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mardi 16 août 2016

L'économie de la Tunisie enlisée dans ses paradoxes

​En Tunisie, le visiteur est vite convaincu par l'esprit d'entreprise et la créativité d'une bonne part de la population.
Pourtant, chômage et pauvreté gangrènent la société et l'économie est loin du plein régime.
Retour sur un paradoxe tunisien.

Le royaume du black

Le fait est méconnu mais la Tunisie est un des pays où l'initiative privée réussit le mieux à fournir une solution à chaque besoin de la vie quotidienne.
Deux exemples parmi une myriade d'autres.

Trouver nourriture et articles de consommation courante n'est jamais un souci.
À toute heure, à moins de 3 minutes à pied de votre domicile, il y a toujours suffisamment de vendeurs ambulants et de micro-commerces.
Inutile de faire des stocks à la maison, les rues sont des entrepôts.

L'eau du robinet est d'une potabilité douteuse.
Qu'à cela ne tienne, des pickups Isuzu ravitaillent les épiceries avec des bidons en plastique remplis d'eau de source, cinq à dix fois moins chers que l'eau minérale en bouteille.

Ces activités très flexibles sont plaisamment baptisées par les spécialistes "économie informelle", doux euphémisme désignant pudiquement le travail au noir du meilleur aloi.

Tous les "petits métiers" opèrent sans contraintes.
L'occupation gratuite et sans vergogne de l'espace public est un sport national tunisien.
TVA, patente, cotisations sociales et autres taxes sont des mots absents du vocabulaire du type vendant des robes à 10 dinars sous la fenêtre près de laquelle je rédige ce billet.

Toutefois, assez souvent, ces auto-entrepreneurs autoproclamés doivent quand même s'acquitter de menus subsides auprès des détenteurs d'autorité afin de se vacciner contre l'application de la moindre réglementation.

Souk hebdomadaire à Kelibia

Mais aussi le royaume de la bureaucratie

À l'autre extrémité du spectre économique, les entreprises structurées se débattent avec des obligations en tous genres.

Des administrations tatillonnes délivrent, en prenant leur temps, des autorisations diverses et variées dont ils contrôlent ensuite le bon usage.
Le créateur néophyte découvre, souvent à ses dépens, ce maquis de paplards.

Viennent aussi s'ajouter une pression syndicale croissante - souvent aussi peu courtoise que réaliste aux dires de plusieurs chefs d'entreprise - ainsi que quelques "interventions" politiques, histoire d'ajouter un peu de harissa dans une chorba déjà épaisse.

Même les sociétés exportatrices qui pourtant bénéficient d'un statut fiscal offshore, ne sont pas exemptes de ces tracas.

Bien sur, là encore, une lubrification pécuniaire de l'usine à gaz est souvent nécessaire.

Un consensus implicite et délétère

Les deux maux économiques de la Tunisie sont, d'une part, une sous-productivité d'ensemble et, d'autre part, un chômage massif, notamment de diplômés de l'enseignement supérieur.

Face à ces difficultés - bien avant la révolution - un consensus a émergé de la grande majorité de la société.
L'état, qui a reçu un mandat implicite de la population, s'emploie à mettre scrupuleusement en oeuvre ce programme.
  • Encouragement massif des activités les moins productives grâce à une liberté économique absolue et une quasi-absence de taxation pour tous les "petits métiers".
  • Limitation, par la bureaucratie, des activités à haute valeur ajoutée.
    En caricaturant à peine, on peut dire que plus une entreprise est susceptible de créer de richesses et d'employer de diplômés, plus elle est freinée.
  • Administrations inefficaces payant chichement un personnel pléthorique et peu occupé.

Chaque tunisien ou presque râle contre les passe-droits familiaux ou monétaires, la pagaille ambiante et les contraintes pesant sur les entreprises.
Mais, dans la pratique, peu alignent leurs actes sur cette splendide indignation verbale.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les partis politiques ne parlent pas d'économie et ne se distinguent guère sur ce thème.

Les différents acteurs sociaux trouvent leur compte dans ce système paradoxal et lui confèrent une grande stabilité.
  • Les tunisiens les plus pauvres - en l'absence de régime efficace de solidarité sociale - en retirent le moyen de subsister, à défaut de vivre correctement.
  • Les familles aisées ont à leur disposition de nombreux services bon marché qui rehaussent leur niveau et leur confort de vie.
  • Les entrepreneurs en place bénéficient d'une réduction de fait de l'intensité concurrentielle.
  • Les agents publics profitent d'un compromis alliant un travail stable et peu prenant avec des salaires limités.
    Fréquemment, cet arrangement est amélioré par des sortes de bonus, sous forme d'avantages en nature, voire de compléments privatisés de revenus.
  • Les politiques - anciens comme actuels de toutes tendances - se contentent de gérer, sans trop de vagues, le statu quo tout en profitant des avantages de leur fonction.

Rompre le paradoxe ?

Ce consensus toxique est ancien et repose sur une base très large.
La Tunisie toute entière s'est enferrée dans une sorte de trappe à médiocrité économique.

En sortir suppose que la société, dans son ensemble, devienne convaincue qu'efforts et inconforts à court terme peuvent être compensés par un accroissement des emplois et de la prospérité à plus longue échéance.

Une chose est sure, l'impulsion ne viendra pas des politiques.
Faibles, peu compétents et discrédités - pour rester sobre - ils sont dans l'incapacité de lancer une quelconque mutation.

Par contre, chaque tunisienne et chaque tunisien peut contribuer à améliorer simultanément son propre sort et celui de son pays.
L'esprit multiforme d'initiative qui éclot à chaque coin de rue pourrait être un excellent moteur de changements.

Toutefois, investir dans l'abandon de ses avantages pour obtenir un meilleur futur est un chemin difficile et non intuitif.
La tentation est forte pour chacun de reporter les ajustements nécessaires sur d'autres groupes sociaux que le sien.

Je souhaite à mes amis de Tunisie de trouver l'énergie collective d'inventer une voie économique moins paradoxale.

Tunisiquement votre

Références et compléments
Voir aussi d'autres billets sur l'économie de la Tunisie
- Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie
- France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?
- La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041
Bien que ces chroniques datent de 2013, les ordres de grandeur restent toujours valables. La hausse des prix et des salaires a été, hélas, compensée par une spectaculaire dévaluation du dinar tunisien.

La chronique "ingénieuses ingénieures tunisiennes" relate un prototype du changement souhaitable en Tunisie.

Outres mes lectures et mes séjours fréquents en Tunisie, ce billet doit beaucoup à des discussions multiples, plaisantes, passionnantes et souvent passionnées avec Afef, Amadi, Fathi, Frank, Ghada, Hamidou, Lamia, Mahdi, Mohammed, Moncef, Mondher, Mossadek, Myriam, Omar, Salma, Talel, Tarek, Wafa, Zied et quelques autres qui se reconnaîtront.
Je les en remercie chaleureusement et espère continuer longtemps nos conversations.
Bien entendu, les opinions exprimées dans cette chronique sont miennes et n'engagent en rien les personnes citées ci-dessus.

Des échanges déjà anciens (le temps passe !) avec Habib Sayah ont aussi constitué le substrat de l'analyse présentée ici.

mercredi 28 octobre 2015

​Un trottoir vers nulle part ou comment creuser les déficits et le sol simultanément

​Depuis quelques jours, le chemin du Vieux Chêne, voie de circulation d'une zone industrielle de la commune de Meylan dans la banlieue de Grenoble, est affecté par un chantier.
Une entreprise spécialisée, manifestement mandatée par nos élus et payée par nos impôts, est en train d'y réaliser un trottoir d'une centaine de mètres de longueur.
Chantier du futur trottoir philosophique de Meylan partant de presque rien pour aller franchement vers nulle part et ayant nécessité l'abattage d'un arbre ancien
Une fois achevés, ces travaux - plaisamment qualifiés de publics probablement parce qu'ils sont financés par des fonds du même acabit - permettront à d'hypothétiques piétons d'aller en toute sécurité de la sortie d'un parking à un rond-point routier intraversable.
Le flâneur désireux d'effectuer ce curieux trajet pédestre sera bientôt dispensé d'emprunter un trottoir situé de l'autre coté de la rue et existant depuis des lustres.

Je profite donc de cette chronique pour solennellement remercier les élus de Grenoble-Alpes Métropole, connue aussi sous l'appellation paradoxalement parisienne de "La Métro".
Par leurs décisions avisées, ces champions des émoluments épais et de la transparence financière sont en train de doter la capitale du Dauphiné d'un cheminement méditatif digne des meilleurs jardins zen ou du Philosophenweg d'Heidelberg.
Permettre à des marcheurs inspirés, au sortir de leur travail, de relier sur leurs deux jambes l'improbable à l'impossible méritait bien l'abattage d'un vieil arbre et la dépense de quelques menus kilo-euros d'argent citoyen.

Enerviquement votre

Références et compléments
Voir aussi :
- mes autres chroniques sur Meylan

d'autres billets sur Grenoble-Alpes-Métropole / La Métro et ses gaspillages

vendredi 7 août 2015

La troisième révolution industrielle va-t-elle créer des emplois ?

Comment, à l'instar des taxis ou des libraires, ne pas être inquiet des mutations générées par internet et ses comparses ?
Des "barbares" - c'est à dire quelque poignées d'informaticiens, marketeurs et investisseurs - réussissent à mettre à mal des métiers ancestraux.
Les intermédiaires et les professions régulées se voient, du jour au lendemain, exposés à une compétition farouche, pour le plus grand plaisir de leurs bientôt ex-clients, mais aussi pour la plus grande crainte de leurs salariés.
Allons-nous pouvoir, individuellement et collectivement, sortir notre épingle du jeu devient une question lancinante.
Je vous propose d'examiner ensemble quelques éléments de réponse.

Les révolutions industrielles ont jusqu'ici carburé au mélange

Le moteur des deux précédentes révolutions industrielles - celle de la vapeur et de l'acier, puis celle de l'automobile et de l'électricité - a été l'alliance du capital et du travail.
Mines, usines et transports ont nécessité simultanément des investissements gigantesques et de très nombreux ouvriers.

L'amélioration des rendements agricoles a été le déclencheur de ce mouvement.
Les  propriétaires fonciers ont obtenu les moyens de devenir industriels.
Dans le même temps, les travaux des champs ont fait appel à moins de bras qui ont fini, non sans mal, par être employés dans les nouvelles activités.

Internet réussirait à se passer du travail

D'après certains analystes, la révolution d'internet diffère de ses devancières.
Elle aurait besoin uniquement de capital - et encore en quantité nettement plus modérée que l'industrie traditionnelle - et de fort peu de travail.

Uber et Airbnb en seraient les exemples les plus flagrants : à peine quelques milliers d'employés, une activité mondiale, un chiffre d'affaire en croissance exponentielle, une valeur boursière démesurée et la vampirisation de pans entiers de l'économie (dans nos deux exemples, respectivement le transport de personnes et l'hôtellerie).

Pour les tenants de cette école de pensée, internet apporte une immense productivité mais peu de véritables nouveautés.
Selon eux, avec les logiciels et les smartphones, nous ferions sensiblement les mêmes choses que dans les années 1970, mais avec moins d'investissement et surtout nettement moins de travail.

Cette vision conservatrice et pessimiste de la "nouvelle économie" suggère des destructions massives d'emplois ainsi qu'une polarisation croissante de la société entre, d'une part, des élites minoritaires, ultra-formées, riches et cosmopolites et, d'autre part, une majorité sérieusement déclassée.

Chauffeur Uber serait donc un loisir ?

Il est exact que les maisons-mères Uber et Airbnb ont très peu de personnel direct et font - a minima jusqu'au prochain krach - le bonheur sonnant et trébuchant de capitalistes aventureux.

Toutefois, leur succès repose sur des centaines de milliers de chauffeurs et de logeurs qui proposent leurs services - c'est à dire, pour l'essentiel, du bon vieux travail traditionnel - grâce à ces plateformes.

L'alliance du capital et du travail a bien lieu actuellement, comme au dix-neuvième siècle.
On y retrouve d'ailleurs des effets pervers de monopole et de subordination caractéristiques des bouleversements économiques.
Le mineur journalier de Germinal dépendait de sa "compagnie" à peu près autant que le chauffeur auto-entrepreneur d'aujourd'hui est lié à Uber.

Les luttes sociales et politiques ont, petit à petit et souvent dans la douleur, atténués les déséquilibres délétères issus des premières révolutions industrielles par des législations toujours en vigueur.
Malheureusement, les transformations actuelles les rendent de plus en plus inopérantes.

Internet est profondément disruptif

Les débuts du chemin de fer ont été accueillis par une vague d'hostilité et de scepticisme.
Beaucoup de personnes - le nez sur le guidon ou plutôt sur le tender - ne comprenaient ni l'intérêt, ni le potentiel de transformation de cette innovation radicale.

Ne voir uniquement que de la productivité dans la troisième révolution industrielle procède du même type de biais. C'est ignorer les ruptures en devenir.

Accéder à toute l'information du monde en quelques clics et accroître continûment la quantité de données disponibles ne peut être sans conséquences structurelles.
Le regretté Gutemberg a fait beaucoup plus que doper l'efficacité des moines copistes ...

Le gisement d'emplois est immense

Envisager les mutations en cours comme de nature relativement similaire aux précédentes est encourageant vis à vis du volume d'emplois.

Les besoins et envies actuellement non satisfaits sont gigantesques.
Certains anglo-saxons les ont regroupé sous le terme générique de "care" (littéralement prendre soin) : éducation, santé, sécurité, divertissement, socialisation ...

Comme l'agriculture au dix-neuvième siècle, les gains de productivité procurés par internet permettront de financer une bonne part de ces nouveaux jobs.

Quel degré d'inégalité souhaitons-nous ?

Si ces améliorations de productivité sont entièrement recyclées au sein de circuits privés - pour faire simple "à l'américaine" - les transformations se feront très rapidement mais les inégalités sociales grandiront.

Si, à l'inverse, une partie d'entre elles, via l'impôt, est redistribuée par la puissance publique - "à la rhénane" pourrait-on dire - l'égalité pourrait être mieux assurée.
Toutefois cela suppose que le lobbying format ligne Maginot des professions menacées ne préempte ou ne grippe le système politique. Si cela survenait, nous obtiendrions les inconvénients des deux systèmes et aucun avantage.
En France, le récent et difficile parcours parlementaire de la timide loi dite Macron n'augure rien de bon sur ce point.

Nos choix collectifs seront sociaux

Demain, comme hier, le modèle social que nous souhaitons restera la question prédominante.
C'est moins la quantité que la qualité des emplois futurs ainsi que la protection sociale qui y sera associée qui devraient nous préoccuper.

Mutationnellement votre

Références et compléments
Voir aussi sur des thèmes voisins, les chroniques :
Le déclic de cette chronique est venu d'un épisode diffusé en juillet 2015 de l'émission de radio de France Culture "l'esprit public" dont l'invité principal était l'économiste Daniel Cohen.
Merci aussi à Jean qui me pousse depuis de longs mois à écrire ce billet.

Pour comprendre de l'intérieur comment fonctionnent les "barbares", je recommande le blog anglophone de Tomasz Tunguz "venture capitalist" (traduit littéralement dans la chronique par capitaliste aventureux) dans la Silicon Valley.

samedi 25 avril 2015

Pourquoi ne pas confier les clefs de la Justice à des industriels ?

Le quartier japonais de Grenoble est injustement méconnu.
Pourtant, les numéros pairs de la rue Pierre Semard abritent un immense bâtiment digne de Tokyo.
À l'instar des bureaux nippons, beaucoup de fenêtres de ce building sont plaisamment décorées par des piles de papiers et de dossiers que le passant peut admirer à loisir. Ce spectacle de feuilles prenant nonchalamment le soleil de fin d'après-midi serait pittoresque s'il n'était financé par nos impôts.

En effet, ce splendide édifice de verre et de béton n'est autre que le Palais de Justice de la capitale des Alpes et la paperasse visible au dehors un petit échantillon des procédures en cours.
À l'heure où nous gérons notre compte en banque en ligne, où la prise en charge par l'assurance de la réparation d'une voiture gravement accidentée ne requiert ni formulaire, ni signature et où même le percepteur tient boutique sur internet, la basoche reste désespérément accro à la cellulose.

Malgré les reflets, les dossiers apparaissent derrière les fenêtres du Palais de Justice de Grenoble
Cette déforestation pénale ne serait qu'un péché véniel si elle n'était le symbole d'une justice de la vie courante totalement enlisée.
Un litige de permis de construire ou les conflits entre locataires et propriétaires mettent plusieurs mois, voire années, à être tranchés.
Quant aux procédures de divorce, elles laissent largement le temps aux futurs ex-conjoints de recomposer plusieurs fois leurs cellules familiales.

Magistrats et, parfois même, avocats se disent totalement débordés.
Or, paradoxalement, ils ne consacrent à chacun de ces dossiers que quelques heures à quelques jours cumulés de travail.

L'on retrouve ici un phénomène connu et analysé dans l'industrie depuis la seconde guerre mondiale. Les organisations peu efficientes ont généralement un "temps de traversée" très notablement supérieur au "temps ouvré".

Les piles de papier derrière les fenêtres du Palais de Justice de Grenoble
Le temps de traversée est la durée que met un objet - matériel ou immatériel - à être traité par un système.
Par exemple, dans une usine produisant des pièces en plastique, le temps de traversée sépare le moment où la matière première est livrée de celui où les produits finis sont expédiés.

Le temps ouvré est la somme des temps où de la valeur a été ajoutée à l'objet.
Dans notre illustration, le temps ouvré regroupe la fabrication sur une presse à injection, l'emballage, l'étiquetage, les différentes manutentions ainsi que les contrôles indispensables.

La différence entre temps de traversée et temps ouvré est constituée de périodes où la valeur de l'objet ne progresse pas, voire régresse : attentes, réparations et reprises, actions mal synchronisées car trop précoces ou trop tardives ou encore documentations et contrôles inutiles.

L'école de pensée dite du “lean manufacturing” - littéralement fabrication maigre, à ne pas confondre avec la production d'aliments “light” - se propose d'améliorer l'organisation des ateliers et, plus généralement, des entreprises.
Elle s'inspire des méthodes de production de Toyota, elles-mêmes mêmes hérités des pratiques mises au point au USA dans les années 1940 pour produire massivement des armements.

Le lean manufacturing consiste à repenser toute l'organisation pour une plus grande productivité, notamment en se donnant pour objectif de rendre le temps de traversée proche du temps ouvré.
De tels résultats s'obtiennent en repensant et en restructurant du sol au plafond toutes les opérations et non en accroissant les cadences de travail.
Ces dernières années, des magasins d'optique qui proposent de réaliser vos lunettes en 1 heure chrono ont popularisé auprès du grand public ces démarches jusqu'alors cantonnées aux ateliers, mais aussi aux bureaux, de l'industrie.

Une vraie réforme ambitieuse de la Justice menée par un ministre courageux et compétent cesserait de bricoler pour la énième fois l'arsenal pénal et de réclamer, en vain, une hausse budgétaire conséquente.
Au contraire, elle consisterait à mener une analyse lean fouillée des processus judiciaires et de s'acharner à rétrécir les temps de traversée. Quitte, si besoin, à se confronter aux conservatismes et corporatismes ambiants.

Il n'y a aucune raison qu'une séparation matrimoniale ou un conflit du travail ne puissent être jugés en une à deux semaines grand maximum, tout en respectant la loi et les droits de la défense.
Ce faisant, outre un bien meilleur service pour les citoyens et une dépense rationnelle d'argent public, les acteurs judiciaires, magistrats et avocats en tête, gagneraient aussi en sérénité et en reconnaissance publique.

Leaniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique japonaise “Tiens, voilà du muda !” ainsi que d'autres billets évoquant le lean manufacturing.
- Les 2 photos ont été prises par l'auteur le 20 avril 2015 aux alentours de 17 heures, devant le Palais de Justice, rue Pierre Semard à Grenoble.

samedi 20 décembre 2014

En pleine révolution industrielle, le catholicisme culminait en France

La religion catholique a connu, en France, son apogée sous le règne du regretté empereur Napoléon III.
Alors que la révolution industrielle transformait durablement la société, les effectifs du clergé ont atteint des sommets. 180 000 curés et moines étaient en activité, 1 religieux pour 200 personnes. Dans aucune autre période, les ecclésiastiques n'ont été aussi nombreux.

L'explication la plus fréquemment fournie par les manuels d'histoire est l'autoritarisme du régime impérial couplé à sa religiosité conservatrice, dont l'impératrice Eugénie était le porte-drapeau.
Si ce point est indéniable, il ne convainc pas. La monarchie de droit divin des rois capétiens était nettement plus absolutiste et favorable à l'Église.

Deux éléments, aux résonances actuelles, tant en Europe qu'au Maghreb, permettent d'appréhender cette poussée religieuse, morale et conservatrice, une génération avant la victoire au forceps des forces dites laïques.

Tout d'abord, un clergé pléthorique suppose une excellente productivité économique.
En effet, prêtres et moines ne sont pas des fonctions directement productives. Adorer le Ciel ne remplit guère les garde-manger.
Aussi des religieux ne peuvent subsister que si le reste de la population produit un surplus suffisant pour, a minima, les nourrir, les vêtir et les loger. Il en est de même pour les soldats, les nobles, les enseignants, les médecins ou encore les artistes.
Les nettes améliorations des techniques agricoles et les débuts en fanfare de l'industrie ont fourni, pour la première fois dans l'histoire, de quoi faire vivre une vaste classe tertiaire. Les ecclésiastiques en ont bénéficié au même titre que les autres professions intellectuelles.

Ensuite les formidables bouleversements de la révolution industrielle - exode rural, apparition de l'usine et du salariat, diminution relative des rentes foncières, transports de masse, progrès de l'éducation, début de transition démographique, amélioration de l'espérance de vie, montée du sentiment national... - ont secoué la société.
Repères ancestraux et contrôle social ont été durablement ébranlés.
De surcroît, ces évolutions se sont propagées en ordre très dispersé en fonction des lieux, des milieux et des personnes.
Comment dans un tel maelström ne pas être tenté de se raccrocher aux branches paraissant encore solides ?

La religion, en tant qu'institution, est idéale dans cette fonction.
Ses dogmes rendent simple et intelligible un monde qui ne l'est plus, ses rites, par leur permanence, rassurent et ses structures sont porteuses d'ordre social.

La bourgeoisie investissait dans les compagnies ferroviaires ou sidérurgiques qui détruisaient avidement l'ancestrale société paysanne et simultanément remplissait les églises.
De la même manière, de larges pans de la paysannerie et de la récente classe ouvrière changeaient d'emploi et de lieu, échappant aux familles-souche, tout en restant, encore quelque temps, fidèles à un catholicisme rigide.

À la fin du XIXème siècle, le gros de la transition industrielle étant digéré, notamment par effets de génération et de migration, le catholicisme perdit petit à petit de son attrait.
Les tenants de la laïcité, devenus sociologiquement majoritaires, purent alors lui porter des coups appuyés.

La révolution numérique mondialisée actuelle ne serait-elle pas en train de susciter des conservatismes, certes différents dans leurs apparences, mais assez similaires dans leurs raisons profondes au point culminant du catholicisme français vers 1860 ?
Le long terme leur est-il aussi favorable qu'il y parait aujourd'hui ?


Historico-mutationnellement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Bistrots et curés professions sinistrées".

mercredi 10 septembre 2014

Analyse du travail de nos députés qui n'ont pas le temps de payer leurs impôts

En France, le dernier scandale politique en cours nous a permis de faire connaissance avec le sieur Thomas Thévenoud, ci-devant député de la nation et fugace sous-ministre.
Ce brave homme, secondé par sa charmante épouse employée par le sénat, a omis de payer ses impôts et son loyer, tout en expliquant doctement que son engagement public accaparait tout son temps.

Si je me rappelle mes cours d’instruction civique, prodigués au siècle dernier par l'école républicaine, la fonction des députés est de produire des lois et celle des ministres d'administrer, notamment par le biais de décrets et circulaires.

Par l'entremise du site Légifrance, je viens de me livrer à un petit examen de l'efficacité de notre système politique en jetant mon dévolu sur le Code de la Propriété Intellectuelle.

À l'heure où le numérique bouscule toute notre société et met les copies en tous genres à la portée de chacun, entre 300 et 400 excellents articles régissent droits d'auteur, brevets et marques.
Je n'ai pas réussi à compter précisément tellement ces textes sont nombreux et imbriqués.

La langue dans laquelle cette belle prose est rédigée surpasse en limpidité et en fulgurance celle de Stendhal, Balzac et Proust réunis.
Jugez sur pièces avec ce court extrait de l’excellent article L211-3
    "Les bénéficiaires des droits ouverts au présent titre ne peuvent interdire [...] la reproduction provisoire présentant un caractère transitoire ou accessoire, lorsqu'elle est une partie intégrante et essentielle d'un procédé technique et qu'elle a pour unique objet de permettre l'utilisation licite de l'objet protégé par un droit voisin ou sa transmission entre tiers par la voie d'un réseau faisant appel à un intermédiaire ; toutefois, cette reproduction provisoire ne doit pas avoir de valeur économique propre".

Ces lois révèlent au grand jour le souci constant de nos élus pour l'intérêt général.
L'excellent article R134-1 crée un “registre des livres indisponibles du XXème siècle [...] arrêté par un comité scientifique placé auprès du président de la Bibliothèque Nationale de France et composé, en majorité et à parité, de représentants des auteurs et des éditeurs”.
Cette liste de bouquins épuisés devra obligatoirement, sous peine de transgresser la Loi, comporter “noms et prénoms ou pseudonymes du ou des auteurs” mais aussi “des précisions sur la qualité de l'auteur”.
Pourtant si l'ouvrage est introuvable, il est peu probable que l'auteur soit d’une qualité exceptionnelle.
Bien entendu nos parlementaires ont laissé un peu de boulot à leurs collègues du gouvernement en précisant que “la composition et le fonctionnement de ce comité sont déterminés par arrêté du ministre chargé de la culture”.

Les décrets qui complètent ce code frisent le sublime.
Ainsi l'opus “n° 2008-1391 du 19 décembre 2008 relatif à la mise en œuvre de l'exception au droit d'auteur, aux droits voisins et au droit des producteurs de bases de données en faveur de personnes atteintes d'un handicap” comporte huit excellents articles.
Le premier indique “le code de la propriété intellectuelle est modifié conformément aux articles 2 à 8 du présent décret”.
Les excellents articles suivants relèvent d'Alfred Jarry ou d'Eugène Ionesco.
Par exemple, le n°4 stipule “au chapitre II du titre II du livre Ier, il est créé une section 1, intitulée « Dispositions générales », qui comprend l'article R. 122-1”.
Les sept autres sont du même acabit.
La signature force le respect. Ce jeu de piste réglementaire a été co-paraphé par pas moins de cinq ministres : le premier d’entre eux ; la ministre de la culture et de la communication ; la ministre de l'intérieur, de l'outre-mer et des collectivités territoriales ; le ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité et, pour finir, la secrétaire d'état chargée de la solidarité.

Nos parlementaires ont aussi su faire preuve de créativité géographique.
Les excellents articles L811-1 à L811-4 précisent des “dispositions relatives à l'outre-mer”.
Aux yeux du législateur - pourtant sujet à la phobie administrative - copies et droits d'auteurs diffèrent aux îles Wallis-et-Futuna, en Nouvelle-Calédonie, à Mayotte et dans les Terres australes et antarctiques françaises.
On pourrait croire à un effet du changement d'hémisphère si la Polynésie n'avait pas été oubliée.

Bref notre techno-politico-structure excelle dans la construction des remparts de paperasse la protégeant du chômage et l'empêchant de trouver le temps de payer ses impôts.

Leaniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique “Combien coûte une loi ?”
- Le Code de la Propriété Intellectuelle est consultable sur Légifrance. Les passages en italique en proviennent.

samedi 18 mai 2013

Le coût de l'écrit s'effondre

L'écriture, depuis son invention il y a environ 5 000 ans en Mésopotamie dans l'Irak actuel, est le moyen le plus utilisé par l'Humanité pour coder, stocker et diffuser de l'information. Au fil des ages, elle a radicalement évolué.
Ses supports n'ont cessé de s'améliorer : pierre et argile, papyrus, parchemin, papier et, désormais, mémoires magnétiques ou électroniques.
La reproduction des textes a connu deux ruptures majeures. En 1454, Gutenberg avec sa presse à imprimer renvoie les manuscrits au magasin des accessoires. Dans la seconde moitié du XXème siècle, l'informatique a commencé à dématérialiser l'écrit.

Ces révolutions technologiques et leurs conséquences ont changé les sociétés en profondeur.
Plus l'écriture et sa diffusion s'amélioraient, plus leurs coûts baissaient et plus la quantité d'information à disposition de chacun s'accroissait.
Ainsi, en Europe, les 180 exemplaires de la bible "B42" de Mayence sont au point de départ du protestantisme, de l'alphabétisation de masse et, par voie de conséquence, de la révolution industrielle.
Des processus analogues sont en cours sous nos yeux et vont profondément remanier notre futur.

Quelques chiffres permettent de mieux saisir ces bouleversements.
Prenons l'exemple d'un livre de 400 pages non illustré - c'est à dire une quantité d'information d'environ 300 à 500 kilo-octets - et évaluons, en temps de travail d'un ouvrier, son coût de fabrication au fil des âges et des techniques.
J'ai exclu de cette comparaison le très variable travail initial d'écriture de l'auteur ainsi que les coûts de diffusion.

Au XIIIème siècle, un manuscrit de 400 pages réalisé par un moine copiste valait l'équivalent de 900 heures de travail ouvrier de l'époque, environ un tiers pour fabriquer le parchemin et les deux autres tiers pour la copie proprement dite.

Dans la seconde moitié du XVème sicle, les premières imprimeries produisaient des tirages de quelques centaines d'exemplaires sur des presses entièrement manuelles.
Un ouvrage coûtait alors 60 heures de travail ouvrier, 15 fois moins cher que l'œuvre d'un copiste.

L'imprimerie s'est beaucoup mécanisée depuis la Renaissance et les séries se sont allongées.
Actuellement, la composition et l'impression d'un bouquin de 400 pages ne nécessitent plus qu'environ 30 minutes de SMIC, un gain huit fois plus élevé que celui apporté par Gutenberg.

Depuis les années 1950, les supports informatiques se sont développés.
400 kilo-octets sur un disque dur coûtent aujourd'hui sensiblement 15 secondes de SMIC, 125 fois moins que le papier imprimé !
Le stockage magnétique est 200 000 fois moins onéreux que les manuscrits en parchemin.

Les deux graphiques ci-dessous permettent de mieux appréhender ce spectaculaire mouvement de productivité.
Nous devons aussi garder à l'esprit que les coûts de diffusion, non abordés dans cette chronique, sont aussi en train de subir un saccage comparable.


Ce blog est, à son modeste niveau, au cœur de cette évolution.
Pas une ligne des Humeurs Mondialisées, depuis les tous premiers embryons d'idées jusqu'à la version publiée, n'est passée par un stylo ou une feuille de papier.
De même, je doute que beaucoup de lecteurs impriment ces chroniques pour les lire.
Quinze ans en arrière, je n'aurais pas cru celui qui m'aurait prédit ces façons de faire.
Comme les performances, les capacités et les coûts des moyens informatiques continuent de s'améliorer, demain sera encore plus surprenant, et peut-être déstabilisant, qu'aujourd'hui.

Scripturalement votre

Références et compléments
Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, les chroniques :
. "L'édition s'industrialise"
. "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble"
. "L'irrésistible attrait du livre électronique"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- L'étincelle initiale de cette chronique a été allumée par mon épouse préférée et son collègue le professeur Mike Coey.
Les chapitres introductifs des cours de ce dernier sur le magnétisme comportent beaucoup d'ordres de grandeur très intéressants (en anglais).

- Les évaluations économiques présentées dans cette chronique sont issues de :
. Production costs in fifteenth century printing de Michael Pollak (en anglais)
. From cave paintings to the internet - From Gutenberg's movable type to the digital book - Economic aspects de Jeremy Norman (en anglais)
. Evolution des prix du 15ème au 19ème siècle - Panier de la ménagère, services, salaires sur le site Histoire P@ssion
. Quel est le prix d'un livre ? sur le site enviedecrire.com

- Articles Wikipedia sur Johannes Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, et sa bible "B42" imprimée à Mayence en Allemagne à partir de 1454.

- Exprimer des coûts en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
    

samedi 13 avril 2013

Innovation et agilité - Chronique vidéo

La web-télévision TVDMA, spécialisée en management et droit des affaires, m'a fait récemment intervenir sur deux de mes thèmes de prédilection - l'innovation et l'agilité - qui constituent la trame de mon livre "Développer un produis innovant avec les méthodes agiles" publié l'an dernier.

Les 4 ingrédients de l'innovation réussie

Première partie



Seconde partie

L'agilité appliquée au développement de produits innovants


Agilement votre

Références et compléments
- TVDMA (www.tvdma.org) est une web-télévision francophone traitant du management et du droit des entreprises portée par l’Ecole de Droit et Management de l'Université de Paris II Panthéon-Assas.
Les trois vidéos ci-dessus ont été entièrement réalisées par ses soins.
Mes remerciements chaleureux à tous les étudiants qui participent à ce beau projet d'études.

- Les pages originales sur TVDMA de ces vidéos se trouvent derrière les liens ci-dessous :
. Les 4 ingrédients de l'innovation réussie (première partie)
. Les 4 ingrédients de l'innovation réussie (seconde partie)
. Les principes de l'agilité appliqués au développement de produits nouveaux

- Mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" aux Editions Eyrolles

- Un article dans la même veine sur le Cercle des Echos "L'innovation, une recette à quatre ingrédients".

vendredi 18 mai 2012

Le chant du cygne du commerce

Je viens de parcourir le centre piétonnier et commerçant de Grenoble. En ce jour de pont à la météo variable, l'affluence est plus qu'honorable. De nombreux chalands, dont votre serviteur et son épouse préférée, déambulent et visitent les boutiques.
Dans cette ambiance sympathique, le contraste entre les magasins et les usines est flagrant.

Dans le monde de la production, en Europe comme en Asie ou en Amérique, la réduction des coûts est une seconde nature, la productivité une obsession.
Les gestes de chaque ouvrier sont étudiés et calibrés. Les actions inutiles sont systématiquement traquées, la chasse aux rebuts n'est jamais fermée et le mot stock est presque devenu une injure.
L'usine est un lieu de performance avec, simultanément, les bons cotés liés au dépassement et à la remise en cause, mais aussi, les aspects terriblement négatifs que sont le stress, la précarité et, parfois, la mauvaise santé des employés et des managers.

Le commerce de centre-ville, principalement habillement et équipement du logement, se situe aux antipodes de la fabrication des produits qu'il distribue.
Dans les boutiques, à un instant donné, employés et visiteurs sont en nombre équivalent. Le client étant roi, peu de tâches sont prédéfinies. La quantité de marchandises disponibles en magasin est importante et les loyers sont probablement élevés.
Même si la plupart des vendeurs ont une rémunération variant avec leur chiffre d'affaire, l'ambiance est très éloignée de la compétition permanente régnant au sein des usines et des chaînes logistiques.
De ce fait, les coûts commerciaux d'un produit d'habillement pèsent plus du quart du prix d'achat alors que la fabrication ne représente moins d'un sixième.

Le commerce est, avec les médias, le domaine le plus déstabilisé par internet.
Pour acheter en ligne, aucun déplacement n'est nécessaire, les ventes ont lieu 24 heures sur 24, la variété d'offre est incommensurable et la comparaison entre plusieurs produits aisée. De surcroît, si vous êtes, comme moi, immunisés contre la fièvre acheteuse, internet vous soulage de la discussion avec un vendeur.
L'avantage le plus important du e-commerce est sa capacité à proposer des prix attractifs en faisant l'économie des boutiques physiques et de leurs employés. Internet industrialise l'univers de la vente.

L'objection principale à ce changement est la destruction d'emplois qu'il engendre. Si beaucoup d'entre nous sont, à juste titre, inquiets de cette évolution, peu résistent aux sirènes des prix bas.
La Révolution Industrielle a débuté, au dix-neuvième siècle, lorsque les améliorations des techniques agricoles ont libéré les bras qui ont été accaparés par les premières usines.
De même, au vingtième siècle, l'accroissement de la productivité industrielle a dégagé les emplois qui, peu à peu, ont développé la médecine et le système socio-éducatif.
La révolution en cours du commerce aura le même effet. Que nous le voulions ou non, les commerces traditionnels vont s'étioler. Les vendeurs de prestations immatérielles comme les agences de voyage, ont été les premiers à passer à la trappe. Beaucoup vont suivre. Dans les rares qui subsisteront, l'ambiance de travail sera plus proche de l'usine que de l'épicerie de village. D'ici une une ou deux décennies, les centre-ville seront très différents d'aujourd'hui.

Nous allons devoir inventer massivement de nouveaux emplois. Personnellement, j'entrevois deux pistes qui mériteraient d'être explorées.

Tout d'abord, les services à la personne qui ont l'avantage d'être peu délocalisables.
Même si une coupe de cheveux me coûte seulement 1.5 € à Kelibia en Tunisie, j'ai du mal à m'y rendre aussi souvent que ma croissance capillaire le nécessite. Il en est de même pour les massages thaïlandais ou les saunas finlandais.
Certains économistes et politiques ont théorisé cette approche et voient poindre une société dite du "care", c'est dire du soin.

L'autre piste, non exclusive de la précédente, est celle de l'économie de la connaissance.
Après presque deux siècles de progrès industriel, les objets, et même les transports, ne coûtent plus guère. Par contre, l'information et, surtout, son traitement pertinent, prennent de plus en plus de valeur. Inventer les méthodes, logiciels et applications qui, à l'instar de Google, brasseront nos montagnes de données est un champ infini.
Dans ce domaine, la concurrence est mondiale et féroce mais la "vieille" Europe, avec sa culture bimillénaire, possède des atouts incontestables pourvu qu'elle ne sombre pas dans la crise des dettes, le pessimisme et le regret du passé perdu.

Optimistiquement votre

Références et compléments
- Les composantes des prix de vente des produits grand public proviennent de mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" (Editions Eyrolles, 2011).
Elles ont été inspirées par l'ouvrage éclairant de Daniel Cohen "La mondialisation et ses ennemis" (Editions Pluriel Poche, 2011).
- L'objectivité m'oblige à rappeler que Martine Aubry a été la première personnalité politique d'importance à évoquer, en France, la société du "care".