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samedi 16 avril 2016

Les enfants de Paul et Othman destins croisés sur 3 continents

Le 31 octobre 1728, à Alle sur Semois, village de l’actuelle Belgique, naissait Paul Brasseur.
À la même époque, à 2 300 km de là, en Turquie, dans la bourgade de Gediz, venait au monde Othman Kedous.

Paul et Othman ne se connaissaient pas et ne se sont jamais rencontrés.
Pourtant, 9 générations plus tard, à la fin du XXème siècle, ils avaient des descendants communs.


Je vous propose de parcourir, sur trois continents, ces destins croisés où petite et grande histoire s’entremêlent.

Génération #1 - Belgique 1728 / Turquie 1731

Le Duché de Bouillon, en Ardenne désormais belge, où Paul Brasseur voit le jour était, au XVIIIème siècle, comme presque toute l’Europe, un territoire rural où les conditions d’existence commençaient juste à évoluer par rapport au Moyen Âge.
Sous la férule du sémillant duc Émmanuel-Théodose de le Tour d’Auvergne, paysans et villageois survivaient plus qu’ils ne vivaient.
La mortalité tant infantile qu’adulte atteignait des sommets. Paul, à sa naissance, possédait un espérance de vie d’environ 35 ans. Nous ne lui connaissons qu’un seul frère, Jean-Joseph, mais, en moyenne, les mères mettaient au monde 5 enfants.

En Anatolie, au centre de la Turquie d’aujourd’hui, la vie sous le règne du sultan ottoman Mahmud Ier le Bossu, était encore plus difficile car les techniques agricoles avaient moins évolué que dans l’ouest de l’Europe.
À sa naissance, Othman Kedous n’avait qu’une petite trentaine d’années devant lui et chaque femme portait près de 7 enfants.
Sa localité d'origine, dorénavant connue sous le nom de Gediz, est orthographiée à l'époque Kedous en alphabet latin et كدوس en alphabet arabe en vigueur dans l'empire ottoman.
Ville de Kedous / كدوس / Gediz sur une carte de Turquie de 1794


Génération #2 - Tunisie 1761 / Belgique 1781

Othman Kedous, en quête d’aventures et d’une meilleure existence, a très tôt quitté sa ville natale de Gediz pour s’engager dans l’armée de Ali Ier Pacha, bey ottoman qui régnait à Tunis.
Agé d’une vingtaine d’années, il est arrivé à Kelibia, au nord-est de la Tunisie.
Ce port stratégique, protégé par un fort imposant, abritait une partie de la flotte du bey.
Le monarque tunisien, soucieux de ne pas accabler son peuple d’impôts, préférait, pour subvenir à ses besoins, s’adonner à la « course ».
Cette sympathique activité consistait à exiger un péage aux bateaux franchissant le détroit séparant la Tunisie de la Sicile. Les resquilleurs prenaient le risque d’être capturés par la marine beylicale qui revendait ensuite hommes et cargaisons.
Le roi de France Louis XV, fervent partisan de la libre circulation chez les autres, envoya par deux fois une escadre bombarder les installations militaires et surtout les civils de Kelibia afin de calmer le racket tunisien.
Othman servit comme officier au fort de Kelibia, trouva la région à son goût, s’y maria et, vers 1761, devint l’heureux parent d’Ali Kedous.

Pendant ce temps, Paul Brasseur exerçait différents métiers.
Alors que sa famille résidait à Alle sur Semois depuis plus de 200 ans, il larguait les amarres et partait s’établir à Sugny, village distant de 5 kilomètres, à proximité de la frontière avec le royaume de France tracée par Louis XIV en 1680.
Il s’y établit définitivement en 1780 en convolant en justes noces avec Catherine Noël.
Dix mois plus tard, le 4 mars 1781 naissait son unique fils Jean-Joseph Brasseur.
Trois ans après, Paul, alors garde-chasse de Monsieur de la Biche, seigneur de Sugny, était malencontreusement assassiné dans des circonstances non éclaircies.
Le fort de Kelibia (cliché de 2008)


Génération #3 - Tunisie 1791 / France 1808

Les tunisiens, à la charnière entre XVIIIème et XIXème siècles, malgré la « course » à son apogée, vivaient dans un grand dénuement.
L’espérance de vie n’excédait pas 30 ans.
Aucun détail n’existe sur la vie de la famille Kedous, à l’exclusion de la naissance du petit-fils d’Othman, Hassan Kedous, vers 1791.

Quelque part entre 1792 et 1805, Jean-Joseph Brasseur profitait que la révolution française avait essaimé dans le sud de l’actuelle Belgique et aboli la frontière pour venir s’établir à Braux - devenu Bogny sur Meuse - dans la vallée de la Meuse, à 10 kilomètres de Sugny.
Le 18 décembre 1805, Jean-Joseph se mariait à Elizabeth Bajot, quelques jours après la victoire des troupes de Napoléon Ier à Austerlitz.
Leur premier enfant, Robert-Joseph Brasseur voyait le jour en mai 1808,  date du début du soulèvement anti-napoléonien en Espagne.

El Tres de Mayo, tableau de Goya emblématique du soulèvement espagnol de 1808 et de sa répression par les troupes napoléoniennes.

Génération #4 - Tunisie 1821 / France 1846

Le XIXème siècle fut une triste période pour le Maghreb qui est passé à coté de la révolution industrielle.
En 1821, sous le règne agité de Mahmoud Bey, à la naissance de Khalil Kedous à Kelibia, niveau et espérance de vie n’avaient guère évolués en Tunisie depuis un siècle et stagneront jusqu’à la première guerre mondiale.

Au nord de la Méditerranée, la France entrait résolument dans l’age des usines et des chemins de fer.
En mai 1846, Rosalie Brasseur est mise au monde à Braux par Marguerite Husson, l’épouse de Robert-Joseph Brasseur.
À cette même date, Ahmed Ier Bey est le premier chef d’état tunisien à se rendre en visite officielle en France et à son dernier roi finissant Louis-Philippe.
Soucieux de moderniser son pays, il revint de ce voyage plus convaincu que jamais de la justesse de ses thèses.
Hélas, ce souverain imaginatif était un gestionnaire catastrophique secondé par un premier ministre véreux, Mustapha Khaznadar, alias Giorgios Kalkias Stravelakis d’origine grecque.

Médaille gravée en France par Adrien Féart à l'occasion de la visite d'Ahmed Ier Bey à Louis-Philippe Ier « roi des français » à Paris en 1846

Génération #5 - Tunisie 1851 / France 1877

M’Hamed Kedous est né à Kelibia en 1851. Il s’est marié vers 1876 avec Makhbouba Lengliz, probable descendante d’un sujet de sa gracieuse majesté britannique, soit victime de la « course », soit sorte de conseiller militaire dépêché par Londres pour épauler l’armée du bey.

Rosalie Brasseur avait 5 frères et soeurs.
Suivant la tendance de l’époque, son mariage avec Ernest Barbe n’a engendré que 4 enfants, dont Catherine-Jeanne Barbe.
Celle-ci est née à Braux le 18 décembre 1877 au moment exact où la France - dont le régime était officiellement une république depuis 7 ans - devenait une véritable démocratie parlementaire, le président Patrice de Mac Mahon reconnaissant la victoire politique des députés « républicains » menés par Léon Gambetta.

Photos prise vers 1893 à Braux (Ardennes) : en haut à gauche Catherine-Jeanne Barbe, à sa droite son père Ernest Barbe, sa mère Rosalie Brasseur est la seconde en partant de la droite. Les 3 autres enfants sont ses frères et soeurs.

Génération #6 - Tunisie 1881 / France 1902

Sadok Bey - monarque éclairé - et son emblématique premier ministre Kheireddine Pacha - né en Abkhazie au nord-ouest de l’actuelle Géorgie - n’ont pas ménagés leurs efforts pour faire décoller la Tunisie.
Citons, notamment, en 1861 la première véritable constitution de tout le monde arabe.
Malheureusement, le management déplorable de leurs prédécesseurs, des résistances internes et l’avidité des puissances européennes aboutirent en 1881 - pile poil à la naissance d’Hassan Kedous - à la colonisation manu militari de la Tunisie par la France.
Le très républicain et humaniste Jules Ferry, soucieux des convenances, baptisa cette conquête protectorat et laissa le bey jouer les potiches officielles.

Catherine-Jeanne Barbe s’est mariée à Braux à la fin de 1901 avec Ernest Lenoir, fils d’un « tourneur en fer ». Associé à son frère Victor, il a fondé en 1909 la boulonnerie Lenoir. Après la première guerre mondiale, l'entreprise a absorbé la boulonnerie Mernier pour devenir « Lenoir & Mernier ».
Ernest Lenoir, bien que « patron », fut pendant de 1919 à 1934, le maire socialiste de Levrézy, village voisin de Braux.
En 1902, mon grand-père René Lenoir naissait à Levrézy, suivi en 1904 de son frère Maurice.
Vue d'une rue de Braux (Ardennes - France) en 1909


Génération #7 - Tunisie 1911 / France 1928

Agriculteur, marié à Khadouja Ben Abdallah, Hassan Kedous a eu 4 enfants nés au début du XXème siècle. Le troisième, Tahar Kedous, mon beau-père, vint au monde à Kelibia le 5 septembre 1911.

René Lenoir, à peine son « certificat d’études » en poche, travailla dans l’usine familiale dont il prit la direction effective à la fin des années 1930.
En 1925, il se mariait avec une parisienne Jeanne Pivet.
Résidant à Levrézy, ils eurent, de 1925 à 1933, cinq enfants, dont ma mère Claudine Lenoir née 1928. Deux de mes oncles sont décédés très jeunes de maladies infectieuses désormais aisément guérissables.

Hassan Kedous et une de ses petites filles aux environs de Kelibia - Cliché pris vers 1958

Génération #8 - Tunisie 1957 / France 1961

Tahar Kedous a quitté Kelibia pour la capitale Tunis afin d’y étudier puis de s’y établir comme avocat.
Ses enfants naissaient à Hammam-Lif, bourgade de banlieue, dont Afef Kedous en 1957, un an après l’indépendance de la Tunisie personnifiée par Habib Bourguiba.

Claudine Lenoir a suivi un parcours similaire, délaissant ses Ardennes natales au profit de Paris où votre serviteur, Didier Lebouc, vit le jour en 1961 alors que Charles de Gaulle peinait à extirper la France du bourbier de la guerre d’Algérie.

Habib Bourguiba reçu en visite officielle au château de Rambouillet par Charles de Gaulle en 1962

Génération #9 - France années 1980

Probablement atteints du même virus migratoire que leurs géniteurs, à l’orée des années 1980, la tunisienne et le parisien - sous le haut patronage de Valery Giscard d’Estaing puis de François Mitterrand - vinrent faire leurs études à Grenoble, oublièrent d’en repartir, se piquèrent de cohabiter ensemble et donnèrent naissance à deux enfants, joignant ainsi les lignées de Paul et d’Othman...



Toute naissance est la renaissance de nos ancêtres
Proverbe africain
 

Unifier c’est nouer même les diversités particulières
Antoine de Saint Exupéry

Généalogiquement votre

Références et compléments
Toute information venant compléter voire infirmer cette généalogie est par avance la bienvenue. Merci de me contacter.

De plus amples détails généalogiques et historiques - notamment les hypothèses, les doutes et les faits méconnus - peuvent être consultés sur ma base généalogique en ligne
Sur les opinions racistes et le soutien à l'activité colonisatrice du très admiré Jules Ferry, responsable de la conquête de la Tunisie, voir la chronique de mai 2012 "Hommages de Hollande".

Credit photos

jeudi 24 mars 2016

Les terroristes se moquent des frontières, quand allons-nous faire de même ?

Cette semaine, pendant que des brutes kamikazes semaient la mort à Bruxelles, je participais à de longues séances de travail avec des collègues originaires de plusieurs régions de notre globe.

Paradoxalement, cette tragédie publique et ces actions privées portent en elles exactement les mêmes enseignements.

Dessin d'Ali Dilem

Un langage mondial

Il y a une jolie lurette qu’une grande part de mon travail s’effectue dans la langue de Bob Marley, à défaut de celles de Shakespeare.
Mes dernières réunions n’ont pas échappé à cette habitude.

Les 7 milliards d’humains que nous somment disposent désormais d’un idiome global - certes aux accents variés, au vocabulaire fluctuant et à la grammaire imprécise - mais permettant une communication minimale.

Il en est de même à Racca. Les salopards rassemblés pour l'apocalypse qui y planifient la terreur mondiale échangent plus certainement dans le parler de Calvin Klein que dans celui de Mahomet.

Des outils mondiaux

Nos instruments professionnels sont de plus en plus des ordinateurs et des téléphones de marques similaires avec des logiciels identiques accédant un unique internet.
Ainsi deux de mes collègues du Tennessee étaient équipés strictement du même engin que moi.

Il en est de même pour les djihadistes qui ont laissés dernières eux plusieurs PC utilisés dans leur macabre équipée.

Une peine et des cibles mondiales

Notre groupe cosmopolite a débuté sa séance de mercredi par une minute de silence en hommage aux victimes des attentats de Belgique. Ces instants de recueillement dans le cadre professionnel ne se sont que trop multipliés ces derniers mois.

L’émotion était palpable.
Désormais, de Bruxelles à Tunis, de Bamako à Paris, de Copenhague à Palmyre, vivre, travailler, prendre du bon temps, bénéficier d’un minimum de libertés et vouloir décider de son sort par des moyens non-violents nous transforme en cible, indépendamment de la couleur et du blason de notre passeport.

Il en est de même des barbares qui tentent de nous terroriser.
Cette internationale du mal et de la bêtise fait ouvertement fi de nos nuances, de nos frontières et de nos états d’âme.

Nous sommes mondiaux

Que cela nous plaise ou non, force est de constater que le monde est devenu irrémédiablement mondial.
De surcroit, nous sommes confrontés à une menace mortelle ouvertement mondialisée.

À l’instar de la ligne Maginot avant la seconde guerre mondiale, aucune frontière plus n’est apte à nous protéger efficacement.

Le repli sur nous-même est une tentation délétère que les terroristes espèrent.
Seules l’union et la coopération peuvent améliorer notre sécurité mais aussi notre vie quotidienne.

Nous devons à nos morts de cesser de nous comporter en autruches frileuses !

No pasaran

Mondialement et européennement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
- 10 citations contre le terrorisme et la barbarie
- Ils ont tiré sur notre liberté de refuser et notre droit à la complexité
- Après les attentats de Paris, ni Sarajevo ni Munich !
- Après l'attentat du Bardo, "Muse dis-moi les raisons"
- Mes valeurs

Le dessin a été réalisé par Ali Dilem caricaturiste algérien le 22 mars 2016.


mercredi 2 mars 2016

​Les lois de la République ne s'appliquent plus en banlieue parisienne

​De passage dans mon Île de France natale la semaine dernière, c'est avec beaucoup de tristesse que j'ai constaté que plusieurs périphéries de Paris se dégradent et sont devenues des zones de non-droit où les différents codes législatifs sont désormais lettres mortes.

Je vous propose de juger sur pièces avec ces quelques photos prises dans l'Ouest de la capitale française, à quelques encablures des terrains d'entraînement de la sinistre équipe de football du Qatar Saint Germain.


Terrible spectacle où béton et goudron mais aussi opérateurs de télécommunications et d'électricité réduisent les dernières touffes d'herbes à la portion congrue et où une dérisoire pancarte appelle les habitants à un improbable civisme.


Désormais les vélos ne semblent plus astreints au code de la route.
À quand le tour des motos, autos et poids-lourds ?


Dans une telle ambiance, le moral des forces de l'ordre est au plus bas.
Les gardiens de la paix n'éprouvent même plus le besoin de ne pas commettre d'infractions.
La voiture de la police municipale est pourtant difficile à confondre avec une navette !



Au lieu de fabriquer un détecteur laser géant, les physiciens du MIT auraient pu, pour détecter les ondes gravitationnelles et confirmer la théorie d'Einstein, mener quelques observations basiques et peu coûteuses dans cette banlieue.
En effet, une courbure très particulière de l'espace-temps permet à ce magnifique bus de posséder une masse nettement inférieure à 3.5 tonnes.

Légalement votre

Références et compléments
Les quatre photos, réalisées sans trucage ni retouche, ont été prises par l'auteur entre le 23 et le 28 février 2016 dans la commune de Chambourcy (5835 habitants), située en banlieue de Paris, aux environs de Saint Germain en Laye et Poissy, dans le département des Yvelines.

Pour aller plus loin :
Comme à l'accoutumée sur ce blog, la municipalité de Chambourcy dispose d'un droit de réponse.

dimanche 15 novembre 2015

​Après les attentats de Paris, ni Sarajevo ni Munich !

Pour la deuxième fois cette année, Paris, ma ville natale, a été frappée par des attentats d'ampleur.
En 2015, ma patrie de coeur, la Tunisie, a aussi été touchée à plusieurs reprises par la même barbarie aveugle.

Une fois passé le temps de la tristesse et de l'émotion, une même question lancinante surgit : que faire ?
L'histoire, à défaut d'y répondre, nous enseigne là où nous ne devons pas aller.

Eviter Sarajevo

En 1914, une organisation extrémiste serbe fait assassiner dans la capitale bosniaque un dirigeant autrichien en espérant provoquer une escalade militaire qui sera bénéfique à sa cause.
Le tragique résultat dépassa toutes les espérances de ces boutefeux : plus de quatre ans de conflit mondial avec son terrible cortège de 6 000 victimes quotidiennes, 50 attentats de Paris chaque jour.
Les buts de Daech diffèrent-ils vraiment de ceux de la Main Noire ?

Eviter Munich

En 1938, moins de vingt ans après la fin de la première guerre mondiale, le totalitarisme et l'expansionnisme nazi menacent à nouveau l'Europe d'une conflagration.
Les gouvernements français et anglais terrorisés à l'idée d'un conflit majeur, choisissent de se coucher devant Hitler et laissent l'Allemagne, la Hongrie et la Pologne démembrer la Tchécoslovaquie.
Winston Churchill, lucide et prophétique, déclare alors : "ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre".
Ce matin, avant même que nos victimes soient enterrées, des voix s'élèvent déjà pour suggérer l'arrêt des opération militaires extérieures françaises.

Entre l'aveuglement et la résignation, la ligne de crête est étroite.
Nous devons pourtant la parcourir car aucune autre voie n'est viable si nous souhaitons conserver nos valeurs et notre mode de vie.

Liberté Egalité Fraternité
#NousSommesUnis
No pasaran !

Tristement votre

Références et compléments
La terrible actualité de ces derniers mois tant en France qu'en Tunisie m'a conduit à écrire beaucoup (trop) de chroniques sur le terrorisme.
Je vous suggère toutefois de (re)découvrir :
10 citations contre le terrorisme et la barbarie
"Muse dis-moi les raisons" - Musée du Bardo, 5 mois après l'attentat

vendredi 15 mai 2015

Un destin français : Françoise Arbenne-Reinier migrante

Seulement 4 générations me séparent de la grand-mère de mon grand-père paternel qui naît à Chambéry, en Savoie, le 28 juillet 1837.
Elle est alors un des 5 millions de sujets de Sa fort peu libérale Majesté Charles-Albert de Savoie-Carignan, monarque turinois, autoritaire et multi-cartes, duc de Savoie, prince du Piémont et roi de Sardaigne, aux possessions s'étendant sur les deux versants des Alpes.
L'histoire de mon aïeule, aux résonances étonnamment actuelles, permet d'apprécier l'amplitude de beaucoup de mutations survenues depuis cette époque.

Une vie démarrée sous de bien mauvais auspices

À peine son accouchement termié, Suzanne Lieutaz, 24 ans, n'a que le temps de donner un prénom, Françoise, et un nom de famille, Arbenne, à son bébé.
Aussitôt, la môme est soustraite à sa mère par des religieuses catholiques qui la baptisent et la placent dans une famille que l'on n'ose qualifier d'accueil.

En effet, Suzanne est ce qu'on appelle au XIXème siècle une "fille-mère". C'est à dire une jeune femme qui a eu la malchance d'être mise enceinte par un garçon refusant le mariage ou, à défaut, la légitimation de l'enfant.
Le sort semble s'acharner sur Suzanne. Elle est elle-même née en 1813 d'une “fille-mère”, Georgine Vallier, originaire de Saint Alban Laysse, commune limitrophe de Chambéry.

Les naissances hors mariage, bien que représentant plusieurs pourcents de la population savoyarde, attirent une forte réprobation sociale.
Les nouveau-nés sont qualifiés du vocable infamant "d'enfants naturels".
Comme il n'est pas question que des familles monoparentales troublent l'ordre naturel cher à Joseph de Maistre, l'Église organise le placement systématique de ces enfants, traités encore plus rudement que les orphelins, chez des paysans en montagne.

Le seul privilège de ces malheureux est que leur mère, juste avant de les quitter définitivement, peut choisir pour eux le nom de famille qui remplacera celui du père "non dénommé".
Beaucoup d'enfants "naturels" tirent ainsi leur nom du village d'origine de leur mère. Ainsi Arbenne a de fortes chances d'être lié au village d'Arbin, dans la vallée de l'Isère, à 20 kilomètres de Chambéry.
Parfois, le pseudo-patronyme est plus original comme Banquette ou Martyre.

Toutefois, l'état-civil sarde, tenu par les curés, n'étant pas un chef d'oeuvre de rigueur, de nombreux enfants "naturels" changent de nom, et parfois même de prénom, au cours de leur vie, à l'instar de la mère de Françoise, tantôt Suzanne Lieutaz, tantôt Suzanne Reinier.

Le jour même de sa naissance, Françoise Arbenne est ainsi fourguée à Françoise Mermet, sa marraine de circonstance, qui vit dans le hameau du même nom au coeur du massif des Bauges surplombant Chambéry.

Acte de naissance de Françoise Arbenne (source archives départementales de Savoie)

La montagne est certes belle mais surtout rude

Les Mermets sont un des nombreux hameaux du village savoyard répondant au nom peu engageant des Déserts.
Située en moyenne montagne, à environ 1 000 m d'altitude, au pied du Mont Margeriaz, cette commune dépend du “mandement de Chambéry”.

Les Déserts sont, à vol d'oiseau, à seulement une dizaine de kilomètres du chef de lieu de la "Savoie Propre".
Toutefois, aucune véritable route carrossable - au sens étymologique - ne traverse le massif des Bauges. Les 700 mètres de dénivelé depuis Saint Alban Leysse dans la vallée s'effectuent à pied ou mule en deux bonnes heures.
En hiver, la neige tient au sol plusieurs mois d'affilée et rend ces sentiers plus difficiles à pratiquer.

1 500 personnes environ habitent aux Déserts.
En un petit demi-siècle, depuis la Révolution, cette population a été multipliée par 1.5. Les premiers maigres progrès sanitaires, agricoles et techniques ont accru la longévité sans pourtant changer notablement les conditions d’existence sur ces ingrates terres de montagne.

Les registres d'état-civil sont d’une implacable régularité. La plupart des jeunes femmes ont une grossesse par an et l'essentiel des naissances se concentre en début d’année.
Ce rythme témoigne de familles luttant pour leur subsistance.
Chaque hiver, les hommes quittent leur village pour exercer des activités saisonnières loin de leur domicile : colportage, ramonage et autres petits métiers de services dans les grandes villes.
À leur retour, au début du printemps, les retrouvailles avec leurs épouses sont faciles à imaginer.
L'avantage de ce calendrier est que durant le pic des travaux agricoles en été les grossesses ne sont pas suffisamment avancées pour empêcher les futures mères de trimer aux champs.
Les accouchements et les débuts d’allaitement ont lieu en hiver, entre femmes, alors que les maris sont loin du village.
Ce cycle infernal est désastreux sur le plan sanitaire. La mortalité féminine et infantile est élevée, quoique plus faible qu’au siècle précédent.
Lors du recensement de 1848, les Déserts comptent 48.5% de femmes et 51.5% d’hommes, une proportion inverse de celle de la France de 2015.

Les conditions de vie difficiles, l'alimentation peu diversifiée et la forte consanguinité pèsent sur l'état de santé.
Environ une personne sur 20 est atteinte de "crétinisme" - terme initialement médical tombé en désuétude désignant de graves retards de développement physique et mental - ou de goitre à cause de carences en iode et d'anomalies génétiques.
L'espérance de vie de Françoise Arbenne à sa naissance avoisine 35 à 40 ans.

Pour survivre malgré l'explosion démographique, les paysans des Alpes déboisent à grande échelle pour accroître les terres cultivables ou pâturables et tirer un revenu additionnel des coupes de bois.
Les conséquences de ces défrichements sont catastrophiques. Glissements de terrains, avalanches - mot savoyard désormais passé en français - et inondations se multiplient.
Face à cette montée des risques, en 1860, puis en 1882, des mesures législatives draconiennes obligeront à reboiser, parfois manu militari, et créeront le service public de Restauration des Terrains de Montagne.

Malgré l'accroissement des champs et des prés, cette population en croissance peine à se nourrir. Aussi l'émigration, traditionnellement saisonnière, tend à devenir définitive. Métropoles et usines possèdent des attraits auxquels il est difficile de résister, nous y reviendrons.

L'entrée du hameau des Mermets aux Déserts et le mont Margeriaz (mai 2015).

Un village en autarcie

Malgré sa proximité de Chambéry, les Déserts sont une commune exclusivement paysanne et quasi-tribale.

Lors du recensement de 1848, seules 7 personnes sur 1526 ne sont pas notées "laboureur" ou "cultivateur" : un "maréchal" (ferrant), deux ecclésiastiques et leur “servante”, deux personnes dont la profession est illisible sur le registre et une étonnante "repasseuse" célibataire de 32 ans vivant seule dans sa maison.

L'endogamie est très forte. L'essentiel de la population du village se répartit sur à peine une trentaine de patronymes.
L'entremêlement familial est tel que parfois les noms sont dotés de suffixes - à l’instar de Mermet dit Soldat, Mermet dit Monsieur, Mermet-Potage ou encore Mermet-Plottu - dont on ne sait s'ils facilitent le pistage administratif et fiscal ou, au contraire, le brouillent.

Presque tous les habitants des Déserts y sont nés.
Outre les deux curés, originaires de Saint Pierre d'Albigny et “des Bauges”, et six femmes venues de Saint-Jean d’Arvey ou de Saint François de Sales à une dizaine de kilomètres, les seules exceptions sont les “enfants naturels”, natifs de Chambéry.

Chaque lieu-dit regroupe une ou deux familles étendues.
Ainsi, en 1848, les trois quarts des 176 habitants des Mermets, s'appellent Mermet et se répartissent en 39 maisonnées situées à un bon kilomètre de l'église du village.

Il va sans dire que l'ensemble de la population du village, sans exception, est listée comme "catholique".

Une des rares maisons non rénovées (à l'exception du toit en tôle) du hameau des Mermets. Françoise Arbenne et Victor Mermet vivaient dans de tels logis (mai 2015).

Un système éducatif déficient

En Savoie, la scolarisation est irrégulièrement assurée par l'Église catholique qui rémunère maigrement des instituteurs épisodiques qui assurent la classe lorsque les travaux des champs le permettent, c'est à dire surtout l'hiver.

Cet enseignement en pointillé est inefficace. Aux Déserts, en 1848, 121 personnes savent lire et écrire et 87 seulement lire.
Au total, à peine un septième des habitants, surtout des hommes, possède un microscopique bagage scolaire.
Aucun “enfant naturel”, ni aucun “domestique” ne fait partie de ces privilégiés.
Preuve de son peu de maîtrise linguistique, Françoise n'a laissé dans les archives qu'une unique trace écrite de sa main : la signature très malhabile de son seul prénom sur son acte de mariage de 1869.

Le français est la langue officielle de la Savoie depuis la Renaissance.
Ainsi, l'idiome de Molière, très parlé à Chambéry et à Annecy, est employé pour les actes d'état-civil ou le cadastre mais aussi pour les prêches à l’église, ce qui lui vaut son surnom de “langue du dimanche”.

Au quotidien, les habitants des Déserts utilisent un des patois savoyards, variantes de langue francoprovençale, appelée aussi arpitan.
Françoise Arbenne ne se frottera véritablement au français qu'après son départ de Savoie. Jusqu'à la fin de sa vie, elle conservera un accent caractéristique de sa région d'origine.
Voici quelques exemples d'expressions prononcées et entendues durant son enfance :
  • É son tô t aronmwé : ils sont tous ensemble
  • Al t arvâ justo kan on modâve : il est arrivé lorsque nous partions
  • D'ichè lé, y a bin l'tin d'passâ d'éga dzo lô pon : avant que cela n’arrive, beaucoup d’eau aura passé sous les ponts
  • Se vrî lô peuzho : se tourner les pouces (ce que Françoise a du très rarement faire durant sa vie)
Extrait du registre de recensement de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Une enfance de quasi-esclave

Les “enfants naturels” placés dans des familles paysannes constituent environ un trentième de la population des Déserts. Ils sont une main d'oeuvre corvéable à merci dès leur plus jeune âge, sans aucun statut.

Les registres de recensement conservent la trace de leur condition de parias.
La plupart d’entre eux sont listés “enfant naturel domestique” sans autre mention.
Quelques autres, plus chanceux, sont indiqués par leur prénom suivi de “naturel” mais sans nom de famille.
Les âges relevés sont beaucoup très approximatifs, nettement plus que pour les enfants légitimes.
Du fait de l'absence d'informations fiables concernant les "enfants naturels", la trace de Françoise Arbenne n'a pas pu être attestée formellement dans les registres de recensement des Déserts.

L'opprobre jetée sur les enfants “naturels” perdure toute leur vie.
Par exemple, une dénommée Benoîte, bien qu'âgée de de 78 ans en 1848, malgré son mariage à un certain Joseph Chaboud-Briquet, “laboureur” né aux Déserts, lui aussi septuagénaire, est pour l'administration et l'église savoyardes toujours une "fille naturelle" et sans aucun nom de famille.

Extrait du registre de recensement savoyard de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Émigration vers Paris

La rudesse de la vie en montagne et la réprobation sociale poussent les “enfants naturels" à fuir leur famille pseudo-adoptive dès que possible.
En 1848, seuls trois ou quatre “naturels” de plus de 20 ans habitent les Déserts.

À partir de mi-1860, à peine l'annexion de la Savoie par la France de Napoléon III bouclée, l'émigration savoyarde en direction de Paris et, dans une moindre mesure, Lyon s'intensifie. Comment résister à l'attraction du dynamisme et des conditions de vie urbaines de la France industrielle ?
En une cinquantaine d'années, les Déserts vont perdre la moitié de leurs habitants.

Françoise n'échappe pas à cette double tendance.
En 1860, elle quitte les Bauges pour l'actuel Val de Marne, alors Seine et Oise, avec son compagnon, Victor Mermet, un des très nombreux jeunes du hameau éponyme.
Le trajet a lieu en train depuis Chambéry. 24 heures sont nécessaires pour relier en omnibus la Savoie à la capitale française.
Nos deux tourtereaux aboutissent dans le village alors très rural de Périgny sur Yerres, mais toutefois situé à proximité de la gare PLM de Combs la Ville.
Paradoxalement, les emplois agricoles sont nombreux en Ile de France car beaucoup de paysans franciliens se sont fait embaucher dans les usines. Victor devient “manouvrier” et Françoise est officiellement “sans profession”.

Le motif exact de leur départ des Déserts n'est pas connu.
Aux raisons économiques, peuvent s'ajouter l'impossibilité sociale d'une union entre un “cultivateur” et une “fille naturelle” ou encore une grossesse non désirée.
Toujours est-il que Victor et Françoise “demeurent ensemble” à Périgny sans être passés devant Monsieur le Maire et encore moins devant un curé.
Françoise accouche de son premier fils, Théophile Mermet, le 2 février 1861 et de son second enfant, Auguste Victor Mermet, le 28 avril 1863.
À l'été 1865, elle devient enceinte pour la troisième fois.

Acte de naissance de Théophile Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Drame familial et fraude à l'état-civil

“Coup de tonnerre dans un ciel serein” aurait dit Napoléon III, le 20 octobre 1864, Victor Mermet décède accidentellement d'une chute.

Françoise, au milieu de son malheur, aidée par un garde champêtre ami du couple, a un réflexe de génie et se fait passer pour veuve alors qu'elle n'a jamais été mariée avec Victor.
Cela lui permet le 1er avril 1865, à l'issue de la naissance à Périgny de son troisième fils Louis Honoré Mermet, de rompre la malédiction familiale et d'obtenir l'enregistrement de ce dernier à l'état-civil comme enfant légitime posthume de Victor Mermet.
Françoise loge alors “chez le sieur Louis Etienne Robert” ce qui explique probablement le prénom de son fils.

Acte de décès de Victor Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Véritable mariage avec un enfant trouvé devenu soldat de Napoléon III

La trace de Françoise se perd durant quatre ans.

On retrouve notre vraie fausse veuve en 1869, blanchisseuse à Maisons-Alfort, dans la première couronne de Paris, 20 kilomètres au nord de Périgny sur la même ligne ferroviaire.
Elle choisit désormais de se faire appeler Françoise Reinier ou Reynier, l'un des deux noms de sa mère qu'elle n'a pourtant pas connu.

Le 5 juillet à 11 heures, elle se marie - officiellement cette fois - avec Sylvain Beaujardin qui vient juste de terminer un engagement militaire d'une dizaine d'années au 7ème régiment d'infanterie de ligne stationné au fort de Charenton. Son lieutenant, Jean-Philippe Lambert, lui sert de témoin.

Sylvain Beaujardin a une biographie familiale similaire à celle de son épouse.
Il a été abandonné à sa naissance en janvier 1834 devant l'hospice civil d'Avranches, dans le département de la Manche, en Normandie.
Nous ne savons rien de son enfance qui se conclut par son incorporation dans l'armée française.
Entre 1853 et 1856, Sylvain a participé à la guerre de Crimée. Sa brigade a notamment pris le fort de Malakoff, près de Sébastopol, qui a donné son nom à une commune de banlieue à quelques encablures de Maisons-Alfort.
Peut-être Sylvain a-t-il aussi pris part à la désastreuse campagne du Mexique mais les certitudes manquent à ce sujet.
Démobilisé, Sylvain Beaujardin devient ouvrier “journalier”, notamment à l'usine de levures Springer qui deviendra “l'Alsacienne”.

Trois ans après le mariage, le 18 avril 1870, vient au monde Constance Honorine Beaujardin, mon arrière-grand-mère.
Un trimestre plus tard se déclenche la guerre entre la Prusse et la France qui mettra à bas le Second Empire français, créera le premier Reich allemand et provoquera l'avènement définitif de la République.

Françoise Arbenne-Reinier et son mari Sylvain Beaujardin, vers 1900, probablement à Maisons-Alfort. On notera le chien au premier plan, la casquette sur le mur et le pavillon de banlieue en arrière-plan.

Une vie de banlieusards

À l'instar de dizaines de milliers de migrants provinciaux et étrangers fuyant la misère des champs pour venir travailler à Paris - l'une des 3 métropoles mondiales les plus dynamiques - les époux Beaujardin passent le restant de leur vie à Maisons-Alfort, rue Chabert, le long de voie ferrée PLM qui a amené Françoise depuis sa Savoie natale.

Le sort continue hélas à s'acharner sur cette famille.
Dans la nuit de la Saint Sylvestre 1892, pris de boisson, Auguste Victor Mermet, devenu maçon, décède, comme son père, d'une chute.
Sylvain Beaujardin se charge des formalités d'état-civil où il est indiqué comme “son père”.

Le fils aîné de Françoise, Théophile Mermet, connaît une trajectoire bien plus heureuse.
Manifestement doté d'un sens aigu du commerce et des affaires, après avoir été sommelier et distillateur, il possède une vingtaine de cafés en région parisienne, ce qui lui confère une véritable aisance financière dont il fait profiter sa famille.
Ainsi, il place sa demi-soeur Constance Beaujardin et son mari Joseph Pierre Lebouc, après leur mariage en 1893, à la tête d'un de ses bistrots, rue de Vaugirard à Paris.

Par contre, la trace de Louis-Honoré Mermet n'a pu être retrouvée.

Sylvain Beaujardin s'éteint à 75 ans en 1909. Françoise Arbenne-Reinier fait de même en 1922 à l'âge de 85 ans.
La dernière partie de son existence a vu l'arrivée, tour à tour, des réverbères, de l'eau courante, du gaz de ville, des poubelles, de l'électricité, du téléphone, du métro, des automobiles, de l'aviation et de quelques autres inventions qu'elle aurait été bien en peine d’imaginer lors de son enfance dans les montagnes des Bauges.

Portrait au fusain de Françoise Arbenne-Reinier, à la fin de sa vie vers 1920.

Généalogiquement votre

Post Scriptum
Le village savoyard des Déserts dans le massif des Bauges a vu sa population décliner de 1860 à 1975 où il n'y avait plus que 455 habitants.
Désormais, presque 800 personnes y résident grâce à l'attrait de la vie en montagne dans des maisons dotées de tout le confort et de chauffage, de la proximité de Chambéry et de la station de ski de la Féclaz.
Françoise Arbenne-Reinier et Victor Mermet auraient bien du mal à reconnaître le hameau de leur enfance.

Panneaux solaires sur le toit d'une maison rénovée du hameau des Mermets (mai 2015).

Références et compléments
- Cette chronique, même si elle est écrite sur le ton du récit, repose presque exclusivement sur des faits attestés.
Seule la date d'émigration depuis la Savoie de Françoise Arbenne et Victor Mermet ainsi que leur trajet vers Paris ne sont pas connus avec exactitude.
Leur départ des Déserts peut être antérieur à 1860 et le couple a éventuellement effectué des étapes entre les Déserts et Périgny sur Yerres.
Il est même possible qu'ils n'aient pas émigré en même temps.
Toutefois, ils n'ont laissé aucune trace dans les registres d'état-civil des principales villes situées sur la ligne de train PLM.
Plus de détails sur mon site généalogique.
Toute information généalogique ou historique venant compléter ou même infirmer ce récit est par avance bienvenue.
Merci de me contacter via ce lien.


- Principales sources :
- Mes remerciements au twittonaute @JB94700 qui m'a (re)donné le déclic pour rédiger cette chronique qui me trottait depuis longtemps dans la tête.

- Voir aussi les autres chroniques traitant de généalogie ou d'histoire notamment :
- Les expressions en savoyard proviennent du Dictionnaire Français - Savoyard publié en 2013 par Roger Viret.

- Les photos du hameau des Mermets ont été faites par mes soins le 12 mai 2015. La totalité des photos est consultable en suivant ce lien.

samedi 28 février 2015

Cartographie d'un français de souche

Les gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts,
La race des chauvins, des porteurs de cocardes,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Georges Brassens
Récemment, François Hollande a employé l'expression "français de souche" pour désigner les jeunes crétins qui ont saccagé plusieurs dizaines de tombes et hurlé "Heil Hitler" dans le cimetière juif de Sarre-Union en Alsace.

Cette formule, prisée par l'extrême-droite, m'a laissé perplexe.
En effet, le Trésor de la Langue Française Informatisé indique que souche signifie "base du tronc d'un arbre prolongée par ses racines".
Jusqu'à plus ample informé, chaque titulaire de la nationalité française possède des parents - base de son propre tronc - et des racines.
Aussi "français de souche" ressemble furieusement à un pléonasme, puisqu'il parait difficile d'imaginer une personne, même dotée de l'incomparable génie français, sans souche.

À bien y réfléchir, notre président - soucieux de tourner la page Charlie pour aller refroidir le climat - a surement voulu clore au plus vite son discours en raccourcissant la trop longue locution "français de souche française".
Car certains de mes compatriotes ont des parents et des racines exclusivement hexagonales, quand d'autres sont d'ascendance américano-belge, finlandaise, serbo-croate, néerlandaise, grecque, hispano-tamoul voire arabe !

À demi-convaincu par cette explication, je m'en suis ouvert auprès de mon entourage.
De bons esprits m'ont savamment expliqué qu'effectivement l'aspect français de la souche était sous-entendu dans le propos hollandais et que l'expression permettait de différentier les pieds d'arbre bleus-blancs-rouges de ceux juifs ou musulmans, beaucoup plus basanés.
J'avoue n'avoir pas compris la logique de cette classification qui amalgame allègrement nationalité et religion.
En la poussant un peu plus loin, il y aurait donc aussi des souches catholiques, protestantes, bouddhistes, hindoues, agnostiques et même athées.
Une pincée de génétique ne pouvant pas faire de tort, je trouve que l'importance donnée aux souches à la chevelure brune, aux yeux marrons, myopes et daltoniens ainsi qu'avec une prédisposition naturelle à la fainéantise est par trop insuffisante.

Perturbé par ce désintérêt et cette sémantique floue, j'ai finalement entrepris, pour me remettre les idées en place, de cartographier ma souche personnelle.

Venu au monde à Paris, de père et de grand-père tout deux nés aussi à Lutèce, je pensais jusqu'alors que la gauloisitude de mon pedigree n'avait d'égal que celle de ma moustache - encore que certains y voient de la polonitude façon Lech Walesa.
À partir de mon arbre généalogique, j'ai placé sur une carte les lieux de naissance connus de mes ancêtres vers 1700, au coeur du règne de Louis XIV, 8 à 9 générations en arrière.

Mes ancêtres vers 1700
Rouge : attesté aux alentours de cette date.
Vert : attesté après 1700 (branche généalogique interrompue).
Bleu : attesté avant 1700.
Noir : non formellement attesté mais très probable vers 1700.
Le résultat est pour le moins dispersé.
D'ouest en est, on repère successivement :
  • La Normandie, vers Avranches.
  • Les confins de l'ancienne Bretagne, désormais département de l'Ile et Vilaine, et de la province du Maine, devenue Mayenne.
  • La Sologne, au sud d'Orléans.
  • Le Berry, autour de Bourges, de la Châtre et de Vallon en Sully.
  • Le Bourbonnais, à l'ouest de Montluçon.
  • Paris.
  • La vallée de l'Oise.
  • Les Ardennes, des deux côtés de la frontière franco-belge, pourtant tracée par Louis XIV en 1697 à l'issue des traités de Ryswick.
  • La Savoie, qui ne devint française qu'en 1860 et dont les ducs, qui régnèrent à Turin après Chambéry, s'auto-promurent rois d'Italie à cette occasion.
  • L'Alsace qui eut, du quinzième au vingtième siècle, des propriétaires nombreux, enchevêtrés et changeants.
  • La vallée du Rhin aux alentours de Mayence en Allemagne.
  • La Galicie aux limites entre l'empire des Habsbourg et celui des Tsars russes, aujourd'hui partagée entre Pologne, Slovaquie et Ukraine.
Bref, ma souche, à l'instar de celles de beaucoup d'arbres, est sérieusement ramifiée et non exclusivement française.
Finalement, ma polonitude moustachière est peut-être moins fortuite que je ne le pensais jusqu'ici.

Souchiquement votre

Références et compléments
- Consulter une version interactive de la carte généalogique de mes ancêtres au début du dix-huitième siècle.

- Voir aussi mes autres chroniques traitant de généalogie, notamment :
. Descendants de sans-papiers morts pour la France en 1914-1918
Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie
. Un enfant c'est un papa et une marâtre

- Mes pages de généalogie

dimanche 8 février 2015

Un mois après, Ahmed et Charlie toujours vivants dans nos cœurs !

Un mois après les attentats qui ont ensanglanté Paris, quelques photos prises sur les lieux de ces crimes haineux.
Les gestes et les images sont parfois aussi forts que les mots.








#JesuisAhmed
#JesuisCharlie
#Jesuistouteslesvictimes

No pasaran




Tristement votre

Références et compléments
- Photos prises les 7 et 8 février 2015, rue Nicolas Appert et boulevard Richard Lenoir à Paris. La série complète peut être visionnée en suivant ce lien.
- Voir aussi les autres chroniques #JesuisCharlie

mercredi 7 janvier 2015

#JesuisCharlie - Encore un terrible bégaiement


Après janvier 2011, après un billet sur le Mali, après les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohammed Brahmi, encore une triste chronique déclenchée par des actes délibérés de barbarie.

Aujourd'hui, à Paris, 12 personnes, dont des dessinateurs qui ont enchanté ma jeunesse et 2 policiers, ont été lâchement abattues. 8 autres ont été gravement blessées.

Les salopards qui ont tiré au lieu de croire que leur dieu les protège se sont probablement crus obligés de protéger leur dieu.

Quand des esprits étroits s'arrogent le droit de passer par les armes leurs semblables, ils signent tragiquement leur impuissance intellectuelle.
Une cause avec des arguments pertinents se défend avec des stylos, des claviers, des caméras et des porte-voix.
Le kalachnikov est la rhétorique des crétins, elle ne peut donc nous convaincre.

No pasaran
#JesuisCharlie

Tristement votre

jeudi 1 mai 2014

Les nouvelles technologies entretiennent la spéculation immobilière

J'ignore qu'elles vont être les décisions du groupe PSA et de la municipalité d'Aulnay sous Bois à propos du devenir des terrains de l'ancienne usine Citroën.
Si, comme il est probable, des bureaux prennent la place des ateliers, les emplois dans cette banlieue de Paris seront paradoxalement plus nombreux et mieux payés que du temps de la fabrication de voitures.
Quelques kilomètres plus au sud, les alentours du Stade de France, naguère territoire ouvrier, sont devenus l'apanage des cols blancs.

Alors qu'informatique et télécommunications ont "tertiarisé" une bonne part de l'activité économique et qu'il est désormais possible d'accomplir ces tâches à peu près n'importe où sur la planète, le travail à distance ou nomade peine à prendre un essor définitif.
Si quelques sages et pionniers opèrent depuis la Corrèze ou le Zambèze, en pratique, une cinquantaine de très grands centres urbains concentrent mondialement l'essentiel des nouveaux emplois.
Les meilleurs informaticiens, ingénieurs, communiquants ou financiers semblent avoir une allergie planétaire à la province.
Les facilités offertes par les réseaux connectent les mégapoles plutôt que de de faire travailler ensemble des individus éparpillés.
Les fonctions sociales et créatives de la machine à café et des tableaux désormais blancs semblent n'avoir pas encore trouvé leur substitut en ligne.

Les salaires sans cesse plus élevés offerts par les firmes high tech pour attirer les meilleurs talents réels ou supposés font d'abord flamber les prix des logements des très grandes villes avant d'augmenter le reste du train de vie de leurs heureux récipiendaires.
Par effet de contagion et de manque, la cote des bureaux suit le même mouvement.

Ce n'est pas le moindre des paradoxes induits par les mutations en cours : une très grande part de la productivité des nouvelles technologies alimente deux secteurs ancestraux, low tech et à la moralité parfois chancelante : spéculation immobilière et construction.
Alors que les intermédiaires en tous genres vacillent sous les coups d'internet, promoteurs et agences continuent de prospérer autour de cette nouvelle ressource rare que sont les terrains des mégapoles.

Bétoniquement votre

samedi 29 mars 2014

Fréquence brouillée à la SNCF

Aventurier dans l'âme, j'ai effectué récemment un aller-retour Grenoble-Paris en TGV.

J'ai voyagé en l'heureuse compagnie de la titulaire d'une carte d'abonnement plaisamment baptisée Fréquence qui fournit des réductions substantielles en échange d'une somme forfaitaire. Ce système devient avantageux à partir de 5 voyages par an.

Lors d'un achat de billet sur internet, le tarif fréquentiel ne s'obtient qu'après avoir dûment décliné son identité et un numéro tout aussi fréquentiel aussi long qu'un jour sans même le pain d'un sandwich SNCF.

Touchée par l'inadvertance ou par ma présence - on ne sait - ma camarade de grande vitesse avait, à l'insu de son plein gré, omis d'emporter le précieux petit sésame en carton prouvant sa fréquentialisation.

À l'aller, le contrôleur, soucieux de jouer à fond le rôle de composition d'agent commercial qu'il venait manifestement d'apprendre, a souri et passé l'éponge sur cet oubli.

Au retour, nos titres de transport ont subi l'examen scrupuleux d'un chef de bord.
Faisant montre de l'autorité conférée par sa fonction, cet ersatz de sous-officier a décidé d'appliquer illico au billet fréquentiel non sésamisé le prix le plus élevé possible.
Devant nos mines déconfites, le lider maximo de la rame a fini par se fendre d'un "de toute façon, vous pourrez vous faire rembourser à n'importe quel guichet moyennant une retenue de 10 €".
Comme quoi, être chef de bord n'empêche nullement de pratiquer l'oxymore !

Cette anecdote, semblable à des milliers d'autres vécues quotidiennement par les usagers du rail, montre que la Société Nationale des Chemins de Fer français est une des très rares entreprises qui réussit, de manière permanente, le double exploit de minimiser simultanément son empreinte carbone et son empreinte commerciale.

Vive le train !

Déficitiquement votre

dimanche 16 mars 2014

Quel risque de rouler dans Paris pollué avec une plaque paire ?

Le gouvernement français a décidé, pour tenter de venir à bout d'un pic tenace de pollution, d'imposer, lundi 17 mars 2013, la circulation alternée dans la première couronne parisienne. Seule les voitures arborant une plaque d'immatriculation impaire auront le droit de rouler.

Pour faire respecter cette mesure de parité, la préfecture de police a annoncé haut et clair que 700 policiers seraient mobilisés "sur le terrain" pour effectuer des contrôles qui puniront les contrevenants d'une amende de 22 € et d'une injonction à rebrousser chemin, probablement parce que les véhicules retournant à leur point de départ n'émettent aucune pollution.
Ce dispositif écolo-répressif est-il aussi impressionnant qu'il en a l'air (pollué) ?
Examinons ensemble quelques ordres de grandeur.

La première couronne de Paris compte 4.4 millions d'habitants, un français sur 14.
Le parc automobile national regroupe 38 millions de véhicules.
Donc, grosso modo, 3 millions de voitures sont concernées par la mesure.

En supposant que trois quarts de ces autos roulent chaque jour et parcourent un trajet moyen de 45 minutes, on obtient, sensiblement, qu'à chaque heure de la journée 225 000 voitures arpentent Paris et sa proche banlieue.
Si l'ensemble des automobilistes s'avèrent parfaitement respectueux des consignes ministérielles, ce nombre devrait être ramené demain à 125 000.

En supposant la productivité policière au mieux de sa forme, chacun des pandores placés au bord des rues devrait être capable de verbaliser environ 1 automobiliste récalcitrant toutes les 5 minutes, soit 12 par heure.
Au total, à chaque tour d'horloge, 8 400 PV pourraient être dressés, pour un chiffre d'affaire de 185 000 €, soit 1/700ème des dépenses publiques nationales, pas de quoi boucher le déficit.

Si, demain, un automobiliste parisien muni d'une plaque paire décide de braver l'interdiction, il aura moins d'une chance sur 15 d'être pincé par les brigades de Valls, s'il est quasiment le seul à braver la loi.
Bien entendu, si son manque de conscience civique et écologiste est partagé par beaucoup de ses congénères, la probabilité de se faire gauler pourrait descendre à une chance sur 30.

L'utilisation des technologies modernes, avec des applications comme Waze qui indiquent la position des contrôles de police, diminue drastiquement les possibilités d'être pris en infraction en changeant légèrement d'itinéraire.

Probabilo-inciviquement votre

samedi 9 novembre 2013

Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918

La généalogie et l'histoire familiale questionnent notre présent.
Pour preuve, ces quelques trajectoires personnelles qui font écho à plusieurs thèmes d'actualité.

Vers 1830, Léopold Choppick et Madeleine Wolf rejoignent Paris.
Il a sensiblement 25 ans, elle moins de 20.
Ce sont ce que nous appelons dans notre langage technocratique actuel des migrants sans-papiers, très probablement originaires d'Europe centrale ou orientale.
Seule certitude, ils sont de confession juive.

L'immigration économique a débuté en Île de France dès le premier empire. Durant tout le XIXème siècle, l'essor économique attisé par la révolution industrielle a attiré vers la ville-lumière les laissés-pour-compte de toute l'Europe. Ainsi, en 1848, Paris comptait environ 8% d'étrangers "immigrés", une fois et demi le taux national actuel.

Léopold et Madeleine, qui se déclarent colporteur et ouvrière, sont très pauvres et vivent d'expédients. Ils logent dans l'actuel IVème arrondissement dans un quartier insalubre qui sera détruit une vingtaine d'années plus tard lors du percement de la rue de Rivoli.
En mars 1835, Madeleine est admise 10 jours à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu pour une "fièvre intermittente".
Un an plus tard, manifestement remise, elle accouche de Fanny Caroline, son premier enfant. Six autres suivront jusqu'en 1855.

Première trace officielle de Madeleine Wolff en France : son admission en 1835 à l'Hôtel-Dieu.
Cette ouvrière de 22 ans habite alors 16 rue de la martellerie à Paris 9ème et se déclare native de Rorschwihr dans le Haut-Rhin.
Étant sans-papiers, ils jonglent avec des identités qu'ils inventent, au moins en partie.
Madeleine Wolf s'appellera un temps Marie-Anne Louis et indiquera être née en Alsace, parfois en 1813 à Rorschwihr, parfois en 1811 à Ribeauvillé.
Léopold conservera indéfectiblement son prénom mais se baptisera tantôt très gauloisement Chopy et à d'autres moment plus germaniquement Schobig, Choppick et même Chopyg. Il se déclarera natif de Buschwiller dans le Haut-Rhin.
L'état-civil alsacien, très structuré depuis le XVIIIème siècle, ne garde, entre 1780 et 1830, aucune trace de familles juives ou chrétiennes nommées Wolf, Louis ou Chopick, variations orthographiques incluses, dans ces trois villages.

Vraisemblablement, Léopold et Madeleine n'étaient pas alsaciens mais venaient de l'actuelle Allemagne alors éclatée en de multiples principautés ou de l'immense empire des Habsbourg. Des sources familiales les disent originaires de Pologne dont les frontières et les rattachements ont beaucoup varié.
Leur langue maternelle devait être être le yiddish. Par voie de conséquence, leur accent et leur phrasé pouvait aisément passer auprès d'oreilles parisiennes comme haut-rhinois. Dans leur quartier vivaient de nombreux juifs alsaciens, l'amalgame et la construction d'un état-civil factice furent certainement faciles à réaliser.

Le 27 mars 1849, alors que la IIème république connait des poussées xénophobes, Léopold et Madeleine, avec l'aide de six témoins complaisants et grâce à un juge peu curieux, se font "régulariser" et officialisent d'une traite leur état-civil alsacien, leurs cinq enfants du moment et leur mariage.
À partir de ce jour, l'existence légale de nos deux tourtereaux ne semble plus rencontrer d'obstacles. Comble même, en 1872, Madeleine Wolff fait partie des "optants", c'est à dire des alsaciens et mosellans que choisissent délibérément la nationalité française plutôt que l'allemande !

Certainement usé par la vie, Léopold décède en 1867 à 61 ans. Son épouse lui survit 27 ans. Elle rend son dernier soupir en 1895 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. La tradition familiale rapporte qu'elle fût enterrée selon le rite juif.

La seconde génération s'établit sur la rive gauche où les enfants Choppick habitent des immeubles mitoyens rue Mouffetard et ont une vie matrimoniale assez débridée en regard des canons bourgeois de l'époque.
Les deux garçons Jacob et Alphonse cohabitent respectivement avec Agathe-Étiennette et Sophie-Charlotte Miné, deux sœurs, filles d'un "fondeur sur cuivre" né à Paris sous le règne de Napoléon Ier.
De 1867 à 1879, Agathe accouche de 5 enfants de Jacob qui ne se résout à l'épouser qu'en mars 1878 alors qu'elle est enceinte jusqu'aux yeux de sa fille Rachel, qui naîtra en avril. Son dernier fils, Louis-Belloni verra le jour en juillet suivant.
En 1869 et 1870, pour faire bonne mesure, Jacob a aussi deux enfants, dont les prénoms Léopold et Armand sont puisés dans le stock familial, avec une autre femme qui selon les actes d'état-civil, décidément sujets à caution, s'appelle tantôt Justine Bohen, tantôt Justine Boehm et même Augustine Bochin !

Le second Léopold Choppick devient, comme son père Jacob, typographe. Il épouse, en 1892, à 23 ans, une blanchisseuse Stéphanie Boudet qui n'a que 17 printemps et qui accouche 10 mois plus tard de Paul-Honoré.

La sanglante première guerre mondiale va venir prendre son terrible tribut dans la famille Choppick comme dans presque toutes les familles françaises.

Paul-Honoré est fauché le 18 août 1914, après seulement 14 jours de conflit.
Soldat au 17ème régiment d'infanterie délibérément sacrifié par l'état-major, il meurt, ironie de l'histoire, à Russ, non loin de Strasbourg, lors de la première offensive pour reconquérir l'Alsace dont ses arrière-grand-parents étaient théoriquement originaires.
Lors de la guerre suivante, son fils, né 8 mois auparavant, s'engagera dans la Résistance après la débâcle de 1940. Il sera arrêté, déporté et, fort heureusement, rentrera vivant des camps nazis de Buchenwald et d'Auschwitz, situés au cœur, autre malice du destin, du berceau de ses aïeux.

Paul-Honoré Choppick dans son uniforme du 17ème régiment d'infanterie, peu de temps avant son décès sur le champ de bataille de Russ dans le Bas-Rhin le 18 août 1914
Trois ans plus tard, en novembre 1917, Louis-Belloni Choppick, oncle de Paul-Honoré, est, à son tour, "tué à l'ennemi" à Wez dans la Marne dans les combats de Champagne autour de Reims.

Comme 1.4 millions de leurs compatriotes, Paul-Honoré et Louis-Belloni Choppick, sont "morts pour la France" entre 1914 et 1918.
Ils étaient des descendants directs de Léopold Choppick et Madeleine Wolf, immigrés sans-papiers ayant bricolé un état-civil alsacien, mes arrière-arrière-arrière-grand-parents ...

La France, l'autre pays du "melting pot" ...

Métissagiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "En 1848 la France révolutionnaire renvoyait les savoyards chez eux".

- Cette chronique est très modestement et très librement inspirée du morceau magistral lu par Pierre Dac à Radio-Londres le 11 mai 1944 intitulé "bagatelle pour un tombeau" où il rappelle aux collaborateurs du régime de Vichy qui mettent en doute son attachement à la France son frère "mort pour la France" en 1915.

- Voir aussi mes pages de généalogie, notamment celles sur Léopold Choppick et Madeleine Wolf ou Wolff ainsi que la synthèse sur l'histoire familiale des Choppick / Schobig / Schoppig et apparentés.

- D'immenses remerciements à toutes les personnes et sites qui, au fil du temps, m'ont aidé à collecter des informations généalogiques, notamment Nicolas Coiffait, Alain Dargencourt, Josette et Daniel Fontaine, Roland Goutay, Muriel Levy, Hugues et Nathalie Nilsson, Guy Worms.

- Un résumé de l'histoire tortueuse de la Pologne au XIXème siècle sur le site histoirepostale.net

- Les arrondissements parisiens ont été changés plusieurs fois au fur et à mesure de l’agrandissement de la ville. L'actuel IVème arrondissement était en 1835 le 9ème.
  

mardi 4 juin 2013

J'ai été le spectateur d'un suicide économique

Le regretté Lénine affirmait, après la révolution d'octobre 1917, à ses camarades soviétiques que "les capitalistes nous vendrons tout, jusqu'à la corde pour les pendre !".
La fin de cette histoire est désormais connue. Non seulement, les capitalistes, en dehors de la Russie rouge et de ses satellites, n'ont pas été pendus par les bolcheviques mais ils ont triomphé, dans la durée, du régime communiste.

Le week-end dernier à Paris, les kiosques à journaux semblaient vouloir réussir là où le leader marxiste avait piteusement échoué.
Sur de nombreux boulevards de l'antique Lutèce, les célèbres guitounes arboraient fièrement des affiches faisant l'article pour la tablette iPad d'Apple, meilleure approximation actuelle de la corde à pendre la presse papier et ses distributeurs.
Publicité pour l'iPad sur un kiosque à journaux près du métro Saint-Paul à Paris le 2 juin 2013
Fort heureusement, la plupart des professions sont plus prudentes que les marchands de journaux. Il ne viendrait pas à l'esprit, par exemple, aux fabricants de tabac d'inscrire "Fumer tue !" sur leurs paquets de cigarettes !

Oxymoriquement votre

Références et compléments
Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".