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lundi 22 décembre 2014

Forces et faiblesses de la Tunisie 4 ans après sa révolution

Avec le second tour de l'élection présidentielle qui a vu la victoire du jeune espoir de 88 ans, Beji Caïd Essebsi, la Tunisie vient de tourner la page de sa transition démocratique.
Presque 4 ans après la révolution de janvier 2011, je vous propose d'examiner ce qui rend le verre de thé tunisien simultanément à moitié plein et à moitié vide.

Les aspects positifs


Une grande liberté d’expression
Depuis 4 ans, la parole s’est libérée, non seulement dans les institutions, mais aussi, et surtout, dans la vie quotidienne.
Ce bouillonnement est un excellent rempart contre beaucoup de bêtises.

Une vraie maturité électorale
En un peu plus de 3 ans, la Tunisie a organisé 4 élections qui se sont déroulé correctement, sans incidents majeurs.
Les tunisiens se sont emparés, sans coup férir, du processus électoral dans toutes ses dimensions, y compris l'abstention et le vote blanc.
Les délices de l'alternance politique tranquille peuvent aussi se goûter au soleil.

Une alternance nette mais pas écrasante
En mettant Nidaa Tounes nettement en tête des législatives d'octobre dernier et en élisant son leader Beji Caïd Essebsi à la présidence, les tunisiens ont choisi de clore l'expérience menée par les islamistes d'Ennadha et leurs alliés suite au scrutin de fin 2011.
Toutefois, si la sanction est nette - le vainqueur emporte la présidentielle avec 55% des voix - Ennadha et ses sympathisants restent une force avec laquelle il faut compter.

La violence et la pagaille sont restées contenues durant la phase transitoire
Malgré les trop nombreuses victimes du terrorisme, un processus chaotique et la crise économique mondiale, la Tunisie a traversé sa révolution et sa transition avec des dommages minimaux.
La résilience et l'inventivité économique des tunisiens mérite d’être relevée. Bon an, mal an, malgré de nombreuses vicissitudes, l'économie s’est maintenue à flot, à défaut de croître.

Les points négatifs


La situation sécuritaire est mauvaise
Même si, fort heureusement, les djihadistes n'ont pas réussi à perturber les élections, ils sont responsables de l'assassinat de deux figures politiques, Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, et de dizaines de membres des forces de l'ordre.
Depuis deux ans, l'armée ne réussit pas à venir à bout du maquis terroriste implanté dans le centre du pays, près de la frontière algérienne.
À ce sombre tableau, s'ajoute une petite délinquance très active aux effets détestables au quotidien.

L'économie a besoin d'un sérieux coup de boost
Des réformes en profondeur s’imposent pour relancer la machine et obtenir la croissance à 2 chiffres que la Tunisie devrait avoir. Le chômage est stratosphérique et mine la société.
Pour plus de détails, je vous recommande la récente interview d’Habib Sayah.

Les disparités régionales sont excessives
Le centre et le sud de la Tunisie sont en déshérence.
Ces régions sont un concentré de difficultés : faible attractivité économique et touristique, chômage très au dessus de la moyenne nationale, infrastructures et équipements publics déficients, corruption et clientélisme endémiques…
Le nouveau gouvernement va devoir s’attaquer à ce problème aussi peu soluble que celui dit des banlieues en France.

Les interrogations


Le parti vainqueur des élections est un rassemblement flou
Nidaa Tounes s'est construit autour de l'opposition aux islamistes d’Ennadha et rassemble des personnes très dissemblables.
La question de l'islamisme a confisqué le débat électoral qui aurait du porter sur les stratégies économiques et sociales ainsi que sur la place de l'état.
La majorité des récents élus de tous bords au parlement ne brille pas par ses compétences économiques et sociales.
De surcroît, beaucoup de cadres de Nidaa Tounes, à commencer par leur boss, ne sont pas vraiment des perdreaux de l’année.

Combien de temps chômeurs et travailleurs pauvres vont-ils encore accepter de patienter ?
La Tunisie est une poudrière sociale.
Le redressement de la situation impose des réformes exigeantes qu'une grande partie de la population aura du mal à supporter. Aussi les marges de manœuvre du futur gouvernement sont très étroites.

Invariablement optimiste vis à vis de ma patrie de coeur, je reste tunisiquement votre.

Tahia Tounes !

Références et compléments
- Tunisie pays de l'année selon The Economist, 3 questions à Habib Sayah
- Mes différentes chroniques sur la Tunisie notamment :


lundi 27 octobre 2014

Élections de Tunisie : démonter quelques idées reçues

Depuis sa révolution de janvier 2011, la Tunisie ne cesse de m'étonner et, je l'espère, de vous étonner.
Malgré les vicissitudes et un climat sécuritaire dégradé, pour la seconde fois en trois ans, les tunisiennes et tunisiens ont choisi, dans les urnes et sans violence, leur représentation politique. Ils viennent même de s'offrir le luxe d'une alternance et d'un vote sanction.

Malheureusement, les reportages et commentaires dans les médias du nord de la Méditerranée ne reflètent guère la réalité tunisienne.
Je vais essayer, modestement, de tordre le coup à quelques idées reçues beaucoup trop véhiculées ces dernières heures.

Les laïcs ont gagné → FAUX
Il n'y a quasiment pas d'offre politique laïque en Tunisie.
Très peu de personnes revendiquent ouvertement une stricte séparation entre état et religion telle qu'elle existe en France.
À ma connaissance, contrairement à l'Hexagone, dans l'ancienne Carthage, aucun politique d'envergure n'affiche publiquement, et même ne laisse supposer, une quelconque velléité d'athéisme.
Nidaa Tounes, le parti arrivé en tête, est un rassemblement hétéroclite dont le jeune leader de 88 ans se revendique ouvertement “bon musulman”. Sa différence avec Ennadha, parti islamiste en seconde position, porte sur le modèle de société.
Nidaa Tounes se dit parfois séculier et défend un modèle ouvert mais non déconnecté de la religion, à l'instar de l'Italie ou de l'Irlande catholiques des années 1950 à 1970.
Ennadha, nettement plus conservateur, voudrait islamiser encore plus la société et l’état.

Les opposants aux islamistes étaient unis → FAUX
Au contraire, le champ politique était, comme en 2011, pléthorique.
Les tunisiens pouvaient choisir entre des orientations incroyable variées. Plus de 1300 listes étaient en lice.
Nidaa Tounes remporte les élections mais ne bénéficie pas d'un raz de marée. Les résultats provisoires le créditent d'environ 37% des voix et 40% des députés. Ce parti devra négocier et faire alliance avec des formations au score nettement moins flatteur pour former une majorité. À cette heure, ces jeux politiciens commencent à peine. Les tunisiens ont nettement opté pour cette formation car, à tort ou raison l'avenir nous le dira, ils y voient la meilleure alternative aux islamistes.
Ennadha recule mais reste un solide second avec grosso modo le quart des suffrages et des sièges.
Le mode de scutin étant assez singulier et les scores pas encore définitifs, l'écart entre Nidaa Tounes et Ennadha pourrait même s'avérer plus faible qu'annoncé actuellement.
Le premier parti de Tunisie est le NNNN Ni Nidaa Ni (E)Nnadha avec 4 votes sur 10.
À noter aussi que les deux formations séculières qui s'étaient, en 2011, alliées avec les islamistes pour leur fournir une majorité de gouvernement, ressortent totalement essorées du scrutin d'hier.

La participation a été mauvaise → VRAI
Voici les chiffres que je vous laisse juger.
- Inscrits : environ 2 personnes sur 3 en âge de voter.
- Votants : 60% des inscrits, soit 40% des électeurs potentiels.
Toutefois, abstention et retrait du vote sont le fruit d'actes délibérés. Les inscriptions et la campagne électorale ont été très médiatisées.

La situation économique et sociale a été déterminante → FAUX
Les difficultés économiques, fortes depuis le milieu des années 2000 et qui furent l’étincelle qui alluma la révolution de 2011, n'ont eu aucune place dans la campagne électorale.
Les deux partis arrivés en tête ont publié dans leurs programmes des chiffres irréalistes et des propositions qui auraient été modernes en 1970.
Les mois et années à venir vont demander des décisions difficiles pour lesquelles les tunisiens n'ont donné, à ce jour, aucun mandat clair.
De mon point de vue, c'est, avec le rétablissement de la sécurité, le plus grand défi que les nouveaux élus vont devoir affronter.

Tahia Tounes !
Tunisiquement votre

Chronique dédiée à Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ainsi qu'aux autres victimes civiles et militaires du terrorisme.
Publiée le lundi 27 octobre 2014 à 22:00

lundi 27 janvier 2014

Révolution de Tunisie : la fin du commencement

Ce matin, lors de la promulgation de la nouvelle constitution tunisienne par le parlement, la fille du député Mohamed Brahmi, lâchement abattu en juillet dernier, occupait symboliquement le fauteuil de son père.

La fille de Mohamed Brahmi devant une photo de son père à l'assemblée nationale constituante tunisienne le 27 janvier 2014.
Cette image forte est emblématique de la situation ambivalente de mon pays de cœur.

Les trois dernières années, depuis la révolution et la chute de Ben Ali en janvier 2011, ont connu quelques hauts et beaucoup de bas.

L'économie stagne et la sécurité s'est durablement dégradée.
Deux figures politiques, Chokri Belaïd puis Mohamed Brahmi, ainsi que de nombreux militaires et policiers ont payé de leur vie l'implantation de noyaux terroristes.
Les élus du scrutin de fin 2011 ont fourni un pitoyable spectacle qui a déçu beaucoup de tunisiens.
Le débat public, qui aurait du se concentrer sur les questions sociales et économiques, a beaucoup trop porté sur des thèmes religieux.
Les islamistes d'Ennadha ont été incapables d'assumer leur large victoire électorale et la charge gouvernementale. Les deux petits partis  qui s'étaient allié avec eux ont démontré leur inconsistance.
Dans le même temps, l'opposition n'a pas su s'entendre, dépasser les petites ambitions personnelles et proposer des projets crédibles.

Toutefois, cette épaisse grisaille est trouée par quelques lueurs ténues d'espoir.
Les élections ont été bien organisées et honnêtes.
La constitution, insuffisamment libérale et libertaire à mon goût personnel, est le fruit d'un long et filandreux mais réel processus de compromis politique. Malgré ses imperfections, elle stabilise beaucoup d'acquis.
Pendant toute la législature, l'association Al Bawsala (la boussole) a organisé un suivi minutieux des travaux parlementaires et les a retranscrit sur les médias électroniques. Cette action a été remarquable et mérite d'être soulignée.
Les tunisiens et les tunisiennes ont démontré dans cette période troublée leur capacité à s'auto-administrer et ne pas se laisser imposer l'inacceptable. Partout, la parole, naguère sous le boisseau, est libérée.

La fille de Mohamed Brahmi représente cette réalité complexe.
Elle voisinait ce matin des personnages qui ont, si ce n'est commandité l'assassinat de son père, a minima encouragé ses tueurs et échoué à le protéger.
Par ailleurs, son sourire et sa jeunesse sont le capital le plus précieux de la Tunisie.
Puissent les jeunes générations retrouver l'esprit du 14 janvier, remiser leurs aînés de toutes obédiences au magasin des accessoires, prendre le manche de l'acte II de la révolution et emmener leur nation vers l'avenir qu'elle mérite !

Tahia Tounes !
Tunisiquement votre

Références et compléments
- Les autres chroniques sur la Tunisie
- Merci à Jean le tunisophile de m'avoir encouragé à écrire cette chronique tunisienne.
- Un clin d'œil amical au tuniso-twittonaute Habib Sayah @Habsolutelyfree qui ne partage peut-être pas totalement mon optimisme.
- Retrouvez Al Bawsala sur le web et sur Twitter @AlBawsalaTN.

lundi 26 août 2013

4 semaines au cœur de la Tunisie morose

Depuis plus de trente ans, je séjourne régulièrement en Tunisie, où, au fil du temps, j'ai le plaisir et la chance d'avoir tissé un vaste réseau de relations familiales et amicales.
Je viens de passer 4 semaines à Kelibia, ville côtière de 45 000 habitants à 100 km à l'est de Tunis. Voici ce que j'y ai vu et entendu.

Extérieurement la crise n'est pas visible
Au premier abord, la Tunisie de l'été 2013 ne semble pas différer de celle des deux années précédentes.
Les routes restent bondées, avec la même anarchie circulatoire. La police et la garde nationale y ont même fait leur réapparition, postées depuis 20 ans invariablement aux mêmes points de contrôle et aux mêmes horaires.
Les commerçants et marchés sont normalement achalandés et les trottoirs envahis par les étals des vendeurs ambulants.
Les constructions neuves continuent de proliférer.
Les services publics stagnent dans un état minimal, voire sub-minimal. Le ramassage des ordures et le nettoyage de la voirie laissent plus qu'à désirer, l'éclairage des rues est aléatoire et les nids de poules en constante expansion.
Toutefois, à Kelibia, perception, guichets administratifs de la mairie, eau et électricité fonctionnent normalement.

Les difficultés économiques sont ressenties par chacun
Toute les personnes avec lesquelles j'ai échangé, sans exception, une fois expédiées les salutations d'usage, abordent immédiatement et spontanément leurs soucis quotidiens : "la Tunisie ne va pas bien", "la vie est devenue difficile", "tout est cher, très cher", "il y a beaucoup de chômage" ...
L'inquiétude et la résignation sont réelles et partagées, à un niveau que je n'ai jamais connu.

La politique déchaîne les passions
En famille ou entre amis, les discussions politiques surviennent à tout moment. Le ton monte très vite et la passion prend rapidement le pas sur l'argumentation. Les déchirures familiales ou amicales ne sont jamais très loin.
Deux camps, peu conciliables à court terme, se font face.

D'un côté, minoritaires mais déterminés, les partisans d'Ennadha, le parti islamiste actuellement au pouvoir, clament la légitimité de leur gouvernement et de leur majorité parlementaire, revendiquent le droit à l'apprentissage du pouvoir et se disent victimes d'un complot anti-islam.
Leur ressentiment vis à vis des autres composantes politiques est important. D'après les sympathisants nadhaouis, mauvaise santé économique, assassinats politiques et terrorisme sont exclusivement imputables aux tenants de l'ancien système, à l'opposition qui en serait le prolongement et à des intérêts étrangers peu définis.
Les événements égyptiens ont plongé les islamistes convaincus dans un profond malaise, mélangeant inquiétude, frustration et indignation.

Sur le bord opposé, la grande majorité des personnes que j'ai croisé exècre, le mot n'est pas trop fort, Ennadha.
Une partie non négligeable de la base sociologique des islamistes souhaite désormais leur départ, voire même leur élimination.
L'érosion de la popularité des vainqueurs des élections est spectaculaire. Plusieurs de mes connaissances qui ont probablement voté en octobre 2011 pour Ennadha refusent désormais d'indiquer leur vote ou clament qu'ils se sont abstenus.
Les reproches envers la majorité actuelle sont sévères et souvent haineux. Bêtise et incompétence sont les plus fréquents, mais aussi malhonnêteté ainsi que soutien aux salafistes et au terrorisme.
Certains appellent ouvertement à un retour provisoire de la dictature, le temps "d'être débarrassé de Ennadha". Une minorité significative de mon entourage a même accueilli avec une satisfaction non dissimulée la répression sanglante en Égypte.
Le remplacement du gouvernement actuel par une équipe de technocrates apolitiques est réclamée par les adversaires des islamistes. Aux dires des plus convaincus, cette formule est la seule pour sortir le pays de l'ornière. Peu formulent des suggestions sur les mesures sécuritaires, économiques et sociales que devrait prendre cet hypothétique gouvernement de salut national.
Toutefois de nombreux opposants partagent un unique point commun avec les islamistes : la croyance dans des interventions de pays étrangers.

Les manifestations n'attirent pas les foules
Cet échauffement verbal débouche sur peu d'actions concrètes. La quasi-totalité de mes relations, quelle que soit leur opinion, est plus spectatrice qu'actrice de la crise en cours.
A Kelibia, fin juillet et début août, l'opposition a réuni trois à quatre fois 100 à 150 personnes devant la délégation, l'équivalent de la sous-préfecture. Ennadha a mobilisé une fois un groupe de taille comparable.
Le 17 août, 200 à 300 barbus salafistes, venus de toute la région, ont assisté à un meeting devant le marché.
Vendredi 23 août, une manifestation débonnaire d'une centaine d'opposants a fait mine de chasser le délégué, pendant qu'une contre-manifestation de même ampleur soutenait le haut fonctionnaire. Sur le trottoir d'en face, le nombre de personnes attablées aux terrasse des cafés excédait celui des manifestants.

Autre signe de la désaffection des tunisiens pour la politique active, les "plateaux télé" où les politiciens de tout poil pérorent ne font plus recette. Les vainqueurs du zapping de l'été sont les feuilletons à l'eau de rose, les séries comiques et les caméras cachées trash.

Les jeunes grands absents de la crise actuelle
Seule une très faible minorité des moins de trente ans que je fréquente s'intéresse et participe aux discussions politiques. Interrogés sur les raisons de ce retrait, la plupart répondent désabusés "tous nuls".
De nombreux diplômés sont perplexes et découragés face à un marché du travail saturé.
Coincés entre un chômage massif et des familles très prégnantes dont ils ne peuvent, voire ne souhaitent, s'émanciper, la plupart se réfugient dans une sorte de maladie de langueur. Facebook et jeux vidéos sont leurs exutoires.
Presque tous rêvent de partir, bien peu s'organisent pour passer à l'acte.

L'inquiétude sourde plombe l'ambiance nocturne
Signe des temps, une fois le ramadan et les fêtes de l'Aïd terminés, les rues de Kelibia, ordinairement très animées en été jusque tard dans la nuit, sont devenues presque vides après 22H30.
Boutiques et cafés ferment une à trois heures plus précocement que naguère.
Deux ans et demi après sa révolution, la Tunisie est devenue bien morose.

Plus que jamais tunisiquement votre. Tahia Tounes !

jeudi 22 août 2013

La Tunisie victime collatérale d'un complot international

La révolution tunisienne et les printemps arabes n'auraient de révolutionnaires que le nom.
Les événements qui se succèdent en Tunisie, Égypte, Libye et Syrie depuis fin 2010 ne seraient pas le fruit des actions des populations, politiques, syndicats, militaires et policiers locaux mais l'aboutissement d'un vaste complot international aux ramifications insoupçonnées.
J'ai profité de mon séjour au pays du jasmin pour enquêter sur le volet tunisien de ces aspects méconnus de l'histoire récente. Voici, en exclusivité, le résultat de mes recherches sur le terrain.

Tout commence avec Israël.
L'entité sioniste et son lobby militaire, ulcérés de ne plus avoir en face d'eux d'adversaires dignes de ce nom, ont œuvré pour remplacer des dictateurs arabes mous et complaisants à leur égard par des gouvernements énergiques décidés à en découdre.

Pour ce faire, le Mossad prit contact avec la CIA qui s'en ouvrit au président américain.
Ce dernier ordonna à ses diplomates de prendre langue avec les partis islamistes de tout poil afin de les sortir de la torpeur mystique où ils se complaisaient.

Dans le même temps, la CIA instrumentalisa Bradley Manning et Julian Assange afin qu'ils fassent connaître urbi et orbi via Wikileaks tout le mal que l'oncle Sam pensait de Ben Ali et Mubarak.
D'ailleurs, les ennuis judiciaires et diplomatiques récurrents de ces deux maîtres manipulateurs (maîtresses manipulatrices ?) ne servent qu'à donner le change afin que leurs couvertures ne soient pas éventées.

Un peu plus tard, la CIA impliqua aussi le MI6 britannique dans cette aventure.
De concert, ces deux services choisirent d'utiliser leurs confrères belges, profitant que ces derniers étaient livrés à eux-mêmes en l'absence de gouvernement à Bruxelles.
Les sbires d'Albert II réveillèrent, pour fomenter des troubles, un réseau dormant, implanté de longue date au cœur de la Tunisie profonde, constitué de binationaux belgo-tunisiens et de supporters du Standard de Liège.
L'anecdote est peu connue mais, avant de s'immoler, Mohammed Bouazizi a entonné une dernière fois la Brabançonne pour se donner du courage.

La DGSE française, prise de court par ses homologues d'Outre-Quiévrain et sommée par Michèle Alliot-Marie de reprendre la main, téléphona à des généraux tunisiens approchés lors de leurs études militaires à Saint Cyr.
Il fut convenu avec eux d'expédier Ben Ali au Qatar, histoire d'encombrer un peu l'encombrant émir gazier et télévisuel.
Malheureusement, les pompistes de Carthage, téléguidés par le FSB russe, ne ravitaillèrent pas suffisamment l'avion qui dût, faute de carburant, se poser en Arabie Saoudite.

Furieux de la blague franco-belge dont il avait failli être victime, le monarque qatari choisit de promouvoir à grands coups de pétrodollars les islamistes d'Ennadha, pensant ainsi ennuyer USA et Israël.
Bizarrement, aucune cassette vidéo n'avait indiqué à Al Jazeera l'origine américaine-sioniste de la manœuvre. Le pétulant émir s'est, en quelque sorte, auto-intoxiqué avec sa propre télévision.

Les saoudiens, déçus par le paquet cadeau qu'ils avaient reçu et soucieux de ne pas laisser le Qatar tenir la corde, mirent en branle leurs confréries salafisto-wahhabites qui s'empressèrent d'apporter une contribution significative à l'accroissement exponentiel du bordel ambiant.

Pendant ce temps, en France, à l'insu du gouvernement, au cœur des plusieurs maisons de retraite, des vieillards pieds-noirs, nostalgiques du protectorat, s'activèrent pour remettre en selle un inconnu cacochyme, Beji Caïd Essebsi, avec les frères cadets duquel ils avaient été à l'école primaire.

Profitant de la confusion générale, des renégats du MI6, soutiens secrets de la cause indépendantiste écossaise, tirèrent moult ficelles occultes pour faire accéder à la présidence de la république le plus fervent amateur de whisky pur malt de la diaspora tunisienne.
Pour réussir cette audacieuse manœuvre, il reçurent le soutien sans faille de l'UFAB (Union des Fabricants Artisanaux de Burnous), de l'ASPL (Association de Sauvegarde du Patrimoine Lunetier) et du STPPC (Syndicat Tunisien des Producteurs de Pois Chiches).

Les deux derniers épisodes en date sont les abdications surprise d'Albert II de Belgique et de Hamad ben Khalifa al-Thani l'émir du Qatar, ces deux hommes qui, au sens presque strict, ont allumé la mèche des révolutions arabes.
Ces sémillants monarques n'ont pas réussi à assumer leur part de responsabilité dans l'enlisement actuel.
Je leur conseille d'utiliser leur récente retraite pour se rendre en Tunisie profiter des plages et surtout des prochaines péripéties du complot israélo-américano-belgo-franco-russo-qataro-saoudo-écossais au poétique nom de code de "révolution du jasmin".

Clandestinement votre

Références et compléments
- J'adresse ma profonde gratitude à mes nombreux et documentés informateurs tunisiens qui, sous le couvert d'un anonymat garantissant leur sécurité, ont fait preuve de courage et de civisme en me confiant les informations secrètes retranscrites dans cette chronique. Ils se reconnaîtront.
- Mes remerciements aussi au twittonaute @Lakbe_etc qui m'a fourni des informations de première main sur Hamad ben Khalifa al-Thani.

lundi 19 août 2013

La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041

À en croire les économistes, ces champions de la prédiction du passé, la France boxerait dans la catégorie des pays matures et la Tunisie dans celle des nations émergentes.
En termes concrets, cela signifie que le niveau de vie moyen de chaque habitant de l'antique Carthage s'accroît de manière sensible, alors que l'Hexagone est atteint d'une quasi-stagnation.

Comme toute catégorisation statistique, ce classement mérite d'être nuancé.
Il s'agit d'une appréciation globale qui recouvre des disparités importantes. Ces dernières années, tant à Paris qu'à Tunis, les inégalités se sont creusées. Les riches et les aisés se portent de mieux en mieux, alors que les démunis piétinent, voire piquent du nez.

Il n'empêche, le Produit Intérieur Brut par habitant reste la moins mauvaise mesure dont nous disposons pour comparer des pays.
Depuis 1990, cette valeur a augmenté annuellement en France de l'ordre de 1% et de grosso modo de 6% en Tunisie.

Malheureusement pour le pays du jasmin, depuis la révolution de 2011, la croissance est à l'arrêt, le PIB reste égal à lui-même.
Les tunisiens ont quand même réussi l'exploit de maintenir leur économie tant bien que mal à flot, malgré des politiciens ayant mis délibérément l'état en panne !

Fort de ce constat, intéressons-nous maintenant au futur.

Pour la France, l'affaire est, hélas, assez vite entendue.
Imaginer un taux de croissance notablement supérieur à 1% par an est faire preuve d'optimisme béat.
L'envisager durablement nul ou négatif revient à supposer que les gouvernements futurs mèneront une politique économique encore plus inadaptée que celle de Miterrand, Chirac, Jospin, Sarkozy et Hollande réunis.

Le cas de la Tunisie est plus difficile à projeter. Risquons-nous à esquisser trois scénarios.

Si la croissance annuelle à 3%, dont l'actuel gouvernement islamo-hétéroclite se vante, devait perdurer, alors le niveau de vie tunisien ne rejoindrait le français qu'à l'orée du prochain siècle.
Pas étonnant qu'Ennadha dise œuvrer pour l'éternité !

À l'inverse, une politique socio-économique vigoureuse et courageuse devrait permettre d'atteindre un accroissement de 9% par an du PIB. Cet objectif est ambitieux, mais pas inaccessible.
D'importants efforts seraient necessaires, notamment à court terme. Toutefois, rapidement, ils seraient couronnés de succès, puisque le niveau de vie s'égaliserait sur les deux rives de la Méditerranée à partir de 2030.

Un scénario plus réaliste suppose une remise en route rapide la machine économique tunisienne pour revenir à ses honorables performances des années Ben Ali, 6% par an.
La patrie d'Ibn Khaldoun rattrapera alors celle de Molière exactement le dimanche 12 mai 2041 à 11:45 heure de Tunis, à l'occasion du cent-soixantième anniversaire du funeste traité du Bardo créant le protectorat.

Produit Intérieur Brut par habitant de la France et de la Tunisie (US$ annuels par personne).
Valeurs réelles de 1990 à 2012.
Projections avec hypothèses de taux annuel de croissance de 2013 à 2060.
Le vrai choix urgent que doivent faire les tunisiens est de décider de la politique économique et sociale.
Quels sacrifices ? Pour qui ? Pour obtenir quelle croissance ? Quel niveau de vie ? Quelles inégalités ?
Quant, à la France, des questions similaires se posent au sujet du dopage de sa croissance.

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
-  Voir aussi les chroniques "Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie" et "France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?".
- Les statistiques utilisées dans cette chronique proviennent de l'excellent site Gapminder, géniale mine de données sur l'économie, la démographie, la santé et le développement dans le monde.
J'ai emprunté l'idée de la date exacte où la Tunisie rejoindra la France au truculent Hans Rosling, le fondateur de Gapminder.
- Les valeurs de PIB sont calculées avec la méthode dite de parité de pouvoir d'achat (PPP).
- Merci à Mehdi et Omar, inspirateurs de cette chronique franco-tunisienne.

samedi 10 août 2013

La Tunisie ne mérite ni sa majorité politique ni son opposition

Depuis de trop longs mois désormais, la plupart des politiciens tunisiens se sont lancés dans un concours de bêtise et d'inconséquence.
Jugez sur pièces.

La majorité hétéroclite issue des élections d'octobre 2011, composée d'Ennadha, parti islamiste conservateur, d'Ettakatol, sociaux-démocrates mous, et du CPR, nationalistes un brin extra-terrestres, a échoué en tout.

La situation sécuritaire est exécrable. Deux ténors politiques ont été assassinés par balles ces 6 derniers mois, un maquis salafiste s'est implanté sur le mont Chaambi et la petite délinquance coule des jours tranquilles..

L'économie est stagnante et le chômage stratosphérique, sans aucune perspective visible de redécollage rapide.
Le déficit public se creuse à vive allure. L'état tunisien dépense actuellement 20% de plus qu'il ne récolte en impôts, taxes et cotisations.

La rédaction de la nouvelle constitution, qui est pourtant l'objectif principal d'une assemblée soit disant constituante, est au point mort.
Aucun des tunisiens avec lesquels j'ai échangé n'a été capable de m'expliquer clairement qu'elle sera l'organisation des pouvoirs publics découlant de la nouvelle loi fondamentale.

Par voie de conséquence, la confiance dans cette "troïka" a fondu comme un cornet de glace au soleil d'Hammamet, y compris chez une partie de leurs sympathisants.
De nombreux élus et militants d'Ettakatol et du CPR, désappointés par l'alliance avec les islamistes, ont déserté les rangs de ces deux formations.
Des personnes naguère favorables à Ennadha en disent, désormais, beaucoup de mal.

Le plus singulier est qu'Ennadha s'est ingénié à se tirer des balles dans le pied et à renforcer ses adversaires.
Ses dirigeants n'ont pas eu la lucidité de placer des technocrates aguerris aux manettes économiques et sociales.
A minima par naïveté et, probablement aussi, par calcul stupide, ils ont laissé la violence politique et religieuse s'installer.
Et, comble de l'absurdité, en envoyant plusieurs fois la police et leur milice dite de protection de la révolution, matraquer des manifestations, les islamistes ont amélioré la visibilité et la cote de popularité des contestataires.
Omnubilée par la conquête du pouvoir, Ennadha en a oublié le difficile exercice.

L'opposition ne vaut malheureusement guère mieux.
Elle est désormais divisée en deux pôles principaux, Nidaa Tounes, sorte d'adaptation bourguibienne du gaullisme dirigée par un jeune espoir de 85 ans, et le Front Populaire, coalition de gauche qui aurait fait moderne en 1960, auxquels s'adjoignent une multitude de groupuscules et associations.
Le seul point d'accord est de "dégager" Ennadha.

Officiellement, la feuille de route anti-islamistes serait de mettre en place un gouvernement intérimaire d'union nationale constitué d'indépendants et de technocrates, de boucler rapidement la rédaction de la constitution et d'organiser des élections d'ici 6 mois à un an.

Toutefois ce plan est ambigu et ne contribue pas à débloquer la situation.
Qui pour diriger le gouvernement de salut public ? Qui aux ministères clefs ? Avec quels soutiens politiques ? Avec ou sans la participation d'Ennadha ?
Quelles actions économiques et sociales mettre en œuvre avant les élections ?
Comment rétablir la sécurité ? Comment discipliner la police ?
Quoi mettre dans la constitution ? Quels pouvoirs pour le parlement, le gouvernement, le président de la république ?
Aucune de ces questions cruciales n'a d'embryon de réponse unitaire et publique. La semaine prochaine peut-être ...
Avec autant de flou, d'indécision et d'ambitions personnelles non voilées, Nidaa Tounes, le Front Populaire et la société dite civile voudraient maintenir Ennadha au pouvoir qu'ils ne s'y prendraient pas autrement.
Les leaders de l'opposition semblent plus préoccupés par d'hypothétiques élections sans cesse repoussées aux calendes grecques, que par éviter une sortie de route imminente à la Tunisie. Alors que la maison commune brûle, les pompiers tergiversent.

Les plus optimistes des tunisiens croient en l'existence d'un "plan secret" des opposants, les plus pessimistes sont totalement désabusés.

La meilleure preuve de l'incapacité des adversaires d'Ennadha à assumer leurs responsabilités est la manifestation du 6 août dernier devant l'assemblée constituante au Bardo à Tunis.
L'affluence était imposante, toutes les catégories sociales et tous les âges y étaient représentés.
Toutefois, les seuls emblèmes arborés par la foule étaient des drapeaux tunisiens, signe à la fois encourageant d'unité nationale mais aussi, voire surtout, désespérant d'absence criante de perspectives politiques.

Envers et contre tout, tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie" et "la Tunisie entre Fellag et Yasmina Khadra".

lundi 5 août 2013

La Tunisie entre Fellag et Yasmina Khadra

Depuis mon arrivée en Tunisie il y a une dizaine de jours, je suis atteint de bouffées délirantes. J'ai l'impression récurrente d'être plongé dans un sketch de Fellag ou dans un roman de Yasmina Khadra.

À l'instar des œuvres de ces deux créateurs, les événements qui se succèdent à un rythme soutenu allient tragique, absurde et comique grinçant.

Que penser des assassinats de Chokri Belaïd et de Mohammed Brahmi ? Quelles factions avaient véritablement intérêt à éliminer ces ténors de l'opposition ?

Que penser d'une police et d'un gouvernement qui matraquent des manifestations pacifiques de l'opposition, histoire d'accroître sa mobilisation ?

Que penser de ceux que l'on appelle "terroristes" et qui sont retranchés sur le mont Chaambi dans le centre de la Tunisie ? Qui sont-ils ? Quel est leur effectif ? Comment expliquer l'inefficace et sanglante opération militaire menée par l'armée tunisienne depuis plusieurs mois ?

Que penser de la soudaine et heureusement jusqu'alors infructueuse recrudescence de tentatives d'attentats à la bombe ?

Que penser d'une police qui, durant 6 mois, semblait totalement paralysée et qui, brusquement découvre, arrête et même liquide des "terroristes" un peu partout dans le pays ?

Que penser de politiciens qui, soit s'accrochent à leur siège, soit veulent dissoudre les institutions provisoires et n'expliquent jamais ce qu'ils feront le jour d'après ?

Que penser d'un gouvernement qui dépense 5 dinars à chaque fois que l'état réussit à en recueillir 4 ?

Que penser de ceux, quel que soit leur camp, qui aperçoivent derrière chaque péripétie l'action trouble de l'étranger, sans que le moindre commencement de preuve ait été mis à jour ?

Que penser, dernier épisode en date, d'habitants d'un quartier de Tunis qui, réveillés dès potron-minet par des coups de feu et des explosions, descendent illico dans la rue et soutiennent, en entonnant en choeur l'hymne national et des ritournelles dignes de supporters du football, la Brigade Anti-Terrorisme occupée à défourailler ?

La sagesse ancestrale des nations n'étant d'aucun secours face à cette litanie de questions, il faut bien convenir que Fellag et Yasmina Khadra nous fournissent un mode d'emploi, à défaut de réponses.
D'ailleurs, il m'a semblé entrevoir le commissaire Brahim Llob sur la vidéo des forces spéciales et de leurs bruyants supporters ...

Tunisiquement votre

Références et compléments

jeudi 1 août 2013

Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie

Je n'ai pas le cœur à commenter de nouveau la succession d'événements tragiques en Tunisie. Pour connaître mes sentiments sur le massacre de soldats dans le centre du pays, il est tristement suffisant de reprendre ma chronique consacrée au récent meurtre de Mohamed Brahmi et de remplacer son nom par celui des militaires sacrifiés. 

La révolution du 14 janvier 2011 est née de l'accumulation de problèmes sociaux, économiques et sociétaux :  chômage massif, disparités régionales criantes, inégalités fortes et jeunesse connectée au monde mais peinant à trouver sa place dans une société bloquée ...
Pourtant, Ennadha, le parti islamiste au pouvoir depuis les élections de fin 2011, ses deux alliés et ses zélateurs ont systématiquement joué des aspects moraux, religieux et, désormais hélas, sécuritaires plutôt que d'aborder ces difficiles sujets.

Une façon de résister au sectarisme est de ne pas se laisser imposer le choix des questions importantes. Aussi, je vais tenter, à ma façon, d'évoquer l'économie tunisienne afin d'apporter ma modeste pierre à un débat démocratique qui n'a malheureusement pas débuté.

Les presque 11 millions de tunisiens devraient produire cette année 2013 un total de 75 milliards de dinars, 34 milliards d'euros au cours du jour.
Cela représente chaque mois 580 dinars, 260 € par personne.
Cette valeur est 10 fois plus faible que pour les français.
Grosso modo, la Tunisie possède, aujourd'hui, le niveau de vie et de développement de la France au moment de l'indépendance au milieu des années 1950.

Seulement un gros tiers des tunisiens, 4 millions de personnes, se considère comme actif, c'est à dire ayant un emploi ou en recherchant un. La valeur française avoisine le double de celle de la Tunisie.
Cette différence est surtout due à la faible participation des femmes au travail non domestique. Un quart des travailleurs tunisiens sont des femmes, alors qu'en France la parité est presque atteinte.
Ces chiffres méritent toutefois d'être fortement nuancés par l'existence d'un gigantesque secteur dit "informel", euphémisme technocratique pour travail au black. Commerces et artisanats non déclarés sont légion et non dissimulés. Ils sont le symptôme de la frénétique capacité d'entreprendre des tunisiens mais aussi, hélas, d'un marché du travail officiel bouché.

Le chômage en Tunisie est stratosphérique.
Un actif sur six, 650 000 personnes, est sans travail déclaré, au lieu de un sur dix en France.
Le système éducatif qui est pourtant une des réussites tunisiennes, est devenu une fabrique efficace de sans-emplois. Plus du tiers des chômeurs recensés, 230 000 jeunes, sont des diplômés de l'enseignement supérieur.

La quasi-fermeture des pays européens à l'immigration a supprimé une importante soupape. Désormais, malgré les traversées clandestines en barque vers les îles italiennes, 30 000 tunisiens, 0.3% de la population, quittent leur pays annuellement.
Les temps ont bien changé, désormais, les français s'expatrient deux fois plus que les tunisiens.

Les salaires sont notablement plus faibles en Tunisie qu'en Europe.
Ainsi, le SMIC atteint à peine 1.5 dinars, 0.7 € par heure, soit environ 270 dinars, 120 € par mois, huit fois moins qu'en France.
Autre exemple, ma très militaire coupe de cheveux me coûte 2 dinars, 0.9 € à Kelibia, contre 44 dinars, 20 € à Grenoble.
Ces rémunérations réduites permettent à la Tunisie d'attirer, à deux pas de l'Europe, des industries intensives en main d'œuvre : textile, assemblage mécanique ou électronique, centres d'appel. Cela rend aussi le tourisme compétitif.
Malheureusement, dans ces secteurs à faible valeur ajoutée, la concurrence internationale est rude. De surcroît, vouloir employer des diplômés du supérieur dans des industries de main d'œuvre est un formidable gâchis.

La crise internationale, débutée en 2008, a sérieusement secoué la croissance tunisienne. Jusqu'à cette date, la production et le niveau de vie augmentaient de 6% à 8% par an. Mais la fin du règne de Ben Ali a vu ce chiffre chuter de moitié.
L'année 2011, avec la révolution puis la guerre civile en Lybie, s'est soldée par un recul de 1%. La richesse disponible s'est alors amenuisée de 5 dinars, 2 € mensuels par tunisien.
Depuis, en grande partie grâce à l'auto-organisation et à l'ingéniosité de la population, la machine est un peu repartie : +2.5% en 2012, probablement autour de +3.5% en 2013 soit 35 dinars, 16 € de beurre dans les épinards, pardon dans la chorba, chaque mois pour les tunisiens.
Toutefois, le double de ce taux serait sensiblement nécessaire pour que les problèmes socio-économiques commencent, petit à petit, à s'estomper.

L'état tunisien, comparé à ceux des social-démocraties européennes, est un chef d'œuvre de frugalité. Le système public ne prélève qu'un quart de la richesse produite par les tunisiens, la moitié du taux français, un peu moins de 20 milliards de dinars, 9 milliards d'euros en 2013. Une somme mensuelle par tunisien de 155 dinars, 70 €.
Les gouvernements post-révolutionnaires n'ont pratiquement pas fait évoluer la pression fiscale et sociale. Le taux global de prélèvements est resté presque inchangé. En quelque sorte, les recettes de Ben Ali sont devenues celles de Beji Caïd Essebsi puis de Ennadha.

Par contre, depuis le 14 janvier 2011, les dépenses publiques se sont envolées.
De 2010 à 2013, elles auront augmenté d'une bonne moitié, passant de 120 dinars, 55 € mensuels par tunisien à 185 dinars, 85 €.
Les dépenses de fonctionnement, à commencer par la rémunération d'agents étatiques, sont la cause principale de cet emballement.
Les investissements publics, un cinquième du budget, 35 dinars mensuels par habitant, ont cru deux fois plus doucement.

La conséquence de ces politiques dépensières est une explosion du déficit public qui s'est multiplié par 7 depuis la révolution.
Grâce à Beji Caïd Essebsi puis à Ennadha, à chaque fois que l'état tunisien reçoit 4 dinars, il en dépense 5. Le système public français, pourtant loin d'être un modèle, est deux fois plus rigoureux.
Résultat : tous les mois, 30 dinars, 14 € supplémentaires de dette sont gagés sur la tête de chaque tunisien.

Cette fuite en avant dans la dépense, soit disant keynésienne et en pratique clientéliste, n'a pas porté les fruits attendus par ses promoteurs. La croissance est atone et les inégalités ne se résorbent pas.
Plusieurs pistes sont pourtant envisageables pour donner un coup de turbo au moteur tunisien.
Certaines, d'inspiration libérale, cherchent plus de croissance en limitant la bureaucratie, en défiscalisant l'investissement et en limitant les charges sociales via une TVA digne de ce nom.
D'autres, d'orientation plus sociale, visent à taxer plus les classes moyennes pour créer des transferts vers les plus pauvres et les régions en déshérence.
Enfin, une réorientation d'une partie des dépenses étatiques au profit d'infrastructures pourrait donner un coup de fouet doublement efficace.

Définir quels changements sont souhaitables, imaginer leurs modalités et réussir leur mise en œuvre, sont les questions essentielles qui devraient saturer le débat public en Tunisie.

No pasaran !

Plus que jamais tunisiquement votre

Références et compléments
- Ma précédente chronique tunisienne "Triste bégaiement" sur l'assassinat du député Mohamed Brahmi.
- Mes autres chroniques économiques.
- Les chiffres présentés dans ce billet proviennent tous de sources officielles publiques tunisiennes : ministère des finances, banque centrale, institut national de la statistique.
Les valeurs ont été volontairement arrondies afin de faciliter la compréhension et la lisibilité. J'ai utilisé le cours de 2.2 dinars par euro pour les conversons monétaires.
- A toutes fins utiles, je rappelle que les milliards évoqués dans cette chroniques sont des sommes en dinars, pas en millimes !
- Pour être tout à fait précis, le SMIC tunisien s'appelle officiellement SMIG. En France, le minima salarial est "de croissance" alors qu'en Tunisie il se contente d'être "garanti".
- J'invite Taoufik Z. à venir profiter d'une coupe de cheveux kélibienne pour me faire pardonner d'avoir à nouveau abusé de la contribution économique de mes coiffeurs.