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samedi 11 mai 2013

La crise vue de Bilbao

À Bilbao et dans ses alentours, la crise qui ravage actuellement l'Espagne est partout. Même en jouant au touriste en goguette, il est impossible d'y échapper.

Exceptées deux ou trois artères de l'hyper-centre, chaque rue possède son lot de commerces fermés, à louer ou à vendre. Les banlieues ouvrières ont des allures de villes sinistrées et même les villages de campagne ne respirent pas la santé.
Beaucoup d'appartements et de maison sont aussi à céder.

Sur la côte cantabrique, de nombreuses constructions récentes ont pris la place des anciennes mines de fer et défigurent la façade maritime de la route de Compostelle.
Des pavillons et des chalets aux dimensions cossues ont poussé un peu partout, y compris devant des décharges ou des usines chimiques qui, elles aussi, contemplent la baie de Biscaye.
Plusieurs de ces hameaux d'un nouveau style sont entièrement inoccupés. A l'entrée de ces lotissements fantômes, petit à petit, la pluie lessive les affiches aux promesses fallacieuses des promoteurs immobiliers.

Le port de Bilbao, pourtant très étendu le long d'un estuaire, a une activité anémique. Peu de bateaux sont à quai, beaucoup de zones de stockage sont vides et les grues de chargement sont à l'arrêt.
Les parages, jadis couverts d'usines, sont désormais des friches industrielles. Le grand site sidérurgique, dont une partie appartient à Mittal, agonise : parkings désertés, façades défraîchies et peu de fumées.
Même les bordels kitsch - pourtant grande spécialité ibérique - piquent du nez. Au milieu des usines fermées, un château-fort en carton-pâte défendu par des naïades nues en plâtre est à vendre ...

Les commerces survivants m'ont presque procuré un bain de jouvence.
De nombreux magasins sont des boutiques familiales aux saveurs d'autrefois : drogueries, merceries, chapelleries, "articles de mode", corseterie, bonneterie ...
Disparus en France durant les années 1970 et 1980, ces commerces traditionnels représentent encore sensiblement un bon tiers des magasins basques.
Autre relent traditionnel, le centre de Bilbao est totalement fermé durant la pause de la mi-journée, c'est à dire entre 14 et 16 heures. Du coup, bars et restaurants, très nombreux, sont relativement pleins. Que faire d'autre que de picoler et fumer en attendant que bureaux et boutiques veuillent bien rouvrir ?
Bien entendu, entreprises de grande distribution, chaînes de franchise et marques internationales font nettement plus que pointer le bout de leur nez. En banlieue, les centres commerciaux commencent à succéder aux usines et tentent d'attirer non-stop le chaland.
L'issue de ce combat inégal est connu et risque de prolonger la crise. La transformation, qui a eu lieu en France durant les années de croissance échevelée baptisées trente glorieuses, va survenir en Espagne en période de dépression.

Un seul type de commerce sort bizarrement du lot. Les agences de banques et d'institutions financières sont pléthoriques. Je n'ai pas réussi à en repérer une seule de fermée.
Ces officines, qui sont les responsables majeurs du marasme ambiant, semblent s'être multipliées. J'estime qu'elles sont grosso modo deux à quatre fois plus nombreuses qu'en France.
Heureusement, beaucoup de ces agences sont recouvertes de graffitis et d'affiches syndicaux pointant leurs responsabilités dans le déclenchement de la crise.
Au cœur de Bilbao, une magnifique statue de Mercure trône au sommet d'un bâtiment historique de la banque BBVA. Cette divinité romaine est le dieu du commerce et des voyages. C'est aussi celui des voleurs ...

Criso-basquement votre

vendredi 5 novembre 2010

Tiens, voilà du muda !

Si le regretté physicien Sadi Carnot, disparu en 1832, revenait parmi nous, il choisirait à coup sur le Japon comme champ d'observation pour confirmer son célèbre Second Principe de la Thermodynamique.
Ce Principe Physique explique que, quoiqu'on fasse, le désordre - le bordel diraient certains - que les spécialistes nomment entropie, ne peut qu'augmenter.
Autrement dit, plus vous mettez d'ordre quelque part, plus vous générez de chaos ailleurs.

Le Japon est un parfait exemple de ce Principe.

En apparence, tout semble beaucoup plus ordonné qu'ailleurs sur la planète :
- La politesse est partout et permanente.

- Les trains sont nombreux et à l'heure.
De surcroît, dans les liaisons inter-villes, les sièges sont toujours dans le sens de la marche.
Au guichet, les gens attendent patiemment dans des files monodimensionnelles.

- Les véhicules respectent les feux tricolores et les piétons aussi !
Votre serviteur latino-maghrebin beaucoup moins ! Ce qui lui a permis d'observer une particularité psycho-anatomique : des japonais stupéfaits lui faisant les gros yeux.

- La propreté des centres des villes est impeccable.
Les zones fumeurs et non fumeurs sont partout clairement délimitées et respectées. Dans la rue, les adeptes du tabac ne s'adonnent à leur passion que devant des fumoirs en plein air dûment signalés. Hors de question de déambuler avec une cigarette allumée.

- Les employés de bureau sont tous habillés de la même manière : costume gris, cravate sombre, chemise claire. De même, collégiens et lycéens portent un uniforme bleu marine du meilleur aloi.

- Comble de la modernité, la cuvette des toilettes est équipée de réglages hydro-électroniques en tous genres et possède un mode d'emploi copieux.

Toutefois, dès que l'on gratte la surface et que l'on tourne un peu la tête, un autre Japon apparaît, nettement plus entropique :
- Des salarymen rebelles arborent parfois des chemises à liserés - voire à carreaux ! - sous leur veston sombre.

- Leurs bureaux (au moins ceux visibles de la rue) recèlent un foutoir incroyable : des piles instables de cartons et de papiers s'accumulent en tous sens, souvent au ras des fenêtres.
De même, la sacoche que chaque bureaucrate porte dans le métro de Tokyo est en fait un réceptacle pour de multiples paplards. Le PC portable ne fait pas partie de l'attirail du cadre japonais.

- Chaque soir, des hordes entières de ces employé(e)s partent en goguette et oublient en masse leur quotidien dans l'alcool ou les love hotels.

- Les quartiers les plus animés de Tokyo sont totalement exubérants : l'ambiance à Shibuya relègue la Gran Via madrilène en division 2 et les passages commerçants d'Asakusa rappellent les souks tunisiens.

- Les pachinkos - regroupements gargantuesques de machines à sous - sont des enfers de bruit, de néons clignotants et d'addiction.

- Les plans d'urbanisme n'existent pas.
Les buildings de Tokyo sont construits en tous sens et n'importe où.
A Oita, les quartiers d'habitation sont un méli-mélo disparate de petites maisons individuelles sans véritable style ni harmonie, flirtant parfois avec la favella brésilienne.
A Beppu, c'est encore pire ! Dans le même centre-ville, maisons en bois ou en tole ondulée, immeubles, temples shinto ou bouddhistes, galeries commerçantes, restaurants plus ou moins chics, échoppes traditionnelles, karaokés, bars et soaplands s'enchevêtrent sans aucun fil directeur.
C'est un peu comme si, à Paris, une église était implantée au milieu de la rue Saint Denis entre une école maternelle, une librairie ésotérique, un peep show et la Tour d'Argent.

- Beaucoup d'artisans et même certaines usines (autant que mon regard de cycliste myope m'a permis d'en juger) ne sont vraiment pas des champions du rangement. La pratique assidue des 5 S et la lutte contre les 7 mudas chères à Taiichi Ono ne sont apparemment pas encore devenues des sports nationaux.
Sur les chantiers de construction et de travaux publics, le muda de l'attente n'a rien à envier à celui de nos DDE franchouillardes, bien au contraire !

Comme il est impossible de lutter contre l'entropie, le génie du Japon, afin de rendre le pays simultanément attachant et déroutant, a réussi à la répartir très différemment de ce que les fils spirituels de Descartes et d'Ibn Khaldoun ont l'habitude.

Entropiquement votre …

Compléments lexicaux
- Soapland, littéralement terre du savon, en japonais sopurando, est une activité de service où le personnel féminin lave très à fond le corps des clients exclusivement masculins et essore leur portefeuille.
- 5 S est l'abréviation de cinq termes japonais commençant par un S utilisés pour créer un bon environnement de travail.
- 7 mudas signifie littéralement 7 gaspillages. La lutte contre les 7 mudas est à la base du système de production de Toyota.
- Taiichi Ono, ingénieur industriel japonais (1912 - 1990), est considéré comme le père du système de production de Toyota à l'origine du Lean Manufacturing (littéralement fabrication maigre).