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vendredi 15 août 2014

Vivre de sa plume sans droits d'auteur

Suite à la parution de la chronique "Télécharger gratuitement un film n'est pas un vol", plusieurs fidèles lecteurs ont exprimé leur crainte que la disparition des droits d'auteur entraîne la fin de la création artistique.

Cet air est aussi très souvent entonné par les lobbies de la musique, du film et du livre ainsi que par leurs porte-paroles rémunérés par nos impôts, j'ai nommé les ministres successifs de la culture, de droite comme de gauche.

Afin de montrer que ce risque est minime, j'ai imaginé plusieurs pistes, non limitatives, qui permettraient à un écrivain de gagner sa vie, sans recourir à des subsides publics, en dehors des traditionnels livres papier, maisons d'édition et droits d'auteur.
Elles sont toutes articulées autour de trois principes simples, aussi vieux que le commerce, l'industrie et même l'art :
- baisser les prix de ventes,
- créer des exclusivités,
- découpler financement et activité principale.

Avant de les examiner, rappelons quelques ordres de grandeur.
Dans le système actuel, un auteur touche moins d'un dixième du prix de vente final de son livre papier.
Ainsi pour disposer d'un gros SMIC mensuel, il faut être capable de diffuser, annuellement, plus de 16 000 bouquins vendus 20 € et rémunérés 1.5 €.

Piste n°0 : exercer une autre activité
À l’instar de glorieux aînés tels Alphonse de Lamartine, Marcel Proust ou Bernard-Henri Levy, le mieux pour écrire tranquillement est de ne pas dépendre de ses œuvres pour mettre du beurre dans ses épinards.
Si les trois auteurs cités étaient tous des privilégiés vivant de leurs rentes familiales, aujourd'hui un travail à 35 heures hebdomadaires laisse à chacun un temps copieux pour écrire.
Le monde scientifique fonctionne d'ailleurs sur ce principe. Les chercheurs publient gratuitement leurs travaux qui peuvent être repris sans limitation. Ils sont payés pour effectuer des tâches annexes à leur activité de recherche : encadrement de thésards, enseignement, administration ...

Piste n°1 : auto-éditer des livres électroniques
Se passer des fonctions d'édition, d'impression, de diffusion et de stockage permet de substantielles baisses de coût qui peuvent bénéficier tant aux lecteurs qu'à l'auteur.
Un bouquin électronique directement publié par son créateur et vendu 4 € rapporte 2.8 € à son concepteur, presque le double des droits classiques.

Piste n°2 : insérer des pages de publicité
Il n'y a aucune raisons que journaux et pages web soient les seuls écrits comportant des encarts publicitaires. Les livres peuvent aussi y recourir.
Des réclames pourraient orner les transitions entre deux chapitres ou, mieux encore, des placements de produits survenir au fil du texte. Cette dernière pratique est toutefois plus naturelle au cœur d'un roman policier voire érotique que dans un essai philosophique.

Piste n°3 : dégoter un sponsor
Ce joli terme, venu directement du latin de messe via la langue de Procter et Gamble, signifie parrain.
Une entreprise ou une riche personne peuvent prendre sous leur aile un écrivain, avec ou sans retour publicitaire direct, comme cela se pratique déjà avec d'autres types de création ou encore dans le sport.
Le financement participatif - plaisamment baptisé crowd funding dans l'idiome de Shakespeare - est une version démocratique et populaire de ce procédé ancestral.

Piste n°4 : remettre le feuilleton à l'honneur
Comme en usait Alexandre Dumas, qui quotidiennement livrait plusieurs feuillets à différents journaux, la diffusion d'un nouvel opus peut s'effectuer au compte-gouttes, chapitre par chapitre.
Charge à l'écrivain, tel un scénariste de série TV américaine, d'appâter ses lecteurs afin qu’ils paient pour bénéficier de chaque épisode à l'instant même de sa publication.

Piste n°5 : interpréter son livre en concert
La diffusion de textes à des prix bradés voire nuls peut conférer à leur auteur une notoriété monnayable.
Une fois la reconnaissance du public acquise, un écrivain peut transformer son oeuvre et sa personne en événements uniques plus faciles à vendre que des copies numériques.
Par exemple, lire son oeuvre impérissable sur un scène de théâtre, donner des conférences payantes ou encore partager son repas avec des admirateurs tarifés.

Piste n°6 : transformer les bouquins en peintures
L'e-book s'apprête à tuer son ancêtre papier mais pas la bibliophilie.
À coté de versions digitales reproductibles à l'envie et à faible valeur marchande, peuvent parfaitement exister des tirages spéciaux et luxueux dont le prix découle de la rareté.

Piste n°7 : personnaliser son oeuvre
Le livre reproduit en de multiples exemplaires tous identiques provient des contraintes techniques et économiques de l'imprimerie.
Les technologies numériques permettent de s'affranchir de ces limitations.
Un auteur peut aisément produire, soit personnellement, soit par l'entremise de programmation, un écrit différent pour chaque lecteur désireux d'acquérir un livre lui étant propre.

J'arrête ici cette énumération loin d’être exhaustive et dont la seule limite est l'imagination des créateurs et des diffuseurs.
Le cinéma, dès son invention à la fin du XIXème siècle, a été autre chose que de simples photos ou peintures animées.
De la même manière, le numérique crée un champ des possibles dans le domaine de l'écrit d'autant plus vaste qu'il s'éloignera des références au livre papier.
Les textes et les écrivains vont continuer à proliférer !

Numérico-scripturalement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. L'irrésistible attrait du livre électronique
. Un monde sans droits d'auteur, ni brevets, ni marques est possible
. Télécharger gratuitement un film n’est un pas un vol

- Mes remerciements à Jean et à la twittonaute @framboazz qui m'ont soufflé le thème de cette chronique.

dimanche 25 mai 2014

Les éditeurs favorisent le piratage des livres électroniques

Lecteur compulsif, j'ai souvent été confronté au défi de la place et du poids des livres dans mes bagages.
C'est d'abord pour cette raison, bien avant le prix, que je lis rarement des volumes grand format. Trop peu de texte au kilo !

J'ai aussi souvent pesté contre la propension des éditeurs à inutilement épaissir les bouquins avec du blabla : page de copyright expliquant qu'il est vilain de voler l'ouvrage que l'on vient pourtant d'acheter, liste des chefs d'œuvre de l'auteur, promotion d'autres livres, préfaces et postfaces qui paraphrasent le texte ...
Si j'acquiers un livre du regretté Marcel Proust, c'est pour déguster ses madeleines, pas pour ingurgiter de force une indigeste analyse de leur recette ou encore de la réclame pour d'autres pâtisseries

Étonnamment, maintenant que les livres deviennent électroniques, la sale manie des éditeurs d'enrober leurs productions de mauvaise graisse perdure.
Les e-books officiels, à l’instar de leurs frères en papier, sont remplis de ces fioritures agaçantes alors qu'un simple lien vers un site web suffirait à les remplacer.

De surcroît, l’essentiel des ouvrages numériques vendus par les grands marchands en ligne sont affligés de verrous électroniques plaisamment baptisés DRM qui bloquent deux fonctions ancestrales du livre papier : le prêter ou le montrer à quelqu'un d'autre, le relire plusieurs années après son acquisition.
Beaucoup de DRM inhibent l'usage du bouquin sur plus de 2 à 6 appareils. Vu le rythme soutenu du renouvellement informatique, cela équivaut à rendre l'écrit biodégradable.

À l'inverse, les versions pirates, que quelques clics suffisent à trouver, outre qu'elles ne coûtent rien, sont nettement plus agréables à lire.
Souvent, les personnes qui les mettent en ligne, soucieuses de ne pas ennuyer la communauté, les débarrassent de tout superflu, regroupent parfois les tomes en un seul fichier, arrangent polices et mise en page et, surtout, suppriment les exaspérantes protections.

Dans ce contexte, l'offre dite légale ne se donne aucune chance de succès. Pourquoi payer pour obtenir un usage de moins bonne qualité qu’une version gratuite ?

Ce dilemme est d’abord celui des auteurs.
S’ils souhaitent continuer à vivre - un peu - de leur plume, ils ont l’obligation de s’y intéresser et de songer à des alternatives à l’édition et au livre classiques.

Ensuite, les éditeurs, au lieu de quémander plus de réglementations et une part de nos impôts pour faire face à la déferlante numérique, devraient s'aider eux-mêmes en s'intéressant à ce qui intéresse non seulement leurs clients actuels, les lecteurs, mais aussi leurs très nombreux clients potentiels, les non lecteurs.

Dans de nombreux pays, dont la France, le téléchargement, l'usage et la diffusion d'ouvrages électroniques dits piratés est illégal avec, toutefois, des législations et des appareils répressifs très divers.
J'ignore d'ailleurs le statut juridique d'une personne présente en France qui aurait dans son smartphone un livre "pirate" obtenu dans un pays où la législation ne l'interdit pas.

Vous l'aurez compris, je suis partisan de la suppression de toute propriété intellectuelle contraignante dans les domaines artistiques, mais aussi industriels.
Retarder cette échéance c'est différer la nécessaire adaptation des fournisseurs de contenu. Mener trop longtemps ce combat d'arrière-garde laissera l'Europe, une fois de plus, démunie face aux pays émergents qui n'ont jamais mis réellement en pratique brevets et droits d'auteurs.

Dans un état démocratique, quand la majorité de la population transgresse régulièrement la loi dans un domaine non régalien, c'est aux politiques de faire un effort d'adaptation en cessant de défendre un lobby corporatiste et rétrograde.
En attendant l'abolition de ces réglementations d'un autre siècle, le “piratage”, volontaire ou non, d'œuvres de l'esprit est du domaine de la responsabilité individuelle de chacun vis à vis des lois.

Pirato-électroniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur des thème connexes les chroniques :
- Mon honnêteté foncière me pousse à indiquer que les deux livres électroniques - Humeurs Tunisiennes & Humeurs Économiques - que j'ai auto-publié chez Leanpub comportent actuellement les fioritures obèses que je brocarde dans cette chronique.
Je les ai inséré, sans trop réfléchir, mu par un désir d'imitation des livres papier.
En paraphrasant Brassens, je promet ferme au marabout de les mettre tabou dans une prochaine version. Leur suppression ne devrait pas me conduire à recourir aux services de l'Armée du Salut.

lundi 17 février 2014

Mon nouveau livre Humeurs Tunisiennes

La Tunisie, sans crier gare, a fait irruption dans ma vie en 1979 et, depuis lors, a oublié d'en repartir.

Au fil du temps et de nombreux séjours, j'ai appris à connaitre et à aimer ce territoire attachant et, surtout, les tunisiennes et tunisiens.
Petit à petit, j'ai noué un tissu familial, amical et social dont j'ai partagé des tranches de vie, des joies, des peines ...

À l'été 2010 - prémices de la révolution ? - l'envie de restituer par écrit une petite partie de ce que ma patrie de cœur m'avait donné est devenue trop pressante. À l'issue d'un extravagant après-midi chez Marthe, j'ai commencé à alterner satires, récits, analyses et anecdotes. Rapidement, l'antique Carthage est devenue un sujet de prédilection de ce blog.

J'ai regroupé avec plusieurs inédits et remanié quatre ans de chroniques dans un livre intitulé Humeurs Tunisiennes qui vient de paraître chez Leanpub, éditeur en ligne particulièrement innovant.

Humeurs Tunisiennes - Didier Lebouc

J'espère que ces Humeurs Tunisiennes, multiples et variables, vous donneront l'envie de connaître et d'aimer encore plus le pays mosaïque qu'elles ne se lassent pas d'évoquer.

Tahia Tounes !

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. Un après-midi chez Marthe, le début de l'aventure de l'écriture sur la Tunisie
. L'édition s'industrialise, making of du précédent bouquin, réalisé chez Leanpub comme celui-ci

- L'autre ouvrage publié chez Leanpub : Humeurs Économiques
   

lundi 16 septembre 2013

Humeurs Économiques - Déchiffrer les mutations

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement !
Francis Blanche


- Combien coûte une loi ?
- Pourquoi autant de déficit public ?
- Un cheval sous Louis XV était-il moins cher qu'une voiture aujourd'hui ? Et la nourriture ?
- Pourquoi le livre électronique va-t-il devenir irrésistible ?
- Un monde sans droits d'auteur ni brevets est-il possible ?
Voici quelques unes des interrogations qui composent mon nouveau livre Humeurs Économiques.

Humeurs Economiques - Déchiffrer les mutations

L'économie, avec ou sans É majuscule, au singulier comme au pluriel, a une influence prépondérante sur nos vies.
Les médias s'en font d'ailleurs massivement l'écho en nous abreuvant de chiffres et d'informations brutes. Malheureusement, trop souvent, la prise de recul et la mise en référence manquent.

Trouvant rarement les réponses aux questions que je me pose, je me suis attelé à rechercher données et éléments permettant de les éclairer.

Afin de rester le plus possible concret, j'ai transcrit les chiffres astronomiques dont raffolent les économistes en valeurs proches de notre quotidien. Par exemple, les impôts collectés par l'état ne sont pas exprimés en milliards mais en euros par personne et par mois, comme nos salaires, nos bourses ou nos retraites.

Chaque billet d'Humeurs Économiques prend pour point de départ notre vie courante ou l'actualité et s'amuse à les décortiquer sous l'angle économique et dans la longue période. Cette méthode, d'apparence assez froide, possède l'avantage du regard détaché sur les changements qui nous touchent.
Sont abordés, tour à tour et avec un léger soupçon de mauvaise foi, les évolutions technologiques et sociétales, l'amélioration insoupçonnée de notre pouvoir d'achat au fil du temps et les coûts, souvent absurdes, de la machine étatique.

Ce livre n'échappe pas aux mutations dans lesquelles nous sommes plongés.
Il est édité par Leanpub, plateforme d'édition en ligne, qui souhaite remettre auteurs et lecteurs au cœur des processus de création et de commercialisation des livres par le pari de l'agilité, de la commercialisation directe et des systèmes ouverts.

Disponible exclusivement sous forme électronique, Humeurs Économiques peut être téléchargé sous les 3 formats les plus courants :
- EPUB version optimisée pour iPhone, iPad & la plupart des liseuses,
- MOBI adapté aux liseuses Kindle d'Amazon
- PDF format universel lisible sur n'importe quelle machine, notamment PC & Mac, et aisé à imprimer.

Quel que soit le format, le livre ne comporte aucun verrou électronique, les trop fameux et stupides DRM. Vous pouvez ainsi lire Humeurs Économiques, sans aucune opération préalable ou paiement additionnel, sur plusieurs appareils simultanément ou bien le prêter à qui vous le souhaitez.

Le lecteur, qui est le client de l'auteur et de l'éditeur, est au cœur de l'ADN de Leanpub.
Il décide librement du prix de son achat et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner. L'achat donne droit aux trois formats du fichier qui peuvent être téléchargés à tout instant.
De surcroît, quand l'auteur effectue des évolutions de son livre, les lecteurs sont avertis et ont accès gratuitement à la nouvelle version.
Les Éditions Leanpub proposent aussi sur tous leurs livres une garantie de satisfaction à 100%. Dans les 45 jours suivant votre achat, vous pouvez être remboursé intégralement, quelle qu'en soit la raison et sans justificatif.

Je vous invite donc, via le livre Humeurs Économiques et à l'instar du regretté Francis Blanche, à penser (panser ?) le changement et, pourquoi pas, à en rire un peu ...

Références et compléments
- Page d'accueil et d'achat du livre Humeurs Économiques
- Lire en ligne un extrait d'Humeurs Économiques
 
- Le "making of" du livre électronique Humeurs Économiques

- Le site des Éditions Leanpub


dimanche 14 juillet 2013

L'édition s'industrialise - "Making of" de mon nouveau livre

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement ...
Francis Blanche
Si beaucoup qualifient notre époque de post-industrielle, il est plus probable, au contraire, que nous entrions dans l'ère du tout-industriel.

L'industrie moderne, initiée à la fin du XVIIIème siècle en Grande-Bretagne, a permis d'augmenter considérablement notre espérance et notre niveau de vie.
Si l'usine, avec ses cheminées fumantes et ses toits triangulaires en est l'emblème, ce sont quatre facteurs nécessitant des investissements humains et financiers importants qui la caractérisent :
- mécanisation et automatisation,
- rationalisation des produits et des tâches,
- effets d'échelle et de série,
- découplage entre production et vente ou usage.
En quelque sorte, production industrielle est synonyme de moins de travail, plus de capital et plus de matière grise.

Depuis plus de deux siècles, les secteurs de l'alimentation, des biens de consommation et d'équipement ainsi que des transports ont été bouleversés par cette révolution technologique. Par contre, commerces, services, artisanats, médecine, enseignement et art ont été, jusqu'ici, nettement moins affectés.

Les méthodes de grande distribution après la seconde guerre mondiale, puis l'essor récent de l'informatique et des télécommunications, changent cette donne et introduisent les pratiques de l'industrie dans tous les domaines qui y étaient réfractaires.

Pour illustrer cette nouvelle révolution industrielle, à l'occasion de la sortie récente de mon troisième livre intitulé Humeurs Économiques, je vous propose de détailler l'évolution que j'ai vécu au cours des publications successives de mes différents bouquins.

Les deux premiers livres que j'ai commis ont été réalisés de manière traditionnelle.

Une fois d'accord avec l'éditeur sur le thème et le style général du bouquin, j'ai rédigé un premier manuscrit à l'aide d'un traitement de texte.
Plusieurs aller-retours se sont ensuite succédés où, en fonction de commentaires de l'éditeur, verbaux ou couchés sur une feuille, je retravaillais le manuscrit. Durant ces phases, je n'ai jamais reçu d'indication concernant la typographie et la mise en page.

Lorsque l'éditeur a fini par être à peu près satisfait de ma prose, le manuscrit a été transmis à un spécialiste des aspects formels qui a totalement recréé un nouveau manuscrit.
Inévitablement des points concernant le texte sont alors apparus, par exemple des tableaux ne tenant pas dans la page, nécessitant de nouvelles reprises.
L'éditeur souhaitant montrer sa prééminence sur le typographe, sa relecture d'une version quasi-finale a aussi provoqué d'ultimes retouches.

Quand tout ce petit monde a jugé que la dernière version en date était potable, après la signature d'un "bon à tirer", un imprimeur a produit le livre, qui a ensuite été distribué dans les librairies.
Le premier bouquin, sorti en 2007, est resté exclusivement papier et est désormais épuisé.
Une version électronique du second a été proposée à la vente en ligne par l'éditeur quelque mois après l'ouvrage en papier.

Pour ces deux chefs d'œuvre indépassables de la littérature mondiale, mes droits d'auteur s'élèvent à quelques pourcents du prix de vente.

A l'inverse, pour ma dernière production en date, j'ai innové et travaillé avec Leanpub.
Le terme exact n'est pas "avec" mais "sur" puisque Leanpub est une plateforme canadienne d'édition en ligne.
Les deux fondateurs de cette jeune entreprise, Peter Armstrong et Scott Patten, ont décidé d'appliquer à l'édition les principes de "lean manufacturing" et de l'agilité, c'est à dire ce qui se fait de mieux à ce jour en matière de méthodes industrielles.
Leur réflexion s'est aussi appuyée sur le fait que le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité, avec plusieurs versions successives remaniées, avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel, qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.

Leanpub, en bon industriel, propose de rationaliser le processus d'édition et d'y supprimer les tâches avec peu ou pas de valeur ajoutée.

- Première simplification : l'auteur et ses premiers lecteurs sont les meilleurs éditeurs et promoteurs possibles.
En permettant la diffusion précoce d'un ouvrage, en facilitant les mises à jour successives et en encourageant les commentaires des lecteurs, Leanpub transpose, dans le domaine du livre, les pratiques dites d'intimité avec les clients des projets agiles.

- Seconde simplification : l'impression et la diffusion d'un livre papier coûtant grosso modo 60% du prix de vente, la publication est exclusivement électronique.
Les trois formats les plus courants (ePub, mobi, pdf) sont systématiquement générés et proposés à tous les lecteurs. Ainsi, les livres édités par Leanpub sont adaptés à la quasi-totalité des appareils et des modes de lecture existants.
Bien entendu, contrairement aux pratiques des monopoleurs tels Apple ou Amazon, aucun verrou crypté, les tristement célèbres DRM, n'empêche la copie ou la rediffusion du bouquin électronique.
De surcroît, j'ai délibérément mis en ligne Humeurs Économiques avec une licence libre Creative Commons autorisant duplication et réemploi tant que ceux-ci n'ont pas de buts commerciaux.
Néanmoins, la déforestation ayant encore quelques beaux jours devant elle, Leanpub permet aussi à l'auteur de créer automatiquement des fichiers aux standards de l'imprimerie afin que, s'il le souhaite, il puisse transcrire son œuvre sur papier.

- Troisième simplification : les processus de typographie et de mise en page sont aisés, très encadrés et accompagnés d'explications et de vidéos didactiques. Du lean manufacturing, pardon du lean publishing, à l'état chimiquement pur !
Dès le premier brouillon, les trois formats de publication avec leur apparence finale sont automatiquement créés par la plateforme.
Ainsi, de véritables lecteurs, et non pas des habitués de manuscrits sexy comme un PV de gendarmerie, peuvent relire et commenter les versions initiales.
Le non spécialiste de la mise en forme que je suis a su et pu maîtriser le fonctionnement de Leanpub en moins d'une heure.
Le résultat pour le lecteur, que je vous encourage à juger par vous-même, est, de mon point de vue, d'excellente qualité pour les deux formats dédiés aux livres électroniques et tout à fait acceptable pour la version pdf.

- Quatrième simplification : la commercialisation du bouquin est dynamique et attractive.
L'auteur fixe librement un prix plancher et un prix conseillé. Ces valeurs peuvent être modifiées à tout instant. Un système de coupons permet aussi d'organiser des campagnes de promotion.
Le lecteur choisit le montant auquel il souhaite acheter le livre et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner.
Cerise sur le fichier, l'acheteur dispose de 45 jours pour se faire rembourser s'il estime la qualité de l'œuvre acquise insuffisante. De surcroît, il peut être averti et récupérer gratuitement les évolutions postérieures à son achat.
Pour attirer le chaland, un extrait du bouquin est téléchargeable gratuitement afin d'essayer avant d'acheter.
Ces pratiques commerciales, légales au Canada, sont interdites en France où règne la délétère obligation de prix unique du livre qui permet aux actionnaires d'Amazon de recouvrir leurs organes génitaux d'or, voire de platine rhodié.

- Cinquième simplification qui ne gâche rien : les droits d'auteur sont stratosphériques !
Leanpub, entreprise agile, ne conserve, pour se financer et se rémunérer, qu'un peu plus de 10% des sommes payées par les lecteurs.
Par voie de conséquence, l'auteur récupère un tout petit peu moins de 90% de son propre chiffre d'affaire. Même J.K. Rowlings n'a pas obtenu autant avec ses Harry Potter en papier !

Le résultat est ce nouveau bouquin Humeurs Économique que vous pouvez trouver en ligne chez l'éditeur "industriel" Leanpub.
Humeurs Economiques, livre aux editions Leanpub
Humeurs Économiques, livre publié par Leanpub
J'attends avec envie et impatience vos commentaires et suggestions !

Je suis persuadé que, sous l'impulsion d'innovateurs et entrepreneurs, à l'instar de Peter Armstrong et Scott Patten, l'industrie va désormais être partout. Nous y reviendrons dans de futures chroniques.

Lean-livriquement votre

Références et compléments
- Les quatre bouquins que j'ai publié à ce jour :
. Humeurs Tunisiennes publié en février 2014 par Leanpub, 4 ans de chroniques douces-amères sur la Tunisie.

Humeurs Économiques publié en juillet 2013 par Leanpub. J'y ai regroupé des analyses et des coups de griffe voire de gu.... sur notre monde en mutations rapides.

. Développer un produit innovant avec les méthodes agiles publié par les Editions Eyrolles.
Ce livre existe aussi en version électronique (avec DRM hélas !).

. Brèves de couloir, bêtisier du langage d'entreprise, écrit sous le pseudonyme de René Lenoir, publié par les Editions Mango en 2007.
Ce livre est désormais épuisé. Toutefois, de temps à autres, des spéculateurs avisés le mettent en vente à 5 à 10 fois son prix facial sur Ebay. La publication électronique a aussi pour avantage d'éviter ces phénomènes étonnants.
Un petit site web donne un aperçu de cet ouvrage impérissable.

- Voir aussi les chroniques "l'irrésistible attrait du livre électronique", "généalogie de la croissance" et "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble".

- Découvrir Leanpub
. Sa page d'accueil,
. Sa boutique de vente en ligne de livres qu'il a édité,
. Le manifeste du lean publishing rédigé par Peter Armstrong, un des deux fondateurs, qui détaille la démarche de cet industrialisateur de l'édition (en anglais).

- Mes remerciements à Francis qui m'a, fort involontairement, donné l'idée d'écrire ce "making of" d'Humeurs Économiques.
Ma gratitude va aussi à quelques twittonautes passéistes dont j'ai oublié les noms. Ils ont su suffisamment m'énerver pour que je trouve l'énergie de finaliser et publier Humeurs Économiques.

jeudi 23 mai 2013

L'irrésistible attrait du livre électronique

La chaîne de valeur du livre papier est très déséquilibrée et ouvre un boulevard à son homologue électronique.

Prenons l'exemple d'un bouquin vendu 20 € en librairie.
L'auteur ne touche pas plus de 10% soit 2 €, assez souvent nettement moins.
Le second étage de la fusée, l'éditeur, couvre ses frais et sa prise de risques avec une vingtaine de pourcents, environ 4.3 €.
L'imprimeur est rémunéré autant que l'auteur. Le système de distribution engrange pratiquement le double.
L'état, grand défenseur de la Culture, a la magnanimité de ne taxer l'écrit qu'à 5.5%.
Enfin, le libraire se voit octroyer un bon tiers du prix de vente, c'est à dire 7 €, plus que l'auteur et l'éditeur réunis.

Les vendeurs de livres ne sont pas spécialement rapaces, ils sont juste confrontés à des frais colossaux.
Pour être attractive, une librairie doit disposer de nombreux ouvrages. Cela suppose de financer un stock conséquent et de disposer d'une surface de vente confortable.
Un tiers de ce que nous payons dans un bouquin est la possibilité de pouvoir fureter, avant l'achat, dans de copieux rayonnages.

Le livre électronique bouscule cette équation établie de longue date.
Les coûts d'impression et de librairie - une bonne moitié de la valeur d'un ouvrage papier - s'évaporent purement et simplement.
Les grandes plateformes de l'internet font payer leur prestation de diffusion sensiblement un quart du prix de vente.
En reprenant l'exemple ci-dessus et en supposant l'auteur et l'éditeur rémunérés à l'identique, l'e-book peut-être vendu à 9 € au lieu de 20 € pour sa version en papier.
Ce prix massacré inclut, de surcroît, un service amélioré. Les librairies en ligne sont ouvertes en permanence, ne nécessitent aucun déplacement et livrent dans l'instant, y compris les ouvrages rarissimes.

Le livre électronique peut-être rendu encore moins coûteux par une remise en cause du rôle de l'éditeur.
De nombreuses initiatives - auto-édition et édition agile - surgissent et vont, à n'en pas douter, secouer terriblement les acteurs traditionnels dans un futur proche. Les technologies informatiques, en ce domaine comme dans beaucoup d'autres, contribuent à abaisser les coûts et les délais de sortie.
Un seule illustration : le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité avec plusieurs versions successives remaniées avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.
Dans l'hypothèse d'une auto-édition, l'exemple servant de fil rouge à cette chronique devient un livre électronique à 4 € - le prix psychologique de beaucoup d'applications pour smartphone - tout en rapportant 40% de plus, 2.8 €, à son concepteur.
Comparaison des facteurs de coût entre un livre papier à 20 €, un livre électronique "traditionnel" à 9 € et un e-book auto-édité à 4 €
Je ne connais pas d'exemple historique de ruptures technologiques baissant drastiquement les coûts et améliorant les services rendus qui n'aient pas fini par s'imposer, y compris face à de fortes résistances initiales au changement.
Habituellement, de telles innovations se diffusent très lentement puis brusquement s'emballent et balaient leurs concurrents traditionnels.
L'avis de tempête sur les mondes de l'édition, de l'imprimerie et de la librairie est plus que jamais d'actualité

Livresquement votre

Références et compléments
- Dans la même veine, les chroniques "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble", "le coût de l'écrit s'effondre" et "l'édition s'industrialise".

- Quelques échantillons de nouvelles pratiques d'édition :
. Leanpub entreprise canadienne qui applique les principes du lean manufacturing à l'édition (en anglais)
. Blurb plateforme d'auto-édition papier et électronique
. Les éditions Akibooks
. Le roman Continuum de Victor Déguérande (excellent au demeurant) que vous payez après l'avoir lu si l'ouvrage vous a satisfait

- L'article Wikipedia sur l'incontournable et très rébarbatif roman pseudo-pornographique "50 nuances de Grey" d'E.L. James

lundi 29 avril 2013

A quand des manuels scolaires électroniques sous licence libre ?

Monsieur le ministre de l'éducation nationale,
Mesdames et Messieurs les présidents de conseils régionaux et généraux.

Les manuels scolaires de nos chères têtes blondes sont essentiellement gérés et pris en charge par le ministère et les collectivités publiques que vous dirigez.
Cet effort louable représente une dépense annuelle de grosso modo 330 millions d'Euros, environ 8 Euros par foyer français.
Moins d'un dixième de cette manne rémunère auteurs et illustrateurs. Le reste finance l'édition, l'impression et la distribution.
Chaque élève, du Cours Préparatoire à la Terminale, se voit, en moyenne, doté, chaque année, de trois livres neufs. Le total national avoisine 40 millions d'ouvrages, l'équivalent de 125 hectares de forêt.

Contrairement à la littérature générale, les véritables décideurs des achats - les enseignants - ne sont pas les payeurs. Ce sont les régions et départements qui règlent la note avec nos impôts.
Une telle situation, que le spécialistes du marketing décrivent comme une vente via des actions de prescription, est absolument idéale pour les éditeurs. Ils déploient d'ailleurs à l'égard des pédagogues un arsenal de persuasion aussi peu moral que celui des laboratoires pharmaceutiques vis à vis des médecins.

Pendant ce temps, nos enfants croulent sous le poids des cartables et le "numérique" peine à pénétrer l'enseignement.

Bizarrement, les livres scolaires dépendent d'entreprises privées mollement concurrentielles alors que l'éducation en France est nationale et majoritairement publique.

Il y a pourtant une manière très simple et moderne de réformer ce système pour le plus grand bien des élèves, des professeurs, voire, à la marge, des finances publiques.

Pour ce faire, l'état lancerait chaque année un concours doté de règles claires et d'environ 30 millions d'Euros - la rémunération actuelle des contributeurs aux manuels - pour des livres scolaires électroniques en format ouvert.
Les différents niveaux et matières seraient concernés avec une rotation à définir en lien avec les évolutions de programmes.
Les lauréats s'engageraient à mettre leur contenu à disposition suivant une licence libre type Creative Commons, autorisant la reproduction et la citation à but non commercial.
Un serveur géré par le ministère de l'éducation mettrait ces ouvrages gratuitement à disposition de tous.
D'éventuels sponsorings, bien encadrés à l'instar de ceux de Wikipedia, pourraient limiter les coûts.

Dans le même temps, les collectivités locales doteraient, d'abord à l'entrée au collège, puis au début du lycée, chaque élève d'une tablette sur laquelle il pourrait télécharger ses manuels électroniques mais aussi effectuer bien d'autres activités tant pédagogiques que personnelles.
Plus l'enseignement se rapprochera des centres d'intérêts et des pratiques des jeunes, plus il a de chances d'en intéresser et motiver un grand nombre.
De surcroît, personne ne discuterait plus du "numérique" à l'école, il y serait d'emblée.

Financièrement, cette solution serait sensiblement aussi chère que le système actuel.
Annuellement, les élèves qui débutent collège ou lycée sont 1.5 millions. Une tablette achetée en masse peut s'obtenir pour environ 175 Euros Hors Taxes, voire nettement moins en faisant jouer la concurrence et les logiciels libres. L'équipement informatique de la jeunesse nécessiterait donc 260 millions d'Euros par année scolaire.
En ajoutant la rémunération des auteurs et les tablettes pour les enseignants, le total est proche de 300 millions d'Euros, sensiblement le coût actuel des bouquins papier, avec une empreinte écologique réduite et une diminution de l'emprise des éditeurs sur notre appareil éducatif.

En espérant que vous mettrez très rapidement en oeuvre cette réforme simple et non coûteuse, je reste, avec beaucoup d'autres, Mesdames et Messieurs votre humble électeur et financeur.

Numérico-pédagogiquement votre

Post-Scriptum du 13 mai 2013
Pan sur le bec ! Les manuels scolaires libres et gratuits existent déjà !
Je l'ignorais mais Twitter me l'a fait découvrir.

Yann Houry, enseignant et animateur du blog "Ralentir travaux", a créé un manuel de français multimédia gratuit et sous licence Creative Commons pour la classe de quatrième. Il est désormais en train de récidiver pour la classe de sixième.

Le résultat est époustouflant et les réflexions qui l'accompagnent sont beaucoup plus précises, car venant d'un praticien, que celles présentées dans cette chronique.
Je vous suggère de fureter sur les manuels de Yann Houry, ils donnent envie de s'en servir (je me suis replongé dans Le Cid de Corneille avec un délice inattendu et jamais connu) et sont une grande bouffée d'optimisme.

Références et compléments
- Cette chronique doit beaucoup à mes échanges nombreux et passionnants avec A. A. (il se reconnaîtra).

- Le commentaire posté par Denis Bonzy à propos de ma chronique "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble" m'a servi de déclencheur.
Denis Bonzy préconise pour sauver Arthaud, parmi bien d'autres mesures, d'orienter la commande publique locale, notamment de manuels scolaires, vers les libraires.
J'ai eu envie de montrer que cette préconisation, de mon point de vue, n'est pas en phase avec les besoins pédagogiques et budgétaires d'aujourd'hui.
Un billet du blog de Denis Bonzy intitulé "la disparition de la librairie Arthaud de Grenoble : une situation tragique mais logique" détaille ses multiples suggestions.

- Le site Creative Commons France pour en savoir plus sur ces licences libres

- Les valeurs utilisées dans cette chronique proviennent de :
. Chiffres clefs de l'édition 2012 du Syndicat National de l'Édition et reproduits par alliga-media.fr.
. L'éducation nationale en chiffres sur le site du ministère éponyme
. Recoupement de multiples données plus ou moins fantaisistes pour obtenir le nombre d'arbres pour produire une tonne de papier. J'ai, après quelques hésitations, retenu la valeur conservatrice 2 arbres par tonne de papier et supposé que chaque arbre nécessitait un quadrilatère de 25 m2.

- Comme à chaque fois qu'une de mes chroniques interpelle directement des responsables politiques, les colonnes de ce blog sont ouvertes à leurs réactions que je m'engage publier intégralement.
Dans la mesure où ils peuvent être contactés depuis le web, je leur envoie directement la mention de la chronique.

lundi 25 février 2013

Un monde sans droits d'auteur, ni brevets est possible

La propriété intellectuelle, c'est le vol !
Daniel Cohen (d'après P.J. Proudhon)
La protection apportée aux créateurs par les droits de propriété intellectuelle craque de toutes parts.
La profusion de téléchargements prétendument illégaux sur internet, mais aussi le succès des médicaments génériques ou la multiplication des contrefaçons en tous genres n'en sont que les exemples les plus flagrants.

Ce superbe système, né dans l'Italie de la Renaissance et développé avec la Révolution Industrielle, est à bout de souffle car les moyens de copie sont devenus simples et bon marché.
Données et informations sont presque totalement dématérialisées ce qui rend leur duplication quasi-gratuite.
Mais même, dans le monde physique, les moyens d'analyse et de reproduction sont sans cesse plus performants. Ainsi, le coût des imprimantes 3D s'écroule. Investissement industriel onéreux dans les années 1980, une machine à contretyper des objets en plastique ou en métal ne vaut plus que quelques milliers d'euros l'unité.

Face à cette déferlante, plutôt que de tenter de vaines opérations de colmatage, les acteurs et entreprises concernés devraient délibérément se projeter dans un monde sans aucun brevet, ni droit d'auteur, ni marque déposée où chacun pourra, impunément, copier ce que bon lui semble !
Une partie du secteur informatique a su saisir la balle au bond et créer des business rentables autour du logiciel libre.
A l'inverse, l'édition musicale ou littéraire refuse de voir cette réalité en face et s'empêche de faire évoluer son modèle entré en dégénérescence.

Imaginons ensemble quatre pistes permettant d'innover et de prospérer lorsque, dans un futur très proche, la propriété industrielle et artistique aura définitivement disparu.

Première piste : baisser les prix
Même si les opérations de reproduction deviennent de plus en plus faciles, elles ne seront jamais totalement gratuites en temps et en argent. Personne de rationnel ne prendra la peine de copier quelque chose qu'il est aisé et peu onéreux d'acquérir.
Cette méthode recèle une contrainte digne de Monsieur de la Palice : pour vendre durablement bon marché, il est impératif de produire très peu cher. Autrement dit, pour éviter que vos fidèles cassent trop vos marges, vous devez avoir des coûts bas !
Pour réussir ce tour de force, des méthodes de production très innovantes par leur économie de moyens et des circuits de distribution courts et frugaux sont indispensables.
Un avis de tempête plane donc au dessus de la tête des intermédiaires traditionnels. Grossistes et éditeurs ont du mouron à se faire. Demain, les écrivains ou les musiciens qui sauront s'auto-éditer ou s'auto-produire disposeront d'un avantage compétitif décisif sur leurs confrères devant rémunérer coachs et imprésarios.

Seconde piste : (re)créer des exclusivités appréciées
Une fois encore, Monsieur de La Palice nous indique la marche à suivre. Pour ne pas être copié, il suffit de se débrouiller pour que chaque production soit originale.
Le meilleur exemple que je connaisse est celui des tableaux "noirs" du peintre Pierre Soulages. Cet artiste a éclos vers 1950 au moment où la photographie et l'impression en couleur s'amélioraient nettement en qualité et en coût. En jouant avec la texture et le relief de sa peinture monochrome, Soulages a su créer un style strictement impossible à reproduire. Pour apprécier ses œuvres, il est nécessaire se trouver physiquement devant elles. De la peinture-théâtre en quelque sorte.
L'éphémère est une façon ancestrale d'obtenir de l'exclusivité.
Le sport professionnel est désormais l'industrie de divertissement la plus florissante et n'a aucun souci de piraterie. Chaque compétition est unique et le suspens vis à vis du résultat fait partie intégrante du spectacle. Regarder un match en différé en connaissant le résultat n'a pas le même charme que de le suivre en direct. Les vidéos de meilleurs buts, abondantes sur internet, ne posent aucun problème aux producteurs sportifs, leur fonction principale est de servir de bande-annonce pour les rencontres à venir.
La diffusion numérique de musiques et de films étant devenue, de facto, totalement gratuite, chanteurs et acteurs vont devoir monter beaucoup plus fréquemment sur scène où le spectacle de chaque soir est, par essence, différent de celui de la veille. Cela leur permettra de gagner leur vie et celle de leurs assistants mais aussi de financer leurs enregistrements qui resteront clef pour leur notoriété. Dans un avenir très proche, au lieu que les musiciens soient produits par les maisons de disque, ce sont eux qui décideront de rémunérer les services de support dont ils estimeront avoir besoin.
De même, le genre littéraire du feuilleton pourrait bien connaître une seconde jeunesse. Les auteurs distilleront, chaque jour, à des fans ayant payé pour une "avant-première", quelques paragraphes de leur dernier opus.
Personnaliser le produit pour chacun des clients est une autre manière de s'assurer une exclusivité. Là encore, seuls des moyens de productions et de circuits de distribution très agiles permettront ce tour de force.
Demain ou après-demain, au lieu de commander une "deux cent quelque chose" à Peugeot, je m'adresserai à l'usine de Sochaux pour obtenir une petite berline avec autant de places que de portes et qui possédera un arrière de Lada afin que je passe pour un type de gauche sur le parking du boulot et une calandre de BMW mâtinée de Mercedes pour faire enrager mes voisins. Il est peu probable que cette merveilleuse création attire envieux et copieurs. Les fabrications du Doubs auront d'autant plus de clients qu'elles seront capables de proposer des cocktails automobiles très variés. Bien entendu, dans le même temps, d'autres personnes préféreront une voiture générique à prix très bas.
Toutefois, être exclusif n'entraîne pas automatiquement le succès. Par exemple, en France, les compétitions de cricket rassemblent nettement moins de téléspectateurs que les matchs de football. En Inde, c'est nettement l'inverse. Dans les deux cas, l'immédiateté et le suspens sont identiques mais les goûts diffèrent entre Grenoble et Bangalore. S'adapter aux besoins et envies des clients potentiels est et restera le moteur du commerce.
Bientôt, l'image, reproductible à l'envi, ne permettra plus la différentiation et l'attractivité qu'elle assure aujourd'hui. Imprimer une virgule ou trois bandes sur un T-shirt sera bientôt inutile pour pousser prix et ventes vers le haut puisque chacun pourra le faire sans risque. Les arguments de vente devront se focaliser de plus en plus sur l'usage et l'expérience des clients.

Troisième piste : se recommander de tiers de confiance
Les marques se sont développées parallèlement à l'avènement de la consommation de masse car leur fonction est, en théorie, de garantir les caractéristiques que les clients ne peuvent facilement vérifier par eux-même.
Par exemple, je choisis pour la voiture évoquée ci-dessus des pneumatiques ornés d'une figurine obèse au nom latin car je suis persuadé, à tort ou à raison, qu'ils assurent un meilleur freinage d'urgence. Je n'ai à ma disposition aucun moyen pratique de tester cette prouesse et, en l'absence d'accident grave, rien ne vient contredire ma conviction.
Si les marques ne peuvent plus être déposées, des alternatives devront attester les performances essentielles, notamment la sécurité, des produits qui nous tiennent à cœur.
Ce besoin émerge déjà. En effet, comment, aujourd'hui, croire les promesses de marques qui confondent bœuf et cheval, qui font appel à une cascade de sous-traitance ou dont les génériques sont vendus bien meilleur marché ?
Traçabilité et certifications effectués par des tiers de confiance, comme AFNOR ou Veritas, jalonnent et jalonneront de plus en plus de fabrications, grignotant ainsi, petit à petit, une valeur ajoutée jusqu'alors dévolue aux titulaires des droits de propriété intellectuelle.
Malheureusement, ces contrôles sont matérialisés la plupart du temps par une marque spéciale. Comment procéder lorsque tous les logo deviendront recopiables ?
Le problème est en fait déjà résolu. Les opérateurs de réseaux d'électricité, de télécommunications et de banque savent parfaitement adresser leur prestations. Hélas cent fois, je reçois tout aussi rarement sur mon compte en banque le salaire d'un de mes collègues que dans ma boîte mail des mots d'amour ne m'étant pas destinés.
Ces entreprises de réseaux sont donc parfaitement armées pour devenir les tiers de confiance d'un monde sans marques déposées. Elles pisteront les productions et elles nous expédieront de façon certaine les résultats de leurs suivis.
Il donc est probable que, pas à pas, l'adresse remplacera la marque.
L'héraldique, très vieille pratique de la noblesse consistant à nommer une "maison" par son lieu d'origine, pourrait bien connaître une seconde jeunesse, sous une forme plus commerciale et électronique, une e-héraldique 2.0 !

Quatrième piste : faire appel à des sponsors
A l'époque où l'héraldique était reine, c'est à dire grosso modo jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, des œuvres impérissables ont vu le jour malgré un marché de l'art presque inexistant.
Mozart et Mansard ont pu exercer leurs talents grâce à des soutiens royaux. De même, vu le temps nécessaire pour orner des grottes, la pitance des peintres de Lascaux était probablement assurée par des chasseurs aux dons picturaux moins développés.
Le sponsoring est à peu près aussi ancien que la création. Il n'y a aucune raison que l'abolition de la propriété intellectuelle modifie cette pratique ancestrale.
Mieux même, internet la rend même accessible au plus grand nombre. Des plateformes dites de crowd-funding (financement par la foule) permettent à chacun de donner ou d'investir quelques euros dans les projets les plus divers.

Demain, l'adresse au lieu de la marque, les flux plutôt que les stocks !
Les perspectives, non limitatives, que je viens de brosser montrent que la fin inéluctable des brevets, droits d'auteur et marques n'en est rien la catastrophe annoncée par les tenants de l'ordre séculaire.
Bien entendu, de formidables bouleversements sont en marche et vont mettre à bas beaucoup de situations établies.
Les droits de propriété intellectuelle fournissent à leurs titulaires une rente sur de nombreuses années. La légalisation de la copie va supprimer ce privilège. Les stocks de créations ou d'innovations auront de moins en moins de valeur. Celle-ci sera en grande partie transférée à de nouveaux intermédiaires capables de gérer, d'agréger et d'enrichir en temps réel des flux d'informations, sans cesse plus nombreux.
Il y de l'avenir dans le futur !

Libriquement votre

Références et compléments
Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Mes remerciements à Jean, Jean-Claude, Jean-Philippe et au twittonaute @lamericaprod pour les échanges m'ayant permis d'affiner cette chronique.
- Les lecteurs soucieux de se documenter sur les mystères du cricket et de ses règles trouveront bénéfice à relire la chronique indienne "six fois six trente-sept !"