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samedi 16 août 2014

L'islamisme ne vient pas du sous-développement

Les sociétés arabes sont le siège depuis une quarantaine d'années de la montée d'une religiosité aux rites rigoureux et aux pratiques normées dans les moindre détails.
Voiles et barbes en sont les éléments les plus saillants vus d'Europe, mais peut-être pas les plus significatifs.
Ces manières ostensibles et peu flexibles de pratiquer la foi islamique sont, usuellement et par facilité, nommées intégrisme ou islamisme.
En Tunisie, par exemple, cette dévotion voyante, anecdotique dans les années 1980, est aujourd'hui devenue majoritaire.

Les explications usuelles ne rendent pas compte de la réalité de l'islamisme
Couramment, la montée de l'intégrisme musulman est attribuée à trois causes principales : accroissement du sentiment religieux, propagande assourdissante d'imams survitaminés et sous-développement.
Aucune de ces origines supposées ne résiste à l'analyse.

La croyance en Dieu n'est pas plus forte actuellement dans les pays dits musulmans qu'il y a 50 ou 100 ans.
Au contraire, même si très peu ont le courage de le confesser publiquement, il existe désormais une faible minorité d'agnostiques et d'athées qui était quasi-inexistante à l'orée du vingtième siècle.

Les religions, perpétuellement soucieuses de leur expansion, ont toujours fait de la propagande. C'est une des missions principales du clergé. Si prosélytisme et endoctrinement étaient efficaces alors le monde serait confit en dévotion depuis la nuit des temps.
Les publicitaires expliquent d'ailleurs qu'une opération de promotion ne peut être efficace qu'auprès de personnes préalablement réceptives. La prédication intégriste rencontre effectivement un grand succès, mais exclusivement auprès de fidèles prêts à l'entendre.

L'islamisme n'est pas non plus le fruit du faible développement économique.
En Tunisie, par exemple, depuis 1980, le PIB moyen par habitant a doublé. Même si les inégalités sont criantes, elles ne le sont pas plus qu'il y a 30 ans et le niveau de vie de toutes les catégories de la population s'est notablement amélioré.
De surcroît, l'intégrisme touche autant, voire plus, les classes moyennes et aisées que les couches populaires.
Ainsi, les leaders d'Ennadha, le parti islamiste tunisien actuellement au pouvoir, sont presque tous des enfants de cadres ou de bourgeois.


L'islamisme, fruit du passage brutal à la modernité
Le Maghreb et le Machrek, à l'issue de la décolonisation, ont absorbé en moins de 50 ans ce que l'Europe et l'Amérique du Nord ont mis plus de deux siècles et demi à digérer avec des convulsions terribles : fin du mode de vie rural traditionnel, alphabétisation et éducation, essor urbain, transition démographique, industrialisation, mass médias et technologies de l'information, développement des transports, flux migratoires, montée du sentiment national, construction d'états modernes...
Le tout sans passage par la case révolution industrielle.
De tels changements modifient radicalement les perceptions du monde et les rapports aux autres.

Les sociétés rurales peinaient à nourrir, vêtir et loger leurs membres. Néanmoins elles étaient homogènes, prévisibles et tissaient des liens sociaux forts.
Le cycle des saisons rythmait la vie. Le travail très physique dans les champs était une nécessité vitale peu discutable et laissait peu de place aux interrogations existentielles.
L'appartenance à une famille, un village, une communauté était évidente et se transmettait au fil des générations, particulièrement en Afrique du Nord où l'endogamie était très forte.

Le monde moderne, et maintenant post-moderne, est strictement inverse.
Les besoins matériels sont de mieux en mieux servis et demandent moins de labeur.
Par contre, la diversité est devenue la norme, l'imprévisibilité règne et l'individu domine.
Le progrès économique s'effectue en dents de scie, les crises succédant aux booms. La valse des technologies assure une amélioration moyenne du bien-être physique au prix de beaucoup d'essais et d'erreurs ainsi que de la disparition, parfois très rapide, d'activités ancestrales. Nul ne peut plus être certain que son métier existera encore dans cinq ou dix ans.
Ce sont, de plus en plus, des personnes, et non des groupes, qui sont les moteurs de ce maelström.
Chacun, désormais, décide de ce qu'il veut faire et être, de comment il veut vivre et avec qui. Sa famille, ses voisins, ses amis, ses collègues n'ont pratiquement plus voix au chapitre. L'augmentation du temps libre et la moindre dépendance aux autres pour sa propre subsistance accroissent ces possibilités d'autonomie individuelle.

De telles évolutions, menées à un train d'enfer, sont profondément anxiogènes. De surcroît, moins courir après son pain quotidien suscite des attentes nouvelles.
Comment faire face, seul, à ces changements rapides et, surtout, à ces choix de vie ? Que faire de loisirs désormais prédominants ? Quel sens donner à tout cela ?
L'amélioration des conditions matérielles de vie et la progression des choix individuels procurent d'indéniables satisfactions mais répondent mal aux besoins de sécurité et d'appartenance, chers au psychologue Abraham Maslow et à sa célèbre pyramide.

L'intégrisme exploite ce créneau en déshérence.
Balayant doutes et interrogations, il apporte des réponses simples et opérationnelles qui évitent de se poser des questions.
D'après les tenants de cette doctrine, la marche incohérente du monde provient tout simplement d'un affadissement de la foi et du non suivi de prescriptions religieuses strictes et terre à terre.
A l'inverse, il suffit d'honorer ces injonctions à la lettre pour gagner, simultanément, le respect immédiat de ses semblables et une vie éternelle accomplie.
La stabilité sociale perdue reviendra avec l'accroissement du nombre de "bons" croyants, ce qui pousse, pour le bien de tous, à faire rentrer les récalcitrants dans le rang.
Le présent et l'avenir des fidèles est ainsi assuré aussi longtemps qu'ils partagent les rites d'une communauté englobante.
Les signes extérieurs de religiosité remplissent la même fonction que les maillots des supporters du football, afficher aux yeux de tous son adhésion et son allégeance au groupe.


Un éventuel reflux de l'islamisme ne pourra venir que de l'intérieur des sociétés arabes
Contrer l'intégrisme suppose d'être capable de le contrer sur le terrain des besoins immatériels de sécurité, de prévisibilité et d'appartenance que la société post-moderne peine à satisfaire.

C'est ce que Nasser et Bourguiba tentèrent de faire en leur temps avec un mélange de nationalisme, d'étatisme et de culte de la personnalité.
Leur système devait conduire le peuple arabe enfin libéré de ses entraves vers un avenir radieux où il serait le phare de l'humanité.
Hélas, ni la machine économique, ni les succès militaires, ni même les événements symboliques ne furent au rendez-vous, ces leaders visionnaires étant d'exécrables managers.
Leurs successeurs, moins charismatiques, obtinrent, par le libéralisme économique, le développement tant attendu. Mais, crispés sur leur pouvoir dictatorial et leurs réseaux de corruption, ils furent incapables de faire respirer leurs sociétés.
Le choc en retour fut la croissance de l'intégrisme.

Ce ne sont pas des actions venues "d'en haut" ou de je ne sais quelle avant-garde éclairée du peuple ou, encore moins, de l'extérieur qui pourront venir à bout de l'intégrisme.
De même, la répression, comme celle de l'été 2013 en Égypte, peut masquer, par le sang et la terreur, les symptômes mais, en aucune manière, traiter les causes.

C'est aux sociétés arabes de construire, par elles mêmes et dans la durée, des représentations du monde moins délétères conjuguant liberté individuelle, responsabilité, confiance et sens du collectif.
Cette maturation risque d'être lente car les récentes révolutions ont sérieusement épaissi la soupe et n'ont pas ralenti le rythme du monde alentour.

Toutefois, l'émergence de symboles pourraient accélérer le mouvement. Les pays musulmans manquent cruellement d'icônes internationalement reconnues. Les rares sportifs, artistes, penseurs, politiques ou chefs d'entreprise arabes célèbres mondialement sont des expatriés. Ces peuples méritent d'autres effigies que Saddam Hussein et Ben Laden.

Le vaccin peut-être déjà à l'oeuvre en Tunisie
Pour conclure, un brin d'optimisme paradoxal : l'exercice calamiteux du pouvoir en Tunisie par Ennadha, parti résolument islamiste, a déboussolé et déçu une partie de sa base.
Sous la pression de ses propres échecs et de l'opinion, Ennadha a du se résoudre à céder le pouvoir, à accepter une constitution décente et à jouer le jeu des élections de l'automne 2014.
Cet exercice pédagogique, dangereux et meurtrier à court terme, pourrait s'avérer salutaire sur une plus longue période.
Embryons de réponse lors de la prochaine consultation électorale...

Intégralement votre

Références et compléments
- Cette chronique a été initialement publiée le 27 août 2013 et a été très légèrement retouchée les 16 & 17 août 2014.

- Voir aussi à propos des désillusions de beaucoup de tunisiens vis à vis du parti islamiste Ennadha la chronique "4 semaines au cœur de la Tunisie morose".
Le billet "La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041" détaille la croissance du PIB et du niveau de vie entre le pays de Molière et celui d'Ibn Khaldoun.

- Un exemple parmi beaucoup d'autres de la mauvaise appréhension de l'islamisme, le récent article de Michel Rocard "l'Islam et le printemps" paru au Cercle des Echos.

- Merci à Omar de m'avoir remémoré la pyramide de Maslow dont vous trouverez le détail dans l'article que Wikipedia lui consacre.

mardi 12 novembre 2013

Tunisie 1981 : ailleurs, un autre temps ...

Récemment, j'ai retrouvé les photographies prises lors de mon premier séjour en Tunisie en août 1981.

Au delà de l'aspect familial, ces diapositives, aux cadres cartonnés légèrement jaunis et gondolés, nous montrent une époque révolue et même - osons le mot - lointaine.

En parcourant ces clichés, je ne peux m'empêcher de penser que si ma génération a réussi de formidables progrès dans les conditions matérielles de vie, elle a échoué à conserver une certaine légèreté.

Je vous propose, sans plus attendre et sans autres commentaires, de découvrir quelques unes de ces images d'une Tunisie très différente de celle d'aujourd'hui.

Rue Halfaouine - Tunis
Medina de Tunis
Porte de France - Tunis
Avenue Habib Bourguiba - Tunis
Vers Bab Djebli - Sfax
Gare d'Hammam Lif
Port de Kelibia
Site archéologique punique de Kerkouane.
J'espère que cette superbe pancarte a été inscrite, en 1985, comme le reste de la zone, au patrimoine mondial de l'UNESCO. Elle le mérite !
Tahia Tounes !
Tunisiquement votre

Références et compléments
- Clichés pris par mes soins en Tunisie durant la seconde quinzaine d'août et début septembre 1981.
Ces diapositives ont été numérisées il y a environ un mois.
- La fiche du site archéologique de Kerkouane (non loin de Kelibia) sur le site du patrimoine mondial de l'UNESCO.
  

samedi 28 septembre 2013

Travail de nuit et du dimanche : camarades législateurs encore un effort !

Ces derniers jours, deux décisions de justice ont montré avec éclat que, dans notre beau pays de France, il reste suffisamment de magistrats intègres et que la délinquance ne saurait menacer durablement l'ordre républicain.

Les deux sinistres malfaiteurs que les tribunaux ont courageusement exposés au banc d'infamie et condamnés à faire amende honorable sont les parfumeries Sephora et l'enseigne de bricolage Castorama. Au mépris de la Législation et des Droits Élémentaires de la Personne Humaine, ces commerces avaient l'outrance de rester ouverts respectivement nuitamment et dominicalement.

Personnellement, je me réjouis que dans une époque où nos valeurs vont à vau-l'eau, un coup d'arrêt ait pu être mis à des dérives délétères.
Les repos nocturnes et dominicaux sont essentiels et doivent être défendus bec et ongles par les pouvoirs publics.

Soutenu par l'impulsion récente donnée par les juges de Paris et de Bobigny, je profite de cette tribune pour lancer un appel pressant à nos parlementaires de tous bords à voter, d'urgence et dans un sursaut d'union nationale, un réarmement de notre arsenal législatif pour que chaque français puisse profiter de ses nuits et dimanches.

Afin d'aider nos députés et sénateurs dans cette noble tâche, voici les principales dispositions que cette nouvelle Loi sur le Repos Dominical et Nocturne devrait contenir.

- Les restaurants devront cesser d'accueillir de nouveaux clients après 18H30 afin que le personnel ait le temps de faire la vaisselle et de ranger la salle avant le couvre-feu de 21H00.
Les individus asociaux, prisant peu les joies simples d'un repas pris dans son foyer au sein de son cercle familial réuni après une journée de labeur, devront désormais se contenter de goûter vers 16H00 et non pas de dîner.
Bien entendu, cette mesure s'appliquera aussi aux cinémas, théâtres, musées, débits de tabac et autres cabarets.
De la même façon, radios et télévisions s'abstiendront de toute émission en direct passé neuf heures du soir.

- Les enseignants des écoles, collèges, lycées et universités devront cesser de donner des devoirs et des programmes de révision forçant élèves et étudiants à bachoter durant les veillées et le week-end.
Cette réorganisation de l'emploi du temps de la jeunesse pourrait aussi doper la croissance en relançant l'industrie du jeu vidéo et du smartphone, voire aussi celle du préservatif.

- Les pyromanes et terroristes ne pourront plus déposer leurs engins de mort après 16H00 de manière à ce que SAMU, pompiers, policiers et médecins légistes puissent, après avoir nettoyé la scène de crime, bénéficier, comme n'importe quel travailleur, de leur soirée.
Par voie de conséquence, les revendications expédiées après 17H00 ne seront plus acceptées et les attentats commis en dehors de l'horaire légal ne seront plus considérés comme valides.

- La prostitution sera légalisée en échange du charte horaire stricte.
Les tapins n'auront le droit d'exercer leur activité ancestrale qu'en matinée du lundi au jeudi afin qu'aucune excitation superflue ne viennent troubler les périodes d'accalmie collective.

- Les églises catholiques, réformées et orthodoxes seront priées d'adapter leurs cultes afin de cesser cette pratique d'un autre âge qui soumet leurs salariés à un pic d'activité professionnelle le dimanche.
Pour ce faire, curés, pasteurs et popes seront incités via une allocation spéciale à se rapprocher des imams musulmans, qui en exerçant leur ministère hebdomadaire le vendredi en début d'après-midi, ont de longue date rendu sacré le repos dominical.
A tout le moins, les chrétiens pourraient s'aligner sur le judaïsme et accomplir leurs dévotions le samedi.
La République se réserve le droit d'employer à l'encontre des églises récalcitrantes les mesures coercitives expérimentées avec bonheur et succès en 1904.

- Enfin, le dernier article de la nouvelle Loi sera consacré aux parlementaires eux-mêmes.
Leurs interminables séances de nocturnes seront désormais illégales.
Afin d'éviter tout risque d’empiétement horaire, l'Assemblée Nationale et le Sénat se réuniront exclusivement le premier mercredi de chaque mois à 13H30 pour approuver à main levée et en moins de 10 minutes l'intégralité des mesures décrétées par le gouvernement depuis la précédente session.
De même, les élections, qui se tiennent systématiquement un dimanche, seront supprimées. Nos députés actuels deviendront titulaires d'un mandat définitif transmissible à leur conjoint ou à leurs enfants en cas de décès.
Il en sera de même pour le président de la république. François Hollande, Combattant Suprême de la Corrèze, rejoindra ainsi le regretté Habib Bourguiba dans le club très fermé des présidents à vie.

J'arrête ici mes propositions car il est hors de question que je publie cette chronique à la nuit tombée ou bien encore un dimanche.

Nocturnement votre

Références et compléments
- Voir aussi le banc d'essai des textes réglementant le travail du dimanche
- Merci à Myriam qui m'a soufflé, hier soir juste avant le couvre-feu, le thème de cette chronique.
  

samedi 17 août 2013

Les tunisiens seraient-ils des américains ?

L'un des plus saisissants mystères anthropologiques est le désamour que beaucoup de tunisiens nourrissent à l'égard des États-Unis et des américains.
Pourtant la patrie d'Habib Bourguiba est culturellement et sociétalement beaucoup plus proche du pays de Georges Washington que de celui de Charles de Gaulle.
Jugez sur pièces.

Tout d'abord, depuis début 2011, les tunisiens, à l'instar des états-uniens, arborent leur drapeau et chantent leur hymne national à tout bout de champ.
La terre de Brassens n'admet ces démonstrations patriotiques qu'en cas de victoire à la coupe du monde de football, grosso modo une fois par siècle.

Les habitants de l'antique Carthage sont, comme ceux d'outre-Atlantique, des fervents du libéralisme économique.
La preuve, le marchand ambulant Mohamed Bouazizi, icône tragique de la révolution de Tunisie, était un défenseur de la libre initiative économique, injustement entravé dans son envie d'entreprendre par une représentante de l'arbitraire étatique.
Depuis le 14 janvier, des myriades d'entrepeneurs bouaziziens ont envahi les trottoirs tunisiens et même les bas-côtés des autoroutes.
À l'issue des élections d'octobre 2011, le libéralisme viscéral des tunisiens a littéralement pris son envol. Le gouvernement islamico-hétéroclite a réussi brillamment à mettre l'état en panne, alors que la population, par son auto-organisation, empêche coûte que coûte le PIB de décliner.
Nul besoin, comme en France, de faire intervenir les rouages colbertistes d'un ministère des finances ou de l'industrie pour venir à la rescousse de l'économie.

Autre point commun entre l'Oncle Sam et Ibn Khaldoun, les politiciens des deux nations partagent la même absence criante de compétences et la même méconnaissance de l'environnement international.
François Hollande, fort de son bac avec mention et de ses multi-diplômes de HEC et de l'ENA, a bien fait de se présenter aux élections à Tulle, car à Oklahoma City ou à Béja ses chances étaient nulles.

La religion rapproche aussi la Tunisie et les USA.
Dans ces deux pays, la pratique est majoritaire et visible, signe d'une foi profonde et partagée par le plus grand nombre.
À l'inverse, en France, patrie de la laïcité, deux tiers de la population déclare ne pas être croyante et moins d'un français sur vingt participe régulièrement à des rites religieux.
Comment, dans ces conditions, imaginer voir à Paris, contrairement à Tunis et San Francisco, les pare-brises des taxis arborer la mention "Dieu est grand" ou les billets de banque rappeler "qu'en Dieu nous croyons" ?

Trois éléments anecdotiques révèlent, encore plus, la profonde communion intellectuelle reliant les habitants du Cap Bon ou du Sahel à ceux du Texas ou de Californie.

La boisson préférée du pays du jasmin est le gazouze, c'est à dire le soda en canette à teneur minimale en sucre garantie dont raffolent les américains. Les meilleures ventes sont réalisées par les marques originaires d'Atlanta Coca-Cola et Fanta.

Depuis une sacrée lurette, l'automobiliste tunisien a abandonné l'ancestrale Peugeot 404 bâchée, dernier relent de la présence coloniale française, au profit de pickup trucks, emblèmes des red necks. Chaque année, la taille de ces gouffres à essence et de leurs pneus s'accroît. Les plus récents ne seraient pas ridicules dans les rues de Nashville ou de Baton Rouge.

Enfin, malgré les nombreux italiens présents durant le protectorat et la proximité de la Sicile, la Tunisie, au rayon café, a préféré délaisser le succulent expresso au profit d'un breuvage noirâtre et insipide que ne désavouerait pas un new-yorkais.

Pour conclure, je tiens à rassurer le lecteur que cette chronique aurait angoissé.
La Tunisie n'est pas encore complètement devenue le cinquante-deuxième état fédéré américain.
Pour résorber votre angoisse, il vous suffit de traverser Kelibia à pied, en voiture, ou mieux en mobylette. Vous constaterez alors deux ou trois menues différences de comportement routier par rapport à Memphis, Tennessee.

Tuniso-americainement votre

Références et compléments
- Au delà de la caricature ci-dessus, il existe, depuis le dix-neuvième siècle, d'authentiques libéraux en Tunisie, cherchant à réaliser une synthèse entre pensées arabo-musulmanes et occidentales, sur les plans politiques et économiques.
Pour aller plus loin et découvrir un courant original, peu connu et revigorant en cette période grisâtre que traverse la Tunisie, je recommande la visite du site de l'Institut Kheireddine et du compte Twitter d'Habib M. Sayah @Habsolutelyfree, son principal animateur.

mercredi 10 octobre 2012

Rire du voile ?

Une étonnante vidéo, sous-titrée en français, de Gamal Abdel Nasser fait ces jours-ci le tour du web.
Dans ce film, probablement enregistré au début des années 1960, le raïs y explique, en arabe dialectal égyptien, sur le ton de la conversation, comment, après le coup d'état de 1952, ses tentatives d'associer les frères musulmans au nouveau pouvoir ont fait chou blanc.
Les islamistes de l'époque conditionnaient, selon Nasser, leur soutien à l'imposition du voile à toutes les égyptiennes.
Le président de feue la République Arabe Unie, très en verve, termine son récit avec une chute humoristique ponctuée d'un geste éloquent de la main. La salle, à coup sur remplie de courtisans, éclate de rire et interpelle l'orateur à plusieurs reprises.
Nasser plaisante sur le voile et les frères musulmans devant un auditoire acquis et hilare.

Il y a une cinquantaine d'années, le voile et l'islamisme étaient un thème de rigolade officielle dans l'Egypte d'alors. Pourquoi, depuis, un voile est-il retombé sur le voile ?

Le monde de Nasser, de Bourguiba et de leurs consorts était simple.
Le rideau, pardon le voile, se levait sur un avenir prometteur. Débarrassé du fardeau de la colonisation, le monde arabe allait se développer à vive allure grâce à un savant mélange de modernisme, d'étatisme, de marxisme et de nationalisme. Les succès économiques et symboliques seraient très vite au rendez-vous.

Depuis, la roue voilée du temps a tourné et les lendemains ont cessé de chanter les mélodies d'Oum Kalthoum.
Sous la pression des réalités, les inefficaces idéologies des luttes nationales ont été remisées et les régimes initialement dynamiques se sont enkystés dans la dictature.
La manne pétrolière n'a profité qu'à la poigne d'airain d'opulentes monarchies d'opérette et d'impudents généraux.
Grâce à un libéralisme économique mais pas politique, l'essor économique a fini par survenir, hélas accompagné d'un cortège d'inégalités.
Transition démographique, exode rural, croissance urbaine et déferlement technologique ont secoué les bases des sociétés civiles.
Et, surtout, aucune réussite emblématique n'est à mettre au crédit des nations arabes. Qui peut citer, au niveau mondial, des vedettes, sportifs, prix Nobel, chefs d'entreprise, leaders d'opinion du Maghreb ou du Machrek ? Les rares individualités qui viennent à l'esprit sont, soit décédées à l'instar de Naguib Mahfouz, soit expatriées comme Carlos Ghosn.

Comment s'étonner que beaucoup cachent leurs frustrations derrière des attitudes rétrogrades trop simplistes ?
Le retour du voile recouvre d'abord les exorbitantes promesses non tenues de Nasser et Bourguiba.

Nasser conclut son intervention filmée en expliquant qu'il n'a ni les moyens, ni la volonté d'imposer aux égyptiennes un voile que même la fille d'un dignitaire islamiste refuse. Ce que le raïs, pourtant peu avare de méthodes musclées, ne pouvait exiger, les sociétés arabes se le sont, au fil du temps, infligées elles-mêmes.

Toutefois, les révolutions de Tunisie et de d'Egypte de début 2011 ont montré que le pire n'est jamais certain.
Aussi, malgré des élections libres ayant produit un personnel politique âgé et déçu du bourguibisme ou du nassérisme, je persiste à espérer que la jeunesse arabe saura faire tomber ses voiles et les hisser en direction du grand large !

Bientôt, pour paraphraser Pierre Desproges, il sera à nouveau possible de rire de tout à Tunis ou au Caire, mais peut-être pas avec toutes les vieilles barbes !

Voiliquement votre.

dimanche 26 août 2012

L’oppor-Tunis « je retourne mon voile » – Facétie tunisienne d’après Jacques Dutronc

En 1968, Jacques Dutronc captait l’ambiance de la période qui suivit la révolte avortée du mois de mai avec sa chanson « l’opportuniste » dans laquelle « il retournait sa veste ».
En 2012, cette chanson est toujours d’actualité. En changeant très peu mots et en adaptant son titre, elle s’applique parfaitement à la phase actuelle de la révolution de Tunisie qui peine à trouver un second souffle.
Jugez sur pièces.

Je suis pour le bourguibisme
Je suis pour l’arabisme
Et même pour l'islamisme
Parce que je suis opportuniste

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Il y en a qui contestent
Qui revendiquent plus de halal
Moi je ne fais qu'un seul geste
Je retourne mon voile, je retourne mon voile
Toujours du bon côté

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Je n'ai pas peur des profiteurs
Ni même des agitateurs
Je fais confiance aux électeurs
Et j'en profite pour faire mon beurre

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Il y en a qui contestent
Qui revendiquent plus de halal
Moi je ne fais qu'un seul geste
Je retourne mon voile, je retourne mon voile
Toujours du bon côté

-----

Je suis de tous les partis
Je suis de toutes les parties
Je suis de toutes les coteries
Je suis le roi des convertis

-----

Il y en a qui contestent
Qui revendiquent plus de halal
Moi je ne fais qu'un seul geste
Je retourne mon voile, je retourne mon voile
Toujours du bon côté

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Je crie vive la révolution
Je crie vive la constitution
Je crie vivent les manifestations
Je crie vive la collaboration

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Non jamais je ne conteste
Ni revendique plus de halal
Je ne sais faire qu'un seul geste
Celui de retourner mon voile, celui de retourner mon voile
Mais toujours du bon côté

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Je l'ai tellement retourné
Qu'il craque de tous côtés
Et si vient un autre coup d’tabac
Je me vêtirai d'une burqa

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Chansonniquement votre

Références & compléments
- Pour les très rares lecteurs de ce blog qui, par mégarde, auraient oublié la chanson originale de Jacques Dutronc « l’opportuniste – je retourne ma veste », voici une version en public filmée au Casino de Paris en 1992.

- Si un visiteur ou une visiteuse d’Humeurs Mondialisées, doté des talents musicaux que je ne possède pas, se sent assez courageux et motivé pour enregistrer « l’oppor-Tunis – je retourne mon voile », je publierai bien volontiers la bande son ou la vidéo.
    

jeudi 9 août 2012

L’histoire de la Tunisie en 16 tweets

Twitter et sa limitation à 140 caractères par message permettent toutes les simplifications, y compris de résumer trente siècles d’une histoire riche et multiforme en seulement seize tweets où l'exactitude voisine le mythique et l'anachronisme dans le plus pur arbitraire.

Didon @Kaissekeutadoudou
@Enée J'ai fondé une cité illustre, j'ai vu mes murailles dressées, j'ai vengé mon époux, je me meurs cc @Virgile
18:30:01 3 août 801 avant J.C. via marbre

Hannibal Barca @EST_Hannibal
Un éléphant ça trompe énormément cc @Tite_Live
10:33:41 3 août 218 avant J.C. via marbre

Caton @Oldcaton
Delenda Carthago
12:00:00 1 avril 146 avant J.C. via marbre

Augustin d’Hippone @Gugusse
Je vins à Carthage où j'entendais crépiter autour de moi la friture des amours infâmes #jeudiconfession
23:59:59 3 août 398 via papyrus

Thrasamund @Rex_Wandalorum
La Tunisie est pleine de Vandales et je suis leur boss
09:34:27 3 août 496 via papyrus

Ibn Khaldoun @Khaldun
Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l'Orient et de l'Occident
17:45:12 3 août 1348 via parchemin

Ibn Khaldoun @Khaldun
@etudiantbarbu #WTF J'ai écrit ce qu'une observation attentive permet de découvrir
17:45:12 7 novembre 1380 via petitcoupdemoinsbien

Khereddine Barberousse @barbarossa
Je viens de mettre à la porte @sultan_hafside comme maire de Tunis sur @4piazze
16:10:19 3 août 1534 via 4piazze

Charles Quint @Charlie5
Je viens de mettre à la porte @barbarossa comme maire de Tunis sur @4piazze
13:33:18 14 juillet 1535 via 4piazze

Hussein Ben Ali Bey @HBey
Je suis le premier Ben Ali à régner sur la #Tunisie. Serai-je le dernier ?
12:00:00 15 juillet 1705 via pigeon

Hussein Ben Ali Bey @HBey
@Younes_Bey Toi aussi mon neveu ?
19:54:23 13 mai 1740 via pigeon

Général Bréart @Mémé_B
Nous avons berné le bey ! Et hop la Tunisie ! Merci @JulesFerry
15:30:13 12 mai 1881 via torchondepapier

Bechir Sfar @BSfar
Il faut couper le mal à la racine en généralisant l'enseignement et en encourageant le commerce national
17:42:08 3 août 1906 via discourspasprévu

Habib Bourguiba @BourguibaTunisie
Notre #Tunisie sera la Tunisie de tous ceux qui, sans distinction de religion ou de race, voudront l’agréer pour leur patrie
11:22:44 11 janvier 1932 via lactiontunisienne

Habib Bourguiba @BourguibaTunisie
Mission accomplie, la #Tunisie et #moi-même ne faisons plus qu’un !
12:00:04 20 mars 1956 via mégalomanie

Habib Bourguiba @BourguibaTunisie
Nous tenons à participer à la marche de la civilisation et à prendre place au cœur de notre époque
14:22:48 8 avril 1956 via discoursenflammé

Tunisianiquement votre

Références et compléments
- Dans la même veine qui permet d’imaginer Hannibal ou Bourguiba tapoter sur un smartphone, trois autres chroniques : « Tweets historiques », « Twittare humanum est » et « Recréons Radio Londres ».
Concernant l’œuvre coloniale et les opinions racistes de Jules Ferry, notamment concernant la Tunisie, voir le coup de gueule « Hommages de Hollande ».
- L'article Histoire de la Tunisie de Wikipedia permet d'approfondir les péripéties mentionnées dans les tweets ci-dessus et de découvrir les très nombreuses autres que j'ai laissé de coté.

- Quelques clefs pour tenter d'expliquer Twitter aux non-twittonautes.
. Tweet : message publié sur le réseau Twitter comportant au maximum 140 signes.
. Chaque twittonaute possède une double identité. Il se choisit un nom (en gras dans les tweets ci-dessus) ainsi qu’un code commençant systématiquement par « @ ». Par exemple, mon code Twitter est @dlebouc.
Lorsqu'un twittonaute souhaite s'adresser à un de ces confrères, il reproduit le code de l'intéressé dans le tweet comme dans la réponse d’Hussein Ben Ali Bey à son neveu Younes en train de l’assassiner.
Pour informer un twittonaute d’un message, il suffit de précéder son code de la mention « cc » (copie carbone) à l'instar de Didon en train de se suicider qui prévient Virgile de sa fin prochaine.
. Un mot précédé du signe dièse (#, « hashtag » en anglais) indique que le tweet porte sur ce sujet précis. Ainsi dans le message de Bourguiba pour l’indépendance tunisienne du 20 mars 1956, les mentions « #Tunisie » et « #moi-même » soulignent les deux points clef du message.
. Un message Twitter peut être créé de multiples manières. La mention « via » indique le moyen qui a été utilisé.
. De nombreux services se sont développés autour de Twitter. Parmi eux, un système de localisation baptisé « 4square » qui permet de publier les lieux où l’on se trouve.
Une personne signalant plusieurs fois la même position devient le maire virtuel de l'endroit, en attendant d’être mise à la porte (« ousted » en anglais) par un autre twittonaute.
J’ai imaginé que, lors de la Renaissance, ce service devait être en italien plutôt qu’en anglais, d’où l’adaptation de son nom en quattro piazze.
. Le jeudi, selon l’usage sur Twitter, les twittonautes peuvent dévoiler les aspects plus ou moins reluisants de leur intimité. Pour ce faire, il suffit d’indiquer le hashtag « #jeudiconfession » dans le message, à l’instar de Saint Augustin d’Hippone.
. Le hashtag  « #WTF »  , qui signifie en anglais What The Fuck?, peut se traduire plaisamment par « qu'est ce que cela peut bien vous faire ? ».

- Les amoureux ou les curieux de l’Enéide de Virgile peuvent retrouver, sur le site de l'Université Catholique de Louvain, la traduction en français du long poème relatant les amours tragiques d’Enée et d'Elissa-Didon à Carthage.

dimanche 5 août 2012

Je me souviens … la Tunisie (suite)

A la demande générale de mon nombreux fan club, voici une seconde livraison de "je me souviens ... la Tunisie", souvenirs personnels remémorés à la manière de Georges Perec de mes premiers séjours en Tunisie dans les années 1980.

#35 Je me souviens, au musée du Bardo, du guide demandant à son groupe de touristes d’admirer l’expressivité du regard d’une statue aux yeux vides

#36 Je me souviens avoir conduit une Renault R5 orange et sans klaxon

#37 Je me souviens de la pose du gazoduc

#38 Je me souviens avoir découvert que Parmalat n’était pas une marque de voitures de Formule 1 mais de briques de lait pasteurisé

#39 Je me souviens des caisses en plastique jaune à l’arrière des mobylettes rouges à Kelibia

#40 Je me souviens m’être assis dans l’herbe devant le palais du Bardo

#41 Je me souviens des rampes en fer forgé sur les escaliers

#42 Je me souviens de types vaguement éméchés faisant du ski nautique à traction humaine dans une piscine d’hôtel

#43 Je me souviens du théâtre romain d’El Jem

#44 Je me souviens du bureau quasi-ministériel de ma belle-sœur

#45 Je me souviens des anciens parlant un français d’académicien bourré de subjonctifs

#46 Je me souviens de la création de la route dite agricole entre Menzel Bou Zelfa et Menzel Temime

#47 Je me souviens d’un type, dans un café de l’avenue Habib Bourguiba, me racontant ses péripéties de député lors de l’indépendance

#48 Je me souviens que Sidi el Bahri et le Goéland étaient un seul et même café près du port de Kelibia

#49 Je me souviens de mon copain Marc croquant à pleines dents dans un piment

#50 Je me souviens, au marché de Kelibia, d’une pancarte indiquant « la maison ne fait crédit qu’aux personnes de plus de soixante ans accompagnées de leurs grands-parents »

#51 Je me souviens d’un policier contrôlant mon passeport à l’aéroport et me demandant des conseils d’orientation pour sa fille

#52 Je me souviens des darboukas

#53 Je me souviens avoir ramené en France un melon « batikh » pour que mon grand-père essaie de replanter ses graines

#54 Je me souviens d’une fuite d’huile d’olive dans les coffres à bagages de l’avion du retour et du tapis roulant distributeur de couscous à l’arrivée

#55 Je me souviens que le dinar tunisien valait 11 francs français

#56 Je me souviens de la rue Pierre Mendès-France

#57 Je me souviens d'Oum Kalthoum dans le grésillement des haut-parleurs de Sidi el Bahri

#58 Je me souviens d’une jeune (future) nièce ne comprenant pas que je compte aussi lentement

#59 Je me souviens que la jetée du port de Kelibia était plus courte et la plage plus claire

#60 Je me souviens des fleuristes et de la statue avenue Bourguiba

#61 Je me souviens répondre mezzo voce « assez de fric » aux gamins criant « fricassée » sur la plage

#62 Je me souviens que, sur la plage de Kelibia, les maisons n’avaient pas d’étage

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la première livraison de ces souvenirs "Je me souviens ... la Tunisie"
- Le livre "Je me souviens" de Georges Perec est paru en 1978 et comporte 480 fragments numérotés.
- Le dinar tunisien vaut actuellement autour de 0.5 euros, soit environ 3.3 francs français.

vendredi 27 juillet 2012

Je me souviens ... la Tunisie

A la manière de Georges Perec, quelques souvenirs personnels remémorés de mes premiers séjours en Tunisie dans les années 1980 ...

#1 Je me souviens d'être descendu du ferry à La Goulette devant des réservoirs de gaz

#2 Je me souviens d'avoir vu des palmiers pour la première fois

#3 Je me souviens des ânes devant une banque

#4 Je me souviens que notre anniversaire de mariage était férié car c'était aussi celui d'Habib Bourguiba

#5 Je me souviens des machmoums

#6 Je me souviens des Peugeot, 404 bâchées mais aussi 203 et 403

#7 Je me souviens d'une crevaison entre Sfax et Sousse, réparée avec une plaque de métal insérée à l'intrieur du pneu

#8 Je me souviens de sandwiches avec des frites

#9 Je me souviens de Kelibia et de son fort

#10 Je me souviens des bricks à Sidi El Bahri

#11 Je me souviens de l'inévitable excursion à Sidi Bou Saïd mais aussi des ruines puniques de Kerkouane

#12 Je me souviens des chants et des darboukas

#13 Je me souviens de Moknine

#14 Je me souviens de l'aspect pitoyable de Bourguiba à la télévision

#15 Je me souviens de RAI Uno et des dossiers de l'écran

#16 Je me souviens des paroles de bienvenue

#17 Je me souviens des journaux La Presse et Le Monde vendus sur les marches de la gare de Tunis

#18 Je me souviens que le terme espadrille ne désignait pas des espadrilles

#19 Je me souviens de scènes incroyables dans les souks de Tunis et à l'aéroport

#20 Je me souviens de la gare d'Hammam Lif

#21 Je me souviens d'une sortie en barque de pêche à Kelibia

#22 Je me souviens des pastèques

#23 Je me souviens des fanfares hassinya

#24 Je me souviens avoir perdu ma barbe suite à un pari sur de l'orthographe française

#25 Je me souviens des panneaux routiers bilingues

#26 Je me souviens que le thé rouge s'avère être noir

#27 Je me souviens de la source du bouc à Korbous

#28 Je me souviens avoir joué et perdu à la belote, au grand dam de mon beau-frère

#29 Je me souviens d'une enseigne "haute couturière à Ezzahra" et d'une autre proclamant que "la bonne conduite fait partie de la culture de l'homme moderne"

#30 Je me souviens de l'assimil arabe et des éclats de rire qu'il provoquait : "Sayidati, anisati, sadati, ahlan wa shalan. Intabihou min fadlikoum ..."

#31 Je me souviens d'avoir traversé El Jem en compagnie d'un garde national

#32 Je me souviens d'avoir écouté Europe 1 en grandes ondes dans la nuit de Sfax

#33 Je me souviens des premières Isuzu

#34 Je me souviens de la nuit sur la plage à Kelibia

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la seconde livraison de "Je me souviens ... la Tunisie"
- Le livre "Je me souviens" de Georges Perec est paru en 1978 et comporte 480 fragments numérotés.
- A propos des fanfares hassinya de Kelibia voir la chronique "Tunisie sur Balkans"

lundi 23 juillet 2012

Bronzer idiot en Tunisie ?

Lors de sa récente visite en France, Moncef Marzouki, le provisoire et binoclard président de la république tunisienne, a déclaré en réponse à une interrogation sur l'importance économique du tourisme, "il ne faut plus venir bronzer idiot en Tunisie".

Jusqu'alors, naïvement, je pensais que la priorité de la "troïka" - coalition tripartite issue des premières élections libres de l'automne 2011 - était de créer le plus possible d'emplois pour résorber le chômage massif. Il n'en est rien, le bien-être des hôtes du pays du jasmin ne saurait céder le pas à aucune autre préoccupation !

Les consignes présidentielles sont claires.
Dans chaque aéroport, les agents en charge du contrôle des passeports questionneront chaque touriste fraichement débarqué sur son projet de vacances.
Si son intention est de se relaxer et de mettre ses neurones au repos, il sera immédiatement mis à l'ombre par la police nouvellement démocratique. Les forces de l'ordre lui éviteront ainsi mélanomes et autres maladies de peau induites par une exposition prolongée aux ultra-violets. Pour ce faire, les sinistres brigades d'intervention seront bientôt dotées de parasols, beaucoup plus efficaces pour abriter les visiteurs que les boucliers anti-émeutes.
A l'inverse, le vacancier souhaitant utiliser son séjour tunisien pour écluser quelques romans policiers ou écrire des chroniques sera sommé par la même police récemment réformée d'aller illico sur une plage en plein cagnard. Désormais plus question de bouquiner sous les claies ombragées de Jammoulti - le bistrot de la plage de Kelibia - le bronzage intelligent, fruit de la volonté populaire, s'impose !

Après la saillie marzoukienne, la saison touristique tunisienne, contrairement aux discours officiels, s'annonce difficile.
Les amateurs de plage qui n'apprécient pas plus que n'importe qui de se faire traiter d'idiots, préfèreront probablement aller combler la dette de la Grèce, de Chypre ou de l'Espagne plutôt que celle de la Tunisie.
Quant à moi, j'appréhende mon prochain départ vers le Cap Bon.
Moncef Marzouki va-t-il réussir là où Habib Bourguiba et Zine el Abidine Ben Ali alliés à l'ensemble de ma famille ont piteusement échoué ?
Vais-je, démocratiquement mais fermement, être obligé de passer mon séjour durablement allongé au soleil sur le sable du "Petit Paris" ou du "Belge" ?

Idiotiquement votre

Post Scriptum du 24 juillet 2012 :
J'ai reçu de Marc, fidèle lecteur des Humeurs Mondialisées, la photo ci-dessous prise en juin de cette année à Djerba qui illustre parfaitement le bronzage idiot en Tunisie avant l'ultimatum présidentiel.

Références et compléments
- Je dédie cette chronique à Roland, Brigitte, Françoise et Benoît qui ont eu la chance de visiter la Tunisie cette année avant l'injonction de Moncef Marzouki sur le bronzage idiot.
- "Petit Paris" et le "Belge" sont les sobriquets de deux des plages de Kelibia. Pour en savoir un peu plus sur ces plages, je vous recommande les chroniques "Mieux vaut p'tard que jamais" et "Sabotage belge".
- Désormais, de nombreuses chroniques de ce blog ont pris Moncef Marzouki et ses lunettes comme sujet de prédilection.
- L'interview où Moncef Marzouki s'oppose au bronzage idiot est parue dans le journal français La Provence le 20 juillet 2012.

dimanche 13 mai 2012

Hommages de Hollande

On me souffle dans l'oreillette que François Hollande, mardi prochain 15 mai 2012, juste après avoir reçu les clefs de l'Élysée et du champ de tir, ira déposer des gerbes en mémoire de Marie Curie et de Jules Ferry.

A en croire les gazettes, le président élu souhaite ainsi mettre en exergue éducation, laïcité, progrès et femme immigrée.

Malheureusement, promouvoir de nobles idées à l'aide d'illustres défunts est un exercice périlleux.


Vive l'atome !

Marie Sklodowska-Curie ne fait pas débat.
Elle possède toutes les vertus de l'icône républicaine.
Cette polonaise, fauchée, venue faire ses études à Paris, mena, avec son époux Pierre Curie, ses recherches sur le radium dans des conditions matérielles plus que précaires.
Récompensée par le prix Nobel de physique en 1903, elle continua seule, après la mort accidentelle de son mari, ses travaux scientifiques.
Durant la Grande Guerre, elle établit un système de radiographie mobile pour soigner les blessés du front et conduisit elle-même un des camions.
En 1911, sa liaison avec le physicien Paul Langevin défraya la chronique. Accusée par la presse conservatrice et catholique d'être une "juive polonaise" "briseuse d'un ménage français", elle fut menacée de reconduite à la frontière par le ministre de l'Instruction Publique. Des militants d'extrême-droite firent le siège de son domicile. En plein scandale, le prix Nobel lui fut décerné pour la seconde fois mais le comité Nobel lui suggéra de ne pas se présenter à la cérémonie officielle. Marie Curie surmonta ces épreuves grâce à quelques trop rares soutiens, dont un certain Borel, directeur scientifique de Normale Sup.
François Hollande n'aurait pu trouver plus beau symbole pour entamer son quinquennat :  une femme, enseignante, d'origine étrangère, héroïne des budgets malingres de la recherche publique, incomprise de ses ministres de tutelle, ostracisée par la droite et pionnière de la recomposition des couples ...
Et puis, célébrer la découverte de la radioactivité, quel pied de nez aux écologistes !


Jules Ferry ce fier colonial !

Que François Hollande honore Jules Ferry est nettement plus discutable.
Bien sur, ce centriste de gauche, ministre à répétition, a œuvré sans compter, dans ses différents postes, à la mise en place effective de l'école gratuite, laïque et obligatoire. Il est incontestablement l'architecte du système scolaire moderne de la France.
Franc-maçon et libre penseur, il s'est aussi astreint à éloigner le catholicisme de l'enseignement. Pour contrebalancer l'influence de l'Eglise, il a introduit en primaire la morale et l'instruction civique.
Soucieux de mettre lui-même en avant des valeurs exemplaires, il n'a pas hésité à faire expulser hors de France en 1880 plus de cinq mille moines, membres des congrégations religieuses interdites sur simple décret du gouvernement.
Mais Jules Ferry ne s'est pas contenté de cogner à bras raccourcis sur les catholiques, il a aussi boosté l'expansion coloniale de la France. Ainsi, il a prétendu à la tribune de l'Assemblée Nationale que "les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures" et doivent les "civiliser".
Au nom de ces principes "humanitaires", en 1881, il a été le premier ministre qui a lancé la France à la conquête de la Tunisie. Le 12 mai, ses émissaires forcèrent le Bey de Tunis à signer le traité du Bardo qui créa le protectorat tunisien, euphémisme pour colonie. La Tunisie mettra 75 ans à se débarrasser de cette encombrante tutelle.
Il convient de rappeler qu'à la fin du dix-neuvième siècle, la droite d'alors était opposée à la colonisation alors que la gauche la soutenait mordicus au nom du progrès. Seuls Georges Clémenceau et ses amis sauvèrent l'honneur de leur famille politique. Le Tigre répondit à Jules Ferry "la conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur et simple de la force. [...] Parler, à ce propos, de civilisation, c'est joindre à la violence l'hypocrisie."

Si mardi prochain, comme annoncé, les hommages de Hollande s'adressent autant à Jules Ferry qu'à Marie Curie, il sera difficile de ne pas y voir une commémoration coloniale et une gifle vis à vis du printemps arabe.
Pour parfaire ce geste singulier, je suggère au nouveau président français de téléphoner à son homologue tunisien et de lui enjoindre fermement de rendre illico à l'avenue Habib Bourguiba de Tunis sa belle appellation d'origine d'avenue Jules Ferry.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Les passages en italique sont des citations authentiques.
- Deux articles de presse annonçant les futurs hommages de Hollande : la Croix et le Nouvel Observateur.
- L'extrait du discours de Georges Clémenceau provient de Wikipedia.

samedi 28 avril 2012

Sauriez-vous acquérir la nationalité tunisienne ?

Suite à ma dernière chronique, un twittonaute de mes amis m'a suggéré de concocter, pour la Tunisie, un test similaire à celui pour l'acquisition de la nationalité française.
Voici donc quelques questions que je suggère à Ali Larayedh, actuel ministre tunisien de l'intérieur, afin qu'il puisse mettre en pratique les méthodes de Claude G., son futur ex collègue français.
A vous jouer et d'évaluer votre aptitude à la tunisianité !

Question 1 :  Quelle est la date emblématique de la Révolution de Tunisie ?
Réponse a : 14 juillet 1789
Réponse b : 10 mai 1981
Réponse c : 14 janvier 2011
Question 2 :  Lequel de ces trois films a été tourné en Tunisie ?
Réponse a : le Troisième Homme
Réponse b : Star Wars / la Guerre des Etoiles
Réponse c : Bienvenue chez les Chtis
Question 3 :  Qui est le "père de la nation" tunisienne ?
Réponse a : Hatem Ben Arfa
Réponse b : Habib Bourguiba
Réponse c : Rached Ghannouchi
Question 4 :  Lequel de ces trois sportifs tunisiens n'a pas remporté de médaille d'or aux Jeux Olympiques ?
Réponse a : Wissem Hmam
Réponse b : Oussama Mellouli
Réponse c : Mohammed Gammoudi
Question 5 :  A quelle date la Tunisie a-t-elle acquis son indépendance ?
Réponse a : 1881
Réponse b : 1956
Réponse c : 1962
Question 6 : Le port et la ville de Kelibia (dans le Cap Bon au nord-est de la Tunisie) ont été bombardés à deux reprises par la marine française. Qui était le chef de gouvernement français ayant ordonné cette expédition militaire ?
Réponse a : Charles de Gaulle
Réponse b : Pierre Mendès-France
Réponse c : Louis XIV
Question 7 :  Laquelle de ces trois villes est la plus proche de Tunis ?
Réponse a : Casablanca
Réponse b : La Mecque
Réponse c : Grenoble
Question 8 : Quel édifice religieux est situé avenue Habib Bourguiba au centre de Tunis ?
Réponse a : Une mosquée
Réponse b : Une cathédrale
Réponse c : Une synagogue
Question 9 :  Lequel de ces 3 secteurs économiques est le plus important en Tunisie ?
Réponse a : L'industrie manufacturière
Réponse b : Les services informatiques et financiers
Réponse c : Le tourisme
Question 10 :  Quel souverain français est décédé en Tunisie ?
Réponse a : Henri IV
Réponse b : Saint Louis
Réponse c : Louis Philippe
Question 11 :  Qui est Ibn Khaldoun ?
Réponse a : L'avant centre des Aigles de Carthage, l'équipe nationale tunisienne de football, dans les années 1970
Réponse b : Un écrivain et philosophe tunisien
Réponse c : Un médecin tunisien ayant, à Kairouan, isolé l'aspirine 75 ans avant Felix Hoffmann et injustement privé du renom de sa découverte
Question 12 :  Qui est Moncef Marzouki ?
Réponse a : Un myope doté de visions
Réponse b : Un représentant de commerce spécialisé dans les burnous
Réponse c : Le président provisoire de la République de Tunisie

Afin de permettre au plus grand nombre d'accéder au privilège de la tunisianité, le blog Humeurs Mondialisées est heureux de vous fournir un corrigé.

Question 1 : La Révolution de Tunisie a culminé le 14 janvier 2011 avec la fuite du dictateur Zine el Abidine Ben Ali en exil en Arabie dite Saoudite.

Question 2 : Bien que la Tunisie soit située au nord de l'Afrique, ce n'est pas Bienvenue chez les Chtis mais la Guerre des Etoiles qui a été tourné dans le sud tunisien.
Le Troisième Homme a été réalisé à Vienne (Autriche).

Questions 3 & 5 : Habib Bourguiba a été l'artisan de l'indépendance tunisienne le 20 mars 1956 et est resté au pouvoir jusqu'au sinistre 7 novembre 1987.
La mainmise française sur la Tunisie a établie en 1881.
Rached Ghannouchi est le principal dirigeant d'Ennadha, parti politique islamiste porté au pouvoir par les élections d'octobre 2011.
Hatem Ben Arfa est un frappeur de ballon français d'origine tunisienne.

Question 4 : Mohammed Gammoudi a été médaillé d'or sur 5000 m au Jeux Olympiques de Mexico en 1968, Oussama Mellouli en 1500 m nage libre à Beijing en 2008.
Wissem Hmam est un handballeur.

Question 6 : Kelibia a été bombardé par les vaisseaux de Louis XIV en 1669 et 1671 en représailles des prises des corsaires armés par le Bey de Tunis.

Question 7 : A vol d'avion, d'après le site flightpedia, l'aéroport de Tunis Carthage est situé à 1031 km de celui de Grenoble, 1659 km de Casablanca et 3246 km de Jeddah La Mecque.

Question 8 : Une cathédrale catholique trône sur l'avenue Habib Bourguiba de Tunis.

Question 9 : D'après Wikipedia, l'industrie manufacturière représente environ 10% du PIB tunisien, les services informatiques et financiers 6% et le toursime seulement 3%.

Question 10 : Louis IX de France dit Saint Louis est mort le 25 août 1270 devant les remparts de Tunis  alors qu'il participait à la huitième croisade. Son corps fut partiellement et par intermittence enterré en Tunisie.

Question 11 : Ibn Khaldoun (1332 - 1406) est un historien, philosophe, diplomate et homme politique d'Afrique du Nord. Sa façon d'analyser les changements sociaux et politiques qu'il a observés dans le Maghreb et l'Espagne de son époque a conduit considérer Ibn Khaldoun comme un "précurseur de la sociologie moderne".
Le "Pelé arabe" des années 1970 était Mohieddine Habita.
A ma connaissance, il n'y a jamais eu de synthèse précoce de l'aspirine en Tunisie.

Question 12 : Je crains que les trois réponses soient justes.
Ancien opposant à Ben Ali, Moncef Marzouki est le premier président de la République tunisienne issu d'un processus démocratique.
Ses lunettes impayables en font le myope le plus célèbre du monde depuis la mort de Steve Jobs (voir ma chronique Visions politiques).
Depuis son arrivée au palais de Carthage, il a, hélas, cultivé une mégalomanie qui n'aurait pas déplu à ses prédécesseurs et a tenté de remettre le burnous à la mode.

Nationalement votre

Références et compléments
- Tous mes remerciements au twittonaute @Arabeman2012 qui m'a suggéré ce challenge tunisien ainsi qu'à Afef et Karim qui m'ont aidé dans l'établissement de ce "questionnaire Larayedh".
- Voir ma précédente chronique culturelle "Test national" sur le test préalable à la naturalisation française.
  

dimanche 15 janvier 2012

Il y a un an, la Révolution de Tunisie vue de Grenoble

Il y a un an, la Révolution de Tunisie était vieille d'une journée.
Même si nous étions en France et hélas pas à Tunis, une révolution n'était plus un événement historique ou journalistique mais un bouleversement concret nous touchant personnellement.

Nous étions samedi. La journée entière, comme la soirée précédente du désormais fameux 14 janvier 2011, nous sommes restés collés aux écrans d'Internet et de la télévision. Plusieurs fois, anxieux, nous avons téléphoné à notre famille.
Nos sentiments étaient mitigés : bien sur la joie de la chute de la dictature mais aussi la crainte créée par une nuit de pillage et les nombreuses mentions de snipers ainsi que l'incertitude du vide politique des premières heures.
Ce matin là, j’ai acheté tous les quotidiens qui, sans exception, titraient sur la fuite inattendue de Ben Ali. Ensuite, j’ai brandi fièrement chez le boucher Libération où le mot liberté en arabe et en français encadrait une jeune tunisienne portant une pancarte avec le slogan "dégage". L’envie de partager cet événement était irrésistible.

Toute la semaine, les nouvelles de Tunisie avaient été mauvaises. La répression orchestrée par le régime de Ben Ali faisait de nombreuses victimes et la fin, voire même la réforme, du pouvoir en place paraissait impossible. Inquiétude et indignation étaient fortes même si notre famille était saine et sauve.

Un peu pour conjurer la peur mais aussi pour donner le plus possible d'informations, chaque soir, j'envoyais un mail à notre famille, nos amis et nos connaissances en Europe.
À notre grande surprise, le sort de la Tunisie suscitait beaucoup d'émotion au Nord de la Méditerranée. Notre téléphone ne cessait de sonner. Une cinquantaine de personnes recevaient et réagissaient à mes messages quotidiens. Ces superbes témoignages d'intérêt et d'amitié ne s’oublieront pas facilement.

Le 12 janvier, à défaut d’une action concrète, nous étions, en famille, allé manifester au centre ville de Grenoble. Un rassemblement, dérisoire et sans risque par rapport à ceux de Tunis, regroupait 300 personnes. Pour la première fois de ma vie, j'ai chanté - soyons honnête, fredonné - en public un hymne national.

Je me souviens aussi avoir découvert durant ces journées intenses Twitter. Beaucoup de personnes y relayaient des informations et des images.
J'ai ainsi fait la connaissance virtuelle de Majdi, acteur et témoin très fiable. Son tweet du 14 janvier après-midi près du ministère de l'intérieur est inoubliable "je n'ai plus peur, je ne reculerai pas".
Plus tard, nous avons suivi, angoissés, son retour à pied chez lui malgré le couvre-feu.
Un mois et demi plus tard, nous faisions sa connaissance bien réelle à Tunis.

Sur les écrans, la scène la plus forte de la Révolution de Tunisie restera Maître Aouini hurlant la liberté nouvelle au milieu d'une avenue Bourguiba désertée. Cette tirade improvisée possède la même force que le célèbre "Paris brisé" de Charles de Gaulle.

Fin février, nous nous sommes rendus à Tunis pour un mariage mais aussi pour humer la nouvelle atmosphère. L'émotion fut à son comble quand passant devant une manifestation, nous nous sommes arrêtés pour nous mêler à elle quelques instants.
L'impensable était devenu réalité ...

Révolutionnairement votre

Références
- Majdi sur Twitter s'appelle @MajdiKhan
- La vidéo de Maître Aouini sur YouTube