Affichage des articles dont le libellé est salaire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est salaire. Afficher tous les articles

samedi 26 mars 2016

Easyjet sévissait déjà sous Napoléon III

Le journal « Le Dauphiné - revue littéraire et artistique - courrier des eaux thermales de la région » est une mine d’information sur le quotidien du second empire, alors que la première révolution industrielle battait son plein.


Ainsi le numéro du jeudi 25 juillet 1867, nous annonce que l’établissement thermal d’Uriage à une douzaine de kilomètres de Grenoble pratique désormais, à l’instar de nos compagnies aériennes ou ferroviaires modernes, une tarification flexible des bains.
« Sous le régime de l’ancien tarif, le prix du bain était invariable.
Il en résultait un encombrement inévitable aux heures préférées du public. de là des plaintes et des récriminations.
[…]
Avec le nouveau tarif, cet inconvénient doit disparaitre.
Et nous nous hâtons de dire que l’expérience de ces vingt jours a déjà suffi pour confirmer la justesse de la prévision.
La légère augmentation de prix aux heures plus commodes a suffi pour en écarter un certain nombre de baigneurs plus soucieux de l’équilibre de leur budget que de leur commodité.
Le service moins encombré se fait mieux et en définitive tout le monde y gagne. »


Bien entendu, cette introduction du yield management est encore timide.
Loin des excès de Ryanair et Easyjet, la différence de prix entre heures creuses et heures de pointe n’est que de 17%.

Cette innovation marketing s’accompagne d’un petit cadeau destiné à faire passer la pilule auprès d’une clientèle rétive au changement : une serviette gratuite est incluse dans la prestation.

Le prix du bain - 1.5 francs - équivalait en 1867 à 8 heures de salaire ouvrier.
Autant dire que seuls quelques privilégiés pouvaient se permettre de barboter dans les eaux revigorantes d’Uriage .
D’ailleurs, chaque exemplaire du Dauphiné publie la listes des « étrangers », presque tous français, en villégiature. En pleine saison, leur effectif oscillait entre 150 et 200.

Désormais, les spas sont nettement plus abordables.
Une séance de piscine « thermo-forme » à Uriage coûte aux alentours de 7 €, trois quart d’heures de SMIC, 10 fois moins que sous le règne du regretté Napoléon III.

Il faut recourir aux soins du corps et massages qui se sont beaucoup développés pour atteindre les prix acquittés par les « baigneurs » du second empire.
Débourser 8 heures de SMIC permet de s’offrir en 2016 une heure de massage « modelage aux pierres chaudes vocaniques » ou bien une épilation poussée « sourcils + aisselles + maillot intégral + jambes complètes ».

Jacuzziquement votre

Références et compléments
Voir aussi d'autres billets sur l'évolution des prix au fil du temps :

Merci à Roland qui a dégotté la collection complète du journal Le Dauphiné de 1867.

Les tarifs de 2016 de l'Établissement Thermal d'Uriage proviennent de sa brochure en ligne intitulée "Centre d'Hydrothérapie".

L'idée d'étalonner les prix dans la longue durée avec les temps salariaux provient du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

samedi 20 février 2016

Les Trains Express Régionaux étaient bien pires sous Napoléon III

​Aux dires de beaucoup de leurs passagers, les Trains Express Régionaux de Rhône-Alpes - plaisamment acronymisés TER - sont un modèle de service déplorable et d'irrégularité.

Toutefois un coup d'œil vers le passé permet de relativiser quelque peu ...


Le numéro du dimanche 12 mai 1867 du journal "Le Dauphiné - revue littéraire et artistique - courrier des eaux thermales de la région" nous informe en dernière page des horaires et tarifs de train entre Grenoble et Lyon.

Un train de sénateur

Relier par le rail la capitale des Alpes à celle des Gaules grâce à une locomotive à vapeur émettant des doses conséquentes de CO2 et de particules demandait alors près de 4.5 heures.

Aujourd'hui, lorsque la voie est libre de conflits sociaux et d'incidents, 80 minutes suffisent à des trains électriques décarbonés, presque exclusivement nucléaires et hydrauliques.

Sous le second empire, il n'y avait que 4 départs depuis la gare de Grenoble : 6H00, 10H05, 15H42 et 17H45.
Désormais, pas moins de 30 circulations ferroviaires quotidiennes sont assurées.



Des tarifs prohibitifs

Vers 1867, un ouvrier était rémunéré 2 francs pour une journée de travail de 10 heures qui se répétait 6 fois par semaine.
Il va sans dire que les charges sociales et l'impôt sur le revenu étaient inexistants et qu'ainsi ce salaire était vraiment "net net".

Le ticket de troisième classe coûtait 7.45 francs, c'est à dire 37 heures de labeur, presque 4 jours !
Pas étonnant qu'avec de tels prix, le départ des habitants des Alpes vers Paris - comme le fit mon arrière-arrière-grand-mère - prenaient des allures d'émigration définitive.

La première classe était le refuge des riches. Les tarifs doublés éloignaient efficacement les prolétaires des banquettes en velours.

En 2016, le billet de seconde classe de TER sans aucune réduction ou abonnement vaut 22.5 €, c'est à dire 2.3 heures de SMIC, 16 fois moins que sous Napoléon III.

Les nouveaux bus impulsés par Emmanuel Macron, le sémillant ministre français de l'économie, font encore mieux. La plupart de leurs billets sont à 9 €, juste en dessous de l'heure de travail ouvrier.
Une économie d'un facteur 40 par rapport aux débuts du chemin de fer.

Empiriquement votre

Références et compléments
Voir aussi la chronique "un destin français : Françoise Arbenne-Reinier migrante" ainsi que d'autres billets sur l'évolution des prix au fil du temps :

Merci à Roland qui a dégotté la collection complète du journal Le Dauphiné de 1867.

L'idée d'étalonner les prix dans la longue durée avec les temps salariaux provient du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

samedi 4 avril 2015

L'utopie marxiste enfin à portée de main

Au lieu du mot d'ordre conservateur “un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, les ouvriers doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire “abolition du salariat”.
Karl Marx - 1847
Le capitalisme libéral est étrangement ironique.
Non content d'être devenu le système économique et social planétaire, il est en passe de réaliser les utopies des marxistes, ses plus grands pourfendeurs.

Les fonds dits de pension - pension funds, initialement anglo-saxons, désormais largement mondiaux - sont aujourd'hui les plus importants propriétaires d'entreprises.
Ces structures financières sont alimentées par les cotisations de leurs adhérents titulaires d'un emploi.
Avec cet apport d'argent, elles acquièrent des actions et autres actifs qu'elles cherchent à faire prospérer.
Les plus-values, intérêts et dividendes sont employés pour payer la retraite des membres ayant cessé leur activité professionnelle.
Beaucoup de ces fonds sont dirigés par des représentants, souvent syndicalistes, des salariés dont ils préparent la retraite.
Ainsi, par exemple, CalSTRS, le fond des fonctionnaires de l'enseignement de l'état de Californie - sorte de MGEN américaine - gère, pour le compte de ses 800 000 adhérents, 200 milliards de dollars d'investissements répartis dans le monde entier. L'équivalent d'un petit mois d'activité économique de toute la France.
Ainsi, ces sympathiques instituteurs et institutrices, bronzés et syndiqués, possèdent, au sens strict, des parts non négligeables d'Apple, Google, BMW et Samsung mais aussi d'Alstom, l'Air Liquide, BNP, Carrefour, Dasssault, Orange, Schneider Electric, TF1, Vivendi, j'en passe et des meilleures.
Grâce aux fonds de pension, "l'appropriation collective des moyens de production", chère aux regrettés Karl Marx et Vladimir Illitch Oulianov alias Lénine, est en marche !

L'autre grand rêve marxiste était l'abolition du salariat.
Là encore, les deux plus grandes aventures capitalistes de l'histoire, les industrie des semi-conducteurs et du logiciel s'emploient à envoyer au tapis “l'asservissement général qu'implique le régime du salariat” que Tonton Karl fustigeait.
L'ubérisation - néologisme dérivé de la marque Uber, célèbre pour ses taxis qui n'en sont pas - remplace les employés d'entreprises aisément identifiables par un tissus d'auto-entrepeneurs branchés sur des réseaux.

Prolétaires de tous les pays, connectez-vous !

[Groucho] marxistement 2.0 votre

Références et compléments
- Au sujet de la fin du salariat, je recommande la lecture de l'article de Jean-Marc Vittori dans les Échos.
- Les différents actifs de CalSTRS peuvent être consultés ici.
- Cette chronique est due aux suggestions insistantes de Jean pour j'écrive un billet sur un sujet totalement différent.

dimanche 5 janvier 2014

Le vieux facteur se meurt, il n'avait que 174 ans

Le 11 décembre 2013, un certain Deepak Chopra, dont j'ignorais jusqu'alors l'existence, annonçait officiellement le commencement de la fin d'une extraordinaire et multi-séculaire technologie de communication.

Ce comptable de formation est actuellement PDG de Postes Canada, la société publique qui assure le service du courrier dans le nord de l'Amérique.
Dans le cadre d'un plan d'adaptation de son entreprise à la forte baisse de son activité, Deepak Chopra a décidé la suppression progressive d'ici 5 ans des traditionnelles tournées de facteurs ainsi qu'une augmentation de plus du tiers du prix du timbre.
La poste traditionnelle, victime d'internet, semble avoir vécu au Canada.
La chute du volume du courrier étant mondiale, il est probable que des mesures similaires seront prises à peu près partout dans un avenir proche, y compris en France.

La poste moderne a débuté en Angleterre, très exactement le 6 mai 1840.
Dans les années précédentes, l'envoi de courrier au Royaume Uni, comme partout ailleurs en Europe, était un véritable cauchemar.
Le trafic postal restait réduit alors que révolution industrielle, exode rural (75% de la population britannique était urbaine) et poussée de l'alphabétisation (70% des hommes et 50% des femmes) avaient accru les besoins de communication.
Les tarifs, qui variaient avec le poids et la distance, étaient prohibitifs. Expédier une simple feuille de Londres à Edimbourg coûtait 13.5 pence, soit plus de 4 heures de salaire d'un ouvrier urbain.
La taxe postale était payée par le destinataire qui, toutefois, pouvait refuser un pli. Beaucoup de stratagèmes "d'évasion postale" existaient comme l'écriture de signes convenus sur l'enveloppe pour éviter d'accepter une lettre. Aussi la poste britannique réussissait l'exploit d'être à la fois impopulaire et déficitaire.

Rowland Hill, personnalité éclectique qui fut tour à tour pédagogue progressiste, promoteur de la colonisation du sud de l'Australie, inventeur d'une presse à imprimer ou directeur de chemin de fer, proposa en 1837 une réforme postale d'envergure.
Après deux ans de débats et de lobbying, le gouvernement révoqua son "postmaster general" Lord Lichfield et embaucha, sur un contrat de 2 ans, Rowland Hill afin qu'il transforme le monopole public du courrier.

La démarche de cet innovateur, similaire à celle d'Henry Ford un petit siècle plus tard pour l'automobile, consista à abaisser fortement et simultanément coûts de revient et prix de vente afin d'augmenter le trafic, tout en restaurant la rentabilité des postes de Sa Majesté.

Tout d'abord, les frais postaux devinrent à la charge de l'expéditeur afin de diminuer l'effort de recouvrement et les lettres refusées.
Le timbre poste fut inventé à cette occasion afin d'attester le paiement préalable à l'envoi.
Les premiers timbres one penny black portant le profil altier et renfrogné de la jeune reine Victoria furent officiellement utilisés à partir du 6 mai 1840.
Toutefois, certains postiers pressés les lancèrent en avance. Ainsi, il existe un exemplaire avec un cachet du 1er mai 1840. Le one penny black n'eut cours qu'une seule année et fut tiré à 68 millions d'exemplaires.

L'autre changement introduit par Rowland Hill fut un tarif postal unique au prix psychologique et cassé d'un seul penny pour toute la Grande Bretagne, indépendamment de la distance.
Un penny représentait seulement 20 minutes de salaire ouvrier anglais. A titre comparatif, en France sous Napoléon III quinze ans plus tard, un envoi comparable valait encore trois fois plus.
En 2014, le nouveau prix du timbre canadien équivaut à grosso modo 10 minutes de salaire minimum, contre 4 minutes en France.

Le résultat des réformes postales anglaises dépassa toutes les espérances.
Dès 1840, la poste britannique achemina 170 millions de plis, le double de l'année précédente. Cette valeur est toutefois 80 fois inférieure au trafic actuel.

Un peu plus de 170 ans plus tard, l'instantanéité et la quasi-gratuité des mails sont en train de liquider le courrier papier et de mettre à bas le bel édifice postal.
John von Neumann, Bill Gates, Steve Jobs et leurs consorts ont eu raison de Rowland Hill.

Posto-mutationnellement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "timbres, iPhone et salaires ouvriers".
Pour aller plus loin, le site histoirepostale.net consacré aux postes d'Europe au XIXème siècle et sa page sur l'Angleterre.

- Le titre de la chronique est inspiré de la célèbre chanson "le facteur" de Georges Moustaki.

- Articles des Echos sur la réforme de Postes Canada du 11 décembre 2013

samedi 30 novembre 2013

Plaidoyer pour Philippe Varin qui aurait mérité de garder son chapeau

Philippe Varin, présentement futur-ex PDG de la maison automobile Peugeot Citroën, à l'issue d'un lynchage syndicalo-politico-médiatique, a été contraint, cette semaine, de renoncer à une pension dite chapeau que la famille gouvernant l'entreprise s'était engagé à lui verser.

Trop peu de voix se sont élevées pour défendre cet infortuné patron.
Refusant de me joindre au chœur des hyènes, je vais tenter, à ma façon, de plaider la cause de cet éminent polytechnicien en vous proposant de vous mettre dans la peau de Philippe Varin et d'imaginer l'extrême complication de sa vie professionnelle mais aussi personnelle.

En 2009, ayant restructuré et vendu à un conglomérat indien la dernière compagnie sidérurgique européenne indépendante, Philippe Varin est recruté par la tribu Peugeot pour diriger ses fabriques de voitures.
Il prend alors la tête d'une entreprise dans la tourmente dont les pertes avoisinent 1 000 000 000 €.
Très rapidement, son action est couronnée de succès. En 2010 et 2011, les marques au lion ou aux chevrons repassent dans le vert.

Toutefois, le 8 août 2012, franchissant le cap symbolique de la soixantaine, Philippe Varin se met à envisager sa retraite.
Mu par un sens aigu de la moralité et de la probité tout à son honneur, il se met en ordre de bataille pour rendre la société à ses actionnaires dans l'état où il l'avait trouvé en y arrivant : en déficit !
Compétiteur dans l'âme et perfectionniste compulsif, ce PDG réussit même à exploser la pâle performance de son prédécesseur et termine l'année avec un trou total de 5 000 000 000 €, 25 000 € par salarié.
Creuser aussi rapidement et aussi profondément suppose une activité hors pair, un excellente agilité intellectuelle et une mobilisation de tous les instants.
Au regard de tous ces efforts, le salaire annuel de 1 300 000 € de Philippe Varin me parait plus qu'amplement justifié. Les critiques de ce type de rémunération méconnaissent l'ampleur des défis auxquels sont confrontés les dirigeants des grands groupes.

Malheureusement pour eux, les top managers ne doivent pas se contenter d'exploits professionnels. Leurs trop rares moments de loisirs ne leur appartiennent guère.
Recevoir une rémunération de 3 500 € par jour, dimanches et jours fériés inclus, est aisé. La dépenser est une autre paire de manches !

Prenons quelques instants la place de ce pauvre Philippe Varin, chaque soir vers 22 heures, après une journée harassante consacrée à imaginer comment fermer usines ou services et faire racheter sa boîte par des chinois sans qu'Arnaud Montebourg et les Peugeot y trouvent à redire.
Au lieu de nous affaler dans notre canapé et de siroter une camomille au Canderel en regardant un épisode du commissaire Navarro récupéré sur YouTube, nous voilà forcé de planifier comment, le lendemain, notre famille et nous-même allons pouvoir claquer plus de trois SMIC mensuels et demi avant le coucher du soleil. Cette tâche est d'autant plus ardue que notre contrat de travail nous interdit l'achat de BMW, Porsche et autres Rolls-Royce et que notre entreprise finance l'essentiel de nos repas, voyages et hébergements.

Au bord du burnout, Philippe Varin aurait confié cette semaine à ses confrères du MEDEF qu'il avait accueilli la hollandaise et arlésienne taxe à 75% avec soulagement et qu'il regrettait même son taux bien trop faible et sa mise tardive en application.

Richement votre.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "hôpital Montebourg vs charité PSA ?"  et "face au CAC, le SMIC prend une claque !".
Le billet "les constructeurs automobiles devraient cesser de faire des voitures" revient sur la méforme actuelle des constructeurs automobiles français.

- Mes remerciements chaleureux et amicaux aux deux détonateurs de cette chronique consacrée aux malheurs des riches, Alain et Jean, très élégant dans sa nouvelle nuisette.

- Les chiffres, arrondis pour faciliter la compréhension, sont issus des rapports financiers officiels de la maison PSA Peugeot Citroën.

- D'après Wikipedia, Philippe Varin serait né le 8 août 1952 à Reims.
  

lundi 16 septembre 2013

Humeurs Économiques - Déchiffrer les mutations

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement !
Francis Blanche


- Combien coûte une loi ?
- Pourquoi autant de déficit public ?
- Un cheval sous Louis XV était-il moins cher qu'une voiture aujourd'hui ? Et la nourriture ?
- Pourquoi le livre électronique va-t-il devenir irrésistible ?
- Un monde sans droits d'auteur ni brevets est-il possible ?
Voici quelques unes des interrogations qui composent mon nouveau livre Humeurs Économiques.

Humeurs Economiques - Déchiffrer les mutations

L'économie, avec ou sans É majuscule, au singulier comme au pluriel, a une influence prépondérante sur nos vies.
Les médias s'en font d'ailleurs massivement l'écho en nous abreuvant de chiffres et d'informations brutes. Malheureusement, trop souvent, la prise de recul et la mise en référence manquent.

Trouvant rarement les réponses aux questions que je me pose, je me suis attelé à rechercher données et éléments permettant de les éclairer.

Afin de rester le plus possible concret, j'ai transcrit les chiffres astronomiques dont raffolent les économistes en valeurs proches de notre quotidien. Par exemple, les impôts collectés par l'état ne sont pas exprimés en milliards mais en euros par personne et par mois, comme nos salaires, nos bourses ou nos retraites.

Chaque billet d'Humeurs Économiques prend pour point de départ notre vie courante ou l'actualité et s'amuse à les décortiquer sous l'angle économique et dans la longue période. Cette méthode, d'apparence assez froide, possède l'avantage du regard détaché sur les changements qui nous touchent.
Sont abordés, tour à tour et avec un léger soupçon de mauvaise foi, les évolutions technologiques et sociétales, l'amélioration insoupçonnée de notre pouvoir d'achat au fil du temps et les coûts, souvent absurdes, de la machine étatique.

Ce livre n'échappe pas aux mutations dans lesquelles nous sommes plongés.
Il est édité par Leanpub, plateforme d'édition en ligne, qui souhaite remettre auteurs et lecteurs au cœur des processus de création et de commercialisation des livres par le pari de l'agilité, de la commercialisation directe et des systèmes ouverts.

Disponible exclusivement sous forme électronique, Humeurs Économiques peut être téléchargé sous les 3 formats les plus courants :
- EPUB version optimisée pour iPhone, iPad & la plupart des liseuses,
- MOBI adapté aux liseuses Kindle d'Amazon
- PDF format universel lisible sur n'importe quelle machine, notamment PC & Mac, et aisé à imprimer.

Quel que soit le format, le livre ne comporte aucun verrou électronique, les trop fameux et stupides DRM. Vous pouvez ainsi lire Humeurs Économiques, sans aucune opération préalable ou paiement additionnel, sur plusieurs appareils simultanément ou bien le prêter à qui vous le souhaitez.

Le lecteur, qui est le client de l'auteur et de l'éditeur, est au cœur de l'ADN de Leanpub.
Il décide librement du prix de son achat et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner. L'achat donne droit aux trois formats du fichier qui peuvent être téléchargés à tout instant.
De surcroît, quand l'auteur effectue des évolutions de son livre, les lecteurs sont avertis et ont accès gratuitement à la nouvelle version.
Les Éditions Leanpub proposent aussi sur tous leurs livres une garantie de satisfaction à 100%. Dans les 45 jours suivant votre achat, vous pouvez être remboursé intégralement, quelle qu'en soit la raison et sans justificatif.

Je vous invite donc, via le livre Humeurs Économiques et à l'instar du regretté Francis Blanche, à penser (panser ?) le changement et, pourquoi pas, à en rire un peu ...

Références et compléments
- Page d'accueil et d'achat du livre Humeurs Économiques
- Lire en ligne un extrait d'Humeurs Économiques
 
- Le "making of" du livre électronique Humeurs Économiques

- Le site des Éditions Leanpub


jeudi 12 septembre 2013

Liberté, Inégalité, Fraternité

A l'occasion du récent dévoilement de la charte de la laïcité à l'école, Vincent Peillon, le sémillant et philosophe ministre français de l'éducation, a souhaité que les Valeurs de la République inspirent nos comportements.
Celles-ci sont brillamment synthétisées par la devise qui orne le fronton de la plupart des mairies : Liberté, Égalité, Fraternité.

Pouvoir sur ce blog me gausser de ministres en exercice ou publier des statistiques religieuses sans craindre d'être tiré matutinalement du lit par l'équivalent tricolore de la Stasi prouve que le rayon Liberté est très correctement achalandé.

La Fraternité est plus difficile à évaluer. Ce sentiment très personnel n'est pas aisé à détecter. De surcroît, sa mise en œuvre pose quelques problèmes. Être fraternel envers son conjoint ou ses enfants ne serait-ce pas pratiquer une sorte d'inceste inversé ?

Par contre, l'Égalité a le bon goût d'être mathématiquement mesurable.
Aussi afin d'éclairer la lanterne de Vincent Peillon et de ses collègues du gouvernement, je me suis attelé à vérifier si les revenus en France respectaient ou non nos sacro-saintes Valeurs Républicaines.

Pour ce faire, j'ai repris la classification établie par Thomas Piketty, économiste de renom dont les travaux ont inspiré François Hollande durant la primaire socialiste mais aucunement guidé son action présidentielle.

Ce spécialiste de l'étude des salaires, de la fiscalité et des patrimoines répartit les français en 4 catégories dans l'ordre croissant des revenus.
Les classes populaires sont constituées de la moitié la plus pauvre des français. Suivent ensuite, les classes moyennes avec les 40% de personnes situées au "milieu". Enfin, les français les plus riches se partagent entre le dernier pourcent qui forme les classes "très" aisées et les classes "simplement" aisées qui occupent les 9% précédents.

Répartition des classes sociales en France en fonction de leurs effectifs
L'écart de revenu entre ces catégories est gigantesque.
Les 5 millions de personnes les plus défavorisées récupèrent moins de 900 € par mois.
Le revenu moyen net,  après impôts et transferts sociaux, d'un adulte des classes populaires est de 1 500 € mensuels.
Les classes moyennes gagnent sensiblement le double et les classes aisées le quadruple.
Les 500 000 personnes très aisées émargent chacune à 30 000 € par mois, 33 fois plus que leurs concitoyens moins bien lotis. En 2 ans, ils gagnent autant qu'un travailleur des classes populaires en une vie professionnelle complète.
Les 5 millions de français les plus riches ont sensiblement le même revenu cumulé que les 25 millions les moins fortunés.

Répartition des classes sociales en France en fonction de leurs revenus nets mensuels moyens
Afin de rendre notre situation encore plus palpable, voici ce que serait la France si ces inégalités, en plus d'être sociales, devenaient aussi géographiques.
Le nord de la Loire, grosso modo les anciens pays de langue d’oïl, regrouperait les catégories populaires avec un revenu moyen de 1 500 € mensuels par personne.
Les classes moyennes, autour de 3 000 € par mois, se mettraient à l'occitan et occuperaient le sud de la Loire.
La bande littorale provençale de Marseille à Nice serait mise à disposition des français aisés disposant de 6 000 € mensuels.
L'agglomération de Grenoble, qu'il faudrait ceindre de fossés et de barbelés, serait transformée en ghetto pour ultra-riches touchant presque 400 000 € chaque année. Cette nouvelle principauté opterait pour le patois dauphinois comme langue officielle aussitôt son indépendance acquise.

Ces chiffres permettent aussi de comprendre pourquoi seules les grosses pièces de 1 et 2 € portent la devise de la république française. La faire figurer sur la menue monnaie pourrait passer pour de la publicité mensongère vis à vis des citoyens plus pauvres.

Inégalement votre

Références et compléments
Les données, que j'ai arrondi pour faciliter leur compréhension, proviennent :
. du livre de 2011 de Thomas Piketty, Camille Landais et Emmanuel Saez "Pour une révolution fiscale - Un impôt sur le revenu pour le XXIème siècle" accessible gratuitement en ligne en suivant ce lien ;
. de l'observatoire des inégalités qui fournit de très nombreuses statistiques sur les disparités de la société française.

vendredi 16 août 2013

Made in France : où sont vraiment les emplois ?

Le débat sur les produits "Made in France" est revenu à la une de l'actualité.
Une étude très fouillée évalue le surcoût d'achat de produits exclusivement bleus-blancs-rouges à 100 à 300 € supplémentaires par mois et par ménage français.
Cette discussion, motivée par le besoin criant de résorber notre chômage massif, est une mauvaise réponse à la bonne question combien y a-t-il d'emplois locaux dans tel ou tel produit ou service ?

Pour essayer de décortiquer les mécanismes de ce sujet complexe, je vous propose de prendre l'exemple de deux friteuses électriques.

Le premier de ces appareils est un modèle basique, vendu à prix cassé, sous marque distributeur, exclusivement en grandes surfaces.
Il arbore fièrement sur son emballage la mention "fabriqué en France" et un magnifique drapeau qui n'aurait pas déplu à Rouget de Lille.

En pratique, il s'agit d'une conception vieille de plus 20 ans, dont les brevets appartiennent désormais au domaine public et dont une partie des pièces a été contretypée.

L'ensemble des composants sont fabriqués en Chine où les salaires sont très bas et la protection sociale microscopique.
Histoire d'améliorer un peu plus les coûts par une réduction des frais de transport et de douane, seul l'assemblage final est réalisé dans l'Hexagone, au cœur d'un département rural, dans une petite usine raisonnablement automatisée avec des équipements asiatiques, employant une cinquantaine de personnes, essentiellement au SMIC, souvent à temps partiel "flexible".

La commercialisation est réduite à son minimum, un vendeur suffit à suivre les centrales d'achat de la grande distribution qui sont livrées par palettes complètes.

La seconde friteuse est mise en vente, par une marque renommée, simultanément en grandes surfaces, en boutiques spécialisées, sur des sites internet et même dans trois magasins dits d'usine.
Bien entendu, les prix diffèrent dans chaque canal. Pour éviter la "cannibalisation", des modèles légèrement dissemblables sont proposés à chaque type de revendeur.

Cet appareil est unique en son genre grâce à plusieurs innovations réduisant la teneur en huile, améliorant les qualités gustatives et facilitant le nettoyage. La marque a mis aussi un soin particulier au design.
La promotion de la marque, de ses produits et de ses nouveautés est l'objet d'une stratégie marketing élaborée qui s'appuie sur des campagnes structurées de communication et de publicité ainsi que sur plusieurs groupes de vendeurs.
Le résultat de cet effort de R&D et de marketing est un prix de vente nettement supérieur aux friteuses standards, de l'ordre de 3 fois plus élevé.

Pour développer et promouvoir mondialement ses produits de petit électroménager, la marque emploie en France une équipe complète de techniciens, de designers, de marketeurs et de communiquants.

La friteuse comporte, en plus des éléments habituels, des composants électroniques et même un petit logiciel embarqué destiné à réguler la cuisson.
L'essentiel de la fabrication est réalisé en Europe centrale où les coûts salariaux sont à mi-chemin entre ceux de l'Asie et ceux de l'Europe de l'ouest.
Toutefois deux pièces très techniques sont produites en France.
Les machines nécessaires à la fabrication proviennent presque toutes d'entreprises allemandes.
Les composants électroniques sont, comme il se doit, asiatiques, mais achetés à un distributeur français ayant des succursales dans toute l'Europe.
Le logiciel a été sous-traité à une société spécialisée qui a utilisé un chef de projet français et des programmeurs indiens.

Le décor étant planté, place aux chiffres !

La première friteuse a incontestablement une plus grande part de sa fabrication en France, un peu plus du quart de son prix de revient industriel contre 10% pour le second modèle.
Je laisse le soin au lecteur de décider si un produit dont les trois quarts de la valeur industrielle n'est pas hexagonale mérite son emblème tricolore.

Répartition des fabrications en et hors France dans le prix de revient industriel des 2 friteuses
Toutefois, l'industrie se distingue de l'artisanat par une part minoritaire de la fabrication dans le prix de vente final.
Ainsi, pour nos friteuses, la production représente moins du tiers du prix de vente de la version low cost et un cinquième de l'autre.
Marketing et R&D, commercialisation, impôts et taxes, sans oublier les profits rémunérant les actionnaires prédominent sur les usines.

Répartition des différents types de coûts dans le prix de vente des 2 friteuses
Les activités non industrielles sont beaucoup moins délocalisables, et en pratique moins délocalisées, que la production.
Dans notre exemple, trois quarts des coûts hors fabrication de la friteuse n°1 et 80% de ceux de la n°2 se situent en France.
Aussi, malgré très peu de production dans l'Hexagone, 67% des emplois générés par la friteuse de marque sont français, contre seulement 61% pour sa concurrente non badgée.

Répartition géographique en pourcentage de coûts totaux des 2 friteuses
Mieux même, compte tenu de l'importante différence de prix de vente, la seconde friteuse a fait travailler trois plus de personnes en France que sa consœur meilleur marché.
Le véritable "Made in France", ou plutôt "With jobs in France", n'est guère visible et ne se pare pas toujours de tricolore !

Répartition géographique en valeur de coûts totaux des 2 friteuses
La résorption du chômage ne passera pas exclusivement par le travail en usine mais aussi, voire surtout, par le développement d'emplois à forte valeur ajoutée, ceux que Robert Reich désignait, il y a plus de 20 ans, comme les "manipulateurs de symboles".
Fort heureusement, les recettes sont identiques pour favoriser les deux types de jobs : baisse des cotisations sociales grevant les salaires, éducation efficace et simplification des réglementations corporatistes freinant l'émergence de nouvelles activités.

Mondialement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?" à propos des barrières corporatistes et "Tout savoir sur les impôts et taxes en France" au sujet des cotisations sociales pesant sur les salaires.
- "Made in France" signifie "fabriqué en France", "With jobs in France" veut dire "avec des emplois en France".
- Cet exemple des deux friteuses a été concocté par mes soins en regroupant mon expérience professionnelle dans l'industrie avec des ordres de grandeur publiés dans l'ouvrage de Daniel Cohen "La mondialisation et ses ennemis" (Éditions Hachette, 2005) et dans mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" (Éditions Eyrolles, 2011).
Je n'ai pas tenu compte des machines et des stocks dans les valeurs chiffrées. Ça épaissit encore plus la soupe et ne change pas radicalement les ordres de grandeurs pour ce type de produits.
- L'étude de l'institut CEPII "(Not) Made in France" publiée en juin 2013.
- Robert Reich a publié son livre "The work of nations" traduit en français sous le titre "l'économie mondialisée" en 1991. Cet ouvrage décrivait et annonçait les bouleversements que nous vivons.
- Je remercie le twittonaute Christophe Vernet @Bouba32. Les échanges que nous avons eu il y a quelques jours m'ont incité à écrire, depuis la Tunisie, cette chronique sur le "Made in France".

lundi 12 août 2013

France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?

Comparer le coût de la vie entre la Tunisie et la France est l'objet de discussions sans fin entre les résidents des deux pays.
Les uns se plaignent de la cherté généralisée, "surtout depuis la révolution".
Les autres, encouragés par l'écroulement du dinar face à l'euro, trouvent que ce qui incorpore de la main d'œuvre est peu onéreux.

La macro-économie tranche ce débat de manière brutale.
La production intérieure brute tunisienne par habitant est 10 fois inférieure à la française, c'est à dire au niveau de l'Hexagone dans les années 1950.
Malheureusement, cette moyenne générale omet le secteur informel très important en Tunisie et surtout se transcrit mal dans la réalité quotidienne.

Afin de donner une tournure plus concrète à cette question, fidèle à la méthode employée à plusieurs reprises dans ce blog, j'ai évalué, dans les deux pays, le coût de 24 produits et services du quotidien en heures de salaire d'un professeur de lycée en fin de carrière.
Les résultats sont très contrastés.

Les services requièrent généralement moins de temps de travail à un enseignant tunisien qu'à son collègue français.
Le coiffeur est presque 3 fois moins coûteux, la garde d'enfant et le ménage un peu plus d'une fois et demi.
Les transports publics sont aussi une fois et demi meilleur marché au pays du jasmin.
Enfin, plus surprenant, gagner son pain est 10% plus rapide en Tunisie, en raison de subventions étatiques élevées.

Quelques biens et services moins chers en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Un deuxième groupe de produits et services demande nettement moins de boulot au pédagogue payé par François Hollande qu'à celui salarié par Moncef Marzouki.
Avaler un café dans un bistrot est un peu plus cher à Hammam-Lif qu'à Grenoble.
L'accès à internet et l'immobilier nécessitent deux fois plus d'heures de cours au pays d'Ibn Khaldoun.
La viande, l'électricité, le médecin généraliste, les vêtements standards et l'essence sont grosso modo 3 fois plus chers à Béja qu'à Tulle.

Biens et services "raisonnablement" plus onéreux en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Enfin, un inventaire hétéroclite d'articles, que Prévert n'aurait pas désavoué, est littéralement hors de prix en Tunisie.
Automobiles, lessive, ciment et lait exigent quatre à cinq fois plus de cours d'arabe que de français.
Un prof de physique doit expliquer 6 fois plus longtemps les vases communicants pour acheter de l'eau en bouteille à Kelibia qu'à Meylan.
Au rayon luxe, on trouve, en vrac, le petit et le gros électroménager, 7 à 9 fois plus onéreux, le chocolat en poudre presque 10 fois plus cher et la téléphonie mobile 20 fois plus coûteuse depuis que Free a écroulé les prix en France.

Biens et services aux prix stratosphériques en Tunisie par rapport à la France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
La téléphonie mobile avec un ratio de plus de 20 sort de l'échelle.
Cet exercice de comparaison n'a pas de valeur scientifique. De nombreuses consommations habituelles manquent dans ma liste, ce blog n'ayant pas la vocation de concurrencer les catalogues de Carrefour.

Je suis d'ailleurs perplexe sur la manière dont les économistes établissent ce qu'ils nomment les parités de pouvoir d'achat.
Les modes et les styles de vie sont différents sur les deux rives de la Méditerranée.
Quels produits et services faut-il comparer ?
Faut-il intégrer, par exemple, le chauffage ? À quelle hauteur ?
Mêmes questions pour le tabac, l'alcool, le porc, les vêtements de l'Aïd et une multitude d'autres choses très consommées dans un pays et fort peu dans l'autre.
Histoire d'épaissir la soupe, pardon la chorba, il convient de rappeler qu'en Tunisie, par rapport à la France, la population active est presque deux fois plus réduite, qu'impôts, taxes & cotisations sont moitié plus faibles et que prestations sociales et infrastructures publiques diffèrent radicalement.

Bref, les discussions économiques enflammées autour de verres de thé ou de gazouze sont appelées à rester une valeur sûre !

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie".
- J'ai choisi d'exprimer les prix en temps de professeur de lycée car il s'agit d'une des rares professions nécessitant des études supérieures qui soit comparable d'un pays à l'autre car elle est, simultanément, normée et avec peu de dispersions salariales.
Les autres métiers demandant aussi des études post-bac sont plus difficiles à étalonner car les niveaux, les activités et les rémunérations sont nettement plus éparpillés.
- Mes remerciements à Moncef, Omar et Taoufik pour leur aide et leurs encouragements.
- L'idée d'exprimer les prix en temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

jeudi 8 août 2013

La nourriture est-elle moins chère que sous Louis XV ?

Il est désormais de bon t(h)on de railler et d'exécrer l'agriculture intensive et les industries de la mal bouffe.
Toutefois, si des excès sont indéniables, un regard en arrière devrait nous inciter à ne pas jeter le bébé agro-alimentaire avec l'eau de cuisson.

Pour ce faire, je vous propose de remonter dans l'espace-temps jusque vers 1750, sous le règne du bon roi Louis XV, en Normandie, dans la région de Rouen.
Un ouvrier y gagnait sensiblement une demi livre, la monnaie d'alors, pour une journée de travail de 10 heures, répétée 6 fois par semaine.

L'équivalent d'une baguette de pain, pétri à partir de farines exemptes d'OGM, mais pas toujours d'ergot de seigle, coûtait, suivant l'abondance des récoltes, entre 0,1 et 0,2 livre, soit 2 à 4 heures de travail. La journée de labeur suffisait à peine, au sens propre, à gagner le pain familial.
En 1725, pour cause de pénurie, le kilogramme de pain atteignit, à Rouen, 2 livres, environ 4 jours de travail ouvrier. Les autorités locales furent contraintes de plafonner les prix et de verser des subventions aux meuniers. Les tensions sur les céréales suscitèrent d'ailleurs plus de 8 500 émeutes en France entre 1700 et 1789 et sont une des causes de la révolution.
Aujourd'hui, 5 à 7 minutes de SMIC suffisent pour acheter une baguette, 15 fois moins que sous l'ancien régime.

La viande, garantie sans antibiotiques, était hors de prix. Acquérir un kilo de bœuf, de veau ou de mouton, hauts et bas morceaux confondus, demandait pas moins de deux journées de travail.
Tout, absolument tout, dans une bête était consommé, une pratique somme toute pas si différente de celle des fabricants actuels de lasagnes.
Désormais, le kilo de steak à 20 € représente 3 heures de SMIC, une amélioration d'un facteur 6. La viande hachée industrielle coûte à peu près 5 € du kilo, 50 minutes de salaire minimum, 25 fois moins qu'en 1750.

La volaille suivait de près. Un poulet ou canard, élevés en plein air et sans hormones, s'échangeaient contre un peu plus de 2 jours de salaire.
Aujourd'hui 1.5 heures de SMIC y pourvoient.

Loin des côtes, seules les élites pouvaient s'offrir du poisson : 2 semaines de labeur pour une grosse truite capturée en rivière, une demi-journée maintenant pour un produit de la pisciculture.
Dans ces conditions, on comprend qu'une des revendications principales des États-Généraux de 1789 fut, non pas mariage, mais chasse et pêche pour tous.

Le fromage est la nourriture dont le prix a le moins diminué, à peine une division par 5.
Sous Louis XV, un jour d'ouvrier permettait d'acheter un kilo de fromage non pasteurisé.
En 2013, une portion équivalente de calendos ou de Saint Marcellin est vendue pour 2 heures de salaire minimal.

Un café sucré est devenu, de nos jours, une boisson habituelle. Un kilo d'arabica moulu avoisine 1.5 heures de SMIC et celui de sucre 10 minutes.
L'ouvrier normand du XVIIIème siècle ne devait pas carburer à l'expresso. Il lui fallait travailler respectivement 3 semaines et 2.5 jours pour se payer ces luxueuses denrées.

Bien entendu, les prix de 1750 sont à nuancer car l'auto-production et l'auto-consommation étaient très importantes.
Ils sont, surtout, révélateurs des faibles surplus en nourriture que les campagne généraient. Ce qui, par voie de conséquence, limitaient les populations urbaines et les employés de l'industrie. Dix générations en arrière, nos ancêtres paysans et ouvriers, subissaient disettes et carences alimentaires chroniques.

Toutefois, à partir du milieu du XVIIIème siècle, l'avènement de nouvelles techniques agricoles augmenta les rendements et donc libéra, petit à petit, des bras qui s'embauchèrent dans les usines de la révolution industrielle.
L'essor de notre alimentation et de notre niveau de vie étaient en marche.

Agro-industriellement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, voir aussi les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée de comparer les prix dans la longue durée à des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
   

jeudi 1 août 2013

Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie

Je n'ai pas le cœur à commenter de nouveau la succession d'événements tragiques en Tunisie. Pour connaître mes sentiments sur le massacre de soldats dans le centre du pays, il est tristement suffisant de reprendre ma chronique consacrée au récent meurtre de Mohamed Brahmi et de remplacer son nom par celui des militaires sacrifiés. 

La révolution du 14 janvier 2011 est née de l'accumulation de problèmes sociaux, économiques et sociétaux :  chômage massif, disparités régionales criantes, inégalités fortes et jeunesse connectée au monde mais peinant à trouver sa place dans une société bloquée ...
Pourtant, Ennadha, le parti islamiste au pouvoir depuis les élections de fin 2011, ses deux alliés et ses zélateurs ont systématiquement joué des aspects moraux, religieux et, désormais hélas, sécuritaires plutôt que d'aborder ces difficiles sujets.

Une façon de résister au sectarisme est de ne pas se laisser imposer le choix des questions importantes. Aussi, je vais tenter, à ma façon, d'évoquer l'économie tunisienne afin d'apporter ma modeste pierre à un débat démocratique qui n'a malheureusement pas débuté.

Les presque 11 millions de tunisiens devraient produire cette année 2013 un total de 75 milliards de dinars, 34 milliards d'euros au cours du jour.
Cela représente chaque mois 580 dinars, 260 € par personne.
Cette valeur est 10 fois plus faible que pour les français.
Grosso modo, la Tunisie possède, aujourd'hui, le niveau de vie et de développement de la France au moment de l'indépendance au milieu des années 1950.

Seulement un gros tiers des tunisiens, 4 millions de personnes, se considère comme actif, c'est à dire ayant un emploi ou en recherchant un. La valeur française avoisine le double de celle de la Tunisie.
Cette différence est surtout due à la faible participation des femmes au travail non domestique. Un quart des travailleurs tunisiens sont des femmes, alors qu'en France la parité est presque atteinte.
Ces chiffres méritent toutefois d'être fortement nuancés par l'existence d'un gigantesque secteur dit "informel", euphémisme technocratique pour travail au black. Commerces et artisanats non déclarés sont légion et non dissimulés. Ils sont le symptôme de la frénétique capacité d'entreprendre des tunisiens mais aussi, hélas, d'un marché du travail officiel bouché.

Le chômage en Tunisie est stratosphérique.
Un actif sur six, 650 000 personnes, est sans travail déclaré, au lieu de un sur dix en France.
Le système éducatif qui est pourtant une des réussites tunisiennes, est devenu une fabrique efficace de sans-emplois. Plus du tiers des chômeurs recensés, 230 000 jeunes, sont des diplômés de l'enseignement supérieur.

La quasi-fermeture des pays européens à l'immigration a supprimé une importante soupape. Désormais, malgré les traversées clandestines en barque vers les îles italiennes, 30 000 tunisiens, 0.3% de la population, quittent leur pays annuellement.
Les temps ont bien changé, désormais, les français s'expatrient deux fois plus que les tunisiens.

Les salaires sont notablement plus faibles en Tunisie qu'en Europe.
Ainsi, le SMIC atteint à peine 1.5 dinars, 0.7 € par heure, soit environ 270 dinars, 120 € par mois, huit fois moins qu'en France.
Autre exemple, ma très militaire coupe de cheveux me coûte 2 dinars, 0.9 € à Kelibia, contre 44 dinars, 20 € à Grenoble.
Ces rémunérations réduites permettent à la Tunisie d'attirer, à deux pas de l'Europe, des industries intensives en main d'œuvre : textile, assemblage mécanique ou électronique, centres d'appel. Cela rend aussi le tourisme compétitif.
Malheureusement, dans ces secteurs à faible valeur ajoutée, la concurrence internationale est rude. De surcroît, vouloir employer des diplômés du supérieur dans des industries de main d'œuvre est un formidable gâchis.

La crise internationale, débutée en 2008, a sérieusement secoué la croissance tunisienne. Jusqu'à cette date, la production et le niveau de vie augmentaient de 6% à 8% par an. Mais la fin du règne de Ben Ali a vu ce chiffre chuter de moitié.
L'année 2011, avec la révolution puis la guerre civile en Lybie, s'est soldée par un recul de 1%. La richesse disponible s'est alors amenuisée de 5 dinars, 2 € mensuels par tunisien.
Depuis, en grande partie grâce à l'auto-organisation et à l'ingéniosité de la population, la machine est un peu repartie : +2.5% en 2012, probablement autour de +3.5% en 2013 soit 35 dinars, 16 € de beurre dans les épinards, pardon dans la chorba, chaque mois pour les tunisiens.
Toutefois, le double de ce taux serait sensiblement nécessaire pour que les problèmes socio-économiques commencent, petit à petit, à s'estomper.

L'état tunisien, comparé à ceux des social-démocraties européennes, est un chef d'œuvre de frugalité. Le système public ne prélève qu'un quart de la richesse produite par les tunisiens, la moitié du taux français, un peu moins de 20 milliards de dinars, 9 milliards d'euros en 2013. Une somme mensuelle par tunisien de 155 dinars, 70 €.
Les gouvernements post-révolutionnaires n'ont pratiquement pas fait évoluer la pression fiscale et sociale. Le taux global de prélèvements est resté presque inchangé. En quelque sorte, les recettes de Ben Ali sont devenues celles de Beji Caïd Essebsi puis de Ennadha.

Par contre, depuis le 14 janvier 2011, les dépenses publiques se sont envolées.
De 2010 à 2013, elles auront augmenté d'une bonne moitié, passant de 120 dinars, 55 € mensuels par tunisien à 185 dinars, 85 €.
Les dépenses de fonctionnement, à commencer par la rémunération d'agents étatiques, sont la cause principale de cet emballement.
Les investissements publics, un cinquième du budget, 35 dinars mensuels par habitant, ont cru deux fois plus doucement.

La conséquence de ces politiques dépensières est une explosion du déficit public qui s'est multiplié par 7 depuis la révolution.
Grâce à Beji Caïd Essebsi puis à Ennadha, à chaque fois que l'état tunisien reçoit 4 dinars, il en dépense 5. Le système public français, pourtant loin d'être un modèle, est deux fois plus rigoureux.
Résultat : tous les mois, 30 dinars, 14 € supplémentaires de dette sont gagés sur la tête de chaque tunisien.

Cette fuite en avant dans la dépense, soit disant keynésienne et en pratique clientéliste, n'a pas porté les fruits attendus par ses promoteurs. La croissance est atone et les inégalités ne se résorbent pas.
Plusieurs pistes sont pourtant envisageables pour donner un coup de turbo au moteur tunisien.
Certaines, d'inspiration libérale, cherchent plus de croissance en limitant la bureaucratie, en défiscalisant l'investissement et en limitant les charges sociales via une TVA digne de ce nom.
D'autres, d'orientation plus sociale, visent à taxer plus les classes moyennes pour créer des transferts vers les plus pauvres et les régions en déshérence.
Enfin, une réorientation d'une partie des dépenses étatiques au profit d'infrastructures pourrait donner un coup de fouet doublement efficace.

Définir quels changements sont souhaitables, imaginer leurs modalités et réussir leur mise en œuvre, sont les questions essentielles qui devraient saturer le débat public en Tunisie.

No pasaran !

Plus que jamais tunisiquement votre

Références et compléments
- Ma précédente chronique tunisienne "Triste bégaiement" sur l'assassinat du député Mohamed Brahmi.
- Mes autres chroniques économiques.
- Les chiffres présentés dans ce billet proviennent tous de sources officielles publiques tunisiennes : ministère des finances, banque centrale, institut national de la statistique.
Les valeurs ont été volontairement arrondies afin de faciliter la compréhension et la lisibilité. J'ai utilisé le cours de 2.2 dinars par euro pour les conversons monétaires.
- A toutes fins utiles, je rappelle que les milliards évoqués dans cette chroniques sont des sommes en dinars, pas en millimes !
- Pour être tout à fait précis, le SMIC tunisien s'appelle officiellement SMIG. En France, le minima salarial est "de croissance" alors qu'en Tunisie il se contente d'être "garanti".
- J'invite Taoufik Z. à venir profiter d'une coupe de cheveux kélibienne pour me faire pardonner d'avoir à nouveau abusé de la contribution économique de mes coiffeurs.

mardi 25 juin 2013

Tout savoir (ou presque) sur les impôts et taxes en France

Après une chronique consacrée aux dépenses, nous poursuivons la série consacrée aux finances publiques de la France en détaillant ce que les spécialistes appellent joliment les prélèvements obligatoires.

Les impôts et taxes - modernes successeurs des tailles, dîmes et gabelles d'ancien régime - représentent un montant annuel de 875 milliards d'Euros.
Dit autrement, les collectivités publiques ponctionnent en moyenne par français 1 100 € par mois.
Que l'on soit jeune ou vieux, actif ou inactif, marié, pacsé ou célibataire, salarié ou entrepreneur, chacun de nous verse un gros SMIC au début de chaque mois pour le fonctionnement des systèmes étatiques et sociaux.

La sécurité sociale - organismes fort peu démocratiques puisque les administrateurs ne sont plus élus depuis 1983 - s'arroge la part du lion.
600 € mensuels par français, 1 € par heure et par malade potentiel, sont prélevés de façon presque invisible, principalement sous forme de cotisations salariales et de CSG.

Comparativement à la sécu, l'état parait presque raisonnable avec 350 € par mois capté à chaque français.
Et pour faire bonne mesure, communes, départements et régions se liguent pour nous soustraire 150 € mensuels par personne.

La façon dont s'effectue cette imposition est aberrante dans un pays gangréné par le chômage. La moitié de la pression fiscale, 550 € mensuels par français, pèse sur l'emploi.
Un très gros tiers des impôts et taxes, 450 € mensuels par français, proviennent directement du travail. A l'échelle du pays, les cotisations sociales enchérissent de moitié les coûts salariaux.
Dans la même veine, un dixième des prélèvements, 100 € par mois et par tête de pipe, pèse sur les entreprises qui créent pourtant emplois et richesses.

La consommation alimente la machine étatique à raison de 250 € par mois et par personne, via essentiellement la TVA et les taxes sur les péchés que sont l'alcool, le tabac, les jeux et les carburants.

L'imposition sur le revenu, pourtant très peu populaire, ne représente qu'un sixième du total des prélèvements obligatoires, 200 € mensuels par citoyen.
A chaque fois que nous sortons avec douleur un euro de notre poche pour acquitter notre tiers provisionnel ou notre prélèvement mensuel, nous en déboursons 4.5 en cotisation sociales et 2.5 en taxes sur notre consommation.

La fiscalité du patrimoine - droits de succession, impôt sur la fortune, taxe foncière et taxe d'habitation - ferme la marche avec 100 € par mois et par personne.
A ces sommes, il convient toutefois de rajouter 50 € mensuels de taxes diverses et variées, l'imagination des technocrates de Bercy étant absolument sans limite.

Une des causes profondes de la révolution française en 1789 était un système fiscal complexe et inique, avec d'innombrables exemptions, taxant trop la véritable activité économique et insuffisamment le patrimoine dormant.
Il est plus que temps, pour éviter que l'Histoire ne bégaie, d'être collectivement courageux en diminuant la pression fiscale sur le travail et en accroissant celle frappant le patrimoine, la consommation et les revenus.

Fiscalement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Voir aussi les trois autres volets de cette série de chroniques économiques :
. "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les dépenses publiques françaises"
. "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le déficit public de la France"
. "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les pistes de sortie de crise"

- Les chiffres de cette chronique, que les spécialistes qualifient bizarrement de consolidés, ont été obtenus par recoupement et recalcul de données présentées dans divers documents officiels en provenance des ministères des finances et du budget, de l'INSEE, du parlement, de la sécurité sociale et de la cour des comptes.
Les données reportées ici sont celles de 2011, dernière année pour laquelle nous disposons de statistiques pas trop tartes.
Les valeurs ont volontairement été arrondies pour plus de lisibilité.

jeudi 30 mai 2013

Une voiture est-elle moins chère qu'un cheval sous Louis XV ?

Jusqu'à l'invention du chemin de fer puis du moteur à explosion au XIXème siècle, le cheval était le seul mode de transport terrestre un tant soit peu efficace.

Si, du point de vue des performances, la voiture a surpassé sans conteste le canasson, en est-il de même sur le plan économique ?

Je vous propose d'emprunter la machine à remonter le temps pour examiner cette question.

Vers 1750, dans la région de Rouen, alors que les techniques agricoles commençaient à évoluer et annonçaient la révolution industrielle, les salaires quotidiens des ouvriers s'établissaient à environ une demi livre pour 10 heures de travail, 6 jours par semaine.
Un cheval "d'entrée de gamme" coûtait alors entre 60 et 100 livres, soit 5 à 8 mois de revenu ouvrier.
En "haut de gamme", un destrier avec la force et la prestance pour tirer un carrosse ou transbahuter un officier de cavalerie s'achetait entre 200 et 500 livres, c'est à dire de 1.5 à 3.5 années de travail d'un manœuvre.
Pour posséder un carrosse et sa motorisation équestre, il fallait disposer de 3 000 à 5 000 livres -  20 à 35 ans de labeur ouvrier - suivant que l'on se contentait d'un simple et familial "4 chevaux" ou d'un luxueux "6 chevaux".

Les prix actuels des voitures ne diffèrent guère de ceux pratiqués pour les transports équestres sous le règne de Louis XV.
Renault vend ses Twingo - "4 chevaux fiscaux" - sensiblement 8 000 €, un peu plus de 5 mois de SMIC.
Les berlines s'étagent de 15 000 à 35 000 €, de 1 à 3 ans de salaire ouvrier.
Un Ferrari F12 Berlinetta et une Rolls-Royce Phantom qui valent respectivement 270 000 et 480 000 € - 22 et 40 ans de smicard - s'alignent peu ou prou sur le niveau des carrosses de l'ancien régime.

Si le cheval se compare à l'automobile au niveau de l'investissement, il manque de compétitivité en ce qui concerne les frais de fonctionnement.
Le meilleur ami de l'homme doit se nourrir tous les jours même s'il reste au garage, pardon à l'écurie.
De surcroît, malgré une puissance musculaire que seuls quelques cyclistes professionnels au mieux de leur forme pharmaceutique réussissent à égaler, un bourrin ne peut guère parcourir plus de 30 kilomètres quotidiens.
A l'inverse, une voiture ne consomme que si l'on s'en sert et son rayon d'action n'est limité que par l'épuisement de son conducteur.

Au XVIIIème siècle, suivant l'abondance des récoltes, la ration journalières de paille ou d'avoine pour un canasson valait entre 0.1 et 0.3 livre, soit de 2 à 6 heures de travail ouvrier.
Désormais, une petite voiture nécessite à peu près 2 litres d'essence pour un déplacement de 30 km, soit grosso modo 3 € ou 30 minutes de SMIC, 4 à 12 fois moins qu'un cheval au siècle des Lumières !

Turfico-lasagniquement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée d'étalonner (sic) les prix dans la longue durée par des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

dimanche 19 mai 2013

Le prix de l'alcool chute, celui de la convivialité s'envole

Sur la photo ci-dessous, prise vers 1900, mon arrière-grand-père Joseph Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent, ainsi que leurs deux enfants, devant le café qu'ils tenaient rue de Vaugirard à Paris.
Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900.
"Spté d'Eau de Vie de Cidre du Calvados"
"Spécialité de Rhum St Louis - Le litre 2 Frs - Qualité recommandée"
Les inscriptions sur les vitrines vantent les spécialités du bistrot.
Un catalogue complet de boissons alcoolisées allèche le chaland : "eau de vie de cidre du Calvados", "madère", "malaga", "banyuls pour quinquina", liqueurs fines Raspail", "Kummel", "chartreuse jaune", "Marie Brizard", "rhum Saint Louis", "bière".
Pour faire bonne mesure du "café" est aussi proposé dans la zone la moins exposée de la devanture.

Un accent particulier est mis sur les prix. Le litre de rhum ou de vin cuit est annoncé à 2 Francs.
A l'époque, un ouvrier parisien gagnait annuellement environ 1200 Francs pour, grosso modo, 300 journées de travail de 9 à 10 heures.
Les litres d'alcool écoulés par mon aïeul équivalaient donc, chacun, à une demi-journée de travail ouvrier.

La marge réalisée par Joseph-Pierre Lebouc et ses fournisseurs était, ramenée aux standards actuels, raisonnable.
En Martinique, le rhum en gros était acheté aux producteurs 60 centimes le litre.
Comme la grande distribution était inexistante, il est probable que le prix de la bibine dans dans les épiceries n'était guère différent de celui pratiqué dans les cafés.

Aujourd'hui, l'alcool a une valeur très différente en supermarché et dans un bar.
Le rhum coûte désormais, chez l'hyper-épicier au nom de maréchal de France, autour de 10 € du litre.
Un ouvrier de 2013 doit travailler une heure et demie, 3 fois moins longtemps qu'en 1900, pour mettre un litre de bibine dans un son caddy.
A l'inverse, consommer dans un bistrot est devenu terriblement onéreux. Le rhum y est commercialisé autour de 120 € le litre. Désormais, 10 à 20 heures de travail , deux à trois fois plus que chez mon ancêtre, sont nécessaires pour écluser une bouteille d'alcool accoudé à un zinc.

Le formidable progrès économique initié par la révolution industrielle a accru nos possibilités de consommation.
Se saouler est bien meilleur marché qu'il y a un siècle, à la condition expresse de le faire seul.
Dans le même temps, la convivialité, peu sujette à la productivité, tend à devenir un luxe hors de prix !

Bistrotiquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :
. "Le coût de l'écrit s'effondre"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- Merci à Pascale qui a déniché le vieux cliché.

- Les fiches de mes arrière-grands-parents Joseph-Pierre Lebouc et Constance Beaujardin sur mes pages de généalogie.
Pour la petite histoire, Joseph-Pierre Lebouc est décédé d'une maladie professionnelle puisque l'alcoolisme l'a soustrait trop tôt à l'affection des siens.

- Le coût du litre de rhum dans les Antilles provient du livre "Histoire de la Martinique" d'Armand Nicolas.

- Exprimer des prix en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

samedi 18 mai 2013

Le coût de l'écrit s'effondre

L'écriture, depuis son invention il y a environ 5 000 ans en Mésopotamie dans l'Irak actuel, est le moyen le plus utilisé par l'Humanité pour coder, stocker et diffuser de l'information. Au fil des ages, elle a radicalement évolué.
Ses supports n'ont cessé de s'améliorer : pierre et argile, papyrus, parchemin, papier et, désormais, mémoires magnétiques ou électroniques.
La reproduction des textes a connu deux ruptures majeures. En 1454, Gutenberg avec sa presse à imprimer renvoie les manuscrits au magasin des accessoires. Dans la seconde moitié du XXème siècle, l'informatique a commencé à dématérialiser l'écrit.

Ces révolutions technologiques et leurs conséquences ont changé les sociétés en profondeur.
Plus l'écriture et sa diffusion s'amélioraient, plus leurs coûts baissaient et plus la quantité d'information à disposition de chacun s'accroissait.
Ainsi, en Europe, les 180 exemplaires de la bible "B42" de Mayence sont au point de départ du protestantisme, de l'alphabétisation de masse et, par voie de conséquence, de la révolution industrielle.
Des processus analogues sont en cours sous nos yeux et vont profondément remanier notre futur.

Quelques chiffres permettent de mieux saisir ces bouleversements.
Prenons l'exemple d'un livre de 400 pages non illustré - c'est à dire une quantité d'information d'environ 300 à 500 kilo-octets - et évaluons, en temps de travail d'un ouvrier, son coût de fabrication au fil des âges et des techniques.
J'ai exclu de cette comparaison le très variable travail initial d'écriture de l'auteur ainsi que les coûts de diffusion.

Au XIIIème siècle, un manuscrit de 400 pages réalisé par un moine copiste valait l'équivalent de 900 heures de travail ouvrier de l'époque, environ un tiers pour fabriquer le parchemin et les deux autres tiers pour la copie proprement dite.

Dans la seconde moitié du XVème sicle, les premières imprimeries produisaient des tirages de quelques centaines d'exemplaires sur des presses entièrement manuelles.
Un ouvrage coûtait alors 60 heures de travail ouvrier, 15 fois moins cher que l'œuvre d'un copiste.

L'imprimerie s'est beaucoup mécanisée depuis la Renaissance et les séries se sont allongées.
Actuellement, la composition et l'impression d'un bouquin de 400 pages ne nécessitent plus qu'environ 30 minutes de SMIC, un gain huit fois plus élevé que celui apporté par Gutenberg.

Depuis les années 1950, les supports informatiques se sont développés.
400 kilo-octets sur un disque dur coûtent aujourd'hui sensiblement 15 secondes de SMIC, 125 fois moins que le papier imprimé !
Le stockage magnétique est 200 000 fois moins onéreux que les manuscrits en parchemin.

Les deux graphiques ci-dessous permettent de mieux appréhender ce spectaculaire mouvement de productivité.
Nous devons aussi garder à l'esprit que les coûts de diffusion, non abordés dans cette chronique, sont aussi en train de subir un saccage comparable.


Ce blog est, à son modeste niveau, au cœur de cette évolution.
Pas une ligne des Humeurs Mondialisées, depuis les tous premiers embryons d'idées jusqu'à la version publiée, n'est passée par un stylo ou une feuille de papier.
De même, je doute que beaucoup de lecteurs impriment ces chroniques pour les lire.
Quinze ans en arrière, je n'aurais pas cru celui qui m'aurait prédit ces façons de faire.
Comme les performances, les capacités et les coûts des moyens informatiques continuent de s'améliorer, demain sera encore plus surprenant, et peut-être déstabilisant, qu'aujourd'hui.

Scripturalement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, les chroniques :
. "L'édition s'industrialise"
. "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble"
. "L'irrésistible attrait du livre électronique"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- L'étincelle initiale de cette chronique a été allumée par mon épouse préférée et son collègue le professeur Mike Coey.
Les chapitres introductifs des cours de ce dernier sur le magnétisme comportent beaucoup d'ordres de grandeur très intéressants (en anglais).

- Les évaluations économiques présentées dans cette chronique sont issues de :
. Production costs in fifteenth century printing de Michael Pollak (en anglais)
. From cave paintings to the internet - From Gutenberg's movable type to the digital book - Economic aspects de Jeremy Norman (en anglais)
. Evolution des prix du 15ème au 19ème siècle - Panier de la ménagère, services, salaires sur le site Histoire P@ssion
. Quel est le prix d'un livre ? sur le site enviedecrire.com

- Articles Wikipedia sur Johannes Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, et sa bible "B42" imprimée à Mayence en Allemagne à partir de 1454.

- Exprimer des coûts en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).