Affichage des articles dont le libellé est Pays-Bas. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pays-Bas. Afficher tous les articles

dimanche 24 novembre 2013

Les musées nouveaux terrains de chasse

Récemment, à Amsterdam, en bon touriste, je me suis rendu au musée Van Gogh puis au Rijksmuseum.
Comme désormais dans beaucoup de grandes institutions, la photographie y est autorisée, à la condition expresse de ne pas utiliser de flash.

Les visiteurs, votre serviteur inclus, s'en donnent à cœur joie.
Les chefs d'œuvre sont l'objet d'un mitraillage en règle qui n'aurait pas déplu au regretté général Nivelle. Tout un chacun extrait de sa poche son téléphone et canarde à qui mieux mieux "la laitière", "le moulin près de Wijk bij Duurstede" ou "le champ de blé aux corbeaux".
Dans les musées, les tablettes sont devenues plus nombreuses que les tableaux.

Les motivations de cette frénésie photographique sont étranges.
Des reproductions excellentes et de très grand format des œuvres exposées sont gratuitement et aisément accessibles sur internet.
A l'inverse, les clichés obtenus sans éclairage d'appoint avec des optiques bas de gamme sont d'une piètre qualité. Des têtes de visiteurs s'interposent souvent devant le tableau. De surcroît, flou et rendu incertain des teintes pénalisent le rendu.
Grâce à Apple ou Samsung, la "ronde de nuit" doit dorénavant plus à un David Hamilton qui se serait réfugié au monastère de la Grande Chartreuse qu'à l'École Flamande.
Impression sur fond de ronde de nuit de Rembrandt d'après David Hamilton & Steve Jobs
En fait, cette nouvelle manie nous fait renouer avec nos instincts les plus ancestraux.
Depuis la nuit des temps, les chasseurs, pour prouver, à eux-mêmes mais surtout au reste de la collectivité, leur savoir-faire et leur vaillance, ont exposé et arboré les trophées des bêtes qu'ils abattaient.
Aujourd'hui, comme notre pitance est assurée par le complexe agro-alimentaire, battues et safaris se sont transformées en activités folkloriques pour personnes en mal de sensations guerrières.
Les smartphones permettent aux autres, très paisiblement, sans permis ni limitation, de capturer leur quotidien et d'en faire profiter illico leur entourage, voire la planète entière.

Adieu bois de cerf, fourrures d'ours et autres cornes d'auroch !
Notre tableau de chasse immatériel s'apprécie en images. Une "laitière" de Vermeer équivaut à un dix-cors et un Van Gogh à une double descente de lit en vraie peau de tigre ...
La laitière, oeuvre conjointe de Johannes Vermeer & Samsung
Ceci n'est pas un Van Gogh
Picturalement votre

Références et compléments
- Photographies réalisées par mes soins avec l'aide d'Apple, les 31 octobre et 2 novembre 2013 au musée Van Gogh et au Rijksmuseum d'Amsterdam.
- Le tweet reproduit au sein de la chronique est authentique. Il a été directement posté depuis le musée Van Gogh d'Amsterdam grâce au réseau wifi mis gratuitement et librement à disposition des visiteurs.
  

lundi 11 novembre 2013

Les apparences photographiques sont parfois trompeuses

Grâce aux appareils numériques et à internet, nous baignons dans un océan d'images.
Nous immortalisons et partageons tout ce qui passe à portée de nos optiques, depuis nos gribouillis sur le tableau d'une salle de réunion jusqu'à l'affluence sur les quais d'une gare un jour de grève.
Cette profusion de photographies nous donne l'illusion, si ce n'est de contrôler le monde, au moins d'en connaître objectivement son état.
Rien n'est moins sur. Pour preuves, ces clichés pris à Amsterdam, il y a une dizaine de jours.

La capitale hollandaise est célèbre pour ses canaux qui offrent un paysage bucolique en pleine ville comme le montre cette première image.

Le long de ces canaux des aménagements sont prévus pour permettre aux bateaux d'accoster et de déposer leurs passagers.

Comme dans toute métropole, de nombreuses personnes vivent, travaillent et vaquent quotidiennement à leurs occupations. Des chantiers rénovent en permanence cette cité historique.

Hélas, les Pays-Bas, à l'instar de nombreux pays, ne sont pas exempts de mauvais goût, voire d'homophobie, comme le montre cette légende pour le moins inappropriée à proximité d'une pissotière que le regretté empereur romain Vespasien n'aurait pas désavoué.

L'ensemble de la scène dévoile une autre réalité.
Les marches en granit rose sont celles de l'Homomonument, mémorial élevé en mémoire des homosexuels hommes et femmes persécutés en raison de leur orientation sexuelle.
Édifié au bord du canal Keizersgracht, non loin de la maison d'Anne Frank, il prend la forme de trois triangles roses disposés de manière à former un plus grand triangle. 
Le premier triangle est un escalier descendant vers l'eau. Le second peut être aperçu à droite de la voiture noire au milieu de la photo. Le troisième est caché par l'autre véhicule.
Ces stèles étant situées en pleine rue, piétons et automobilistes vont et viennent alentour, voire dessus.
Les services municipaux d'Amsterdam auraient été mieux inspirés de placer leurs toilettes publiques à une distance un peu plus grande de ce monument.

Photographiquement votre

Références et compléments
- Les images de cette chronique sont des recadrages d'une seule et même photographie prise par mes soins à Amsterdam le 30 octobre 2013 vers midi.
  

dimanche 5 mai 2013

Les aéroports, nouvelles frontières et nouvelles féodalités

Les frontières telles que nous les connaissons - une ligne bien délimitée séparant deux états - sont historiquement récentes.

Avant 1800, dans l'ensemble du monde, on recensait moins de 20 frontières terrestres délimitées, dont la moitié en Amérique du Sud.
En Europe, seules 5 limites étatiques existaient : entre Espagne et respectivement Portugal et France, entre Suède et Norvège, les contours de la Suisse et la frontière nord-est de la France.
En Afrique, uniquement les parties nord des deux frontières entre Maroc, Algérie et Tunisie étaient déjà tracées.
Les rares frontières terrestres tracées avant 1800
D'après l'article de Ceriscope "La frontière comme enjeu de droit international" de Jean-Marc Sorel [2011] - Droits réservés.
Très longtemps, ce sont les villes qui affirmaient la souveraineté féodale ou étatique. Ceintes de remparts, on ne pouvait y pénétrer ou en sortir que par quelques portes dûment gardées et fermées durant les nuits et les crises.
Les alentours - villages, champs et forêts - suivaient le mouvement tant bien que mal. D'ailleurs, les habitations en dehors des murailles ont pris, au moyen-âge, le nom de faubourg, dérivé du latin falsus burgus, "faux bourg".
Jusqu'au XVIème siècle, le roi de France concevait son domaine comme une série de villes et n'était pas capable d'en dresser une carte délimitée.
Les frontières d'alors étaient soit naturelles - un fleuve, une ligne de crête - soit épaisses.
Dans ce dernier cas, la frontière était appelée marches ou confins. Il s'agissait de zones mal définies faisant tampon entre deux féodalités.
Les paysans qui y vivaient, étaient déchirés entre des allégeances contradictoires mais bénéficiaient souvent de privilèges en remerciement de leur rôle informel de gardes-frontière.
Hormis pour assurer le ravitaillement et le repos des guerriers, conquérir une marche n'avait aucun intérêt politique ou militaire puisque la puissance d'un souverain se mesurait à l'aune des places fortes qu'il maîtrisait.
Toutefois, les romains et les chinois, peuplades innovatrices, avaient bâti des prototypes de frontière en dressant des murs - murs d'Hadrien, d'Antonin, de Trajan ou encore muraille de Chine - reliant les forteresses marquant les limites - limes en latin - de leur empire.

Les traités de Westphalie en 1648 marquent symboliquement le début des états modernes et de leur corollaire, la frontière ligne. Cette dernière mettra toutefois plus de 150 ans à s'imposer définitivement.
Par exemple, en 1680, la paix de Nimègue qui met fin aux guerres de Hollande entre France, Espagne et Pays-Bas, octroie, entre autres, à Louis XIV la forteresse de Charlemont, au dessus de Givet en Ardenne. Signe d'évolution des esprits, à cette occasion, une bande de territoire - la pointe de Givet - est aussi refilée au souverain français afin qu'il puisse tranquillement ravitailler son nouveau château-fort.
Quelques années plus tôt, seule la possession de la place aurait été négociée.
Le même traité rend d'ailleurs Maastricht aux Pays-Bas. Bien que située à 200 km des autres forts français, cette ville stratégique appartenait à Louis XIV depuis plusieurs années.

Ce n'est véritablement qu'aux XIXème et XXème siècles que les frontières linéaires et homogènes d'aujourd'hui - fruits des révolutions, des guerres et des nationalismes - seront, petit à petit, délimitées.

Toutefois, notre monde moderne a recréé une nouvelle zone de marches : les aéroports.
Cette frontière d'un nouveau genre qui aurait rendu les anciens monarques perplexes, est une limite, non plus entre deux pays, mais entre un état et le ciel.
Lors de l'embarquement ou du débarquement, le passager se trouve dans le même état indéterminé que le manant du moyen-âge ballotté entre deux forteresses.
La zone située après le contrôle de police, bien que géographiquement toujours dans le pays de départ, est un territoire juridiquement flou. Les lois en vigueur alentour cessent de s'appliquer. Il est ainsi possible de se procurer moult tabac et alcool, au mépris des règles sanitaires et fiscales les plus élémentaires.
De même, une personne qui atterrit, bien que déjà physiquement sur le territoire du pays de destination, est loin d'y être légalement admise.
La fin de la marche se situe juste après le poste de garde des gabelous, au bout de long corridors, souvent au pied d'un escalator.

Vivement que les frontières soient abolies !

Aéro-marchiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques frontalières "les confins de l'Union" et "lettre ouverte à Manuel Valls" (qui le 5 mai 2013 n'est toujours pas refermée !).
- Cette chronique doit beaucoup aux publications en ligne de Ceriscope Frontières de Sciences-Po Paris et notamment à l'article de Jean-Marc Sorel "la frontière comme enjeu de droit international".
La carte des frontières tracées avant 1800 reproduite en début de chronique est issue de cet article.
- Deux cartes anciennes du Boudjak, territoire désormais en Ukraine à la limite de la Moldavie, reproduites sur le site histoirepostale.net faisant apparaître le mur romain dit de Trajan.