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mardi 21 mars 2017

J'accuse Émile Zola de troubler notre vision de l'économie

Nous sommes maintenant plus nombreux à exercer un travail intangible plutôt que matériel.
Avec pour conséquence que temps de travail et production ne sont plus proportionnels, comme ils pouvaient l'être dans l’usine de Taylor ou la mine de Zola.
Aussi, Germinal ou les Temps Modernes de Chaplin ne peuvent fonder notre compréhension de l’économie de la connaissance.

Cette vidéo de la série "Le Projet Fait Rage" se penche sur ses mutations radicales.


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Compléments
Voir aussi une première version écrite de cette réflexion, avec un angle d'attaque légèrement différent décortiquant les couts aujourd'hui et dans les années 1950.

Liens
LPFR Le Projet Fait Rage

vendredi 7 août 2015

La troisième révolution industrielle va-t-elle créer des emplois ?

Comment, à l'instar des taxis ou des libraires, ne pas être inquiet des mutations générées par internet et ses comparses ?
Des "barbares" - c'est à dire quelque poignées d'informaticiens, marketeurs et investisseurs - réussissent à mettre à mal des métiers ancestraux.
Les intermédiaires et les professions régulées se voient, du jour au lendemain, exposés à une compétition farouche, pour le plus grand plaisir de leurs bientôt ex-clients, mais aussi pour la plus grande crainte de leurs salariés.
Allons-nous pouvoir, individuellement et collectivement, sortir notre épingle du jeu devient une question lancinante.
Je vous propose d'examiner ensemble quelques éléments de réponse.

Les révolutions industrielles ont jusqu'ici carburé au mélange

Le moteur des deux précédentes révolutions industrielles - celle de la vapeur et de l'acier, puis celle de l'automobile et de l'électricité - a été l'alliance du capital et du travail.
Mines, usines et transports ont nécessité simultanément des investissements gigantesques et de très nombreux ouvriers.

L'amélioration des rendements agricoles a été le déclencheur de ce mouvement.
Les  propriétaires fonciers ont obtenu les moyens de devenir industriels.
Dans le même temps, les travaux des champs ont fait appel à moins de bras qui ont fini, non sans mal, par être employés dans les nouvelles activités.

Internet réussirait à se passer du travail

D'après certains analystes, la révolution d'internet diffère de ses devancières.
Elle aurait besoin uniquement de capital - et encore en quantité nettement plus modérée que l'industrie traditionnelle - et de fort peu de travail.

Uber et Airbnb en seraient les exemples les plus flagrants : à peine quelques milliers d'employés, une activité mondiale, un chiffre d'affaire en croissance exponentielle, une valeur boursière démesurée et la vampirisation de pans entiers de l'économie (dans nos deux exemples, respectivement le transport de personnes et l'hôtellerie).

Pour les tenants de cette école de pensée, internet apporte une immense productivité mais peu de véritables nouveautés.
Selon eux, avec les logiciels et les smartphones, nous ferions sensiblement les mêmes choses que dans les années 1970, mais avec moins d'investissement et surtout nettement moins de travail.

Cette vision conservatrice et pessimiste de la "nouvelle économie" suggère des destructions massives d'emplois ainsi qu'une polarisation croissante de la société entre, d'une part, des élites minoritaires, ultra-formées, riches et cosmopolites et, d'autre part, une majorité sérieusement déclassée.

Chauffeur Uber serait donc un loisir ?

Il est exact que les maisons-mères Uber et Airbnb ont très peu de personnel direct et font - a minima jusqu'au prochain krach - le bonheur sonnant et trébuchant de capitalistes aventureux.

Toutefois, leur succès repose sur des centaines de milliers de chauffeurs et de logeurs qui proposent leurs services - c'est à dire, pour l'essentiel, du bon vieux travail traditionnel - grâce à ces plateformes.

L'alliance du capital et du travail a bien lieu actuellement, comme au dix-neuvième siècle.
On y retrouve d'ailleurs des effets pervers de monopole et de subordination caractéristiques des bouleversements économiques.
Le mineur journalier de Germinal dépendait de sa "compagnie" à peu près autant que le chauffeur auto-entrepreneur d'aujourd'hui est lié à Uber.

Les luttes sociales et politiques ont, petit à petit et souvent dans la douleur, atténués les déséquilibres délétères issus des premières révolutions industrielles par des législations toujours en vigueur.
Malheureusement, les transformations actuelles les rendent de plus en plus inopérantes.

Internet est profondément disruptif

Les débuts du chemin de fer ont été accueillis par une vague d'hostilité et de scepticisme.
Beaucoup de personnes - le nez sur le guidon ou plutôt sur le tender - ne comprenaient ni l'intérêt, ni le potentiel de transformation de cette innovation radicale.

Ne voir uniquement que de la productivité dans la troisième révolution industrielle procède du même type de biais. C'est ignorer les ruptures en devenir.

Accéder à toute l'information du monde en quelques clics et accroître continûment la quantité de données disponibles ne peut être sans conséquences structurelles.
Le regretté Gutemberg a fait beaucoup plus que doper l'efficacité des moines copistes ...

Le gisement d'emplois est immense

Envisager les mutations en cours comme de nature relativement similaire aux précédentes est encourageant vis à vis du volume d'emplois.

Les besoins et envies actuellement non satisfaits sont gigantesques.
Certains anglo-saxons les ont regroupé sous le terme générique de "care" (littéralement prendre soin) : éducation, santé, sécurité, divertissement, socialisation ...

Comme l'agriculture au dix-neuvième siècle, les gains de productivité procurés par internet permettront de financer une bonne part de ces nouveaux jobs.

Quel degré d'inégalité souhaitons-nous ?

Si ces améliorations de productivité sont entièrement recyclées au sein de circuits privés - pour faire simple "à l'américaine" - les transformations se feront très rapidement mais les inégalités sociales grandiront.

Si, à l'inverse, une partie d'entre elles, via l'impôt, est redistribuée par la puissance publique - "à la rhénane" pourrait-on dire - l'égalité pourrait être mieux assurée.
Toutefois cela suppose que le lobbying format ligne Maginot des professions menacées ne préempte ou ne grippe le système politique. Si cela survenait, nous obtiendrions les inconvénients des deux systèmes et aucun avantage.
En France, le récent et difficile parcours parlementaire de la timide loi dite Macron n'augure rien de bon sur ce point.

Nos choix collectifs seront sociaux

Demain, comme hier, le modèle social que nous souhaitons restera la question prédominante.
C'est moins la quantité que la qualité des emplois futurs ainsi que la protection sociale qui y sera associée qui devraient nous préoccuper.

Mutationnellement votre

Références et compléments
Voir aussi sur des thèmes voisins, les chroniques :
Le déclic de cette chronique est venu d'un épisode diffusé en juillet 2015 de l'émission de radio de France Culture "l'esprit public" dont l'invité principal était l'économiste Daniel Cohen.
Merci aussi à Jean qui me pousse depuis de longs mois à écrire ce billet.

Pour comprendre de l'intérieur comment fonctionnent les "barbares", je recommande le blog anglophone de Tomasz Tunguz "venture capitalist" (traduit littéralement dans la chronique par capitaliste aventureux) dans la Silicon Valley.

lundi 8 juin 2015

L'économie du partage est d'abord une économie des marchés

L'économie dite collaborative, aussi baptisée économie du partage, est devenue très tendance.
D'excellents esprits prédisent même que ces nouvelles pratiques, instillées simultanément par internet et la crise persistante, vont mettre à terre capitalisme et consumérisme.
La réalité, comme souvent, est plus complexe et plus prosaïque que les fantasmes. Je vous propose de l'examiner de plus près.

Le terme assez mal défini de "collaboratif" recouvre grosso modo trois domaines : la production de connaissances sous forme de "communs", les logiciels libres et le partage d'usages.

Wikipedia et sa galaxie de sites connexes ont popularisé ce que les anglophones nomment "commons".
Des bénévoles se réunissent en ligne et dans une apparente anarchie pour mettre au net - à tous les sens du terme - des informations auxquelles tout un chacun peut accéder librement.
Des myriades de forums et de wikis procèdent de même.
Ces pratiques ne sont pas nouvelles. Depuis, a minima, le dix-huitième siècle, les sociétés dites savantes fonctionnent sur les mêmes principes.
Toutefois, l'accroissement du temps libre pour tous et les technologies informatiques ont démocratisé la participation à de tels travaux et surtout leur diffusion.
Conséquence, le métier d'éditeur d'encyclopédies ou d'ouvrages spécialisés a reçu de sacrées décharges de plomb dans ses ailes.
À partir de la Révolution Industrielle, voire de la Renaissance, petit à petit, l'économique a grignoté le champ d'action du bénévolat et de la charité. Les "communs" semblent, pour la première fois, renvoyer le balancier en sens inverse.

C'est toutefois, à ce jour, le seul cas avéré.
Les logiciels libres, une fois débarrassés de la mousse idéologique qui les entourent, appartiennent nettement à l'économie traditionnelle.
Si quelques bénévoles participent à leur développement, le gros du travail est abattu par des professionnels dûment rémunérés en monnaies nettement plus trébuchantes que le bitcoin.
Les entreprises qui subventionnent, directement ou indirectement, ces programmes mis à la disposition de la communauté le font d'abord par intérêt : popularisation d'une technologie, assurance de recruter aisément des personnes maîtrisant ces outils, valorisation de l'image de la société, diminution des coûts de R&D et même - bien que ce soit très vilain - dumping déguisé pour peser sur des compétiteurs vendant un produit similaire.
Parallèlement, les programmeurs qui participent gratuitement à la création d'un logiciel libre le font aussi par intérêt, que ce soit pour améliorer leur CV, pour manipuler à peu de frais des techniques de pointe ou pour éprouver l'incomparable plaisir de participer à la diminution du revenu des actionnaires de géants informatiques.
Faire cadeau d'une prestation ou d'un bien pour entraîner une vente et mettre en commun des coûts entre plusieurs entreprises est aussi ancestral que le commerce et l'industrie.

Le partage d'usages, qui croît à vive allure, est véritablement du capitalisme à l'état chimiquement pur.
Le principe fondateur du capitalisme consiste à maximiser la rentabilité des capitaux nécessaires à un business, soit par augmentation de leur rendement - par exemple en faisant fonctionner des machines plus longtemps grâce au travail en équipe - ou bien encore en réduisant leur besoin - via des changements technologiques mais aussi par des co-investissements.
Les nouveaux services permettant de "partager" son logement (Airbnb), sa voiture (Blabla Car, Uber, Ouicar, Drivy), sa machine à laver (La machine du voisin), sa place de parking (Zenpark) et que sais-je encore réussissent l'exploit d'utiliser les deux leviers basiques du capitalisme.
Ainsi, l'heureux possesseur d'une voiture éponge une partie de son investissement automobile par les oboles versées par ses covoitureurs. En retour, ceux-ci bénéficient de la plupart des avantages de la possession d'un véhicule sans avoir bourse délié.
L'informatique et surtout les télécommunications ont rendu possible l'avènement de marchés très peu coûteux et très efficaces pour des prestations, par essence, fragmentées et locales.
Avant internet, dégotter une voiture reliant la capitale des Alpes à celle des Gaules, un dimanche vers 17H45, relevait de la chance ou de l'exploit olympique. En effet, les deux seuls moyens de faire se rencontrer une offre de déplacement avec une demande étaient soit son propre réseau de relations personnelles, soit les petites annonces chez les commerçants.
Aujourd'hui, sur des places de marché électroniques, en quelques clics et pour une somme modique, chauffeurs et passagers font automatiquement connaissance puis s'accordent.
Autrefois, les criées étaient réservées au négoce de marchandises, de biens ou de prestations homogènes et interchangeables, concentrés en un lieu défini, à un moment précis.
Désormais, dans le sillage d'eBay fondé en 1995, de multiples marchés virtuels et transnationaux émergent. Tout, absolument tout, ce qui peut faire l'objet d'une transaction s'y s'échange, en monnaies réelles, virtuelles et même en troc, de jour comme de nuit, sans même avoir besoin de s'égosiller.

Que cela nous plaise ou pas, force est de constater que le capitalisme b.... encore !

Collaborativement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "N'en déplaise à Jeremy Rifkin, internet n'éclipse pas le capitalisme".
- Christine et Jean, grâce à leur excellent dîner et à leurs affables convives, ont semé, sans s'en douter, la graine de cette chronique.
- Rami m'a fourni l'horaire du covoiturage.

samedi 20 décembre 2014

En pleine révolution industrielle, le catholicisme culminait en France

La religion catholique a connu, en France, son apogée sous le règne du regretté empereur Napoléon III.
Alors que la révolution industrielle transformait durablement la société, les effectifs du clergé ont atteint des sommets. 180 000 curés et moines étaient en activité, 1 religieux pour 200 personnes. Dans aucune autre période, les ecclésiastiques n'ont été aussi nombreux.

L'explication la plus fréquemment fournie par les manuels d'histoire est l'autoritarisme du régime impérial couplé à sa religiosité conservatrice, dont l'impératrice Eugénie était le porte-drapeau.
Si ce point est indéniable, il ne convainc pas. La monarchie de droit divin des rois capétiens était nettement plus absolutiste et favorable à l'Église.

Deux éléments, aux résonances actuelles, tant en Europe qu'au Maghreb, permettent d'appréhender cette poussée religieuse, morale et conservatrice, une génération avant la victoire au forceps des forces dites laïques.

Tout d'abord, un clergé pléthorique suppose une excellente productivité économique.
En effet, prêtres et moines ne sont pas des fonctions directement productives. Adorer le Ciel ne remplit guère les garde-manger.
Aussi des religieux ne peuvent subsister que si le reste de la population produit un surplus suffisant pour, a minima, les nourrir, les vêtir et les loger. Il en est de même pour les soldats, les nobles, les enseignants, les médecins ou encore les artistes.
Les nettes améliorations des techniques agricoles et les débuts en fanfare de l'industrie ont fourni, pour la première fois dans l'histoire, de quoi faire vivre une vaste classe tertiaire. Les ecclésiastiques en ont bénéficié au même titre que les autres professions intellectuelles.

Ensuite les formidables bouleversements de la révolution industrielle - exode rural, apparition de l'usine et du salariat, diminution relative des rentes foncières, transports de masse, progrès de l'éducation, début de transition démographique, amélioration de l'espérance de vie, montée du sentiment national... - ont secoué la société.
Repères ancestraux et contrôle social ont été durablement ébranlés.
De surcroît, ces évolutions se sont propagées en ordre très dispersé en fonction des lieux, des milieux et des personnes.
Comment dans un tel maelström ne pas être tenté de se raccrocher aux branches paraissant encore solides ?

La religion, en tant qu'institution, est idéale dans cette fonction.
Ses dogmes rendent simple et intelligible un monde qui ne l'est plus, ses rites, par leur permanence, rassurent et ses structures sont porteuses d'ordre social.

La bourgeoisie investissait dans les compagnies ferroviaires ou sidérurgiques qui détruisaient avidement l'ancestrale société paysanne et simultanément remplissait les églises.
De la même manière, de larges pans de la paysannerie et de la récente classe ouvrière changeaient d'emploi et de lieu, échappant aux familles-souche, tout en restant, encore quelque temps, fidèles à un catholicisme rigide.

À la fin du XIXème siècle, le gros de la transition industrielle étant digéré, notamment par effets de génération et de migration, le catholicisme perdit petit à petit de son attrait.
Les tenants de la laïcité, devenus sociologiquement majoritaires, purent alors lui porter des coups appuyés.

La révolution numérique mondialisée actuelle ne serait-elle pas en train de susciter des conservatismes, certes différents dans leurs apparences, mais assez similaires dans leurs raisons profondes au point culminant du catholicisme français vers 1860 ?
Le long terme leur est-il aussi favorable qu'il y parait aujourd'hui ?


Historico-mutationnellement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Bistrots et curés professions sinistrées".

jeudi 21 août 2014

Photos de vacances et interview emblèmes du décalage de François Hollande

Au delà des éléments conjoncturels, la crise dans laquelle nous sommes englués depuis 2008 est le fruit des mutations de la troisième révolution industrielle.
L'essentiel des emplois et de l'activité d'aujourd’hui, et encore plus de demain, sont directement ou indirectement liés au numérique. Aussi, sortir du marasme ambiant suppose, a minima, de comprendre les évolutions très profondes qui remuent société et économie..
Rien de tel pour ce faire que de se forcer à l'usage concret et personnel des éléments les plus caractéristiques et grand public des changements en cours.

À quelques jours d’intervalle, François Hollande a fait, à deux reprises, la démonstration de son décalage patent avec le monde actuel.

Premier épisode, des photos de vacances - semble-t-il prises à son insu - montrent le président à la plage en train de lire un quotidien national payant dans sa version papier.
Notre élu suprême est-il au courant que le lectorat de ce type de publication chute de plusieurs pourcents chaque année ?
Sait-il que cette pratique est devenue minoritaire ?
Est-il conscient que les moins de 30 ans - pourtant priorité de son quinquennat - sont étrangers à l'univers de la presse papier ?
Ne devrait-il pas au contraire profiter de la pause estivale pour s'initier à l'information et à la lecture numériques ?

Second épisode, soucieux de valoriser son action et de montrer que la barre est fermement tenue, le même François Hollande a donné une longue interview écrite plus propice aux explications structurées que le traditionnel ping pong télévisuel.
Pour cette tribune, il a choisi le Le Monde, figure de proue de la presse dinosaure.
Certes, le site internet du journal a publié le dialogue du président avec ses journalistes, mais exclusivement dans sa version payante pour ses abonnés.
Résultat, l’immense majorité des internautes qui auraient souhaité lire l'interview présidentielle n'a eu accès qu'aux résumés plus ou moins fidèles des autres sites web.
À coup sur, cette communication d'un autre âge n'a atteint que très peu de personnes de moins de cinquante ans.

Ce travers n'est pas spécifique à François Hollande, mais commun à la plus grande part des leaders politiques. Si Nicolas Sarkozy était sorti vainqueur de l'élection présidentielle, j'aurais pu écrire un billet similaire.

Comment penser un monde dont on ne maîtrise plus les codes de base ?
Pourquoi continuons-nous à porter au pouvoir des personnes autant éloignées de notre réalité ?

Numériquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
“François Hollande allergique au numérique ?”
. "Allons-nous renoncer encore longtemps ? Réaction épidermique aux élections européennes"

- Je dédie cette chronique au twittonaute @YvesCohenTanugi qui relaie souvent mes chroniques. Je ne suis pas systématiquement d'accord avec lui mais c'est une personne de convictions, passionnante à suivre, avec qui le débat est aisé et respectueux. Et quand l'essentiel est en cause, nous nous retrouvons !

jeudi 7 août 2014

Bistrots et curés professions sinistrées

La récente chronique comparant le travail en France en 1870 et aujourd'hui a suscité moult réactions et questions.
Pour ne pas laisser les fidèles lecteurs de ce blog sur leur faim, voici un complément illustrant l'évolution en France de professions emblématiques entre le règne du regretté Napoléon III et celui du regrettable François Hollande.

Fin des bistrots
Sous le Second Empire, et même jusqu'au delà de la première guerre mondiale, le débit de boisson était le principal, pour ne pas dire le seul, lieu de socialisation.
Un demi-million de troquets quadrillaient le territoire français, un zinc pour 80 habitants, 15 par commune !
Bien évidemment, l'alcoolisme était alors un problème majeur de santé publique, nié par la société tout entière. Les alcools en tous genres étaient même souvent prescrits comme remèdes.
Désormais, il ne reste plus que 35 000 bars en France, 1 pour 1860 personnes, à peine 1 par municipalité.
La consommation de vin a chuté de 180 litres annuels par habitant (enfants inclus) à seulement 50.
Évolution du nombre de débits de boisson en France entre 1870 et 2014

Déclin du clergé
Bizarrement, l'église catholique a eu un sort parallèle à celui des bougnats.
Sortie mal en point de la Révolution Française, elle réussit à se remplumer copieusement sous les deux Empires ainsi qu'avec la Restauration.
Sous la houlette fort dévote de Napoléon III, alors que la population était sensiblement la moitié d'aujourd'hui, le clergé culminait à 180 000 membres, une calotte ou une cornette pour 200 ouailles.
Les coups de boutoirs de la très laïque Troisième République et de la seconde révolution industrielle mettront à mal ce bel édifice religieux.
Actuellement, l'église catholique ne compte plus en France que 50 000 professionnel(le)s de la foi, 1 pour 1 300 personnes.
Évolution des effectifs du clergé catholique en France entre 1870 et 2014

Apogée des médecins
L'état sanitaire de la France du Second Empire était exécrable et différait peu du temps de Louis XIV. Toutefois, l'amélioration des techniques agricoles avait supprimé famines et disettes.
Le personnel médical était réduit, à peine 10 000 médecins, 1 pour 3 700 personnes.
Un ou deux rebouteux par village assuraient les soins de premiers niveau avec les moyens du bord.
Les hôpitaux, exclusivement urbains, étaient l’apanage presque exclusif des congrégations religieuses.
Plus de 200 000 toubibs et un gros million de paramédicaux veillent aujourd'hui sur notre santé. Un français sur 50 gagne sa vie en maintenant celle des 49 autres.
Évolution du nombre de médecins en France entre 1870 et 2014

Développement des avocats
Même si le droit est très ancien, le juridisme n'a pris son essor qu'avec l’élévation du niveau de vie.
Vers 1870,la France ne comptait que 6 500 avocats, 1 pour 5 700 justiciables.
Désormais, 56 000 baveux peuplent les prétoires, 5 fois plus ramenés à la population que sous Napoléon III.
Évolution du nombre d'avocats en France entre 1870 et 2014

Décroissance des notaires
À l'autre extrémité de l'éventail des professions juridiques, notaire était une activité plus florissante au XIXème siècle que maintenant.
Vers 1870, 8 500 officiers ministériels, 1 pour 4 400 personnes, dotés d'une armée de clercs, dressaient des actes et les conservaient.
Depuis, cet effectif n'a augmenté que de 10% alors que la population doublait. Actuellement, on compte un tabellion pour 7 000 personnes.
Évolution du nombre de notaires en France entre 1870 et 2014

Mutationnellement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage aborde ce thème sous un angle un peu différent.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
"Travailler une demi-journée par semaine c'est possible"
. "Les religions, combien de divisions ? Statistiques de la foi"
. "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
. "Les veuves de prêtres catholiques financées par l'état laïque"

samedi 26 juillet 2014

Test : changez-vous le monde ?

Nous sommes nombreux - votre serviteur fait régulièrement partie de cette vaste cohorte - à nous plaindre que notre travail change trop fréquemment, manque de visibilité sur le futur et nous met sous pression constante.
Les plaisants acronymes de RPS - Risques Psycho-Sociaux - et de QVT - Qualité de Vie au Travail - sont même apparus pour décrire cet état de fait.

Toutefois, nous oublions trop souvent dans nos récriminations que chacun ou presque d'entre nous est le premier responsable de cette montée du stress professionnel.

Ces dernières années, nous avons radicalement modifié nos comportements personnels, mettant ainsi sous contrainte les entreprises et les services publics que nous utilisons au quotidien.

Je vous propose, comme à l'habitude, de juger sur pièces par l'entremise d'un petit test.
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d’un ordinateur.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d'un appareil photo ou d'une caméra vidéo numériques.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d'un GPS.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d’une tablette.
    2 points
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur d’un smartphone.
    3 points
     
  • Vous vous rendez régulièrement sur au moins un réseau social (Facebook, Twitter, Google+, Linkedin, Viadeo…).
    1 point
     
  • Vous “postez” régulièrement sur au moins un réseau social.
    2 points
     
  • Vous achetez régulièrement du carburant en libre-service.
    1 point
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00).

     
  • Vous effectuez vos achats alimentaires dans au moins 8 commerces différents.
    1 point
     
  • Vous avez déjà acheté une voiture de moins d’un an d’âge en dehors d'une concession dûment patentée par la marque.
    3 points
     
  • Vous consultez, sur internet, des horaires, des catalogues, des commentaires d'utilisateurs, des revues techniques ou d'usage.
    1 point
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous utilisez des services en ligne (billetteries, banques, assurances…)
    2 points
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous achetez régulièrement des biens sur internet
    3 points
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous avez déjà déposé au moins 5 avis sur des sites suggérant aux usagers de donner leur opinion sur des biens, services ou commerces.
    2 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous avez déjà choisi au moins 5 fois un bien, un service ou un commerce en fonction des avis postés sur des sites suggérant aux usagers de donner leur opinion.
    3 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.
     
  • Vous payez au moins 3 de vos factures récurrentes (impôts, eau, gaz, électricité, télécommunications, loyer, charges…) par un moyen dématérialisé.
    1 point
     
  • Vous avez déjà vendu ou échangé un bien ou un service sur internet.
    5 fois par an ou plus : 3 points.
    Moins fréquemment : 2 points.

     
  • Vous rédigez ou encaissez moins d'un chèque par mois.
    1 point
     
  • Vous consultez régulièrement la presse en ligne payante.
    1 point
     
  • Vous consultez régulièrement la presse en ligne gratuite.
    2 points
     
  • Vous avez déjà publié au moins 1 article ou au moins 5 commentaires sur un ou plusieurs sites de presse ou d'opinions.
    3 points
     
  • Vous vous êtes procuré, sous une forme dématérialisée, de la musique, des films, des séries ou émissions TV, des livres, des jeux vidéos ou d’autres produits culturels gratuitement ou à prix très modique.
    3 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous effectuez régulièrement des voyages en avion.
    Au moins un aller-retour annuel : 1 point.
    5 ou plus aller-retour par an an : 2 points.

     
  • Vous effectuez au moins un voyage à l'étranger par an (quel qu'en soit le motif).
    De un à trois pays différents : 1 point.
    Quatre pays différents et plus : 2 points.
     
  • Vous rapportez de ces voyages des biens notablement moins chers que dans votre pays de résidence.
    Uniquement alcool ou tabac : 1 point.
    Sinon : 2 points.
     
Votre total n'excède pas 16 points : les changements induits par la troisième révolution industrielle ne vous affectent guère. 
Vous n'utilisez que les plus incontournables d'entre eux, en partie contre votre gré.

Vous avez obtenu entre 17 et 36 points : vous participez au mouvement ambiant.
Toutefois, vous laissez à d'autres le soin de défricher et expérimenter les nouveaux usages à votre place. Vous ne les adoptez que lorsqu'ils atteignent une maturité correcte.

Votre score dépasse 36 points : vous changez très activement le monde.
Les aspects positifs des mutations en cours vous attirent. Pour autant, avez-vous - avons-nous - suffisamment pesé leurs inconvénients ?

Mutatio-numériquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
. Quelles sont les professions menacées par la troisième révolution industrielle ?
Quels métiers choisir pour surmonter la troisième révolution industrielle ?
  

samedi 28 juin 2014

Petit exercice de prospective

Dans un billet récent, j'ai esquissé des réponses à la question “quels métiers choisir pour surmonter la révolution industrielle ?”.
Je mettais en lumière que les savoir-être, plus que les connaissances et les savoir-faire, seraient déterminants.
De fidèles lecteurs m'ont alors enjoint d'illustrer ce point.
Pour ce faire, je vous propose de tester vos envies de futur à l'aide d'un exemple fictif mais néanmoins représentatif des mutations de notre époque.

Supposons qu'à Rodez ou à Béja, un professeur de physique en retraite, féru d'expériences et d'internet, ait mis au point un système de téléportation, en quelques minutes, d'objets inanimés de moins de 10 kg, en tous points du globe terrestre.

Le procédé nécessite deux bases, une pour l'expédition et une pour la réception, connectées ensemble par internet. Il s'agit d’assemblages assez simples de composants électroniques et de pièces métalliques qui coûtent environ 200 € l'unité.
La consommation d'énergie de ces appareils de téléportation est très faible, de l'ordre du centième de la consommation de carburant nécessaire au même trajet en camion ou en avion.
Le génial retraité, peu attiré par le business, a publié l'intégralité de sa découverte sur le web sous couvert d'une licence libre.

Je vous suggère, à partir de ce scénario, d'imaginer votre réaction si une personne de votre entourage vous apprenait, au détour d'un mail ou d'une conversation, cette invention.

Voici quelques propositions, non limitatives, pour initier votre réflexion :

- Vous reprenez la pratique régulière du vélo.

- Vous contactez votre famille en Tunisie et vous mettez en place un service régulier Meylan-Kelibia.
Votre entreprise actuelle vous accorde un congé sabbatique qui vous permet d'ouvrir un dépôt de pâtisseries et de poissons tunisiens frais dans le Grésivaudan à proximité de Grenoble.

- Vous ne tenez aucun compte de l'information et, quelques jours plus tard, vous diversifiez votre portefeuille boursier en achetant des actions de Vinci Autoroutes et de Volvo Trucks.

- Vous vous dites que c'est un mauvais coup supplémentaire porté à l'industrie automobile. Vous lancez alors une pétition en ligne pour limiter et réglementer cette activité en France.

- Vous ne vous sentez pas concerné, le transport de marchandise n'étant ni votre truc, ni votre profession.

- Vous contactez immédiatement une de vos connaissances indirectes travaillant dans la logistique et vous lui proposez d'associer son savoir-faire avec vos talents de bricoleur et aussi avec une partie de vos économies.

- Vous pensez que Google, Amazon ou Apple vont une nouvelle fois profiter indûment d'une avancée technologique et que l'Europe ainsi que le Bassin Méditerranéen vont s'enfoncer encore plus dans le déclin.

- Très vite, vous fabriquez deux bases, vous essayez le procédé et vous testez des améliorations afin d'accroître la taille des colis transportables, voire même d'envisager des passagers vivants (au départ comme à l'arrivée).

- Vous vous sentez renforcé dans votre conviction que la technologie va trop loin et nous déshumanise. Cette énième goutte d'eau fait déborder votre vase personnel. Vous plaquez tout et créez un ashram œcuménique au cœur du massif de la Chartreuse.

… … … … ...

Je publierai sur ce blog vos meilleures propositions vis-à-vis de ce scénario imaginaire.

Futuriquement votre

Références et compléments
- Un immense merci à tous ceux qui réagissent à mes chroniques et à mes facéties. Une mention spéciale pour Laurence qui m’a incité, devant le zinc d'un bar très aseptisé, à retrouver le chemin du clavier et à Fabien le king de la téléportation.
- Voir aussi la chronique quels métiers choisir pour surmonter la révolution industrielle ?

vendredi 30 mai 2014

Quelles sont les racines de l'extrême-droite populiste ? Comment la faire reculer ?

La montée de l’extrême-droite populiste en France coïncide avec les mutations de la troisième révolution industrielle

La société industrielle, qui connut son apogée durant les "trente glorieuses", réussissait le tour de force d'accroître nettement le niveau et le confort de vie tout en préservant l'essentiel de l'homogénéité, de la prévisibilité et des liens sociaux forts caractéristiques des sociétés rurales.

Notamment, les grandes usines, malgré leurs travers, créaient un fort sentiment d'appartenance, à l'entreprise bien sur, mais aussi à une communauté plus large via les œuvres sociales ainsi que les adhésions syndicales, politiques et, parfois même, religieuses.
Ces collectivités humaines stratifiées et hiérarchisées, où le travail était souvent très dur, produisaient aussi un avenir facile à dessiner via la promotion interne et, surtout, l'embauche des enfants des employés.
Dans ce contexte, les trajectoires individuelles étaient souvent prévisibles et peu diverses.

Quelque part entre mai 1968 et les années 1980, cette belle machine s'est grippée. L'univers d'Henri Ford et de Louis Renault a craqué sous les coups de boutoir de celui de Bill Gates et Steve Jobs.


Le monde post-moderne a cassé les codes des usines tayloriennes

Certes, nos besoins et envies matériels sont toujours de mieux en mieux servis et demandent moins de labeur.
Toutefois, depuis la fin des trente glorieuses, notre vie quotidienne change, en apparence, moins vite et avec plus de dents de scie.

Informatique et télécommunications qui bouleversent notre vécu personnel et professionnel, sont immatérielles, donc peu perceptibles.
La très forte automatisation qu'elles induisent, couplée à l'abaissement des coûts de transport, ont condamné au chômage des cohortes entières d'ouvriers ainsi que leur encadrement. Qui parle d'ailleurs encore d'agents de maîtrise ?

La valse des technologies assure une amélioration moyenne du bien-être physique au prix de beaucoup d'essais et d'erreurs, ainsi que de la disparition, parfois très rapide, d'activités ancestrales.
Nul ne peut plus être certain que son métier existera encore dans cinq ou dix ans.
En très peu d'années, l'horizon professionnel est devenu, a minima, brumeux et, fréquemment, obscur pour la quasi-totalité des personnes en âge de travailler.

Dans le même temps, outre l'imprévisibilité, la diversité est devenue la norme et l'individu domine.
Ce sont, presque exclusivement, des personnes, et non plus des groupes sociaux ou politiques, qui sont les moteurs du maelström ambiant.
Chacun, désormais, décide de ce qu'il veut faire et être, de comment il veut vivre et avec qui.
Sa famille, ses voisins, ses amis, ses collègues, ses relations, ses mentors n'ont pratiquement plus voix au chapitre.
L'augmentation du temps libre et la moindre dépendance aux autres pour sa propre subsistance accroissent les possibilités d'autonomie individuelle.

Causes ou conséquences, je ne sais, ce que les sociologues nomment les corps intermédiaires - partis, églises, syndicats, communautés, associations - ont perdu leur capacité de peser sur le cours des choses et attirent de moins en moins.
Même la petite minorité de catholiques pratiquants, à en croire les enquêtes d'opinion, ne se sent plus liée par les directives doctrinales du pape et des évêques.
Ne parlons pas des syndicats devenus des bureaucraties stériles et inaudibles !


L’extrême-droite populiste surfe sur l'angoisse suscitée par les évolutions en cours

Le train d'enfer des mutations bouscule nos certitudes.
De surcroît, moins courir après son pain quotidien suscite des attentes nouvelles.
Comment faire face, seul, à ces changements rapides et à ces choix de vie ?
Que faire de loisirs désormais prédominants ?
Quel sens donner à tout cela ?
Comment et avec qui surmonter les coups durs ?

L'amélioration moyenne des conditions matérielles de vie et la progression des choix individuels procurent d'indéniables satisfactions mais répondent mal aux besoins de sécurité et d'appartenance, chers au psychologue Abraham Maslow et à sa pyramide.

La famille L. P. et ses séides (je prie le lecteur de me pardonner mais j'ai une crampe récurrente aux doigts qui m'empêche d'écrire certains patronymes) exploite sans vergogne ce créneau porteur.
Balayant doutes et interrogations, elle fournit, prêtes à l'emploi, des réponses simples et, en apparence, opérationnelles qui évitent de se poser trop de questions vis à vis du monde qui change.

À l'instar de ses prédécesseurs des années 1930 qui faisaient du juif cosmopolite la source de tous les maux de notre bel Hexagone, l'extrême-droite actuelle accuse la mondialisation imposée par des élites dévoyées et anglophones et leurs chevaux de Troie immigrés du Sud ou de l'Est.

Dans ces conditions, la résorption de nos problèmes bien réels, à commencer par le chômage massif, ne peut provenir que d'un retour à un mythique ordre ancien où tout allait pour le mieux.

Renvoyons les métèques chez eux, ou, à tout le moins, coupons leurs vivres !
Fermons nos frontières aux nouveaux arrivants !
Réprimons sans mollir la petite délinquance !
Rétablissons les droits de douane !
Supprimons les impôts auxquels nous sommes les plus attentifs comme les taxes sur le carburant !
Réinstaurons la sécurité sociale d'antan ! Réservons la aux vrais nationaux !
Finançons le déficit de l'état par l'inflation en exigeant de la Banque de France quelle imprime de la vraie fausse monnaie !
Et drapons-nous dans notre bel oriflamme tricolore !

Cette analyse et ce programme ont un pouvoir de conviction hors pair car ils rendent le monde aisément lisible et explicable.
Ils ciblent nos deux besoins les plus mis à mal, la sécurité en nous promettant murs et patrouilles, ainsi que l'appartenance, sur le mode "nous et eux".


L'extrême-droite populiste ne peut être contrée que sur le terrain des besoins de sécurité, de prévisibilité et d'appartenance.

La première urgence est de remettre notre machine économique en marche.
Les façons de faire sont connues et globalement efficaces chez nos voisins du Nord et de l'Est : diminution drastique de la taxation de l'emploi, allègement des réglementations freinant l'embauche, réduction du périmètre de l'action publique et augmentation concomitante de son efficacité, notamment de sa vitesse d'exécution, désormais inadaptée aux rythmes de la société.
Ces réformes seront très désagréables et même douloureuses mais dégageront une perspective positive.
À l'inverse, l'inertie politique actuelle accroît continuellement le chômage et la pauvreté de manière tout aussi douloureuse, mais sans aucune sortie de tunnel en vue.

Ensuite, un tour de vis moral est indispensable au sein du monde politique, mais aussi, voire surtout, parmi la soit-disant "élite" syndicale, entrepreneuriale, intellectuelle, sportive, artistique ...
Ceux qui enfreignent délibérément la loi ou se goinfrent doivent quitter définitivement leurs postes ou leurs positions.
Une position élevée dans l'échelle sociale suppose une exemplarité au même niveau.
De surcroît, une réelle modération, soit volontaire, soit fiscale, des rémunérations stratosphériques aiderait à rétablir un sentiment d'équité.

Enfin, nous devons, chacun, nous tourner plus vers l'avenir que vers le passé.
Connaître son histoire est vital, commémorer en permanence est délétère.
Les mutations en cours sont grosses de nombreux risques mais elles fourmillent d'opportunités de tous niveaux. Le meilleur antidote au populisme est de s'en saisir.


Le moralisme est sans effet sur l'extrême-droite

Affubler de noms d'oiseau les sympathisants de l'extrême-droite peut défouler mais est contre-productif.
Ces réactions épidermiques, substituts trop faciles à l'analyse et à l'action, renforcent les convictions des personnes qui se sont mises en mode "nous et eux".
Les nobles sentiments de l'anti-racisme conventionnel visent les symptômes et oublient paradoxalement de traiter les causes.


Seules nos actions individuelles éviteront la catastrophe que serait la famille L. P. dirigeant la France

La levée du danger extrémiste ne viendra ni d'en haut, ni d'une quelconque avant-garde plus ou moins éclairée.
C'est à notre société dans son entier, c'est à dire à chacun d'entre nous, de construire, par elle même et dans la durée, des représentations du monde moins toxiques conjuguant liberté individuelle, responsabilité, confiance, cohésion sociale et sens du collectif

Nos actes et nos convictions individuels doivent concorder.
Honnir Jérôme Cahuzac ou Jean-François Coppé le matin et rechercher un passe-droit routier, immobilier ou scolaire l'après-midi est une contradiction qui nourrit les travers de notre collectivité.
Les petits ruisseaux font les grandes rivières, en négatif comme en positif.

Nos actions et nos interpellations personnelles, si elles sont suffisamment nombreuses et diverses, peuvent faire bouger nos inertiels élus et "élites" pour qu'ils mettent en oeuvre, sans délai, les orientations esquissées ci-dessus.

Actionniquement votre

Références et compléments
- Merci à François et Antoine. Les échanges avec eux sur internet m'ont permis d'esquisser cette chronique.
Leurs réactions m'ont fait entrevoir une parenté très forte entre l'islamisme en Tunisie et l'extrême-droite en France qui m'avais échappé jusqu'alors.
De ce fait, ce billet reprend en partie la chronique "l'islamisme ne vient pas du sous-développement".

- Voir aussi les chroniques :
. Lettre à mes compatriotes tentés de voter Front National
Une planche à billets pour la Marine : l'ingénieux programme économique du Front National
Allons-nous renoncer encore longtemps ? Réaction épidermique aux élections européennes
. Plaidoyer pour un vote europhile
Tout savoir (ou presque) sur les pistes de sortie de crise

dimanche 25 mai 2014

Les éditeurs favorisent le piratage des livres électroniques

Lecteur compulsif, j'ai souvent été confronté au défi de la place et du poids des livres dans mes bagages.
C'est d'abord pour cette raison, bien avant le prix, que je lis rarement des volumes grand format. Trop peu de texte au kilo !

J'ai aussi souvent pesté contre la propension des éditeurs à inutilement épaissir les bouquins avec du blabla : page de copyright expliquant qu'il est vilain de voler l'ouvrage que l'on vient pourtant d'acheter, liste des chefs d'œuvre de l'auteur, promotion d'autres livres, préfaces et postfaces qui paraphrasent le texte ...
Si j'acquiers un livre du regretté Marcel Proust, c'est pour déguster ses madeleines, pas pour ingurgiter de force une indigeste analyse de leur recette ou encore de la réclame pour d'autres pâtisseries

Étonnamment, maintenant que les livres deviennent électroniques, la sale manie des éditeurs d'enrober leurs productions de mauvaise graisse perdure.
Les e-books officiels, à l’instar de leurs frères en papier, sont remplis de ces fioritures agaçantes alors qu'un simple lien vers un site web suffirait à les remplacer.

De surcroît, l’essentiel des ouvrages numériques vendus par les grands marchands en ligne sont affligés de verrous électroniques plaisamment baptisés DRM qui bloquent deux fonctions ancestrales du livre papier : le prêter ou le montrer à quelqu'un d'autre, le relire plusieurs années après son acquisition.
Beaucoup de DRM inhibent l'usage du bouquin sur plus de 2 à 6 appareils. Vu le rythme soutenu du renouvellement informatique, cela équivaut à rendre l'écrit biodégradable.

À l'inverse, les versions pirates, que quelques clics suffisent à trouver, outre qu'elles ne coûtent rien, sont nettement plus agréables à lire.
Souvent, les personnes qui les mettent en ligne, soucieuses de ne pas ennuyer la communauté, les débarrassent de tout superflu, regroupent parfois les tomes en un seul fichier, arrangent polices et mise en page et, surtout, suppriment les exaspérantes protections.

Dans ce contexte, l'offre dite légale ne se donne aucune chance de succès. Pourquoi payer pour obtenir un usage de moins bonne qualité qu’une version gratuite ?

Ce dilemme est d’abord celui des auteurs.
S’ils souhaitent continuer à vivre - un peu - de leur plume, ils ont l’obligation de s’y intéresser et de songer à des alternatives à l’édition et au livre classiques.

Ensuite, les éditeurs, au lieu de quémander plus de réglementations et une part de nos impôts pour faire face à la déferlante numérique, devraient s'aider eux-mêmes en s'intéressant à ce qui intéresse non seulement leurs clients actuels, les lecteurs, mais aussi leurs très nombreux clients potentiels, les non lecteurs.

Dans de nombreux pays, dont la France, le téléchargement, l'usage et la diffusion d'ouvrages électroniques dits piratés est illégal avec, toutefois, des législations et des appareils répressifs très divers.
J'ignore d'ailleurs le statut juridique d'une personne présente en France qui aurait dans son smartphone un livre "pirate" obtenu dans un pays où la législation ne l'interdit pas.

Vous l'aurez compris, je suis partisan de la suppression de toute propriété intellectuelle contraignante dans les domaines artistiques, mais aussi industriels.
Retarder cette échéance c'est différer la nécessaire adaptation des fournisseurs de contenu. Mener trop longtemps ce combat d'arrière-garde laissera l'Europe, une fois de plus, démunie face aux pays émergents qui n'ont jamais mis réellement en pratique brevets et droits d'auteurs.

Dans un état démocratique, quand la majorité de la population transgresse régulièrement la loi dans un domaine non régalien, c'est aux politiques de faire un effort d'adaptation en cessant de défendre un lobby corporatiste et rétrograde.
En attendant l'abolition de ces réglementations d'un autre siècle, le “piratage”, volontaire ou non, d'œuvres de l'esprit est du domaine de la responsabilité individuelle de chacun vis à vis des lois.

Pirato-électroniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur des thème connexes les chroniques :
- Mon honnêteté foncière me pousse à indiquer que les deux livres électroniques - Humeurs Tunisiennes & Humeurs Économiques - que j'ai auto-publié chez Leanpub comportent actuellement les fioritures obèses que je brocarde dans cette chronique.
Je les ai inséré, sans trop réfléchir, mu par un désir d'imitation des livres papier.
En paraphrasant Brassens, je promet ferme au marabout de les mettre tabou dans une prochaine version. Leur suppression ne devrait pas me conduire à recourir aux services de l'Armée du Salut.

vendredi 23 mai 2014

Quels métiers choisir pour surmonter la 3ème révolution industrielle ?

La chronique parue en janvier au sujet des professions menacées par la troisième révolution industrielle a suscité beaucoup de réactions.
Notamment, plusieurs lecteurs se sont placés dans une perspective résolument inverse. Ils se sont interrogés sur les métiers de demain et sur les voies à emprunter par un lycéen ou un étudiant.
Parcourons ensemble cet axe de prospective. 

Déduire des mutations en cours les emplois de demain ne serait guère sérieux. Le bouillonnement et l'inattendu sont devenus la règle.
Les jeunes qui, aujourd'hui, ont la chance d'avoir un travail, opèrent dans des métiers ou des activités inexistants lors de leur passage au lycée.
Qui, il y a dix ans, connaissait ou imaginait les professions peu traduisibles en français de community manager ou de facility manager ?

Toutefois, même si la prédiction professionnelle est illusoire, je suis prêt à parier - une bière ou un couscous, voire les deux - qu'au moins cinq savoir-être seront déterminants pour tirer parti du maelström ambiant.

Accueillir l'imprévisible
Plus que jamais, notre seule certitude reste l'incertitude. Les ruptures en tous genres se succèdent à un rythme toujours plus soutenu.
On peut regretter cette évolution et préférer la tranquillité prévisible de l'ordre ancien, de la même manière que l'on peut préférer admirer la baie du Mont Saint-Michel à marée basse. Vouloir lutter contre la montée des eaux est illusoire et surtout dangereux.
Savoir détecter dans un changement surprise les opportunités avant de s'inquiéter des risques sera de plus en plus appréciable.
Adopter un style professionnel conforme à un des slogans de la Silicon Valley "try often, fail fast, retry quickly" (essayer souvent, se tromper rapidement, réessayer très vite) sera prodigieusement efficace.

Créer, créer, créer 
La copie d'information est devenue instantanée et quasi-gratuite, la reproduction matérielle s'en rapproche de plus en plus.
Imiter ou répéter ne générera bientôt plus aucun revenu. Seule l'originalité sera créatrice de valeur mais exclusivement pendant une courte période.
Dans tous les secteurs d'activité, même les plus prosaïques, la créativité sérielle devient un must.
Demain, nous serons tous un peu, et même beaucoup, artistes.

Savoir trouver le savoir
Le regretté Michel de Montaigne, qui fit partie de la première génération à bénéficier complètement des effets de l'imprimerie, plaidait pour des têtes bien faites plutôt que bien pleines.
Désormais, presque toute l'information du monde est accessible, de partout, en quelques clics, à la condition expresse de savoir lesquels.
Dans ce nouveau contexte, nos têtes doivent, bien entendu, rester bien faites mais, avant tout, devenir chercheuses.

Cultiver ses relations
La densité de son réseau personnel reste le meilleur antidote aux mauvaises surprises.
Autrefois, cette fonction était assurée par la famille ainsi que le village ou la tribu. Aujourd'hui, pour de multiples raisons, ces liens naturels et quasi-automatiques se distendent.
Nous n’avons pas d’autres choix que d’être les tisserands actifs de notre propre toile en bâtissant un vaste réseau de relations fortes (parents, partenaires, véritables amis), mais aussi, voire surtout, de "connexions lâches" qui accroissent la détection d'opportunités et la propagation de nouvelles créations.
Pour ce faire, les applications informatiques plaisamment baptisées “réseaux sociaux” fournissent une aide logistique précieuse mais moins déterminante que les aspects proprement humains.

Équiper son arc de plusieurs cordes
Accueillir l'imprévisible impose de l'envisager sous plusieurs angles.
Nous existons parce que nos ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs adaptables qui ont su et pu partir de l'Est de l’Afrique pour peupler la terre entière. Les hominidés purement chasseurs ou purement cueilleurs, trop spécialisés, n'ont pas eu cette réussite.
Ne pas être tributaire d'un unique domaine, posséder une ou plusieurs compétences "de secours" aidera à franchir les turbulences.
L'avenir pourrait bien être aux mathématiciens plombiers, aux ascensoristes repasseurs, aux téléphonistes designers, aux ébénistes programmeurs, aux banquiers barytons et aux banquières soprano, aux paysans médecins, aux routiers zingueurs, aux juristes pédicures, aux guitaristes ingénieurs, aux garagistes philatélistes et autres chimères professionnelles.

Futuriquement votre

Références et compléments
- En cas de perte du pari, la bière et le couscous seront offerts à partir 23 mai 2019.
- Voir aussi les chroniques “quelles sont les professions menacées par la troisième révolution industrielle ?” et "un monde sans droits d'auteur, ni brevets, ni marques".
- Merci à Jean et Roland ainsi qu'à plusieurs twittonautes dont j'ai oublié de noter les coordonnées, de m'avoir suggéré cette "séquelle" à la chroniques sur les professions menacées.
  

dimanche 27 avril 2014

Comment politiques et institutions pourraient sortir de leur discrédit ?

Politiques, syndicalistes et, dans une moindre mesure, appareil judiciaire souffrent d'un discrédit exacerbé par les bouleversements technologiques et sociétaux induits par l'informatique et les télécommunications.

Les digital natives - les homo sapiens informaticus - sont désormais des adultes accomplis. Les plus vieux d'entre eux ont de 25 à 30 ans et commencent à avoir des enfants.
Dans moins de 10 ans, cette génération aura définitivement transformé notre présent et sera aux manettes ou, plus exactement, sera les manettes.
Les manière de vivre, de travailler et d'appréhender le monde de ces défricheurs sont contagieuses et irriguent l'ensemble de notre société.

Le rapport à l'espace-temps se modifie sous nos yeux.
"Partout et maintenant" est la nouvelle devise. Nous entrons dans un monde compact, rapide, mouvant.
À titre d'exemple, je rédige ce billet à Tunis, à l'aide de deux applications hébergées dans deux clouds différents, bien calé dans un canapé où une télévision diffusée par internet transmet une série américaine doublée en français et un match de football au Qatar avec des joueurs japonais et allemands.

Parallèlement, les intermédiaires traditionnels sont soumis à rude épreuve.
Tous ceux que leurs connaissances ou leurs statuts transformaient en points de passage obligés, sont systématiquement remis en cause. Des places de marché et des agoras numériques, interconnectées et de tailles très variées, les supplantent.
Ainsi, vous lisez ces lignes parce que je les ai publiées sur un de ces nombreux forums. Ni vous, ni moi n'avons eu besoin des services d'un éditeur ou d'une rédaction pour être mis en contact.

Agences de voyage, marchands de musique, journaux ont été, depuis de nombreuses années, les premiers sur la ligne de front.
Désormais, plus un seul intermédiaire n'est à l'abri.
Les technologies numériques permettent de contourner aisément les réglementations et les monopoles enserrés dans les frontières des vieilles nations.
Les taxis parisiens en font l'amère expérience. Une société localisée au Luxembourg, en Irlande, voire en Papouasie Nouvelle Guinée, peut, sans difficulté majeure, géolocaliser et vendre des prestations de transport dans l'antique Lutèce.
Ne pas savoir où sont stockées et comment sont distribuées mes humeurs mondialisées n'est pas un obstacle pour les lire ou les écrire.

Politiques, syndicalistes et juristes, au sens large de ces termes, sont des intermédiaires ancestraux qui commencent à sentir le vent des boulets.
Les digital natives ne toléreront plus très longtemps des pratiques et méthodes forgées aux XVIIIème et XIXème siècles.
Les manières de fonctionner de nos élus ainsi que de nos juges et avocats ne sont plus adaptées à notre époque. Sans réforme d'envergure, ils connaîtront sous peu le sort funeste des disquaires et des libraires.

Pour se transformer, ils doivent, tout d'abord, nettement accélérer.
Que des décisions concernant un divorce ou un permis de construire soient engluées plusieurs mois, alors qu'elles nécessitent un travail juridique cumulé de quelques heures, n'est plus acceptable.
De même, indépendamment de l'approbation ou des critiques qu'il suscite, le "pacte de responsabilité" annoncé par François Hollande 4 mois en arrière n'est toujours pas concrétisé par une seule mesure effectivement en application.
Ce train de sénateur n'est pas celui du web. Politique et justice ne sont pas assez lean et agiles.

L'espace embrassé par le politique est trop petit pour être vraiment utile.
Malgré les crispations populistes très fortes - qui sont un symptôme et en aucun cas une solution - la nation traditionnelle n'est plus un cadre adapté au monde interconnecté.
Entreprises, consommation, travail et loisirs sont devenus transnationaux. Par contre, nos cadres de régulation n'ont pas suivi le mouvement.

Politiciens et syndicalistes manquent aussi d'efficacité.
Leur mission devrait être de penser les changements en cours afin de les rendre intelligibles et d'en atténuer les effets néfastes.
Pour ce faire, l'anticipation est, de loin, plus importante que la conservation de l'existant.
Les élus de tous bords peinant de plus en plus dans cette activité, leurs émoluments, privilèges et faiblesses deviennent intolérables.
La classe politique actuelle n'est probablement pas plus malhonnête que du temps de Stavisky ou des ventes de légions d'honneur. Par contre, sa légitimité qui découle de sa performance en berne, fond à vue d'œil.

Nos institutions n'ont guère besoin d'un surcroît d'éthique mais surtout de reprendre la main sur les enjeux et les mutations de la troisième révolution industrielle.
Si les pouvoirs publics ne réussissent pas cette transformation, je suis prêt à parier que les digital natives feront très vite émerger des substituts privés, numériques et, peut-être même, a-nationaux.
De la crowd politics en quelque sorte ...

Agilopolitiquement votre

Références et compléments
- N'étant pas à un paradoxe près, je remercie la sénatrice Nathalie Goulet pour avoir suggéré le thème de cette chronique.

dimanche 19 janvier 2014

Quelles sont les professions menacées par la 3ème révolution industrielle ?

Libraire, agent de voyage, taxi sont quelques uns des métiers à être durablement affectés par la troisième révolution industrielle en cours ou, à tout le moins, à sentir le vent du boulet.

5 tendances lourdes et interconnectées sont à l'oeuvre et vont plus bousculer nos sociétés qu'Adam Smith, James Watt, Thomas Edison et Henry Ford réunis ne l'ont fait.

1) L'affaissement des coûts et la croissance échevelée des performances de l'informatique et des télécommunications rend le traitement et le stockage massif de l'information peu onéreux et à la portée de chacun.
Partout ou presque, l'efficacité s’accroît grâce à la manipulation d'informations, y compris dans les petites structures et au sein des familles.

2) Internet, place d'échanges et agora planétaires, est une formidable machine à supprimer les intermédiaires de tout poil.

3) La dématérialisation, ainsi que la connexion d'objets divers à Internet, escamotent beaucoup d'opérations physiques et, incidemment, de consommations d'énergie et de matières premières.

4) La logistique moderne ne ressemble plus aux transports d'antan.
Les coûts se sont écroulés et l'informatisation a bousculé la chaîne de valeur.
Il est désormais possible de transbahuter rapidement et pour 3 francs 6 sous des marchandises d'un bout à l'autre de la planète, de les faire livrer très près de chez soi, voire chez soi, et même de les suivre en temps réel.

5) Notre niveau d'éducation et de connaissances, certes lentement et avec des imperfections, s'améliore sans cesse. Nous disposons ainsi de plus en plus d'autonomie et de discernement par rapport aux professions "sachantes".
Ce progrès, couplé aux tendances précédentes, pousse à la fin des monopoles et des activités réglementées, de moins en moins légitimes et aisément contournables.

Ces 5 tendances permettent de dresser une liste indicative de professions qui seront durablement modifiées, et pour certaines supprimées, dans moins de 5 à 15 ans.
Pour certaines d'entre elles, ces transformations sont déjà presque achevées.
  • Avocats & conseils juridiques, a minima pour le droit civil
    [information, intermédiaires, monopole]
     
  • Auteurs en tous genres (livres, musique, films ...)
    [information, dématérialisation]
     
  • Banquiers, assureurs & autre professions financières
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Commissaires-priseurs
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique, monopole]
     
  • Commerçants de détail, y compris dans la grande distribution
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique]
     
  • Critiques en tous genres (cinéma, gastronomie, livres ...)
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Éditeurs & producteurs en tous genres (livres, musique, films ...)
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique]
     
  • Enseignants
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Fabricants de biens en tous genres
    Les mutations de leurs clients finaux et de leurs intermédiaires de commercialisation ne peuvent rester sans conséquences.
    [information, intermédiaire, dématérialisation, logistique]
     
  • Grossistes & distributeurs de clientèles professionnelles
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique]
      
  • Huissiers, a minima pour la partie constat de leur activité
    [information, intermédiaires, dématérialisation, monopole]
     
  • Journalistes
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Juges, a minima pour le droit civil
    [information, intermédiaires, dématérialisation, monopole]
     
  • Médecins, a minima pour les soins courants non urgents ou répétitifs
    [information, dématérialisation, monopole]
     
  • Municipalités & collectivités locales, pour au moins une partie de leurs activités
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique, monopole]
     
  • Notaires
    [information, intermédiaires, dématérialisation, monopole]
     
  • Pharmaciens
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique, monopole]
     
  • Politiques
    [information, intermédiaires, monopole]
     
  • Prestataires de services en tous genres
    Les mutations de leurs clients finaux et de leurs intermédiaires de commercialisation auront des conséquences similaires à celles affectant les fabricants de biens.
    [information, intermédiaire, dématérialisation, logistique]
     
  • Syndicalistes
    [information, intermédiaires, monopole]
     
  • Syndics de copropriété & administrateurs de biens
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Transporteurs de marchandises
    [information, logistique]
     
  • Transporteurs de personnes y compris transports en commun et taxis
    [information, logistique, monopole]
     
  • Vendeurs de prestations de service, à l'instar des agents immobiliers
    [information, intermédiaires, dématérialisation]

Plusieurs métiers énumérés ci-dessus ont probablement du vous faire tiquer.
Une réaction naturelle est de se dire "on ne pourra jamais se passer de ...", "on ne pourra jamais faire autrement que ...".
Ainsi en 1990, et même en 2000, je n'imaginais pas, qu'un jour proche, je puisse acheter, sans intermédiaire, des voyages, que le magazine américain Newsweek cesserait de paraître ou que des librairies emblématiques mettraient la clef sous la porte.
Ces évolutions sont cumulatives et s’enchaînent en spirale. Commander un billet en train sur internet met le pied à l'étrier à d'autres achats dans le e-commerce qui, à leur tour, poussent à lire la presse en ligne, et ainsi de suite ...

Les changements en cours sont quasi-irréversibles.
Bien entendu, la plupart des activités évoquées ne vont pas disparaître. Nous allons continuer à acheter des biens et des services, et tous ne seront pas high tech. Néanmoins, les manières de produire, distribuer, commercialiser et consommer vont se transformer radicalement.
La seule défense imaginable pour les métiers menacés est l'attaque.
Chaque profession et chaque professionnel concernés devraient, sans délai, repenser, de fond en comble et sans tabou, leurs façons de faire et d'être dans le contexte de la troisième révolution industrielle.

Se comporter l'autruche ou se croire durablement protégé par des réglementations serait suicidaire.
N'importe où sur la planète, un seul barbare, plaisamment baptisé innovateur, et quelques sans-cœur, ses premiers clients, peuvent provoquer, sans demander l'avis à qui que ce soit et en se fichant des législations locales, une avalanche difficilement arrêtable.

Révolutionnairement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur le même thème :
. Mon dernier livre "Humeurs Économiques - Déchiffrages et mutations" qui rassemble plusieurs réflexions sur ces sujets.
. Les chroniques "Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?""J'ai été le spectateur d'un suicide économique" et "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble".

- Bien entendu la liste de professions ci-dessus est loin d'être exhaustive. Toutes vos suggestions sont les bienvenues et pourront éventuellement donner lieu à une autre chronique.
  

dimanche 5 janvier 2014

Le vieux facteur se meurt, il n'avait que 174 ans

Le 11 décembre 2013, un certain Deepak Chopra, dont j'ignorais jusqu'alors l'existence, annonçait officiellement le commencement de la fin d'une extraordinaire et multi-séculaire technologie de communication.

Ce comptable de formation est actuellement PDG de Postes Canada, la société publique qui assure le service du courrier dans le nord de l'Amérique.
Dans le cadre d'un plan d'adaptation de son entreprise à la forte baisse de son activité, Deepak Chopra a décidé la suppression progressive d'ici 5 ans des traditionnelles tournées de facteurs ainsi qu'une augmentation de plus du tiers du prix du timbre.
La poste traditionnelle, victime d'internet, semble avoir vécu au Canada.
La chute du volume du courrier étant mondiale, il est probable que des mesures similaires seront prises à peu près partout dans un avenir proche, y compris en France.

La poste moderne a débuté en Angleterre, très exactement le 6 mai 1840.
Dans les années précédentes, l'envoi de courrier au Royaume Uni, comme partout ailleurs en Europe, était un véritable cauchemar.
Le trafic postal restait réduit alors que révolution industrielle, exode rural (75% de la population britannique était urbaine) et poussée de l'alphabétisation (70% des hommes et 50% des femmes) avaient accru les besoins de communication.
Les tarifs, qui variaient avec le poids et la distance, étaient prohibitifs. Expédier une simple feuille de Londres à Edimbourg coûtait 13.5 pence, soit plus de 4 heures de salaire d'un ouvrier urbain.
La taxe postale était payée par le destinataire qui, toutefois, pouvait refuser un pli. Beaucoup de stratagèmes "d'évasion postale" existaient comme l'écriture de signes convenus sur l'enveloppe pour éviter d'accepter une lettre. Aussi la poste britannique réussissait l'exploit d'être à la fois impopulaire et déficitaire.

Rowland Hill, personnalité éclectique qui fut tour à tour pédagogue progressiste, promoteur de la colonisation du sud de l'Australie, inventeur d'une presse à imprimer ou directeur de chemin de fer, proposa en 1837 une réforme postale d'envergure.
Après deux ans de débats et de lobbying, le gouvernement révoqua son "postmaster general" Lord Lichfield et embaucha, sur un contrat de 2 ans, Rowland Hill afin qu'il transforme le monopole public du courrier.

La démarche de cet innovateur, similaire à celle d'Henry Ford un petit siècle plus tard pour l'automobile, consista à abaisser fortement et simultanément coûts de revient et prix de vente afin d'augmenter le trafic, tout en restaurant la rentabilité des postes de Sa Majesté.

Tout d'abord, les frais postaux devinrent à la charge de l'expéditeur afin de diminuer l'effort de recouvrement et les lettres refusées.
Le timbre poste fut inventé à cette occasion afin d'attester le paiement préalable à l'envoi.
Les premiers timbres one penny black portant le profil altier et renfrogné de la jeune reine Victoria furent officiellement utilisés à partir du 6 mai 1840.
Toutefois, certains postiers pressés les lancèrent en avance. Ainsi, il existe un exemplaire avec un cachet du 1er mai 1840. Le one penny black n'eut cours qu'une seule année et fut tiré à 68 millions d'exemplaires.

L'autre changement introduit par Rowland Hill fut un tarif postal unique au prix psychologique et cassé d'un seul penny pour toute la Grande Bretagne, indépendamment de la distance.
Un penny représentait seulement 20 minutes de salaire ouvrier anglais. A titre comparatif, en France sous Napoléon III quinze ans plus tard, un envoi comparable valait encore trois fois plus.
En 2014, le nouveau prix du timbre canadien équivaut à grosso modo 10 minutes de salaire minimum, contre 4 minutes en France.

Le résultat des réformes postales anglaises dépassa toutes les espérances.
Dès 1840, la poste britannique achemina 170 millions de plis, le double de l'année précédente. Cette valeur est toutefois 80 fois inférieure au trafic actuel.

Un peu plus de 170 ans plus tard, l'instantanéité et la quasi-gratuité des mails sont en train de liquider le courrier papier et de mettre à bas le bel édifice postal.
John von Neumann, Bill Gates, Steve Jobs et leurs consorts ont eu raison de Rowland Hill.

Posto-mutationnellement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "timbres, iPhone et salaires ouvriers".
Pour aller plus loin, le site histoirepostale.net consacré aux postes d'Europe au XIXème siècle et sa page sur l'Angleterre.

- Le titre de la chronique est inspiré de la célèbre chanson "le facteur" de Georges Moustaki.

- Articles des Echos sur la réforme de Postes Canada du 11 décembre 2013

mercredi 14 août 2013

Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?

C'est une banalité de dire que la nouvelle révolution de l'information, en marche depuis les années 1950, bouleverse autant notre univers que l'invention de l'écriture puis de l'imprimerie en leurs temps.

Si les conséquences sur nos manières d'apprendre, de savoir et d'appréhender le monde sont amplement commentées, la mise à mal des monopoles de droit ou de fait est moins soulignée.
Pourtant, de nombreux exemples abondent dans notre vie quotidienne. En voici trois, issus de l'actualité récente.

En France, taxi est une profession à numerus clausus et à tarifs régulés.
Pour avoir le droit de transbahuter des passagers dans une voiture, il faut avoir acquis une "plaque" qui en coûte plusieurs. Le précieux sésame se négocie entre quelques dizaines et centaines de milliers d'euros, pas toujours au-dessus de la table.
Depuis quelque temps, sont apparus à Paris des "véhicules de tourisme avec chauffeur" qui, en pratique, vous emmènent aussi efficacement d'un point A à un point B qu'une voiture dûment plaquée.
Mieux même, via des applications sur téléphone mobile et ordinateur, le client est informé des disponibilités et obtient un prix ferme indépendant des aléas du trajet.
Ces nouvelles prestations connaissent un vrai succès et suscitent l'ire des taxis traditionnels qui font le siège de ministères, au nom de la sécurité, de la qualité et de la proximité avec les clients, afin d'obtenir des bâtons réglementaires à glisser dans les roues de leurs confrères 2.0.

Les hôteliers ne sont pas en reste et hurlent aussi à la concurrence déloyale.
En effet, une start-up américaine, plaisamment baptisée Airbnb, met en péril leur business dans toutes les zones touristiques de la planète.
Ce service en ligne met en relation des particuliers disposant de pièces vacantes dans leur logement avec des visiteurs en recherche d'hébergements. Comme son nom l'indique, du bed & breakfast 2.0 !
Le succès de cette formule très simple affole les autorités, inquiètes pour leurs taxations, et les hôtels qui, dans presque tous les pays du monde, pensaient bénéficier d'une concurrence atténuée grâce à une réglementation tatillonne.
Là aussi, sécurité, qualité et proximité avec la clientèle sont paradoxalement mises en avant.

Dernier exemple, les pharmacies, autre profession en France à statut et à numerus clausus.
Plutôt que de suivre l'exemple des drugstores américains ou brésiliens devenus des supermarchés, les apothicaires hexagonaux se sont ingéniés depuis un demi-siècle à empêcher Leclerc et Carrefour de vendre de la pénicilline.
Forts de cette victoire à la Pyrrhus, les pharmaciens n'ont pas anticipé les ventes en ligne contre lesquelles ils sont majoritairement vent debout.
Leurs arguments relèvent de la même litanie que ceux de leurs compagnons d'infortune taxis et hôteliers : sécurité des prescriptions, conseils thérapeutiques et disponibilité locale des médicaments.
Au fait, de quand datent votre dernier vrai conseil pharmaceutique, et non cosmétique, dans une officine et votre dernier achat conséquent de médicaments n'ayant pas nécessité une seconde visite ?

Même si ces trois professions remportent, à court terme, quelques manches face à leurs nouveaux concurrents en ligne, l'exercice traditionnel de leur activité est irrémédiablement condamné.
La vraie question n'est pas de savoir si ces nouveaux services vont émerger mais où seront-ils implantés ?

Si, mal avisés, les pouvoirs publics français maintiennent les réglementations corporatistes actuelles alors les sites web, leurs opérateurs et le gros de leur valeur ajoutée s'implanteront à l'étranger. Souhaitons-nous que nos médicaments achetés en ligne dans l'Hexagone proviennent du Luxembourg ? Que les taxis parisiens soient gérés depuis Bucarest ?
Voulons-nous, à terme, nous morfondre sur nos emplois et notre fiscalité perdus ?

Toutes les professions, sans exception, bénéficiant d'un statut ou d'un numerus clausus sont dans le ligne de mire d'internet et de ses bouleversements.
Ainsi, les activités juridiques, avocats, notaires, huissiers, voire même juges, pourraient bien être les prochaines sur la liste.

Les métiers menacés gagneraient à se mettre en ordre de bataille et à négocier rapidement un assouplissement des règles les régissant en échange d'une indemnisation de leur licence devenue obsolète.
À défaut, le sort funeste des cochers de fiacre, ancêtres des taxis, les guette.

Révolutionnairement votre

Références et compléments
- Sur les aspects cognitifs de la révolution de l'information, je recommande le petit livre lumineux de Michel Serres "Petite Poucette".

dimanche 14 juillet 2013

L'édition s'industrialise - "Making of" de mon nouveau livre

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement ...
Francis Blanche
Si beaucoup qualifient notre époque de post-industrielle, il est plus probable, au contraire, que nous entrions dans l'ère du tout-industriel.

L'industrie moderne, initiée à la fin du XVIIIème siècle en Grande-Bretagne, a permis d'augmenter considérablement notre espérance et notre niveau de vie.
Si l'usine, avec ses cheminées fumantes et ses toits triangulaires en est l'emblème, ce sont quatre facteurs nécessitant des investissements humains et financiers importants qui la caractérisent :
- mécanisation et automatisation,
- rationalisation des produits et des tâches,
- effets d'échelle et de série,
- découplage entre production et vente ou usage.
En quelque sorte, production industrielle est synonyme de moins de travail, plus de capital et plus de matière grise.

Depuis plus de deux siècles, les secteurs de l'alimentation, des biens de consommation et d'équipement ainsi que des transports ont été bouleversés par cette révolution technologique. Par contre, commerces, services, artisanats, médecine, enseignement et art ont été, jusqu'ici, nettement moins affectés.

Les méthodes de grande distribution après la seconde guerre mondiale, puis l'essor récent de l'informatique et des télécommunications, changent cette donne et introduisent les pratiques de l'industrie dans tous les domaines qui y étaient réfractaires.

Pour illustrer cette nouvelle révolution industrielle, à l'occasion de la sortie récente de mon troisième livre intitulé Humeurs Économiques, je vous propose de détailler l'évolution que j'ai vécu au cours des publications successives de mes différents bouquins.

Les deux premiers livres que j'ai commis ont été réalisés de manière traditionnelle.

Une fois d'accord avec l'éditeur sur le thème et le style général du bouquin, j'ai rédigé un premier manuscrit à l'aide d'un traitement de texte.
Plusieurs aller-retours se sont ensuite succédés où, en fonction de commentaires de l'éditeur, verbaux ou couchés sur une feuille, je retravaillais le manuscrit. Durant ces phases, je n'ai jamais reçu d'indication concernant la typographie et la mise en page.

Lorsque l'éditeur a fini par être à peu près satisfait de ma prose, le manuscrit a été transmis à un spécialiste des aspects formels qui a totalement recréé un nouveau manuscrit.
Inévitablement des points concernant le texte sont alors apparus, par exemple des tableaux ne tenant pas dans la page, nécessitant de nouvelles reprises.
L'éditeur souhaitant montrer sa prééminence sur le typographe, sa relecture d'une version quasi-finale a aussi provoqué d'ultimes retouches.

Quand tout ce petit monde a jugé que la dernière version en date était potable, après la signature d'un "bon à tirer", un imprimeur a produit le livre, qui a ensuite été distribué dans les librairies.
Le premier bouquin, sorti en 2007, est resté exclusivement papier et est désormais épuisé.
Une version électronique du second a été proposée à la vente en ligne par l'éditeur quelque mois après l'ouvrage en papier.

Pour ces deux chefs d'œuvre indépassables de la littérature mondiale, mes droits d'auteur s'élèvent à quelques pourcents du prix de vente.

A l'inverse, pour ma dernière production en date, j'ai innové et travaillé avec Leanpub.
Le terme exact n'est pas "avec" mais "sur" puisque Leanpub est une plateforme canadienne d'édition en ligne.
Les deux fondateurs de cette jeune entreprise, Peter Armstrong et Scott Patten, ont décidé d'appliquer à l'édition les principes de "lean manufacturing" et de l'agilité, c'est à dire ce qui se fait de mieux à ce jour en matière de méthodes industrielles.
Leur réflexion s'est aussi appuyée sur le fait que le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité, avec plusieurs versions successives remaniées, avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel, qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.

Leanpub, en bon industriel, propose de rationaliser le processus d'édition et d'y supprimer les tâches avec peu ou pas de valeur ajoutée.

- Première simplification : l'auteur et ses premiers lecteurs sont les meilleurs éditeurs et promoteurs possibles.
En permettant la diffusion précoce d'un ouvrage, en facilitant les mises à jour successives et en encourageant les commentaires des lecteurs, Leanpub transpose, dans le domaine du livre, les pratiques dites d'intimité avec les clients des projets agiles.

- Seconde simplification : l'impression et la diffusion d'un livre papier coûtant grosso modo 60% du prix de vente, la publication est exclusivement électronique.
Les trois formats les plus courants (ePub, mobi, pdf) sont systématiquement générés et proposés à tous les lecteurs. Ainsi, les livres édités par Leanpub sont adaptés à la quasi-totalité des appareils et des modes de lecture existants.
Bien entendu, contrairement aux pratiques des monopoleurs tels Apple ou Amazon, aucun verrou crypté, les tristement célèbres DRM, n'empêche la copie ou la rediffusion du bouquin électronique.
De surcroît, j'ai délibérément mis en ligne Humeurs Économiques avec une licence libre Creative Commons autorisant duplication et réemploi tant que ceux-ci n'ont pas de buts commerciaux.
Néanmoins, la déforestation ayant encore quelques beaux jours devant elle, Leanpub permet aussi à l'auteur de créer automatiquement des fichiers aux standards de l'imprimerie afin que, s'il le souhaite, il puisse transcrire son œuvre sur papier.

- Troisième simplification : les processus de typographie et de mise en page sont aisés, très encadrés et accompagnés d'explications et de vidéos didactiques. Du lean manufacturing, pardon du lean publishing, à l'état chimiquement pur !
Dès le premier brouillon, les trois formats de publication avec leur apparence finale sont automatiquement créés par la plateforme.
Ainsi, de véritables lecteurs, et non pas des habitués de manuscrits sexy comme un PV de gendarmerie, peuvent relire et commenter les versions initiales.
Le non spécialiste de la mise en forme que je suis a su et pu maîtriser le fonctionnement de Leanpub en moins d'une heure.
Le résultat pour le lecteur, que je vous encourage à juger par vous-même, est, de mon point de vue, d'excellente qualité pour les deux formats dédiés aux livres électroniques et tout à fait acceptable pour la version pdf.

- Quatrième simplification : la commercialisation du bouquin est dynamique et attractive.
L'auteur fixe librement un prix plancher et un prix conseillé. Ces valeurs peuvent être modifiées à tout instant. Un système de coupons permet aussi d'organiser des campagnes de promotion.
Le lecteur choisit le montant auquel il souhaite acheter le livre et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner.
Cerise sur le fichier, l'acheteur dispose de 45 jours pour se faire rembourser s'il estime la qualité de l'œuvre acquise insuffisante. De surcroît, il peut être averti et récupérer gratuitement les évolutions postérieures à son achat.
Pour attirer le chaland, un extrait du bouquin est téléchargeable gratuitement afin d'essayer avant d'acheter.
Ces pratiques commerciales, légales au Canada, sont interdites en France où règne la délétère obligation de prix unique du livre qui permet aux actionnaires d'Amazon de recouvrir leurs organes génitaux d'or, voire de platine rhodié.

- Cinquième simplification qui ne gâche rien : les droits d'auteur sont stratosphériques !
Leanpub, entreprise agile, ne conserve, pour se financer et se rémunérer, qu'un peu plus de 10% des sommes payées par les lecteurs.
Par voie de conséquence, l'auteur récupère un tout petit peu moins de 90% de son propre chiffre d'affaire. Même J.K. Rowlings n'a pas obtenu autant avec ses Harry Potter en papier !

Le résultat est ce nouveau bouquin Humeurs Économique que vous pouvez trouver en ligne chez l'éditeur "industriel" Leanpub.
Humeurs Economiques, livre aux editions Leanpub
Humeurs Économiques, livre publié par Leanpub
J'attends avec envie et impatience vos commentaires et suggestions !

Je suis persuadé que, sous l'impulsion d'innovateurs et entrepreneurs, à l'instar de Peter Armstrong et Scott Patten, l'industrie va désormais être partout. Nous y reviendrons dans de futures chroniques.

Lean-livriquement votre

Références et compléments
- Les quatre bouquins que j'ai publié à ce jour :
. Humeurs Tunisiennes publié en février 2014 par Leanpub, 4 ans de chroniques douces-amères sur la Tunisie.

Humeurs Économiques publié en juillet 2013 par Leanpub. J'y ai regroupé des analyses et des coups de griffe voire de gu.... sur notre monde en mutations rapides.

. Développer un produit innovant avec les méthodes agiles publié par les Editions Eyrolles.
Ce livre existe aussi en version électronique (avec DRM hélas !).

. Brèves de couloir, bêtisier du langage d'entreprise, écrit sous le pseudonyme de René Lenoir, publié par les Editions Mango en 2007.
Ce livre est désormais épuisé. Toutefois, de temps à autres, des spéculateurs avisés le mettent en vente à 5 à 10 fois son prix facial sur Ebay. La publication électronique a aussi pour avantage d'éviter ces phénomènes étonnants.
Un petit site web donne un aperçu de cet ouvrage impérissable.

- Voir aussi les chroniques "l'irrésistible attrait du livre électronique", "généalogie de la croissance" et "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble".

- Découvrir Leanpub
. Sa page d'accueil,
. Sa boutique de vente en ligne de livres qu'il a édité,
. Le manifeste du lean publishing rédigé par Peter Armstrong, un des deux fondateurs, qui détaille la démarche de cet industrialisateur de l'édition (en anglais).

- Mes remerciements à Francis qui m'a, fort involontairement, donné l'idée d'écrire ce "making of" d'Humeurs Économiques.
Ma gratitude va aussi à quelques twittonautes passéistes dont j'ai oublié les noms. Ils ont su suffisamment m'énerver pour que je trouve l'énergie de finaliser et publier Humeurs Économiques.