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mardi 16 août 2016

L'économie de la Tunisie enlisée dans ses paradoxes

​En Tunisie, le visiteur est vite convaincu par l'esprit d'entreprise et la créativité d'une bonne part de la population.
Pourtant, chômage et pauvreté gangrènent la société et l'économie est loin du plein régime.
Retour sur un paradoxe tunisien.

Le royaume du black

Le fait est méconnu mais la Tunisie est un des pays où l'initiative privée réussit le mieux à fournir une solution à chaque besoin de la vie quotidienne.
Deux exemples parmi une myriade d'autres.

Trouver nourriture et articles de consommation courante n'est jamais un souci.
À toute heure, à moins de 3 minutes à pied de votre domicile, il y a toujours suffisamment de vendeurs ambulants et de micro-commerces.
Inutile de faire des stocks à la maison, les rues sont des entrepôts.

L'eau du robinet est d'une potabilité douteuse.
Qu'à cela ne tienne, des pickups Isuzu ravitaillent les épiceries avec des bidons en plastique remplis d'eau de source, cinq à dix fois moins chers que l'eau minérale en bouteille.

Ces activités très flexibles sont plaisamment baptisées par les spécialistes "économie informelle", doux euphémisme désignant pudiquement le travail au noir du meilleur aloi.

Tous les "petits métiers" opèrent sans contraintes.
L'occupation gratuite et sans vergogne de l'espace public est un sport national tunisien.
TVA, patente, cotisations sociales et autres taxes sont des mots absents du vocabulaire du type vendant des robes à 10 dinars sous la fenêtre près de laquelle je rédige ce billet.

Toutefois, assez souvent, ces auto-entrepreneurs autoproclamés doivent quand même s'acquitter de menus subsides auprès des détenteurs d'autorité afin de se vacciner contre l'application de la moindre réglementation.

Souk hebdomadaire à Kelibia

Mais aussi le royaume de la bureaucratie

À l'autre extrémité du spectre économique, les entreprises structurées se débattent avec des obligations en tous genres.

Des administrations tatillonnes délivrent, en prenant leur temps, des autorisations diverses et variées dont ils contrôlent ensuite le bon usage.
Le créateur néophyte découvre, souvent à ses dépens, ce maquis de paplards.

Viennent aussi s'ajouter une pression syndicale croissante - souvent aussi peu courtoise que réaliste aux dires de plusieurs chefs d'entreprise - ainsi que quelques "interventions" politiques, histoire d'ajouter un peu de harissa dans une chorba déjà épaisse.

Même les sociétés exportatrices qui pourtant bénéficient d'un statut fiscal offshore, ne sont pas exemptes de ces tracas.

Bien sur, là encore, une lubrification pécuniaire de l'usine à gaz est souvent nécessaire.

Un consensus implicite et délétère

Les deux maux économiques de la Tunisie sont, d'une part, une sous-productivité d'ensemble et, d'autre part, un chômage massif, notamment de diplômés de l'enseignement supérieur.

Face à ces difficultés - bien avant la révolution - un consensus a émergé de la grande majorité de la société.
L'état, qui a reçu un mandat implicite de la population, s'emploie à mettre scrupuleusement en oeuvre ce programme.
  • Encouragement massif des activités les moins productives grâce à une liberté économique absolue et une quasi-absence de taxation pour tous les "petits métiers".
  • Limitation, par la bureaucratie, des activités à haute valeur ajoutée.
    En caricaturant à peine, on peut dire que plus une entreprise est susceptible de créer de richesses et d'employer de diplômés, plus elle est freinée.
  • Administrations inefficaces payant chichement un personnel pléthorique et peu occupé.

Chaque tunisien ou presque râle contre les passe-droits familiaux ou monétaires, la pagaille ambiante et les contraintes pesant sur les entreprises.
Mais, dans la pratique, peu alignent leurs actes sur cette splendide indignation verbale.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les partis politiques ne parlent pas d'économie et ne se distinguent guère sur ce thème.

Les différents acteurs sociaux trouvent leur compte dans ce système paradoxal et lui confèrent une grande stabilité.
  • Les tunisiens les plus pauvres - en l'absence de régime efficace de solidarité sociale - en retirent le moyen de subsister, à défaut de vivre correctement.
  • Les familles aisées ont à leur disposition de nombreux services bon marché qui rehaussent leur niveau et leur confort de vie.
  • Les entrepreneurs en place bénéficient d'une réduction de fait de l'intensité concurrentielle.
  • Les agents publics profitent d'un compromis alliant un travail stable et peu prenant avec des salaires limités.
    Fréquemment, cet arrangement est amélioré par des sortes de bonus, sous forme d'avantages en nature, voire de compléments privatisés de revenus.
  • Les politiques - anciens comme actuels de toutes tendances - se contentent de gérer, sans trop de vagues, le statu quo tout en profitant des avantages de leur fonction.

Rompre le paradoxe ?

Ce consensus toxique est ancien et repose sur une base très large.
La Tunisie toute entière s'est enferrée dans une sorte de trappe à médiocrité économique.

En sortir suppose que la société, dans son ensemble, devienne convaincue qu'efforts et inconforts à court terme peuvent être compensés par un accroissement des emplois et de la prospérité à plus longue échéance.

Une chose est sure, l'impulsion ne viendra pas des politiques.
Faibles, peu compétents et discrédités - pour rester sobre - ils sont dans l'incapacité de lancer une quelconque mutation.

Par contre, chaque tunisienne et chaque tunisien peut contribuer à améliorer simultanément son propre sort et celui de son pays.
L'esprit multiforme d'initiative qui éclot à chaque coin de rue pourrait être un excellent moteur de changements.

Toutefois, investir dans l'abandon de ses avantages pour obtenir un meilleur futur est un chemin difficile et non intuitif.
La tentation est forte pour chacun de reporter les ajustements nécessaires sur d'autres groupes sociaux que le sien.

Je souhaite à mes amis de Tunisie de trouver l'énergie collective d'inventer une voie économique moins paradoxale.

Tunisiquement votre

Références et compléments
Voir aussi d'autres billets sur l'économie de la Tunisie
- Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie
- France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?
- La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041
Bien que ces chroniques datent de 2013, les ordres de grandeur restent toujours valables. La hausse des prix et des salaires a été, hélas, compensée par une spectaculaire dévaluation du dinar tunisien.

La chronique "ingénieuses ingénieures tunisiennes" relate un prototype du changement souhaitable en Tunisie.

Outres mes lectures et mes séjours fréquents en Tunisie, ce billet doit beaucoup à des discussions multiples, plaisantes, passionnantes et souvent passionnées avec Afef, Amadi, Fathi, Frank, Ghada, Hamidou, Lamia, Mahdi, Mohammed, Moncef, Mondher, Mossadek, Myriam, Omar, Salma, Talel, Tarek, Wafa, Zied et quelques autres qui se reconnaîtront.
Je les en remercie chaleureusement et espère continuer longtemps nos conversations.
Bien entendu, les opinions exprimées dans cette chronique sont miennes et n'engagent en rien les personnes citées ci-dessus.

Des échanges déjà anciens (le temps passe !) avec Habib Sayah ont aussi constitué le substrat de l'analyse présentée ici.

samedi 13 août 2016

​La politique française vue de Tunisie

​J'ai repéré, en Tunisie, sur un site d'annonces, un intriguant message.
Élysée toute neuve
Direction assistée
Vitres électrique
Climatiseur en marche
Antibrouillard
Jantes alliage
Double clé origine
Prix négociable pour les sérieux
L'auteur de cette offre semble être un meilleur connaisseur des arcanes de la politique française que de l'orthographe et de la syntaxe.
Jugez sur pièces garanties d'origine.

Élysée toute neuve

Vu les piteuses prestations de ses trois - voire de ses quatre - derniers locataires, l'Élysée a certainement besoin d'une sérieuse rénovation.

Direction assistée

Le prochain occupant du 55 rue du Faubourg Saint Honoré à Paris gagnerait à se faire correctement assister dans la direction du pays.

Vitres électrique

Faire rentrer un peu d'air frais dans les sphères gouvernementales serait plus que nécessaire.

Climatiseur en marche

Le poste présidentiel étant particulièrement chaud, recevoir en permanence un bon souffle glacé permettrait à son titulaire de garder la tête froide.

Antibrouillard

Les partis français cumulant programmes flous et fonctionnements opaques, éclairer leur route ne serait pas un luxe.

Jantes alliage

Allier les principales tendances politiques pourrait éviter à la France de rouler sur la jante.

Double clé origine

Prévoir une doublure au vainqueur de la prochaine élection présidentielle afin de pouvoir le changer en cas de mauvaises prestations nous épargnerait bien des désillusions.

Prix négociable pour les sérieux

Sans commentaire.

Tuniso-Citroënement votre

Références et compléments
Voir aussi deux autres billets portant sur les petites annonces en Tunisie
- Chercher l'âme soeur en Tunisie
- Les annonces automobiles en Tunisie ultime refuge du surréalisme

L'annonce a été publiée sur le site tunisien tayara.tn fin juillet 2016. Je l'ai recopiée scrupuleusement.
Selon toute vraisemblance, son auteur souhaitait vendre une voiture Citroën C-Elysée, qualifiée par les spécialistes (dont je ne suis pas) de berline low-cost.

jeudi 11 août 2016

Pépites francophones en Tunisie

​La Tunisie possède une grande richesse linguistique.
À côté des multiples déclinaisons de l'arabe, le français reste d'usage fréquent.
Mieux même, les tunisiens réinventent sans cesse la langue d'Eugène Ionesco.
Jugez sur pièces.

Pas de pizza réussie sans chompinon, artichoux et ognion !

La médecine quantique, nouvelle discipline prometteuse, est expérimentée en Tunisie. Grâce à elle, votre santé va posséder un sacré spin.

La firme automobile de Sochaux à l'emblème du lion devrait se méfier de sa nouvelle compétitrice bretonne PEUGOET.

L'état américain de l'Oregon est le premier producteur mondial d'origan.

Pour former un couple fusionnel, rien ne vaut un thé partagé avec l'élu(e) de votre cœur.

Ce fait historique est méconnu mais la Tunisie a joué un rôle déterminant lors des débuts de la seconde guerre mondiale.
En effet, le 18 juin 1940, à Londres, pour s'éclaircir la voix et se donner du courage, le général De Gaulle, avant de lancer son fameux appel sur les ondes de la BBC, s'est envoyé derrière la cravate un petit godet d'eau minérale tunisienne.


Francophono-tunisiquement votre

Références et compléments
Voir aussi mes autres chroniques au sujet de la Tunisie.

Toutes les photos ont été prises par mes soins en 2015 et 2016 en Tunisie, principalement à Kelibia.

mercredi 3 août 2016

Chercher l'âme sœur en Tunisie

​Parcourir les sites tunisiens d'annonces en ligne est un bonheur sans cesse renouvelé.
Voici un échantillon de recherches matrimoniales.

A la recherche d'un homme sérieux pret pour le mariage, les passes temps et les aventuriers s'abstenir!

Salut ,Toute ma vie été prise par l'étude le boulot et la famille et comme on dit mieux vaut tard que jamais...Jeune homme de tunis ,charmant,souriant, bien cultivée et de bonne famille, situation professionnelle stable ,je cherche une Femme charmante, sérieuse élégante cultivée de bonne famille.

Jeune fille, 42 ans allure plus jeune, cadre de bonne famille, pratiquante non voilée, cherche un homme sérieux, mure, responsable, bonnes qualités morales, ayant un poste stable, prêt pour mariage cette année si affinité.

Que ce que je t'aime! Que ce que tu es idiote, et que ce que tu es injuste ; Que ce que tu es orgueilleuse, tu préfères pleurer toute une vie d'avoir laisser partir ton homme sans rien dire, sans rien faire;
Je suis ici pour te donner une chance, si tu te reconnais !

Belle jeune fille, niveau universitaire, issue d'une très bonne famille, à la recherche d'un homme avec des qualités physiques acceptables mais surtout avec de bonnes qualités morales
Année de naissance : 1980

Je suis à la recherche de relation sérieuse fondé sur l amour et le respect mutuel.
Je cherche une belle femme voilée de bon caractère tendre, honnête, fidèle, active qui respecte bien la vie en couple et qui habite a Tunis ville

J.fille 43ans styliste d'une bonne famille serieuse calme honnete respectueuse présentable ayant un petit atelier et posede un appartement .je cherche un homme serieux ou veuf qui reside a Sousse age 43a50 l'essentielle d'avoir un foyer heureux plein de joie de paix et beaucoup d'amour .non serieux s'abstenir..

Je un suis ingénieur de situation stable, jamais marié, élégant, Galant, non buveur, non fumeur, souriant .Je cherche une femme responsable, sérieuse, honnête, bon niveau culturel, célibataire ou divorcé pas problème.

slt, j ss a la recherche d'un Homme pour refaire ma vie. g 34 ans, j ss divorcee sans enfant, fonctionnaire ds une ste privee. j'aimerais bien k mon homme sois simple,sincere, serieux, honnete et le reste c a decouvrire.. je prefere k'il soit divorce sans enfant. bonne chance

ing de formation 48 ans div ss enf avec ses cheveux, ne fume pas et bois occas, cherche div ss enf situation en rapp non voilee , instit, prof, medecin, avocate ... de famille non nombreuse, presentable, acceptable physiquement, , stp pas de num de tel, juste des emails, plus si affinites, rien ne presse, et qui sais !!!!!! ps: tant que cette annonce revient tj c que pas encore j ai pas trouve qq de valable; et pour celle qui m a dit: qui tu te crois a 48 ans et tu poses tes conditions je lui reponds va jouer ailleur, et svp pas de voilees.

jeune femme div avec 2 fille en charge
voilée cultivée esprit ouvert romantique
cherche mon âme sœur div ou veuf qui a des enfant en charge ou stérile
pour q on puissent fonder un foyer sur des bases solide

Tunisien résident a Paris cherche fille de bonne famille belle femme au foyer ne depasse pas 33 ans
pour celles qui ne correspondent pas au profil recherché, veuillez s'abstenir.....
intéressées veuillez donner une description détaillée + une photo.

BLONDE SERIEUSE CHERCHE L'HOME DE MA VIE
slt à tous,je suis une femme célibataire à l'age de 32ans charmante de bon coeur,bien cultivée de bonne famille très spontanée,moderne et conservatrice à la fois et très romantique.je suis à la recherche de l'home de ma vie,un home sérieux,responsable et fidèle qui respecte la femme afin de vivre en stabilité et fonder une famille,pour ceux qui sont intéressés vous pouvez m'envoyer vos liens Facebook,je vous attends et merci d'avance.

je suis une personne fonctionnaire dans une ste prive j'ai ma propre maison
je cherche une femme pour continuer la vie
,je suis un responsable de mes paroles . généreux ,déterminé mais avec grande patiente
je cherche une femme gentille sympas fidèle respectueuse
voila mon numéro de contact :54******
veuillez me croyez :je n’utilise pas facebook

Romantiquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques "les annonces automobiles en Tunisie ultime refuge du surréalisme" et "le charme méconnu des noms de rue en Tunisie".

Toutes ces extraits d'annonces matrimoniales ont tous été scrupuleusement recueillis sur le site Ballouchi.com début août 2016. Je revendique toutefois une subjectivité certaine dans le choix des annonces.
Graphie, ponctuation, grammaire et orthographe ont été strictement respectées.

mercredi 27 juillet 2016

​Même dans un ciel très sombre subsistent des rayons de soleil

​La solidarité individuelle est un puissant antidote aux actes de terreur et de barbarie.
La fraternité du quotidien est plus forte que la haine.

Je suis arrivé en fin de journée d'hier en Tunisie.
Ce même jour, deux salopards, prétendument au nom de leur religion, ont assassiné un prêtre dans le nord-ouest de la France à Saint Etienne du Rouvray.

Tôt ce matin, je suis allé faire une course urgente dans une des quincailleries du quartier.
Sur la télévision de la boutique, une chaîne d'information relatait les derniers développements autour de ce énième attentat.

Le commerçant, tout en préparant ma commande, me demande si je suis français puis me déclare visiblement ému "c'est terrible ce qui se passe chez vous, on n'y comprend rien, c'est injuste, merci de dire en France que tous les tunisiens sont très tristes de ce qui se passe".

La gorge nouée, je peine à le remercier.

Humainement votre

Tahia Tounes, vive la France !

mardi 14 juin 2016

7 milliards de nuances de gris contre Daech

Les tueries d'Orlando et de Magnanville viennent encore d'accroître la trop longue liste des victimes du terrorisme de Daech.

À croire ces salopards, il n'y a ici-bas que deux engeances : les bons autodésignés et les mauvais, c'est à dire tous les autres.
Bien entendu, les bons ont le devoir, afin de hausser le niveau général, de soumettre les mauvais et d'éliminer les plus toxiques d'entre eux.

Face à cette conception morbide, les proies de Daech représentent notre diversité.
Un gay de Floride, un touriste, un militaire tunisien, un policier français, un dessinateur satirique danois, un visiteur japonais de musée, une jeune femme yezidie et tous les autres martyres n'ont qu'un seul point commun : leur humanité.
C'est pourquoi l'existence de chacun d'entre eux - c'est à dire, en pratique, l'existence de chacun d'entre nous - est insupportable aux cerveaux étriqués de l'axe autoproclamé du bien.

La quasi-totalité des 7 milliards d’humains qui peuplent notre planète doit continuer à opposer l'ensemble de ses nuances de gris au trop noir et blanc Daech.
À défaut, le piège que les terroristes nous tendent se refermerait sur nous.

La flamme de la vie ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas !

We shall never surrender! Never! Never!

Tristement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
- 10 citations contre le terrorisme et la barbarie
Daech s'est déjà implanté deux fois en Europe

Je me suis appuyé, pour ce billet écrit dans l'émotion, sur des auteurs bien plus qualifiés que moi :
- Charles de Gaulle qui, le 18 juin 1940, depuis Londres, appelait à raviver la flamme de la résistance française.
- Son compère Winston Churchill qui sensiblement au même moment promettait de ne jamais se rendre !
- E.L. James qui a titré son best-seller érotique mondial "50 nuances de gris".
- Maxime le Forestier qui a cité "les deux engeances" dans une chanson.

dimanche 8 mai 2016

Ingénieuses ingénieures tunisiennes

​La série consacrée aux bouteilles semi-remplies et aux trains ponctuels se poursuit.
Après quelques rayons en France, je vous propose cette fois un peu de soleil de Tunisie.

Des ingénieures survitaminées

J'ai assisté, cette semaine, à un événement intitulé "femme ingénieure : défis et perspectives" organisé par l'ATFI, Association Tunisienne Femmes Ingénieures.
Au cœur d'une technopole de la banlieue de Tunis, durant une matinée, se sont succédé exposés généraux et témoignages devant un parterre composé essentiellement d'ingénieures et d'étudiantes, sans oublier quelques représentants de la gent masculine dont votre serviteur.

L'impression d'ensemble était énergisante et optimiste.
Des femmes de toutes générations ont transmis des images positives de leur activité.


La fabrique d'ingénieurs tourne au même régime en Tunisie qu'en France

Il faut dire que le regard historique donne le tournis.
Lors de l'indépendance de la Tunisie en 1956, il y avait très exactement 84 ingénieurs dans la toute jeune république.
Soixante ans plus tard, cette profession compte 70 000 membres, à peu près moitié moins qu'en France à population équivalente.

Toutefois, la progression est vertigineuse.
De 2000 à 2014, la Tunisie a multiplié par 15 ses diplômés en ingénierie pour atteindre 7 000 par an, presque 20 par jour.
Désormais, le taux de formation d'ingénieurs est similaire au pays du jasmin et dans celui des fromages.



Toujours plus de meufs

Femmes et engineering forment un bien meilleur ménage au sud qu'au nord de la Méditerranée : une ingénieure pour deux ingénieurs autour de Tunis, contre une pour quatre vers Paris.

Cette féminisation va continuer à croître et embellir.
Cette année, pour la première fois, les inscrites aux concours d'entrée dans les écoles d'ingénieurs tunisiennes dépassent légèrement les inscrits ...

Le regretté Louis Aragon, s'il revenait parmi nous du côté de l'antique Carthage, modifierait certainement son poème pour proclamer que la femme est aussi l'avenir de la technologie.

Tout ne va pas mal.

Fémino-ingéniéro-tunisiquement votre

Références et compléments
Tous mes chaleureux remerciements à Wafa Kedous et à l'ATFI pour leur invitation.

Pour en savoir plus sur l'ATFI Association Tunisienne Femmes Ingénieures, rendez-vous sur la page Facebook de cette association.

Voir aussi la chronique "2 rayons de soleil dans un ciel européen grisâtre" ainsi que les très (trop ?) nombreux autres billets sur la Tunisie.

L'ATFI a fait le choix heureux de l'orthographe plutôt québécoise ingénieure plutôt que de la formulation française asexuée ingénieur ou encore de l'hideuse appellation technocratique ingénieur-femme.

Les photos ont été prises à la journée "femme ingénieure : défis et perspectives" de l'ATFI le 7 mai 2016 organisée à la technopole El Ghazala de l'Ariana.

vendredi 6 mai 2016

​Le charme méconnu de l'odonymie tunisienne

Les odonymes - c'est à dire des noms des voies de communication - sont d'excellents révélateurs de l'inconscient collectif d'une société.
Jugez sur pièces avec ces quelques exemples glanés dans l'agglomération du grand Tunis.

Faut-il se coucher avant ou après avoir reçu une illumination ?

Peu de botanistes le savent mais l'hybridation du lilas avec le palmier permet d'obtenir de la gulycine, à ne pas confondre avec la glycine.

Tous les chemins mènent au stade !

Réunir Garibaldi, Lénine, Gandhi et Jean Jaurès entre Marseille et Le Caire, il fallait oser !

Quand l'auteur du Petit Prince voisine les astronautes d'Apollo XI, on s'approche des étoiles ...

Pas moins de 18 nids de poule ralentissent la circulation sur cette avenue !

Le triomphe des sciences annonce une ère nouvelle.

Si les associations rencontrent l'arbitrage ...

Eurêka s'écria Archimède en rencontrant Thalès. Vu le caractère tortueux de ces rues, Euclide n'y avait pas sa place.

Les rêves longent l'autoroute et rencontrent Aristote.

Quartier exclusivement réservé aux mathématiciens et aux numérologues.

Apparemment, les terroristes tunisiens s'approvisionnent en explosifs dans les teintureries.
Tunisiquement votre

Références et compléments
Chaque image a été capturée sur Google Maps les 5 et 6 mai 2016.
Beaucoup d'odonymes - je ne me lasse pas de l'utilisation de ce terme - affichés sur ce service cartographique sont signalés ou rectifiés par les usagers.
Aussi son remplissage n'est pas toujours le meilleur ami de l'orthographe.

Article odonymie sur Wikipedia

samedi 16 avril 2016

Les enfants de Paul et Othman destins croisés sur 3 continents

Le 31 octobre 1728, à Alle sur Semois, village de l’actuelle Belgique, naissait Paul Brasseur.
À la même époque, à 2 300 km de là, en Turquie, dans la bourgade de Gediz, venait au monde Othman Kedous.

Paul et Othman ne se connaissaient pas et ne se sont jamais rencontrés.
Pourtant, 9 générations plus tard, à la fin du XXème siècle, ils avaient des descendants communs.


Je vous propose de parcourir, sur trois continents, ces destins croisés où petite et grande histoire s’entremêlent.

Génération #1 - Belgique 1728 / Turquie 1731

Le Duché de Bouillon, en Ardenne désormais belge, où Paul Brasseur voit le jour était, au XVIIIème siècle, comme presque toute l’Europe, un territoire rural où les conditions d’existence commençaient juste à évoluer par rapport au Moyen Âge.
Sous la férule du sémillant duc Émmanuel-Théodose de le Tour d’Auvergne, paysans et villageois survivaient plus qu’ils ne vivaient.
La mortalité tant infantile qu’adulte atteignait des sommets. Paul, à sa naissance, possédait un espérance de vie d’environ 35 ans. Nous ne lui connaissons qu’un seul frère, Jean-Joseph, mais, en moyenne, les mères mettaient au monde 5 enfants.

En Anatolie, au centre de la Turquie d’aujourd’hui, la vie sous le règne du sultan ottoman Mahmud Ier le Bossu, était encore plus difficile car les techniques agricoles avaient moins évolué que dans l’ouest de l’Europe.
À sa naissance, Othman Kedous n’avait qu’une petite trentaine d’années devant lui et chaque femme portait près de 7 enfants.
Sa localité d'origine, dorénavant connue sous le nom de Gediz, est orthographiée à l'époque Kedous en alphabet latin et كدوس en alphabet arabe en vigueur dans l'empire ottoman.
Ville de Kedous / كدوس / Gediz sur une carte de Turquie de 1794


Génération #2 - Tunisie 1761 / Belgique 1781

Othman Kedous, en quête d’aventures et d’une meilleure existence, a très tôt quitté sa ville natale de Gediz pour s’engager dans l’armée de Ali Ier Pacha, bey ottoman qui régnait à Tunis.
Agé d’une vingtaine d’années, il est arrivé à Kelibia, au nord-est de la Tunisie.
Ce port stratégique, protégé par un fort imposant, abritait une partie de la flotte du bey.
Le monarque tunisien, soucieux de ne pas accabler son peuple d’impôts, préférait, pour subvenir à ses besoins, s’adonner à la « course ».
Cette sympathique activité consistait à exiger un péage aux bateaux franchissant le détroit séparant la Tunisie de la Sicile. Les resquilleurs prenaient le risque d’être capturés par la marine beylicale qui revendait ensuite hommes et cargaisons.
Le roi de France Louis XV, fervent partisan de la libre circulation chez les autres, envoya par deux fois une escadre bombarder les installations militaires et surtout les civils de Kelibia afin de calmer le racket tunisien.
Othman servit comme officier au fort de Kelibia, trouva la région à son goût, s’y maria et, vers 1761, devint l’heureux parent d’Ali Kedous.

Pendant ce temps, Paul Brasseur exerçait différents métiers.
Alors que sa famille résidait à Alle sur Semois depuis plus de 200 ans, il larguait les amarres et partait s’établir à Sugny, village distant de 5 kilomètres, à proximité de la frontière avec le royaume de France tracée par Louis XIV en 1680.
Il s’y établit définitivement en 1780 en convolant en justes noces avec Catherine Noël.
Dix mois plus tard, le 4 mars 1781 naissait son unique fils Jean-Joseph Brasseur.
Trois ans après, Paul, alors garde-chasse de Monsieur de la Biche, seigneur de Sugny, était malencontreusement assassiné dans des circonstances non éclaircies.
Le fort de Kelibia (cliché de 2008)


Génération #3 - Tunisie 1791 / France 1808

Les tunisiens, à la charnière entre XVIIIème et XIXème siècles, malgré la « course » à son apogée, vivaient dans un grand dénuement.
L’espérance de vie n’excédait pas 30 ans.
Aucun détail n’existe sur la vie de la famille Kedous, à l’exclusion de la naissance du petit-fils d’Othman, Hassan Kedous, vers 1791.

Quelque part entre 1792 et 1805, Jean-Joseph Brasseur profitait que la révolution française avait essaimé dans le sud de l’actuelle Belgique et aboli la frontière pour venir s’établir à Braux - devenu Bogny sur Meuse - dans la vallée de la Meuse, à 10 kilomètres de Sugny.
Le 18 décembre 1805, Jean-Joseph se mariait à Elizabeth Bajot, quelques jours après la victoire des troupes de Napoléon Ier à Austerlitz.
Leur premier enfant, Robert-Joseph Brasseur voyait le jour en mai 1808,  date du début du soulèvement anti-napoléonien en Espagne.

El Tres de Mayo, tableau de Goya emblématique du soulèvement espagnol de 1808 et de sa répression par les troupes napoléoniennes.

Génération #4 - Tunisie 1821 / France 1846

Le XIXème siècle fut une triste période pour le Maghreb qui est passé à coté de la révolution industrielle.
En 1821, sous le règne agité de Mahmoud Bey, à la naissance de Khalil Kedous à Kelibia, niveau et espérance de vie n’avaient guère évolués en Tunisie depuis un siècle et stagneront jusqu’à la première guerre mondiale.

Au nord de la Méditerranée, la France entrait résolument dans l’age des usines et des chemins de fer.
En mai 1846, Rosalie Brasseur est mise au monde à Braux par Marguerite Husson, l’épouse de Robert-Joseph Brasseur.
À cette même date, Ahmed Ier Bey est le premier chef d’état tunisien à se rendre en visite officielle en France et à son dernier roi finissant Louis-Philippe.
Soucieux de moderniser son pays, il revint de ce voyage plus convaincu que jamais de la justesse de ses thèses.
Hélas, ce souverain imaginatif était un gestionnaire catastrophique secondé par un premier ministre véreux, Mustapha Khaznadar, alias Giorgios Kalkias Stravelakis d’origine grecque.

Médaille gravée en France par Adrien Féart à l'occasion de la visite d'Ahmed Ier Bey à Louis-Philippe Ier « roi des français » à Paris en 1846

Génération #5 - Tunisie 1851 / France 1877

M’Hamed Kedous est né à Kelibia en 1851. Il s’est marié vers 1876 avec Makhbouba Lengliz, probable descendante d’un sujet de sa gracieuse majesté britannique, soit victime de la « course », soit sorte de conseiller militaire dépêché par Londres pour épauler l’armée du bey.

Rosalie Brasseur avait 5 frères et soeurs.
Suivant la tendance de l’époque, son mariage avec Ernest Barbe n’a engendré que 4 enfants, dont Catherine-Jeanne Barbe.
Celle-ci est née à Braux le 18 décembre 1877 au moment exact où la France - dont le régime était officiellement une république depuis 7 ans - devenait une véritable démocratie parlementaire, le président Patrice de Mac Mahon reconnaissant la victoire politique des députés « républicains » menés par Léon Gambetta.

Photos prise vers 1893 à Braux (Ardennes) : en haut à gauche Catherine-Jeanne Barbe, à sa droite son père Ernest Barbe, sa mère Rosalie Brasseur est la seconde en partant de la droite. Les 3 autres enfants sont ses frères et soeurs.

Génération #6 - Tunisie 1881 / France 1902

Sadok Bey - monarque éclairé - et son emblématique premier ministre Kheireddine Pacha - né en Abkhazie au nord-ouest de l’actuelle Géorgie - n’ont pas ménagés leurs efforts pour faire décoller la Tunisie.
Citons, notamment, en 1861 la première véritable constitution de tout le monde arabe.
Malheureusement, le management déplorable de leurs prédécesseurs, des résistances internes et l’avidité des puissances européennes aboutirent en 1881 - pile poil à la naissance d’Hassan Kedous - à la colonisation manu militari de la Tunisie par la France.
Le très républicain et humaniste Jules Ferry, soucieux des convenances, baptisa cette conquête protectorat et laissa le bey jouer les potiches officielles.

Catherine-Jeanne Barbe s’est mariée à Braux à la fin de 1901 avec Ernest Lenoir, fils d’un « tourneur en fer ». Associé à son frère Victor, il a fondé en 1909 la boulonnerie Lenoir. Après la première guerre mondiale, l'entreprise a absorbé la boulonnerie Mernier pour devenir « Lenoir & Mernier ».
Ernest Lenoir, bien que « patron », fut pendant de 1919 à 1934, le maire socialiste de Levrézy, village voisin de Braux.
En 1902, mon grand-père René Lenoir naissait à Levrézy, suivi en 1904 de son frère Maurice.
Vue d'une rue de Braux (Ardennes - France) en 1909


Génération #7 - Tunisie 1911 / France 1928

Agriculteur, marié à Khadouja Ben Abdallah, Hassan Kedous a eu 4 enfants nés au début du XXème siècle. Le troisième, Tahar Kedous, mon beau-père, vint au monde à Kelibia le 5 septembre 1911.

René Lenoir, à peine son « certificat d’études » en poche, travailla dans l’usine familiale dont il prit la direction effective à la fin des années 1930.
En 1925, il se mariait avec une parisienne Jeanne Pivet.
Résidant à Levrézy, ils eurent, de 1925 à 1933, cinq enfants, dont ma mère Claudine Lenoir née 1928. Deux de mes oncles sont décédés très jeunes de maladies infectieuses désormais aisément guérissables.

Hassan Kedous et une de ses petites filles aux environs de Kelibia - Cliché pris vers 1958

Génération #8 - Tunisie 1957 / France 1961

Tahar Kedous a quitté Kelibia pour la capitale Tunis afin d’y étudier puis de s’y établir comme avocat.
Ses enfants naissaient à Hammam-Lif, bourgade de banlieue, dont Afef Kedous en 1957, un an après l’indépendance de la Tunisie personnifiée par Habib Bourguiba.

Claudine Lenoir a suivi un parcours similaire, délaissant ses Ardennes natales au profit de Paris où votre serviteur, Didier Lebouc, vit le jour en 1961 alors que Charles de Gaulle peinait à extirper la France du bourbier de la guerre d’Algérie.

Habib Bourguiba reçu en visite officielle au château de Rambouillet par Charles de Gaulle en 1962

Génération #9 - France années 1980

Probablement atteints du même virus migratoire que leurs géniteurs, à l’orée des années 1980, la tunisienne et le parisien - sous le haut patronage de Valery Giscard d’Estaing puis de François Mitterrand - vinrent faire leurs études à Grenoble, oublièrent d’en repartir, se piquèrent de cohabiter ensemble et donnèrent naissance à deux enfants, joignant ainsi les lignées de Paul et d’Othman...



Toute naissance est la renaissance de nos ancêtres
Proverbe africain
 

Unifier c’est nouer même les diversités particulières
Antoine de Saint Exupéry

Généalogiquement votre

Références et compléments
Toute information venant compléter voire infirmer cette généalogie est par avance la bienvenue. Merci de me contacter.

De plus amples détails généalogiques et historiques - notamment les hypothèses, les doutes et les faits méconnus - peuvent être consultés sur ma base généalogique en ligne
Sur les opinions racistes et le soutien à l'activité colonisatrice du très admiré Jules Ferry, responsable de la conquête de la Tunisie, voir la chronique de mai 2012 "Hommages de Hollande".

Credit photos

jeudi 24 mars 2016

Les terroristes se moquent des frontières, quand allons-nous faire de même ?

Cette semaine, pendant que des brutes kamikazes semaient la mort à Bruxelles, je participais à de longues séances de travail avec des collègues originaires de plusieurs régions de notre globe.

Paradoxalement, cette tragédie publique et ces actions privées portent en elles exactement les mêmes enseignements.

Dessin d'Ali Dilem

Un langage mondial

Il y a une jolie lurette qu’une grande part de mon travail s’effectue dans la langue de Bob Marley, à défaut de celles de Shakespeare.
Mes dernières réunions n’ont pas échappé à cette habitude.

Les 7 milliards d’humains que nous somment disposent désormais d’un idiome global - certes aux accents variés, au vocabulaire fluctuant et à la grammaire imprécise - mais permettant une communication minimale.

Il en est de même à Racca. Les salopards rassemblés pour l'apocalypse qui y planifient la terreur mondiale échangent plus certainement dans le parler de Calvin Klein que dans celui de Mahomet.

Des outils mondiaux

Nos instruments professionnels sont de plus en plus des ordinateurs et des téléphones de marques similaires avec des logiciels identiques accédant un unique internet.
Ainsi deux de mes collègues du Tennessee étaient équipés strictement du même engin que moi.

Il en est de même pour les djihadistes qui ont laissés dernières eux plusieurs PC utilisés dans leur macabre équipée.

Une peine et des cibles mondiales

Notre groupe cosmopolite a débuté sa séance de mercredi par une minute de silence en hommage aux victimes des attentats de Belgique. Ces instants de recueillement dans le cadre professionnel ne se sont que trop multipliés ces derniers mois.

L’émotion était palpable.
Désormais, de Bruxelles à Tunis, de Bamako à Paris, de Copenhague à Palmyre, vivre, travailler, prendre du bon temps, bénéficier d’un minimum de libertés et vouloir décider de son sort par des moyens non-violents nous transforme en cible, indépendamment de la couleur et du blason de notre passeport.

Il en est de même des barbares qui tentent de nous terroriser.
Cette internationale du mal et de la bêtise fait ouvertement fi de nos nuances, de nos frontières et de nos états d’âme.

Nous sommes mondiaux

Que cela nous plaise ou non, force est de constater que le monde est devenu irrémédiablement mondial.
De surcroit, nous sommes confrontés à une menace mortelle ouvertement mondialisée.

À l’instar de la ligne Maginot avant la seconde guerre mondiale, aucune frontière plus n’est apte à nous protéger efficacement.

Le repli sur nous-même est une tentation délétère que les terroristes espèrent.
Seules l’union et la coopération peuvent améliorer notre sécurité mais aussi notre vie quotidienne.

Nous devons à nos morts de cesser de nous comporter en autruches frileuses !

No pasaran

Mondialement et européennement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
- 10 citations contre le terrorisme et la barbarie
- Ils ont tiré sur notre liberté de refuser et notre droit à la complexité
- Après les attentats de Paris, ni Sarajevo ni Munich !
- Après l'attentat du Bardo, "Muse dis-moi les raisons"
- Mes valeurs

Le dessin a été réalisé par Ali Dilem caricaturiste algérien le 22 mars 2016.


lundi 11 janvier 2016

Les religions combien de divisions ? Statistiques de la foi

Régulièrement, des événements à connotation religieuse font la une de l'actualité, trop souvent à cause d'exactions commises par des fanatiques.

Afin de prendre un peu de hauteur et fidèle - le terme est particulièrement approprié - aux habitudes de ce blog, je vous propose de porter un regard statistique et distancié sur les religions et les croyances.

Un marché mal connu

Première surprise, peu de chiffres sont disponibles sur les religions et il est difficile de donner foi à beaucoup d'entre eux. À croire que nous n'avons pas envie de savoir qui croit quoi.

Une partie des rares sources sont des organisations prosélytes qui cherchent, par le biais de grands nombres, à montrer que les croyances qu'elles promeuvent progressent à la vitesse de la marée au Mont Saint-Michel.

Les pays à religion d'état ne sont pas non plus avares de chiffres montrant l'alignement spirituel de la quasi-unanimité de leurs citoyens.
Ainsi, dans la plupart des pays musulmans, les autorités affirment, sans aucune vérification, que toute la population est de confession islamique, à l'exclusion des personnes issues de familles ancestralement chrétiennes ou juives.

La seule façon de surmonter cette difficulté est d'utiliser la méthode dite des manifestations.
La moins mauvaise estimation du nombre de participants à un défilé consiste à moyenner les valeurs fournies par la police avec celles proclamées victorieusement par les organisateurs.

2 multinationales omniprésentes

En recoupant les différentes sources, il ressort que catholicisme et islam sunnite dominent nettement la sphère religieuse.

En moyenne mondiale, un peu plus d'un croyant sur 5 est un fidèle de chacune de ces deux grandes confessions.

La clientèle du Christ nettement en tête

Par contre, en tenant compte des filiales, le christianisme est nettement leader.
Un fidèle sur 6 place sa foi en Jésus sans pour autant reconnaître l'autorité du pape romain.
Réunis, protestants, orthodoxes, anglicans, coptes et ouailles d'autres dénominations chrétiennes occupent la troisième place sur le podium de la dévotion.

L'islam est plus monolithique.
Aux 21% de croyants musulmans sunnites viennent seulement s'adjoindre 3% supplémentaires de chiites de toutes obédiences.

Un marché qui reste fractionné

L'hindouisme, avec son ancienneté trois fois supérieure à celle de l'islam ou du christianisme, obtient une très honorable quatrième place, avec légèrement moins d'un fidèle sur 6.

À l'inverse, le bouddhisme peine dans la côte avec un peu glorieux 7%, seulement un croyant sur 14 !

Le reste du marché religieux est dispersé.
Environ 15% des fidèles suivent une myriade de religions tribales, chamaniques ou chinoises mais aussi le judaïsme, le jaïnisme, le sikhisme, le zoroastrisme, la scientologie ou encore le rastafarianisme cher au regretté Bob Marley.
J'arrête ici une énumération qui pourrait occuper de nombreuses lignes.

Répartition mondiale des croyants des différentes religions

4 personnes sur 10 hors marché

Ces chiffres sont fort sympathiques mais oublient allègrement que nombres d'entre nous ne peuvent ou ne veulent se définir vis à vis d'une religion ou d'une foi.

Un célèbre institut de sondages pose régulièrement, dans 57 pays représentant trois quarts de la population mondiale, la question "indépendamment de votre fréquentation de lieux de dévotion, diriez-vous que vous êtes une personne religieuse, une personne non religieuse ou un athée convaincu ?".

Les résultats de la dernière livraison datée de 2012 changent la perspective.
Un petit quart de l'humanité se considère non religieux, 13% s'affichent athées et une personne sur 20 ne sais même pas se situer.

Répartition mondiale des attitudes vis à vis de la foi

Un marché spatialement mal réparti

Ces moyennes internationales recouvrent de fortes disparité géographiques.

La palme de la croyance revient au Ghana qui bat, sur le fil, le Nigeria, l'Arménie et les Îles Fidji.
Dans chacun de ces états, plus de 90% de la population s'affirme religieuse.

A l'autre bout du spectre, Chine, Japon et République Tchèque sont médaillés en mécréance avec de l'ordre de 8 de leurs ressortissants sur 10 à l'écart de la foi.

La fille aînée de l'Église est d'abord mécréante

La France, vieux pays catholique, n'affiche qu'un gros tiers de personnes religieuses, autant qu'en Australie ou à Hong Kong.

Le pays de Voltaire se distingue toutefois par son fort taux d'athéisme (29%).
Sur ce dernier point, Paris, Prague et Tokyo se valent.
Ils sont toutefois largement dépassés par Pékin qui explose l'agnostimat avec une petite moitié d'athées déclarés, les célèbres athées de Chine.

Près d'un tunisien sur 4 à l'écart de la religion

En Tunisie, trois quarts des habitants se déclarent religieux.

Dans le même temps, 22% des tunisiens s'énoncent non religieux, 2% ne répondent pas et un microscopique pourcent s'affirme même athée.

Ces valeurs sont comparables à celles relevées en Arabie Saoudite.

L'absence de religion première religion mondiale

Combiner et agréger mondialement les types de croyances avec les attitudes vis à vis des religions débouche sur une troisième image.

Le groupe de loin le plus nombreux - 4 humains sur 10 - est formé par les personnes en dehors des religions.

Les chrétiens, tous dossards confondus, obtiennent la médaille d'argent avec un petit quart de la population planétaire.

Suivent ensuite les musulmans et les hindous avec, respectivement, 1 personne sur 7 et 1 sur 10.

L'ensemble de toutes les autres religions recueille l'adhésion d'un citoyen du monde sur 8.

Répartition mondiale des attitudes vis à vis de la foi et des religions

Cette exposition chiffrée de la réalité mondiale de la foi a peu de chances de plaire aux zélateurs de tous poils, longs ou ras, à qui elle rappelle que l'univers de nos croyances, non-croyances et incroyances est divers.
Un hymne statistique au respect mutuel en quelque sorte ...


Humainement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- Les données sur l'attitude vis à vis de la religion et de l'athéisme proviennent du Global Index of Religion and Atheism 2012 réalisé par REDC et Win-Gallup International.

- Les valeurs du nombre de croyants ont été moyennées d'après les 3 sources principales citées par Wikipedia dans son article sur la religion :
. Status of Global Mission 2013
. adherents.com
. chartsbin.com
La première source est éditée annuellement par des missionnaires chrétiens.
Les deux autres sont des compilations de multiples données réalisées collaborativement par des amateurs de statistiques.

- Ce billet sur le comptage des religions et de l'athéisme a été initialement publié sous une forme légèrement différente mais avec les mêmes chiffres en août 2013.

- Je n'ai pas su résister au calembour "athées de Chine". Je prie, si j'ose dire, les âmes sensibles de me pardonner.

lundi 30 novembre 2015

​Malgré l'état d'urgence des armes circulent librement dans les aéroports

​Les derniers attentats en date ont conduit la France et la Tunisie à décréter chacune l'état d'urgence.
À en croire proclamations et gazettes, partout la sécurité a été renforcée.
Par exemple, l'accès à l'aéroport de Tunis est désormais restreint aux seuls passagers et tous les bagages sont scannés avant l'entrée dans le bâtiment.

Lors de mon récent retour du pays d'Ibn Khaldoun vers celui de Molière, trois personnes à l'accoutrement mi-campagnard mi-sportif étaient devant moi dans la file au comptoir d'enregistrement.
Outre de traditionnelles valises, ces gaillards halés possédaient d'étranges mallettes métalliques plates et longues.

Leur fort peu discrète et très longue discussion avec le personnel de la compagnie aérienne révéla qu'il s'agissait, je cite, de "fusils" et de "boîtes de munitions" ... de chasse.

À l'arrivée à Lyon, les Tartarins de Savoie ont tranquillement retrouvé leur arsenal sur le tapis à bagages.
Alors que la douane française scannait systématiquement les bagages de tous les passagers, les fringants chasseurs ont bénéficié d'un passe-droit et n'ont pas eu besoin de faire radiographier leurs pétoires et leurs cartouches.

Mallettes pour fusils et munitions de chasses sur un tapis à bagage de l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry le 30 novembre 2015 en plein état d'urgence et plan Vigipirate maximal.
Cette étonnante saynète m'a laissée perplexe

J'aimerais connaître comment, devant un écran de contrôle de scanner, on peut faire le tri entre une arme de guerre et une de chasse et comment on distingue les balles à sangliers de celles à destination des bipèdes.
D'autant que le bipède standard digère généralement assez mal le contenu des douilles pour cochons.

J'aimerais aussi savoir ce qui empêcherait ces Nemrods d'assembler tranquillement leurs flingues aux toilettes, de les charger et de transformer un hall d'aéroport en stand de tir.

J'aimerais, de surcroît, déterminer ce qu'il peut bien passer par la tête de types qui, malgré le climat anti-terroriste actuel, choisissent d'aller tranquillement traquer le sanglier au sud de la Méditerranée avec armes, bagages et balles réelles.

Peut-être que le propre du chasseur est de ne pas se laisser abattre et qu'Ubu ou Kafka ont pris les commandes de Vigipirate ...

Chevrotiniquement votre

dimanche 29 novembre 2015

Mes valeurs

​Les attentats en France, en Tunisie et dans de nombreux pays ont relancé le débats sur nos valeurs et leur défense.
Liberté, égalité, fraternité, laïcité, diversité, ces mots en "é" et quelques autres sont magnifiques mais, comme souvent avec les concepts, un peu abstraits.

N'étant ni philosophe, ni juriste, je vous propose une déclinaison personnelle et concrète de ces réflexions.


Multi-bienvenue - Huile sur toile d'Amal Mejdouba

J'ai deux pays, la France et la Tunisie.

La France, j'y suis né, comme mes enfants et comme, avant moi, mes parents, grands-parents et aussi mes arrière-grands-parents, j'y vis, j'en suis citoyen, j'y paie régulièrement des impôts et j'ai même, à l'insu de mon plein gré, porté un an son uniforme.

La Tunisie est ma patrie de coeur.
Je l'ai découverte à la charnière des années 1970 et 1980, je m'y rends régulièrement et, au fil du temps, j'y ai noué de multiples relations personnelles, familiales et amicales.

Désormais, j'ai vécu des deux côtés de la Méditerranée des moments intenses, des joies profondes et, aussi, quelques peines.
J'y ai de la famille et des amis.

Beaucoup de personnes de ce réseau improvisé se connaissent et s'estiment, ne serait-ce qu'à distance.
Lorsque des vents mauvais, intimes ou publics, soufflent, au nord ou au sud, ils sont nombreux à se faire du souci et à prendre des nouvelles.
Et, quand les circonstances permettent des rencontres, les sourires sur les lèvres signent les liens qui rassemblent ce petit monde.

J'ai deux pays et bien plus encore !
Au gré de la vie personnelle et professionnelle, mon cercle amical et social s'est incroyablement étendu.
Ainsi, au jour de l'an, j'envoie et reçois des voeux dans une trentaine de pays.
Et - le croirez-vous ? - j'ai même d'excellents amis proches dans des contrées aussi exotiques que l'Inde et l'Italie.

Ce regroupement improbable est composite et bigarré.
Langues, ethnies, religions, nationalités, opinions, cultures, orientations, goûts, comportements et croyances y foisonnent.
Cela ne nous empêche pas de nous apprécier et de nous fréquenter, bien au contraire.

Alors n'en déplaise aux barbares, extrémistes et conservateurs, à poils longs ou à poils ras, cette vie sans prétentions, cosmopolite et variée me plait et je n'ai guère, comme la plupart de mon entourage, envie d'en changer.

Je comprends même que certains préfèrent le confort illusoire de l'entre-soi aux chocs enrichissants mais déstabilisants des cultures.
Qu'à cela ne tienne, je ne souhaite pas transformer leur façon d'être.
Je leur demande simplement de laisser les autres vivre comme ils l'entendent !

Mondialement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "tentative d'explication de la laïcité française à mes amis hors de l'Hexagone"

dimanche 15 novembre 2015

​Après les attentats de Paris, ni Sarajevo ni Munich !

Pour la deuxième fois cette année, Paris, ma ville natale, a été frappée par des attentats d'ampleur.
En 2015, ma patrie de coeur, la Tunisie, a aussi été touchée à plusieurs reprises par la même barbarie aveugle.

Une fois passé le temps de la tristesse et de l'émotion, une même question lancinante surgit : que faire ?
L'histoire, à défaut d'y répondre, nous enseigne là où nous ne devons pas aller.

Eviter Sarajevo

En 1914, une organisation extrémiste serbe fait assassiner dans la capitale bosniaque un dirigeant autrichien en espérant provoquer une escalade militaire qui sera bénéfique à sa cause.
Le tragique résultat dépassa toutes les espérances de ces boutefeux : plus de quatre ans de conflit mondial avec son terrible cortège de 6 000 victimes quotidiennes, 50 attentats de Paris chaque jour.
Les buts de Daech diffèrent-ils vraiment de ceux de la Main Noire ?

Eviter Munich

En 1938, moins de vingt ans après la fin de la première guerre mondiale, le totalitarisme et l'expansionnisme nazi menacent à nouveau l'Europe d'une conflagration.
Les gouvernements français et anglais terrorisés à l'idée d'un conflit majeur, choisissent de se coucher devant Hitler et laissent l'Allemagne, la Hongrie et la Pologne démembrer la Tchécoslovaquie.
Winston Churchill, lucide et prophétique, déclare alors : "ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre".
Ce matin, avant même que nos victimes soient enterrées, des voix s'élèvent déjà pour suggérer l'arrêt des opération militaires extérieures françaises.

Entre l'aveuglement et la résignation, la ligne de crête est étroite.
Nous devons pourtant la parcourir car aucune autre voie n'est viable si nous souhaitons conserver nos valeurs et notre mode de vie.

Liberté Egalité Fraternité
#NousSommesUnis
No pasaran !

Tristement votre

Références et compléments
La terrible actualité de ces derniers mois tant en France qu'en Tunisie m'a conduit à écrire beaucoup (trop) de chroniques sur le terrorisme.
Je vous suggère toutefois de (re)découvrir :
10 citations contre le terrorisme et la barbarie
"Muse dis-moi les raisons" - Musée du Bardo, 5 mois après l'attentat

mercredi 2 septembre 2015

La frontière et la mer

À Kelibia, au nord-est de la Tunisie, lorsque la météo est de la partie, l'île italienne de Pantelleria, montagne dressée en Méditerranée, est visible depuis le littoral.
Sur l'horizon, depuis une plage de Kelibia, au coeur de la brume maritime et numérique, l'île de Pantelleria et sa Montagna Grande

De même, sur la colline du fort et sur certaines plages, il est possible de capter des opérateurs téléphoniques transalpins.

L'opérateur téléphonique italien TIM reçu à Kelibia

Pourtant, faisant fi de la liberté des ondes - aux deux sens du terme - quelque part en mer passe une invisible mais bien réelle frontière entre le pays du jasmin et celui de la pizza, entre l'Afrique et l'Europe.
Des milliers de migrants, au péril de leur vie, sur des embarcations de fortune payées à prix d'or à des mafieux, se jettent à l'assaut de cette limite mythique.

Même si ma tête me rappelle que les frontières sont des éléments - si j'ose m'exprimer ainsi - incontournables de real politik, mon cœur ne peut s'empêcher de souhaiter leur disparition.
Ces lignes arbitraires de démarcation accentuent, en pratique, les différences entre des personnes aux nombreux points communs.

Peut-être, devrions-nous nous souvenir que Méditerranée se disait en latin mare nostrum, notre mer ...
À quand une Schengen-Méditerranée devenue un lac intérieur ?
Mosaïque d'Ulysse du musée du Bardo de Tunis, symbole d'une Méditerranée unie
Humainement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
Images réalisées par l'auteur à Kelibia et au musée du Bardo en août 2015