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mercredi 12 août 2015

Avons-nous cessé de manger : quelle est notre vraie consommation ?

Nombre d'analyses de la consommation en France se focalisent exclusivement sur les pourcentages.
Leurs auteurs peuvent ainsi nous expliquer doctement que nos dépenses d'alimentation et d'habillement s'écroulent alors que celles consacrées aux télécommunications et aux loisirs explosent.
À les croire, les entreprises de victuailles ou de textile devraient dare-dare se reconvertir dans l'internet ou, à défaut, mettre la clef sous la porte.

La réalité est plus subtile. Je propose que nous l'examinions ensemble.

En 50 ans, notre consommation a doublé

Vers 1960, la génération de mes parents - une fois soustraits impôts et épargne - dépensait en moyenne mensuelle un peu moins de 600 € (valeur 2007) par personne.
Actuellement, nous approchons des 1 200 € par français.
Hors inflation des prix, en moins de deux générations, nous avons multiplié par 2 nos achats.

Dépenses mensuelles de consommation en France en euros constants (valeur 2007) par personne

La bouffe toujours largement en tête

Un quart de notre consommation est consacré à manger, boire et fumer, 300 € mensuels par bouche à nourrir.
En 1960, 210 € suffisaient. À l'époque, cela équivalait à un gros tiers des dépenses des ménages. L'expression "gagner son pain" conservait alors tout son sens.
Un demi-siècle plus tard, nous ne mangeons pas plus mais notre alimentation est devenue plus élaborée et plus diverse.

Avoir un toit nuit gravement à son portefeuille

Juste après le couvert, le gîte est le second adversaire de nos comptes en banque.
Un cinquième de nos dépenses, 220 € par mois et par personne, sert à nous abriter de la pluie et des embruns.
En 1960, s'abriter coûtait 80 € mensuels, mais le confort actuel et d'alors sont-ils comparables ?

De plus en en plus mobiles

Aujourd'hui, comme durant les trente glorieuses, les transports en tous genres constituent le troisième poste de nos dépenses.
Un sixième de nos achats sert nous transbahuter, 200 € par mois et par tête de pipe.
Soit le triple qu'en 1960, l'automobile mais aussi aux transports collectifs nous ont donné la bougeotte.

Habillement et loisirs progressent gentiment

Vers 1960, un français consacrait de l'ordre de 60 € mensuels à chacun de ces deux types de consommations.
Actuellement, ces valeurs ont presque doublé. Pas si mal pour des montants soit-disant en recul !

Télécommunications et informatique arrivent de nulle part

Lorsque la moitié de la France attendait sa ligne téléphonique et l'autre moitié la tonalité, les dépenses de communication se limitaient à l'achat de timbres et de papier à lettre, soit à peine 1 € mensuel par personne.
En 2007, téléphonie mobile, ordinateurs et internet obligent, cette somme s'était envolée à 70 €.
Depuis la progression n'a pas cessé et ne semble pas décidée à stopper.

De plus en plus de services

Santé, éducation, assurances, finances ... toutes ces activités contribuent à trouer notre porte-monnaie de 180 € chaque mois. Deux fois et demi plus qu'en 1960.
Toutes catégories confondues, un petit tiers de nos achats est devenu immatériel.

Toujours plus ?

N'en déplaise aux prophètes grisâtres, malgré les vicissitudes et surtout les inégalités, en moyenne, notre consommation ne cesse de croître.
De toutes les rubriques détaillées suivies par la comptabilité nationale française, une seule a diminué en volume depuis 1960, la réparation des biens de consommation courante. Nous préférons désormais jeter plutôt que de retaper.

Toutefois, certains produits ou services tirent mieux leur épingle du jeu que d'autres. Même avec beaucoup de bonne volonté, il est vraiment difficile de manger deux fois plus, par contre notre soif d'information - au sens étymologique - est potentiellement illimitée.
La stratégie des entreprises doit s'adapter à cette donne.
Ainsi, le secteur agro-alimentaire doit rechercher l'augmentation de la valeur de ses productions alors que télécommunications & informatique ont intérêt, pour l'instant, à être obsédées par les volumes.

Consumériquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- L'idée de cette chronique m'a été soufflée, il y a très longtemps, par le twittonaute @gael2010

- Tous les valeurs proposées dans ce billet sont issues, directement ou après recalcul, du dossier de l'INSEE, l'institut français de statistiques économiques, "la consommation des ménages depuis 50 ans" publié sur la base de données de 2007.
Ce sont, malheureusement, les chiffres détaillés les plus récents que j'ai réussi à dégoter.
Les valeurs sont exprimées, hors inflation, en euros constants de 2007.
Il s'agit de la consommation et non pas des revenus. Impôts, cotisations sociales et épargne viennent s'intercaler entre ces deux agrégats.
La catégorie santé recouvre exclusivement les cotisations aux mutuelles ainsi que les dépenses non remboursées.
Les chiffres ont été arrondis pour faciliter la compréhension.

vendredi 7 août 2015

La troisième révolution industrielle va-t-elle créer des emplois ?

Comment, à l'instar des taxis ou des libraires, ne pas être inquiet des mutations générées par internet et ses comparses ?
Des "barbares" - c'est à dire quelque poignées d'informaticiens, marketeurs et investisseurs - réussissent à mettre à mal des métiers ancestraux.
Les intermédiaires et les professions régulées se voient, du jour au lendemain, exposés à une compétition farouche, pour le plus grand plaisir de leurs bientôt ex-clients, mais aussi pour la plus grande crainte de leurs salariés.
Allons-nous pouvoir, individuellement et collectivement, sortir notre épingle du jeu devient une question lancinante.
Je vous propose d'examiner ensemble quelques éléments de réponse.

Les révolutions industrielles ont jusqu'ici carburé au mélange

Le moteur des deux précédentes révolutions industrielles - celle de la vapeur et de l'acier, puis celle de l'automobile et de l'électricité - a été l'alliance du capital et du travail.
Mines, usines et transports ont nécessité simultanément des investissements gigantesques et de très nombreux ouvriers.

L'amélioration des rendements agricoles a été le déclencheur de ce mouvement.
Les  propriétaires fonciers ont obtenu les moyens de devenir industriels.
Dans le même temps, les travaux des champs ont fait appel à moins de bras qui ont fini, non sans mal, par être employés dans les nouvelles activités.

Internet réussirait à se passer du travail

D'après certains analystes, la révolution d'internet diffère de ses devancières.
Elle aurait besoin uniquement de capital - et encore en quantité nettement plus modérée que l'industrie traditionnelle - et de fort peu de travail.

Uber et Airbnb en seraient les exemples les plus flagrants : à peine quelques milliers d'employés, une activité mondiale, un chiffre d'affaire en croissance exponentielle, une valeur boursière démesurée et la vampirisation de pans entiers de l'économie (dans nos deux exemples, respectivement le transport de personnes et l'hôtellerie).

Pour les tenants de cette école de pensée, internet apporte une immense productivité mais peu de véritables nouveautés.
Selon eux, avec les logiciels et les smartphones, nous ferions sensiblement les mêmes choses que dans les années 1970, mais avec moins d'investissement et surtout nettement moins de travail.

Cette vision conservatrice et pessimiste de la "nouvelle économie" suggère des destructions massives d'emplois ainsi qu'une polarisation croissante de la société entre, d'une part, des élites minoritaires, ultra-formées, riches et cosmopolites et, d'autre part, une majorité sérieusement déclassée.

Chauffeur Uber serait donc un loisir ?

Il est exact que les maisons-mères Uber et Airbnb ont très peu de personnel direct et font - a minima jusqu'au prochain krach - le bonheur sonnant et trébuchant de capitalistes aventureux.

Toutefois, leur succès repose sur des centaines de milliers de chauffeurs et de logeurs qui proposent leurs services - c'est à dire, pour l'essentiel, du bon vieux travail traditionnel - grâce à ces plateformes.

L'alliance du capital et du travail a bien lieu actuellement, comme au dix-neuvième siècle.
On y retrouve d'ailleurs des effets pervers de monopole et de subordination caractéristiques des bouleversements économiques.
Le mineur journalier de Germinal dépendait de sa "compagnie" à peu près autant que le chauffeur auto-entrepreneur d'aujourd'hui est lié à Uber.

Les luttes sociales et politiques ont, petit à petit et souvent dans la douleur, atténués les déséquilibres délétères issus des premières révolutions industrielles par des législations toujours en vigueur.
Malheureusement, les transformations actuelles les rendent de plus en plus inopérantes.

Internet est profondément disruptif

Les débuts du chemin de fer ont été accueillis par une vague d'hostilité et de scepticisme.
Beaucoup de personnes - le nez sur le guidon ou plutôt sur le tender - ne comprenaient ni l'intérêt, ni le potentiel de transformation de cette innovation radicale.

Ne voir uniquement que de la productivité dans la troisième révolution industrielle procède du même type de biais. C'est ignorer les ruptures en devenir.

Accéder à toute l'information du monde en quelques clics et accroître continûment la quantité de données disponibles ne peut être sans conséquences structurelles.
Le regretté Gutemberg a fait beaucoup plus que doper l'efficacité des moines copistes ...

Le gisement d'emplois est immense

Envisager les mutations en cours comme de nature relativement similaire aux précédentes est encourageant vis à vis du volume d'emplois.

Les besoins et envies actuellement non satisfaits sont gigantesques.
Certains anglo-saxons les ont regroupé sous le terme générique de "care" (littéralement prendre soin) : éducation, santé, sécurité, divertissement, socialisation ...

Comme l'agriculture au dix-neuvième siècle, les gains de productivité procurés par internet permettront de financer une bonne part de ces nouveaux jobs.

Quel degré d'inégalité souhaitons-nous ?

Si ces améliorations de productivité sont entièrement recyclées au sein de circuits privés - pour faire simple "à l'américaine" - les transformations se feront très rapidement mais les inégalités sociales grandiront.

Si, à l'inverse, une partie d'entre elles, via l'impôt, est redistribuée par la puissance publique - "à la rhénane" pourrait-on dire - l'égalité pourrait être mieux assurée.
Toutefois cela suppose que le lobbying format ligne Maginot des professions menacées ne préempte ou ne grippe le système politique. Si cela survenait, nous obtiendrions les inconvénients des deux systèmes et aucun avantage.
En France, le récent et difficile parcours parlementaire de la timide loi dite Macron n'augure rien de bon sur ce point.

Nos choix collectifs seront sociaux

Demain, comme hier, le modèle social que nous souhaitons restera la question prédominante.
C'est moins la quantité que la qualité des emplois futurs ainsi que la protection sociale qui y sera associée qui devraient nous préoccuper.

Mutationnellement votre

Références et compléments
Voir aussi sur des thèmes voisins, les chroniques :
Le déclic de cette chronique est venu d'un épisode diffusé en juillet 2015 de l'émission de radio de France Culture "l'esprit public" dont l'invité principal était l'économiste Daniel Cohen.
Merci aussi à Jean qui me pousse depuis de longs mois à écrire ce billet.

Pour comprendre de l'intérieur comment fonctionnent les "barbares", je recommande le blog anglophone de Tomasz Tunguz "venture capitalist" (traduit littéralement dans la chronique par capitaliste aventureux) dans la Silicon Valley.

mardi 17 mars 2015

Les 30 glorieuses étaient-elles si glorieuses ?

Pour sortir de la mouise dans laquelle nous pataugeons, d'excellents esprits - l'impayable Eric Zemmour en tête - nous suggèrent de ressusciter les années 1960.

Je vous propose, fidèle aux traditions de ce blog, d'examiner cela de plus près.

Forte croissance et plein emploi

Les “30 glorieuses” - grosso modo de 1955 à 1975 - furent le siège d'une activité économique florissante.
La France et l'ouest de l'Europe, abondamment financés par les États-Unis, s'échinaient à se reconstruire puis à rattraper leurs libérateurs et modèles.
Chaque année, la richesse nationale française augmentait de 5% à 8%. Actuellement, nous sablons le champagne quand cet indicateur dépasse péniblement 1%.
Seul, 1 français sur 50 souhaitant travailler était au chômage, contre 1 sur 10 désormais.

Des frontières économiques ouvertes

Les traités de libre échange de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier) en 1952 puis de Rome en 1957 ont fait tomber les barrières douanières à l'ouest de l'Europe.
La constitution d'un vaste espace économique a procuré un grand coup de doping à une activité déjà soutenue.

Une époque calme

Les sixties n'étaient guère criminelles. Annuellement, 1 personne sur 75 était victime d'une agression, d'un vol ou d'un délit déclarés aux forces de l'ordre.
Ce ratio s'est dégradé à partir du début des années 1970. De 1980 à 2000, il a même atteint des pics à 1 personne sur 15.
Depuis une petite dizaine d'années, le taux de criminalité s'est stabilisé. Environ un français sur 20 est touché chaque année par la délinquance.

Un monde dangereux avec deux blocs face à face

La fin de la seconde guerre mondiale a accouché de deux superpuissances, USA et URSS, qui, rapidement, divisèrent l'Europe en deux zones d'influence séparées par l'imperméable rideau de fer.
Le dispendieux équilibre de la terreur nucléaire a, petit à petit, transformée la guerre froide en paix aussi peu chaleureuse.
Jusqu'au milieu des années 1970, le risque de conflit est resté maximal. Des milliers de chars, prêts à se fracasser, se faisaient face dans les plaines d'Europe centrale. La sympathique Armée Rouge n'était, comme le disait Charles de Gaulle, qu'à une étape du Tour de France de l'Alsace.
Le reste de la planète, qualifié de tiers monde, était sommé de s'aligner sur l'un ou l'autre camp et peinait à se développer.

Service militaire obligatoire et risque de guerre

La confrontation est-ouest reposait sur des appareils militaires pléthoriques nourris par la conscription.
La France, après avoir sacrifié sa jeunesse dans deux conflits mondiaux, n'a pas su lâcher assez vite son empire colonial. De 1954 à 1962, les appelés du contingent se sont battus et sont morts pour rien en Algérie.
Leurs successeurs, dont une part importante était stationnée en Allemagne, étaient incorporés dans des unités dont la mission était d'arrêter les forces soviétiques.

Forte immigration

Durant la décennie 1960, le nombre d'étrangers venant s'installer dans notre bel Hexagone était sensiblement identique à aujourd'hui, 200 000 chaque année.
Toutefois, la population totale était moindre, 45 millions de français contre 65 actuellement.
Aussi le taux d'immigration annuel était de sensiblement 1 pour 200, alors qu'il a diminué à 1 pour 325.

Les hommes aux hauts fourneaux, les femmes à la cuisine

L'éventail des emplois était largement peu qualifié.
Vers 1960, 1 actif sur 4 était toujours paysan, moins de 3% désormais.
1 sur 3 était ouvrier, principalement en usine, souvent avec des conditions de travail très physiques et des horaires autour de 45 heures hebdomadaires. Aujourd'hui, les ouvriers ne représentent plus qu'un actif sur 5, employés surtout dans l'artisanat et la logistique. Les usines ne font plus travailler directement qu'un français sur 20.
Enfin, 4 personnes sur 10 oeuvraient dans les services, avec des paies maigrichonnes. Ce secteur occupe désormais presque 85% d'entre nous.
À peine 1 personne sur 10 exerçait un métier requérant des études supérieures, 60% maintenant.
Grandes absentes des usines, moins de 4 femmes sur 10 avaient une activité hors de leur domicile, à comparer aux 85% actuels.

Baby boom

Cause ou conséquence, difficile à dire, mais le faible taux d'emploi des femmes s'accompagnait d'une très forte fertilité.
La natalité était presque une fois et demie plus dynamique qu'actuellement : 2.85 enfants par femme en 1960, 2 désormais.
Parallèlement, notre espérance de vie a gagné 11 ans, 82 ans contre 71.

Des mœurs surannées

Les libertés privées ou sexuelles et l'égalité entre hommes et femmes ont mis beaucoup de temps à s'imposer au niveau législatif :
  • Suppression de l'autorisation de l'époux pour permettre à une femme mariée de travailler ou d'ouvrir un compte en banque : 1965
  • Légalisation de la contraception : 1967
  • Suppression de la notion de chef de famille : 1970
  • Légalisation de l'avortement : 1974
  • Divorce par consentement mutuel : 1975
  • Dépénalisation de l'adultère : 1975
  • Dépénalisation de l'homosexualité : 1981
  • Gestion commune du foyer par les deux époux : 1985
Conséquence, il y avait annuellement, lors de la décennie 1960, 7 à 8 mariages pour 1 000 personnes. Ce ratio a chuté à moins de 4, malgré la forte augmentation des divorces qui, pourtant, mécaniquement, favorisent les remariages.

Rareté de l'information

Bien évidemment dans les sixties et seventies, il n'y avait ni internet, ni téléphone portable.
Un proverbe disait même que la moitié de la France attendait le téléphone et l'autre moitié la tonalité. En 1970, à l'issue d'un effort national, le ministre des “PTT” se vantait d'avoir atteint 10 millions d'abonnés au téléphone, fixe et hors de prix.
La première chaîne de télévision, en noir et blanc et aux mains exclusives de l'état, a vu le jour en 1949. Il faudra toutefois attendre la fin des années 1950 pour que sa couverture et son audience décollent.
La seconde chaîne de télévision est née en 1964. Son passage à la couleur débuta en 1967.
Le paysage radiophonique était nettement plus diversifié.
Les trois radios publiques - France Inter, France Culture, France Musique - faisaient face à une forte concurrence. Trois stations dites périphériques - elles émettaient hors de France pour échapper au monopole - bousculaient les voix officielles de l'état gaulliste.
Ces rebelles, dont le son grésillant ne pouvait être capté qu'en “grandes ondes”, étaient Radio Luxembourg devenue RTL, Europe n°1 qui diffusait depuis la Sarre et Radio Monte-Carlo, inaudible au nord de la Loire.

L'histoire, telle une médaille, possède deux faces, difficiles à séparer.

Glorieusement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
- L'évolution du taux de criminalité provient du blog Actualitix
- Les "30 glorieuses" est une expression due à Jean Fourastié

lundi 10 novembre 2014

Les innovations réussies ne sont presque jamais technologiques

Les innovations, que beaucoup appellent de leurs vœux pour relancer l’économie ou améliorer société et modes de vie, sont souvent perçues comme synonymes d'avancées technologiques.

Pourtant les succès commerciaux sont rarement le fruit de percées techniques. La plupart du temps, il s'agit de cocktails originaux d'éléments préexistants.

Pour tenter de vous en convaincre, examinons ensemble quelques cas emblématiques des quarante dernières années.

Gel douche
Jusqu'à la fin des années 1970, les détergents pour l'hygiène corporelle étaient exclusivement solides.
Lors de la décennie suivante, ce marché, actuellement trois fois plus vaste que celui des smartphones, a subi un cataclysme. Marketing et usage nous ont conduit à plébisciter l'amollissement généralisé des savonnettes.
Désormais on passe plus souvent des savons dans les commissariats que dans les rayons des hypermarchés.
Je suppose que fabriquer du gel douche ou du savon n'est guère différent sur le plan strictement physico-chimique. De toute éternité, les savonniers ont su régler la mollesse de leurs produits.
Tout s'est joué dans nos têtes et nos salles de bain, pas dans des laboratoires.
Collectivement, nous avons choisi l'achat de produits plus volumineux et souvent plus chers.
Les entreprises qui ont su incorporer de l'eau à leur savon pour le rendre gluant, ont prospéré. Celles restées exclusivement accrochées à leurs produits compacts ont disparu avec l'eau du bain.

Ronds-points routiers
Les carrefours circulaires avec priorité au véhicule engagé, populaires en Angleterre depuis les années 1920, sont apparus en France sensiblement au moment où le gel douche remportait sa victoire sur le savon. Il s'agit de la trace la plus durable du premier septennat de François Mitterrand.
Auparavant, les ronds-points étaient rares et favorisaient le nouvel arrivant, comme sur la place de l'Étoile à Paris.
Lorsque j'ai passé le permis de conduire en 1981, l'agglomération de Grenoble n'était dotée que d'un seul de ces carrefours dont l'utilité principale était de satisfaire le sadisme des inspecteurs.
La vogue de l'époque était l'intersection dotée de feux tricolores sophistiqués, modulant  leur tempo en fonction des flux de voitures, par l'entremise de microprocesseurs alors balbutiants et de boucles de mesure noyées dans le sol.
Les ronds-points ont chahuté le business des luminaires programmables. Une innovation exclusivement basse technologie aux ingrédients au moins aussi vieux que l'automobile - un tracé circulaire, des bordures de trottoir, un peu de macadam et quelques panneaux triangulaires - a durablement plombé la croissance prometteuse de systèmes nettement plus élaborés.
Les élus locaux et les entreprises de travaux publics n'ont pas vraiment la transparence chevillée au corps aussi l'impact économique des ronds-points est difficile à évaluer. Selon toute vraisemblance, le chiffre d'affaire annuel des intersections circulaires est 2 à 5 fois plus fort que celui des smartphones.

Ventes en ligne de voyages
Comme dirait le poète, guichets et agences de voyage n'en finissent pas de mourir.
Désormais, pour se rendre à Carcassonne ou à Kuala Lumpur, plus d'une fois sur deux, c'est sur le web que nous dégottons le précieux sésame nous permettant d'embarquer dans un train ou un avion. Les ventes de tourisme sur internet sont comparables aux ventes de smartphones.
Pourtant les commerçants en ligne n'ont pas inventé internet, loin s'en faut. Les premiers voyagistes virtuels sont apparus plusieurs années après la naissance de toile, au départ pour solder les invendus des circuits traditionnels de commercialisation.
Les agences de voyage avaient depuis les années 1970 accès à des services informatiques à distance - on disait alors télématiques - de réservation. Au détour de l'an 2000, le web a rendu possible leur usage par un public non professionnel, à toute heure et en tout lieu.
Là encore, le mariage, par des innovateurs concentrés sur les clients et les usages, de technologies déjà existantes a bouleversé une activité centenaire.

iPhone
Cet emblème de la high-tech est un splendide cocktail.
Lorsqu'en 2007, Steve Jobs lançait son premier iPhone, toutes les technologies existaient déjà et étaient de longue date employées par ses compétiteurs : communications radio, codages et décodages du son ou du signal téléphonique, processeurs, mémoires, logiciels en tous genres, écrans tactiles, batteries, hauts-parleurs, microphones, sans oublier la vente par correspondance sur le web évoquée ci-dessus.
Ce qu'a réussi Apple avec l'iPhone et qui, par voie de conséquence, a précipité la chute des fabricants historiques de téléphones mobiles comme Nokia, est un mélange inédit de ces différents éléments.
Ainsi l'écran tactile couplé à un clavier virtuel permet de disposer d'un affichage sur toute la surface du téléphone.
De même, la firme au logo fruité réalise une part importante de son chiffre d'affaire et de sa marge en revendant, à distance, des applications installables sur ses engins développées par d'autres.
L'entreprise de Cupertino, en se concentrant sur le design, l'usage et l'image s'est construit une position enviable, alors que ses concurrents focalisés sur les technologies ont définitivement perdu pied.

Ces quatre exemples, qu'une multitude d'autres pourrait compléter, doivent nous conduire à réfléchir sur les politiques de promotion de l'innovation menées par les entreprises et l'état.
Ainsi, le soutien public très fort en France à la R&D technologique, par l'entremise, notamment, du crédit d'impôt recherche, est discutable. Un coup de pouce pour développer stratégie, marketing et design serait probablement plus efficace.
Amazon, Apple, eBay, Facebook, Google, Microsoft, Oracle, Twitter, pour ne citer qu'eux, dominent l'internet mondial. Ils ne sont pourtant à l'origine directe d'aucune nouvelle technologie, ils n'ont bénéficié d'aucune subvention et une forte part des logiciels qu'ils emploient sont libres, c'est à dire à la disposition de chacun.

Innovatiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Automobilistes préférez-vous les carrefours libéraux ou administrés ?"
- Tous mes remerciements à Mehdi et aux étudiants du Master IMN de Grenoble. Les échanges avec eux sont particulièrement vivifiants.

samedi 3 mai 2014

Tunisie : est-ce sensé de recenser ?

Ces derniers temps, villes et villages de Tunisie sont sillonnés par des voitures de location arborant fièrement sur leur carrosserie le millésime de l'année en cours. Les distraits peuvent ainsi se rappeler plusieurs fois par jour que nous sommes en 2014.

En y regardant de plus près, il s'agit des véhicules mobilisés pour les personnes effectuant pour le compte de Statistiques de Tunisie le recensement national.

Alors que la machine économique et sociale tunisienne peine à tourner à plein régime et sans hoquets, que l'état souffre d'un déficit abyssal et que la balance des paiements tangue, l'administration du pays du jasmin semble espérer que cette massive opération de comptage provoque un choc de croissance.

Inventorier les chômeurs serait-il un substitut à la création d'emplois ? Dénombrer les logements un succédané de construction ? Décompter les enfants une nouvelle méthode de contrôle des naissances ?

Tout cela n'est pas sans rappeler l'évanescente inversion de la courbe du chômage chère à François Hollande.
Les statistiques sont une manière efficace d'appréhender la réalité, ce blog s'en fait souvent l'écho.
Toutefois, remplacer l'initiative concrète par le fétichisme des chiffres ressemble fort à un symptôme d'action publique déficiente.

Heureux loueurs de voiture tunisiens !

Eco-tunisiquement votre

mercredi 29 janvier 2014

Combien de salaires, d'impôts et d'importations dans 100 € d'achats ?

Les récentes déclarations de François Hollande ont ranimé le débat jamais éteint entre partisans de la politique de l'offre et de celle de la demande.

Les tenants de la première clament sur l'air des lampions que la baisse des coûts est le meilleur moyen de tonifier une croissance anémique.
Les supporters de la seconde chantent en chœur que seules des hausses de salaire et de prestations sociales peuvent faire tourner la machine à plein régime.

La polémique entre ces deux camps est aussi vieille que la théorie économique et ressemble souvent aux querelles théologiques de l'antique Byzance sur le sexe des anges ou le nombril d'Adam et Ève.

D'ailleurs, à l'issue de la conférence de presse présidentielle, les adeptes de l'offre ont accueilli le changement de pied du leader social-libertin avec le mélange d'enthousiasme et de scepticisme réservé aux nouveaux convertis.
Dans le même temps, les disciples de la demande commençaient à instruire un procès en hérésie, voire en apostasie.

Ne prisant guère les chapelles et les sectes, cette chronique est consacrée à résumer quelques ordres de grandeur afin que chacun puisse se forger sa propre opinion.
Pour ce faire, nous allons prendre, tour à tour, la position des responsables d'entreprises puis celle des consommateurs.

Point de vue d'un chef d'entreprise
En France, une PME moyenne emploie sensiblement 30 personnes et le total de ses ventes annuelles avoisine 6 millions d'euros hors taxes.
Les entreprises plus conséquentes étant généralement très décentralisées, chaque secteur autonome peut être assimilé à une petite société.

Les achats effectués par notre PME type - 4 millions d'euros par an - représentent les deux tiers de son chiffre d'affaire
Vient ensuite la rémunération nette des salariés, un gros sixième de ses ventes, 900 000 €.
Les cotisations sociales, celles des employeurs additionnées à celles des employés, s'élèvent à 600 000 €, un dixième du chiffre d'affaire.
Enfin, la fameuse "marge brute" n'atteint que 500 000 €, 8% des ventes. Cet "excédent d'exploitation" finance à parts sensiblement égales les investissements, la rémunération des actionnaires et l'impôt sur les sociétés.

Répartition du chiffre d'affaire annuel d'une PME française type
Une entreprise qui veut abaisser ses prix pour séduire ou conserver ses clients face à la concurrence, a d'abord intérêt à améliorer ses achats.
Pour vendre 5% moins cher, elle peut, en théorie :
- soit trouver des fournisseurs en moyenne 7.5% meilleur marché,
- soit baisser ses salaires de 30%,
- soit stopper ses investissements et, dans le même temps, cesser de verser des dividendes à ses actionnaires.

Cette équation explique en grande partie, l'ampleur des délocalisations et des fermetures en cascade de nombreuses usines.
Chaque société se tourne vers des fournisseurs moins chers, souvent dans des pays à bas salaires, et, par voie de conséquence, assèche le carnet de commande de ses partenaires traditionnels.
Actuellement, environ un quart de ce qui est consommé en France est importé.

Point de vue d'un consommateur
Les produits plus ou moins périssables et les services plus ou moins utiles que nous achetons proviennent de la production des entreprises décrite ci-dessus à laquelle il faut adjoindre les taxes sur la consommation, essentiellement la TVA et la fiscalité des carburants.

Reprendre les comptes de notre PME type et décomposer ses achats en importations, salaires et prélèvements sociaux ou fiscaux permet de déterminer où va notre argent à chaque fois que nous sortons 100 € de notre poche pour payer des achats.
Ce sont évidemment des chiffres moyennés qui regroupent la totalité de notre consommation : nourritures, logements, coiffures, informatiques, meubles, services bancaires, loisirs, voitures, vêtements, énergies, livres, maquillages, vacances, téléphonies, boissons alcoolisées ou non, assurances, scooters, casques, presse people, que sais-je encore sans oublier le raton-laveur de Jacques Prévert.

Le ruban bleu est aisément remporté par la fiscalité. Cotisations sociales, impôts sur les sociétés et taxes payés en France atteignent 40 €.
Suivent les salaires et les importations qui s'élèvent chacun à un quart de nos achats, 25 €.
Bon derniers, les investissements, c'est à dire la préparation du futur, et la rémunération des actionnaires ferment la marche avec 5 €.

Répartition moyenne de 100 € d'achats de consommation en finale en France
Ces ordres de grandeur facilitent l'évaluation rapide des propositions et contre-propositions des politiques de tout poil.
Bizarrement, ceux-ci oublient trop souvent l'usage de la règle de 3 et de la preuve par 9 que l'École de la République s'est pourtant échinée à nous enseigner grâce aux impôts de nos parents ...

Économiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Le pacte de responsabilité de François Hollande peut-il réussir ?".
- Les chiffres proviennent des statistiques officielles de l'INSEE et ont été arrondis par mes soins pour plus de lisibilité.
  

lundi 19 août 2013

La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041

À en croire les économistes, ces champions de la prédiction du passé, la France boxerait dans la catégorie des pays matures et la Tunisie dans celle des nations émergentes.
En termes concrets, cela signifie que le niveau de vie moyen de chaque habitant de l'antique Carthage s'accroît de manière sensible, alors que l'Hexagone est atteint d'une quasi-stagnation.

Comme toute catégorisation statistique, ce classement mérite d'être nuancé.
Il s'agit d'une appréciation globale qui recouvre des disparités importantes. Ces dernières années, tant à Paris qu'à Tunis, les inégalités se sont creusées. Les riches et les aisés se portent de mieux en mieux, alors que les démunis piétinent, voire piquent du nez.

Il n'empêche, le Produit Intérieur Brut par habitant reste la moins mauvaise mesure dont nous disposons pour comparer des pays.
Depuis 1990, cette valeur a augmenté annuellement en France de l'ordre de 1% et de grosso modo de 6% en Tunisie.

Malheureusement pour le pays du jasmin, depuis la révolution de 2011, la croissance est à l'arrêt, le PIB reste égal à lui-même.
Les tunisiens ont quand même réussi l'exploit de maintenir leur économie tant bien que mal à flot, malgré des politiciens ayant mis délibérément l'état en panne !

Fort de ce constat, intéressons-nous maintenant au futur.

Pour la France, l'affaire est, hélas, assez vite entendue.
Imaginer un taux de croissance notablement supérieur à 1% par an est faire preuve d'optimisme béat.
L'envisager durablement nul ou négatif revient à supposer que les gouvernements futurs mèneront une politique économique encore plus inadaptée que celle de Miterrand, Chirac, Jospin, Sarkozy et Hollande réunis.

Le cas de la Tunisie est plus difficile à projeter. Risquons-nous à esquisser trois scénarios.

Si la croissance annuelle à 3%, dont l'actuel gouvernement islamo-hétéroclite se vante, devait perdurer, alors le niveau de vie tunisien ne rejoindrait le français qu'à l'orée du prochain siècle.
Pas étonnant qu'Ennadha dise œuvrer pour l'éternité !

À l'inverse, une politique socio-économique vigoureuse et courageuse devrait permettre d'atteindre un accroissement de 9% par an du PIB. Cet objectif est ambitieux, mais pas inaccessible.
D'importants efforts seraient necessaires, notamment à court terme. Toutefois, rapidement, ils seraient couronnés de succès, puisque le niveau de vie s'égaliserait sur les deux rives de la Méditerranée à partir de 2030.

Un scénario plus réaliste suppose une remise en route rapide la machine économique tunisienne pour revenir à ses honorables performances des années Ben Ali, 6% par an.
La patrie d'Ibn Khaldoun rattrapera alors celle de Molière exactement le dimanche 12 mai 2041 à 11:45 heure de Tunis, à l'occasion du cent-soixantième anniversaire du funeste traité du Bardo créant le protectorat.

Produit Intérieur Brut par habitant de la France et de la Tunisie (US$ annuels par personne).
Valeurs réelles de 1990 à 2012.
Projections avec hypothèses de taux annuel de croissance de 2013 à 2060.
Le vrai choix urgent que doivent faire les tunisiens est de décider de la politique économique et sociale.
Quels sacrifices ? Pour qui ? Pour obtenir quelle croissance ? Quel niveau de vie ? Quelles inégalités ?
Quant, à la France, des questions similaires se posent au sujet du dopage de sa croissance.

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
-  Voir aussi les chroniques "Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie" et "France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?".
- Les statistiques utilisées dans cette chronique proviennent de l'excellent site Gapminder, géniale mine de données sur l'économie, la démographie, la santé et le développement dans le monde.
J'ai emprunté l'idée de la date exacte où la Tunisie rejoindra la France au truculent Hans Rosling, le fondateur de Gapminder.
- Les valeurs de PIB sont calculées avec la méthode dite de parité de pouvoir d'achat (PPP).
- Merci à Mehdi et Omar, inspirateurs de cette chronique franco-tunisienne.

jeudi 1 août 2013

Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie

Je n'ai pas le cœur à commenter de nouveau la succession d'événements tragiques en Tunisie. Pour connaître mes sentiments sur le massacre de soldats dans le centre du pays, il est tristement suffisant de reprendre ma chronique consacrée au récent meurtre de Mohamed Brahmi et de remplacer son nom par celui des militaires sacrifiés. 

La révolution du 14 janvier 2011 est née de l'accumulation de problèmes sociaux, économiques et sociétaux :  chômage massif, disparités régionales criantes, inégalités fortes et jeunesse connectée au monde mais peinant à trouver sa place dans une société bloquée ...
Pourtant, Ennadha, le parti islamiste au pouvoir depuis les élections de fin 2011, ses deux alliés et ses zélateurs ont systématiquement joué des aspects moraux, religieux et, désormais hélas, sécuritaires plutôt que d'aborder ces difficiles sujets.

Une façon de résister au sectarisme est de ne pas se laisser imposer le choix des questions importantes. Aussi, je vais tenter, à ma façon, d'évoquer l'économie tunisienne afin d'apporter ma modeste pierre à un débat démocratique qui n'a malheureusement pas débuté.

Les presque 11 millions de tunisiens devraient produire cette année 2013 un total de 75 milliards de dinars, 34 milliards d'euros au cours du jour.
Cela représente chaque mois 580 dinars, 260 € par personne.
Cette valeur est 10 fois plus faible que pour les français.
Grosso modo, la Tunisie possède, aujourd'hui, le niveau de vie et de développement de la France au moment de l'indépendance au milieu des années 1950.

Seulement un gros tiers des tunisiens, 4 millions de personnes, se considère comme actif, c'est à dire ayant un emploi ou en recherchant un. La valeur française avoisine le double de celle de la Tunisie.
Cette différence est surtout due à la faible participation des femmes au travail non domestique. Un quart des travailleurs tunisiens sont des femmes, alors qu'en France la parité est presque atteinte.
Ces chiffres méritent toutefois d'être fortement nuancés par l'existence d'un gigantesque secteur dit "informel", euphémisme technocratique pour travail au black. Commerces et artisanats non déclarés sont légion et non dissimulés. Ils sont le symptôme de la frénétique capacité d'entreprendre des tunisiens mais aussi, hélas, d'un marché du travail officiel bouché.

Le chômage en Tunisie est stratosphérique.
Un actif sur six, 650 000 personnes, est sans travail déclaré, au lieu de un sur dix en France.
Le système éducatif qui est pourtant une des réussites tunisiennes, est devenu une fabrique efficace de sans-emplois. Plus du tiers des chômeurs recensés, 230 000 jeunes, sont des diplômés de l'enseignement supérieur.

La quasi-fermeture des pays européens à l'immigration a supprimé une importante soupape. Désormais, malgré les traversées clandestines en barque vers les îles italiennes, 30 000 tunisiens, 0.3% de la population, quittent leur pays annuellement.
Les temps ont bien changé, désormais, les français s'expatrient deux fois plus que les tunisiens.

Les salaires sont notablement plus faibles en Tunisie qu'en Europe.
Ainsi, le SMIC atteint à peine 1.5 dinars, 0.7 € par heure, soit environ 270 dinars, 120 € par mois, huit fois moins qu'en France.
Autre exemple, ma très militaire coupe de cheveux me coûte 2 dinars, 0.9 € à Kelibia, contre 44 dinars, 20 € à Grenoble.
Ces rémunérations réduites permettent à la Tunisie d'attirer, à deux pas de l'Europe, des industries intensives en main d'œuvre : textile, assemblage mécanique ou électronique, centres d'appel. Cela rend aussi le tourisme compétitif.
Malheureusement, dans ces secteurs à faible valeur ajoutée, la concurrence internationale est rude. De surcroît, vouloir employer des diplômés du supérieur dans des industries de main d'œuvre est un formidable gâchis.

La crise internationale, débutée en 2008, a sérieusement secoué la croissance tunisienne. Jusqu'à cette date, la production et le niveau de vie augmentaient de 6% à 8% par an. Mais la fin du règne de Ben Ali a vu ce chiffre chuter de moitié.
L'année 2011, avec la révolution puis la guerre civile en Lybie, s'est soldée par un recul de 1%. La richesse disponible s'est alors amenuisée de 5 dinars, 2 € mensuels par tunisien.
Depuis, en grande partie grâce à l'auto-organisation et à l'ingéniosité de la population, la machine est un peu repartie : +2.5% en 2012, probablement autour de +3.5% en 2013 soit 35 dinars, 16 € de beurre dans les épinards, pardon dans la chorba, chaque mois pour les tunisiens.
Toutefois, le double de ce taux serait sensiblement nécessaire pour que les problèmes socio-économiques commencent, petit à petit, à s'estomper.

L'état tunisien, comparé à ceux des social-démocraties européennes, est un chef d'œuvre de frugalité. Le système public ne prélève qu'un quart de la richesse produite par les tunisiens, la moitié du taux français, un peu moins de 20 milliards de dinars, 9 milliards d'euros en 2013. Une somme mensuelle par tunisien de 155 dinars, 70 €.
Les gouvernements post-révolutionnaires n'ont pratiquement pas fait évoluer la pression fiscale et sociale. Le taux global de prélèvements est resté presque inchangé. En quelque sorte, les recettes de Ben Ali sont devenues celles de Beji Caïd Essebsi puis de Ennadha.

Par contre, depuis le 14 janvier 2011, les dépenses publiques se sont envolées.
De 2010 à 2013, elles auront augmenté d'une bonne moitié, passant de 120 dinars, 55 € mensuels par tunisien à 185 dinars, 85 €.
Les dépenses de fonctionnement, à commencer par la rémunération d'agents étatiques, sont la cause principale de cet emballement.
Les investissements publics, un cinquième du budget, 35 dinars mensuels par habitant, ont cru deux fois plus doucement.

La conséquence de ces politiques dépensières est une explosion du déficit public qui s'est multiplié par 7 depuis la révolution.
Grâce à Beji Caïd Essebsi puis à Ennadha, à chaque fois que l'état tunisien reçoit 4 dinars, il en dépense 5. Le système public français, pourtant loin d'être un modèle, est deux fois plus rigoureux.
Résultat : tous les mois, 30 dinars, 14 € supplémentaires de dette sont gagés sur la tête de chaque tunisien.

Cette fuite en avant dans la dépense, soit disant keynésienne et en pratique clientéliste, n'a pas porté les fruits attendus par ses promoteurs. La croissance est atone et les inégalités ne se résorbent pas.
Plusieurs pistes sont pourtant envisageables pour donner un coup de turbo au moteur tunisien.
Certaines, d'inspiration libérale, cherchent plus de croissance en limitant la bureaucratie, en défiscalisant l'investissement et en limitant les charges sociales via une TVA digne de ce nom.
D'autres, d'orientation plus sociale, visent à taxer plus les classes moyennes pour créer des transferts vers les plus pauvres et les régions en déshérence.
Enfin, une réorientation d'une partie des dépenses étatiques au profit d'infrastructures pourrait donner un coup de fouet doublement efficace.

Définir quels changements sont souhaitables, imaginer leurs modalités et réussir leur mise en œuvre, sont les questions essentielles qui devraient saturer le débat public en Tunisie.

No pasaran !

Plus que jamais tunisiquement votre

Références et compléments
- Ma précédente chronique tunisienne "Triste bégaiement" sur l'assassinat du député Mohamed Brahmi.
- Mes autres chroniques économiques.
- Les chiffres présentés dans ce billet proviennent tous de sources officielles publiques tunisiennes : ministère des finances, banque centrale, institut national de la statistique.
Les valeurs ont été volontairement arrondies afin de faciliter la compréhension et la lisibilité. J'ai utilisé le cours de 2.2 dinars par euro pour les conversons monétaires.
- A toutes fins utiles, je rappelle que les milliards évoqués dans cette chroniques sont des sommes en dinars, pas en millimes !
- Pour être tout à fait précis, le SMIC tunisien s'appelle officiellement SMIG. En France, le minima salarial est "de croissance" alors qu'en Tunisie il se contente d'être "garanti".
- J'invite Taoufik Z. à venir profiter d'une coupe de cheveux kélibienne pour me faire pardonner d'avoir à nouveau abusé de la contribution économique de mes coiffeurs.

mercredi 23 janvier 2013

Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie

Économie, démographie et leur cortège de statistiques sont souvent des sujets difficile à illustrer.
Afin de contourner cet écueil, j'ai demandé à mes ancêtres de me prêter la main pour raconter, à leur manière, la formidable amélioration des conditions de vie en France durant les 200 dernières années.

Joseph-Armand Lebouc, mon arrière-arrière-grand-père paternel, le grand-père de mon grand-père, naît en 1818 au sein d'une famille de "cultivateurs" dans une ferme du village de Landivy au nord-ouest de la Mayenne.
Trois ans plus tôt, à la chute de Napoléon, Louis XVIII avait restauré la monarchie après les épisodes mouvementés et sanglants de la Révolution Française et du Premier Empire.
Malgré le poids des guerres napoléoniennes, la France est, en ce temps-là, un des pays les plus économiquement avancés. Le PIB moyen par habitant y atteint la somme faramineuse de 1 100 € par personne et par an, 3 € par jour, le niveau de vie actuel du Kenya ou du Bénin. De nos jours, seule une quinzaine d'états n'a pas encore rejoint le niveau de vie français d'alors.
En 1818, quatre pays font toutefois nettement mieux que la France : l'Allemagne et les USA (1 400 €/an/habitant), les Pays-Bas (1 800 €/an/habitant) et la Grande Bretagne dont le décollage industriel a débuté à la fin du dix-huitième siècle (2 100 €/an/habitant).
A sa naissance, mon aïeul était doté d'une espérance de vie de 39 ans, un quasi record mondial, 14 ans de plus qu'en Afrique sub-saharienne et en Inde. Aujourd'hui, en Sierra Leone et au Lesotho, les deux pays en queue du peloton démographique, le nouveaux nés devraient vivre en moyenne dix ans plus longtemps que ceux de la France de Louis XVIII.

En 1862, année de la publication des Misérables de Victor Hugo, Joseph-Armand Lebouc et son épouse Vitaline Fourel, "cultivateurs" comme leurs parents, donnent naissance à mon arrière-grand-père Joseph-Pierre Lebouc à Saint Ellier du Maine, village mayennais à proximité de Landivy.
Le Second Empire est à son apogée et l'essor industriel bat son plein. Le très moustachu Napoléon III règne sur une France dont le niveau de vie de 2 100 €/habitant/an (6 € quotidiens) est pratiquement le double par rapport au Premier Empire. Inde, Moldavie, Nicaragua et Vietnam ont, de nos jours, un PIB par habitant comparable.
L'espérance de vie, 43 ans, a progressé nettement moins vite que l'économie.
Joseph-Pierre Lebouc se placera d'abord comme domestique dans l'ouest de la France. En 1886, comme beaucoup d'autres provinciaux, il "montera à Paris" où il sera boulanger puis tenancier de bistrot. Cette dernière profession, très addictive, eut raison de ses neurones qui lâchèrent définitivement en 1906.

Mon grand-père, Pierre Lebouc, voit le jour à Paris en 1895 dans une France secouée par l'affaire Dreyfus et présidée par le très libidineux Félix Faure.
Le 28 décembre, alors que Pierre Lebouc n'est âgé que de 6 jours, les frères Lumière organisent, au Grand Café sur le Boulevard des Capucines, la première projection publique de cinéma.
Le PIB par habitant a continué à s'élever pour atteindre 2 800 € annuels (7.5 € journaliers), comme l'Indonésie, l'Irak et la Bolivie de 2011.
Malgré cette indéniable amélioration des conditions matérielles, l'espérance de vie, qui frise 45 ans, ne progresse guère.
Mon grand-père, comme de nombreux poilus de sa "classe", combattra sur de multiples fronts de la première guerre mondiale et sera gazé devant Verdun. Il deviendra ensuite "marchand de couleurs" (droguiste dans le langage actuel), au coeur du vingtième arrondissement de Paris, jusqu'en 1957. Il s'est éteint en 1984.

Bernard Lebouc, mon père, naît à Paris en 1931, l'année de l'exposition coloniale de Vincennes. Au même moment, frappées par la crise mondiale, la Grande Bretagne frôle la banqueroute et l'Allemagne connait la "résistible ascension" d'Hitler et du nazisme.
En une génération, le niveau de vie a bondi et dépasse 4 500 €/an/habitant (12 € par jour), le niveau actuel de l'Égypte, de l'Algérie et de l'Ukraine.
Santé et hygiène, en nette amélioration, portent l'espérance de vie à 57 ans, valeur actuelle moyenne de l'Afrique sub-saharienne.
Mon père suivra des études d'ingénieur. Lorsqu'il les termine au milieu des années 1950, la France possède le PIB actuel de la Tunisie (5 600 €/an/habitant - 15 € quotidiens).
Après un très long service militaire provoqué par les sinistres "évènements d'Algérie", Bernard Lebouc entamera une carrière dans l'industrie à laquelle a succédé, désormais, une retraite bien méritée. La Chine d'aujourd'hui, malgré sa vigueur économique hors normes, a le PIB de la France du début de la vie active de mon père à la fin des années 1950 (6 600 €/an/habitant - 18 € journaliers).

En 1961, Paris me voit apparaître alors que Charles de Gaulle, revenu aux affaires depuis 3 ans, peine à arrêter la guerre d'Algérie.
Entre la naissance de mon père et la mienne, le PIB français a presque doublé (8 000 €/an/habitant - 22 € par jour) et a rejoint le niveau du Brésil d'aujourd'hui.
L'espérance de vie, à 71 ans, n'a jamais aussi bien porté son nom, comme actuellement au Maroc, au Guatemala ou en Azerbaïdjan.

En 1988, c'est au tour de ma fille de rejoindre notre sympathique planète alors que Citroën ferme son usine de Levallois et que François Mitterrand inaugure le Revenu Minimum d'Insertion et la Pyramide du Louvre.
Durant les fameuses "trente glorieuses", la croissance économique a été échevelée, le niveau de vie frise 50 € quotidiens par habitant (17 500 €/an), comme maintenant dans les micro-états du Golfe Persique ou en la République Tchèque.
L'espérance de vie, 77 ans, continue à croître, à l'instar du Mexique ou de l'Albanie contemporains.

En 2011, le PIB de la France atteignait 22 500 €/an/habitant, plus de 60 € journaliers. C'était à peu près autant qu'au Japon, 15% en dessous des pays rhénans et un tiers de moins qu'en Amérique du Nord.
Cinq timbres-poste - Hong Kong, Norvège, Luxembourg, Singapour et Macao - s'étaient échappés du groupe de tête et dépassaient l'Hexagone d'un facteur compris entre 1.5 et 2.5.
L'espérance de vie française culminait à 82 ans, à peine plus qu'à Cuba ou en Slovénie.

Rendez-vous dans une grosse vingtaine d'années pour la prochaine étape de ce périple dans le temps !

Généalogiquement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage reprend le même thème d'une autre manière.

Références et compléments
- Le principe de cette chronique provient d'une conférence TED donnée par Hans Rosling en 2007 dans laquelle il "partage ses idées nouvelles sur la pauvreté". Ces dix-huit minutes exaltantes de show statistique ont été projetées le 19 janvier 2013 à TEDxGrenoble. Hans Rosling y bouscule joyeusement nos idées reçues sur les pays dits "en développement" et le final vaut très largement son pesant de cacahuètes.
Je recommande aussi vivement la visite du site de Hans Rosling "Gapminder World". Vous y trouverez, en ligne, un superbe outil, très facile d'utilisation, permettant de visualiser, et donc de ressentir, de très nombreuses statistiques économiques depuis 1800 jusqu'à aujourd'hui.
Les chiffres de la chronique sont tous issus de Gapminder World. Les données historiques de PIB moyen par habitant sont déterminées suivant la méthode dite de "parité de pouvoir d'achat". Elles sont fournies par Gapminder World en dollars américains de 2011. Pour plus de précisions, se reporter à la documentation de  Gapminder World.
J'ai employé le taux de change de 0.75 € pour 1 US $.Les valeurs ont été arrondies pour plus de lisibilité.

- Les données familiales proviennent de mon site personnel de généalogie.

- La Résistible Ascension d'Arturo Ui est une pièce de théâtre de Bertolt Brecht écrite en 1941. Elle est une parabole sur la prise de pouvoir d'Hitler transposée dans le milieu du crime organisé de Chicago [source Wikipedia].