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mardi 9 août 2016

Le revenu de base universel en 6 questions

​Le revenu d'existence ou revenu de base universel fait petit à petit son chemin dans les débats sociaux, économiques et politiques.

En 2016, la Suisse a organisé un référendum à son sujet et la Finlande annoncé une prochaine mise en oeuvre expérimentale.

Cette idée mérite, a minima, d'être examinée attentivement.
En effet, un concept promu simultanément par les libéraux et des fractions très différentes de la gauche et combattu par les conservateurs de toutes obédiences ne saurait être entièrement stupide.

Le revenu de base universel c'est quoi donc ?

Le principe est simple : remplacer toutes les prestations sociales existantes par une seule, à la fois forfaitaire et inconditionnelle.

Par exemple, en France, la protection sociale coûte grosso modo 700 milliards d'euros annuels pour une population de 65 millions d'habitants.
Cela représente sensiblement 900 € mensuels par personne.

Le revenu universel consisterait à verser cette somme automatiquement à chacun, sans distinction, du berceau au cercueil.
En contrepartie, toute la couverture sociale actuelle - sécurité sociale maladie, allocations familiales, allocation chômage, pensions de retraite et aides diverses notamment pour le logement - serait supprimée.

Chacun serait entièrement libre de choisir l'usage de cette pension : dépense immédiate et/ou épargne notamment pour la retraite et/ou cotisation à des assurances ou mutuelles garantissant les risques liés à la santé ou à la perte d'emploi.

Des propositions suggèrent, dans un souci de protection de l'enfance, que le revenu de base versé aux mineurs ne puisse être employé que pour leur assurance santé et la constitution d'une épargne disponible à leur majorité.

Le revenu d'existence pour quoi faire ?

Les supporters de cette allocation unique, lorsqu'ils sont issus des rangs de la gauche, apprécient une protection sociale qui deviendrait réellement universelle et totalement égalitaire.
Les plus modernistes soulignent que le revenu de base crée un "droit à l'accès" et non pas un "droit à des droits".

Les libéraux y voient un système associant libre choix individuel avec solidarité collective.
Ils insistent aussi sur la meilleure efficacité économique procurée, d'une part, par la l'extrême simplicité de ce mécanisme social et, d'autre part, par la mise en concurrence des assurances maladie et retraite ouvertes au secteur privé.
D'après eux, le revenu universel ferait disparaître moult usines à gaz et rentes de situation.

De surcroît, certains estiment qu'une telle réforme, en France - par le biais de la suppression des régimes sociaux existants - faciliterait la refonte des prélèvements obligatoires, en les faisant moins porter sur le travail et plus sur la valeur ajoutée, voire sur les revenus.

Le revenu universel : une prime à la fainéantise ?

Cet argument est aussi ancien que les premiers embryons de protection sociale.
Depuis plus d'un siècle et demi, les milieux conservateurs l'ont brandi à chaque fois qu'une solidarité collective organisée est venue substituer une aléatoire charité.

En pratique, une somme inférieure au salaire minimum ne permet guère de mener une existence de nabab tout en bénéficiant d'une couverture santé acceptable.
Je suggère à ceux qui pensent le contraire de pratiquer l'exercice pendant quelques semaines.

Toutefois, d'autres objections éthiques et pratiques au revenu de base s'avèrent plus problématiques.


Faut-il soigner un malade non assuré ?

Avec le revenu universel, la collectivité mettrait à disposition de chacun la possibilité de se protéger contre les principaux accidents de la vie, mais sans aucun caractère obligatoire.

Rapidement après la mise en place du revenu de base, les hôpitaux devraient recevoir des patients souffrant d'affections graves et n'ayant pas employé leur allocation universelle pour assurer leur santé.
Sans possibilité d'acquitter le coût de leur traitement, devront-ils être quand même pris en charge ?

L'éthique de la médecine prescrit de soigner les personnes le nécessitant indépendamment de leur condition pécuniaire.

Toutefois, dans ce cas, beaucoup d'entre nous - en suivant un raisonnement économique rationnel - se comporteront en passagers clandestins obtenant des prestations médicales gratuites.
Les infirmières et médecins ne vivant pas de l'air du temps, le système de santé ne pourra survivre longtemps sans financement...

Dans la même veine, une liberté complète des assurances maladie conduira à d'importantes inégalités, à l'instar de celles existant aujourd'hui pour les risques automobiles.
Un trentenaire non fumeur, sportif, marié avec enfants se verra proposer des primes modiques, alors que le revenu de base d'un septuagénaire isolé, cardiaque et diabétique ne lui permettra pas de s'assurer.

Pour éviter ces effets pervers, des promoteurs du revenu d'existence suggèrent de le transformer en "chèque-protection sociale" à l'instar des "tickets-restaurant" et d'imposer des régulations strictes aux assurances maladie privées.
Les libéraux craignent, non sans raison, le retour des usines à gaz et des rentes de situation...

Faut-il payer un revenu de base aux immigrés ? aux expatriés ?

Le revenu d'existence serait financé par la fiscalité nationale qui taxe, en proportions diverses selon les états, salaires, bénéfices, valeur ajoutée, travail et patrimoine.

Son versement aux personnes vivant durablement dans un pays - quelle que soit leur nationalité - et en règle avec la législation, notamment fiscale, ne pose aucun problème de principe.

Par contre, cette allocation universelle doit-elle être donnée aux arrivants de fraîche date ?
Que faire s'ils sont en situation irrégulière ?
Comment éviter l'afflux des "chasseurs de prime" ?
900 € mensuels inconditionnels apparaissent depuis beaucoup de pays en voie de développement, voire émergents, comme un pactole...

De même, les nationaux vivant à l'étranger sont imposés là où ils habitent. Logiquement, ils ne devraient pas bénéficier du revenu de base de leur pays d'origine.
Mais comment limiter la très tentante fraude à la résidence ?

Comment payer la retraite des vieux ?

En France, mais aussi par exemple en Tunisie, en Italie ou en Allemagne, les retraites sont essentiellement financées par un système dit de répartition.
Chaque mois, les cotisations des actifs sont immédiatement employées à payer les retraités.
L'accumulation, au fil de la vie professionnelle, de ces cotisations génère, petit à petit, des droits à la retraite.

Ce système ressemble en apparence à une épargne mais n'en est pas une.
De surcroît, il ne tient que par son caractère obligatoire.
Les pensions de retraite sont garanties par le fait que tous les travailleurs du moment sont forcés de les financer, en échange de la promesse qu'il en sera de même pour eux plus tard.

Dans d'autres pays, comme les USA, les retraites fonctionnent avec des régimes dits de capitalisation.
Chacun épargne ce qu'il souhaite via des organismes financiers, les fameux "fonds de pension".
Ces sommes sont placées en actions et obligations afin de fructifier et d'assurer une rente quand leur titulaire cessera de travailler.

Le revenu universel est bien adapté au système par capitalisation car il confère à chacun une possibilité minimale d'épargne.

Par contre, l'allocation d'existence qui supprime l'obligation individuelle de protection sociale est incompatible avec les retraites par répartition.
Pour les jeunes générations, cela ne serait guère un souci. Les deux systèmes ont leurs avantages et inconvénients et nécessitent chacun du temps long.
Pour les retraités ou pour ceux - comme votre serviteur - qui s'approchent de la fin de leur carrière, le nouveau régime social serait une catastrophe. Leurs longues décennies de cotisations n'ayant pas été employées à bâtir une épargne, le revenu de base les priverait de retraite...

Pour surmonter ces difficultés, des propositions de transition longue d'un système à l'autre, voire même de maintien des retraites par répartition sont évoquées.
Là encore, la pureté virginale du revenu de base universel risque de s'évaporer dans des usines à gaz...

Socialement et universellement votre

Références et compléments
Merci à Jean et Bernard qui ont, depuis plusieurs mois, insisté pour que je rédige ce billet.

mardi 30 juin 2015

Taxis vs Uber, baroud d'honneur des fabricants de lampes à huile

Malgré un précédent historique funeste, un chômage stratosphérique, des attaques terroristes et une construction européenne en capilotade, la France s'offre le luxe de rejouer la ligne Maginot.
Le gouvernement, de plus en plus en mal d'inspiration, rétrécit la liberté économique et mobilise, toutes affaires cessantes, 200 policiers pour lutter contre l'influence pernicieuse des smartphones. Plus exactement, pour abriter les taxis derrière une illusoire répression des applications et des chauffeurs de la société Uber.

Il est vrai que la situation française du transport de personnes dans des automobiles est un chef d'oeuvre de clarté et de cohérence que le monde entier nous envie.
Je vous propose de l'admirer sur pièces.

Si je passe l'examen idoine et que j'achète plusieurs dizaines, voire centaines, de milliers d'euros à un futur confrère une licence distribuée gratuitement par l'état, j'ai le droit d'utiliser ma voiture pour y trimbaler des gens moyennant rétribution.
Heureux entrepreneur régulé par l'omnisciente administration, je suis le seul à pouvoir afficher taxi sur mon véhicule. Mes multiples tarifs sont strictement définis par les pouvoirs publics, pourtant garants de la concurrence libre et non faussée.
Je peux même allègrement balader des malades. La Sécurité Sociale, qui n'en est pas à un déficit près, ne cherche aucunement à faire baisser mes prix ou à rationaliser mes prestations.

Si, simultanément serviable et cupide, chaque week-end, je véhicule mes voisins vers leur maison familiale en échange de quelques discrets billets de banque, j'exerce une activité illégale mais ne court pratiquement aucun risque d'être repéré par les pandores et les gabelous.

Si, tout aussi soucieux de la planète que de mon portefeuille, je propose publiquement sur BlaBlaCar d'amener, moyennant finance, des personnes de Grenoble à Brive la Gaillarde demain soir à 18 heures, je suis un aimable et écologique covoitureur qui ne doit rien ni au fisc, ni aux assurances sociales.

Si, patient, j'attends tranquillement l'attribution selon le bon plaisir de Manuel Valls et de Bernard Cazeneuve d'une licence plaisamment affublée du bel acronyme de VTC, dès l'obtention du précieux sésame, je peux faire payer des prestations de transport et les déclarer au percepteur.

Si, souhaitant beurrer mes épinards, je m'enregistre très officiellement comme auto-entrepreneur, que je transbahute des clients consentants dégotés grâce à Uber Pop et que je paie mes charges et impôts, je suis un infâme salopard ultra-libéral destructeur de l'ordre social qu'il convient de pourchasser avec la plus grande fermeté.

Allez comprendre ...

Les taxis français - ainsi que nous gouvernants - gagneraient à se souvenir d'urgence que, dans de nombreux pays, leurs voitures sont jaunes, couleur des cocus.

Ubériquement votre

samedi 4 avril 2015

L'utopie marxiste enfin à portée de main

Au lieu du mot d'ordre conservateur “un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, les ouvriers doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire “abolition du salariat”.
Karl Marx - 1847
Le capitalisme libéral est étrangement ironique.
Non content d'être devenu le système économique et social planétaire, il est en passe de réaliser les utopies des marxistes, ses plus grands pourfendeurs.

Les fonds dits de pension - pension funds, initialement anglo-saxons, désormais largement mondiaux - sont aujourd'hui les plus importants propriétaires d'entreprises.
Ces structures financières sont alimentées par les cotisations de leurs adhérents titulaires d'un emploi.
Avec cet apport d'argent, elles acquièrent des actions et autres actifs qu'elles cherchent à faire prospérer.
Les plus-values, intérêts et dividendes sont employés pour payer la retraite des membres ayant cessé leur activité professionnelle.
Beaucoup de ces fonds sont dirigés par des représentants, souvent syndicalistes, des salariés dont ils préparent la retraite.
Ainsi, par exemple, CalSTRS, le fond des fonctionnaires de l'enseignement de l'état de Californie - sorte de MGEN américaine - gère, pour le compte de ses 800 000 adhérents, 200 milliards de dollars d'investissements répartis dans le monde entier. L'équivalent d'un petit mois d'activité économique de toute la France.
Ainsi, ces sympathiques instituteurs et institutrices, bronzés et syndiqués, possèdent, au sens strict, des parts non négligeables d'Apple, Google, BMW et Samsung mais aussi d'Alstom, l'Air Liquide, BNP, Carrefour, Dasssault, Orange, Schneider Electric, TF1, Vivendi, j'en passe et des meilleures.
Grâce aux fonds de pension, "l'appropriation collective des moyens de production", chère aux regrettés Karl Marx et Vladimir Illitch Oulianov alias Lénine, est en marche !

L'autre grand rêve marxiste était l'abolition du salariat.
Là encore, les deux plus grandes aventures capitalistes de l'histoire, les industrie des semi-conducteurs et du logiciel s'emploient à envoyer au tapis “l'asservissement général qu'implique le régime du salariat” que Tonton Karl fustigeait.
L'ubérisation - néologisme dérivé de la marque Uber, célèbre pour ses taxis qui n'en sont pas - remplace les employés d'entreprises aisément identifiables par un tissus d'auto-entrepeneurs branchés sur des réseaux.

Prolétaires de tous les pays, connectez-vous !

[Groucho] marxistement 2.0 votre

Références et compléments
- Au sujet de la fin du salariat, je recommande la lecture de l'article de Jean-Marc Vittori dans les Échos.
- Les différents actifs de CalSTRS peuvent être consultés ici.
- Cette chronique est due aux suggestions insistantes de Jean pour j'écrive un billet sur un sujet totalement différent.

mardi 2 septembre 2014

3 questions d'actualité pour rafraîchir notre mémoire courte

Nul ne contestera tes droits
Tu pourras crier “vive le Roi !”
Sans intrigue,
Si l'envie te prend de changer
Tu pourras crier sans danger
“Vive la Ligue !”.
D'après Georges Brassens

Au cœur de l'Europe, et même désormais au sud de la Méditerranée, crise et désenchantement nous poussent à dédaigner la démocratie et ses jeux politiques.

Certes les organisations de nos sociétés sont très loin d’être parfaites. De nombreux ajustements seraient fort utiles, je m'en fait souvent l'écho au fil de ce blog.
Mais vouloir jeter notre bulletin de vote avec l'eau de notre bain est une attitude d'enfant gâté qui trouve sa soupe trop chaude et ses frites trop salées.

Pourtant, aujourd'hui 2 septembre 2014, comme trop de jours ces derniers temps, l'actualité immédiate nous interpelle sur la valeur de notre système.
  • Pour former un nouvel état, préférons-nous la méthode éclatante de Poutine et de ses lascars militaires dans l'est de l’Ukraine ou bien le terne référendum prévu en Écosse sous quinzaine ?
     
  • Pour rendre inopérantes des options politiques, préférons-nous le fracassant tir au pistolet sur député, comme en Tunisie, ou bien le traditionnel passage par l'isoloir ?
     
  • Pour promouvoir idées ou  croyances, préférons-nous terroriser avec entrain des populations civiles, à l'instar des barbus noirs d’Irak et Syrie, ou bien jauger tranquillement des points de vue contradictoires sur Facebook ou dans des journaux ?
     
No pasaran

Démocratiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les trois chroniques
. L'islamisme ne vient pas du sous-développement
. Éloge de la Sainte Guerre
. Bosnie, Bâmiyân, Tombouctou … Chronique de la barbarie et de l'espoir

- L'exergue est un extrait légèrement adapté de la chanson "Oncle Archibald" de Georges Brassens.
  

samedi 16 août 2014

L'islamisme ne vient pas du sous-développement

Les sociétés arabes sont le siège depuis une quarantaine d'années de la montée d'une religiosité aux rites rigoureux et aux pratiques normées dans les moindre détails.
Voiles et barbes en sont les éléments les plus saillants vus d'Europe, mais peut-être pas les plus significatifs.
Ces manières ostensibles et peu flexibles de pratiquer la foi islamique sont, usuellement et par facilité, nommées intégrisme ou islamisme.
En Tunisie, par exemple, cette dévotion voyante, anecdotique dans les années 1980, est aujourd'hui devenue majoritaire.

Les explications usuelles ne rendent pas compte de la réalité de l'islamisme
Couramment, la montée de l'intégrisme musulman est attribuée à trois causes principales : accroissement du sentiment religieux, propagande assourdissante d'imams survitaminés et sous-développement.
Aucune de ces origines supposées ne résiste à l'analyse.

La croyance en Dieu n'est pas plus forte actuellement dans les pays dits musulmans qu'il y a 50 ou 100 ans.
Au contraire, même si très peu ont le courage de le confesser publiquement, il existe désormais une faible minorité d'agnostiques et d'athées qui était quasi-inexistante à l'orée du vingtième siècle.

Les religions, perpétuellement soucieuses de leur expansion, ont toujours fait de la propagande. C'est une des missions principales du clergé. Si prosélytisme et endoctrinement étaient efficaces alors le monde serait confit en dévotion depuis la nuit des temps.
Les publicitaires expliquent d'ailleurs qu'une opération de promotion ne peut être efficace qu'auprès de personnes préalablement réceptives. La prédication intégriste rencontre effectivement un grand succès, mais exclusivement auprès de fidèles prêts à l'entendre.

L'islamisme n'est pas non plus le fruit du faible développement économique.
En Tunisie, par exemple, depuis 1980, le PIB moyen par habitant a doublé. Même si les inégalités sont criantes, elles ne le sont pas plus qu'il y a 30 ans et le niveau de vie de toutes les catégories de la population s'est notablement amélioré.
De surcroît, l'intégrisme touche autant, voire plus, les classes moyennes et aisées que les couches populaires.
Ainsi, les leaders d'Ennadha, le parti islamiste tunisien actuellement au pouvoir, sont presque tous des enfants de cadres ou de bourgeois.


L'islamisme, fruit du passage brutal à la modernité
Le Maghreb et le Machrek, à l'issue de la décolonisation, ont absorbé en moins de 50 ans ce que l'Europe et l'Amérique du Nord ont mis plus de deux siècles et demi à digérer avec des convulsions terribles : fin du mode de vie rural traditionnel, alphabétisation et éducation, essor urbain, transition démographique, industrialisation, mass médias et technologies de l'information, développement des transports, flux migratoires, montée du sentiment national, construction d'états modernes...
Le tout sans passage par la case révolution industrielle.
De tels changements modifient radicalement les perceptions du monde et les rapports aux autres.

Les sociétés rurales peinaient à nourrir, vêtir et loger leurs membres. Néanmoins elles étaient homogènes, prévisibles et tissaient des liens sociaux forts.
Le cycle des saisons rythmait la vie. Le travail très physique dans les champs était une nécessité vitale peu discutable et laissait peu de place aux interrogations existentielles.
L'appartenance à une famille, un village, une communauté était évidente et se transmettait au fil des générations, particulièrement en Afrique du Nord où l'endogamie était très forte.

Le monde moderne, et maintenant post-moderne, est strictement inverse.
Les besoins matériels sont de mieux en mieux servis et demandent moins de labeur.
Par contre, la diversité est devenue la norme, l'imprévisibilité règne et l'individu domine.
Le progrès économique s'effectue en dents de scie, les crises succédant aux booms. La valse des technologies assure une amélioration moyenne du bien-être physique au prix de beaucoup d'essais et d'erreurs ainsi que de la disparition, parfois très rapide, d'activités ancestrales. Nul ne peut plus être certain que son métier existera encore dans cinq ou dix ans.
Ce sont, de plus en plus, des personnes, et non des groupes, qui sont les moteurs de ce maelström.
Chacun, désormais, décide de ce qu'il veut faire et être, de comment il veut vivre et avec qui. Sa famille, ses voisins, ses amis, ses collègues n'ont pratiquement plus voix au chapitre. L'augmentation du temps libre et la moindre dépendance aux autres pour sa propre subsistance accroissent ces possibilités d'autonomie individuelle.

De telles évolutions, menées à un train d'enfer, sont profondément anxiogènes. De surcroît, moins courir après son pain quotidien suscite des attentes nouvelles.
Comment faire face, seul, à ces changements rapides et, surtout, à ces choix de vie ? Que faire de loisirs désormais prédominants ? Quel sens donner à tout cela ?
L'amélioration des conditions matérielles de vie et la progression des choix individuels procurent d'indéniables satisfactions mais répondent mal aux besoins de sécurité et d'appartenance, chers au psychologue Abraham Maslow et à sa célèbre pyramide.

L'intégrisme exploite ce créneau en déshérence.
Balayant doutes et interrogations, il apporte des réponses simples et opérationnelles qui évitent de se poser des questions.
D'après les tenants de cette doctrine, la marche incohérente du monde provient tout simplement d'un affadissement de la foi et du non suivi de prescriptions religieuses strictes et terre à terre.
A l'inverse, il suffit d'honorer ces injonctions à la lettre pour gagner, simultanément, le respect immédiat de ses semblables et une vie éternelle accomplie.
La stabilité sociale perdue reviendra avec l'accroissement du nombre de "bons" croyants, ce qui pousse, pour le bien de tous, à faire rentrer les récalcitrants dans le rang.
Le présent et l'avenir des fidèles est ainsi assuré aussi longtemps qu'ils partagent les rites d'une communauté englobante.
Les signes extérieurs de religiosité remplissent la même fonction que les maillots des supporters du football, afficher aux yeux de tous son adhésion et son allégeance au groupe.


Un éventuel reflux de l'islamisme ne pourra venir que de l'intérieur des sociétés arabes
Contrer l'intégrisme suppose d'être capable de le contrer sur le terrain des besoins immatériels de sécurité, de prévisibilité et d'appartenance que la société post-moderne peine à satisfaire.

C'est ce que Nasser et Bourguiba tentèrent de faire en leur temps avec un mélange de nationalisme, d'étatisme et de culte de la personnalité.
Leur système devait conduire le peuple arabe enfin libéré de ses entraves vers un avenir radieux où il serait le phare de l'humanité.
Hélas, ni la machine économique, ni les succès militaires, ni même les événements symboliques ne furent au rendez-vous, ces leaders visionnaires étant d'exécrables managers.
Leurs successeurs, moins charismatiques, obtinrent, par le libéralisme économique, le développement tant attendu. Mais, crispés sur leur pouvoir dictatorial et leurs réseaux de corruption, ils furent incapables de faire respirer leurs sociétés.
Le choc en retour fut la croissance de l'intégrisme.

Ce ne sont pas des actions venues "d'en haut" ou de je ne sais quelle avant-garde éclairée du peuple ou, encore moins, de l'extérieur qui pourront venir à bout de l'intégrisme.
De même, la répression, comme celle de l'été 2013 en Égypte, peut masquer, par le sang et la terreur, les symptômes mais, en aucune manière, traiter les causes.

C'est aux sociétés arabes de construire, par elles mêmes et dans la durée, des représentations du monde moins délétères conjuguant liberté individuelle, responsabilité, confiance et sens du collectif.
Cette maturation risque d'être lente car les récentes révolutions ont sérieusement épaissi la soupe et n'ont pas ralenti le rythme du monde alentour.

Toutefois, l'émergence de symboles pourraient accélérer le mouvement. Les pays musulmans manquent cruellement d'icônes internationalement reconnues. Les rares sportifs, artistes, penseurs, politiques ou chefs d'entreprise arabes célèbres mondialement sont des expatriés. Ces peuples méritent d'autres effigies que Saddam Hussein et Ben Laden.

Le vaccin peut-être déjà à l'oeuvre en Tunisie
Pour conclure, un brin d'optimisme paradoxal : l'exercice calamiteux du pouvoir en Tunisie par Ennadha, parti résolument islamiste, a déboussolé et déçu une partie de sa base.
Sous la pression de ses propres échecs et de l'opinion, Ennadha a du se résoudre à céder le pouvoir, à accepter une constitution décente et à jouer le jeu des élections de l'automne 2014.
Cet exercice pédagogique, dangereux et meurtrier à court terme, pourrait s'avérer salutaire sur une plus longue période.
Embryons de réponse lors de la prochaine consultation électorale...

Intégralement votre

Références et compléments
- Cette chronique a été initialement publiée le 27 août 2013 et a été très légèrement retouchée les 16 & 17 août 2014.

- Voir aussi à propos des désillusions de beaucoup de tunisiens vis à vis du parti islamiste Ennadha la chronique "4 semaines au cœur de la Tunisie morose".
Le billet "La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041" détaille la croissance du PIB et du niveau de vie entre le pays de Molière et celui d'Ibn Khaldoun.

- Un exemple parmi beaucoup d'autres de la mauvaise appréhension de l'islamisme, le récent article de Michel Rocard "l'Islam et le printemps" paru au Cercle des Echos.

- Merci à Omar de m'avoir remémoré la pyramide de Maslow dont vous trouverez le détail dans l'article que Wikipedia lui consacre.

jeudi 10 juillet 2014

Automobilistes préférez-vous les carrefours libéraux ou administrés ?

Dans de nombreux domaines - professionnels, politiques, économiques, sociaux et même personnels - nous avons tendance, pour venir à bout de dysfonctionnements réels ou supposés, à imaginer puis mettre en place des procédures et des règlements toujours plus ingénieux.

Malheureusement, le remède est souvent pire que le mal.
Face à un problème, nous préférons fréquemment théorie et contrôle plutôt que pratique et confiance.

Pour tenter de vous en convaincre, je vous propose d’examiner le fonctionnement des carrefours routiers en zone urbaine.

Au début de l'automobile, une seule règle existait pour régir le passage des voitures à un croisement de voies, la priorité à droite.
Ce système qui a le mérite de la simplicité fonctionne parfaitement lorsque le nombre de véhicules reste faible mais peine lorsque le trafic devient soutenu. Les conducteurs souhaitant tourner à gauche ou traverser le croisement bloquent les autres voitures.

Pour supprimer cet inconvénient, sens uniques et interdictions de tourner ont été inventés.
Ils résolvent ponctuellement la difficulté en la reportant ailleurs, les automobilistes souhaitant aller dans une direction prohibée étant obligés d'effectuer un détour.

Vinrent ensuite les stops et les cédez le passage.
Un des axes, décrété prioritaire, se voit accorder tous les droits.
Les véhicules venant des rues adjacentes, à l'instar du tiers-état cédant le pas à la noblesse avant 1789, doivent se contenter d'attendre que le trafic dominant daigne se clairsemer.
Comble de l'ironie, les quelques nobles attirés par la gauche suscitent l'ire de leurs condisciples mainstream qu'ils empêchent d'aller de l'avant.

Peu à peu, les feux tricolores se sont imposés.
Cette solution technocratique - savant mélange de technique et de démocratie - est un précurseur de la discrimination positive.
Par l'entremise d'astucieuses modifications chromatiques, les minoritaires possèdent un quota réservé de droits de passage soustraits à la majorité contrainte de s'arrêter.
Certains ingénieurs, ayant constaté que les minoritaires, non contents de fuir les usages établis, sont aussi fantasques et changeants, ont équipé les feux rouges de capteurs et de processeurs. En théorie, ces systèmes dernier cri adaptent le fonctionnement des carrefours aux variations de trafic. En pratique, il s'agit d'exercices en vraie grandeur de discrimination aléatoire.

Enfin, derniers avatars en date, sont apparus les ronds-points dits à l'anglaise.
Ils doivent leur appellation au fait que la Grande Bretagne s'est dotée de tels carrefours dès les années 1960, alors qu'il a fallu attendre les règnes éclairés de François Mitterrand et Zine el Abidine Ben Ali pour que France et Tunisie en équipent leurs voirie.
Comme les priorités à droite, ces croisements circulaires fonctionnent avec une règle simpliste : priorité au véhicule engagé.
Paradoxalement, c'est la diversité des intervenants qui assure la fluidité de la circulation sur un rond-point. La présence simultanée de majoritaires orthodoxes et hétérodoxes ainsi que de minoritaires de tout poil garantit le bon fonctionnement de l'ensemble en alternant les trajectoires.

Je ne peux malheureusement poursuivre plus avant cette analyse routière car je dois, sans délai, franchir un stop, quatre ronds-points et un feu tricolore afin d'aller quérir le ravitaillement familial dans un hypermarché dont vous aurez aisément deviné le nom.

Aussi je laisse chaque lecteur, au vu de sa propre expérience de conducteur, définir le type de carrefour qu'il préfère et, éventuellement, en déduire quelques enseignements applicables en dehors de la route.

Carrefouriquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "les ronds-points du Téléthon".
  

samedi 17 août 2013

Les tunisiens seraient-ils des américains ?

L'un des plus saisissants mystères anthropologiques est le désamour que beaucoup de tunisiens nourrissent à l'égard des États-Unis et des américains.
Pourtant la patrie d'Habib Bourguiba est culturellement et sociétalement beaucoup plus proche du pays de Georges Washington que de celui de Charles de Gaulle.
Jugez sur pièces.

Tout d'abord, depuis début 2011, les tunisiens, à l'instar des états-uniens, arborent leur drapeau et chantent leur hymne national à tout bout de champ.
La terre de Brassens n'admet ces démonstrations patriotiques qu'en cas de victoire à la coupe du monde de football, grosso modo une fois par siècle.

Les habitants de l'antique Carthage sont, comme ceux d'outre-Atlantique, des fervents du libéralisme économique.
La preuve, le marchand ambulant Mohamed Bouazizi, icône tragique de la révolution de Tunisie, était un défenseur de la libre initiative économique, injustement entravé dans son envie d'entreprendre par une représentante de l'arbitraire étatique.
Depuis le 14 janvier, des myriades d'entrepeneurs bouaziziens ont envahi les trottoirs tunisiens et même les bas-côtés des autoroutes.
À l'issue des élections d'octobre 2011, le libéralisme viscéral des tunisiens a littéralement pris son envol. Le gouvernement islamico-hétéroclite a réussi brillamment à mettre l'état en panne, alors que la population, par son auto-organisation, empêche coûte que coûte le PIB de décliner.
Nul besoin, comme en France, de faire intervenir les rouages colbertistes d'un ministère des finances ou de l'industrie pour venir à la rescousse de l'économie.

Autre point commun entre l'Oncle Sam et Ibn Khaldoun, les politiciens des deux nations partagent la même absence criante de compétences et la même méconnaissance de l'environnement international.
François Hollande, fort de son bac avec mention et de ses multi-diplômes de HEC et de l'ENA, a bien fait de se présenter aux élections à Tulle, car à Oklahoma City ou à Béja ses chances étaient nulles.

La religion rapproche aussi la Tunisie et les USA.
Dans ces deux pays, la pratique est majoritaire et visible, signe d'une foi profonde et partagée par le plus grand nombre.
À l'inverse, en France, patrie de la laïcité, deux tiers de la population déclare ne pas être croyante et moins d'un français sur vingt participe régulièrement à des rites religieux.
Comment, dans ces conditions, imaginer voir à Paris, contrairement à Tunis et San Francisco, les pare-brises des taxis arborer la mention "Dieu est grand" ou les billets de banque rappeler "qu'en Dieu nous croyons" ?

Trois éléments anecdotiques révèlent, encore plus, la profonde communion intellectuelle reliant les habitants du Cap Bon ou du Sahel à ceux du Texas ou de Californie.

La boisson préférée du pays du jasmin est le gazouze, c'est à dire le soda en canette à teneur minimale en sucre garantie dont raffolent les américains. Les meilleures ventes sont réalisées par les marques originaires d'Atlanta Coca-Cola et Fanta.

Depuis une sacrée lurette, l'automobiliste tunisien a abandonné l'ancestrale Peugeot 404 bâchée, dernier relent de la présence coloniale française, au profit de pickup trucks, emblèmes des red necks. Chaque année, la taille de ces gouffres à essence et de leurs pneus s'accroît. Les plus récents ne seraient pas ridicules dans les rues de Nashville ou de Baton Rouge.

Enfin, malgré les nombreux italiens présents durant le protectorat et la proximité de la Sicile, la Tunisie, au rayon café, a préféré délaisser le succulent expresso au profit d'un breuvage noirâtre et insipide que ne désavouerait pas un new-yorkais.

Pour conclure, je tiens à rassurer le lecteur que cette chronique aurait angoissé.
La Tunisie n'est pas encore complètement devenue le cinquante-deuxième état fédéré américain.
Pour résorber votre angoisse, il vous suffit de traverser Kelibia à pied, en voiture, ou mieux en mobylette. Vous constaterez alors deux ou trois menues différences de comportement routier par rapport à Memphis, Tennessee.

Tuniso-americainement votre

Références et compléments
- Au delà de la caricature ci-dessus, il existe, depuis le dix-neuvième siècle, d'authentiques libéraux en Tunisie, cherchant à réaliser une synthèse entre pensées arabo-musulmanes et occidentales, sur les plans politiques et économiques.
Pour aller plus loin et découvrir un courant original, peu connu et revigorant en cette période grisâtre que traverse la Tunisie, je recommande la visite du site de l'Institut Kheireddine et du compte Twitter d'Habib M. Sayah @Habsolutelyfree, son principal animateur.

mardi 18 décembre 2012

Le cas Gérard D.

La protection accordée récemment au sieur Gérard D. par Sa Majesté Albert II Roi des Belges a fait bruire gazettes et politiques.
Mon incompétence n'ayant rien à envier à celle des commentateurs patentés, voici ma contribution au tintamarre ambiant sous forme de trois réflexions suscitées par l'exil outre Quiévrain d'Obélix.

- Le sieur Gérard D. est mal placé pour se plaindre des impôts élevés en France. L'action et l'argent publics sont les principales sources de sa notoriété et de son train de vie. J'affirme haut et fort qu'il a reçu plus de l'état qu'il ne lui a versé !
En effet, le cinéma est, dans l'Hexagone, une activité particulièrement protégée et subventionnée.
Les innombrables aides publiques directes et indirectes au septième art dépassent allègrement le milliard d'Euros, soit 1 Euro par mois et par français. Le chiffre exact est introuvable sur internet, probablement pour éviter que les contribuables-électeurs découvrent l'ampleur de ce savoureux fromage.
Le secteur audiovisuel est encore plus réglementé que la très colbertiste viticulture où le sieur Gérard D. a d'ailleurs investi. Par exemple, il est interdit de diffuser dès sa sortie un film à la télévision ou sur internet. Dans n'importe quel autre domaine de l'économie, une telle pratique s'appelle une entrave à la concurrence et est légalement prohibée. Pour le cinéma, il s'agit de la louable et noble défense de l'exception culturelle française.
Cette manne est très inégalement répartie. Une vingtaine d'artistes, dont le sieur Gérard D., émarge régulièrement au dessus du million d'Euros tandis que techniciens et petites mains sont payés à coups de lance-pierres, souvent par les ASSEDIC, parfois au noir ...

- Le sieur Gérard D. affirme avoir versé 145 millions d'Euros en impôts durant les 45 ans de son existence de contribuable français et donné en 2011 au fisc 85% de son revenu.
En supposant, hypothèse très défavorable, que les propos du Cyrano du Brabant soient exacts et que le taux annoncé lui ait été appliqué sa vie durant, notre outre ex-nationale aurait bénéficié chaque année, en moyenne, d'un revenu net de 570 000 Euros, le salaire de 50 smicards.
Difficile de plaider la ruine personnelle et la fiscalité confiscatoire dans ces conditions ...

- Une des causes majeures de la Révolution Française en 1789 était l'inégalité et l'absurdité du système fiscal.
Pendant que certaines catégories sociales, essentiellement la noblesse et une part du clergé, échappaient à l'impôt, d'autres étaient lourdement et étrangement taxées. Chaque région avait ses propres impositions et les exemptions, souvent incompréhensibles, étaient légions. De surcroît, la réglementation malthusienne des corporations empêchait le décollage industriel, pourtant déjà à l'œuvre en Grande Bretagne.
De nos jours, l'automobile ayant remplacé le cheval et internet la malle-poste, c'est au niveau de l'Europe que taxations et législations économiques devraient être pensées. Localiser son patrimoine personnel en Belgique ou le bureau d'études d'une entreprise en France ne devrait pas permettre d'échapper à la nécessaire gabelle. A défaut d'harmonisation rapide des impôts, les élites politiques, économiques et culturelles de notre vieux continent pourraient connaître, un jour de colère, le sort de leurs prédécesseurs sous la Monarchie qui réformèrent trop peu et trop tard ...

Sans-culottiquement votre

Post Scriptum
Le sieur Gérard D. a peut-être choisi sa nouvelle résidence un peu vite, l'alcool est plus taxé en Belgique qu'en France ...

Références et compléments
Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, lire aussi la chronique "Face au CAC, le SMIC prend une claque !"

- L'idée de calculer le revenu net annuel du sieur Gérard D. vient initialement du twittonaute @clumsy9. Régis (alias @rchbx sur Twitter), mon colbertiste préféré, m'a signalé le différentiel de taxation de l'alcool de part et d'autre de la frontière franco-belge. Merci à eux deux !

mercredi 10 octobre 2012

Rire du voile ?

Une étonnante vidéo, sous-titrée en français, de Gamal Abdel Nasser fait ces jours-ci le tour du web.
Dans ce film, probablement enregistré au début des années 1960, le raïs y explique, en arabe dialectal égyptien, sur le ton de la conversation, comment, après le coup d'état de 1952, ses tentatives d'associer les frères musulmans au nouveau pouvoir ont fait chou blanc.
Les islamistes de l'époque conditionnaient, selon Nasser, leur soutien à l'imposition du voile à toutes les égyptiennes.
Le président de feue la République Arabe Unie, très en verve, termine son récit avec une chute humoristique ponctuée d'un geste éloquent de la main. La salle, à coup sur remplie de courtisans, éclate de rire et interpelle l'orateur à plusieurs reprises.
Nasser plaisante sur le voile et les frères musulmans devant un auditoire acquis et hilare.

Il y a une cinquantaine d'années, le voile et l'islamisme étaient un thème de rigolade officielle dans l'Egypte d'alors. Pourquoi, depuis, un voile est-il retombé sur le voile ?

Le monde de Nasser, de Bourguiba et de leurs consorts était simple.
Le rideau, pardon le voile, se levait sur un avenir prometteur. Débarrassé du fardeau de la colonisation, le monde arabe allait se développer à vive allure grâce à un savant mélange de modernisme, d'étatisme, de marxisme et de nationalisme. Les succès économiques et symboliques seraient très vite au rendez-vous.

Depuis, la roue voilée du temps a tourné et les lendemains ont cessé de chanter les mélodies d'Oum Kalthoum.
Sous la pression des réalités, les inefficaces idéologies des luttes nationales ont été remisées et les régimes initialement dynamiques se sont enkystés dans la dictature.
La manne pétrolière n'a profité qu'à la poigne d'airain d'opulentes monarchies d'opérette et d'impudents généraux.
Grâce à un libéralisme économique mais pas politique, l'essor économique a fini par survenir, hélas accompagné d'un cortège d'inégalités.
Transition démographique, exode rural, croissance urbaine et déferlement technologique ont secoué les bases des sociétés civiles.
Et, surtout, aucune réussite emblématique n'est à mettre au crédit des nations arabes. Qui peut citer, au niveau mondial, des vedettes, sportifs, prix Nobel, chefs d'entreprise, leaders d'opinion du Maghreb ou du Machrek ? Les rares individualités qui viennent à l'esprit sont, soit décédées à l'instar de Naguib Mahfouz, soit expatriées comme Carlos Ghosn.

Comment s'étonner que beaucoup cachent leurs frustrations derrière des attitudes rétrogrades trop simplistes ?
Le retour du voile recouvre d'abord les exorbitantes promesses non tenues de Nasser et Bourguiba.

Nasser conclut son intervention filmée en expliquant qu'il n'a ni les moyens, ni la volonté d'imposer aux égyptiennes un voile que même la fille d'un dignitaire islamiste refuse. Ce que le raïs, pourtant peu avare de méthodes musclées, ne pouvait exiger, les sociétés arabes se le sont, au fil du temps, infligées elles-mêmes.

Toutefois, les révolutions de Tunisie et de d'Egypte de début 2011 ont montré que le pire n'est jamais certain.
Aussi, malgré des élections libres ayant produit un personnel politique âgé et déçu du bourguibisme ou du nassérisme, je persiste à espérer que la jeunesse arabe saura faire tomber ses voiles et les hisser en direction du grand large !

Bientôt, pour paraphraser Pierre Desproges, il sera à nouveau possible de rire de tout à Tunis ou au Caire, mais peut-être pas avec toutes les vieilles barbes !

Voiliquement votre.