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mercredi 14 septembre 2016

Quand les émirs du pétrole régnaient sur l'Europe

Les monarques d'Arabie et du Golfe, avec leur train de vie fastueux et kitsch ainsi que leur autoritarisme teinté de religion nous choquent.
Pourtant, l'essentiel du patrimoine culturel européen est l'œuvre de souverains aussi peu exemplaires.

Des monarchies archaïques et pourtant prospères

Avec la Renaissance, au 16ème siècle, a débuté, en Europe, une ère de progrès agricoles, techniques et sanitaires qui, pas à pas et dans la douleur, a boosté productions, villes et populations.

Ces changements économiques ont toutefois tardé à se transformer en évolutions politiques.
Clergé et noblesse s'empressaient de rappeler au bon peuple que cet ordre des choses pyramidal et inégalitaire était, pour l'éternité, un don de Dieu.
Aussi les monarchies absolues et leurs cortèges de féodaux ont bénéficié, pendant presque trois siècles, des fruits juteux à souhait de la rente foncière et des multiples taxes.

Peu soucieux de redistribution sociale, les rois et leurs obligés s'ingéniaient à dépenser illico ces sommes prodigieuses en guerres mais aussi en constructions ostentatoires, tant civiles que religieuses.

Palais royal de Turin

Paraitre pour être 

Le 18ème siècle fut l'apogée de ce système.
Les styles baroques et rococo, avec leurs cargaisons de dorures et de décorations, reflètent de goûts et envies de nouveaux riches.
Un palais royal ou ducal devait d'abord en mettre plein la vue !

Mobilier rococo au pavillon de chasse de Stupinigi

Le roi de France Louis XIV - alors souverain le plus puissant d'Europe - fit bâtir le gigantesque château de Versailles pour montrer qui était le patron en impressionnant ses sujets et ses voisins.

Dans le même temps, les émirs de Savoie, qui régnaient, depuis Turin, sur la province éponyme mais aussi sur le nord de l'Italie actuelle, voulurent se mettre en évidence. Pourtant la première garnison française n'était qu'à une trentaine de kilomètres de leur capitale.
Les rois de Piémont-Sardaigne - comme ils aimaient se faire appeler - érigèrent en un temps record une multitude de palais non loin du Pô ainsi qu'un pavillon de chasse somptuaire à quelques encablures.

Coupole du pavillon de chasse de Stupinigi

Les fastes royaux en héritage 

En bon touriste, j'ai récemment arpenté Turin et visité plusieurs de ses monuments.
Désormais, cet imposant patrimoine - les anglo-saxons disent heritage - procure émotions et plaisir à ses hôtes tout en propulsant l'activité économique.
Pourtant, ces palais et églises ont été commandités par des monarques dépensiers aux motivations douteuses et financés une paysannerie miséreuse essorée par l'impôt.

Pavillon de chasse de la maison de Savoie à Stupinigi
Peut-être, dans quelques années, irons-nous, de même, à Riyadh ou Dubaï admirer en flânant les oeuvres des rois du pétrole...

Baroquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
Rimbaud + McDo + Dubaï = le plateau ivre
Le Vatican : des Saouds bien de chez nous
Daech s'est déjà implanté deux fois en Europe

Site web de l'office du tourisme de Turin / Torino

Photos prises par l'auteur à Turin / Torino et Stupinigi le 10 septembre 2016.

vendredi 15 mai 2015

Un destin français : Françoise Arbenne-Reinier migrante

Seulement 4 générations me séparent de la grand-mère de mon grand-père paternel qui naît à Chambéry, en Savoie, le 28 juillet 1837.
Elle est alors un des 5 millions de sujets de Sa fort peu libérale Majesté Charles-Albert de Savoie-Carignan, monarque turinois, autoritaire et multi-cartes, duc de Savoie, prince du Piémont et roi de Sardaigne, aux possessions s'étendant sur les deux versants des Alpes.
L'histoire de mon aïeule, aux résonances étonnamment actuelles, permet d'apprécier l'amplitude de beaucoup de mutations survenues depuis cette époque.

Une vie démarrée sous de bien mauvais auspices

À peine son accouchement termié, Suzanne Lieutaz, 24 ans, n'a que le temps de donner un prénom, Françoise, et un nom de famille, Arbenne, à son bébé.
Aussitôt, la môme est soustraite à sa mère par des religieuses catholiques qui la baptisent et la placent dans une famille que l'on n'ose qualifier d'accueil.

En effet, Suzanne est ce qu'on appelle au XIXème siècle une "fille-mère". C'est à dire une jeune femme qui a eu la malchance d'être mise enceinte par un garçon refusant le mariage ou, à défaut, la légitimation de l'enfant.
Le sort semble s'acharner sur Suzanne. Elle est elle-même née en 1813 d'une “fille-mère”, Georgine Vallier, originaire de Saint Alban Laysse, commune limitrophe de Chambéry.

Les naissances hors mariage, bien que représentant plusieurs pourcents de la population savoyarde, attirent une forte réprobation sociale.
Les nouveau-nés sont qualifiés du vocable infamant "d'enfants naturels".
Comme il n'est pas question que des familles monoparentales troublent l'ordre naturel cher à Joseph de Maistre, l'Église organise le placement systématique de ces enfants, traités encore plus rudement que les orphelins, chez des paysans en montagne.

Le seul privilège de ces malheureux est que leur mère, juste avant de les quitter définitivement, peut choisir pour eux le nom de famille qui remplacera celui du père "non dénommé".
Beaucoup d'enfants "naturels" tirent ainsi leur nom du village d'origine de leur mère. Ainsi Arbenne a de fortes chances d'être lié au village d'Arbin, dans la vallée de l'Isère, à 20 kilomètres de Chambéry.
Parfois, le pseudo-patronyme est plus original comme Banquette ou Martyre.

Toutefois, l'état-civil sarde, tenu par les curés, n'étant pas un chef d'oeuvre de rigueur, de nombreux enfants "naturels" changent de nom, et parfois même de prénom, au cours de leur vie, à l'instar de la mère de Françoise, tantôt Suzanne Lieutaz, tantôt Suzanne Reinier.

Le jour même de sa naissance, Françoise Arbenne est ainsi fourguée à Françoise Mermet, sa marraine de circonstance, qui vit dans le hameau du même nom au coeur du massif des Bauges surplombant Chambéry.

Acte de naissance de Françoise Arbenne (source archives départementales de Savoie)

La montagne est certes belle mais surtout rude

Les Mermets sont un des nombreux hameaux du village savoyard répondant au nom peu engageant des Déserts.
Située en moyenne montagne, à environ 1 000 m d'altitude, au pied du Mont Margeriaz, cette commune dépend du “mandement de Chambéry”.

Les Déserts sont, à vol d'oiseau, à seulement une dizaine de kilomètres du chef de lieu de la "Savoie Propre".
Toutefois, aucune véritable route carrossable - au sens étymologique - ne traverse le massif des Bauges. Les 700 mètres de dénivelé depuis Saint Alban Leysse dans la vallée s'effectuent à pied ou mule en deux bonnes heures.
En hiver, la neige tient au sol plusieurs mois d'affilée et rend ces sentiers plus difficiles à pratiquer.

1 500 personnes environ habitent aux Déserts.
En un petit demi-siècle, depuis la Révolution, cette population a été multipliée par 1.5. Les premiers maigres progrès sanitaires, agricoles et techniques ont accru la longévité sans pourtant changer notablement les conditions d’existence sur ces ingrates terres de montagne.

Les registres d'état-civil sont d’une implacable régularité. La plupart des jeunes femmes ont une grossesse par an et l'essentiel des naissances se concentre en début d’année.
Ce rythme témoigne de familles luttant pour leur subsistance.
Chaque hiver, les hommes quittent leur village pour exercer des activités saisonnières loin de leur domicile : colportage, ramonage et autres petits métiers de services dans les grandes villes.
À leur retour, au début du printemps, les retrouvailles avec leurs épouses sont faciles à imaginer.
L'avantage de ce calendrier est que durant le pic des travaux agricoles en été les grossesses ne sont pas suffisamment avancées pour empêcher les futures mères de trimer aux champs.
Les accouchements et les débuts d’allaitement ont lieu en hiver, entre femmes, alors que les maris sont loin du village.
Ce cycle infernal est désastreux sur le plan sanitaire. La mortalité féminine et infantile est élevée, quoique plus faible qu’au siècle précédent.
Lors du recensement de 1848, les Déserts comptent 48.5% de femmes et 51.5% d’hommes, une proportion inverse de celle de la France de 2015.

Les conditions de vie difficiles, l'alimentation peu diversifiée et la forte consanguinité pèsent sur l'état de santé.
Environ une personne sur 20 est atteinte de "crétinisme" - terme initialement médical tombé en désuétude désignant de graves retards de développement physique et mental - ou de goitre à cause de carences en iode et d'anomalies génétiques.
L'espérance de vie de Françoise Arbenne à sa naissance avoisine 35 à 40 ans.

Pour survivre malgré l'explosion démographique, les paysans des Alpes déboisent à grande échelle pour accroître les terres cultivables ou pâturables et tirer un revenu additionnel des coupes de bois.
Les conséquences de ces défrichements sont catastrophiques. Glissements de terrains, avalanches - mot savoyard désormais passé en français - et inondations se multiplient.
Face à cette montée des risques, en 1860, puis en 1882, des mesures législatives draconiennes obligeront à reboiser, parfois manu militari, et créeront le service public de Restauration des Terrains de Montagne.

Malgré l'accroissement des champs et des prés, cette population en croissance peine à se nourrir. Aussi l'émigration, traditionnellement saisonnière, tend à devenir définitive. Métropoles et usines possèdent des attraits auxquels il est difficile de résister, nous y reviendrons.

L'entrée du hameau des Mermets aux Déserts et le mont Margeriaz (mai 2015).

Un village en autarcie

Malgré sa proximité de Chambéry, les Déserts sont une commune exclusivement paysanne et quasi-tribale.

Lors du recensement de 1848, seules 7 personnes sur 1526 ne sont pas notées "laboureur" ou "cultivateur" : un "maréchal" (ferrant), deux ecclésiastiques et leur “servante”, deux personnes dont la profession est illisible sur le registre et une étonnante "repasseuse" célibataire de 32 ans vivant seule dans sa maison.

L'endogamie est très forte. L'essentiel de la population du village se répartit sur à peine une trentaine de patronymes.
L'entremêlement familial est tel que parfois les noms sont dotés de suffixes - à l’instar de Mermet dit Soldat, Mermet dit Monsieur, Mermet-Potage ou encore Mermet-Plottu - dont on ne sait s'ils facilitent le pistage administratif et fiscal ou, au contraire, le brouillent.

Presque tous les habitants des Déserts y sont nés.
Outre les deux curés, originaires de Saint Pierre d'Albigny et “des Bauges”, et six femmes venues de Saint-Jean d’Arvey ou de Saint François de Sales à une dizaine de kilomètres, les seules exceptions sont les “enfants naturels”, natifs de Chambéry.

Chaque lieu-dit regroupe une ou deux familles étendues.
Ainsi, en 1848, les trois quarts des 176 habitants des Mermets, s'appellent Mermet et se répartissent en 39 maisonnées situées à un bon kilomètre de l'église du village.

Il va sans dire que l'ensemble de la population du village, sans exception, est listée comme "catholique".

Une des rares maisons non rénovées (à l'exception du toit en tôle) du hameau des Mermets. Françoise Arbenne et Victor Mermet vivaient dans de tels logis (mai 2015).

Un système éducatif déficient

En Savoie, la scolarisation est irrégulièrement assurée par l'Église catholique qui rémunère maigrement des instituteurs épisodiques qui assurent la classe lorsque les travaux des champs le permettent, c'est à dire surtout l'hiver.

Cet enseignement en pointillé est inefficace. Aux Déserts, en 1848, 121 personnes savent lire et écrire et 87 seulement lire.
Au total, à peine un septième des habitants, surtout des hommes, possède un microscopique bagage scolaire.
Aucun “enfant naturel”, ni aucun “domestique” ne fait partie de ces privilégiés.
Preuve de son peu de maîtrise linguistique, Françoise n'a laissé dans les archives qu'une unique trace écrite de sa main : la signature très malhabile de son seul prénom sur son acte de mariage de 1869.

Le français est la langue officielle de la Savoie depuis la Renaissance.
Ainsi, l'idiome de Molière, très parlé à Chambéry et à Annecy, est employé pour les actes d'état-civil ou le cadastre mais aussi pour les prêches à l’église, ce qui lui vaut son surnom de “langue du dimanche”.

Au quotidien, les habitants des Déserts utilisent un des patois savoyards, variantes de langue francoprovençale, appelée aussi arpitan.
Françoise Arbenne ne se frottera véritablement au français qu'après son départ de Savoie. Jusqu'à la fin de sa vie, elle conservera un accent caractéristique de sa région d'origine.
Voici quelques exemples d'expressions prononcées et entendues durant son enfance :
  • É son tô t aronmwé : ils sont tous ensemble
  • Al t arvâ justo kan on modâve : il est arrivé lorsque nous partions
  • D'ichè lé, y a bin l'tin d'passâ d'éga dzo lô pon : avant que cela n’arrive, beaucoup d’eau aura passé sous les ponts
  • Se vrî lô peuzho : se tourner les pouces (ce que Françoise a du très rarement faire durant sa vie)
Extrait du registre de recensement de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Une enfance de quasi-esclave

Les “enfants naturels” placés dans des familles paysannes constituent environ un trentième de la population des Déserts. Ils sont une main d'oeuvre corvéable à merci dès leur plus jeune âge, sans aucun statut.

Les registres de recensement conservent la trace de leur condition de parias.
La plupart d’entre eux sont listés “enfant naturel domestique” sans autre mention.
Quelques autres, plus chanceux, sont indiqués par leur prénom suivi de “naturel” mais sans nom de famille.
Les âges relevés sont beaucoup très approximatifs, nettement plus que pour les enfants légitimes.
Du fait de l'absence d'informations fiables concernant les "enfants naturels", la trace de Françoise Arbenne n'a pas pu être attestée formellement dans les registres de recensement des Déserts.

L'opprobre jetée sur les enfants “naturels” perdure toute leur vie.
Par exemple, une dénommée Benoîte, bien qu'âgée de de 78 ans en 1848, malgré son mariage à un certain Joseph Chaboud-Briquet, “laboureur” né aux Déserts, lui aussi septuagénaire, est pour l'administration et l'église savoyardes toujours une "fille naturelle" et sans aucun nom de famille.

Extrait du registre de recensement savoyard de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Émigration vers Paris

La rudesse de la vie en montagne et la réprobation sociale poussent les “enfants naturels" à fuir leur famille pseudo-adoptive dès que possible.
En 1848, seuls trois ou quatre “naturels” de plus de 20 ans habitent les Déserts.

À partir de mi-1860, à peine l'annexion de la Savoie par la France de Napoléon III bouclée, l'émigration savoyarde en direction de Paris et, dans une moindre mesure, Lyon s'intensifie. Comment résister à l'attraction du dynamisme et des conditions de vie urbaines de la France industrielle ?
En une cinquantaine d'années, les Déserts vont perdre la moitié de leurs habitants.

Françoise n'échappe pas à cette double tendance.
En 1860, elle quitte les Bauges pour l'actuel Val de Marne, alors Seine et Oise, avec son compagnon, Victor Mermet, un des très nombreux jeunes du hameau éponyme.
Le trajet a lieu en train depuis Chambéry. 24 heures sont nécessaires pour relier en omnibus la Savoie à la capitale française.
Nos deux tourtereaux aboutissent dans le village alors très rural de Périgny sur Yerres, mais toutefois situé à proximité de la gare PLM de Combs la Ville.
Paradoxalement, les emplois agricoles sont nombreux en Ile de France car beaucoup de paysans franciliens se sont fait embaucher dans les usines. Victor devient “manouvrier” et Françoise est officiellement “sans profession”.

Le motif exact de leur départ des Déserts n'est pas connu.
Aux raisons économiques, peuvent s'ajouter l'impossibilité sociale d'une union entre un “cultivateur” et une “fille naturelle” ou encore une grossesse non désirée.
Toujours est-il que Victor et Françoise “demeurent ensemble” à Périgny sans être passés devant Monsieur le Maire et encore moins devant un curé.
Françoise accouche de son premier fils, Théophile Mermet, le 2 février 1861 et de son second enfant, Auguste Victor Mermet, le 28 avril 1863.
À l'été 1865, elle devient enceinte pour la troisième fois.

Acte de naissance de Théophile Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Drame familial et fraude à l'état-civil

“Coup de tonnerre dans un ciel serein” aurait dit Napoléon III, le 20 octobre 1864, Victor Mermet décède accidentellement d'une chute.

Françoise, au milieu de son malheur, aidée par un garde champêtre ami du couple, a un réflexe de génie et se fait passer pour veuve alors qu'elle n'a jamais été mariée avec Victor.
Cela lui permet le 1er avril 1865, à l'issue de la naissance à Périgny de son troisième fils Louis Honoré Mermet, de rompre la malédiction familiale et d'obtenir l'enregistrement de ce dernier à l'état-civil comme enfant légitime posthume de Victor Mermet.
Françoise loge alors “chez le sieur Louis Etienne Robert” ce qui explique probablement le prénom de son fils.

Acte de décès de Victor Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Véritable mariage avec un enfant trouvé devenu soldat de Napoléon III

La trace de Françoise se perd durant quatre ans.

On retrouve notre vraie fausse veuve en 1869, blanchisseuse à Maisons-Alfort, dans la première couronne de Paris, 20 kilomètres au nord de Périgny sur la même ligne ferroviaire.
Elle choisit désormais de se faire appeler Françoise Reinier ou Reynier, l'un des deux noms de sa mère qu'elle n'a pourtant pas connu.

Le 5 juillet à 11 heures, elle se marie - officiellement cette fois - avec Sylvain Beaujardin qui vient juste de terminer un engagement militaire d'une dizaine d'années au 7ème régiment d'infanterie de ligne stationné au fort de Charenton. Son lieutenant, Jean-Philippe Lambert, lui sert de témoin.

Sylvain Beaujardin a une biographie familiale similaire à celle de son épouse.
Il a été abandonné à sa naissance en janvier 1834 devant l'hospice civil d'Avranches, dans le département de la Manche, en Normandie.
Nous ne savons rien de son enfance qui se conclut par son incorporation dans l'armée française.
Entre 1853 et 1856, Sylvain a participé à la guerre de Crimée. Sa brigade a notamment pris le fort de Malakoff, près de Sébastopol, qui a donné son nom à une commune de banlieue à quelques encablures de Maisons-Alfort.
Peut-être Sylvain a-t-il aussi pris part à la désastreuse campagne du Mexique mais les certitudes manquent à ce sujet.
Démobilisé, Sylvain Beaujardin devient ouvrier “journalier”, notamment à l'usine de levures Springer qui deviendra “l'Alsacienne”.

Trois ans après le mariage, le 18 avril 1870, vient au monde Constance Honorine Beaujardin, mon arrière-grand-mère.
Un trimestre plus tard se déclenche la guerre entre la Prusse et la France qui mettra à bas le Second Empire français, créera le premier Reich allemand et provoquera l'avènement définitif de la République.

Françoise Arbenne-Reinier et son mari Sylvain Beaujardin, vers 1900, probablement à Maisons-Alfort. On notera le chien au premier plan, la casquette sur le mur et le pavillon de banlieue en arrière-plan.

Une vie de banlieusards

À l'instar de dizaines de milliers de migrants provinciaux et étrangers fuyant la misère des champs pour venir travailler à Paris - l'une des 3 métropoles mondiales les plus dynamiques - les époux Beaujardin passent le restant de leur vie à Maisons-Alfort, rue Chabert, le long de voie ferrée PLM qui a amené Françoise depuis sa Savoie natale.

Le sort continue hélas à s'acharner sur cette famille.
Dans la nuit de la Saint Sylvestre 1892, pris de boisson, Auguste Victor Mermet, devenu maçon, décède, comme son père, d'une chute.
Sylvain Beaujardin se charge des formalités d'état-civil où il est indiqué comme “son père”.

Le fils aîné de Françoise, Théophile Mermet, connaît une trajectoire bien plus heureuse.
Manifestement doté d'un sens aigu du commerce et des affaires, après avoir été sommelier et distillateur, il possède une vingtaine de cafés en région parisienne, ce qui lui confère une véritable aisance financière dont il fait profiter sa famille.
Ainsi, il place sa demi-soeur Constance Beaujardin et son mari Joseph Pierre Lebouc, après leur mariage en 1893, à la tête d'un de ses bistrots, rue de Vaugirard à Paris.

Par contre, la trace de Louis-Honoré Mermet n'a pu être retrouvée.

Sylvain Beaujardin s'éteint à 75 ans en 1909. Françoise Arbenne-Reinier fait de même en 1922 à l'âge de 85 ans.
La dernière partie de son existence a vu l'arrivée, tour à tour, des réverbères, de l'eau courante, du gaz de ville, des poubelles, de l'électricité, du téléphone, du métro, des automobiles, de l'aviation et de quelques autres inventions qu'elle aurait été bien en peine d’imaginer lors de son enfance dans les montagnes des Bauges.

Portrait au fusain de Françoise Arbenne-Reinier, à la fin de sa vie vers 1920.

Généalogiquement votre

Post Scriptum
Le village savoyard des Déserts dans le massif des Bauges a vu sa population décliner de 1860 à 1975 où il n'y avait plus que 455 habitants.
Désormais, presque 800 personnes y résident grâce à l'attrait de la vie en montagne dans des maisons dotées de tout le confort et de chauffage, de la proximité de Chambéry et de la station de ski de la Féclaz.
Françoise Arbenne-Reinier et Victor Mermet auraient bien du mal à reconnaître le hameau de leur enfance.

Panneaux solaires sur le toit d'une maison rénovée du hameau des Mermets (mai 2015).

Références et compléments
- Cette chronique, même si elle est écrite sur le ton du récit, repose presque exclusivement sur des faits attestés.
Seule la date d'émigration depuis la Savoie de Françoise Arbenne et Victor Mermet ainsi que leur trajet vers Paris ne sont pas connus avec exactitude.
Leur départ des Déserts peut être antérieur à 1860 et le couple a éventuellement effectué des étapes entre les Déserts et Périgny sur Yerres.
Il est même possible qu'ils n'aient pas émigré en même temps.
Toutefois, ils n'ont laissé aucune trace dans les registres d'état-civil des principales villes situées sur la ligne de train PLM.
Plus de détails sur mon site généalogique.
Toute information généalogique ou historique venant compléter ou même infirmer ce récit est par avance bienvenue.
Merci de me contacter via ce lien.


- Principales sources :
- Mes remerciements au twittonaute @JB94700 qui m'a (re)donné le déclic pour rédiger cette chronique qui me trottait depuis longtemps dans la tête.

- Voir aussi les autres chroniques traitant de généalogie ou d'histoire notamment :
- Les expressions en savoyard proviennent du Dictionnaire Français - Savoyard publié en 2013 par Roger Viret.

- Les photos du hameau des Mermets ont été faites par mes soins le 12 mai 2015. La totalité des photos est consultable en suivant ce lien.

samedi 28 février 2015

Cartographie d'un français de souche

Les gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts,
La race des chauvins, des porteurs de cocardes,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Georges Brassens
Récemment, François Hollande a employé l'expression "français de souche" pour désigner les jeunes crétins qui ont saccagé plusieurs dizaines de tombes et hurlé "Heil Hitler" dans le cimetière juif de Sarre-Union en Alsace.

Cette formule, prisée par l'extrême-droite, m'a laissé perplexe.
En effet, le Trésor de la Langue Française Informatisé indique que souche signifie "base du tronc d'un arbre prolongée par ses racines".
Jusqu'à plus ample informé, chaque titulaire de la nationalité française possède des parents - base de son propre tronc - et des racines.
Aussi "français de souche" ressemble furieusement à un pléonasme, puisqu'il parait difficile d'imaginer une personne, même dotée de l'incomparable génie français, sans souche.

À bien y réfléchir, notre président - soucieux de tourner la page Charlie pour aller refroidir le climat - a surement voulu clore au plus vite son discours en raccourcissant la trop longue locution "français de souche française".
Car certains de mes compatriotes ont des parents et des racines exclusivement hexagonales, quand d'autres sont d'ascendance américano-belge, finlandaise, serbo-croate, néerlandaise, grecque, hispano-tamoul voire arabe !

À demi-convaincu par cette explication, je m'en suis ouvert auprès de mon entourage.
De bons esprits m'ont savamment expliqué qu'effectivement l'aspect français de la souche était sous-entendu dans le propos hollandais et que l'expression permettait de différentier les pieds d'arbre bleus-blancs-rouges de ceux juifs ou musulmans, beaucoup plus basanés.
J'avoue n'avoir pas compris la logique de cette classification qui amalgame allègrement nationalité et religion.
En la poussant un peu plus loin, il y aurait donc aussi des souches catholiques, protestantes, bouddhistes, hindoues, agnostiques et même athées.
Une pincée de génétique ne pouvant pas faire de tort, je trouve que l'importance donnée aux souches à la chevelure brune, aux yeux marrons, myopes et daltoniens ainsi qu'avec une prédisposition naturelle à la fainéantise est par trop insuffisante.

Perturbé par ce désintérêt et cette sémantique floue, j'ai finalement entrepris, pour me remettre les idées en place, de cartographier ma souche personnelle.

Venu au monde à Paris, de père et de grand-père tout deux nés aussi à Lutèce, je pensais jusqu'alors que la gauloisitude de mon pedigree n'avait d'égal que celle de ma moustache - encore que certains y voient de la polonitude façon Lech Walesa.
À partir de mon arbre généalogique, j'ai placé sur une carte les lieux de naissance connus de mes ancêtres vers 1700, au coeur du règne de Louis XIV, 8 à 9 générations en arrière.

Mes ancêtres vers 1700
Rouge : attesté aux alentours de cette date.
Vert : attesté après 1700 (branche généalogique interrompue).
Bleu : attesté avant 1700.
Noir : non formellement attesté mais très probable vers 1700.
Le résultat est pour le moins dispersé.
D'ouest en est, on repère successivement :
  • La Normandie, vers Avranches.
  • Les confins de l'ancienne Bretagne, désormais département de l'Ile et Vilaine, et de la province du Maine, devenue Mayenne.
  • La Sologne, au sud d'Orléans.
  • Le Berry, autour de Bourges, de la Châtre et de Vallon en Sully.
  • Le Bourbonnais, à l'ouest de Montluçon.
  • Paris.
  • La vallée de l'Oise.
  • Les Ardennes, des deux côtés de la frontière franco-belge, pourtant tracée par Louis XIV en 1697 à l'issue des traités de Ryswick.
  • La Savoie, qui ne devint française qu'en 1860 et dont les ducs, qui régnèrent à Turin après Chambéry, s'auto-promurent rois d'Italie à cette occasion.
  • L'Alsace qui eut, du quinzième au vingtième siècle, des propriétaires nombreux, enchevêtrés et changeants.
  • La vallée du Rhin aux alentours de Mayence en Allemagne.
  • La Galicie aux limites entre l'empire des Habsbourg et celui des Tsars russes, aujourd'hui partagée entre Pologne, Slovaquie et Ukraine.
Bref, ma souche, à l'instar de celles de beaucoup d'arbres, est sérieusement ramifiée et non exclusivement française.
Finalement, ma polonitude moustachière est peut-être moins fortuite que je ne le pensais jusqu'ici.

Souchiquement votre

Références et compléments
- Consulter une version interactive de la carte généalogique de mes ancêtres au début du dix-huitième siècle.

- Voir aussi mes autres chroniques traitant de généalogie, notamment :
. Descendants de sans-papiers morts pour la France en 1914-1918
Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie
. Un enfant c'est un papa et une marâtre

- Mes pages de généalogie

mercredi 23 juillet 2014

Frontière fossile entre Isère et Savoie

Je vous invite à regarder attentivement la photo ci-dessus.
Si vous n'y distinguez rien de particulier, je vous conseille de consulter votre ophtalmologiste préféré car un magnifique fossile trône au milieu de l'image.

En effet, jusqu'en 1860, le torrent appelé le Guiers Vif, qui circule au fond de cette vallée du massif alpin de la Chartreuse et que le feuillage cache en très grande partie, marquait la limite entre la France, à gauche du cliché, et ce qui n’était pas encore l'Italie, mais le Royaume de Piémont-Sardaigne, de l'autre côté.
Cette frontière a été défendue et gardée plusieurs siècles, jusqu'à ce que les péripéties du Risorgimento - l'unification italienne - la fasse disparaître comme par enchantement.
Désormais, le Guiers sépare les départements de l'Isère et de la Savoie.

70 km vers l'est, l'actuelle limite franco-italienne, grâce à l'Union Européenne et au traité de Schengen, ne se remarque guère plus.
La frontière germano-française, pour laquelle, pourtant, ont péri des millions de combattants de la première guerre mondiale, est désormais aussi peu marquée.
Pareillement, l'ancien rideau de fer, où les Vopos tiraient à vue sur les émigrants, n'est plus visible lors d'un trajet autoroutier de Varsovie à Francfort ou de Venise à Ljublajna.

Toutefois, cette extinction progressive des frontières européennes émeut de nombreux défenseurs de la nature, pardon de l'ordre soit disant naturel des choses.
Ces bons esprits expliquent doctement que notre vague à l'âme et notre économie poussive proviennent de la disparition des bonnes vieilles limites nationales.
D'après ces spécialistes ès vestiges, seul le rétablissement des postes de douanes et du bornage inter-pays, voire des clôtures, peut nous ramener la paix et la prospérité d'antan.

Bien entendu, ces savants autoproclamés, en fonction d'où ils parlent, divergent sur la détermination exacte de ces limites à réinstituer.
À Budapest, par exemple, historiens et politiques réclament haut et fort la remise en cause du traité de Trianon conclu en 1919 et le retour à l'imposante Hongrie de l'empire des Habsbourg.
De même, sous prétexte de mémoire et de généalogie, des associations de descendants d'allemands des Sudètes militent ouvertement pour que le chancelier berlinois gouverne aussi des portions de la République Tchèque et de la Pologne.

Plus au sud et à l'est, on est encore plus entreprenant.
Ces derniers jours, d'héroïques patriotes ont eu le courage de quitter l'univers feutré des paroles et des idées pour passer aux actes concrets.
En Ukraine, en Palestine-Israël, en Irak et en Syrie, de glorieux combattants ont pris les armes et n'hésitent pas à sacrifier civils et voisins pour redessiner une frontière à leur convenance.
Verser du sang autour de futurs fossiles est, à en croire les propagandistes de tous les camps, plus que jamais, une nécessité impérieuse et un devoir moral.

Pour conclure ce billet, désireux de me conformer à l'ambiance du moment et d'apporter ma pierre à la reconstruction des nations, je rétablis donc, à ma façon, l'ancestrale frontière franco-sarde de Savoie.

Frontièro-patriotiquement votre

Références et compléments
- La photo a été prise par mes soins dans le massif de la Chartreuse, à la limite des départements français actuels de l'Isère et de la Savoie, sur la route des Entremonts située sur la rive iséroise du Guiers Vif, à l'aplomb du tunnel du Frou.
- L'excellent logo “coexist” provient de la campagne éponyme.

samedi 15 mars 2014

Un désagréable fumet de XIXème siècle

À la fin des années 1700, la Grande Bretagne, les USA, la Corse et la France inventèrent, sous l'influence du mouvement dit des Lumières, la démocratie représentative et libérale moderne.

Cette incontestable avancée a presque aussitôt été accompagnée de son coté obscur, le nationalisme.
À peine l'encre du Congrès de Vienne eut-elle fini de sécher que, partout en Europe, des peuples se sont soulevés pour obtenir une nation bien à eux, le plus souvent au détriment d'autres ethnies et religions que les systèmes féodaux avaient négligemment entrelacées.
Au XXème siècle, la décolonisation, à son tour, a propagé les fièvres nationales à l'ensemble du globe.

Cette face détestable de nos systèmes politiques modernes est responsable, depuis deux siècles, d'innombrables massacres et contre-massacres. Écrasement du printemps des peuples de 1848, guerres balkaniques et les deux conflits mondiaux ne sont, hélas, que les plus saillants.

L'expansion du communisme et la guerre froide entre USA et URSS a, un temps, gelé les passions nationales.
L'écroulement du mur de Berlin en 1989 a sifflé le début de la seconde mi-temps.
Ex-Yougoslavie, ex-Tchécoslovaquie, Flandres, Écosse, Catalogne, Pays Basque, Irlande, Italie du Nord ... Rien qu'en Europe, la liste est longue des territoires où les velléités indépendantistes ou régionalistes ont (re)surgi.
Même dans les démocraties les plus établies, France en tête, des mouvements populistes et xénophobes occupent durablement le paysage politique avec des accents qui rappellent Déroulède, voire Mussolini.

Dernier épisode en date, l'Ukraine où deux légitimités historiques et linguistiques s'affrontent sans recherche de compromis.
Le pouvoir provisoire issu de la révolution de la place Maidan, au mépris de sa profession de foi européenne, s'est empressé, à peine en place, de bloquer l'usage du russe comme langue officielle.
Dans le même temps, le pouvoir et l'armée de Poutine préparent tranquillement l'annexion de la Crimée majoritairement russophone.
Le référendum prévu ce week-end par les autorités fantoches de Simferopol n'est pas sans rappeler celui qui permit à la France de Napoléon III d'annexer impunément en 1860 la Savoie et Nice. Le score d'approbation dépassa 99% et, dans plusieurs localités, les votants excédèrent les inscrits.

Le plus choquant dans la résurgence des nationalismes est que 2014 n'est ni 1848, ni 1922. Le monde actuel est beaucoup plus instruit, petit et interconnecté que naguère.
Partout, les niveaux d'enseignement n'ont jamais été aussi élevés et massifs.
Hommes et marchandises peuvent rejoindre n'importe quel point de la planète en moins de deux jours à des coûts de plus en plus abordables.
Télécommunications et informatique, à tout instant, nous relient les uns aux autres et donnent un accès immédiat à des océans de connaissance.
Comme le dit Michel Serres, le lointain a disparu, nous n'avons plus que des prochains.

Dans un tel contexte, combien de temps allons-nous encore tolérer que l'anachronique tentation de Verdun hante les esprits de nombreux dirigeants ou militants et que des personnes se sacrifient pour défendre quelques arpents du territoire soit-disant sacré d'une amère patrie ?

Il est grand temps que nos démocraties passent à l'age adulte et se débarrassent de leurs sombres oripeaux.
La nationalité est un concept éculé et délétère que la citoyenneté devrait remplacer. L'usage des fanions patriotiques n'a de sens que lors des manifestations folkloriques appelées rencontres sportives.

Fort heureusement, les mutations en cours ont, bon an mal an, de bonnes chances de nous aider à franchir rapidement ce cap nécessaire.
Par exemple, la belle initiative numérique "Israël loves Iran" de Ronny Edry démontre que les colombes peuvent maintenant court-circuiter les faucons (et aussi les vrais).

Mondialo-numérico-métissiquement votre

Références et compléments
- Le site histoirepostale.net relate la montée et les déchirements des nationalismes européens au XIXème siècle. Les pages consacrées à Nice et à la Savoie rappellent l'annexion française de 1860 au cours du Risorgimento italien.
- La conférence "l'innovation et le numérique" donnée par Michel Serres à la Sorbonne en 2013.
- La vidéo publiée par TED de Ronny Edry qui proclame "Israël loves Iran".
  

samedi 16 mars 2013

En 1848, la France révolutionnaire renvoyait les savoyards chez eux

Autres temps, autres mœurs proclame la sagesse ancestrale des nations.
Personnellement, j'en doute et inclinerais plutôt en faveur de l'éternel bégaiement de l'histoire.
Pour preuve, les troublants échos de l'épisode révolutionnaire français de 1848 avec le passé récent, tant dans l'Hexagone qu'en Tunisie.

En février 1848, trois jours d'émeutes et de fusillades à Paris poussent le roi Louis-Philippe en bout de course vers l'exil.
Profitant de la confusion, républicains, libéraux et socialistes, avec le poète Lamartine à leur tête, abolissent la monarchie, proclament la République et établissent un gouvernement provisoire.

Mal préparés, les révolutionnaires font face à de nombreuses difficultés, notamment un chômage ouvrier massif et un mécontentement social explosif.
Pour tenter de faire baisser la pression, le gouvernement crée une commission hétéroclite qui va accoucher des Ateliers Nationaux, structure publique d'embauche des sans-emploi. Ceux-ci sont employés dans des chantiers sans véritables buts. Faute de financement, l'expérience dure trois mois et s'achève dans la répression anti-syndicale.

Dans les grandes villes, l'immigration économique, qui a commencé en France dès la fin du XVIIIème siècle, bat déjà son plein. Les nouveaux républicains doivent faire face à des demandes contradictoires.
De nombreux ouvriers réclament ouvertement l'expulsion des étrangers qui "volent le travail des français".
Ainsi, une affiche anonyme qui orne les murs de Paris, s'en prend ouvertement aux savoyards, alors sujets de la monarchie de Turin, le royaume de Piémont-Sardaigne.
    "Des étrangers, les Savoyards inondent la capitale.
    Cette peuplade envahissante porte un grand préjudice au pays, ne serait-il pas temps d'y mettre un terme et d'arrêter ce torrent qui déborde sur la France.
    Le gouvernement doit protection à la classe ouvrière. Est-il juste que des étrangers viennent moissonner les ressources du pays ? [...]
    Les pièces de 5 francs rentrent dans leur gousset et n'en ressortent plus ! [...]
    En Savoie, ils appellent la France leur Californie ! Expatriez-vous Français ! Faites place aux Savoyards ! [...]
    S'ils n'étaient pas là, on ne verrait plus d'ouvriers sans ouvrage, plus de domestiques sans place, plus de vagabonds. Il y a parmi eux des fils de fermiers, des gens aisés. Seuls les malheureux restent dans leur pays pour cultiver les terres. [...]"
Dans le même temps de nombreuses délégations d'étrangers - savoyards mais aussi italiens, polonais et même irlandais - demandent au gouvernement provisoire de prendre la tête d'un mouvement de libération de leur pays et de mettre en pratique la solidarité internationale revendiquée durant l'opposition au régime de Louis-Philippe.
Alphonse de Lamartine se charge de leur expliquer que le temps doit d'abord suspendre son vol et qu'il est urgent d'attendre. L'écrivain, devenu apprenti politicien, déclare même que "nous l'avons dit et nous voulons que les paroles de la République soient des paroles de vérité : nous ne romprons pas la paix du monde !".
Le gouvernement provisoire incite toutefois les étrangers chômeurs à rentrer dare dare dans leur patrie. Pour ce faire, il octroie des passeports gratuits et verse même des indemnités de route, prototype de l'actuelle aide au retour.

Les nouvelles autorités de Lyon réussissent le tour de force de faire encadrer 1 300 chômeurs savoyards par environ 200 "voraces" - version locale des "exagérés", terme alors usité pour ce que nous nommons extrême-gauche - et à expédier ce beau monde à pied à Chambéry afin d'y proclamer la République Française et d'arracher la Savoie à son monarque.
Cette troupe improbable et à peine armée atteint la capitale savoyarde en cinq jours et prend sans résistance la ville le 3 avril 1848.
Le lendemain, les paysans des alentours dirigés par leurs curés rétablissent, aux cris de "à bas la république, vive le Roi", le pouvoir de la monarchie piémontaise. Pour faire bonne mesure, ils lynchent une douzaine d'exagérés et expédient un millier de personnes en prison.
Magnanime, le gouvernement de Turin, en pleine guerre ratée avec l'Autriche, les fait élargir dans la quinzaine suivante.

Fin 1848, alors que la désillusion est forte, les élections amènent au pouvoir une majorité nettement conservatrice.
Louis-Napoléon Bonaparte, neveu du despote corse, devient le premier président de la République Française élu au suffrage universel.
Petit à petit, il étend ses pouvoirs, initialement limités. Le 2 décembre 1852, lors d'un coup de force, il envoie définitivement valser le reliquat d'état de droit et s'autoproclame empereur, en prenant le dossard Napoléon III.
En 1860, en échange de son soutien à la monarchie turinoise dans son unification manu militari de l'Italie, Napoléon III rattache la Savoie et Nice à la France.
Cette annexion fût ratifiée par un référendum hautement démocratique où le oui l'emporta à 99%, malgré une absence massive de bulletins non.
Les savoyards, sous la pression de la pauvreté, continuèrent à émigrer massivement dans les grandes villes françaises où il n'étaient plus étrangers.

Républicainement votre

Références et compléments
- Je remercie "Catherine de Savoie" dont l'envoi du texte de l'affiche parisienne anti-savoyards est au point de départ de cette chronique.
- Beaucoup de détails historiques proviennent du site web de l'UMAS (l'Union Mondiale des Associations de Savoyards).
- Une de mes ancêtre, Françoise Arbenne Reinier, a fait partie de ces nombreuses personnes ayant émigré de Savoie vers Paris. J'ai brièvement évoqué sa biographie tragique dans la chronique "Un enfant c'est un papa et une marâtre !".
- Les articles historiques et philatéliques du site histoirepostale.net sur la Savoie et le comté de Nice.

lundi 11 février 2013

Un enfant c'est un papa et une marâtre

Les arguments des adversaires et partisans du mariage dit pour tous sont étonnamment similaires.
Les opposants à l'union des gays devant monsieur le Maire expliquent que la famille nucléaire monogame - un père, une mère et leurs enfants - a été, depuis des lustres, le pilier inamovible de la société et de l'ordre naturel.
Dans le même temps, les supporters du mariage homosexuel revendiquent la même normalité matrimoniale pour les couples de même sexe que pour les hétérosexuels.
Au risque de peiner les militants des deux bords, histoire et généalogie proposent une vision des familles de notre passé éloignée de ce charmant idéal.

Lorsque je fais le compte de mes ancêtres nés entre 1750 et 1900, l'enfance de la moitié d'entre eux ne s'est pas déroulée au sein d'un foyer type regroupant simultanément leur père et leur mère unis par les liens sacrés du mariage.
Les registres d'état-civil que j'ai consulté montrent que mes aïeux n'étaient, sur ce point, en rien différents de leurs contemporains.
Voyons cela en détail à l'aide d'exemples issus de ma généalogie personnelle.

La très forte mortalité au long de la vie qui a persisté jusqu'après, grosso modo, 1945 était un puissant facteur de rupture des couples. Les veufs et les veuves ont toujours été légion et les remariages suite à un décès étaient la norme.
En moyenne, environ un tiers des familles subissaient veuvage et remariage. Parfois, mauvaises récoltes, pauvreté et épidémies faisaient grimper ce taux autour de 50%.
Beaucoup d'enfants étaient élevées par leur marâtre, terme qui, peu à peu, de descriptif est devenu péjoratif. Ainsi, Marie-Claire Lelaurin, se marie à Nouvion dans les Ardennes le 16 février 1802. Le 22 novembre, elle accouche de son fils Philippe-Joseph Lenoir, puis décède 10 jours plus tard. Son mari, André Lenoir se remarie en 1805 avec Marie-Jeanne-Sophie Cabaret. Ce nouveau couple aura, en tout, sept enfants et élèvera Philippe-Joseph.
Autre cas, Nicolas Midoux, né en 1732, à Auvillers les Forges aussi dans les Ardennes, s'est marié une première fois en 1761 avec mon aïeule Marie-Louise Millet qui décédera 9 ans plus tard après avoir accouché de 4 enfants. Nicolas Midoux se remarie ensuite en 1776 avec Marie-Jeanne Neveux, alors enceinte de 6 mois. Huit ans plus tard, un autre rejeton naîtra de cette union.

Les abandons d'enfant, quoique nettement moins fréquents que les veuvages, ont été importants, même au XIXème siècle.
Ces enfants rejetés étaient pris en charge par des institutions religieuses ou étatiques qui, très souvent, les plaçaient très jeunes comme domestiques.
Mon arrière-arrière-grand père, Sylvain Beaujardin, a été "trouvé" devant la porte de l'hospice civil d'Avranches dans la Manche le 9 janvier 1834, "apparemment nouveau-né". Son nom et son prénom ont été choisis par le maire de la ville lors de son inscription à l'état-civil. Je n'ai malheureusement pas réussi, à ce jour, à retrouver trace de l'enfance et de l'adolescence de cet ascendant.

Les "enfants naturels" et les "filles-mères" enduraient, eux aussi, un sort peu enviable.
Les jeunes femmes qui avaient le malheur d'être enceintes sans pouvoir se marier avec le géniteur de leur enfant étaient mises au ban de la société.
Dans beaucoup de régions, comme la Savoie, les enfants "naturels" étaient soustraits à leur mère dès leur naissance et confiés à des familles où ils vivaient avec un statut proche de la servitude.
Ce fut le sort de mon arrière-arrière-grand-mère Françoise Arbenne-Reinier, née à "l'hospice de maternité" de Chambéry le 28 juillet 1837. Nourrisson  elle fut confiée à une famille paysanne des Bauges. Le plus tragique est que Suzanne Lieutar, sa mère, qu'elle n'a jamais connu, était-elle même une "fille-mère" née dans des conditions similaires au même endroit en 1813.
Portrait de Françoise Arbenne-Reinier, mon aïeule vers la fin de sa vie aux alentours de 1920.
Les personnes vivant dans une forte pauvreté ou dans une certaine marginalité éprouvaient beaucoup de difficultés à se marier, ce qui accroissait leur exclusion sociale et celle de leurs enfants. Cette situation a perduré jusqu'à environ la première guerre mondiale.
Âgée d'une vingtaine d'années, la même Françoise Arbenne-Reinier finit par fuir sa Savoie tristement natale pour l'actuel Val de Marne en compagnie de Victor Mermet, un des fils de sa soit-disant famille d'accueil.
Ils s'établirent à Périgny comme "manouvriers" (ouvriers agricoles) et eurent deux enfants sans être mariés. Malheureusement, Victor décéda prématurément en 1864 alors que Françoise était à nouveau enceinte. La Savoie n'étant rattachée à la France que depuis 4 ans, un certain flou régnait dans l'état-civil que mon ancêtre mit à profit pour se déclarer veuve et ainsi bénéficier d'un semblant de statut social.
Cinq ans plus tard, à l'occasion de son vrai faux remariage avec Sylvain Beaujardin, l'officier d'état-civil flairant que la dite veuve ne l'était guère fit signer à ce dernier une sorte de décharge dans la marge de l'acte officiel.

Il en est des structures familiales comme de bien d'autres domaines, un gouffre béant sépare souvent l'idéal des réalités.

Généalogiquement votre

Références et compléments
- A propos de généalogie, voir aussi la chronique "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie de la France".
- Au sujet du mariage homosexuel, trois autres chroniques : "Quand sondage rime avec bidonnage", "Union nationale pour tous" et "Mariage pour beaucoup ou pour quelques uns ?".
- Toutes les personnes évoquées dans cette chronique apparaissent dans la "Généalogie et arbres généalogiques des familles Kedous, Lebouc, Lenoir, Najar et apparentées".
   

dimanche 3 juin 2012

La mondialisation ne date pas de la dernière bruine

La Ferme Ecole journal des cultivateurs de Savoie - Juin 1857 - Chambery

Dans le numéro 13 du "Journal des Cultivateurs" de Savoie - "La Ferme Ecole" - paru à Chambéry le 14 juin 1857, on peut lire un article écrit par un correspondant en Bretagne.

Celui-ci indique que les maraichers de Morlaix et Roscoff subissent de plein fouet la "redoutable concurrence" des "cultivateurs d'Algérie" qui "parviennent à pourvoir les Halles de Paris".
Heureusement, une "circonstance presque inespérée" a fourni aux agriculteurs bretons un "débouché nouveau". "Les ports d'Anvers, de Rotterdam et de Hambourg, reliés à celui du Havre par des lignes régulières de bateau à vapeur, ont depuis peu demandé à nos Roscovites des paniers de légumes".
L'article se conclut par "la plus grande partie de la production maraichère du Finistère se consomme non plus en France, mais bien dans les villes les plus populeuses de l'Elbe et la Meuse".

Un siècle et demi en arrière, les bouleversements dans les communications - navires à vapeur et chemin de fer - impactaient directement les acteurs économiques de l'époque, y compris les plus petits. Ce que nous appelons désormais la mondialisation avait déjà une double face. La production des pied-noirs boutait celle de Bretagne hors de Paris pendant que dans le même temps les légumes celtes conquéraient l'Europe du Nord.
Notre XXIème siècle est-il si différent ?

Savoiso-bretonniquement votre

Références et compléments
- Sur le même thème, voir aussi la chronique "la mondialisation ne date pas de la dernière mousson"
- Le site histoirepostale.net pour aller plus loin sur l'Europe et ses postes vers 1860, notamment en Savoie et en France.
- Le thème de cette chronique ainsi que le fac similé de La Ferme Ecole ont été fournis par mon camarade Roland Goutay, auteur des chroniques de Djerba publiées sur ce blog et co-réalisateur du site histoirepostale.net.