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mercredi 12 août 2015

Avons-nous cessé de manger : quelle est notre vraie consommation ?

Nombre d'analyses de la consommation en France se focalisent exclusivement sur les pourcentages.
Leurs auteurs peuvent ainsi nous expliquer doctement que nos dépenses d'alimentation et d'habillement s'écroulent alors que celles consacrées aux télécommunications et aux loisirs explosent.
À les croire, les entreprises de victuailles ou de textile devraient dare-dare se reconvertir dans l'internet ou, à défaut, mettre la clef sous la porte.

La réalité est plus subtile. Je propose que nous l'examinions ensemble.

En 50 ans, notre consommation a doublé

Vers 1960, la génération de mes parents - une fois soustraits impôts et épargne - dépensait en moyenne mensuelle un peu moins de 600 € (valeur 2007) par personne.
Actuellement, nous approchons des 1 200 € par français.
Hors inflation des prix, en moins de deux générations, nous avons multiplié par 2 nos achats.

Dépenses mensuelles de consommation en France en euros constants (valeur 2007) par personne

La bouffe toujours largement en tête

Un quart de notre consommation est consacré à manger, boire et fumer, 300 € mensuels par bouche à nourrir.
En 1960, 210 € suffisaient. À l'époque, cela équivalait à un gros tiers des dépenses des ménages. L'expression "gagner son pain" conservait alors tout son sens.
Un demi-siècle plus tard, nous ne mangeons pas plus mais notre alimentation est devenue plus élaborée et plus diverse.

Avoir un toit nuit gravement à son portefeuille

Juste après le couvert, le gîte est le second adversaire de nos comptes en banque.
Un cinquième de nos dépenses, 220 € par mois et par personne, sert à nous abriter de la pluie et des embruns.
En 1960, s'abriter coûtait 80 € mensuels, mais le confort actuel et d'alors sont-ils comparables ?

De plus en en plus mobiles

Aujourd'hui, comme durant les trente glorieuses, les transports en tous genres constituent le troisième poste de nos dépenses.
Un sixième de nos achats sert nous transbahuter, 200 € par mois et par tête de pipe.
Soit le triple qu'en 1960, l'automobile mais aussi aux transports collectifs nous ont donné la bougeotte.

Habillement et loisirs progressent gentiment

Vers 1960, un français consacrait de l'ordre de 60 € mensuels à chacun de ces deux types de consommations.
Actuellement, ces valeurs ont presque doublé. Pas si mal pour des montants soit-disant en recul !

Télécommunications et informatique arrivent de nulle part

Lorsque la moitié de la France attendait sa ligne téléphonique et l'autre moitié la tonalité, les dépenses de communication se limitaient à l'achat de timbres et de papier à lettre, soit à peine 1 € mensuel par personne.
En 2007, téléphonie mobile, ordinateurs et internet obligent, cette somme s'était envolée à 70 €.
Depuis la progression n'a pas cessé et ne semble pas décidée à stopper.

De plus en plus de services

Santé, éducation, assurances, finances ... toutes ces activités contribuent à trouer notre porte-monnaie de 180 € chaque mois. Deux fois et demi plus qu'en 1960.
Toutes catégories confondues, un petit tiers de nos achats est devenu immatériel.

Toujours plus ?

N'en déplaise aux prophètes grisâtres, malgré les vicissitudes et surtout les inégalités, en moyenne, notre consommation ne cesse de croître.
De toutes les rubriques détaillées suivies par la comptabilité nationale française, une seule a diminué en volume depuis 1960, la réparation des biens de consommation courante. Nous préférons désormais jeter plutôt que de retaper.

Toutefois, certains produits ou services tirent mieux leur épingle du jeu que d'autres. Même avec beaucoup de bonne volonté, il est vraiment difficile de manger deux fois plus, par contre notre soif d'information - au sens étymologique - est potentiellement illimitée.
La stratégie des entreprises doit s'adapter à cette donne.
Ainsi, le secteur agro-alimentaire doit rechercher l'augmentation de la valeur de ses productions alors que télécommunications & informatique ont intérêt, pour l'instant, à être obsédées par les volumes.

Consumériquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- L'idée de cette chronique m'a été soufflée, il y a très longtemps, par le twittonaute @gael2010

- Tous les valeurs proposées dans ce billet sont issues, directement ou après recalcul, du dossier de l'INSEE, l'institut français de statistiques économiques, "la consommation des ménages depuis 50 ans" publié sur la base de données de 2007.
Ce sont, malheureusement, les chiffres détaillés les plus récents que j'ai réussi à dégoter.
Les valeurs sont exprimées, hors inflation, en euros constants de 2007.
Il s'agit de la consommation et non pas des revenus. Impôts, cotisations sociales et épargne viennent s'intercaler entre ces deux agrégats.
La catégorie santé recouvre exclusivement les cotisations aux mutuelles ainsi que les dépenses non remboursées.
Les chiffres ont été arrondis pour faciliter la compréhension.

mercredi 29 juillet 2015

Cochonou vs éleveurs : dans le cochon tout est bon mais tout n’a pas la même valeur

Ces dernières semaines, en France, les manifestations chroniques de colère des éleveurs de porc et de bœuf contre la précarisation de leur situation ont repris de l'ampleur.
Dans le même temps, les 2CV à damiers rouges et blancs de la marque de charcuterie Cochonou continuaient à connaître un vrai succès populaire au coeur de la caravane publicitaire du Tour de France.
Ces faits concomitants illustrent, à la limite de la caricature, les rouages de l’économie concurrentielle.
Voyons cela de plus près.

La viande c'est surtout du service

Qu'on le regrette ou non, le mode de vie rural a beaucoup perdu de son attrait et de sa démographie. Désormais, peu d'entre nous ont encore le temps et surtout l'envie de mettre à mort, découper et charcuter un cochon ou un bœuf.

Par voie de conséquence, la valeur de la préparation et de la distribution de la viande est beaucoup plus élevée que celle qui revient à l’éleveur.
Nos choix collectifs débouchent sur un rapport de 1 à 10 entre le cochon entier vendu en masse et aux enchères autour de 1.30 €/kg et le saucisson prêt à l’usage disponible au détail dans mon hypermarché préféré le mercredi 29 juillet à 18H47 tarifé autour de 12 à 16 €/kg.

En dépit de la vision romantico-écologique que nous pouvons avoir, 90% de la valeur d'un steak réside dans les services qu'il incorpore.
Cela signifie aussi que les entreprises situées en aval de l'élevage emploient nettement plus de personnes que l'agriculture.

La viande c'est aussi de l'image

Bien que piètre amateur de charcuterie, je suis prêt à parier le bob rouge et blanc glané sur le Tour de France que, lors d'un test en aveugle, rares sont les personnes qui préfèrent, sans hésitation, les charcuteries labellisées Cochonou à leurs concurrentes vendues dans les mêmes rayons de la grande distribution.

Pourtant, les sauciflards à damiers rouges et blancs sont, d'après mon dernier pointage, vendus sensiblement 10% au dessus de la moyenne des prix pratiqués.

Les actions promotionnelles de Cochonou atteignent apparemment leur cible et accroissent la valeur d'une charcuterie banale en lui ajoutant un supplément, si ce n'est d'âme, a minima d'image.
Des réminiscences d'années 1960 alliées à une vague aura d'authenticité et de convivialité valent autant pour les clients de Cochonou que le travail de l'éleveur.

Citroën 2CV de Cochonou lors de la caravane publicitaire du Tour de France 2013

La viande c'est avant tout du libre choix

Chaque année, mes étudiants à qui je présente ce type de faits me rétorquent que "le marketing nous force à acheter" et que personnellement ils ne cèdent jamais aux stupides sirènes des marques.

Le premier argument est proprement anti-démocratique.
Si nous ne possédons ni la volonté, ni le libre-arbitre pour résister à la séduction vendeuse d'une tranche de jambon, il faut d'urgence nous empêcher de succomber au racolage politique de Hollande, Sarkozy, Mélenchon et Le Pen réunis.
De la même manière, la pratique du mariage arrangé doit redevenir la norme.

La seconde objection ne survit généralement pas à une observation attentive de l'objecteur.
Il est rare qu'il n'ait pas sur ou avec lui plusieurs objets siglés d'un logo.
La justification fuse aussitôt. Ces chaussures particulières ou ces vêtements ou ces stylos ou ces téléphones ou ces lunettes ou que sais-je encore, c'est ... différent !
Quelques questions complémentaires permettent de vérifier que, sauf très rares exceptions, l'achat de ces objets de marque n'est pas le fruit de tests comparatifs détaillés ou d'études de marché approfondies.

La réalité est plus prosaïque. Nous achetons tout simplement ce qui nous plait et que nos moyens nous permettent d'acquérir.

Ce mécanisme - plaisamment baptisé libre choix - est simultanément conscient et inconscient et fait appel, en proportions très variables, à nos connaissances, valeurs et croyances, indépendamment de leur véracité factuelle.
Certes, le marketing cherche à nous influencer mais nous n'y cédons que lorsque cela nous chante, c'est à dire trop peu souvent au goût  des marques.
Le rêve de Cochonou, que nous mangions du cochon rouge et blanc matin, midi et soir, 7 jours sur 7, n'est guère exaucé.
Pire même, ces deux dernières décennies, en France, à l'instar du reste de l'Europe et même des USA, la consommation de viande par personne a diminué sensiblement d'un cinquième.
Collectivement, nous avons librement décidé de manger autrement.

La viande, pour en vivre, c'est d'abord de la stratégie

Face à ces réalités du comportement des clients, seuls les éleveurs capables de réviser de fond en comble leur stratégie se sortiront du mauvais pas actuel.
Les autres, irrémédiablement, continueront à souffrir, voire à disparaître.

Une stratégie gagnante doit d'abord être centrée sur les clients.
La question essentielle est comment différentier positivement la viande de la ferme X ou du groupe d'élevages Y à leurs yeux ? Comment les amener à acheter ce produit plutôt qu'un autre ? Comment les conduire à payer plus ?

Cela peut provenir de meilleures productions de type bio ou appellation d'origine, de création de marques à forte image comme ce que fait Cochonou ou encore de modes innovants de distribution incluant beaucoup des services que les agriculteurs ne rendent pas actuellement.

Une stratégie efficace peut aussi chercher à peser sur les coûts par un grossissement des exploitations voire, osons le mot, une plus grande industrialisation ou bien aussi par la création de groupements d'achat, notamment de nourriture animale.

Les éleveurs peuvent, en outre, s'associer ou, mieux, fusionner en groupements de vente de bétail pour changer en leur faveur le rapport de négociation avec industriels et distributeurs.

Les voies de rebond sont nombreuses.
Toutefois, aucune ne passe par le maintien d'exploitations d'élevage de taille modérée, produisant, sans autre valeur ajoutée, de la viande indifférenciée de qualité banale.

Cochonniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique Tour de France carnaval des transgressions

dimanche 28 décembre 2014

Jeanne d'Arc n'avait pas la peau lisse !

Nous nous représentons les personnages du passé à notre image.
Ainsi, l'ardente Jeanne d'Arc, symbole nationaliste de la France éternelle et revencharde, évoque, pour la plupart d'entre nous, un mélange plutôt affriolant d'héroïnes de cinéma et des jeunes modèles des statues de Compiègne, Orléans, Rouen ou Paris.
Pourtant, si nous nous trouvions, si j'ose dire, nez à nez avec notre glorieuse aînée, nous ne supporterions probablement ni son apparence, ni son odeur.

Au Moyen-Âge et à la Renaissance l'hygiène était inexistante.
Eau et bains étaient réprouvés simultanément par l'Église et la médecine qui y voyaient une source de troubles pour la moralité et l'équilibre des humeurs. Ainsi Paris, ville la plus développée d'Europe, abritait à peine une étuve pour 3 000 habitants.
Vêtements couvrants, été comme hiver, masquaient autant que faire se peut boutons, bubons et autres pustules.

La nourriture n'était ni abondante, ni diversifiée. L'immense majorité de la population se maintenait tout juste au niveau de subsistance. Les carences alimentaires étaient récurrentes, y compris jusque dans la noblesse.
En conséquence, rachitisme et lésions de la peau étaient la norme, ainsi que les dents déchaussées ou cariées.

Dès leur plus jeune âge, les enfants, qu'il était hors de question de scolariser, participaient aux travaux, souvent très physiques, de leur maisonnée. Ce qui entraînait une limitation de leur taille et une recrudescence de difformités.
À tout âge de la vie, le temps que nous qualifions désormais de libre était très limité.

En 1431, Jeanne d'Arc eut finalement bien de la chance d'avoir été alpaguée et exécutée aux alentours de son vingtième anniversaire.
Cette arrestation providentielle lui a permis d'échapper aux grossesses, accouchements et allaitements annuels, avec toutes les conséquences sur sa santé et surtout sa survie.
D'ailleurs l'infâme évêque Cauchon et la perfide justice anglaise n'ont que fort peu raccourci l'existence de la Pucelle d'Orléans. Son espérance de vie à sa naissance n'excédait pas 25 ans.

Bref, la Très Sainte Patronne de la France, à l'instar de la population de son temps, n'aurait, aujourd'hui, franchement pas fière allure.
La récupération d'emblèmes historiques est toujours un exercice risqué.

Nationalo-odoriquement votre

mardi 5 août 2014

Travailler une demi-journée par semaine, est-ce possible ?

De nombreux "écos" - comprenez écologistes et économistes - prônent que la décroissance est la seule issue à la crise à visages multiples contre laquelle nous nous débattons depuis une trop grande lurette.

La décrue de notre Produit Intérieur Brut aurait, à en croire ses thuriféraires, de multiples avantages : baisse des atteintes à l'environnement, moindre consommation des ressources naturelles, meilleure répartition d'un travail devenu plus utile et, cerise dans l'infusion, plus de temps libre.

Afin de donner un peu de consistance à ce dernier point, je me suis livré au petit calcul que voici.

Actuellement en France, 43 millions de personnes ont entre 15 et 65 ans, ce que le très officiel et onusien Bureau International du Travail considère comme l'intervalle d'âge normal pour travailler.
Deux gros tiers, 30 millions, ont effectivement un emploi. L'autre petit tiers, 13 millions, sont chômeurs, étudiants ou préfèrent ne pas exercer d'activité professionnelle.

Les heureux bénéficiaires d'un boulot étant censés y consacrer 35 heures par semaine, en moyenne sur l'ensemble de la population, la durée de travail s'établit donc à 24 heures hebdomadaires.
La semaine de 3 jours est déjà une réalité statistique, à défaut d'être entrée pleinement dans les mœurs.

La décroissance suppose que, petit à petit, nous nous débarrassions du superflu et de l'ostentatoire qui polluent notre quotidien. Un mode de vie plus frugal nous serait bénéfique et permettrait de moins bosser.

Afin de déterminer quelques ordres de grandeur, j'ai choisi, un peu arbitrairement, de viser le niveau de la fin du dix-neuvième siècle.
En effet, sensiblement à partir de 1870, les français de toutes conditions ont mangé régulièrement à leur faim.
Pour ce faire, à l'époque, deux tiers des travailleurs étaient des paysans qui effectuaient, toute l'année, des semaines de 60 heures de labeur.
Désormais, l'ensemble de la filière agricole, au sens très large, n'emploie plus qu'un actif sur douze, 2.4 millions de personnes.
Si ce travail des champs et de la terre était réparti sur la totalité de la population susceptible de travailler, 2 heures par semaine et par personne suffiraient pour nourrir la France.

Pour obtenir la production industrielle, tertiaire et administrative de 1870, grosso modo, là encore, avec nos techniques actuelles, 2 heures hebdomadaires par adulte feraient l'affaire.

À condition de mobiliser de fortes doses de bonne volonté, de civisme et d'organisation collective, nous pourrions donc ne turbiner qu'une demi-journée par semaine, profiter grandement de la vie tout en mangeant sainement et en ayant le mode de vie de mes arrière-grands parents.

Avant de vous quitter, trois petits détails que j'ai failli omettre.

En 1870, l'espérance de vie à la naissance était de 45 ans, elle dépasse aujourd'hui 80 printemps.

À cette date, j'aurais rédigé cette chronique un dimanche après-midi au cœur d'une campagne française et non un mardi d'août en Tunisie. Voyages et vacances étaient le privilège d'une infime élite rentière.
De surcroît, j'aurais eu très peu voire pas de livres à ma disposition ainsi qu'une malchance sur trois de ne pas savoir lire et écrire.
Tout cela n'aurait guère eu d'importance car le télégraphe Morse, summum de la technicité, était alors le seul moyen de télécommunication existant. Personne n'aurait eu connaissance de cet hypothétique billet.
Décroissantiquement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage aborde ce thème d'une autre façon.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Bistrots et curés professions sinistrées"
. "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
- Les données de base qui ont permis d'obtenir les chiffres indiqués dans cette chronique proviennent de l'INSEE et de Wikipedia

jeudi 8 août 2013

La nourriture est-elle moins chère que sous Louis XV ?

Il est désormais de bon t(h)on de railler et d'exécrer l'agriculture intensive et les industries de la mal bouffe.
Toutefois, si des excès sont indéniables, un regard en arrière devrait nous inciter à ne pas jeter le bébé agro-alimentaire avec l'eau de cuisson.

Pour ce faire, je vous propose de remonter dans l'espace-temps jusque vers 1750, sous le règne du bon roi Louis XV, en Normandie, dans la région de Rouen.
Un ouvrier y gagnait sensiblement une demi livre, la monnaie d'alors, pour une journée de travail de 10 heures, répétée 6 fois par semaine.

L'équivalent d'une baguette de pain, pétri à partir de farines exemptes d'OGM, mais pas toujours d'ergot de seigle, coûtait, suivant l'abondance des récoltes, entre 0,1 et 0,2 livre, soit 2 à 4 heures de travail. La journée de labeur suffisait à peine, au sens propre, à gagner le pain familial.
En 1725, pour cause de pénurie, le kilogramme de pain atteignit, à Rouen, 2 livres, environ 4 jours de travail ouvrier. Les autorités locales furent contraintes de plafonner les prix et de verser des subventions aux meuniers. Les tensions sur les céréales suscitèrent d'ailleurs plus de 8 500 émeutes en France entre 1700 et 1789 et sont une des causes de la révolution.
Aujourd'hui, 5 à 7 minutes de SMIC suffisent pour acheter une baguette, 15 fois moins que sous l'ancien régime.

La viande, garantie sans antibiotiques, était hors de prix. Acquérir un kilo de bœuf, de veau ou de mouton, hauts et bas morceaux confondus, demandait pas moins de deux journées de travail.
Tout, absolument tout, dans une bête était consommé, une pratique somme toute pas si différente de celle des fabricants actuels de lasagnes.
Désormais, le kilo de steak à 20 € représente 3 heures de SMIC, une amélioration d'un facteur 6. La viande hachée industrielle coûte à peu près 5 € du kilo, 50 minutes de salaire minimum, 25 fois moins qu'en 1750.

La volaille suivait de près. Un poulet ou canard, élevés en plein air et sans hormones, s'échangeaient contre un peu plus de 2 jours de salaire.
Aujourd'hui 1.5 heures de SMIC y pourvoient.

Loin des côtes, seules les élites pouvaient s'offrir du poisson : 2 semaines de labeur pour une grosse truite capturée en rivière, une demi-journée maintenant pour un produit de la pisciculture.
Dans ces conditions, on comprend qu'une des revendications principales des États-Généraux de 1789 fut, non pas mariage, mais chasse et pêche pour tous.

Le fromage est la nourriture dont le prix a le moins diminué, à peine une division par 5.
Sous Louis XV, un jour d'ouvrier permettait d'acheter un kilo de fromage non pasteurisé.
En 2013, une portion équivalente de calendos ou de Saint Marcellin est vendue pour 2 heures de salaire minimal.

Un café sucré est devenu, de nos jours, une boisson habituelle. Un kilo d'arabica moulu avoisine 1.5 heures de SMIC et celui de sucre 10 minutes.
L'ouvrier normand du XVIIIème siècle ne devait pas carburer à l'expresso. Il lui fallait travailler respectivement 3 semaines et 2.5 jours pour se payer ces luxueuses denrées.

Bien entendu, les prix de 1750 sont à nuancer car l'auto-production et l'auto-consommation étaient très importantes.
Ils sont, surtout, révélateurs des faibles surplus en nourriture que les campagne généraient. Ce qui, par voie de conséquence, limitaient les populations urbaines et les employés de l'industrie. Dix générations en arrière, nos ancêtres paysans et ouvriers, subissaient disettes et carences alimentaires chroniques.

Toutefois, à partir du milieu du XVIIIème siècle, l'avènement de nouvelles techniques agricoles augmenta les rendements et donc libéra, petit à petit, des bras qui s'embauchèrent dans les usines de la révolution industrielle.
L'essor de notre alimentation et de notre niveau de vie étaient en marche.

Agro-industriellement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, voir aussi les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée de comparer les prix dans la longue durée à des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).