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lundi 29 avril 2013

A quand des manuels scolaires électroniques sous licence libre ?

Monsieur le ministre de l'éducation nationale,
Mesdames et Messieurs les présidents de conseils régionaux et généraux.

Les manuels scolaires de nos chères têtes blondes sont essentiellement gérés et pris en charge par le ministère et les collectivités publiques que vous dirigez.
Cet effort louable représente une dépense annuelle de grosso modo 330 millions d'Euros, environ 8 Euros par foyer français.
Moins d'un dixième de cette manne rémunère auteurs et illustrateurs. Le reste finance l'édition, l'impression et la distribution.
Chaque élève, du Cours Préparatoire à la Terminale, se voit, en moyenne, doté, chaque année, de trois livres neufs. Le total national avoisine 40 millions d'ouvrages, l'équivalent de 125 hectares de forêt.

Contrairement à la littérature générale, les véritables décideurs des achats - les enseignants - ne sont pas les payeurs. Ce sont les régions et départements qui règlent la note avec nos impôts.
Une telle situation, que le spécialistes du marketing décrivent comme une vente via des actions de prescription, est absolument idéale pour les éditeurs. Ils déploient d'ailleurs à l'égard des pédagogues un arsenal de persuasion aussi peu moral que celui des laboratoires pharmaceutiques vis à vis des médecins.

Pendant ce temps, nos enfants croulent sous le poids des cartables et le "numérique" peine à pénétrer l'enseignement.

Bizarrement, les livres scolaires dépendent d'entreprises privées mollement concurrentielles alors que l'éducation en France est nationale et majoritairement publique.

Il y a pourtant une manière très simple et moderne de réformer ce système pour le plus grand bien des élèves, des professeurs, voire, à la marge, des finances publiques.

Pour ce faire, l'état lancerait chaque année un concours doté de règles claires et d'environ 30 millions d'Euros - la rémunération actuelle des contributeurs aux manuels - pour des livres scolaires électroniques en format ouvert.
Les différents niveaux et matières seraient concernés avec une rotation à définir en lien avec les évolutions de programmes.
Les lauréats s'engageraient à mettre leur contenu à disposition suivant une licence libre type Creative Commons, autorisant la reproduction et la citation à but non commercial.
Un serveur géré par le ministère de l'éducation mettrait ces ouvrages gratuitement à disposition de tous.
D'éventuels sponsorings, bien encadrés à l'instar de ceux de Wikipedia, pourraient limiter les coûts.

Dans le même temps, les collectivités locales doteraient, d'abord à l'entrée au collège, puis au début du lycée, chaque élève d'une tablette sur laquelle il pourrait télécharger ses manuels électroniques mais aussi effectuer bien d'autres activités tant pédagogiques que personnelles.
Plus l'enseignement se rapprochera des centres d'intérêts et des pratiques des jeunes, plus il a de chances d'en intéresser et motiver un grand nombre.
De surcroît, personne ne discuterait plus du "numérique" à l'école, il y serait d'emblée.

Financièrement, cette solution serait sensiblement aussi chère que le système actuel.
Annuellement, les élèves qui débutent collège ou lycée sont 1.5 millions. Une tablette achetée en masse peut s'obtenir pour environ 175 Euros Hors Taxes, voire nettement moins en faisant jouer la concurrence et les logiciels libres. L'équipement informatique de la jeunesse nécessiterait donc 260 millions d'Euros par année scolaire.
En ajoutant la rémunération des auteurs et les tablettes pour les enseignants, le total est proche de 300 millions d'Euros, sensiblement le coût actuel des bouquins papier, avec une empreinte écologique réduite et une diminution de l'emprise des éditeurs sur notre appareil éducatif.

En espérant que vous mettrez très rapidement en oeuvre cette réforme simple et non coûteuse, je reste, avec beaucoup d'autres, Mesdames et Messieurs votre humble électeur et financeur.

Numérico-pédagogiquement votre

Post-Scriptum du 13 mai 2013
Pan sur le bec ! Les manuels scolaires libres et gratuits existent déjà !
Je l'ignorais mais Twitter me l'a fait découvrir.

Yann Houry, enseignant et animateur du blog "Ralentir travaux", a créé un manuel de français multimédia gratuit et sous licence Creative Commons pour la classe de quatrième. Il est désormais en train de récidiver pour la classe de sixième.

Le résultat est époustouflant et les réflexions qui l'accompagnent sont beaucoup plus précises, car venant d'un praticien, que celles présentées dans cette chronique.
Je vous suggère de fureter sur les manuels de Yann Houry, ils donnent envie de s'en servir (je me suis replongé dans Le Cid de Corneille avec un délice inattendu et jamais connu) et sont une grande bouffée d'optimisme.

Références et compléments
- Cette chronique doit beaucoup à mes échanges nombreux et passionnants avec A. A. (il se reconnaîtra).

- Le commentaire posté par Denis Bonzy à propos de ma chronique "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble" m'a servi de déclencheur.
Denis Bonzy préconise pour sauver Arthaud, parmi bien d'autres mesures, d'orienter la commande publique locale, notamment de manuels scolaires, vers les libraires.
J'ai eu envie de montrer que cette préconisation, de mon point de vue, n'est pas en phase avec les besoins pédagogiques et budgétaires d'aujourd'hui.
Un billet du blog de Denis Bonzy intitulé "la disparition de la librairie Arthaud de Grenoble : une situation tragique mais logique" détaille ses multiples suggestions.

- Le site Creative Commons France pour en savoir plus sur ces licences libres

- Les valeurs utilisées dans cette chronique proviennent de :
. Chiffres clefs de l'édition 2012 du Syndicat National de l'Édition et reproduits par alliga-media.fr.
. L'éducation nationale en chiffres sur le site du ministère éponyme
. Recoupement de multiples données plus ou moins fantaisistes pour obtenir le nombre d'arbres pour produire une tonne de papier. J'ai, après quelques hésitations, retenu la valeur conservatrice 2 arbres par tonne de papier et supposé que chaque arbre nécessitait un quadrilatère de 25 m2.

- Comme à chaque fois qu'une de mes chroniques interpelle directement des responsables politiques, les colonnes de ce blog sont ouvertes à leurs réactions que je m'engage publier intégralement.
Dans la mesure où ils peuvent être contactés depuis le web, je leur envoie directement la mention de la chronique.

jeudi 6 septembre 2012

Un peu d'open data pour les classes surchargées ?

La récente chronique où je comparais le taux moyen de 14.7 élèves par enseignant au discours médiatique sur les classes surchargées a suscité beaucoup de réactions.
J'ai donc cherché à approfondir l'analyse mais je me suis heurté à un mur peu pénétrable.

Pourtant mes recherches avaient bien débuté. Les statistiques officielles du ministère de l'Éducation nationale annoncent que les classes en France comptaient en moyenne 24.1 élèves en 2009.
Les lois de l'arithmétique étant sans appel, il est aisé d'en déduire que les surcharges à "plus de 35 élèves" mises en avant dans les gazettes s'accompagnent obligatoirement de classes en sous-effectif notable.

Toutefois de 24.1 à 14.7, il y a une différence conséquente que j'ai tenté de décortiquer.
Les lecteurs de ce blog m'ont suggéré cinq raisons pouvant expliquer qu'en moyenne le nombre d'élèves par enseignant est inférieur à l'effectif des classes. Passons les en revue.

- 1) Il faut tenir compte du personnel d'encadrement
C'est déjà fait dans les statistiques du ministère qui mettent à part les 171 000 "non enseignants" employés par le système éducatif.

- 2) L'absentéisme des enseignants serait stratosphérique
Les chiffres dans le domaine sont presque tabou. La gestion des ressources humaines de la fonction publique ne pratique vraiment pas l'open data.
Les seules données que j'ai pu trouver sont celles d'un rapport confidentiel concernant les instituteurs en 2007-2008 et ayant fuité dans la presse. Le taux d'absentéisme était alors de 5.7%, une fois et demie le taux moyen du secteur privé, mais suffisamment faible pour ne pas changer les ordres de grandeur.

- 3) Certains enseignants travaillent à temps partiel
C'est exact. Malheureusement, il n'y a pas plus de données ouvertes sur ce thème que sur le précédent.

- 4) Certains cours sont dédoublés
Toujours exact mais là encore pas de valeurs accessibles.

- 5) Le temps de travail des enseignants est inférieur à celui des élèves
Vaste sujet recoupant des cas très divers sur lequel, une fois de plus, le service dit "public" est muet.
Il est vrai qu'en maternelle et en primaire, cette objection n'a pas lieu d'être puisqu'il y a un instituteur par classe et une classe par instituteur.
Mais au collège et au lycée, la situation est plus compliquée car les élèves ont plusieurs professeurs et les professeurs plusieurs classes. De surcroît, le temps de travail hors classe, tant pour les jeunes que pour leurs enseignants, varie beaucoup d'une matière et d'une filière à l'autre.
A défaut de chiffres dument étayés, risquons-nous à un exercice d'ordre de grandeur tel que me l'ont appris mes professeurs de physique du siècle dernier.
. Un élève de première générale est censé assister à environ 30 heures de cours par semaine. En ajoutant une quarantaine de minutes de travail personnel par heure de classe, notre lycéen-type est occupé sensiblement 50 heures par semaine.
. Ses professeurs doivent 15 heures de "service" s'ils sont agrégés, 18 heures s'ils n'ont pas le bonheur de l'être. Le doublement de ces valeurs pour prendre en compte préparations et corrections amène à un temps de travail moyen entre 30 et 40 heures hebdomadaires.
. Donc, grosso modo, un lycéen travaille 40% de plus que ses profs !
Néanmoins, le manque de données accessibles empêche de tirer des conclusions fiables de ces analyses à peine ébauchées.
Chacun peut dire ce qu'il souhaite sur les effectifs du système éducatif français puisqu'aucune thèse n'est factuellement réfutable.
Inutile de s'étonner qu'avec une telle opacité, les débats, et même les décisions, sur l'éducation soient dignes du café du commerce.

Opendata-iquement votre

Références et compléments
- La chronique "classes surchargées, j'aimerais comprendre" ainsi que le déchiffrage "dans le Peillon, tout est bidon !"
- Sources :
. Les statistiques officielles du ministère : "l'Éducation nationale en chiffres"
. Articles du JDD du 29 juin 2009 "les instits sèchent-ils l'école ?" et de la Croix du 14 février 2011 "les personnels de l'Éducation nationale".
. Baromètre de l'absentéisme d'Alma Consulting Group
- Article Wikipedia sur les "données ouvertes / open data".