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mardi 16 août 2016

L'économie de la Tunisie enlisée dans ses paradoxes

​En Tunisie, le visiteur est vite convaincu par l'esprit d'entreprise et la créativité d'une bonne part de la population.
Pourtant, chômage et pauvreté gangrènent la société et l'économie est loin du plein régime.
Retour sur un paradoxe tunisien.

Le royaume du black

Le fait est méconnu mais la Tunisie est un des pays où l'initiative privée réussit le mieux à fournir une solution à chaque besoin de la vie quotidienne.
Deux exemples parmi une myriade d'autres.

Trouver nourriture et articles de consommation courante n'est jamais un souci.
À toute heure, à moins de 3 minutes à pied de votre domicile, il y a toujours suffisamment de vendeurs ambulants et de micro-commerces.
Inutile de faire des stocks à la maison, les rues sont des entrepôts.

L'eau du robinet est d'une potabilité douteuse.
Qu'à cela ne tienne, des pickups Isuzu ravitaillent les épiceries avec des bidons en plastique remplis d'eau de source, cinq à dix fois moins chers que l'eau minérale en bouteille.

Ces activités très flexibles sont plaisamment baptisées par les spécialistes "économie informelle", doux euphémisme désignant pudiquement le travail au noir du meilleur aloi.

Tous les "petits métiers" opèrent sans contraintes.
L'occupation gratuite et sans vergogne de l'espace public est un sport national tunisien.
TVA, patente, cotisations sociales et autres taxes sont des mots absents du vocabulaire du type vendant des robes à 10 dinars sous la fenêtre près de laquelle je rédige ce billet.

Toutefois, assez souvent, ces auto-entrepreneurs autoproclamés doivent quand même s'acquitter de menus subsides auprès des détenteurs d'autorité afin de se vacciner contre l'application de la moindre réglementation.

Souk hebdomadaire à Kelibia

Mais aussi le royaume de la bureaucratie

À l'autre extrémité du spectre économique, les entreprises structurées se débattent avec des obligations en tous genres.

Des administrations tatillonnes délivrent, en prenant leur temps, des autorisations diverses et variées dont ils contrôlent ensuite le bon usage.
Le créateur néophyte découvre, souvent à ses dépens, ce maquis de paplards.

Viennent aussi s'ajouter une pression syndicale croissante - souvent aussi peu courtoise que réaliste aux dires de plusieurs chefs d'entreprise - ainsi que quelques "interventions" politiques, histoire d'ajouter un peu de harissa dans une chorba déjà épaisse.

Même les sociétés exportatrices qui pourtant bénéficient d'un statut fiscal offshore, ne sont pas exemptes de ces tracas.

Bien sur, là encore, une lubrification pécuniaire de l'usine à gaz est souvent nécessaire.

Un consensus implicite et délétère

Les deux maux économiques de la Tunisie sont, d'une part, une sous-productivité d'ensemble et, d'autre part, un chômage massif, notamment de diplômés de l'enseignement supérieur.

Face à ces difficultés - bien avant la révolution - un consensus a émergé de la grande majorité de la société.
L'état, qui a reçu un mandat implicite de la population, s'emploie à mettre scrupuleusement en oeuvre ce programme.
  • Encouragement massif des activités les moins productives grâce à une liberté économique absolue et une quasi-absence de taxation pour tous les "petits métiers".
  • Limitation, par la bureaucratie, des activités à haute valeur ajoutée.
    En caricaturant à peine, on peut dire que plus une entreprise est susceptible de créer de richesses et d'employer de diplômés, plus elle est freinée.
  • Administrations inefficaces payant chichement un personnel pléthorique et peu occupé.

Chaque tunisien ou presque râle contre les passe-droits familiaux ou monétaires, la pagaille ambiante et les contraintes pesant sur les entreprises.
Mais, dans la pratique, peu alignent leurs actes sur cette splendide indignation verbale.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les partis politiques ne parlent pas d'économie et ne se distinguent guère sur ce thème.

Les différents acteurs sociaux trouvent leur compte dans ce système paradoxal et lui confèrent une grande stabilité.
  • Les tunisiens les plus pauvres - en l'absence de régime efficace de solidarité sociale - en retirent le moyen de subsister, à défaut de vivre correctement.
  • Les familles aisées ont à leur disposition de nombreux services bon marché qui rehaussent leur niveau et leur confort de vie.
  • Les entrepreneurs en place bénéficient d'une réduction de fait de l'intensité concurrentielle.
  • Les agents publics profitent d'un compromis alliant un travail stable et peu prenant avec des salaires limités.
    Fréquemment, cet arrangement est amélioré par des sortes de bonus, sous forme d'avantages en nature, voire de compléments privatisés de revenus.
  • Les politiques - anciens comme actuels de toutes tendances - se contentent de gérer, sans trop de vagues, le statu quo tout en profitant des avantages de leur fonction.

Rompre le paradoxe ?

Ce consensus toxique est ancien et repose sur une base très large.
La Tunisie toute entière s'est enferrée dans une sorte de trappe à médiocrité économique.

En sortir suppose que la société, dans son ensemble, devienne convaincue qu'efforts et inconforts à court terme peuvent être compensés par un accroissement des emplois et de la prospérité à plus longue échéance.

Une chose est sure, l'impulsion ne viendra pas des politiques.
Faibles, peu compétents et discrédités - pour rester sobre - ils sont dans l'incapacité de lancer une quelconque mutation.

Par contre, chaque tunisienne et chaque tunisien peut contribuer à améliorer simultanément son propre sort et celui de son pays.
L'esprit multiforme d'initiative qui éclot à chaque coin de rue pourrait être un excellent moteur de changements.

Toutefois, investir dans l'abandon de ses avantages pour obtenir un meilleur futur est un chemin difficile et non intuitif.
La tentation est forte pour chacun de reporter les ajustements nécessaires sur d'autres groupes sociaux que le sien.

Je souhaite à mes amis de Tunisie de trouver l'énergie collective d'inventer une voie économique moins paradoxale.

Tunisiquement votre

Références et compléments
Voir aussi d'autres billets sur l'économie de la Tunisie
- Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie
- France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?
- La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041
Bien que ces chroniques datent de 2013, les ordres de grandeur restent toujours valables. La hausse des prix et des salaires a été, hélas, compensée par une spectaculaire dévaluation du dinar tunisien.

La chronique "ingénieuses ingénieures tunisiennes" relate un prototype du changement souhaitable en Tunisie.

Outres mes lectures et mes séjours fréquents en Tunisie, ce billet doit beaucoup à des discussions multiples, plaisantes, passionnantes et souvent passionnées avec Afef, Amadi, Fathi, Frank, Ghada, Hamidou, Lamia, Mahdi, Mohammed, Moncef, Mondher, Mossadek, Myriam, Omar, Salma, Talel, Tarek, Wafa, Zied et quelques autres qui se reconnaîtront.
Je les en remercie chaleureusement et espère continuer longtemps nos conversations.
Bien entendu, les opinions exprimées dans cette chronique sont miennes et n'engagent en rien les personnes citées ci-dessus.

Des échanges déjà anciens (le temps passe !) avec Habib Sayah ont aussi constitué le substrat de l'analyse présentée ici.

mardi 9 août 2016

Le revenu de base universel en 6 questions

​Le revenu d'existence ou revenu de base universel fait petit à petit son chemin dans les débats sociaux, économiques et politiques.

En 2016, la Suisse a organisé un référendum à son sujet et la Finlande annoncé une prochaine mise en oeuvre expérimentale.

Cette idée mérite, a minima, d'être examinée attentivement.
En effet, un concept promu simultanément par les libéraux et des fractions très différentes de la gauche et combattu par les conservateurs de toutes obédiences ne saurait être entièrement stupide.

Le revenu de base universel c'est quoi donc ?

Le principe est simple : remplacer toutes les prestations sociales existantes par une seule, à la fois forfaitaire et inconditionnelle.

Par exemple, en France, la protection sociale coûte grosso modo 700 milliards d'euros annuels pour une population de 65 millions d'habitants.
Cela représente sensiblement 900 € mensuels par personne.

Le revenu universel consisterait à verser cette somme automatiquement à chacun, sans distinction, du berceau au cercueil.
En contrepartie, toute la couverture sociale actuelle - sécurité sociale maladie, allocations familiales, allocation chômage, pensions de retraite et aides diverses notamment pour le logement - serait supprimée.

Chacun serait entièrement libre de choisir l'usage de cette pension : dépense immédiate et/ou épargne notamment pour la retraite et/ou cotisation à des assurances ou mutuelles garantissant les risques liés à la santé ou à la perte d'emploi.

Des propositions suggèrent, dans un souci de protection de l'enfance, que le revenu de base versé aux mineurs ne puisse être employé que pour leur assurance santé et la constitution d'une épargne disponible à leur majorité.

Le revenu d'existence pour quoi faire ?

Les supporters de cette allocation unique, lorsqu'ils sont issus des rangs de la gauche, apprécient une protection sociale qui deviendrait réellement universelle et totalement égalitaire.
Les plus modernistes soulignent que le revenu de base crée un "droit à l'accès" et non pas un "droit à des droits".

Les libéraux y voient un système associant libre choix individuel avec solidarité collective.
Ils insistent aussi sur la meilleure efficacité économique procurée, d'une part, par la l'extrême simplicité de ce mécanisme social et, d'autre part, par la mise en concurrence des assurances maladie et retraite ouvertes au secteur privé.
D'après eux, le revenu universel ferait disparaître moult usines à gaz et rentes de situation.

De surcroît, certains estiment qu'une telle réforme, en France - par le biais de la suppression des régimes sociaux existants - faciliterait la refonte des prélèvements obligatoires, en les faisant moins porter sur le travail et plus sur la valeur ajoutée, voire sur les revenus.

Le revenu universel : une prime à la fainéantise ?

Cet argument est aussi ancien que les premiers embryons de protection sociale.
Depuis plus d'un siècle et demi, les milieux conservateurs l'ont brandi à chaque fois qu'une solidarité collective organisée est venue substituer une aléatoire charité.

En pratique, une somme inférieure au salaire minimum ne permet guère de mener une existence de nabab tout en bénéficiant d'une couverture santé acceptable.
Je suggère à ceux qui pensent le contraire de pratiquer l'exercice pendant quelques semaines.

Toutefois, d'autres objections éthiques et pratiques au revenu de base s'avèrent plus problématiques.


Faut-il soigner un malade non assuré ?

Avec le revenu universel, la collectivité mettrait à disposition de chacun la possibilité de se protéger contre les principaux accidents de la vie, mais sans aucun caractère obligatoire.

Rapidement après la mise en place du revenu de base, les hôpitaux devraient recevoir des patients souffrant d'affections graves et n'ayant pas employé leur allocation universelle pour assurer leur santé.
Sans possibilité d'acquitter le coût de leur traitement, devront-ils être quand même pris en charge ?

L'éthique de la médecine prescrit de soigner les personnes le nécessitant indépendamment de leur condition pécuniaire.

Toutefois, dans ce cas, beaucoup d'entre nous - en suivant un raisonnement économique rationnel - se comporteront en passagers clandestins obtenant des prestations médicales gratuites.
Les infirmières et médecins ne vivant pas de l'air du temps, le système de santé ne pourra survivre longtemps sans financement...

Dans la même veine, une liberté complète des assurances maladie conduira à d'importantes inégalités, à l'instar de celles existant aujourd'hui pour les risques automobiles.
Un trentenaire non fumeur, sportif, marié avec enfants se verra proposer des primes modiques, alors que le revenu de base d'un septuagénaire isolé, cardiaque et diabétique ne lui permettra pas de s'assurer.

Pour éviter ces effets pervers, des promoteurs du revenu d'existence suggèrent de le transformer en "chèque-protection sociale" à l'instar des "tickets-restaurant" et d'imposer des régulations strictes aux assurances maladie privées.
Les libéraux craignent, non sans raison, le retour des usines à gaz et des rentes de situation...

Faut-il payer un revenu de base aux immigrés ? aux expatriés ?

Le revenu d'existence serait financé par la fiscalité nationale qui taxe, en proportions diverses selon les états, salaires, bénéfices, valeur ajoutée, travail et patrimoine.

Son versement aux personnes vivant durablement dans un pays - quelle que soit leur nationalité - et en règle avec la législation, notamment fiscale, ne pose aucun problème de principe.

Par contre, cette allocation universelle doit-elle être donnée aux arrivants de fraîche date ?
Que faire s'ils sont en situation irrégulière ?
Comment éviter l'afflux des "chasseurs de prime" ?
900 € mensuels inconditionnels apparaissent depuis beaucoup de pays en voie de développement, voire émergents, comme un pactole...

De même, les nationaux vivant à l'étranger sont imposés là où ils habitent. Logiquement, ils ne devraient pas bénéficier du revenu de base de leur pays d'origine.
Mais comment limiter la très tentante fraude à la résidence ?

Comment payer la retraite des vieux ?

En France, mais aussi par exemple en Tunisie, en Italie ou en Allemagne, les retraites sont essentiellement financées par un système dit de répartition.
Chaque mois, les cotisations des actifs sont immédiatement employées à payer les retraités.
L'accumulation, au fil de la vie professionnelle, de ces cotisations génère, petit à petit, des droits à la retraite.

Ce système ressemble en apparence à une épargne mais n'en est pas une.
De surcroît, il ne tient que par son caractère obligatoire.
Les pensions de retraite sont garanties par le fait que tous les travailleurs du moment sont forcés de les financer, en échange de la promesse qu'il en sera de même pour eux plus tard.

Dans d'autres pays, comme les USA, les retraites fonctionnent avec des régimes dits de capitalisation.
Chacun épargne ce qu'il souhaite via des organismes financiers, les fameux "fonds de pension".
Ces sommes sont placées en actions et obligations afin de fructifier et d'assurer une rente quand leur titulaire cessera de travailler.

Le revenu universel est bien adapté au système par capitalisation car il confère à chacun une possibilité minimale d'épargne.

Par contre, l'allocation d'existence qui supprime l'obligation individuelle de protection sociale est incompatible avec les retraites par répartition.
Pour les jeunes générations, cela ne serait guère un souci. Les deux systèmes ont leurs avantages et inconvénients et nécessitent chacun du temps long.
Pour les retraités ou pour ceux - comme votre serviteur - qui s'approchent de la fin de leur carrière, le nouveau régime social serait une catastrophe. Leurs longues décennies de cotisations n'ayant pas été employées à bâtir une épargne, le revenu de base les priverait de retraite...

Pour surmonter ces difficultés, des propositions de transition longue d'un système à l'autre, voire même de maintien des retraites par répartition sont évoquées.
Là encore, la pureté virginale du revenu de base universel risque de s'évaporer dans des usines à gaz...

Socialement et universellement votre

Références et compléments
Merci à Jean et Bernard qui ont, depuis plusieurs mois, insisté pour que je rédige ce billet.

dimanche 3 avril 2016

Syndicats et patronat français consternantes coquilles vides

L’actuel débat stérile sur la loi dite « travail El Khomri » illustre, jusqu’à la nausée, l’absence de dialogue social et sociétal constructif en France.
Ce vide abyssal vient pour bonne part de la faiblesse des organisations syndicales et patronales qui, dépourvues de bases sur lesquelles s’appuyer, sont incapables d’une quelconque négociation.

Comme à l’habitude, je vous propose d’employer la froide rigueur des chiffres pour aborder ce sujet passionnel.

Des syndicats non représentatifs

Les organisations françaises de salariés s’illustrent par le nombre microscopique de leurs adhérents.

Le derniers chiffre à peu près fiable - vieux de presque 15 ans - est de 790 000 syndiqués dans le secteur privé, toutes obédiences confondues.
En le rapportant aux 2.9 millions de chômeurs additionnés aux 17.8 millions de salariés, on obtient un ratio de syndicalisation inférieur à 4%.

Les dirigeants syndicaux minimisent l’impact de ce score rachitique en arguant d’une spécificité hexagonale. Leur légitimé, à l’instar de celles des politiques, proviendrait des élections professionnelles et non des adhésions.

Les faits contredisent ce discours lénifiant.
4 salariés du privé sur 10 sont privés de démocratie sociale puisque seuls 12 millions sur 20 peuvent voter pour désigner des représentants.
Le taux d’abstention de ces heureux inscrits dépasse 60%

Tous comptes faits, plus de 3 français concernés sur 4 se situent involontairement ou délibérément en dehors du fait syndical.
À titre de comparaison, 8 électeurs sur 10 ont participé à la présidentielle de 2012.

Participation aux élections professionnelles dans les entreprises françaises entre 2011 et 2013 ramenée au total des chômeurs et des salariés du secteur privé

Les suffrages exprimés par le quart des salariés du privé se dispersent sur 7 syndicats principaux.

CGT et CFDT arrivent en tête et représentent chacune 1 salarié sur 15.
Quand Laurent Berger (CFDT) est présenté dans les gazettes comme le ministère du travail bis et son compère Philippe Martinez (CGT) comme le principal opposant à la casse sociale, cela laisse songeur.

La très vocale FO n’attire les suffrages que d’un travailleur sur 25. Avec un tel soutien, son lider maximo Jean-Claude Mailly serait bien inspiré de baisser d’un ton.

Les rachitiques CFE-CGC et CFTC se situent à environ 1 sur 45. Une loupe permet de détecter UNSA et Solidaires autour du pour-cent.

Résultats des élections professionnelles dans les entreprises françaises entre 2011 et 2013 ramenés au total des chômeurs et des salariés du secteur privé

Le roi patronal encore plus nu que le roi syndical

Pour éviter soigneusement toute contestation, les organisations patronales françaises - MEDEF, CGPME, UPA - ne publient aucun chiffre vérifiable d’adhésion.

Leurs organisations - probablement issues des amours incestueuses entre raffineries et usines à gaz - semblent construites pour permettre à une bureaucratie de prospérer sans jamais rendre de comptes.

Des sondages réalisés par le ministère du travail peinent à établir des données acceptables.
Leurs résultats observés avec des lunettes très roses donneraient un taux d’adhésion autour de 40%. Un regard moins amène situe le score entre 10% et 20% avec de fortes disparités sectorielles.
Le plus étrange est que certaines entreprises sont simultanément membres de plusieurs organisations patronales. On n’est jamais trop prudent !

Les élections aux chambre de commerce et d’industrie (CCI) pourraient constituer une mesure de l’audience du MEDEF et de ses acolytes.
Les 17% de participation - 1 établissement employeur privé sur 6 - sont cohérents avec les adhésions.
Pour éviter d’exposer au grand jour la faible représentativité des syndicats patronaux, les candidats et les élus aux CCI restent discrets sur leur(s) appartenance(s) et aucune analyse post-électorale n’est effectuée.

Le ton péremptoire de Pierre Gattaz (MEDEF) est un rideau de fumée camouflant les maigres effectifs de chefs d'entreprise qui le soutiennent.

Participation aux dernières élections aux chambres de commerce et d'industrie (CCI) de 2010 ramenée au nombre d'établissements employeurs privés en France

Et dire que ce petit monde étriqué - syndical et patronal - est officiellement jugé « représentatif » et apte à signer des accords modifiant nos conditions professionnelles et personnelles de vie  ...

Démocratiquement et énerviquement votre

Références et compléments
Voir aussi la chronique « les syndicats derniers bastion du surréalisme ».
Je remercie les fidèles lecteurs qui, à l’issue de sa publication, m’ont incité à écrire celle-ci.

Les chiffres, arrondis pour faciliter leur compréhension, ont été obtenus en croisant et recoupant de multiples données et rapports de l’INSEE, de l’ACOSS, du ministère du travail, de Wikipedia et du réseau des CCI de France.
Seul le secteur privé a été analysé dans ce billet.

Qui aime bien, châtie et rigole bien !
L’auteur - réservoir ambulant de contradictions - adhère à un des fort peu représentatifs syndicats cités dans cette chronique statistique.

mardi 17 mars 2015

Les 30 glorieuses étaient-elles si glorieuses ?

Pour sortir de la mouise dans laquelle nous pataugeons, d'excellents esprits - l'impayable Eric Zemmour en tête - nous suggèrent de ressusciter les années 1960.

Je vous propose, fidèle aux traditions de ce blog, d'examiner cela de plus près.

Forte croissance et plein emploi

Les “30 glorieuses” - grosso modo de 1955 à 1975 - furent le siège d'une activité économique florissante.
La France et l'ouest de l'Europe, abondamment financés par les États-Unis, s'échinaient à se reconstruire puis à rattraper leurs libérateurs et modèles.
Chaque année, la richesse nationale française augmentait de 5% à 8%. Actuellement, nous sablons le champagne quand cet indicateur dépasse péniblement 1%.
Seul, 1 français sur 50 souhaitant travailler était au chômage, contre 1 sur 10 désormais.

Des frontières économiques ouvertes

Les traités de libre échange de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier) en 1952 puis de Rome en 1957 ont fait tomber les barrières douanières à l'ouest de l'Europe.
La constitution d'un vaste espace économique a procuré un grand coup de doping à une activité déjà soutenue.

Une époque calme

Les sixties n'étaient guère criminelles. Annuellement, 1 personne sur 75 était victime d'une agression, d'un vol ou d'un délit déclarés aux forces de l'ordre.
Ce ratio s'est dégradé à partir du début des années 1970. De 1980 à 2000, il a même atteint des pics à 1 personne sur 15.
Depuis une petite dizaine d'années, le taux de criminalité s'est stabilisé. Environ un français sur 20 est touché chaque année par la délinquance.

Un monde dangereux avec deux blocs face à face

La fin de la seconde guerre mondiale a accouché de deux superpuissances, USA et URSS, qui, rapidement, divisèrent l'Europe en deux zones d'influence séparées par l'imperméable rideau de fer.
Le dispendieux équilibre de la terreur nucléaire a, petit à petit, transformée la guerre froide en paix aussi peu chaleureuse.
Jusqu'au milieu des années 1970, le risque de conflit est resté maximal. Des milliers de chars, prêts à se fracasser, se faisaient face dans les plaines d'Europe centrale. La sympathique Armée Rouge n'était, comme le disait Charles de Gaulle, qu'à une étape du Tour de France de l'Alsace.
Le reste de la planète, qualifié de tiers monde, était sommé de s'aligner sur l'un ou l'autre camp et peinait à se développer.

Service militaire obligatoire et risque de guerre

La confrontation est-ouest reposait sur des appareils militaires pléthoriques nourris par la conscription.
La France, après avoir sacrifié sa jeunesse dans deux conflits mondiaux, n'a pas su lâcher assez vite son empire colonial. De 1954 à 1962, les appelés du contingent se sont battus et sont morts pour rien en Algérie.
Leurs successeurs, dont une part importante était stationnée en Allemagne, étaient incorporés dans des unités dont la mission était d'arrêter les forces soviétiques.

Forte immigration

Durant la décennie 1960, le nombre d'étrangers venant s'installer dans notre bel Hexagone était sensiblement identique à aujourd'hui, 200 000 chaque année.
Toutefois, la population totale était moindre, 45 millions de français contre 65 actuellement.
Aussi le taux d'immigration annuel était de sensiblement 1 pour 200, alors qu'il a diminué à 1 pour 325.

Les hommes aux hauts fourneaux, les femmes à la cuisine

L'éventail des emplois était largement peu qualifié.
Vers 1960, 1 actif sur 4 était toujours paysan, moins de 3% désormais.
1 sur 3 était ouvrier, principalement en usine, souvent avec des conditions de travail très physiques et des horaires autour de 45 heures hebdomadaires. Aujourd'hui, les ouvriers ne représentent plus qu'un actif sur 5, employés surtout dans l'artisanat et la logistique. Les usines ne font plus travailler directement qu'un français sur 20.
Enfin, 4 personnes sur 10 oeuvraient dans les services, avec des paies maigrichonnes. Ce secteur occupe désormais presque 85% d'entre nous.
À peine 1 personne sur 10 exerçait un métier requérant des études supérieures, 60% maintenant.
Grandes absentes des usines, moins de 4 femmes sur 10 avaient une activité hors de leur domicile, à comparer aux 85% actuels.

Baby boom

Cause ou conséquence, difficile à dire, mais le faible taux d'emploi des femmes s'accompagnait d'une très forte fertilité.
La natalité était presque une fois et demie plus dynamique qu'actuellement : 2.85 enfants par femme en 1960, 2 désormais.
Parallèlement, notre espérance de vie a gagné 11 ans, 82 ans contre 71.

Des mœurs surannées

Les libertés privées ou sexuelles et l'égalité entre hommes et femmes ont mis beaucoup de temps à s'imposer au niveau législatif :
  • Suppression de l'autorisation de l'époux pour permettre à une femme mariée de travailler ou d'ouvrir un compte en banque : 1965
  • Légalisation de la contraception : 1967
  • Suppression de la notion de chef de famille : 1970
  • Légalisation de l'avortement : 1974
  • Divorce par consentement mutuel : 1975
  • Dépénalisation de l'adultère : 1975
  • Dépénalisation de l'homosexualité : 1981
  • Gestion commune du foyer par les deux époux : 1985
Conséquence, il y avait annuellement, lors de la décennie 1960, 7 à 8 mariages pour 1 000 personnes. Ce ratio a chuté à moins de 4, malgré la forte augmentation des divorces qui, pourtant, mécaniquement, favorisent les remariages.

Rareté de l'information

Bien évidemment dans les sixties et seventies, il n'y avait ni internet, ni téléphone portable.
Un proverbe disait même que la moitié de la France attendait le téléphone et l'autre moitié la tonalité. En 1970, à l'issue d'un effort national, le ministre des “PTT” se vantait d'avoir atteint 10 millions d'abonnés au téléphone, fixe et hors de prix.
La première chaîne de télévision, en noir et blanc et aux mains exclusives de l'état, a vu le jour en 1949. Il faudra toutefois attendre la fin des années 1950 pour que sa couverture et son audience décollent.
La seconde chaîne de télévision est née en 1964. Son passage à la couleur débuta en 1967.
Le paysage radiophonique était nettement plus diversifié.
Les trois radios publiques - France Inter, France Culture, France Musique - faisaient face à une forte concurrence. Trois stations dites périphériques - elles émettaient hors de France pour échapper au monopole - bousculaient les voix officielles de l'état gaulliste.
Ces rebelles, dont le son grésillant ne pouvait être capté qu'en “grandes ondes”, étaient Radio Luxembourg devenue RTL, Europe n°1 qui diffusait depuis la Sarre et Radio Monte-Carlo, inaudible au nord de la Loire.

L'histoire, telle une médaille, possède deux faces, difficiles à séparer.

Glorieusement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
- L'évolution du taux de criminalité provient du blog Actualitix
- Les "30 glorieuses" est une expression due à Jean Fourastié

samedi 27 septembre 2014

Grève chez Air France : travailleurs vs consommateurs

Les pilotes d'Air France poursuivent une grève entamée depuis presque deux semaines.

Ces chevaliers du ciel ont un métier exaltant, une paie enviée par bien des ministres et une durée de travail apte à propulser Martine Aubry en extase.

La direction de l'entreprise, prenant prétexte de l'existence de quelques compagnies soit-disant low cost, souhaiterait que ses aviateurs travaillent plus pour gagner moins.
Comment dans ces conditions, ne pas résister de toutes ses forces à une telle régression ?

Toutefois, mon honnêteté foncière m'oblige à confesser que, de la même manière que je suis responsable du déclin des librairies, je trouble aussi la quiétude socio-professionnelle des amis de Mermoz.
Je prends beaucoup plus l'avion qu'il y a 20 ou 30 ans mais plus du tout aux mêmes conditions.

Mon employeur m'expédie régulièrement un peu partout sur la planète. Malheureusement, il y a une belle et grande lurette qu'il ne me paie plus la business class.
Pire même, il me force à comparer les prix des différentes alternatives et m'oblige à choisir la moins coûteuse. Aussi, ces derniers temps, j'ai plus volé avec des descendants de Manfred von Richthofen que de Georges Guynemer.

Étonnamment, quand je me déplace pour des motifs familiaux ou personnels, je pratique de la même façon, en écumant le web pour tenter d'y dégoter le meilleur compromis entre disponibilité, volume de bagages et prix.

L'époque, pas si lointaine, où l'agence Air France située place Victor Hugo à Grenoble était "le" lieu d'achat dans le Dauphiné de voyages aériens à prix quasi-fixes semble définitivement révolue.

Pour terminer cette chronique, j'aimerais soumettre quelques questions aux pilotes grévistes.

  • Êtes-vous l'heureux utilisateur d'un smartphone ou d'une tablette ?
  • Vous arrive-t-il de faire des achats en ligne ?
  • Succombez-vous, parfois, face à plusieurs options d'achat, à la tentation du plus bas prix ?
  • Téléchargez-vous, de temps à autres, musiques, films ou livres sans verser d'obole aux ayants droit ?
  • Avez-vous déjà investi dans des placements défiscalisés ?
  • Possédez-vous une voiture d’une marque autre que Citroën, Peugeot ou Renault ?
  • Râlez-vous quand les personnels de la SNCF ou du contrôle aérien cessent le travail ?
Je vous fiche mon billet - d'avion cloué au sol - que l'essentiel des occupants des cockpits d'Air France répond positivement aux questions ci-dessus.

Lorsque, durant notre temps libre, nous pratiquons la belle activité de consommateur, il nous est très difficile de ne pas tordre notre propre bras, celui des travailleurs et chômeurs que nous sommes tous.

Le jour où des vestes bleu marine à galons dorés seront présentes devant les usines et les bureaux qui ferment, je réviserai mon opinion sur le mouvement social des pilotes.

Mutationniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique “J’ai tué la librairie Arthaud de Grenoble”.

mardi 5 août 2014

Travailler une demi-journée par semaine, est-ce possible ?

De nombreux "écos" - comprenez écologistes et économistes - prônent que la décroissance est la seule issue à la crise à visages multiples contre laquelle nous nous débattons depuis une trop grande lurette.

La décrue de notre Produit Intérieur Brut aurait, à en croire ses thuriféraires, de multiples avantages : baisse des atteintes à l'environnement, moindre consommation des ressources naturelles, meilleure répartition d'un travail devenu plus utile et, cerise dans l'infusion, plus de temps libre.

Afin de donner un peu de consistance à ce dernier point, je me suis livré au petit calcul que voici.

Actuellement en France, 43 millions de personnes ont entre 15 et 65 ans, ce que le très officiel et onusien Bureau International du Travail considère comme l'intervalle d'âge normal pour travailler.
Deux gros tiers, 30 millions, ont effectivement un emploi. L'autre petit tiers, 13 millions, sont chômeurs, étudiants ou préfèrent ne pas exercer d'activité professionnelle.

Les heureux bénéficiaires d'un boulot étant censés y consacrer 35 heures par semaine, en moyenne sur l'ensemble de la population, la durée de travail s'établit donc à 24 heures hebdomadaires.
La semaine de 3 jours est déjà une réalité statistique, à défaut d'être entrée pleinement dans les mœurs.

La décroissance suppose que, petit à petit, nous nous débarrassions du superflu et de l'ostentatoire qui polluent notre quotidien. Un mode de vie plus frugal nous serait bénéfique et permettrait de moins bosser.

Afin de déterminer quelques ordres de grandeur, j'ai choisi, un peu arbitrairement, de viser le niveau de la fin du dix-neuvième siècle.
En effet, sensiblement à partir de 1870, les français de toutes conditions ont mangé régulièrement à leur faim.
Pour ce faire, à l'époque, deux tiers des travailleurs étaient des paysans qui effectuaient, toute l'année, des semaines de 60 heures de labeur.
Désormais, l'ensemble de la filière agricole, au sens très large, n'emploie plus qu'un actif sur douze, 2.4 millions de personnes.
Si ce travail des champs et de la terre était réparti sur la totalité de la population susceptible de travailler, 2 heures par semaine et par personne suffiraient pour nourrir la France.

Pour obtenir la production industrielle, tertiaire et administrative de 1870, grosso modo, là encore, avec nos techniques actuelles, 2 heures hebdomadaires par adulte feraient l'affaire.

À condition de mobiliser de fortes doses de bonne volonté, de civisme et d'organisation collective, nous pourrions donc ne turbiner qu'une demi-journée par semaine, profiter grandement de la vie tout en mangeant sainement et en ayant le mode de vie de mes arrière-grands parents.

Avant de vous quitter, trois petits détails que j'ai failli omettre.

En 1870, l'espérance de vie à la naissance était de 45 ans, elle dépasse aujourd'hui 80 printemps.

À cette date, j'aurais rédigé cette chronique un dimanche après-midi au cœur d'une campagne française et non un mardi d'août en Tunisie. Voyages et vacances étaient le privilège d'une infime élite rentière.
De surcroît, j'aurais eu très peu voire pas de livres à ma disposition ainsi qu'une malchance sur trois de ne pas savoir lire et écrire.
Tout cela n'aurait guère eu d'importance car le télégraphe Morse, summum de la technicité, était alors le seul moyen de télécommunication existant. Personne n'aurait eu connaissance de cet hypothétique billet.
Décroissantiquement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage aborde ce thème d'une autre façon.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Bistrots et curés professions sinistrées"
"Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
- Les données de base qui ont permis d'obtenir les chiffres indiqués dans cette chronique proviennent de l'INSEE et de Wikipedia

samedi 7 juin 2014

Pneus, ballons ronds et corruptions

Ce matin, alors que j’achetais mes cinq fruits et légumes quotidiens, un client se plaignait auprès du vendeur du prix exorbitant des pêches tarifées à 3 €/kg.
Il jeta finalement son dévolu sur des pommes, sensiblement au même prix, au prétexte qu’il en mangeait plusieurs par jour à son bureau.

Continuant à deviser avec le commerçant, qu’il avait l’air de bien connaître, il s’exclama “au fait, je ne t’ai pas dit, je vais aller au Brésil assister à la finale de la coupe du monde ! C’est *** qui m’offre le voyage et le billet tous frais payés !”.

*** est une marque très connue de pneumatiques, au nom fleurant bon la géographie et la climatologie, qui sponsorise la FIFA, Fédération Internationale de Football Association, modèle indépassable de probité et candidate au Prix Nobel de la Paix.

Apparemment, si j’en juge par la suite de la conversation captée chez le primeur, le manufacturier “remercie” ses meilleurs clients en leur faisant cadeau de séjours luxueux axés sur les grands événements footballistiques.
Vu les tarifs des avions, des hôtels et des stades lors de la grand-messe du ballon rond, cette action de grâce coûte plusieurs milliers d’euros par invité. Pas exactement du mécénat humanitaire ou un clin d’oeil en forme de T-shirt ou de porte-clef publicitaire ...

Ce genre de pratique “commerciale” n’est pas rare et survient à toutes les échelles.
Ainsi, beaucoup d'équipes sportives professionnelles proposent des loges ou des salons aux entreprises pour, parait-il, les aider dans leurs relations publiques.

Ces libéralités sont, au sens strict, de la corruption puisqu'elles “faussent par de dons ou des promesses, l’exercice d’un pouvoir”.
Sur un mode privé et diffus, ce sont les mêmes mécanismes insidieux que ceux visant à obtenir un droit à construire, le retrait d’une contravention routière ou la concession d’un service public.

Je termine en rappelant que, très peu de temps en arrière, *** a fermé une de ses usines historiques dans la vallée de l'Oise en licenciant la totalité de son personnel …

Les largesses des marchands de pneus et des frappeurs de ballons me gonflent !

Toutefois, en échange d'un ou deux billets d'avion aller-retour Lyon-Tunis, je suis disposé à taire mon ire du football, à soustraire cette chronique à son audience internationale et à la remplacer par un panégyrique du caoutchouc, de la carcasse radiale et de Michel Platini.

Pneumo-corruptiquement votre

samedi 3 mai 2014

Tunisie : est-ce sensé de recenser ?

Ces derniers temps, villes et villages de Tunisie sont sillonnés par des voitures de location arborant fièrement sur leur carrosserie le millésime de l'année en cours. Les distraits peuvent ainsi se rappeler plusieurs fois par jour que nous sommes en 2014.

En y regardant de plus près, il s'agit des véhicules mobilisés pour les personnes effectuant pour le compte de Statistiques de Tunisie le recensement national.

Alors que la machine économique et sociale tunisienne peine à tourner à plein régime et sans hoquets, que l'état souffre d'un déficit abyssal et que la balance des paiements tangue, l'administration du pays du jasmin semble espérer que cette massive opération de comptage provoque un choc de croissance.

Inventorier les chômeurs serait-il un substitut à la création d'emplois ? Dénombrer les logements un succédané de construction ? Décompter les enfants une nouvelle méthode de contrôle des naissances ?

Tout cela n'est pas sans rappeler l'évanescente inversion de la courbe du chômage chère à François Hollande.
Les statistiques sont une manière efficace d'appréhender la réalité, ce blog s'en fait souvent l'écho.
Toutefois, remplacer l'initiative concrète par le fétichisme des chiffres ressemble fort à un symptôme d'action publique déficiente.

Heureux loueurs de voiture tunisiens !

Eco-tunisiquement votre

dimanche 12 janvier 2014

Le pacte de responsabilité de François Hollande peut-il réussir ?

Blood, toil, tears and sweat
Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur
Winston Churchill - 13 mai 1940
Le soir de la Saint Sylvestre, François Hollande a profité que les français, occupés par la préparation de leur réveillon, ne l'écoutaient pas pour annoncer, subrepticement, un "pacte de responsabilité" avec les entreprises : une baisse de charges en échange d'un surcroît d'embauches.

Cette proposition a-t-elle une chance d'abaisser le chômage ?
Quels sont les montants pour une réforme efficace ?
L'annonce du MEDEF de 100 milliards d'allègements contre 1 million d'emplois est-elle crédible ?
Essayons de répondre à ces questions en raisonnant sur les ordres de grandeur.


Combien de français au chômage et en emploi ?

Une petite moitié de la population, sensiblement 30 millions de personnes, est en âge de travailler et le souhaite.
Malheureusement, 1 français dit "actif" sur 10, soit un total avoisinant 3 millions, ne réussit pas à décrocher un emploi et est frappé par le chômage.
Les personnes au travail se répartissent en :
. 16 millions de salariés - légèrement plus d'un actif sur 2 - sont employés par des entreprises privées,
. 6 millions - 1 actif sur 5 - sont agents de l'état et des collectivités publiques,
. 4 millions de personnes - un peu moins d'un actif sur 7 - exercent une profession libérale ou un travail individuel,
. un petit million de français - 1 actif sur 30 - est embauché par des associations.

Emploi et chômage en France

Quels sont les secteurs susceptibles de créer des emplois ?

Le secteur public, impécunieux et endetté, n'est plus en capacité d'augmenter ses effectifs. Une diminution est même probable, voire souhaitable.

Les activités libérales sont peu sensibles au coût du travail et modérément propices au développement. Elles recèlent donc peu de gisements d'emplois.

Seules les activités marchandes, entreprises et une partie des associations, sont en mesure de générer des embauches.


Quelle devrait être l'ampleur d'une baisse du chômage qui changerait la donne ?

La France étant engluée dans le chômage de masse depuis le premier choc pétrolier de 1973, une baisse conséquente des demandeurs d'emplois est indispensable pour redonner moral et confiance à la majorité d'entre nous et mettre notre machine économique en marche avant toute.
Quelques pourcents d'inscrits de moins à Pole Emploi ne seraient guère perceptibles et passeraient pour des élucubrations statistiques ou politiciennes.

À l'inverse, un gouvernement qui réussirait à diminuer d'au moins un tiers le nombre de chômeurs verrait, à l'instar d'Angela Merkel, son avenir électoral assuré.
Un million d'emplois en une période de 2 ou 3 ans parait être un minimum pour créer un déclic.
Obtenir ce résultat suppose donc que les entreprises accroissent leurs effectifs d'un seizième, 6%


Quelle est la part des cotisations sociales dans les coûts des entreprises ?

Pour répondre à cette question, nous allons nous focaliser sur les petites et moyennes entreprises, les fameuses PME à moins de 250 personnes.
En effet, même si ces sociétés ne représentent qu'un tiers de l'emploi salarié, leur fonctionnement n'est pas si différent de celui des plus grosses entreprises.
Ces dernières sont presque toutes organisées en établissement ou "centres de profit" dont la taille est limitée et dont les responsables bénéficient d'une forte autonomie de décision. Les embauches, in fine, se décident plus sur "le terrain" "qu'en haut".

Une PME moyenne emploie sensiblement 30 personnes et le total de ses ventes annuelles avoisine 6 millions d'euros.

Ce chiffre d'affaire se répartit en 4 grandes masses.
La plus importante - deux tiers des ventes, 4 millions d'euros par an - sont les achats effectués par l'entreprise.
Vient ensuite la rémunération nette des salariés, un gros sixième du chiffre d'affaire, 900 000 €.
Les cotisations sociales, celles des employeurs additionnées à celles des employés, s'élèvent à 600 000 €, un dixième des ventes.
Enfin, la marge, dite brute, ferme la marche avec 500 000 €, 8% du chiffre d'affaire. Cet "excédent d'exploitation" finance à la fois les investissements, l'impôt sur les sociétés et la rémunération des actionnaires.

Décomposition simplifiée du chiffre d'affaire d'une PME moyenne française

Comment provoquer un changement de comportement des entreprises ?

En économie, l'homéopathie fonctionne rarement.
Les évolutions de prix ou de coûts doivent être substantielles pour modifier les comportements, que ce soit de la part des individus ou des entreprises. Qui se rendrait à des soldes affichant un rabais de 2% ?

Afin de nous mettre les idées au clair, je vous vous propose d'évaluer les conséquences d'une baisse psychologique de l'ensemble des coûts des entreprise de l'ordre de 10%.
Une telle valeur commencerait à être suffisamment importante pour amener les différents "acteurs" à réviser leurs schémas de pensée.
Une diminution notablement plus faible serait noyée dans la gestion courante et n'aurait que peu d'effets.

En moyenne et à la grosse, cette hypothétique baisse de 10% des coûts totaux produirait, à mon avis, 3 effets.
Tout d'abord, environ une moitié, soit 5%, serait consacrée à une baisse des prix de vente afin d'augmenter les volumes vendus. Moins diminuer les prix ne stimulerait guère l'activité.
Ensuite, un quart, c'est à dire 2.5%, irait à l'amélioration des marges, pour investir plus et mieux rémunérer les actionnaires.
Enfin, le dernier quart, toujours 2.5%, serait destiné aux salariés, soit sous forme d'augmentation de salaire, soit sous forme d'embauches pour préparer l'avenir.

Avec de telles hypothèses, les entreprises embaucheraient pour des montants de masse salariale compris entre 0.5% (version raisonnablement pessimiste) et 3% (version très optimiste) de leurs coûts totaux, c'est à dire entre 3% et 20% de leurs effectifs, autrement dit entre 500 000 et 3 millions de nouveaux emplois.
Un tel changement aurait enfin des effets perceptibles sur le chômage.


De combien faudrait-il abaisser les cotisations sociales pour provoquer cette vague notable d'embauches ?

Si nous reprenons notre PME type, ses coûts annuels sont de 5.5 millions d'euros.
Une baisse de de 10% suppose d'être capable de générer 550 000 € d'économies.

En conservant nos hypothèses, les achats de cette entreprise seraient diminués de 5% car, en moyenne, ses fournisseurs baisseraient aussi leurs prix. 200 000 € seraient ainsi sauvegardés.

À moins d'envisager un recul des salaires nets, les 350 000 € restants ne peuvent venir que d'une baisse des cotisations sociales employeurs et employés qui s'élèvent actuellement à 600 000 €.

Cela signifie que plus de la moitié des cotisations sociales devraient être financées différemment !
Au niveau national, une fois agrégées toutes les entreprises, on obtient une somme de l'ordre de 200 à 250 milliards (et pas millions) d'euros, plus du double des 100 milliards clamés et réclamés par l'impayable MEDEF.


Est-il possible de diviser par 2 les cotisations sociales ?

Si les montants économisés sur les cotisations sociales sont transférés en masse sur les impôts, les effets sur l'emploi seront faibles car les baisses de prix seront gommées par une baisse du revenu disponible.
Cet effet nocif peut être atténué en taxant plus les importations que la production nationale. C'est la justification des hausses de TVA, naguère baptisées sociales et désormais compétitivité.
Les importations représentant un quart l'ensemble de nos achats, les taxes sur la consommation pourraient être élevées d'une cinquantaine de milliards. C'est à dire une TVA à 24% au lieu de 20% ainsi que 10 à 20 centimes additionnels de taxe sur les carburants.
De telles décisions seraient très impopulaires mais sont probablement inévitables.

La baisse du chômage attendue serait aussi une source d'économie.
L'indemnisation des demandeurs d'emplois coûte annuellement de l'ordre de 100 milliards. Une baisse d'un tiers économiserait 30 milliards.

Pour que ce gigantesque big bang économique soit vraiment efficace, les 120 milliards restant à trouver doivent impérativement provenir d'une réduction des coûts des l'état, des collectivités locales et de la sécurité sociale, soit 12% de leurs dépenses actuelles, 1 € sur 8.
Cela représente des efforts conséquents mais pas insurmontables. Beaucoup d'entreprises mais aussi de familles réussissent à franchir, certes dans l'effort et la douleur, des caps encore plus difficiles.
Cela suppose un leadership churchillien, un cap très net avec des priorités claires et peu nombreuses, une communication soignée et transparente, un appel à l'intelligence et à la responsabilité de tous ainsi que beaucoup de patience et de courage.


Peut-on envisager des mesures d'accompagnement qui allégeraient la facture ?

Comme expliqué plus haut, les seuls vrais gisements d'emplois sont dans les entreprises.
Simplifier leur vie et diminuer les contraintes qui pèsent sur elles aurait le double effet d'améliorer leur fonctionnement et de diminuer les coûts étatiques.
De même, une simplification du droit du travail, qui ne protège les salariés qu'en apparence, serait nécessaire. Trop de droit tue le droit !

Le financement des entreprises est aussi un verrou très important. Moins l'état aura besoin de s'endetter, plus nombreux et bon marché seront les capitaux disponibles pour le secteur marchand.

Une représentation réellement démocratique des employeurs et des salariés est hautement souhaitable afin que les bureaucraties ultra-conservatrices patronales et syndicales ne puisse plus verrouiller l'innovation sociale.
Il y a beaucoup plus d'intelligence chez les dirigeants d'entreprises et leur personnel que chez leurs représentants autoproclamés.
Les pseudos "partenaires sociaux" ne devraient pas non plus gérer la protection sociale et la formation professionnelle. Ces domaines sont essentiels pour la cohésion nationale et ne peuvent rester la chasse gardée d'organisations ne rendant aucun compte. Il est notamment urgent de permettre chacun d'entre nous de rester ou de redevenir employable.

Beaucoup d'explications et de pédagogie politiques sont indispensables. Notamment, parce que dans la phase transitoire les salaires, hélas, devront rester contenus afin que le chômage baisse vraiment.
Les "insiders", surtout ceux des classes moyennes et supérieures dont je fait partie, devront faire preuve de civisme social afin que les "outsiders" puissent trouver la place qui leur est trop souvent refusée.

Enfin, quelques mesures fiscales incitant, voire forçant, la remise dans le circuit économique de l'épargne de très longue durée pourraient apporter un petit coup de fouet bienvenu.
Par exemple, une exemption fiscale des donations faibles et fréquentes adossée à une augmentation significative des droits de succession. Encore un changement peu populaire ...


En conclusion, soyons attentifs au chiffrage des annonces politiques !

Les détails du "pacte de responsabilité" que François Hollande devrait dévoiler dans les jours à venir permettront de déterminer si le locataire de l'Élysée ressemble plus à Winston Churchill qu'à Jacques Chirac.

Les propositions présidentielles ne seront véritablement un programme de sortie de crise que si les allègements de charges dépassent 150 milliards d'euros et les économies de dépenses publiques 100 milliards.

À défaut, une de fois de plus, nos élus nous aurons abreuvés de mesurettes.

Pactico-churchilliquement votre

Post Scriptum du 14 janvier 2014 à 19 heures
Voici les principales annonces étayées de François Hollande lors de sa conférence de presse :
- 35 milliards de baisse de charges pour les entreprises étalées sur 3 ans, à comparer aux 200 évoqués ci-dessus.
- 0.6 milliards d'économies en pourchassant les fraudes à la sécurité sociale, il faudrait en réaliser 200 fois plus.
- Quelques menues augmentations de dépenses publiques non chiffrées : emplois aidés, rémunération des enseignants.

Winston Churchill peut dormir en paix, le président français reste inspiré par le mollasson Jacques Chirac.

Références et compléments
- Toutes les données économiques, arrondies pour plus de lisibilité, proviennent de l'INSEE.
- Ma gratitude à Arezki pour m'avoir activement incité à lire les mémoires de Winston Churchill.
 

lundi 28 octobre 2013

La France de 1945 ressemblait plus à celle de Louis-Philippe qu'à celle de François Hollande

C'est un euphémisme de dire que, sous les coups de boutoir de la "crise d'une ampleur inégalée", les français sont pour le moins déboussolés.
Afin de tenter de nous redonner sens et espérance, de nombreuses voix nous proposent de revenir aux méthodes ayant réussi dans les années 1930 et 1940.
Certains veulent ressusciter Franklin Delano Roosevelt ou Léon Blum. D'autres encore, à l'instar de l'indigné et regretté Stéphane Hessel, proposent de revivifier les riches heures de la Résistance et de la Libération.
Pourtant la société de 2013 n'a plus rien de commun avec celle de 1945. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les façons de vivre des français se rapprochaient plus de celles du règne de Louis-Philippe que des nôtres.
Jugez sur pièces.

Le niveau de vie à fin des années 1940 était 5 fois plus bas qu'aujourd'hui, à mi-chemin entre l'Algérie du sub-claquant Bouteflika et la Tunisie post-révolutionnaire. Il atteignait un peu moins de 5 000 € actuels par an et par français contre 22 500 € désormais.

Par contre, peu de temps après la Libération, le chômage ne touchait qu'un actif sur 50 alors qu'aujourd'hui il culmine à presque 1 français sur 9.
A cette époque, agriculture, industrie et tertiaire assuraient chacun un tiers des emplois. Dorénavant, 3 français sur 4 opèrent dans les services et à peine 1 sur 25 travaille encore la terre.

La population française était en 1945 de 40 millions d'habitants, sensiblement la même valeur qu'en 1900.
Depuis, elle a augmenté régulièrement de 350 000 personnes chaque année, pour atteindre 65 millions. La croissance démographique a été plus forte de la seconde guerre mondiale à aujourd'hui que de 1700 à 1950.
Une des raisons de cette envolée est que la France actuelle est nettement moins pressée de rejoindre le cimetière que celle de la IVème république.
Malgré la fin des hostilités, entre 1945 et 1950, une personne sur 50 passait l'arme à gauche tous les ans contre une sur 115 dorénavant.
Pire, un enfant sur 15 mourrait en bas age. En 2012, ce taux est passé  à moins de 1 nourrisson sur 300.
Notons, toutefois, que la natalité n'a guère changé avec, grosso modo, une moyenne de 2 enfants par femme et une naissance annuelle pour 75 habitants.
Par voie de conséquence, la France des années 1940 était beaucoup plus jeune qu'aujourd'hui. Une personne sur 3 avait moins de 20 printemps et seulement 1 sur 5 plus de 60 balais. Désormais, moins d'un français sur 4 est jeune alors que les tempes d'un tiers de la population sont argentées.

Après le second conflit mondial, le couple marié ad vitam eternam pour le meilleur et pour le pire restait la norme.
Annuellement, 1 français sur 50 se mariait, à peine 1 sur 450 divorçait et seulement 1 enfant sur 20 naissait en dehors des liens sacrés reconnus par monsieur le maire et monsieur le curé. Moins d'un couple sur 60 vivait dans le pêché.
Les mariages ne concernent plus en 2013 qu'une personne sur 250 alors que les divorces touchent un français sur 130. Un ménage sur 5, dans lesquels naissent près de 6 bébés sur 10, n'éprouve plus le besoin de légaliser son union.

Le patriarcat et les respect des soi-disant bonnes mœurs étaient la règle séculaire.
Même si la Résistance s'empressa de donner le droit de vote aux femmes aussitôt le territoire national débarrassé des nazis, de nombreuses évolutions législatives se firent attendre :
- 1965 pour qu'une femme puisse travailler sans l'autorisation de son mari,
- 1967 pour la pilule contraceptive,
- 1970 pour que le père ne soit plus l'unique chef de famille,
- 1975 pour l'avortement, le divorce par consentement mutuel et la suppression du délit pénal d'adultère,
- 1981 pour abroger la surpénalisation de l'homosexualité,
- 1985 pour l'égalité des époux dans la gestion des biens de la famille et des enfants.

Malgré l'offensive laïque conduite par Émile Combes et Jules Ferry au détour du XXème siècle, l'immense majorité de la France était, en 1945, toujours d'obédience catholique. Deux petits tiers de la population se rendaient hebdomadairement à la messe, contre un vingt-cinquième désormais.
En 2013, les français se répartissent sensiblement à part égales entre croyants, non religieux et athées.

Les 26 journaux quotidiens nés à la Libération tiraient 1 exemplaire pour 9 français. Six chaines de radio complétaient ce paysage médiatique. La télévision a fait son apparition en 1949 et s'est généralisée dans les années 1960.
Aujourd'hui, internet et une profusion de chaines radio & TV ont supplanté la presse papier moribonde qui ne compte plus que 8 titres nationaux diffusant 5 fois moins qu'en 1945.

Cause ou conséquence de ces multiples évolutions, la consommation de vins et spiritueux s'est écroulée. Vers 1945, chaque adulte ingurgitait l'équivalent d'un litre d'alcool pur tous les 13 jours.
En 2013, le même français moyen met plus d'un mois à s'envoyer un litron d'éthanol derrière son absence de cravate.

Statistico-optimistiquement votre

Références et compléments
Voir aussi sur des thèmes proches les chroniques :
- Généalogie de la croissance
- Mariage pour tous, pour beaucoup ou pour quelques uns ?
Les religions, combien de divisions ? Statistiques de la foi
- Hommages de Hollande au sujet du tropisme du regretté Jules Ferry

Les statistiques citées dans cet article proviennent essentiellement de l'INSEE, de l'INED, de Wikipedia et de Google.

lundi 26 août 2013

4 semaines au cœur de la Tunisie morose

Depuis plus de trente ans, je séjourne régulièrement en Tunisie, où, au fil du temps, j'ai le plaisir et la chance d'avoir tissé un vaste réseau de relations familiales et amicales.
Je viens de passer 4 semaines à Kelibia, ville côtière de 45 000 habitants à 100 km à l'est de Tunis. Voici ce que j'y ai vu et entendu.

Extérieurement la crise n'est pas visible
Au premier abord, la Tunisie de l'été 2013 ne semble pas différer de celle des deux années précédentes.
Les routes restent bondées, avec la même anarchie circulatoire. La police et la garde nationale y ont même fait leur réapparition, postées depuis 20 ans invariablement aux mêmes points de contrôle et aux mêmes horaires.
Les commerçants et marchés sont normalement achalandés et les trottoirs envahis par les étals des vendeurs ambulants.
Les constructions neuves continuent de proliférer.
Les services publics stagnent dans un état minimal, voire sub-minimal. Le ramassage des ordures et le nettoyage de la voirie laissent plus qu'à désirer, l'éclairage des rues est aléatoire et les nids de poules en constante expansion.
Toutefois, à Kelibia, perception, guichets administratifs de la mairie, eau et électricité fonctionnent normalement.

Les difficultés économiques sont ressenties par chacun
Toute les personnes avec lesquelles j'ai échangé, sans exception, une fois expédiées les salutations d'usage, abordent immédiatement et spontanément leurs soucis quotidiens : "la Tunisie ne va pas bien", "la vie est devenue difficile", "tout est cher, très cher", "il y a beaucoup de chômage" ...
L'inquiétude et la résignation sont réelles et partagées, à un niveau que je n'ai jamais connu.

La politique déchaîne les passions
En famille ou entre amis, les discussions politiques surviennent à tout moment. Le ton monte très vite et la passion prend rapidement le pas sur l'argumentation. Les déchirures familiales ou amicales ne sont jamais très loin.
Deux camps, peu conciliables à court terme, se font face.

D'un côté, minoritaires mais déterminés, les partisans d'Ennadha, le parti islamiste actuellement au pouvoir, clament la légitimité de leur gouvernement et de leur majorité parlementaire, revendiquent le droit à l'apprentissage du pouvoir et se disent victimes d'un complot anti-islam.
Leur ressentiment vis à vis des autres composantes politiques est important. D'après les sympathisants nadhaouis, mauvaise santé économique, assassinats politiques et terrorisme sont exclusivement imputables aux tenants de l'ancien système, à l'opposition qui en serait le prolongement et à des intérêts étrangers peu définis.
Les événements égyptiens ont plongé les islamistes convaincus dans un profond malaise, mélangeant inquiétude, frustration et indignation.

Sur le bord opposé, la grande majorité des personnes que j'ai croisé exècre, le mot n'est pas trop fort, Ennadha.
Une partie non négligeable de la base sociologique des islamistes souhaite désormais leur départ, voire même leur élimination.
L'érosion de la popularité des vainqueurs des élections est spectaculaire. Plusieurs de mes connaissances qui ont probablement voté en octobre 2011 pour Ennadha refusent désormais d'indiquer leur vote ou clament qu'ils se sont abstenus.
Les reproches envers la majorité actuelle sont sévères et souvent haineux. Bêtise et incompétence sont les plus fréquents, mais aussi malhonnêteté ainsi que soutien aux salafistes et au terrorisme.
Certains appellent ouvertement à un retour provisoire de la dictature, le temps "d'être débarrassé de Ennadha". Une minorité significative de mon entourage a même accueilli avec une satisfaction non dissimulée la répression sanglante en Égypte.
Le remplacement du gouvernement actuel par une équipe de technocrates apolitiques est réclamée par les adversaires des islamistes. Aux dires des plus convaincus, cette formule est la seule pour sortir le pays de l'ornière. Peu formulent des suggestions sur les mesures sécuritaires, économiques et sociales que devrait prendre cet hypothétique gouvernement de salut national.
Toutefois de nombreux opposants partagent un unique point commun avec les islamistes : la croyance dans des interventions de pays étrangers.

Les manifestations n'attirent pas les foules
Cet échauffement verbal débouche sur peu d'actions concrètes. La quasi-totalité de mes relations, quelle que soit leur opinion, est plus spectatrice qu'actrice de la crise en cours.
A Kelibia, fin juillet et début août, l'opposition a réuni trois à quatre fois 100 à 150 personnes devant la délégation, l'équivalent de la sous-préfecture. Ennadha a mobilisé une fois un groupe de taille comparable.
Le 17 août, 200 à 300 barbus salafistes, venus de toute la région, ont assisté à un meeting devant le marché.
Vendredi 23 août, une manifestation débonnaire d'une centaine d'opposants a fait mine de chasser le délégué, pendant qu'une contre-manifestation de même ampleur soutenait le haut fonctionnaire. Sur le trottoir d'en face, le nombre de personnes attablées aux terrasse des cafés excédait celui des manifestants.

Autre signe de la désaffection des tunisiens pour la politique active, les "plateaux télé" où les politiciens de tout poil pérorent ne font plus recette. Les vainqueurs du zapping de l'été sont les feuilletons à l'eau de rose, les séries comiques et les caméras cachées trash.

Les jeunes grands absents de la crise actuelle
Seule une très faible minorité des moins de trente ans que je fréquente s'intéresse et participe aux discussions politiques. Interrogés sur les raisons de ce retrait, la plupart répondent désabusés "tous nuls".
De nombreux diplômés sont perplexes et découragés face à un marché du travail saturé.
Coincés entre un chômage massif et des familles très prégnantes dont ils ne peuvent, voire ne souhaitent, s'émanciper, la plupart se réfugient dans une sorte de maladie de langueur. Facebook et jeux vidéos sont leurs exutoires.
Presque tous rêvent de partir, bien peu s'organisent pour passer à l'acte.

L'inquiétude sourde plombe l'ambiance nocturne
Signe des temps, une fois le ramadan et les fêtes de l'Aïd terminés, les rues de Kelibia, ordinairement très animées en été jusque tard dans la nuit, sont devenues presque vides après 22H30.
Boutiques et cafés ferment une à trois heures plus précocement que naguère.
Deux ans et demi après sa révolution, la Tunisie est devenue bien morose.

Plus que jamais tunisiquement votre. Tahia Tounes !

vendredi 16 août 2013

Made in France : où sont vraiment les emplois ?

Le débat sur les produits "Made in France" est revenu à la une de l'actualité.
Une étude très fouillée évalue le surcoût d'achat de produits exclusivement bleus-blancs-rouges à 100 à 300 € supplémentaires par mois et par ménage français.
Cette discussion, motivée par le besoin criant de résorber notre chômage massif, est une mauvaise réponse à la bonne question combien y a-t-il d'emplois locaux dans tel ou tel produit ou service ?

Pour essayer de décortiquer les mécanismes de ce sujet complexe, je vous propose de prendre l'exemple de deux friteuses électriques.

Le premier de ces appareils est un modèle basique, vendu à prix cassé, sous marque distributeur, exclusivement en grandes surfaces.
Il arbore fièrement sur son emballage la mention "fabriqué en France" et un magnifique drapeau qui n'aurait pas déplu à Rouget de Lille.

En pratique, il s'agit d'une conception vieille de plus 20 ans, dont les brevets appartiennent désormais au domaine public et dont une partie des pièces a été contretypée.

L'ensemble des composants sont fabriqués en Chine où les salaires sont très bas et la protection sociale microscopique.
Histoire d'améliorer un peu plus les coûts par une réduction des frais de transport et de douane, seul l'assemblage final est réalisé dans l'Hexagone, au cœur d'un département rural, dans une petite usine raisonnablement automatisée avec des équipements asiatiques, employant une cinquantaine de personnes, essentiellement au SMIC, souvent à temps partiel "flexible".

La commercialisation est réduite à son minimum, un vendeur suffit à suivre les centrales d'achat de la grande distribution qui sont livrées par palettes complètes.

La seconde friteuse est mise en vente, par une marque renommée, simultanément en grandes surfaces, en boutiques spécialisées, sur des sites internet et même dans trois magasins dits d'usine.
Bien entendu, les prix diffèrent dans chaque canal. Pour éviter la "cannibalisation", des modèles légèrement dissemblables sont proposés à chaque type de revendeur.

Cet appareil est unique en son genre grâce à plusieurs innovations réduisant la teneur en huile, améliorant les qualités gustatives et facilitant le nettoyage. La marque a mis aussi un soin particulier au design.
La promotion de la marque, de ses produits et de ses nouveautés est l'objet d'une stratégie marketing élaborée qui s'appuie sur des campagnes structurées de communication et de publicité ainsi que sur plusieurs groupes de vendeurs.
Le résultat de cet effort de R&D et de marketing est un prix de vente nettement supérieur aux friteuses standards, de l'ordre de 3 fois plus élevé.

Pour développer et promouvoir mondialement ses produits de petit électroménager, la marque emploie en France une équipe complète de techniciens, de designers, de marketeurs et de communiquants.

La friteuse comporte, en plus des éléments habituels, des composants électroniques et même un petit logiciel embarqué destiné à réguler la cuisson.
L'essentiel de la fabrication est réalisé en Europe centrale où les coûts salariaux sont à mi-chemin entre ceux de l'Asie et ceux de l'Europe de l'ouest.
Toutefois deux pièces très techniques sont produites en France.
Les machines nécessaires à la fabrication proviennent presque toutes d'entreprises allemandes.
Les composants électroniques sont, comme il se doit, asiatiques, mais achetés à un distributeur français ayant des succursales dans toute l'Europe.
Le logiciel a été sous-traité à une société spécialisée qui a utilisé un chef de projet français et des programmeurs indiens.

Le décor étant planté, place aux chiffres !

La première friteuse a incontestablement une plus grande part de sa fabrication en France, un peu plus du quart de son prix de revient industriel contre 10% pour le second modèle.
Je laisse le soin au lecteur de décider si un produit dont les trois quarts de la valeur industrielle n'est pas hexagonale mérite son emblème tricolore.

Répartition des fabrications en et hors France dans le prix de revient industriel des 2 friteuses
Toutefois, l'industrie se distingue de l'artisanat par une part minoritaire de la fabrication dans le prix de vente final.
Ainsi, pour nos friteuses, la production représente moins du tiers du prix de vente de la version low cost et un cinquième de l'autre.
Marketing et R&D, commercialisation, impôts et taxes, sans oublier les profits rémunérant les actionnaires prédominent sur les usines.

Répartition des différents types de coûts dans le prix de vente des 2 friteuses
Les activités non industrielles sont beaucoup moins délocalisables, et en pratique moins délocalisées, que la production.
Dans notre exemple, trois quarts des coûts hors fabrication de la friteuse n°1 et 80% de ceux de la n°2 se situent en France.
Aussi, malgré très peu de production dans l'Hexagone, 67% des emplois générés par la friteuse de marque sont français, contre seulement 61% pour sa concurrente non badgée.

Répartition géographique en pourcentage de coûts totaux des 2 friteuses
Mieux même, compte tenu de l'importante différence de prix de vente, la seconde friteuse a fait travailler trois plus de personnes en France que sa consœur meilleur marché.
Le véritable "Made in France", ou plutôt "With jobs in France", n'est guère visible et ne se pare pas toujours de tricolore !

Répartition géographique en valeur de coûts totaux des 2 friteuses
La résorption du chômage ne passera pas exclusivement par le travail en usine mais aussi, voire surtout, par le développement d'emplois à forte valeur ajoutée, ceux que Robert Reich désignait, il y a plus de 20 ans, comme les "manipulateurs de symboles".
Fort heureusement, les recettes sont identiques pour favoriser les deux types de jobs : baisse des cotisations sociales grevant les salaires, éducation efficace et simplification des réglementations corporatistes freinant l'émergence de nouvelles activités.

Mondialement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?" à propos des barrières corporatistes et "Tout savoir sur les impôts et taxes en France" au sujet des cotisations sociales pesant sur les salaires.
- "Made in France" signifie "fabriqué en France", "With jobs in France" veut dire "avec des emplois en France".
- Cet exemple des deux friteuses a été concocté par mes soins en regroupant mon expérience professionnelle dans l'industrie avec des ordres de grandeur publiés dans l'ouvrage de Daniel Cohen "La mondialisation et ses ennemis" (Éditions Hachette, 2005) et dans mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" (Éditions Eyrolles, 2011).
Je n'ai pas tenu compte des machines et des stocks dans les valeurs chiffrées. Ça épaissit encore plus la soupe et ne change pas radicalement les ordres de grandeurs pour ce type de produits.
- L'étude de l'institut CEPII "(Not) Made in France" publiée en juin 2013.
- Robert Reich a publié son livre "The work of nations" traduit en français sous le titre "l'économie mondialisée" en 1991. Cet ouvrage décrivait et annonçait les bouleversements que nous vivons.
- Je remercie le twittonaute Christophe Vernet @Bouba32. Les échanges que nous avons eu il y a quelques jours m'ont incité à écrire, depuis la Tunisie, cette chronique sur le "Made in France".

jeudi 1 août 2013

Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie

Je n'ai pas le cœur à commenter de nouveau la succession d'événements tragiques en Tunisie. Pour connaître mes sentiments sur le massacre de soldats dans le centre du pays, il est tristement suffisant de reprendre ma chronique consacrée au récent meurtre de Mohamed Brahmi et de remplacer son nom par celui des militaires sacrifiés. 

La révolution du 14 janvier 2011 est née de l'accumulation de problèmes sociaux, économiques et sociétaux :  chômage massif, disparités régionales criantes, inégalités fortes et jeunesse connectée au monde mais peinant à trouver sa place dans une société bloquée ...
Pourtant, Ennadha, le parti islamiste au pouvoir depuis les élections de fin 2011, ses deux alliés et ses zélateurs ont systématiquement joué des aspects moraux, religieux et, désormais hélas, sécuritaires plutôt que d'aborder ces difficiles sujets.

Une façon de résister au sectarisme est de ne pas se laisser imposer le choix des questions importantes. Aussi, je vais tenter, à ma façon, d'évoquer l'économie tunisienne afin d'apporter ma modeste pierre à un débat démocratique qui n'a malheureusement pas débuté.

Les presque 11 millions de tunisiens devraient produire cette année 2013 un total de 75 milliards de dinars, 34 milliards d'euros au cours du jour.
Cela représente chaque mois 580 dinars, 260 € par personne.
Cette valeur est 10 fois plus faible que pour les français.
Grosso modo, la Tunisie possède, aujourd'hui, le niveau de vie et de développement de la France au moment de l'indépendance au milieu des années 1950.

Seulement un gros tiers des tunisiens, 4 millions de personnes, se considère comme actif, c'est à dire ayant un emploi ou en recherchant un. La valeur française avoisine le double de celle de la Tunisie.
Cette différence est surtout due à la faible participation des femmes au travail non domestique. Un quart des travailleurs tunisiens sont des femmes, alors qu'en France la parité est presque atteinte.
Ces chiffres méritent toutefois d'être fortement nuancés par l'existence d'un gigantesque secteur dit "informel", euphémisme technocratique pour travail au black. Commerces et artisanats non déclarés sont légion et non dissimulés. Ils sont le symptôme de la frénétique capacité d'entreprendre des tunisiens mais aussi, hélas, d'un marché du travail officiel bouché.

Le chômage en Tunisie est stratosphérique.
Un actif sur six, 650 000 personnes, est sans travail déclaré, au lieu de un sur dix en France.
Le système éducatif qui est pourtant une des réussites tunisiennes, est devenu une fabrique efficace de sans-emplois. Plus du tiers des chômeurs recensés, 230 000 jeunes, sont des diplômés de l'enseignement supérieur.

La quasi-fermeture des pays européens à l'immigration a supprimé une importante soupape. Désormais, malgré les traversées clandestines en barque vers les îles italiennes, 30 000 tunisiens, 0.3% de la population, quittent leur pays annuellement.
Les temps ont bien changé, désormais, les français s'expatrient deux fois plus que les tunisiens.

Les salaires sont notablement plus faibles en Tunisie qu'en Europe.
Ainsi, le SMIC atteint à peine 1.5 dinars, 0.7 € par heure, soit environ 270 dinars, 120 € par mois, huit fois moins qu'en France.
Autre exemple, ma très militaire coupe de cheveux me coûte 2 dinars, 0.9 € à Kelibia, contre 44 dinars, 20 € à Grenoble.
Ces rémunérations réduites permettent à la Tunisie d'attirer, à deux pas de l'Europe, des industries intensives en main d'œuvre : textile, assemblage mécanique ou électronique, centres d'appel. Cela rend aussi le tourisme compétitif.
Malheureusement, dans ces secteurs à faible valeur ajoutée, la concurrence internationale est rude. De surcroît, vouloir employer des diplômés du supérieur dans des industries de main d'œuvre est un formidable gâchis.

La crise internationale, débutée en 2008, a sérieusement secoué la croissance tunisienne. Jusqu'à cette date, la production et le niveau de vie augmentaient de 6% à 8% par an. Mais la fin du règne de Ben Ali a vu ce chiffre chuter de moitié.
L'année 2011, avec la révolution puis la guerre civile en Lybie, s'est soldée par un recul de 1%. La richesse disponible s'est alors amenuisée de 5 dinars, 2 € mensuels par tunisien.
Depuis, en grande partie grâce à l'auto-organisation et à l'ingéniosité de la population, la machine est un peu repartie : +2.5% en 2012, probablement autour de +3.5% en 2013 soit 35 dinars, 16 € de beurre dans les épinards, pardon dans la chorba, chaque mois pour les tunisiens.
Toutefois, le double de ce taux serait sensiblement nécessaire pour que les problèmes socio-économiques commencent, petit à petit, à s'estomper.

L'état tunisien, comparé à ceux des social-démocraties européennes, est un chef d'œuvre de frugalité. Le système public ne prélève qu'un quart de la richesse produite par les tunisiens, la moitié du taux français, un peu moins de 20 milliards de dinars, 9 milliards d'euros en 2013. Une somme mensuelle par tunisien de 155 dinars, 70 €.
Les gouvernements post-révolutionnaires n'ont pratiquement pas fait évoluer la pression fiscale et sociale. Le taux global de prélèvements est resté presque inchangé. En quelque sorte, les recettes de Ben Ali sont devenues celles de Beji Caïd Essebsi puis de Ennadha.

Par contre, depuis le 14 janvier 2011, les dépenses publiques se sont envolées.
De 2010 à 2013, elles auront augmenté d'une bonne moitié, passant de 120 dinars, 55 € mensuels par tunisien à 185 dinars, 85 €.
Les dépenses de fonctionnement, à commencer par la rémunération d'agents étatiques, sont la cause principale de cet emballement.
Les investissements publics, un cinquième du budget, 35 dinars mensuels par habitant, ont cru deux fois plus doucement.

La conséquence de ces politiques dépensières est une explosion du déficit public qui s'est multiplié par 7 depuis la révolution.
Grâce à Beji Caïd Essebsi puis à Ennadha, à chaque fois que l'état tunisien reçoit 4 dinars, il en dépense 5. Le système public français, pourtant loin d'être un modèle, est deux fois plus rigoureux.
Résultat : tous les mois, 30 dinars, 14 € supplémentaires de dette sont gagés sur la tête de chaque tunisien.

Cette fuite en avant dans la dépense, soit disant keynésienne et en pratique clientéliste, n'a pas porté les fruits attendus par ses promoteurs. La croissance est atone et les inégalités ne se résorbent pas.
Plusieurs pistes sont pourtant envisageables pour donner un coup de turbo au moteur tunisien.
Certaines, d'inspiration libérale, cherchent plus de croissance en limitant la bureaucratie, en défiscalisant l'investissement et en limitant les charges sociales via une TVA digne de ce nom.
D'autres, d'orientation plus sociale, visent à taxer plus les classes moyennes pour créer des transferts vers les plus pauvres et les régions en déshérence.
Enfin, une réorientation d'une partie des dépenses étatiques au profit d'infrastructures pourrait donner un coup de fouet doublement efficace.

Définir quels changements sont souhaitables, imaginer leurs modalités et réussir leur mise en œuvre, sont les questions essentielles qui devraient saturer le débat public en Tunisie.

No pasaran !

Plus que jamais tunisiquement votre

Références et compléments
- Ma précédente chronique tunisienne "Triste bégaiement" sur l'assassinat du député Mohamed Brahmi.
- Mes autres chroniques économiques.
- Les chiffres présentés dans ce billet proviennent tous de sources officielles publiques tunisiennes : ministère des finances, banque centrale, institut national de la statistique.
Les valeurs ont été volontairement arrondies afin de faciliter la compréhension et la lisibilité. J'ai utilisé le cours de 2.2 dinars par euro pour les conversons monétaires.
- A toutes fins utiles, je rappelle que les milliards évoqués dans cette chroniques sont des sommes en dinars, pas en millimes !
- Pour être tout à fait précis, le SMIC tunisien s'appelle officiellement SMIG. En France, le minima salarial est "de croissance" alors qu'en Tunisie il se contente d'être "garanti".
- J'invite Taoufik Z. à venir profiter d'une coupe de cheveux kélibienne pour me faire pardonner d'avoir à nouveau abusé de la contribution économique de mes coiffeurs.

samedi 6 juillet 2013

Tout savoir (ou presque) sur les pistes de sortie de crise

La série sur l'économie et les finances publiques de la France arrive à son terme avec un examen des pistes qui permettraient d'échapper au marasme dans lequel nous sommes englués depuis plus de 5 ans.

La situation économique française se caractérise par trois difficultés saillantes détaillées dans les chroniques précédentes :
- Des collectivités publiques, toutes catégories confondues, très dépensières : 1 450 € mensuels par français.
- Une imposition pesant trop lourdement sur le travail : une petite moitié des prélèvements obligatoires pénalisent directement l'emploi.
- Des finances nationales à la limite du sur-endettement : chaque français doit 2 années de SMIC.

Sortir de ce triple piège ne sera, en aucun cas, aisé et rapide.
Pour illustrer les marges de manœuvre microscopiques qui s'offrent à nous, examinons tout d'abord trois scénarios bruts de décoffrage.

Les dépenses publiques étant, grosso modo, supérieures de 10% aux recettes, l'explosion de la dette ne pourra être évitée qu'en annulant ce déséquilibre.
L'augmentation des impôts et des cotisations - jusqu'ici, la seule voie empruntée par Nicolas Sarkozy puis par François Hollande - a atteint ses limites. Presque la moitié de la production nationale file chez le percepteur.
Charger encore plus la mule fiscale arrêterait définitivement la machine économique. Freiner les dépenses publiques d'au moins un dixième est devenu indispensable.
En conséquences, grosso modo, 120 milliards annuels - 150 € par mois et par français - d'économies doivent être envisagés.

Le premier réflexe consiste à sanctuariser la protection sociale indispensable à la cohésion du pays et à demander à l'état et aux collectivités locales de se serrer la ceinture.
Réussir un tel tour de force supposerait des coupes particulièrement claires, au delà de la limite du supportable.
Grosses mailles, il faudrait simultanément :
- Bloquer les salaires de tous les fonctionnaires durant environ 3 à 4 ans supplémentaires.
- N'embaucher que 2 fonctionnaires à chaque fois que 10 partent en retraite, tous emplois confondus.
- Réduire d'au moins 20% à 25% le montant de l'ensemble des achats publics et des subventions.

Une seconde possibilité est de faire porter les nécessaires économies exclusivement sur les dépenses sociales de façon à préserver la machine étatique et le bien-être des agents publics.
Là encore, la pilule est singulièrement difficile à avaler. La couverture maladie, les allocations familiales et les retraites devraient être alors amputées d'un cinquième à un quart pour l'ensemble de leurs bénéficiaires.

Régulièrement les réseaux sociaux, et aussi quelques personnalités politiques, suggèrent un troisième scénario. Une lutte efficace contre l'évasion fiscale pourrait, sans autre effort, combler le déficit public.
Si une telle action est amplement souhaitable pour des raisons civiques et morales, le compte est très loin d'y être.
Le parlement évalue les montants soustraits annuellement au percepteur entre 30 et 40 milliards d'Euros. Un syndicat d'agents du fisc, qui naturellement plaide pour sa paroisse, annonce le double.
Ces chiffres incluent, non seulement, l'exportation délictueuse de capitaux à l'étranger par des huiles républicaines mais aussi le non-paiement de la TVA et le travail "au noir", y compris les petits boulots non déclarés payés en liquide comme les cours particuliers donnés par des étudiants.
En faisant l'hypothèse, très optimiste, d'une police fiscale efficace et intrusive ramenant dans ses filets un tiers de la fraude - performance que la maréchaussée ne réussit pas pour le trafic de drogue ou le proxénétisme - la puissance publique verrait son budget accru d'une ou deux dizaines de milliards. Une très belle somme qui laisserait quand même 90% du trou à combler par d'autres méthodes !

La voie de sortie ne peut donc être qu'étroite, longue et difficile.
Elle devra obligatoirement concerner l'ensemble des prélèvements et dépenses de la sphère publique au grand complet.

J'ai essayé d'échafauder les ordres de grandeur nécessaires pour remonter la pente. Il s'agit, peu ou prou, des mêmes actions que celles engagées par Gerhard Schröder en Allemagne entre 2003 et 2005 :
- Priorité à l'emploi en diminuant les charges pesant sur le travail via une réduction d'environ un cinquième des cotisations sociales et de l'impôt sur les entreprises.
Pour financer cette mesure sans aggraver le déficit, les impôts sur la consommation (TVA, carburant), le patrimoine (droits de succession, impôt sur la fortune) et le revenu devront être accru symétriquement de 20%.
- Blocage des salaires des fonctionnaires durant 18 à 24 mois, peut-être un peu plus.
- Diminution d'environ 6%, échelonnée sur 5 ans, des principales dépenses sociales : maladies, allocations familiales et retraites.
- Programme rigoureux de productivité et de redéfinition des missions publiques, à l'instar de ceux régulièrement mis en œuvre dans l'industrie.
Les deux conséquences financières principales seraient la limitation, durant une dizaine d'années, des embauches de fonctionnaires à un tiers des départs en retraite et la réduction d'un sixième sur 5 ans des achats et subventions publiques.

Le gouvernement actuel a commencé à prendre la direction ébauchée ci-dessus.
Malheureusement, si le cap est bon, l'intensité est loin d'être celle requise, la réduction des charges salariales pour les entreprises est trop complexe et la communication politique pêche par manque de clarté.

Pour sortir la France et ses finances publiques de l'ornière, un tel programme devrait s'étaler sur pas moins d'une dizaine d'années. Sans efforts de longue haleine, point de redressement.
Un retour nettement plus rapide à l'équilibre des finances publiques aurait l'inconvénient de transformer, à court terme, la stagnation actuelle en franche récession et, à l'instar de la Grèce, de nous enfoncer encore plus dans la crise.

Quitte à perdre les prochaines élections, François Hollande s'honorerait et nous rendrait un fier service en mettant ses godasses dans les pas de sociaux-démocrates allemands ou scandinaves.
Le courage politique et économique n'ayant pas été essayé en France depuis une trop longue lurette, les électeurs pourraient même, sait-on jamais, se montrer reconnaissants ...

Crisiquement votre

Références et compléments
Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Voir aussi les trois premiers volets de cette série de chroniques économiques :
. "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les dépenses publiques françaises",
. "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les impôts et les taxes en France",
. "Tout ce que vous toujours voulu savoir sur le déficit public de la France".

- Mes remerciements chaleureux à François et Laurent qui m'ont, il y a presque deux mois et sans le savoir, mis au défi d'écrire ses 4 chroniques sur l'économie et les finances publiques de la France.
Merci aussi au twittonaute @SIBILLEChristop qui m'a suggéré d'évoquer l'évasion fiscale.

- Les chiffres de ces quatre chroniques économiques, que les spécialistes qualifient plaisamment de consolidés, ont été obtenus par recoupement et recalcul de données présentées dans divers documents officiels en provenance des ministères des finances et du budget, de l'INSEE, du parlement, de la sécurité sociale et de la cour des comptes.
Les valeurs ont été volontairement arrondies pour plus de lisibilité.

- Les données sur la fraude et l'évasion fiscale proviennent des rapports de la commission d'enquête sénatoriale sur l'évasion des capitaux et des actifs hors de France et ses incidences fiscales de juillet 2012 et du syndicat national Solidaires Finances Publiques "évasions et fraudes fiscales, contrôle fiscal" de janvier 2013.