit a été transmis à un spécialiste des aspects formels qui a totalement recréé un nouveau manuscrit.
Inévitablement des points concernant le texte sont alors apparus, par exemple des tableaux ne tenant pas dans la page, nécessitant de nouvelles reprises.
L'éditeur souhaitant montrer sa prééminence sur le typographe, sa relecture d'une version quasi-finale a aussi provoqué d'ultimes retouches.

Quand tout ce petit monde a jugé que la dernière version en date était potable, après la signature d'un "bon à tirer", un imprimeur a produit le livre, qui a ensuite été distribué dans les librairies.
Le premier bouquin, sorti en 2007, est resté exclusivement papier et est désormais épuisé.
Une version électronique du second a été proposée à la vente en ligne par l'éditeur quelque mois après l'ouvrage en papier.

Pour ces deux chefs d'œuvre indépassables de la littérature mondiale, mes droits d'auteur s'élèvent à quelques pourcents du prix de vente.

A l'inverse, pour ma dernière production en date, j'ai innové et travaillé avec Leanpub.
Le terme exact n'est pas "avec" mais "sur" puisque Leanpub est une plateforme canadienne d'édition en ligne.
Les deux fondateurs de cette jeune entreprise, Peter Armstrong et Scott Patten, ont décidé d'appliquer à l'édition les principes de "lean manufacturing" et de l'agilité, c'est à dire ce qui se fait de mieux à ce jour en matière de méthodes industrielles.
Leur réflexion s'est aussi appuyée sur le fait que le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité, avec plusieurs versions successives remaniées, avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel, qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.

Leanpub, en bon industriel, propose de rationaliser le processus d'édition et d'y supprimer les tâches avec peu ou pas de valeur ajoutée.

- Première simplification : l'auteur et ses premiers lecteurs sont les meilleurs éditeurs et promoteurs possibles.
En permettant la diffusion précoce d'un ouvrage, en facilitant les mises à jour successives et en encourageant les commentaires des lecteurs, Leanpub transpose, dans le domaine du livre, les pratiques dites d'intimité avec les clients des projets agiles.

- Seconde simplification : l'impression et la diffusion d'un livre papier coûtant grosso modo 60% du prix de vente, la publication est exclusivement électronique.
Les trois formats les plus courants (ePub, mobi, pdf) sont systématiquement générés et proposés à tous les lecteurs. Ainsi, les livres édités par Leanpub sont adaptés à la quasi-totalité des appareils et des modes de lecture existants.
Bien entendu, contrairement aux pratiques des monopoleurs tels Apple ou Amazon, aucun verrou crypté, les tristement célèbres DRM, n'empêche la copie ou la rediffusion du bouquin électronique.
De surcroît, j'ai délibérément mis en ligne Humeurs Économiques avec une licence libre Creative Commons autorisant duplication et réemploi tant que ceux-ci n'ont pas de buts commerciaux.
Néanmoins, la déforestation ayant encore quelques beaux jours devant elle, Leanpub permet aussi à l'auteur de créer automatiquement des fichiers aux standards de l'imprimerie afin que, s'il le souhaite, il puisse transcrire son œuvre sur papier.

- Troisième simplification : les processus de typographie et de mise en page sont aisés, très encadrés et accompagnés d'explications et de vidéos didactiques. Du lean manufacturing, pardon du lean publishing, à l'état chimiquement pur !
Dès le premier brouillon, les trois formats de publication avec leur apparence finale sont automatiquement créés par la plateforme.
Ainsi, de véritables lecteurs, et non pas des habitués de manuscrits sexy comme un PV de gendarmerie, peuvent relire et commenter les versions initiales.
Le non spécialiste de la mise en forme que je suis a su et pu maîtriser le fonctionnement de Leanpub en moins d'une heure.
Le résultat pour le lecteur, que je vous encourage à juger par vous-même, est, de mon point de vue, d'excellente qualité pour les deux formats dédiés aux livres électroniques et tout à fait acceptable pour la version pdf.

- Quatrième simplification : la commercialisation du bouquin est dynamique et attractive.
L'auteur fixe librement un prix plancher et un prix conseillé. Ces valeurs peuvent être modifiées à tout instant. Un système de coupons permet aussi d'organiser des campagnes de promotion.
Le lecteur choisit le montant auquel il souhaite acheter le livre et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner.
Cerise sur le fichier, l'acheteur dispose de 45 jours pour se faire rembourser s'il estime la qualité de l'œuvre acquise insuffisante. De surcroît, il peut être averti et récupérer gratuitement les évolutions postérieures à son achat.
Pour attirer le chaland, un extrait du bouquin est téléchargeable gratuitement afin d'essayer avant d'acheter.
Ces pratiques commerciales, légales au Canada, sont interdites en France où règne la délétère obligation de prix unique du livre qui permet aux actionnaires d'Amazon de recouvrir leurs organes génitaux d'or, voire de platine rhodié.

- Cinquième simplification qui ne gâche rien : les droits d'auteur sont stratosphériques !
Leanpub, entreprise agile, ne conserve, pour se financer et se rémunérer, qu'un peu plus de 10% des sommes payées par les lecteurs.
Par voie de conséquence, l'auteur récupère un tout petit peu moins de 90% de son propre chiffre d'affaire. Même J.K. Rowlings n'a pas obtenu autant avec ses Harry Potter en papier !

Le résultat est ce nouveau bouquin Humeurs Économique que vous pouvez trouver en ligne chez l'éditeur "industriel" Leanpub.
Humeurs Economiques, livre aux editions Leanpub
Humeurs Économiques, livre publié par Leanpub
J'attends avec envie et impatience vos commentaires et suggestions !

Je suis persuadé que, sous l'impulsion d'innovateurs et entrepreneurs, à l'instar de Peter Armstrong et Scott Patten, l'industrie va désormais être partout. Nous y reviendrons dans de futures chroniques.

Lean-livriquement votre

Références et compléments
- Les quatre bouquins que j'ai publié à ce jour :
. Humeurs Tunisiennes publié en février 2014 par Leanpub, 4 ans de chroniques douces-amères sur la Tunisie.

Humeurs Économiques publié en juillet 2013 par Leanpub. J'y ai regroupé des analyses et des coups de griffe voire de gu.... sur notre monde en mutations rapides.

. Développer un produit innovant avec les méthodes agiles publié par les Editions Eyrolles.
Ce livre existe aussi en version électronique (avec DRM hélas !).

. Brèves de couloir, bêtisier du langage d'entreprise, écrit sous le pseudonyme de René Lenoir, publié par les Editions Mango en 2007.
Ce livre est désormais épuisé. Toutefois, de temps à autres, des spéculateurs avisés le mettent en vente à 5 à 10 fois son prix facial sur Ebay. La publication électronique a aussi pour avantage d'éviter ces phénomènes étonnants.
Un petit site web donne un aperçu de cet ouvrage impérissable.

- Voir aussi les chroniques "l'irrésistible attrait du livre électronique", "généalogie de la croissance" et "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble".

- Découvrir Leanpub
. Sa page d'accueil,
. Sa boutique de vente en ligne de livres qu'il a édité,
. Le manifeste du lean publishing rédigé par Peter Armstrong, un des deux fondateurs, qui détaille la démarche de cet industrialisateur de l'édition (en anglais).

- Mes remerciements à Francis qui m'a, fort involontairement, donné l'idée d'écrire ce "making of" d'Humeurs Économiques.
Ma gratitude va aussi à quelques twittonautes passéistes dont j'ai oublié les noms. Ils ont su suffisamment m'énerver pour que je trouve l'énergie de finaliser et publier Humeurs Économiques.

samedi 11 mai 2013

La crise vue de Bilbao

À Bilbao et dans ses alentours, la crise qui ravage actuellement l'Espagne est partout. Même en jouant au touriste en goguette, il est impossible d'y échapper.

Exceptées deux ou trois artères de l'hyper-centre, chaque rue possède son lot de commerces fermés, à louer ou à vendre. Les banlieues ouvrières ont des allures de villes sinistrées et même les villages de campagne ne respirent pas la santé.
Beaucoup d'appartements et de maison sont aussi à céder.

Sur la côte cantabrique, de nombreuses constructions récentes ont pris la place des anciennes mines de fer et défigurent la façade maritime de la route de Compostelle.
Des pavillons et des chalets aux dimensions cossues ont poussé un peu partout, y compris devant des décharges ou des usines chimiques qui, elles aussi, contemplent la baie de Biscaye.
Plusieurs de ces hameaux d'un nouveau style sont entièrement inoccupés. A l'entrée de ces lotissements fantômes, petit à petit, la pluie lessive les affiches aux promesses fallacieuses des promoteurs immobiliers.

Le port de Bilbao, pourtant très étendu le long d'un estuaire, a une activité anémique. Peu de bateaux sont à quai, beaucoup de zones de stockage sont vides et les grues de chargement sont à l'arrêt.
Les parages, jadis couverts d'usines, sont désormais des friches industrielles. Le grand site sidérurgique, dont une partie appartient à Mittal, agonise : parkings désertés, façades défraîchies et peu de fumées.
Même les bordels kitsch - pourtant grande spécialité ibérique - piquent du nez. Au milieu des usines fermées, un château-fort en carton-pâte défendu par des naïades nues en plâtre est à vendre ...

Les commerces survivants m'ont presque procuré un bain de jouvence.
De nombreux magasins sont des boutiques familiales aux saveurs d'autrefois : drogueries, merceries, chapelleries, "articles de mode", corseterie, bonneterie ...
Disparus en France durant les années 1970 et 1980, ces commerces traditionnels représentent encore sensiblement un bon tiers des magasins basques.
Autre relent traditionnel, le centre de Bilbao est totalement fermé durant la pause de la mi-journée, c'est à dire entre 14 et 16 heures. Du coup, bars et restaurants, très nombreux, sont relativement pleins. Que faire d'autre que de picoler et fumer en attendant que bureaux et boutiques veuillent bien rouvrir ?
Bien entendu, entreprises de grande distribution, chaînes de franchise et marques internationales font nettement plus que pointer le bout de leur nez. En banlieue, les centres commerciaux commencent à succéder aux usines et tentent d'attirer non-stop le chaland.
L'issue de ce combat inégal est connu et risque de prolonger la crise. La transformation, qui a eu lieu en France durant les années de croissance échevelée baptisées trente glorieuses, va survenir en Espagne en période de dépression.

Un seul type de commerce sort bizarrement du lot. Les agences de banques et d'institutions financières sont pléthoriques. Je n'ai pas réussi à en repérer une seule de fermée.
Ces officines, qui sont les responsables majeurs du marasme ambiant, semblent s'être multipliées. J'estime qu'elles sont grosso modo deux à quatre fois plus nombreuses qu'en France.
Heureusement, beaucoup de ces agences sont recouvertes de graffitis et d'affiches syndicaux pointant leurs responsabilités dans le déclenchement de la crise.
Au cœur de Bilbao, une magnifique statue de Mercure trône au sommet d'un bâtiment historique de la banque BBVA. Cette divinité romaine est le dieu du commerce et des voyages. C'est aussi celui des voleurs ...

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