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samedi 16 avril 2016

Les enfants de Paul et Othman destins croisés sur 3 continents

Le 31 octobre 1728, à Alle sur Semois, village de l’actuelle Belgique, naissait Paul Brasseur.
À la même époque, à 2 300 km de là, en Turquie, dans la bourgade de Gediz, venait au monde Othman Kedous.

Paul et Othman ne se connaissaient pas et ne se sont jamais rencontrés.
Pourtant, 9 générations plus tard, à la fin du XXème siècle, ils avaient des descendants communs.


Je vous propose de parcourir, sur trois continents, ces destins croisés où petite et grande histoire s’entremêlent.

Génération #1 - Belgique 1728 / Turquie 1731

Le Duché de Bouillon, en Ardenne désormais belge, où Paul Brasseur voit le jour était, au XVIIIème siècle, comme presque toute l’Europe, un territoire rural où les conditions d’existence commençaient juste à évoluer par rapport au Moyen Âge.
Sous la férule du sémillant duc Émmanuel-Théodose de le Tour d’Auvergne, paysans et villageois survivaient plus qu’ils ne vivaient.
La mortalité tant infantile qu’adulte atteignait des sommets. Paul, à sa naissance, possédait un espérance de vie d’environ 35 ans. Nous ne lui connaissons qu’un seul frère, Jean-Joseph, mais, en moyenne, les mères mettaient au monde 5 enfants.

En Anatolie, au centre de la Turquie d’aujourd’hui, la vie sous le règne du sultan ottoman Mahmud Ier le Bossu, était encore plus difficile car les techniques agricoles avaient moins évolué que dans l’ouest de l’Europe.
À sa naissance, Othman Kedous n’avait qu’une petite trentaine d’années devant lui et chaque femme portait près de 7 enfants.
Sa localité d'origine, dorénavant connue sous le nom de Gediz, est orthographiée à l'époque Kedous en alphabet latin et كدوس en alphabet arabe en vigueur dans l'empire ottoman.
Ville de Kedous / كدوس / Gediz sur une carte de Turquie de 1794


Génération #2 - Tunisie 1761 / Belgique 1781

Othman Kedous, en quête d’aventures et d’une meilleure existence, a très tôt quitté sa ville natale de Gediz pour s’engager dans l’armée de Ali Ier Pacha, bey ottoman qui régnait à Tunis.
Agé d’une vingtaine d’années, il est arrivé à Kelibia, au nord-est de la Tunisie.
Ce port stratégique, protégé par un fort imposant, abritait une partie de la flotte du bey.
Le monarque tunisien, soucieux de ne pas accabler son peuple d’impôts, préférait, pour subvenir à ses besoins, s’adonner à la « course ».
Cette sympathique activité consistait à exiger un péage aux bateaux franchissant le détroit séparant la Tunisie de la Sicile. Les resquilleurs prenaient le risque d’être capturés par la marine beylicale qui revendait ensuite hommes et cargaisons.
Le roi de France Louis XV, fervent partisan de la libre circulation chez les autres, envoya par deux fois une escadre bombarder les installations militaires et surtout les civils de Kelibia afin de calmer le racket tunisien.
Othman servit comme officier au fort de Kelibia, trouva la région à son goût, s’y maria et, vers 1761, devint l’heureux parent d’Ali Kedous.

Pendant ce temps, Paul Brasseur exerçait différents métiers.
Alors que sa famille résidait à Alle sur Semois depuis plus de 200 ans, il larguait les amarres et partait s’établir à Sugny, village distant de 5 kilomètres, à proximité de la frontière avec le royaume de France tracée par Louis XIV en 1680.
Il s’y établit définitivement en 1780 en convolant en justes noces avec Catherine Noël.
Dix mois plus tard, le 4 mars 1781 naissait son unique fils Jean-Joseph Brasseur.
Trois ans après, Paul, alors garde-chasse de Monsieur de la Biche, seigneur de Sugny, était malencontreusement assassiné dans des circonstances non éclaircies.
Le fort de Kelibia (cliché de 2008)


Génération #3 - Tunisie 1791 / France 1808

Les tunisiens, à la charnière entre XVIIIème et XIXème siècles, malgré la « course » à son apogée, vivaient dans un grand dénuement.
L’espérance de vie n’excédait pas 30 ans.
Aucun détail n’existe sur la vie de la famille Kedous, à l’exclusion de la naissance du petit-fils d’Othman, Hassan Kedous, vers 1791.

Quelque part entre 1792 et 1805, Jean-Joseph Brasseur profitait que la révolution française avait essaimé dans le sud de l’actuelle Belgique et aboli la frontière pour venir s’établir à Braux - devenu Bogny sur Meuse - dans la vallée de la Meuse, à 10 kilomètres de Sugny.
Le 18 décembre 1805, Jean-Joseph se mariait à Elizabeth Bajot, quelques jours après la victoire des troupes de Napoléon Ier à Austerlitz.
Leur premier enfant, Robert-Joseph Brasseur voyait le jour en mai 1808,  date du début du soulèvement anti-napoléonien en Espagne.

El Tres de Mayo, tableau de Goya emblématique du soulèvement espagnol de 1808 et de sa répression par les troupes napoléoniennes.

Génération #4 - Tunisie 1821 / France 1846

Le XIXème siècle fut une triste période pour le Maghreb qui est passé à coté de la révolution industrielle.
En 1821, sous le règne agité de Mahmoud Bey, à la naissance de Khalil Kedous à Kelibia, niveau et espérance de vie n’avaient guère évolués en Tunisie depuis un siècle et stagneront jusqu’à la première guerre mondiale.

Au nord de la Méditerranée, la France entrait résolument dans l’age des usines et des chemins de fer.
En mai 1846, Rosalie Brasseur est mise au monde à Braux par Marguerite Husson, l’épouse de Robert-Joseph Brasseur.
À cette même date, Ahmed Ier Bey est le premier chef d’état tunisien à se rendre en visite officielle en France et à son dernier roi finissant Louis-Philippe.
Soucieux de moderniser son pays, il revint de ce voyage plus convaincu que jamais de la justesse de ses thèses.
Hélas, ce souverain imaginatif était un gestionnaire catastrophique secondé par un premier ministre véreux, Mustapha Khaznadar, alias Giorgios Kalkias Stravelakis d’origine grecque.

Médaille gravée en France par Adrien Féart à l'occasion de la visite d'Ahmed Ier Bey à Louis-Philippe Ier « roi des français » à Paris en 1846

Génération #5 - Tunisie 1851 / France 1877

M’Hamed Kedous est né à Kelibia en 1851. Il s’est marié vers 1876 avec Makhbouba Lengliz, probable descendante d’un sujet de sa gracieuse majesté britannique, soit victime de la « course », soit sorte de conseiller militaire dépêché par Londres pour épauler l’armée du bey.

Rosalie Brasseur avait 5 frères et soeurs.
Suivant la tendance de l’époque, son mariage avec Ernest Barbe n’a engendré que 4 enfants, dont Catherine-Jeanne Barbe.
Celle-ci est née à Braux le 18 décembre 1877 au moment exact où la France - dont le régime était officiellement une république depuis 7 ans - devenait une véritable démocratie parlementaire, le président Patrice de Mac Mahon reconnaissant la victoire politique des députés « républicains » menés par Léon Gambetta.

Photos prise vers 1893 à Braux (Ardennes) : en haut à gauche Catherine-Jeanne Barbe, à sa droite son père Ernest Barbe, sa mère Rosalie Brasseur est la seconde en partant de la droite. Les 3 autres enfants sont ses frères et soeurs.

Génération #6 - Tunisie 1881 / France 1902

Sadok Bey - monarque éclairé - et son emblématique premier ministre Kheireddine Pacha - né en Abkhazie au nord-ouest de l’actuelle Géorgie - n’ont pas ménagés leurs efforts pour faire décoller la Tunisie.
Citons, notamment, en 1861 la première véritable constitution de tout le monde arabe.
Malheureusement, le management déplorable de leurs prédécesseurs, des résistances internes et l’avidité des puissances européennes aboutirent en 1881 - pile poil à la naissance d’Hassan Kedous - à la colonisation manu militari de la Tunisie par la France.
Le très républicain et humaniste Jules Ferry, soucieux des convenances, baptisa cette conquête protectorat et laissa le bey jouer les potiches officielles.

Catherine-Jeanne Barbe s’est mariée à Braux à la fin de 1901 avec Ernest Lenoir, fils d’un « tourneur en fer ». Associé à son frère Victor, il a fondé en 1909 la boulonnerie Lenoir. Après la première guerre mondiale, l'entreprise a absorbé la boulonnerie Mernier pour devenir « Lenoir & Mernier ».
Ernest Lenoir, bien que « patron », fut pendant de 1919 à 1934, le maire socialiste de Levrézy, village voisin de Braux.
En 1902, mon grand-père René Lenoir naissait à Levrézy, suivi en 1904 de son frère Maurice.
Vue d'une rue de Braux (Ardennes - France) en 1909


Génération #7 - Tunisie 1911 / France 1928

Agriculteur, marié à Khadouja Ben Abdallah, Hassan Kedous a eu 4 enfants nés au début du XXème siècle. Le troisième, Tahar Kedous, mon beau-père, vint au monde à Kelibia le 5 septembre 1911.

René Lenoir, à peine son « certificat d’études » en poche, travailla dans l’usine familiale dont il prit la direction effective à la fin des années 1930.
En 1925, il se mariait avec une parisienne Jeanne Pivet.
Résidant à Levrézy, ils eurent, de 1925 à 1933, cinq enfants, dont ma mère Claudine Lenoir née 1928. Deux de mes oncles sont décédés très jeunes de maladies infectieuses désormais aisément guérissables.

Hassan Kedous et une de ses petites filles aux environs de Kelibia - Cliché pris vers 1958

Génération #8 - Tunisie 1957 / France 1961

Tahar Kedous a quitté Kelibia pour la capitale Tunis afin d’y étudier puis de s’y établir comme avocat.
Ses enfants naissaient à Hammam-Lif, bourgade de banlieue, dont Afef Kedous en 1957, un an après l’indépendance de la Tunisie personnifiée par Habib Bourguiba.

Claudine Lenoir a suivi un parcours similaire, délaissant ses Ardennes natales au profit de Paris où votre serviteur, Didier Lebouc, vit le jour en 1961 alors que Charles de Gaulle peinait à extirper la France du bourbier de la guerre d’Algérie.

Habib Bourguiba reçu en visite officielle au château de Rambouillet par Charles de Gaulle en 1962

Génération #9 - France années 1980

Probablement atteints du même virus migratoire que leurs géniteurs, à l’orée des années 1980, la tunisienne et le parisien - sous le haut patronage de Valery Giscard d’Estaing puis de François Mitterrand - vinrent faire leurs études à Grenoble, oublièrent d’en repartir, se piquèrent de cohabiter ensemble et donnèrent naissance à deux enfants, joignant ainsi les lignées de Paul et d’Othman...



Toute naissance est la renaissance de nos ancêtres
Proverbe africain
 

Unifier c’est nouer même les diversités particulières
Antoine de Saint Exupéry

Généalogiquement votre

Références et compléments
Toute information venant compléter voire infirmer cette généalogie est par avance la bienvenue. Merci de me contacter.

De plus amples détails généalogiques et historiques - notamment les hypothèses, les doutes et les faits méconnus - peuvent être consultés sur ma base généalogique en ligne
Sur les opinions racistes et le soutien à l'activité colonisatrice du très admiré Jules Ferry, responsable de la conquête de la Tunisie, voir la chronique de mai 2012 "Hommages de Hollande".

Credit photos

mercredi 2 septembre 2015

La frontière et la mer

À Kelibia, au nord-est de la Tunisie, lorsque la météo est de la partie, l'île italienne de Pantelleria, montagne dressée en Méditerranée, est visible depuis le littoral.
Sur l'horizon, depuis une plage de Kelibia, au coeur de la brume maritime et numérique, l'île de Pantelleria et sa Montagna Grande

De même, sur la colline du fort et sur certaines plages, il est possible de capter des opérateurs téléphoniques transalpins.

L'opérateur téléphonique italien TIM reçu à Kelibia

Pourtant, faisant fi de la liberté des ondes - aux deux sens du terme - quelque part en mer passe une invisible mais bien réelle frontière entre le pays du jasmin et celui de la pizza, entre l'Afrique et l'Europe.
Des milliers de migrants, au péril de leur vie, sur des embarcations de fortune payées à prix d'or à des mafieux, se jettent à l'assaut de cette limite mythique.

Même si ma tête me rappelle que les frontières sont des éléments - si j'ose m'exprimer ainsi - incontournables de real politik, mon cœur ne peut s'empêcher de souhaiter leur disparition.
Ces lignes arbitraires de démarcation accentuent, en pratique, les différences entre des personnes aux nombreux points communs.

Peut-être, devrions-nous nous souvenir que Méditerranée se disait en latin mare nostrum, notre mer ...
À quand une Schengen-Méditerranée devenue un lac intérieur ?
Mosaïque d'Ulysse du musée du Bardo de Tunis, symbole d'une Méditerranée unie
Humainement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
Images réalisées par l'auteur à Kelibia et au musée du Bardo en août 2015

mardi 1 septembre 2015

Fanfares quasi-balkaniques en Tunisie

Durant chaque soirée d'été, les rues de Kelibia, dans le nord-est de la Tunisie, résonnent des cuivres et tambours des fanfares dites "Hassinya".

Je vous propose de retrouver :

jeudi 13 août 2015

Ces gouttes qui font déborder la vase : incuries tunisiennes

Je me rends en Tunisie depuis plus de 30 ans et - les colonnes de ce blog s'en font régulièrement l'écho - je nourris une vraie passion vis à vis de ce territoire et de ses habitants.
Toutefois, comme n'importe où ailleurs, les nombreux bons côtés avoisinent des aspects moins sympathiques.
Aussi, une fois n'est pas coutume, je voudrais piquer un coup de gueule à l'encontre de mon pays de coeur.

Le 12 août 2015, plusieurs petits orages se sont abattus sur Kelibia, dans le Cap Bon.
Bien que ce soit un peu tôt dans la saison, ces pluies drues et brèves n'ont rien d'exceptionnel. Elles sont même caractéristiques du bassin méditerranéen, le crachin tant breton que britannique n'ayant guère droit de cité dans l'antique Carthage.

Le résultat de ces courtes averses ne s'est pas fait attendre.
À chaque pluie, plusieurs centimètres d'eau envahissent les rues transformées en ruisseaux.
Le retour du soleil illumine ensuite flaques et plaques de boue. Les voies non asphaltées ressemblent alors à des fondrières.

Pluie le 12 août 2015 à Kelibia
Je dois constater, amèrement, que l'écoulement des eaux pluviales et, plus généralement, la voirie restent un des talons d'Achille de la Tunisie.
La situation s'est même aggravée car l'urbanisation grandissante et le goudronnage des rues réalisé sans aucune évacuation accroissent singulièrement le ruissellement.

Malgré les successions politiques - Bourguiba, Ben Ali, un gouvernement révolutionnaire puis deux démocratiques - et la croissance économique soutenue, délivrer des services publics basiques de qualité acceptable semble être le cadet des soucis des administrations tunisiennes et de leurs dirigeants.

Pourtant les routes sont - au moins en ce qui concerne la maîtrise d'ouvrage - franchement du ressort de la sphère publique.
Comment une somme d'intérêts individuels pourrait s'accorder pour les tracer et les entretenir ?

Une des causes des inondations récurrentes est la construction anarchique qui laisse tout un chacun bâtir ou agrandir sa maison sans véritable contrainte, en se souciant peu des autres et en dirigeant allègrement les eaux pluviales vers les caniveaux, voire directement sur les trottoirs.

Au même titre qu'une surveillance résolue et punitive de la très meurtrière circulation routière, une amélioration durable des voiries et des écoulements ainsi qu'une police des constructions sont indispensables.
Les gouvernements en place et à venir gagneraient à se préoccuper efficacement de l'intendance. Un état se rend respectable en s'intéressant au quotidien de ses citoyens.

Mais, d'abord et avant tout, dans la vie courante, chaque tunisien pourrait et devrait faire montre d'un chouïa plus de - osons ce gros mot plus viking que gaulois - civisme.
La sécurité et le bien-être collectifs proviennent plus des efforts de tous que des décisions "d'en haut".
Comme le chantait le regretté Serge Reggiani, "il suffirait de presque rien" ...

Humidement votre

Références et compléments
- Voir aussi mes autres chroniques sur la Tunisie, notamment le billet sur la violence routière.

lundi 3 août 2015

Le monde n'est pas encore foutu, la pizza va le sauver

J'ai passé mon enfance en Picardie à une centaine de kilomètres au nord de Paris. À cette époque - années 1960, début des années 1970 - la pizza y était totalement inconnue.

Ma mère n'en cuisinait jamais et les rares restaurants du village de Ribécourt n'en proposaient pas.
Les surgelés étant à leurs balbutiements, le plat napolitain ne se déclinait pas non plus en version esquimau.
Je n'ai pas de souvenir précis mais je suis presque certain de ne pas avoir mangé de pizza avant, au moins, l'âge de 15 ans.

Pareillement, lorsque je suis venu pour la première fois en Tunisie en 1981, aucune pizzeria n'existait dans la bourgade de Kelibia, pourtant située juste en face de la Sicile et de l'île de Pantelleria.

Depuis lors, notre alimentation s'est mondialisée. La pizza est devenue planétaire.
J'ai personnellement expérimenté, avec des fortunes diverses, cette tarte italienne en Inde, en Egypte, aux USA, à Dubaï et en Chine.
Pizzaïolo est devenu une profession courue tant en France qu'en Tunisie. Les pizzerias sont désormais si nombreuses à Kelibia que je ne sais les dénombrer.
Menu de la pizzeria "La Siciliana" à Kelibia en juillet 2015
Nous avons tellement l'habitude de focaliser sur ce qui va de travers et nous divise que nous oublions, trop souvent, de relever ce qui nous rapproche.
Silencieusement mais irrémédiablement, la pizza - et aussi le yaourt - sont en train d'unir le monde.
Détester quelqu'un qui mange comme soi est un exercice difficile.

Marguerite de Savoie, reine d'Italie, en popularisant la pizza à la fin du dix-neuvième siècle, a contribué, sans le vouloir ni le savoir, à rendre notre Terre plus vivable.
Aussi, l'UNESCO serait bien inspirée en répondant positivement à la demande de 2011 du gouvernement italien qui souhaitait l'inscription de "l'art traditionnel des pizzaiuoli de Naples" au Patrimoine Culturel Immatériel de l'Humanité.

Margheritalement votre

samedi 13 décembre 2014

Généalogie : à la recherche d'Othman Kedous l'ottoman de Kelibia

À en croire la tradition, la famille Kedous de Kelibia en Tunisie aurait pour origine un dénommé Othman Kedous / عثمان كدوس qui serait venu de sa Turquie natale jusqu'au Cap Bon.

En partant de ces éléments, j'ai mené une enquête généalogique, géographique et historique pour tenter d'en savoir plus.

Les résultats de cette recherche sont en ligne sur le site kelibia.eu.

Le fort de Kelibia où Othman Kedous aurait servi comme militaire au XVIIIème siècle

samedi 2 août 2014

Tunisie Italie, si lointaines si proches

Dans ce bassin où jouent
Des enfants aux yeux noirs,
Il y a trois continents
Et des siècles d'histoire …

Plusieurs fidèles lecteurs ayant manifesté leur appréciation à propos de la photographie de la frontière fossile de Savoie, je me permet de vous proposer une nouvelle image captée sur une plage de Kelibia en Tunisie.
Distinguez-vous une forme montagneuse, sur l'horizon, au centre de la photo, estompée par une brume conjointement maritime et numérique ?

Au centre, sur l'horizon, au cœur de la brume, l'île de Pantelleria
Cette montagne au milieu de la mer est l'île italienne de Pantelleria / Pantiddirìa.

Ici, au nord-est de la Tunisie, à l’instar des eaux du canal de Sicile, deux univers voisins s'entremêlent.

Le nom de ce territoire italien vient de l’arabe : بنت الرياح / Bint al-Riyāḥ, la fille des vents.
Il est situé à 70 km de la côte tunisienne et est parfaitement visible du Cap Bon lorsque la météo s’y prête.

Quelque part au milieu de l'image, en pleine mer, passe la triste limite sud de l'espace dit Schengen.
Ces flots paradisiaques et ceux plus au sud autour de l’île cousine de Lampedusa sont devenus un calvaire et même un cimetière pour les candidats toujours plus nombreux à l'émigration.
Partis de Tunisie, de Libye et aussi d'Afrique subsaharienne, les “brûleurs” tentent de rejoindre l'Europe et son opulence dans des embarcations de fortune payées au prix de la business class aérienne auprès de passeurs, véritables trafiquants modernes d'esclaves.

Non loin, à El Haouaria, à l'extrémité du Cap Bon, par nuit claire, on distingue aisément les lumières de la côte sud-ouest de la Sicile.
Marsala / Mars al-Allah / le port de Dieu où débarquèrent en 1860 les milles chemises rouges de Garibaldi parties de Bergamo / Bergame ainsi que Porto Empedocle, la ville de Vigata dans les romans d'Andrea Camilleri, semblent à portée.
Le commissaire Montalbano rode à quelques encablures.

Les radios italiennes s'écoutent sans difficulté dans tout le Cap Bon. Radio 24 indique un bouchon sur la tangenziale de Milano / Milan, mais reste muette au sujet des rues encombrées du cente de Kelibia.
Souvent, sur le littoral, les téléphones accrochent le signal des opérateurs transalpins.

Le dialecte tunisien s'orne des langues de Dante et de Pirandello.
À table, on utilise une fourguitta. On pêche et on mange de délicieux scombri. Dans les cafés, on peut boire des capucins et jouer à la scopa / chkobba / شكبة .

Cette photo, avec un peu d'imagination et d'optimisme, laisse entrevoir un monde - le mien, le votre sûrement, le notre j'espère - fait de plusieurs cultures connexes, de nombreuses relations et de peu de barrières.

Ce monde, l'histoire et beaucoup trop d’hommes s'ingénient à le fracasser.
À trois heures de route d'ici, des barbares à poil long tentent, par les armes et la terreur, d'imposer leur façon d'être et de croire.
Trois heures d'avion plus à l'est, les vers de Georges Moustaki sont, tragiquement, toujours actuels.

Il y a des oliviers
Qui meurent sous les bombes
Là où est apparue
La première colombe,
Des peuples oubliés
Que la guerre moissonne.

Fort heureusement, la géographie et d'autres hommes - en pratique, d'ailleurs, surtout des femmes - refusent l'isolement fratricide et, tels Sisyphe, remettent obstinément sur le métier notre monde rêvé et connecté.

Il y a un bel été
Qui ne craint pas l'automne,
En Méditerranée ...

Voici, pour terminer, une version simultanément franco-grecque et publique de la chanson “En Méditerranée” de Georges Moustaki dont des extraits illustrent ce billet.


Méditerranéennement votre

Références et compléments
- Quelques éléments italiens ou siciliens dans la chickchoucka linguistique tunisienne :
. Fourguitta : fourchette
. Scombri : maquereau
. Scopa / chkobba / شكبة : jeu de cartes italien, littéralement le balai.
. Capucin : café au lait, cappucino

- Photographie prise à Kelibia, avec les moyens du bord c'est à dire avec un téléphone soi-disant intelligent, le 1er août 2014 sur la plage du Petit Paris (autre référence transculturelle).

- Voir aussi la chronique "Fossile à revivifier en Isère et Savoie".

lundi 17 février 2014

Mon nouveau livre Humeurs Tunisiennes

La Tunisie, sans crier gare, a fait irruption dans ma vie en 1979 et, depuis lors, a oublié d'en repartir.

Au fil du temps et de nombreux séjours, j'ai appris à connaitre et à aimer ce territoire attachant et, surtout, les tunisiennes et tunisiens.
Petit à petit, j'ai noué un tissu familial, amical et social dont j'ai partagé des tranches de vie, des joies, des peines ...

À l'été 2010 - prémices de la révolution ? - l'envie de restituer par écrit une petite partie de ce que ma patrie de cœur m'avait donné est devenue trop pressante. À l'issue d'un extravagant après-midi chez Marthe, j'ai commencé à alterner satires, récits, analyses et anecdotes. Rapidement, l'antique Carthage est devenue un sujet de prédilection de ce blog.

J'ai regroupé avec plusieurs inédits et remanié quatre ans de chroniques dans un livre intitulé Humeurs Tunisiennes qui vient de paraître chez Leanpub, éditeur en ligne particulièrement innovant.

Humeurs Tunisiennes - Didier Lebouc

J'espère que ces Humeurs Tunisiennes, multiples et variables, vous donneront l'envie de connaître et d'aimer encore plus le pays mosaïque qu'elles ne se lassent pas d'évoquer.

Tahia Tounes !

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. Un après-midi chez Marthe, le début de l'aventure de l'écriture sur la Tunisie
. L'édition s'industrialise, making of du précédent bouquin, réalisé chez Leanpub comme celui-ci

- L'autre ouvrage publié chez Leanpub : Humeurs Économiques
   

mardi 12 novembre 2013

Tunisie 1981 : ailleurs, un autre temps ...

Récemment, j'ai retrouvé les photographies prises lors de mon premier séjour en Tunisie en août 1981.

Au delà de l'aspect familial, ces diapositives, aux cadres cartonnés légèrement jaunis et gondolés, nous montrent une époque révolue et même - osons le mot - lointaine.

En parcourant ces clichés, je ne peux m'empêcher de penser que si ma génération a réussi de formidables progrès dans les conditions matérielles de vie, elle a échoué à conserver une certaine légèreté.

Je vous propose, sans plus attendre et sans autres commentaires, de découvrir quelques unes de ces images d'une Tunisie très différente de celle d'aujourd'hui.

Rue Halfaouine - Tunis
Medina de Tunis
Porte de France - Tunis
Avenue Habib Bourguiba - Tunis
Vers Bab Djebli - Sfax
Gare d'Hammam Lif
Port de Kelibia
Site archéologique punique de Kerkouane.
J'espère que cette superbe pancarte a été inscrite, en 1985, comme le reste de la zone, au patrimoine mondial de l'UNESCO. Elle le mérite !
Tahia Tounes !
Tunisiquement votre

Références et compléments
- Clichés pris par mes soins en Tunisie durant la seconde quinzaine d'août et début septembre 1981.
Ces diapositives ont été numérisées il y a environ un mois.
- La fiche du site archéologique de Kerkouane (non loin de Kelibia) sur le site du patrimoine mondial de l'UNESCO.
  

lundi 26 août 2013

4 semaines au cœur de la Tunisie morose

Depuis plus de trente ans, je séjourne régulièrement en Tunisie, où, au fil du temps, j'ai le plaisir et la chance d'avoir tissé un vaste réseau de relations familiales et amicales.
Je viens de passer 4 semaines à Kelibia, ville côtière de 45 000 habitants à 100 km à l'est de Tunis. Voici ce que j'y ai vu et entendu.

Extérieurement la crise n'est pas visible
Au premier abord, la Tunisie de l'été 2013 ne semble pas différer de celle des deux années précédentes.
Les routes restent bondées, avec la même anarchie circulatoire. La police et la garde nationale y ont même fait leur réapparition, postées depuis 20 ans invariablement aux mêmes points de contrôle et aux mêmes horaires.
Les commerçants et marchés sont normalement achalandés et les trottoirs envahis par les étals des vendeurs ambulants.
Les constructions neuves continuent de proliférer.
Les services publics stagnent dans un état minimal, voire sub-minimal. Le ramassage des ordures et le nettoyage de la voirie laissent plus qu'à désirer, l'éclairage des rues est aléatoire et les nids de poules en constante expansion.
Toutefois, à Kelibia, perception, guichets administratifs de la mairie, eau et électricité fonctionnent normalement.

Les difficultés économiques sont ressenties par chacun
Toute les personnes avec lesquelles j'ai échangé, sans exception, une fois expédiées les salutations d'usage, abordent immédiatement et spontanément leurs soucis quotidiens : "la Tunisie ne va pas bien", "la vie est devenue difficile", "tout est cher, très cher", "il y a beaucoup de chômage" ...
L'inquiétude et la résignation sont réelles et partagées, à un niveau que je n'ai jamais connu.

La politique déchaîne les passions
En famille ou entre amis, les discussions politiques surviennent à tout moment. Le ton monte très vite et la passion prend rapidement le pas sur l'argumentation. Les déchirures familiales ou amicales ne sont jamais très loin.
Deux camps, peu conciliables à court terme, se font face.

D'un côté, minoritaires mais déterminés, les partisans d'Ennadha, le parti islamiste actuellement au pouvoir, clament la légitimité de leur gouvernement et de leur majorité parlementaire, revendiquent le droit à l'apprentissage du pouvoir et se disent victimes d'un complot anti-islam.
Leur ressentiment vis à vis des autres composantes politiques est important. D'après les sympathisants nadhaouis, mauvaise santé économique, assassinats politiques et terrorisme sont exclusivement imputables aux tenants de l'ancien système, à l'opposition qui en serait le prolongement et à des intérêts étrangers peu définis.
Les événements égyptiens ont plongé les islamistes convaincus dans un profond malaise, mélangeant inquiétude, frustration et indignation.

Sur le bord opposé, la grande majorité des personnes que j'ai croisé exècre, le mot n'est pas trop fort, Ennadha.
Une partie non négligeable de la base sociologique des islamistes souhaite désormais leur départ, voire même leur élimination.
L'érosion de la popularité des vainqueurs des élections est spectaculaire. Plusieurs de mes connaissances qui ont probablement voté en octobre 2011 pour Ennadha refusent désormais d'indiquer leur vote ou clament qu'ils se sont abstenus.
Les reproches envers la majorité actuelle sont sévères et souvent haineux. Bêtise et incompétence sont les plus fréquents, mais aussi malhonnêteté ainsi que soutien aux salafistes et au terrorisme.
Certains appellent ouvertement à un retour provisoire de la dictature, le temps "d'être débarrassé de Ennadha". Une minorité significative de mon entourage a même accueilli avec une satisfaction non dissimulée la répression sanglante en Égypte.
Le remplacement du gouvernement actuel par une équipe de technocrates apolitiques est réclamée par les adversaires des islamistes. Aux dires des plus convaincus, cette formule est la seule pour sortir le pays de l'ornière. Peu formulent des suggestions sur les mesures sécuritaires, économiques et sociales que devrait prendre cet hypothétique gouvernement de salut national.
Toutefois de nombreux opposants partagent un unique point commun avec les islamistes : la croyance dans des interventions de pays étrangers.

Les manifestations n'attirent pas les foules
Cet échauffement verbal débouche sur peu d'actions concrètes. La quasi-totalité de mes relations, quelle que soit leur opinion, est plus spectatrice qu'actrice de la crise en cours.
A Kelibia, fin juillet et début août, l'opposition a réuni trois à quatre fois 100 à 150 personnes devant la délégation, l'équivalent de la sous-préfecture. Ennadha a mobilisé une fois un groupe de taille comparable.
Le 17 août, 200 à 300 barbus salafistes, venus de toute la région, ont assisté à un meeting devant le marché.
Vendredi 23 août, une manifestation débonnaire d'une centaine d'opposants a fait mine de chasser le délégué, pendant qu'une contre-manifestation de même ampleur soutenait le haut fonctionnaire. Sur le trottoir d'en face, le nombre de personnes attablées aux terrasse des cafés excédait celui des manifestants.

Autre signe de la désaffection des tunisiens pour la politique active, les "plateaux télé" où les politiciens de tout poil pérorent ne font plus recette. Les vainqueurs du zapping de l'été sont les feuilletons à l'eau de rose, les séries comiques et les caméras cachées trash.

Les jeunes grands absents de la crise actuelle
Seule une très faible minorité des moins de trente ans que je fréquente s'intéresse et participe aux discussions politiques. Interrogés sur les raisons de ce retrait, la plupart répondent désabusés "tous nuls".
De nombreux diplômés sont perplexes et découragés face à un marché du travail saturé.
Coincés entre un chômage massif et des familles très prégnantes dont ils ne peuvent, voire ne souhaitent, s'émanciper, la plupart se réfugient dans une sorte de maladie de langueur. Facebook et jeux vidéos sont leurs exutoires.
Presque tous rêvent de partir, bien peu s'organisent pour passer à l'acte.

L'inquiétude sourde plombe l'ambiance nocturne
Signe des temps, une fois le ramadan et les fêtes de l'Aïd terminés, les rues de Kelibia, ordinairement très animées en été jusque tard dans la nuit, sont devenues presque vides après 22H30.
Boutiques et cafés ferment une à trois heures plus précocement que naguère.
Deux ans et demi après sa révolution, la Tunisie est devenue bien morose.

Plus que jamais tunisiquement votre. Tahia Tounes !

samedi 17 août 2013

Les tunisiens seraient-ils des américains ?

L'un des plus saisissants mystères anthropologiques est le désamour que beaucoup de tunisiens nourrissent à l'égard des États-Unis et des américains.
Pourtant la patrie d'Habib Bourguiba est culturellement et sociétalement beaucoup plus proche du pays de Georges Washington que de celui de Charles de Gaulle.
Jugez sur pièces.

Tout d'abord, depuis début 2011, les tunisiens, à l'instar des états-uniens, arborent leur drapeau et chantent leur hymne national à tout bout de champ.
La terre de Brassens n'admet ces démonstrations patriotiques qu'en cas de victoire à la coupe du monde de football, grosso modo une fois par siècle.

Les habitants de l'antique Carthage sont, comme ceux d'outre-Atlantique, des fervents du libéralisme économique.
La preuve, le marchand ambulant Mohamed Bouazizi, icône tragique de la révolution de Tunisie, était un défenseur de la libre initiative économique, injustement entravé dans son envie d'entreprendre par une représentante de l'arbitraire étatique.
Depuis le 14 janvier, des myriades d'entrepeneurs bouaziziens ont envahi les trottoirs tunisiens et même les bas-côtés des autoroutes.
À l'issue des élections d'octobre 2011, le libéralisme viscéral des tunisiens a littéralement pris son envol. Le gouvernement islamico-hétéroclite a réussi brillamment à mettre l'état en panne, alors que la population, par son auto-organisation, empêche coûte que coûte le PIB de décliner.
Nul besoin, comme en France, de faire intervenir les rouages colbertistes d'un ministère des finances ou de l'industrie pour venir à la rescousse de l'économie.

Autre point commun entre l'Oncle Sam et Ibn Khaldoun, les politiciens des deux nations partagent la même absence criante de compétences et la même méconnaissance de l'environnement international.
François Hollande, fort de son bac avec mention et de ses multi-diplômes de HEC et de l'ENA, a bien fait de se présenter aux élections à Tulle, car à Oklahoma City ou à Béja ses chances étaient nulles.

La religion rapproche aussi la Tunisie et les USA.
Dans ces deux pays, la pratique est majoritaire et visible, signe d'une foi profonde et partagée par le plus grand nombre.
À l'inverse, en France, patrie de la laïcité, deux tiers de la population déclare ne pas être croyante et moins d'un français sur vingt participe régulièrement à des rites religieux.
Comment, dans ces conditions, imaginer voir à Paris, contrairement à Tunis et San Francisco, les pare-brises des taxis arborer la mention "Dieu est grand" ou les billets de banque rappeler "qu'en Dieu nous croyons" ?

Trois éléments anecdotiques révèlent, encore plus, la profonde communion intellectuelle reliant les habitants du Cap Bon ou du Sahel à ceux du Texas ou de Californie.

La boisson préférée du pays du jasmin est le gazouze, c'est à dire le soda en canette à teneur minimale en sucre garantie dont raffolent les américains. Les meilleures ventes sont réalisées par les marques originaires d'Atlanta Coca-Cola et Fanta.

Depuis une sacrée lurette, l'automobiliste tunisien a abandonné l'ancestrale Peugeot 404 bâchée, dernier relent de la présence coloniale française, au profit de pickup trucks, emblèmes des red necks. Chaque année, la taille de ces gouffres à essence et de leurs pneus s'accroît. Les plus récents ne seraient pas ridicules dans les rues de Nashville ou de Baton Rouge.

Enfin, malgré les nombreux italiens présents durant le protectorat et la proximité de la Sicile, la Tunisie, au rayon café, a préféré délaisser le succulent expresso au profit d'un breuvage noirâtre et insipide que ne désavouerait pas un new-yorkais.

Pour conclure, je tiens à rassurer le lecteur que cette chronique aurait angoissé.
La Tunisie n'est pas encore complètement devenue le cinquante-deuxième état fédéré américain.
Pour résorber votre angoisse, il vous suffit de traverser Kelibia à pied, en voiture, ou mieux en mobylette. Vous constaterez alors deux ou trois menues différences de comportement routier par rapport à Memphis, Tennessee.

Tuniso-americainement votre

Références et compléments
- Au delà de la caricature ci-dessus, il existe, depuis le dix-neuvième siècle, d'authentiques libéraux en Tunisie, cherchant à réaliser une synthèse entre pensées arabo-musulmanes et occidentales, sur les plans politiques et économiques.
Pour aller plus loin et découvrir un courant original, peu connu et revigorant en cette période grisâtre que traverse la Tunisie, je recommande la visite du site de l'Institut Kheireddine et du compte Twitter d'Habib M. Sayah @Habsolutelyfree, son principal animateur.

vendredi 9 août 2013

Le Marthathlon, sport méconnu en Tunisie

À la fin du mois de ramadan, le jour de l'Aïd, se tient, à Kelibia au nord-est de la Tunisie, une compétition sportive injustement ignorée, le Marthathlon.

Il faut dire que, pour une raison mal élucidée, les femmes de la famille s'appellent toutes Marthe. Ce prénom très français est bizarrement systématiquement associé à un prénom masculin local : Marthe-Ali, Marthe-Habib, Marthe-Hamadi, Marthe-Mahmoud et même, désormais, Marthe-Didier.

Le Marthathlon, véritable course par étapes, consiste à visiter l'ensemble des Marthe à cadence élevée.
Comme au Tour de France, deux classements coexistent.

Le classement par points, dont le leader est distingué par une chéchia verte, récompense la régularité.
L'absorption d'un gâteau sec rapporte un point, une pâtisserie tunisienne deux, un thé trois, une citronnade quatre et un grand verre de "gazouze", tel un essai au rugby, pas moins de cinq points.
La "gazouze" light sans sucre est assimilée à du dopage, ne rapporte rien et, en cas de récidive, vous élimine du Marthathlon.

Les arrivées chez les premières Marthe, en quelque sorte des étapes de plaine, sont favorables aux sprinters qui se ruent à vive allure sur les sodas.

Toutefois, assez rapidement, la Marthe de montagne se profile qui propose deux tournées successives. Lestés de trois Cocas et deux biscuits obtenus aisément dans la plaine, seuls des athlètes d'exception réussissent à enchaîner un thé et une citronnade accompagnés de makrouths et de baklavas.

Le premier au classement général est récompensé par la djellaba jaune.
Décrocher cette distinction est une lutte contre la montre. À l'instar du golf, le par est fixé à 10 minutes par Marthe. L'écart, positif ou négatif, entre votre temps effectif et cet objectif s'additionne à votre score.

La plupart des Marthe sont des compétitrices redoutables qui s'ingénient à exploser votre timing.
Pour commencer, la Marthe vous claque pas moins de 4 bises.
Ensuite, elle vous demande des nouvelles de votre famille, en détaillant chacun de ses membres.
Après ces salutation d'usage, elle vous fait asseoir et enchaîne par un ravitaillement solide et liquide accroissant votre classement par points.
Lorsque vous faites mine de partir, la Marthe appelle à sa rescousse la célèbre Mademoiselle Bikri qui se place en travers de la sortie en répétant "c'est trop tôt, c'est trop tôt".

Une volonté de fer et une pratique régulière de plusieurs décennies du Marthathlon sont indispensables pour être plus rapide que le par et revêtir la tunique safran.
Personnellement, cette année, j'ai terminé le Marthathlon une vingtaine de minutes au-dessus de l'objectif mais avec 18 points dans ma besace. Une performance honorable mais trop loin des podiums.

Marthathloniquement votre

Références et compléments
- "Marthe" suivi d'un prénom signifie "femme de" en dialecte tunisien. Ainsi Marthe-Habib est l'épouse de Habib.
- "Gazouze" est le mot dialectal pour les sodas sucrés et gazeux, comme Coca, Fanta ou Apla.
- "Mademoiselle Bikri", ou plutôt "mzel bikri", veut dire littéralement "c'est trop tôt".
- Merci à Myriam & Karim qui m'ont soufflé l'idée de cette chronique
- Voir aussi les chroniques tunisiennes "Un après-midi chez Marthe" et "Précis de survie linguistique en Tunisie".

mardi 30 avril 2013

L'actualité d'octobre 1889 en Tunisie

Autres temps, autres mœurs, dit le proverbe. Mais un autre prétend que l'histoire bégaie.
Ces extraits de Tunis-Journal "journal politique, littéraire, scientifique, agricole et commercial", "organe des intérêts français en Tunisie" du samedi 5 octobre 1889 donnent successivement raison aux deux dictons.
La Une de Tunis-Journal du samedi 5 octobre 1889
- A Paris, une violente altercation a opposé "boulangistes" - tenants du général Boulanger, prototype du général Massu et de la famille L. P. (je ne réussit toujours pas à écrire ce nom) - et "antiboulangistes". Des cris de "à mort, à mort" ont été entendu de part et d'autres.

- Toujours à Paris, le "parquet a ouvert une enquête sur un vol considérable commis récemment au préjudice de la Banque de France".

- A Tunis, après avoir réfléchi longtemps, le "Directeur Général des Travaux Publics" a rédigé un rapport sur "l'état futur des chemins de fer en Tunisie".
Tunis-Journal en publie, non pas les grandes lignes, mais "quelques emprunts".
Cet épais dossier n'a pas du être très convaincant car les voies ferrées existant alors en Tunisie sont à peu près celles d'aujourd'hui, à l'exception du tronçon reliant Tunis à Beja. Le réseau ferroviaire tunisien est surtout l'œuvre des beys avant la colonisation française.

- Au rayon agricole, les cours des "céréales" et des "farines diverses" ont connu "sans contredit, une reprise sensible".
Par contre, les "fèves et issues", malgré "un mouvement important", sont affectées de "changements absolument nuls".
Fort heureusement "les cotes" du café sont "toujours très fortes".
Quant aux "alcools de nos distilleries", "ils sont toujours très demandés, on n'a jamais guère de marchandise en magasin, le production suffit à peine à la demande".

- A l'Exposition Universelle de Paris, "la Tunisie, qui n'a encore qu'un tout petit vignoble est représentée par une vingtaine d'exposants".
Les vins tunisiens ont "une belle robe et un gout bien net et bien droit". Ils "se marieront bien avec certains des vins français, ceux de la Gironde particulièrement".
"Les récompenses sont assez nombreuses et sont d'un bon encouragement à nos colons de ce pays de protectorat".

- Une nouvelle convention est en passe d'être accordée à la Compagnie des Eaux de Tunis - lointain ancêtre de la SONEDE - avec une augmentation de tarif du meilleur aloi.

- Les températures maximales de la première semaine d'octobre ont oscillé entre 28°C et 31°C, les minimales entre 17°c et 22°C.
 
- Plusieurs arrestations pour vol sont mentionnées dont celle d'Amor ben Abdallah qui avait eu l'impudence et l'imprudence de cravater la "chechia" d'un lointain parent - le grand-oncle de ma belle mère - Mohammed ben Abderrahman Najar, "Tunisien demeurant à Klibia, de passage à Tunis".
Des vols de burnous et de capuchons sont aussi signalés.

- Pour terminer cette chronique, une page de publicité en faveur de "l'Hôtel des Colons - rue de l'Algérie" à Tunis qui propose une "pension complète pour les chevaux" avec un "service soigné" et des "prix modérés".

Tunisiquement votre

Références et compléments
- L'intégralité de cet exemplaire de Tunis-Journal du 5 octobre 1889 peut être consulté sur Gallica.

mardi 28 août 2012

Brassens raconte la Tunisie d'après la révolution

Georges Brassens, s’il était encore parmi nous, pourrait contribuer à réenchanter la Tunisie que nous aimons et dont la révolution patine un peu beaucoup. 
Jugez sur pièces.

En vertu du principe que « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux », en Tunisie, les « dragons de vertus » locaux ont fait pression sur les autorités pour que les pratiques du ramadan soient strictement et publiquement respectées.
Les « gens de bon conseil » ont donc décidé de « rendre des comptes » à « l’homme de la rue » et de « s’amuser à voir » tout le monde « jeûner ».
Ainsi, le « bistrot » de la plage du Petit Paris à Kelibia, « à deux pas des flots bleus », « le long de cette grève où le sable est si fin », qui, en début de ramadan, était discrètement ouvert a fini le mois saint au chômage technique. Pourtant, faute de « feuilles de vigne, fleurs de lys et fleurs d’oranger », des bâches empêchaient « les passants honnêtes », « tous ceux du commun des mortels », de « lorgner la portion » des dé-jeûneurs.

Sur une autre plage de Kelibia, « les sycophantes du pays, sans vergogne, aux gendarmes ont trahi » un jeune journaliste et blogueur au prétexte qu’il goûtait nuitamment à « la chaude liqueur de la treille » et « s’amusait à des bagatelles ». Les « chats fourrés, quand ils l’ont su, lui ont posé la patte dessus pour l’envoyer » en garde à vue « se refaire une honnêteté ». Le « folliculaire » a échappé de peu à l’inculpation d’atteinte aux « bonnes mœurs ».

De surcroît, des « fanatiques de la cause » ont, dans plusieurs villes tunisiennes, empêché, par la violence, des artistes de monter sur des « tréteaux » ou de « fredonner des chansons ».

Les « tristes bigots » et les « bons apôtres » ont, cet été, gagné une manche. Leur « zèle imbécile » a fait régresser deux des plus belles traditions tunisiennes, le vivre-ensemble et l’hospitalité.

Toutefois, l’action de ces « boutefeux » n’aura pas été vaine. « Ils ont su me convaincre et ma muse indolente, abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi ». « Avec un soupçon de réserve toutefois » ...
Le programme des « Saint Jean Bouche d’Or » anti-bistrot, anti-théâtre et même anti-femmes vise aussi « à retirer le morceau de pain » de la « bouche du pauvre tapin » en éradiquant les maisons de tolérance.
Je leur suggère, si, par malheur, ils passaient à l’acte, de récupérer le stock de tolérance. Cela leur permettrait, sait-on jamais, de « se borner à ne pas trop emmerder leurs voisins » …

A défaut, ces « sectaires » « en bois brut », devraient se rappeler la mésaventure du « jeune juge » confronté au « gorille » « trousseur de robes ». S’ils « pensent, impassibles, que c’est complètement impossible », la « suite pourrait leur prouver que non ! ».
« Gare au gorille » surtout s'il est tunisien !

Tuniso-brassensiquement votre

Références et compléments
- Chronique tunisienne « coup de gueule » écrite et peaufinée à Kelibia en juillet et août 2012. Les faits relatés sont tous, hélas, strictement exacts.
- Le journaliste et blogueur tunisien arrêté nuitamment sur une plage de Kelibia s’appelle Sofien Chourabi. Relâché après deux jours de garde à vue, il devrait être jugé début septembre 2012 pour consommation publique d’alcool. Je vous invite à découvrir son fil Twitter @Sofien_Chourabi et, pourquoi pas, à lui manifester votre soutien.
- Les citations entre guillemets sont toutes issues, à quelques variations grammaticales près, de chansons de Georges Brassens :
mourir pour des idées, trompettes de la renommée, à l’ombre des maris, l’auvergnat, supplique pour être enterré sur la plage de Sète, dans l’eau de la claire fontaine, le cocu, le bistrot, quand les cons sont braves, Don Juan, le sceptique, je suis un voyou, concurrence déloyale, la mauvaise réputation, les quatre bacheliers, le vin, celui qui a mal tourné, le Grand Pan, le gorille, le pêcheur, les amoureux sur les bancs publics, les croquants, honte à qui peut chanter, entre la rue Didot et la rue de Vanves, le vent.
  

dimanche 5 août 2012

Je me souviens … la Tunisie (suite)

A la demande générale de mon nombreux fan club, voici une seconde livraison de "je me souviens ... la Tunisie", souvenirs personnels remémorés à la manière de Georges Perec de mes premiers séjours en Tunisie dans les années 1980.

#35 Je me souviens, au musée du Bardo, du guide demandant à son groupe de touristes d’admirer l’expressivité du regard d’une statue aux yeux vides

#36 Je me souviens avoir conduit une Renault R5 orange et sans klaxon

#37 Je me souviens de la pose du gazoduc

#38 Je me souviens avoir découvert que Parmalat n’était pas une marque de voitures de Formule 1 mais de briques de lait pasteurisé

#39 Je me souviens des caisses en plastique jaune à l’arrière des mobylettes rouges à Kelibia

#40 Je me souviens m’être assis dans l’herbe devant le palais du Bardo

#41 Je me souviens des rampes en fer forgé sur les escaliers

#42 Je me souviens de types vaguement éméchés faisant du ski nautique à traction humaine dans une piscine d’hôtel

#43 Je me souviens du théâtre romain d’El Jem

#44 Je me souviens du bureau quasi-ministériel de ma belle-sœur

#45 Je me souviens des anciens parlant un français d’académicien bourré de subjonctifs

#46 Je me souviens de la création de la route dite agricole entre Menzel Bou Zelfa et Menzel Temime

#47 Je me souviens d’un type, dans un café de l’avenue Habib Bourguiba, me racontant ses péripéties de député lors de l’indépendance

#48 Je me souviens que Sidi el Bahri et le Goéland étaient un seul et même café près du port de Kelibia

#49 Je me souviens de mon copain Marc croquant à pleines dents dans un piment

#50 Je me souviens, au marché de Kelibia, d’une pancarte indiquant « la maison ne fait crédit qu’aux personnes de plus de soixante ans accompagnées de leurs grands-parents »

#51 Je me souviens d’un policier contrôlant mon passeport à l’aéroport et me demandant des conseils d’orientation pour sa fille

#52 Je me souviens des darboukas

#53 Je me souviens avoir ramené en France un melon « batikh » pour que mon grand-père essaie de replanter ses graines

#54 Je me souviens d’une fuite d’huile d’olive dans les coffres à bagages de l’avion du retour et du tapis roulant distributeur de couscous à l’arrivée

#55 Je me souviens que le dinar tunisien valait 11 francs français

#56 Je me souviens de la rue Pierre Mendès-France

#57 Je me souviens d'Oum Kalthoum dans le grésillement des haut-parleurs de Sidi el Bahri

#58 Je me souviens d’une jeune (future) nièce ne comprenant pas que je compte aussi lentement

#59 Je me souviens que la jetée du port de Kelibia était plus courte et la plage plus claire

#60 Je me souviens des fleuristes et de la statue avenue Bourguiba

#61 Je me souviens répondre mezzo voce « assez de fric » aux gamins criant « fricassée » sur la plage

#62 Je me souviens que, sur la plage de Kelibia, les maisons n’avaient pas d’étage

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la première livraison de ces souvenirs "Je me souviens ... la Tunisie"
- Le livre "Je me souviens" de Georges Perec est paru en 1978 et comporte 480 fragments numérotés.
- Le dinar tunisien vaut actuellement autour de 0.5 euros, soit environ 3.3 francs français.

vendredi 3 août 2012

Kelibia Roger Copy

Fin années 1970, début années 1980, l’équipement en téléphones fixes de la France commençait, enfin, à être conséquent. L’époque du « 22 à Asnières » de Fernand Reynaud s’estompait.
Toutefois, hors de son domicile ou de son poste de travail, téléphoner supposait dégotter une cabine en état de marche. Être appelé sans préavis était impossible.
Les tarifs non « locaux » étaient chers. Une pièce de 5 francs – somme non négligeable pour un étudiant – permettait, en « heures creuses », de parler environ 3 minutes entre Toulon et Grenoble. Joindre l’étranger était prohibitif et pas toujours aisé.

En Tunisie, les téléphones étaient nettement plus rares, les cabines inexistantes et les « publiphones » pas encore autorisés. Communiquer avec l’Europe supposait un abonnement spécial et coûtait une fortune. Ces appels n’avaient lieu que lors de situations dramatiques, pas question de passer un coup de bigophone pour raconter sa vie.

Le meilleur moyen de communiquer entre les deux rives de la Méditerranée restait la poste aérienne. Les héritiers de Mermoz et de Saint-Exupéry avaient mis au point « l’aérogramme », pli spécial en papier très fin, qui mettait, lorsque les vents étaient favorables, 72 heures pour relier Lutèce à Carthage.
Aussi en 1981, lors de mon premier séjour en Tunisie, j’ai passé une quinzaine de jours sans contact direct avec ma famille en France.

La révolution – le mot n’est pas trop fort – est survenue dans la seconde moitié des années 1990 avec téléphones portables, internet et concurrence entre opérateurs.
Le premier appel passé vers la France depuis Kelibia sur le mobile d’un beau-frère avait un aspect miraculeux voire même transgressif.
Dès lors, d’autres premières fois se sont rapidement accumulées : premier relevé de mails dans un « publinet », premier échange vidéo avec Skype, première utilisation d’une clef 3G, premier smartphone, première chronique publiée depuis la Tunisie …

Frontières et distances peuvent continuer, pour la forme, à résister encore un peu. Elles ont pourtant pris un sacré coup de vieux. Et c’est tant mieux !

TSFiquement votre

Références et compléments
- Le thème de cette chronique m’a été, involontairement, suggéré par Ferid.
- Voir aussi deux chroniques sur des thèmes voisins : "timbres, iPhone et salaires ouvriers" et "des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences".
- Le titre « Kelibia, Roger, Copy » est inspiré par le trafic radio des missions spatiales Apollo.
Ces transmissions étaient difficilement audibles aussi l’accusé de réception était systématique.
Roger et Copy sont les deux codes signifiant que le message a été capté et compris.
Pour aller plus loin, se reporter aux articles Wikipedia sur le vocabulaire radio en français et en anglais.
L’intégralité du trafic radio d’Apollo 11, la première mission lunaire en juillet 1969, a été transcrite et mise en ligne par la NASA. Je tiens toutefois à avertir les amoureux de la grande littérature que ce texte ne rivalise guère avec Proust ou Shakespeare.
- Les publiphones en Tunisie sont des échoppes équipées de cabines téléphoniques et opérées par des personnes privées. Par analogie, les cyber-cafés s'appellent publinet.
- Le « 22 à Asnières » est un sketch datant de la fin des années 1950 de l’humoriste auvergnat Fernand Reynaud.
A l’époque, le téléphone n’est pas automatique. Il faut demander à une opératrice le numéro de son correspondant – dans le sketch le 22 à Asnières – et attendre d’être mis en relation. Ce système peu efficace cafouillait et s’engorgeait souvent.
Le personnage campé par Fernand Reynaud, après moult péripéties, se résout à joindre New York pour être mis en relation avec la banlieue parisienne.
  

vendredi 27 juillet 2012

Je me souviens ... la Tunisie

A la manière de Georges Perec, quelques souvenirs personnels remémorés de mes premiers séjours en Tunisie dans les années 1980 ...

#1 Je me souviens d'être descendu du ferry à La Goulette devant des réservoirs de gaz

#2 Je me souviens d'avoir vu des palmiers pour la première fois

#3 Je me souviens des ânes devant une banque

#4 Je me souviens que notre anniversaire de mariage était férié car c'était aussi celui d'Habib Bourguiba

#5 Je me souviens des machmoums

#6 Je me souviens des Peugeot, 404 bâchées mais aussi 203 et 403

#7 Je me souviens d'une crevaison entre Sfax et Sousse, réparée avec une plaque de métal insérée à l'intrieur du pneu

#8 Je me souviens de sandwiches avec des frites

#9 Je me souviens de Kelibia et de son fort

#10 Je me souviens des bricks à Sidi El Bahri

#11 Je me souviens de l'inévitable excursion à Sidi Bou Saïd mais aussi des ruines puniques de Kerkouane

#12 Je me souviens des chants et des darboukas

#13 Je me souviens de Moknine

#14 Je me souviens de l'aspect pitoyable de Bourguiba à la télévision

#15 Je me souviens de RAI Uno et des dossiers de l'écran

#16 Je me souviens des paroles de bienvenue

#17 Je me souviens des journaux La Presse et Le Monde vendus sur les marches de la gare de Tunis

#18 Je me souviens que le terme espadrille ne désignait pas des espadrilles

#19 Je me souviens de scènes incroyables dans les souks de Tunis et à l'aéroport

#20 Je me souviens de la gare d'Hammam Lif

#21 Je me souviens d'une sortie en barque de pêche à Kelibia

#22 Je me souviens des pastèques

#23 Je me souviens des fanfares hassinya

#24 Je me souviens avoir perdu ma barbe suite à un pari sur de l'orthographe française

#25 Je me souviens des panneaux routiers bilingues

#26 Je me souviens que le thé rouge s'avère être noir

#27 Je me souviens de la source du bouc à Korbous

#28 Je me souviens avoir joué et perdu à la belote, au grand dam de mon beau-frère

#29 Je me souviens d'une enseigne "haute couturière à Ezzahra" et d'une autre proclamant que "la bonne conduite fait partie de la culture de l'homme moderne"

#30 Je me souviens de l'assimil arabe et des éclats de rire qu'il provoquait : "Sayidati, anisati, sadati, ahlan wa shalan. Intabihou min fadlikoum ..."

#31 Je me souviens d'avoir traversé El Jem en compagnie d'un garde national

#32 Je me souviens d'avoir écouté Europe 1 en grandes ondes dans la nuit de Sfax

#33 Je me souviens des premières Isuzu

#34 Je me souviens de la nuit sur la plage à Kelibia

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la seconde livraison de "Je me souviens ... la Tunisie"
- Le livre "Je me souviens" de Georges Perec est paru en 1978 et comporte 480 fragments numérotés.
- A propos des fanfares hassinya de Kelibia voir la chronique "Tunisie sur Balkans"

lundi 23 juillet 2012

Bronzer idiot en Tunisie ?

Lors de sa récente visite en France, Moncef Marzouki, le provisoire et binoclard président de la république tunisienne, a déclaré en réponse à une interrogation sur l'importance économique du tourisme, "il ne faut plus venir bronzer idiot en Tunisie".

Jusqu'alors, naïvement, je pensais que la priorité de la "troïka" - coalition tripartite issue des premières élections libres de l'automne 2011 - était de créer le plus possible d'emplois pour résorber le chômage massif. Il n'en est rien, le bien-être des hôtes du pays du jasmin ne saurait céder le pas à aucune autre préoccupation !

Les consignes présidentielles sont claires.
Dans chaque aéroport, les agents en charge du contrôle des passeports questionneront chaque touriste fraichement débarqué sur son projet de vacances.
Si son intention est de se relaxer et de mettre ses neurones au repos, il sera immédiatement mis à l'ombre par la police nouvellement démocratique. Les forces de l'ordre lui éviteront ainsi mélanomes et autres maladies de peau induites par une exposition prolongée aux ultra-violets. Pour ce faire, les sinistres brigades d'intervention seront bientôt dotées de parasols, beaucoup plus efficaces pour abriter les visiteurs que les boucliers anti-émeutes.
A l'inverse, le vacancier souhaitant utiliser son séjour tunisien pour écluser quelques romans policiers ou écrire des chroniques sera sommé par la même police récemment réformée d'aller illico sur une plage en plein cagnard. Désormais plus question de bouquiner sous les claies ombragées de Jammoulti - le bistrot de la plage de Kelibia - le bronzage intelligent, fruit de la volonté populaire, s'impose !

Après la saillie marzoukienne, la saison touristique tunisienne, contrairement aux discours officiels, s'annonce difficile.
Les amateurs de plage qui n'apprécient pas plus que n'importe qui de se faire traiter d'idiots, préfèreront probablement aller combler la dette de la Grèce, de Chypre ou de l'Espagne plutôt que celle de la Tunisie.
Quant à moi, j'appréhende mon prochain départ vers le Cap Bon.
Moncef Marzouki va-t-il réussir là où Habib Bourguiba et Zine el Abidine Ben Ali alliés à l'ensemble de ma famille ont piteusement échoué ?
Vais-je, démocratiquement mais fermement, être obligé de passer mon séjour durablement allongé au soleil sur le sable du "Petit Paris" ou du "Belge" ?

Idiotiquement votre

Post Scriptum du 24 juillet 2012 :
J'ai reçu de Marc, fidèle lecteur des Humeurs Mondialisées, la photo ci-dessous prise en juin de cette année à Djerba qui illustre parfaitement le bronzage idiot en Tunisie avant l'ultimatum présidentiel.

Références et compléments
- Je dédie cette chronique à Roland, Brigitte, Françoise et Benoît qui ont eu la chance de visiter la Tunisie cette année avant l'injonction de Moncef Marzouki sur le bronzage idiot.
- "Petit Paris" et le "Belge" sont les sobriquets de deux des plages de Kelibia. Pour en savoir un peu plus sur ces plages, je vous recommande les chroniques "Mieux vaut p'tard que jamais" et "Sabotage belge".
- Désormais, de nombreuses chroniques de ce blog ont pris Moncef Marzouki et ses lunettes comme sujet de prédilection.
- L'interview où Moncef Marzouki s'oppose au bronzage idiot est parue dans le journal français La Provence le 20 juillet 2012.