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dimanche 1 mai 2016

Deux rayons de soleil dans un ciel européen grisâtre

Trop souvent nous préférons porter notre attention sur les déraillements plutôt que sur les trains qui arrivent à l’heure à bon port.
Les colonnes de ce blog ne font pas, en ce domaine, exception.


Aussi, une fois n’est pas coutume, je voudrais relater deux rayons de soleil ayant dardé cette semaine. Bien que ténus et fragiles, ils possèdent l’immense mérite de contraster avec la morosité de l’heure.

Des docteurs qui changent le monde

« Mais soyons vrais, docteur, quand la jeunesse et l'amour sont d'accord … »
Beaumarchais - Le barbier de Séville
La semaine dernière, j’ai eu l’opportunité et la chance d’assister à des présentations par des « doctorants » grenoblois de leurs travaux et d’échanger avec plusieurs d’entre eux.

Le néologisme « doctorant » désigne un étudiant en train de réaliser une thèse de doctorat, c’est à dire d’approfondir durant environ trois ans un sujet de recherche très précis qui n’a encore été défriché par personne.

Optimisme et dynamisme se dégageaient de ces exposés variés.

Demain bouillonne et émerge dès aujourd'hui dans les laboratoires de recherche.
Des jeunes des quatre coins de la planète, s’exprimant indifféremment en anglais ou en français, s’acharnent à faire émerger des caméras sans fil ni pile, des trains plus économes, des bâtiments plus agréables et moins énergivores, des puces en diamant, des accès encore plus aisés à internet ou des avions plus surs, pour ne citer que quelques uns des thèmes des 500 doctorats en « electrical engineering » en cours dans la région de Grenoble.

Bien entendu, certaines de ces recherches ne déboucheront pas mais la plupart - directement mais aussi de manière inattendue - modifieront dans le futur nos quotidiens personnels et professionnels.
Notre avenir apparaissait, au cours de cette conférence, déjà palpable.

Erasmus ou l’amour saute-frontières

« Vos filles et vos fils vont la main dans la main
Faire l'amour ensemble et l'Europe de demain »
Georges Brassens - Les deux oncles
À peu près au même moment, Sandro Gozi donnait une interview au magazine français Le Point à l’occasion de la sortie de son livre « Génération Erasmus - Ils sont déjà au pouvoir ».

Je m’excuse auprès de mes amis transalpins mais, jusqu’alors, j’ignorais l’existence de Sandro Gozi qui est un professeur et homme politique italien, actuellement secrétaire d’état aux affaires européennes.

Dans son entretien, ce ministre polyglotte explique que les premiers étudiants à avoir bénéficié du programme universitaire européen Erasmus - il fut l’un d’entre eux dans les années 1990 à Paris et Bruxelles - occupent désormais des postes de responsabilité et « qu’ils doivent sauver l’Europe ».

Plus étonnant et plus énergisant, il rappelle aussi qu’Erasmus a eu pour conséquence la formation de nombreux couples transfrontaliers qui ont « l’Europe inscrite dans leur ADN ».
Environ un quart des étudiants ayant bénéficié de ce programme vit avec une personne d’une autre nationalité que la sienne.
Désormais presque 500 000 couples - sensiblement 1 ménage européen sur 200 - doivent leur rencontre à Erasmus.

Le chiffre du million de bébés Erasmus rendu public par la commission de Bruxelles et repris par Sandro Gozi n’est pas encore atteint mais devrait l’être d’ici 5 ans.

Tous comptes faits, les « deux oncles » de Brassens sont en passe de « devenir des soldats inconnus ».


Scène du film de Cédric Klapisch « casse-tête chinois » avec Romain Duris.
Ce film est le dernier volet d’une trilogie composée aussi de « l’auberge espagnole » et des « poupées russes » qui retraçe la vie d’étudiants Erasmus se rencontrant initialement à Barcelone au début des années 2000.

« C’est en croyant aux roses qu’on les fait éclore »
Anatole France

Optimistement votre

Références et compléments
Je remercie Gérard Meunier pour m’avoir invité à la journée des doctorants de EEATS.
Toutes les informations sur les doctorats en « electrical engineering » dans la région de Grenoble sont disponibles sur le site de l’école doctorale EEATS.

La chanson « les deux oncles » de Georges Brassens - qui choqua beaucoup lors de sa sortie en 1964 - prône la réconciliation européenne après les deux conflits mondiaux.
Le texte met en scène deux oncles décédés à la guerre, l’un « ami des Tommies » c’est à dire des anglais, l’autre autre « ami des Teutons » autrement dit des allemands, dont l’auteur se sert pour appeler à dépasser leur opposition passée « maintenant que vos controverses se sont tues ».

L’interview de Sandro Gozi a été évoquée par Jacques Munier sur France Culture dans son billet quotidien « le journal des idées ».
Elle est disponible en ligne sur le site du Point (consultation payante).

Page sur le site des Éditions Plon au sujet du livre de Sandro Gozi « Génération Erasmus - Ils sont déjà au pouvoir ».

Articles Wikipedia sur Erasmus et sur Sandro Gozi.

La photo extraite du film de Cédric Klapisch « casse-tête chinois » a été trouvée dans un article de Libération sur le million de bébés Erasmus et provient de StudioCanal.

mercredi 24 septembre 2014

Göttingen / Maghreb - Chanter pour ne pas haïr

En cette sinistre soirée où une barbarie sauvage et publicisée est suivie, sur les réseaux sociaux, d'un déferlement de bêtise et de haine, me reviens une chanson écrite et composée par Barbara, en Allemagne, moins de 20 ans après la fin de la seconde guerre mondiale.
Je me suis permis de l'adapter à notre triste actualité.

Göttingen / Maghreb

Bien sûr, ce n'est pas la Seine,
Ce n'est pas le bois de Vincennes,
Mais c'est bien joli tout de même,
Le Maghreb, le Maghreb.

Pas de quais et pas de rengaines
Qui se lamentent et qui se traînent,
Mais l'amour y fleurit quand même,
Au Maghreb, au Maghreb.

Ils savent mieux que nous, je pense,
L'histoire de nos rois de France,
Mehdi, Habib, Mouna, Tarek,
Au Maghreb.

Et que personne ne s'offense,
Mais les contes de notre enfance,
"Il était une fois" commencent
Au Maghreb.

Bien sûr nous, nous avons la Seine
Et puis notre bois de Vincennes,
Mais Dieu que le jasmin est beau,
Au Maghreb, au Maghreb.

Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine,
Eux c'est la vitalité même,
Au Maghreb, au Maghreb.

Quand ils ne savent rien nous dire,
Ils restent là à nous sourire
Mais nous les comprenons quand même,
Les enfants bruns du Maghreb.

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou au Maghreb.

Ô faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j´aime,
Au Maghreb, au Maghreb.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour le Maghreb, pour le Maghreb.

Mais c'est bien joli tout de même,
Le Maghreb, le Maghreb.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour le Maghreb, pour le Maghreb.

No pasaran

Germano-franco-maghrébiquement votre

Références et compléments
- La version originale de Göttingen chantée par Barbara en 1967

lundi 14 juillet 2014

L'insoutenable ambiguïté du défilé du 14 juillet

Quatorze, c'est fou c'que t'es triste
Quand sur un édifice
T'es suivi de dix-huit
Quatorze, c'est fou c'que t'es gai
Quand au calendrier
T'es suivi de juillet
Jean Ferrat

Au matin du quatorze juillet
Je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas
Georges Brassens

Tous les ans, au cœur de l'été, du Tour de France et parfois de la coupe du monde de football, je ressens le même malaise avec le défilé militaire du 14 juillet sur les Champs Élysées.

Faire parader soldatesque et politiques est singulièrement passé de mode.
Il n'y a plus guère qu'à Moscou, Beijing et Pyongyang que ces démonstrations de force sont organisées.
Voir mon pays voisiner ces champions de la démocratie et de l'amitié entre les peuples ne me remplit pas de fierté patriotique.

Ce défilé est un oxymore à lui seul.
Désormais, sensé être un hommage à la paix, il met en valeurs soldats et armements pendant deux heures. Comme si Rafales, chars Leclerc, FAMAS et légionnaires étaient des avatars du rameau d’olivier.

Honorer le glorieux passé des armées françaises est une sinistre blague.
Pendant plus d'un siècle, l'establishment militaro-politique français n'a tragiquement cessé de se tromper.
En 1914, il a recherché une guerre qui devait être rapide et aisée et qui se termina avec 9 millions de morts ainsi que 8 millions d'invalides.
Dans les années 1930, commandement  et gouvernements français firent l’inverse et ne surent pas barrer la route au nazisme.
Dernières aventures en date, les guerres coloniales du Vietnam et d'Algérie n’ont fait que retarder des échéances inéluctables et ont remis en vigueur la pratique du coup d'état oubliée depuis Napoléon III.

Enfin, alors que le défi de la France est de se tourner dare-dare vers l'avenir et le monde, aligner en rangs d'oignons bidasses et panzers sur la plus belle avenue du monde n'est probablement le meilleur moyen d'aider le pays à - si j'ose l’expression - se remettre en ordre de bataille.

Commémoriquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts" et "Descendants de sans-papiers morts pour la France entre 1914 et 1918".

dimanche 20 octobre 2013

L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts

L'histoire et la mémoire nous sont indispensables. Elles expliquent notre présent et éclairent notre avenir.
Pourtant, trop souvent, elles sont institutionnalisées, voire instrumentalisées, et produisent alors des effets nettement moins bénéfiques.
Jugez sur pièces avec un exemple anodin, comme il en existe des milliers en France.

À Grenoble, au sommet du mont Jalla, au dessus de la forteresse emblématique de la Bastille, a été implanté en juin 2000 le mémorial national des troupes de montagne.


Cet endroit, censé être un lieu mettant en avant "la gloire, la douleur, la mémoire, la paix et la fraternité", cultive une ambiguïté de mauvais aloi.
Dès l'entrée du site, le visiteur est accueilli par des plaques en acier portant les inscriptions en français, anglais, allemand et italien "Paix" et "Amitié".
Bizarrement, les concepteurs de cet édifice commémoratif ont omis les langues arabes, kabyles et malgaches.

À proximité, des panneaux retracent l'épopée des troupes de montagne.
Ces unités ont participé, depuis leur création en 1888 jusqu'à nos jours, à toutes les campagnes militaires françaises. L'historique met en valeur le sacrifice des chasseurs alpins sur de multiples champs de bataille ainsi que leurs nombreuses victoires.
Parmi les faits de gloire cités, on trouve les "gains territoriaux" aux dépens de l'Italie en 1945 ainsi que la "confiance" et la "paix" apportées aux populations de Kabylie durant la guerre d'Algérie de 1954 à 1962.
À en croire ces pancartes, les soldats français morts en Algérie seraient "tombés au champ d'honneur".


Un peu plus haut, un monument très sobre porte de nombreuses plaques commémorant les conflits dans lesquels les chasseurs alpins furent partie prenante, notamment la conquête de Madagascar en 1895 ; la Marne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames et les Balkans pendant la première guerre mondiale et les opérations de maintien de l'ordre colonial au Maroc et en Tunisie dans les années 1920.
Un insigne en fer forgé proclame fièrement la phrase de Balzac, que l'on a connu mieux inspiré, "la gloire est le soleil des morts".


A l'exclusion de la Résistance, les engagements militaires des troisièmes et quatrièmes républiques françaises furent, dans le meilleur des cas des erreurs de jugement, et souvent même des fautes.
Pourtant, ils furent décidés par des responsables politiques issus du suffrage universel et soutenus, la plupart du temps, par une large majorité.
De surcroît, durant les deux guerres mondiales mais aussi dans les conflits coloniaux, les officiers ne furent guère économes de leurs hommes et respectueux des populations civiles.

Ces points douloureux font partie intégrante de l'histoire de France et, par voie de conséquence, de celle des chasseurs alpins.
Gommer des heures sombres avec quelques plaques proclamant paix et amitié au cœur d'un mémorial où se tiennent régulièrement des cérémonies officielles militaires est faire preuve de légèreté, voire d'aveuglement et de manipulation.

L'histoire, la vraie, avec ses bons mais aussi ses très mauvais souvenirs, a besoin d'études, de récits, de témoignages, d'ouvrages et de lieux de patrimoine, pas de monuments aux morts essayant de nous faire croire, en bricolant la mémoire, qu'il peut exister, en uniforme, un pacifisme militaire.

Commémorationnellement votre

Références et compléments
- Le mémorial national des troupes de montagne est situé à 635 mètres d'altitude sur le Mont Jalla, crête du massif de la Chartreuse dominant Grenoble et située sur le territoire de la commune de Saint Martin le Vinoux.
Plus de détails sur l'article que Wikipedia lui consacre.

- Les phrases et mots entre guillemets sont des citations exactes des pancartes présentes sur le site du mémorial national des troupes de montagne et de la documentation que l'on trouve en ligne à son sujet.

- Les trois photographies ont été réalisées par l'auteur le 19 octobre 2013. D'autres clichés les complètent au sein d'un album Google+.

vendredi 12 octobre 2012

Mon premier Prix Nobel

C'est avec une satisfaction non feinte que j'ai appris ce midi que j'étais lauréat du Prix Nobel de la paix.
A 51 ans, je réalise mon rêve le plus fou et voisine désormais Henri Dunant, Martin Luther King et Lech Walesa !

Bien sur, j'aurais aimé que Monsieur Jagland, président du comité Nobel norvégien, ou, à défaut, Madame Five, qui, comme son nom ne l'indique pas, est numéro deux de cette noble institution, m'annoncent personnellement cette distinction. Je leur pardonne car ils ont rencontré quelques difficultés pratiques à appeler simultanément les cinq-cent-trois millions six-cent-soixante-dix neuf mille sept-cent-trente co-lauréats. Sans compter que mon numéro de téléphone est en liste rouge.

Peu importe, je ne boude pas mon plaisir !
L'Europe, malgré les atermoiements et difficultés actuels, est une fantastique réussite.
Des peuples qui, pendant deux mille ans, n'ont cessé de se mettre sur la figure, ont décidé, sans contrainte, de vivre en paix les uns avec les autres.
Je suis très fier d'appartenir à la première génération d'européens qui n'aura participé à aucun conflit fratricide ou plutôt, comme le disait Victor Hugo, à aucune guerre civile.

Tels des enfant gâtés, nous affublons l'Union Européenne de tous les défauts imaginables et ses dirigeants actuels ne peuvent guère rivaliser avec Jean Monnet, Konrad Adenauer ou Jacques Delors.
Toutefois, la plupart des états à notre périphérie - à l'exception de l'émirat pétrolier et nobélisateur de Norvège - souhaitent rejoindre l'Union et ont entamé les réformes économiques et, surtout, politiques nécessaires à l'adhésion.
Si les Balkans ont retrouvé une paix, certes froide, c'est grâce à l'Europe. De même, si la Turquie cogne moins souvent et moins fort sur sa population kurde c'est aussi grâce à l'Europe !
Nous l'oublions trop souvent, ce prix Nobel nous rafraîchît opportunément la mémoire.

Grâce à cet honneur que m'a fait le comité Nobel, je peux m'adresser directement et sans fioritures à chacun de mes co-lauréats.
Aussi, je demanderais aux vingt-sept plus éminents d'entre eux de s'atteler d'urgence à trouver ou retrouver un peu d'ambition collective et beaucoup de courage ainsi que la vision des pères fondateurs afin que, dès l'année prochaine, ils puissent accrocher dans leur bureau un second Prix Nobel, d'économie cette fois !

A en croire les gazettes, les leaders de l'Union Européenne auraient quelques soucis pour savoir qui ira recevoir le Prix Nobel à Oslo.
Qu'ils se rassurent ! J'ai bloqué la journée entière du 10 décembre dans mon agenda et mes voisins de bureau peuvent m'aider pour le discours. Nos dirigeants pourront ainsi continuer à travailler à la reprise de la croissance et à la diminution du chômage.

Nobéliquement votre

Post Scriptum : Je forme le voeu qu'une Union Maghrebine et une Union de la Méditerrannée, refondées, pacifiques et démocratiques, voient le jour très vite et soient à leur tour récompensées par les sages d'Oslo.
Depuis janvier 2011, et malgré les vicissitudes du moment, nous savons, qu'à l'instar de mon Prix Nobel, ce n'est plus un rêve impossible.

Compléments et références
- Communiqué officiel du comité Nobel norvégien me décernant le Prix Nobel de la paix 2012 avec les cinq-cent-trois millions six-cent-soixante-dix neuf mille sept-cent-vingt-neuf autres citoyens de l'Union Européenne : original en anglais, traduction en français par le journal Le Monde.
- D'après Wikipedia, l'Union Européenne avait, au 1er janvier 2012, une population de cinq-cent-trois millions six-cent-soixante-dix neuf mille sept-cent-trente habitants.