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lundi 1 juin 2015

Si on mettait les immigrés dans des bus ?

En France, l'immigration est devenue une obsession nationale.
J'ai déjà utilisé vis à vis de cette fixette le froid étalon des statistiques.

Toutefois, de bons esprits, de gauche comme de droite, m'ont rétorqué que nous n'étions pas dans le domaine des chiffres mais dans celui de l'identité, des perceptions et des sensations.

Soucieux de me conformer à l'air du temps et - comme aurait dit le regretté Georges Brassens - de complaire aux sycophantes, j'ai choisi d'illustrer l'immigration au fil du temps plutôt de la décompter.

Les transports en commun étant des endroits de brassage de la population, j'ai fait monter dans des bus une cinquantaine de personnes représentatives de la France de leur époque.

En 1930, en moyenne, un bus Renault TN6 emportait 47 français, 2 italiens et 1 polonais

En 1960, un bus Renault TN6 véhiculait 47 français, 1 italien et 2 européens d'autres origines


En 2015, un très moderne autobus MAN NG313 transbahute 46 français, 1 européen, 1 algérien, 1 marocain et 1 personne venant du reste du monde

Mélangiquement votre

Références et compléments
- Pour voir les illustrations en plus grand format, cliquer dessus.

- Voir aussi la chronique “Combien d'immigrés musulmans en France ?”

- J'ai beaucoup de plaisir à indiquer que le daltonien que je suis peine à distinguer les "badges drapeaux" français et italiens.
Le myope-presbyte que je suis aussi confond les autres !

- Le nombre de passagers est issu des très sérieuses statistiques de l'INSEE que je me suis contenté d'arrondir avant de les faire grimper dans les autobus.

- Les photos des bus de la RATP proviennent de Wikimedia Commons
. bus Renault TN6
. bus Somua OP5
. bus MAN NG313

- Les "badges drapeaux" sont l'oeuvre de Nordic Factory

samedi 24 janvier 2015

Combien d'immigrés musulmans en France ?

De bons esprits, dont la voix au chapitre a été affermie par l'actualité française récente, professent que l'hérédité et la géolocalisation engendreraient, une bonne fois - une bonne foi ? - pour toutes, pratiques religieuses, convictions, voire même comportements.

D'aucuns aperçoivent même une cinquième colonne à l'emblème du croissant et de l'étoile envahir le pays de Vercingétorix, Charles Martel et Jeanne d'Arc et venir jusque dans nos bras … …
À les croire, ces cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers !

Quoi qu'il m'en coûte, j'ai cherché à mesurer la longueur de cette cohorte à l'aide de l'étalon froid et dépassionné des statistiques.

Peu d'informations fiables

Comme pour l'estimation des croyances religieuses, les données indubitables manquent car nul ne peut être sommé d'assumer ses aïeux.

Toutefois, l'INSEE effectue des évaluations avec un niveau correct de sérieux scientifique. Les derniers chiffres datent de 2008 et restent représentatifs des ordres de grandeurs actuels.

Combien de migrants et d'enfants de migrants en France ?

À cette date, 4 résidents français sur 5, c'est à dire 52 millions de personnes, faisaient partie de ce que les démographes baptisent plaisamment la population “majoritaire”, c'est à dire nés en France de parents nés aussi en France.

Un cinquième des hexagonaux, 12 millions d'individus, ne répondaient pas à ce critère, car soit nés à l'étranger, soit ayant au moins un de leurs parents venu au monde loin de la patrie de Charles Maurras.

La tranche d'âge de 18 à 50 ans comporte le plus de personnes liées aux migrations, environ un tiers.
Par voie de conséquence, actuellement, 4 nouveaux-nés sur 10 dans notre bel Hexagone possèdent au moins un grand-parent étranger.

Pour l'ensemble de la population, la statistique n'a pas été actualisée depuis longtemps. Raisonnablement la proportion se situe entre un quart et un tiers.
Je vous invite à faire le test dans votre entourage, en remontant même, dans la mesure du possible, aux arrière-grands-parents. La barre symbolique de la moitié est très souvent franchie.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. "Issue de l'immigration" regroupe les personnes nées hors de France métropolitaine ou avec au moins un parent né hors de France métropolitaine.

D'où viennent-ils ?

Parmi les personnes immigrées ou d'ascendance directe immigrée, une petite moitié, 5.5 millions, un français sur 12, est originaire d'Europe.

Un peu plus de 3.5 millions, c'est à dire un hexagonal sur 18, ont leurs racines au Maghreb.

L'Afrique subsaharienne et la Turquie ont fourni respectivement 1.2 million et 500 000 personnes.

Enfin 2% de la population française, grosso modo 1.3 millions, sont liés aux autres contrées de notre belle planète.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. Mêmes critères que graphique précédent.

Combien de “musulmans” parmi eux ?

Faisant fi de la liberté de conscience et des trajectoires individuelles, de doctes commentateurs soutiennent que croyances et conduites sont déterminées par la géographie des ancêtres.
Selon eux est “musulman” tout individu dont une partie de la famille a des attaches dans des régions où l'islam est la religion majoritaire.

Pour éviter à ces brillants cerveaux une trop lourde charge arithmétique, j'ai effectué le comptage à leur place.

En mettant des lunettes grossissantes, on peut estimer qu'un peu plus de 4.5 millions de résidents français, un sur 14, sont originaires de pays dits “musulmans”.
Ces supposés “musulmans” ne sont pas majoritaires au sein des migrants et enfants de migrants puisque 6 sur 10 d'entre eux ont leurs attaches dans des zones dépourvues de mosquées.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. Mêmes critères que le premier graphique.

#JesuisCharlie
Mélangiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi, dans la même veine :
- Sources
  • Etudes INSEE "Immigrés et descendants d'immigrés en France - Insee Références - Édition 2012" et "Trajectoires et Origines - Enquête sur la diversité des populations en France - 2010".
  • Article Wikipedia "l'immigration en France"
- Les phrases mises en évidence en début de chronique sont extraites des couplets 1 et 3 de la Marseillaise de Rouget de Lisle, hymne national de la France.
Liberté, Liberté chérie, combats avec tes défenseurs !

mercredi 24 septembre 2014

Göttingen / Maghreb - Chanter pour ne pas haïr

En cette sinistre soirée où une barbarie sauvage et publicisée est suivie, sur les réseaux sociaux, d'un déferlement de bêtise et de haine, me reviens une chanson écrite et composée par Barbara, en Allemagne, moins de 20 ans après la fin de la seconde guerre mondiale.
Je me suis permis de l'adapter à notre triste actualité.

Göttingen / Maghreb

Bien sûr, ce n'est pas la Seine,
Ce n'est pas le bois de Vincennes,
Mais c'est bien joli tout de même,
Le Maghreb, le Maghreb.

Pas de quais et pas de rengaines
Qui se lamentent et qui se traînent,
Mais l'amour y fleurit quand même,
Au Maghreb, au Maghreb.

Ils savent mieux que nous, je pense,
L'histoire de nos rois de France,
Mehdi, Habib, Mouna, Tarek,
Au Maghreb.

Et que personne ne s'offense,
Mais les contes de notre enfance,
"Il était une fois" commencent
Au Maghreb.

Bien sûr nous, nous avons la Seine
Et puis notre bois de Vincennes,
Mais Dieu que le jasmin est beau,
Au Maghreb, au Maghreb.

Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine,
Eux c'est la vitalité même,
Au Maghreb, au Maghreb.

Quand ils ne savent rien nous dire,
Ils restent là à nous sourire
Mais nous les comprenons quand même,
Les enfants bruns du Maghreb.

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou au Maghreb.

Ô faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j´aime,
Au Maghreb, au Maghreb.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour le Maghreb, pour le Maghreb.

Mais c'est bien joli tout de même,
Le Maghreb, le Maghreb.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour le Maghreb, pour le Maghreb.

No pasaran

Germano-franco-maghrébiquement votre

Références et compléments
- La version originale de Göttingen chantée par Barbara en 1967

jeudi 18 septembre 2014

Brassens l'oriental

La musique, parfois, a des accords majeurs,
Qui font rire les enfants, mais pas les dictateurs.
Bernard Lavilliers

Je signale aux "sectaires de tout poil" que leurs succès récents sont loin d'être acquis. Diversités culturelles et métissages vont longtemps leur "donner bien du fil à retordre".

Voici un bel exemple glané au fil de mes pérégrinations sur le web.

Joueur de oud et chanteur, Djamel Djenidi, a acclimaté Georges Brassens à l'ambiance de la rive sud de la Méditerranée, en le chantant sur le mode chaâbi, la musique populaire algéroise.
Mieux même, il a adapté en arabe des chansons du barde de Sète.

Je vous laisse découvrir le résultat grâce aux deux vidéos ci-dessous.



J'espère que ces interprétations originales, à tous les sens du terme, vous ont séduit, voire ému, autant que je l'ai été. Elles peuvent même s'avérer une excellente auto-défense.
En cas d'approche de "dragons de vertu", de "sycophantes", de "fanatiques de la cause", de "boutefeux" et autres "tristes bigots", il suffit passer en boucle et à tue-tête les chansons de Djamel Djenidi pour rappeler “à ces engeances de malheur” que notre monde, envers contre tout, va continuer à carburer au mélange.

"Plus de danses macabres autour des échafauds !"

Brassensiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Brassens raconte la Tunisie d'après la révolution"
. "L'Estaca, grande chanson et petit air entêtant de liberté"
. "Tunisie sur Balkans"

- Pour tout savoir (ou presque) sur Djamel Djenidi et son orchestre El Djamila, il suffit de se rendre sur leur site web.

- Les expressions simultanément en italique et entre guillemets sont issues ou adaptées de chansons de Georges Brassens.

- Mehdi a été le déclic de cette chronique.

lundi 14 juillet 2014

L'insoutenable ambiguïté du défilé du 14 juillet

Quatorze, c'est fou c'que t'es triste
Quand sur un édifice
T'es suivi de dix-huit
Quatorze, c'est fou c'que t'es gai
Quand au calendrier
T'es suivi de juillet
Jean Ferrat

Au matin du quatorze juillet
Je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas
Georges Brassens

Tous les ans, au cœur de l'été, du Tour de France et parfois de la coupe du monde de football, je ressens le même malaise avec le défilé militaire du 14 juillet sur les Champs Élysées.

Faire parader soldatesque et politiques est singulièrement passé de mode.
Il n'y a plus guère qu'à Moscou, Beijing et Pyongyang que ces démonstrations de force sont organisées.
Voir mon pays voisiner ces champions de la démocratie et de l'amitié entre les peuples ne me remplit pas de fierté patriotique.

Ce défilé est un oxymore à lui seul.
Désormais, sensé être un hommage à la paix, il met en valeurs soldats et armements pendant deux heures. Comme si Rafales, chars Leclerc, FAMAS et légionnaires étaient des avatars du rameau d’olivier.

Honorer le glorieux passé des armées françaises est une sinistre blague.
Pendant plus d'un siècle, l'establishment militaro-politique français n'a tragiquement cessé de se tromper.
En 1914, il a recherché une guerre qui devait être rapide et aisée et qui se termina avec 9 millions de morts ainsi que 8 millions d'invalides.
Dans les années 1930, commandement  et gouvernements français firent l’inverse et ne surent pas barrer la route au nazisme.
Dernières aventures en date, les guerres coloniales du Vietnam et d'Algérie n’ont fait que retarder des échéances inéluctables et ont remis en vigueur la pratique du coup d'état oubliée depuis Napoléon III.

Enfin, alors que le défi de la France est de se tourner dare-dare vers l'avenir et le monde, aligner en rangs d'oignons bidasses et panzers sur la plus belle avenue du monde n'est probablement le meilleur moyen d'aider le pays à - si j'ose l’expression - se remettre en ordre de bataille.

Commémoriquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts" et "Descendants de sans-papiers morts pour la France entre 1914 et 1918".

dimanche 20 octobre 2013

L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts

L'histoire et la mémoire nous sont indispensables. Elles expliquent notre présent et éclairent notre avenir.
Pourtant, trop souvent, elles sont institutionnalisées, voire instrumentalisées, et produisent alors des effets nettement moins bénéfiques.
Jugez sur pièces avec un exemple anodin, comme il en existe des milliers en France.

À Grenoble, au sommet du mont Jalla, au dessus de la forteresse emblématique de la Bastille, a été implanté en juin 2000 le mémorial national des troupes de montagne.


Cet endroit, censé être un lieu mettant en avant "la gloire, la douleur, la mémoire, la paix et la fraternité", cultive une ambiguïté de mauvais aloi.
Dès l'entrée du site, le visiteur est accueilli par des plaques en acier portant les inscriptions en français, anglais, allemand et italien "Paix" et "Amitié".
Bizarrement, les concepteurs de cet édifice commémoratif ont omis les langues arabes, kabyles et malgaches.

À proximité, des panneaux retracent l'épopée des troupes de montagne.
Ces unités ont participé, depuis leur création en 1888 jusqu'à nos jours, à toutes les campagnes militaires françaises. L'historique met en valeur le sacrifice des chasseurs alpins sur de multiples champs de bataille ainsi que leurs nombreuses victoires.
Parmi les faits de gloire cités, on trouve les "gains territoriaux" aux dépens de l'Italie en 1945 ainsi que la "confiance" et la "paix" apportées aux populations de Kabylie durant la guerre d'Algérie de 1954 à 1962.
À en croire ces pancartes, les soldats français morts en Algérie seraient "tombés au champ d'honneur".


Un peu plus haut, un monument très sobre porte de nombreuses plaques commémorant les conflits dans lesquels les chasseurs alpins furent partie prenante, notamment la conquête de Madagascar en 1895 ; la Marne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames et les Balkans pendant la première guerre mondiale et les opérations de maintien de l'ordre colonial au Maroc et en Tunisie dans les années 1920.
Un insigne en fer forgé proclame fièrement la phrase de Balzac, que l'on a connu mieux inspiré, "la gloire est le soleil des morts".


A l'exclusion de la Résistance, les engagements militaires des troisièmes et quatrièmes républiques françaises furent, dans le meilleur des cas des erreurs de jugement, et souvent même des fautes.
Pourtant, ils furent décidés par des responsables politiques issus du suffrage universel et soutenus, la plupart du temps, par une large majorité.
De surcroît, durant les deux guerres mondiales mais aussi dans les conflits coloniaux, les officiers ne furent guère économes de leurs hommes et respectueux des populations civiles.

Ces points douloureux font partie intégrante de l'histoire de France et, par voie de conséquence, de celle des chasseurs alpins.
Gommer des heures sombres avec quelques plaques proclamant paix et amitié au cœur d'un mémorial où se tiennent régulièrement des cérémonies officielles militaires est faire preuve de légèreté, voire d'aveuglement et de manipulation.

L'histoire, la vraie, avec ses bons mais aussi ses très mauvais souvenirs, a besoin d'études, de récits, de témoignages, d'ouvrages et de lieux de patrimoine, pas de monuments aux morts essayant de nous faire croire, en bricolant la mémoire, qu'il peut exister, en uniforme, un pacifisme militaire.

Commémorationnellement votre

Références et compléments
- Le mémorial national des troupes de montagne est situé à 635 mètres d'altitude sur le Mont Jalla, crête du massif de la Chartreuse dominant Grenoble et située sur le territoire de la commune de Saint Martin le Vinoux.
Plus de détails sur l'article que Wikipedia lui consacre.

- Les phrases et mots entre guillemets sont des citations exactes des pancartes présentes sur le site du mémorial national des troupes de montagne et de la documentation que l'on trouve en ligne à son sujet.

- Les trois photographies ont été réalisées par l'auteur le 19 octobre 2013. D'autres clichés les complètent au sein d'un album Google+.

dimanche 5 mai 2013

Les aéroports, nouvelles frontières et nouvelles féodalités

Les frontières telles que nous les connaissons - une ligne bien délimitée séparant deux états - sont historiquement récentes.

Avant 1800, dans l'ensemble du monde, on recensait moins de 20 frontières terrestres délimitées, dont la moitié en Amérique du Sud.
En Europe, seules 5 limites étatiques existaient : entre Espagne et respectivement Portugal et France, entre Suède et Norvège, les contours de la Suisse et la frontière nord-est de la France.
En Afrique, uniquement les parties nord des deux frontières entre Maroc, Algérie et Tunisie étaient déjà tracées.
Les rares frontières terrestres tracées avant 1800
D'après l'article de Ceriscope "La frontière comme enjeu de droit international" de Jean-Marc Sorel [2011] - Droits réservés.
Très longtemps, ce sont les villes qui affirmaient la souveraineté féodale ou étatique. Ceintes de remparts, on ne pouvait y pénétrer ou en sortir que par quelques portes dûment gardées et fermées durant les nuits et les crises.
Les alentours - villages, champs et forêts - suivaient le mouvement tant bien que mal. D'ailleurs, les habitations en dehors des murailles ont pris, au moyen-âge, le nom de faubourg, dérivé du latin falsus burgus, "faux bourg".
Jusqu'au XVIème siècle, le roi de France concevait son domaine comme une série de villes et n'était pas capable d'en dresser une carte délimitée.
Les frontières d'alors étaient soit naturelles - un fleuve, une ligne de crête - soit épaisses.
Dans ce dernier cas, la frontière était appelée marches ou confins. Il s'agissait de zones mal définies faisant tampon entre deux féodalités.
Les paysans qui y vivaient, étaient déchirés entre des allégeances contradictoires mais bénéficiaient souvent de privilèges en remerciement de leur rôle informel de gardes-frontière.
Hormis pour assurer le ravitaillement et le repos des guerriers, conquérir une marche n'avait aucun intérêt politique ou militaire puisque la puissance d'un souverain se mesurait à l'aune des places fortes qu'il maîtrisait.
Toutefois, les romains et les chinois, peuplades innovatrices, avaient bâti des prototypes de frontière en dressant des murs - murs d'Hadrien, d'Antonin, de Trajan ou encore muraille de Chine - reliant les forteresses marquant les limites - limes en latin - de leur empire.

Les traités de Westphalie en 1648 marquent symboliquement le début des états modernes et de leur corollaire, la frontière ligne. Cette dernière mettra toutefois plus de 150 ans à s'imposer définitivement.
Par exemple, en 1680, la paix de Nimègue qui met fin aux guerres de Hollande entre France, Espagne et Pays-Bas, octroie, entre autres, à Louis XIV la forteresse de Charlemont, au dessus de Givet en Ardenne. Signe d'évolution des esprits, à cette occasion, une bande de territoire - la pointe de Givet - est aussi refilée au souverain français afin qu'il puisse tranquillement ravitailler son nouveau château-fort.
Quelques années plus tôt, seule la possession de la place aurait été négociée.
Le même traité rend d'ailleurs Maastricht aux Pays-Bas. Bien que située à 200 km des autres forts français, cette ville stratégique appartenait à Louis XIV depuis plusieurs années.

Ce n'est véritablement qu'aux XIXème et XXème siècles que les frontières linéaires et homogènes d'aujourd'hui - fruits des révolutions, des guerres et des nationalismes - seront, petit à petit, délimitées.

Toutefois, notre monde moderne a recréé une nouvelle zone de marches : les aéroports.
Cette frontière d'un nouveau genre qui aurait rendu les anciens monarques perplexes, est une limite, non plus entre deux pays, mais entre un état et le ciel.
Lors de l'embarquement ou du débarquement, le passager se trouve dans le même état indéterminé que le manant du moyen-âge ballotté entre deux forteresses.
La zone située après le contrôle de police, bien que géographiquement toujours dans le pays de départ, est un territoire juridiquement flou. Les lois en vigueur alentour cessent de s'appliquer. Il est ainsi possible de se procurer moult tabac et alcool, au mépris des règles sanitaires et fiscales les plus élémentaires.
De même, une personne qui atterrit, bien que déjà physiquement sur le territoire du pays de destination, est loin d'y être légalement admise.
La fin de la marche se situe juste après le poste de garde des gabelous, au bout de long corridors, souvent au pied d'un escalator.

Vivement que les frontières soient abolies !

Aéro-marchiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques frontalières "les confins de l'Union" et "lettre ouverte à Manuel Valls" (qui le 5 mai 2013 n'est toujours pas refermée !).
- Cette chronique doit beaucoup aux publications en ligne de Ceriscope Frontières de Sciences-Po Paris et notamment à l'article de Jean-Marc Sorel "la frontière comme enjeu de droit international".
La carte des frontières tracées avant 1800 reproduite en début de chronique est issue de cet article.
- Deux cartes anciennes du Boudjak, territoire désormais en Ukraine à la limite de la Moldavie, reproduites sur le site histoirepostale.net faisant apparaître le mur romain dit de Trajan.
  

dimanche 20 janvier 2013

Djihadistes ou djiha-schiste ?

La rente pétrolière dont bénéficient les états riverains du golfe dit arabo-persique a un effet délétère persistant sur une bonne partie de la planète.
Comprenons-nous bien. Un pays a parfaitement le droit de tirer des profits conséquents d'un sous-sol riche en matières premières. Par contre, la manne géologique devient une calamité lorsqu'elle est captée par des systèmes politiques non démocratiques ou par des structures étatiques archaïques.

Les monarchies de la péninsule arabique et la théocratie iranienne réussissent l'exploit de combiner ces deux caractéristiques.
La distinction entre argent public et privé y est plus que floue. En pratique, les pétro-féodaux et les soi-disant gardiens de la révolution sont les véritables propriétaires-exploitants de leurs territoires respectifs.
De surcroît, ces régimes, sans aucune légitimité populaire et peu ouverts sur la contradiction, utilisent leurs épais excédents monétaires pour sponsoriser les causes qu'ils chérissent.

Ainsi en Syrie, le sinistre clan El Assad résiste encore grâce à l'appui sans limite de l'Iran. Pendant ce temps, les guérillas et partis islamistes d'un arc allant de la Mauritanie à l'Indonésie, en passant notamment par Tombouctou, Tunis et Damas, sont copieusement arrosés par l'Arabie Saoudite et le Qatar.

Cette agitation angoisse les émirs arabes unis d'Abu Dhabi et Dubaï  tout aussi corrompus mais plus ouvertement jouisseurs que leurs rigoristes voisins. Ils ont donc décidé de s'offrir les services de l'armée française, transformée en entreprise de mercenariat international, pour tenter d'assurer la sécurité de leurs territoires en forme de timbres-poste.
Inquiets par les développements récents au Sahel, les émirs unifiés subventionnent désormais aussi l'intervention militaire de la France au Mali.

Pendant ce temps, le souverain du Qatar, soucieux de ne pas trop porter tort au pays où ses fils et épouses successifs se font respectivement éduquer et habiller, camoufle son engagement islamiste en faisant pleuvoir quelque menue monnaie sur les banlieues françaises et l'équipe footballistique parisienne.

La grande concentration de pétrole autour de l'Arabie et les cours très élevés permettent ces dérives sanglantes et kafkaïennes. Tant que l'essentiel des démocraties - j'y inclue l'Inde - seront dépendantes de la naphte de despotes, ceux-ci pourront continuer à jouer avec les passions et la misère des trois quarts du monde.

Depuis quelques années, gaz et pétrole de schiste sont devenus une possibilité de desserrer ce carcan. Leurs réserves semblent importantes et principalement situées en Europe et aux Etats-Unis.
Les américains ont bien compris l'intérêt de ces carburants dits non conventionnels. Ils s'approchent de l'autosuffisance énergétique et leur industrie se revivifie sous l'effet d'une énergie meilleur marché.
A l'inverse, les européens, pourtant frappés par le chômage et aux premières loges des conflits au financement qataro-saoudien, refusent obstinément l'exploitation de ces nouveaux hydrocarbures.
Au nom de la défense de l'Environnement et des Valeurs Universelles de la République Française, François Hollande et son gouvernement ont choisi de broyer du barbu au Mali plutôt que du schiste dans l'Hexagone.
Sommes-nous certains que l'hasardeuse guerre des sables sahariens dans laquelle la France vient de s'engager ne provoque pas, à court et long terme, plus de victimes que la fracturation hydraulique de roches dans le sous-sol du Massif Central ?
Et si le djiha-schiste était la meilleure arme contre les djihadistes ?

No pasdaran !

Moustachiquement votre

Références et compléments
Voir aussi trois chroniques précédentes sur des thèmes connexes :
- Bosnie, Bâmiyân, Tombouctou ... - Chronique de la barbarie
- Barbus des ténèbres ou barbus du boson ? - Chronique photographique des collisions
- Plaidoyer pour la Tunisie de toujours - Cri du coeur
  

dimanche 3 juin 2012

La mondialisation ne date pas de la dernière bruine

La Ferme Ecole journal des cultivateurs de Savoie - Juin 1857 - Chambery

Dans le numéro 13 du "Journal des Cultivateurs" de Savoie - "La Ferme Ecole" - paru à Chambéry le 14 juin 1857, on peut lire un article écrit par un correspondant en Bretagne.

Celui-ci indique que les maraichers de Morlaix et Roscoff subissent de plein fouet la "redoutable concurrence" des "cultivateurs d'Algérie" qui "parviennent à pourvoir les Halles de Paris".
Heureusement, une "circonstance presque inespérée" a fourni aux agriculteurs bretons un "débouché nouveau". "Les ports d'Anvers, de Rotterdam et de Hambourg, reliés à celui du Havre par des lignes régulières de bateau à vapeur, ont depuis peu demandé à nos Roscovites des paniers de légumes".
L'article se conclut par "la plus grande partie de la production maraichère du Finistère se consomme non plus en France, mais bien dans les villes les plus populeuses de l'Elbe et la Meuse".

Un siècle et demi en arrière, les bouleversements dans les communications - navires à vapeur et chemin de fer - impactaient directement les acteurs économiques de l'époque, y compris les plus petits. Ce que nous appelons désormais la mondialisation avait déjà une double face. La production des pied-noirs boutait celle de Bretagne hors de Paris pendant que dans le même temps les légumes celtes conquéraient l'Europe du Nord.
Notre XXIème siècle est-il si différent ?

Savoiso-bretonniquement votre

Références et compléments
- Sur le même thème, voir aussi la chronique "la mondialisation ne date pas de la dernière mousson"
- Le site histoirepostale.net pour aller plus loin sur l'Europe et ses postes vers 1860, notamment en Savoie et en France.
- Le thème de cette chronique ainsi que le fac similé de La Ferme Ecole ont été fournis par mon camarade Roland Goutay, auteur des chroniques de Djerba publiées sur ce blog et co-réalisateur du site histoirepostale.net.