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lundi 31 août 2015

L'avenir est à la séparation des sexes

En Tunisie, depuis que les kamikazes sur deux roues ont abandonné le port du casque intégral, la croyance du même type connaît un certain succès, voire un succès certain.
Les tenants de cette hyper-théologie se livrent, avec opiniâtreté, à une ségrégation sexuelle d'excellente facture.
À chaque instant et en tout lieu, il leur importe qu'hommes et femmes soient strictement séparés.

Au risque de surprendre, je tiens à souligner que les promoteurs de ce comportement sont résolument modernistes et révolutionnaires.
Malheureusement, afin de ne pas choquer les trop nombreuses personnes à la morale étriquée, ils sont obligés d'avancer masqués en se faisant passer pour d'incurables conservateurs.
Pourtant, la justification principale de cette pratique novatrice est la nécessité d'une osmose et, même, d'une fusion intime entre les deux genres de l'humanité.

Beaucoup trop de pays comme la France, ou, pire encore, l'Europe du Nord, s'avachissent dans un égalitarisme débilitant.
Sous le prétexte fallacieux de ne discriminer personne, les deux sexes n'y ont plus aucun secret l'un pour l'autre, donc plus aucune véritable attirance.
Le commerce charnel, totalement banalisé, s'il est encore pratiqué par habitude, n'intéresse plus guère.

À l'inverse, établir un strict apartheid entre mecs et gonzesses décuple les envies des unes ou des uns vis à vis des autres.
Rien ne vaut la rareté, voire la pénurie, pour susciter le besoin !
Rien ne vaut la prohibition pour décupler l'obsession de la transgression !
Contrairement à ce que la prétendue sagesse des nations occidentales voudrait nous faire croire, la décence, loin de la réduire, génère la concupiscence.

Naguère, les communistes soviétiques avaient sous-estimé ces ressorts puissants de l'âme humaine.
Leur grande erreur a été de construire le Mur de Berlin.
Résultat des courses, les allemands de l'est n'ont eu de cesse de vouloir goûter aux joies de l'autre versant du Rideau de Fer.
Si le regretté Erich Honecker s'était contenté d'une simple frontière traditionnelle gardée par de bedonnants douaniers, les habitants de Leipzig rouleraient encore en Trabant et les nageuses aux hormones continueraient leur razzia sur les médailles olympiques.

Toutefois pour maintenir en permanence un désir irrépressible d'un sexe pour son complémentaire, la ségrégation doit être absolue. Tout relâchement dans la discipline crée, sans délai, un affadissement préjudiciable.
La distance est la clef de l'attirance.

La vie moderne urbaine n'est, hélas, guère propice à une disjonction des genres digne de ce nom.
À croire, que des "bougres, asexués sans doute, aux charmes de Vénus absolument rétifs" s'ingénient à favoriser une détestable promiscuité.
Transports, guichets, bureaux, commerces et autres endroits de corruption des mœurs - à l'instar des mobylettes tunisiennes et des Trabant d'Erich Honecker - carburent au mélange.

Fort heureusement, les fans de l'intégralité ne sont pas à court de ressources pour relever ce défi récurrent.
Dès que leur radar détecte la potentialité d'un homme, les nénettes se transforment illico en disciples zélées du regretté Commandant Cousteau, toutefois sans les bouteilles et le masque.
Cette tenue aquatique, grâce à l'aura de mystère dont elle enveloppe la femme, agit comme un aimant vis à vis des mâles.
Quelque part, les scaphandres génèrent les gendres.

Certaines circonstances particulières exigent des mesures encore plus drastiques qu'à l'ordinaire.
Par exemple, lors des fêtes de mariage - insidieux festivals du brassage qu'on croirait sponsorisés par Heineken - la digue des sexes risque, à tout moment, de se rompre.
Pour éviter de réduire à néant des semaines entières d'effort ségrégationniste, il convient - pendant que les nanas profitent des réjouissances, de la musique assourdissante et du henné - de cantonner les mecs dans des zones certifiées gonzesses-free.
Lieux et bâtiments sont mis à profit pour faciliter ce parcage. Arrière-cours, dessous d'escalier et tous les terrains pas trop bosselés permettent, sans trop de mal, de remiser les hommes loin des meufs.

Le futur marié est particulièrement surveillé car son impatience, certes légitime, pourrait gâcher, à quelques heures près, une apothéose prévue de longue date.
Aussi, comme les taureaux de combat avant la corrida, il est soigneusement tenu à l'écart et sous bonne garde pour qu'il conserve intégralement son influx.

Conformément aux habitudes de ce blog et n'hésitant à payer de ma personne, j'ai récemment testé, à l'attention de mes fidèles lecteurs, cette pratique à l'avenir prometteur.

J'ai participé, du début à la fin, à une longue soirée ségréguée de mariage dont je remercie chaleureusement les organisateurs - qui se reconnaîtront - pour leur aimable invitation.
J'ai vécu une expérience mémorable sur un parking chichement éclairé et réservé aux porteurs de chromosomes Y, à plusieurs dizaines de mètres de la zone féminine.

Depuis mon service militaire - et encore ! - j'avais perdu l'habitude des sociétés exclusivement masculines.
Passés les premiers moments de découverte, cette séparation sexuée s'avère, à l'usage, agréable et même fructueuse.
Mon épouse étant opportunément retenue pour un bivouac sous le chapiteau pour femmes, j'ai réussi à nouer, aisément et à son insu, une relation tout aussi subreptice que prometteuse avec un superbe et avenant ...

... véhicule Citroën stationné à proximité !!!

L'avenant véhicule Citroën rencontré sur un parking masculin de mariage durant l'été 2015.
Le lecteur attentif remarquera que ce bel engin, pour pouvoir stationner au milieu de la zone des hommes, est exempt de roues voilées.
On notera aussi, sur la gauche du cliché, fixé sur un poteau, un coffret électrique du meilleur aloi. Trop absorbé par ma relation automobile et enivré par les mâles gravitant autour de moi, je n'ai pas eu la présence d'esprit de nouer aussi des liens avec ce superbe appareil.
Intégralo-parkinguement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- Merci à F. qui lui aussi se reconnaîtra. Au cours du mariage relaté ici, nous avons échangé et conforté nos points de vue respectifs.

- La citation entre guillemets et en italique est extraite de la chanson "le blason" de Georges Brassens aux résonances avec cette chronique.
Je vous invite à la (re)découvrir intégralement derrière ce lien.

samedi 16 août 2014

L'islamisme ne vient pas du sous-développement

Les sociétés arabes sont le siège depuis une quarantaine d'années de la montée d'une religiosité aux rites rigoureux et aux pratiques normées dans les moindre détails.
Voiles et barbes en sont les éléments les plus saillants vus d'Europe, mais peut-être pas les plus significatifs.
Ces manières ostensibles et peu flexibles de pratiquer la foi islamique sont, usuellement et par facilité, nommées intégrisme ou islamisme.
En Tunisie, par exemple, cette dévotion voyante, anecdotique dans les années 1980, est aujourd'hui devenue majoritaire.

Les explications usuelles ne rendent pas compte de la réalité de l'islamisme
Couramment, la montée de l'intégrisme musulman est attribuée à trois causes principales : accroissement du sentiment religieux, propagande assourdissante d'imams survitaminés et sous-développement.
Aucune de ces origines supposées ne résiste à l'analyse.

La croyance en Dieu n'est pas plus forte actuellement dans les pays dits musulmans qu'il y a 50 ou 100 ans.
Au contraire, même si très peu ont le courage de le confesser publiquement, il existe désormais une faible minorité d'agnostiques et d'athées qui était quasi-inexistante à l'orée du vingtième siècle.

Les religions, perpétuellement soucieuses de leur expansion, ont toujours fait de la propagande. C'est une des missions principales du clergé. Si prosélytisme et endoctrinement étaient efficaces alors le monde serait confit en dévotion depuis la nuit des temps.
Les publicitaires expliquent d'ailleurs qu'une opération de promotion ne peut être efficace qu'auprès de personnes préalablement réceptives. La prédication intégriste rencontre effectivement un grand succès, mais exclusivement auprès de fidèles prêts à l'entendre.

L'islamisme n'est pas non plus le fruit du faible développement économique.
En Tunisie, par exemple, depuis 1980, le PIB moyen par habitant a doublé. Même si les inégalités sont criantes, elles ne le sont pas plus qu'il y a 30 ans et le niveau de vie de toutes les catégories de la population s'est notablement amélioré.
De surcroît, l'intégrisme touche autant, voire plus, les classes moyennes et aisées que les couches populaires.
Ainsi, les leaders d'Ennadha, le parti islamiste tunisien actuellement au pouvoir, sont presque tous des enfants de cadres ou de bourgeois.


L'islamisme, fruit du passage brutal à la modernité
Le Maghreb et le Machrek, à l'issue de la décolonisation, ont absorbé en moins de 50 ans ce que l'Europe et l'Amérique du Nord ont mis plus de deux siècles et demi à digérer avec des convulsions terribles : fin du mode de vie rural traditionnel, alphabétisation et éducation, essor urbain, transition démographique, industrialisation, mass médias et technologies de l'information, développement des transports, flux migratoires, montée du sentiment national, construction d'états modernes...
Le tout sans passage par la case révolution industrielle.
De tels changements modifient radicalement les perceptions du monde et les rapports aux autres.

Les sociétés rurales peinaient à nourrir, vêtir et loger leurs membres. Néanmoins elles étaient homogènes, prévisibles et tissaient des liens sociaux forts.
Le cycle des saisons rythmait la vie. Le travail très physique dans les champs était une nécessité vitale peu discutable et laissait peu de place aux interrogations existentielles.
L'appartenance à une famille, un village, une communauté était évidente et se transmettait au fil des générations, particulièrement en Afrique du Nord où l'endogamie était très forte.

Le monde moderne, et maintenant post-moderne, est strictement inverse.
Les besoins matériels sont de mieux en mieux servis et demandent moins de labeur.
Par contre, la diversité est devenue la norme, l'imprévisibilité règne et l'individu domine.
Le progrès économique s'effectue en dents de scie, les crises succédant aux booms. La valse des technologies assure une amélioration moyenne du bien-être physique au prix de beaucoup d'essais et d'erreurs ainsi que de la disparition, parfois très rapide, d'activités ancestrales. Nul ne peut plus être certain que son métier existera encore dans cinq ou dix ans.
Ce sont, de plus en plus, des personnes, et non des groupes, qui sont les moteurs de ce maelström.
Chacun, désormais, décide de ce qu'il veut faire et être, de comment il veut vivre et avec qui. Sa famille, ses voisins, ses amis, ses collègues n'ont pratiquement plus voix au chapitre. L'augmentation du temps libre et la moindre dépendance aux autres pour sa propre subsistance accroissent ces possibilités d'autonomie individuelle.

De telles évolutions, menées à un train d'enfer, sont profondément anxiogènes. De surcroît, moins courir après son pain quotidien suscite des attentes nouvelles.
Comment faire face, seul, à ces changements rapides et, surtout, à ces choix de vie ? Que faire de loisirs désormais prédominants ? Quel sens donner à tout cela ?
L'amélioration des conditions matérielles de vie et la progression des choix individuels procurent d'indéniables satisfactions mais répondent mal aux besoins de sécurité et d'appartenance, chers au psychologue Abraham Maslow et à sa célèbre pyramide.

L'intégrisme exploite ce créneau en déshérence.
Balayant doutes et interrogations, il apporte des réponses simples et opérationnelles qui évitent de se poser des questions.
D'après les tenants de cette doctrine, la marche incohérente du monde provient tout simplement d'un affadissement de la foi et du non suivi de prescriptions religieuses strictes et terre à terre.
A l'inverse, il suffit d'honorer ces injonctions à la lettre pour gagner, simultanément, le respect immédiat de ses semblables et une vie éternelle accomplie.
La stabilité sociale perdue reviendra avec l'accroissement du nombre de "bons" croyants, ce qui pousse, pour le bien de tous, à faire rentrer les récalcitrants dans le rang.
Le présent et l'avenir des fidèles est ainsi assuré aussi longtemps qu'ils partagent les rites d'une communauté englobante.
Les signes extérieurs de religiosité remplissent la même fonction que les maillots des supporters du football, afficher aux yeux de tous son adhésion et son allégeance au groupe.


Un éventuel reflux de l'islamisme ne pourra venir que de l'intérieur des sociétés arabes
Contrer l'intégrisme suppose d'être capable de le contrer sur le terrain des besoins immatériels de sécurité, de prévisibilité et d'appartenance que la société post-moderne peine à satisfaire.

C'est ce que Nasser et Bourguiba tentèrent de faire en leur temps avec un mélange de nationalisme, d'étatisme et de culte de la personnalité.
Leur système devait conduire le peuple arabe enfin libéré de ses entraves vers un avenir radieux où il serait le phare de l'humanité.
Hélas, ni la machine économique, ni les succès militaires, ni même les événements symboliques ne furent au rendez-vous, ces leaders visionnaires étant d'exécrables managers.
Leurs successeurs, moins charismatiques, obtinrent, par le libéralisme économique, le développement tant attendu. Mais, crispés sur leur pouvoir dictatorial et leurs réseaux de corruption, ils furent incapables de faire respirer leurs sociétés.
Le choc en retour fut la croissance de l'intégrisme.

Ce ne sont pas des actions venues "d'en haut" ou de je ne sais quelle avant-garde éclairée du peuple ou, encore moins, de l'extérieur qui pourront venir à bout de l'intégrisme.
De même, la répression, comme celle de l'été 2013 en Égypte, peut masquer, par le sang et la terreur, les symptômes mais, en aucune manière, traiter les causes.

C'est aux sociétés arabes de construire, par elles mêmes et dans la durée, des représentations du monde moins délétères conjuguant liberté individuelle, responsabilité, confiance et sens du collectif.
Cette maturation risque d'être lente car les récentes révolutions ont sérieusement épaissi la soupe et n'ont pas ralenti le rythme du monde alentour.

Toutefois, l'émergence de symboles pourraient accélérer le mouvement. Les pays musulmans manquent cruellement d'icônes internationalement reconnues. Les rares sportifs, artistes, penseurs, politiques ou chefs d'entreprise arabes célèbres mondialement sont des expatriés. Ces peuples méritent d'autres effigies que Saddam Hussein et Ben Laden.

Le vaccin peut-être déjà à l'oeuvre en Tunisie
Pour conclure, un brin d'optimisme paradoxal : l'exercice calamiteux du pouvoir en Tunisie par Ennadha, parti résolument islamiste, a déboussolé et déçu une partie de sa base.
Sous la pression de ses propres échecs et de l'opinion, Ennadha a du se résoudre à céder le pouvoir, à accepter une constitution décente et à jouer le jeu des élections de l'automne 2014.
Cet exercice pédagogique, dangereux et meurtrier à court terme, pourrait s'avérer salutaire sur une plus longue période.
Embryons de réponse lors de la prochaine consultation électorale...

Intégralement votre

Références et compléments
- Cette chronique a été initialement publiée le 27 août 2013 et a été très légèrement retouchée les 16 & 17 août 2014.

- Voir aussi à propos des désillusions de beaucoup de tunisiens vis à vis du parti islamiste Ennadha la chronique "4 semaines au cœur de la Tunisie morose".
Le billet "La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041" détaille la croissance du PIB et du niveau de vie entre le pays de Molière et celui d'Ibn Khaldoun.

- Un exemple parmi beaucoup d'autres de la mauvaise appréhension de l'islamisme, le récent article de Michel Rocard "l'Islam et le printemps" paru au Cercle des Echos.

- Merci à Omar de m'avoir remémoré la pyramide de Maslow dont vous trouverez le détail dans l'article que Wikipedia lui consacre.