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mercredi 5 août 2015

La Tunisie vivante ! - Récit d'un week-end au Kef

La peur n'empêche pas de mourir, elle empêche de vivre.
Naguib Mahfouz (écrivain égyptien, prix Nobel de littérature)

Le week-end du 1er août 2015, nous nous sommes rendus, en famille, au Kef, au nord-ouest de la Tunisie, à 160 km de la capitale, pour des fiançailles.

Dans cette région, des djihadistes sont retranchés au coeur des montagnes frontalières avec l'Algérie.
Les combats entre l'armée et les terroristes y sont devenus réguliers depuis plus de deux ans. Les forces tunisiennes peinent à rétablir la situation sécuritaire et ont subi de lourdes pertes.
Sur le strict plan militaire, les fauteurs de troubles n'ont été jusqu'ici que fort peu inquiétés.
Ce week-end là encore, aux dires officiels du ministère tunisien de la défense, une "action d'envergure" et une "chasse à l'homme" étaient en cours à 25 km environ à l'est du Kef.
Nous avons d'ailleurs croisé des transports de troupes et un blindé léger avec des soldats en armes en transit vers et depuis les lieux d'affrontement.

Pendant ce temps, les fiançailles se sont déroulées comme n'importe où ailleurs en Tunisie.
Les ingrédients habituels d'une telle fête familiale étaient réunis et réussis : assistance nombreuse, musique assourdissante, danses, pâtisseries, jus de fruits, hommes endimanchés et femmes rivalisant d'élégance, innombrables poignées de mains et embrassades ...
L'ensemble enrobé de bonne humeur et de politesse.

Bref, tout, absolument tout, ce que détestent les djihadistes.
Quand on souhaite ne voir qu'une seule barbe ou qu'un seul voile confits en dévotion et tremblants de peur, des personnes libres qui s'apprécient, se respectent et prennent ensemble du bon temps sont proprement insupportables.

Il peut paraître choquant de faire la fête à quelques mètres d'une route empruntée par des militaires partant au combat.
Mais comment définir le périmètre où toute réjouissance devrait être suspendue ? à moins de 10 km des zones militaires ? au Kef même ? à l'ouest de Medjez el Bab ? à Tunis ? sur tout le territoire tunisien ?
Les terroristes ont pour objectif que nous cessions de nous comporter normalement et que nous commencions à les craindre.
Si nous suspendons nos activités sociales et familiales, nous leur offrons, sur un plateau normalement réservé pour les pâtisseries et le thé, une première victoire à peu de frais.
Respecter et honorer les victimes, c'est d'abord ne pas dévier.

Les familles des fiancés ont eu raison d'organiser cette fête. Nos vies ne peuvent être prises en otage par des barbares armés.
Ces tunisiens - ma famille, mes amis - montrent ainsi qu'ils sont, plus que jamais et comme toujours, debout, accueillants et tolérants.
Ils expriment aussi de cette façon que la religion pratiquée assidûment par une grande majorité d'entre eux, n'est pas l'infâme caricature dévoyée que les terroristes propagent.

Merci pour cette belle soirée keffoise.

Tunisiquement votre

Références et compléments
J'ai beaucoup hésité à publier cette chronique car je la trouvais très personnelle et avais des scrupules à revenir publiquement pour la énième fois sur le terrorisme en Tunisie.
De fidèles lecteurs tunisiens, que je remercie, m'ont convaincu de changer d'avis.

lundi 11 février 2013

Un enfant c'est un papa et une marâtre

Les arguments des adversaires et partisans du mariage dit pour tous sont étonnamment similaires.
Les opposants à l'union des gays devant monsieur le Maire expliquent que la famille nucléaire monogame - un père, une mère et leurs enfants - a été, depuis des lustres, le pilier inamovible de la société et de l'ordre naturel.
Dans le même temps, les supporters du mariage homosexuel revendiquent la même normalité matrimoniale pour les couples de même sexe que pour les hétérosexuels.
Au risque de peiner les militants des deux bords, histoire et généalogie proposent une vision des familles de notre passé éloignée de ce charmant idéal.

Lorsque je fais le compte de mes ancêtres nés entre 1750 et 1900, l'enfance de la moitié d'entre eux ne s'est pas déroulée au sein d'un foyer type regroupant simultanément leur père et leur mère unis par les liens sacrés du mariage.
Les registres d'état-civil que j'ai consulté montrent que mes aïeux n'étaient, sur ce point, en rien différents de leurs contemporains.
Voyons cela en détail à l'aide d'exemples issus de ma généalogie personnelle.

La très forte mortalité au long de la vie qui a persisté jusqu'après, grosso modo, 1945 était un puissant facteur de rupture des couples. Les veufs et les veuves ont toujours été légion et les remariages suite à un décès étaient la norme.
En moyenne, environ un tiers des familles subissaient veuvage et remariage. Parfois, mauvaises récoltes, pauvreté et épidémies faisaient grimper ce taux autour de 50%.
Beaucoup d'enfants étaient élevées par leur marâtre, terme qui, peu à peu, de descriptif est devenu péjoratif. Ainsi, Marie-Claire Lelaurin, se marie à Nouvion dans les Ardennes le 16 février 1802. Le 22 novembre, elle accouche de son fils Philippe-Joseph Lenoir, puis décède 10 jours plus tard. Son mari, André Lenoir se remarie en 1805 avec Marie-Jeanne-Sophie Cabaret. Ce nouveau couple aura, en tout, sept enfants et élèvera Philippe-Joseph.
Autre cas, Nicolas Midoux, né en 1732, à Auvillers les Forges aussi dans les Ardennes, s'est marié une première fois en 1761 avec mon aïeule Marie-Louise Millet qui décédera 9 ans plus tard après avoir accouché de 4 enfants. Nicolas Midoux se remarie ensuite en 1776 avec Marie-Jeanne Neveux, alors enceinte de 6 mois. Huit ans plus tard, un autre rejeton naîtra de cette union.

Les abandons d'enfant, quoique nettement moins fréquents que les veuvages, ont été importants, même au XIXème siècle.
Ces enfants rejetés étaient pris en charge par des institutions religieuses ou étatiques qui, très souvent, les plaçaient très jeunes comme domestiques.
Mon arrière-arrière-grand père, Sylvain Beaujardin, a été "trouvé" devant la porte de l'hospice civil d'Avranches dans la Manche le 9 janvier 1834, "apparemment nouveau-né". Son nom et son prénom ont été choisis par le maire de la ville lors de son inscription à l'état-civil. Je n'ai malheureusement pas réussi, à ce jour, à retrouver trace de l'enfance et de l'adolescence de cet ascendant.

Les "enfants naturels" et les "filles-mères" enduraient, eux aussi, un sort peu enviable.
Les jeunes femmes qui avaient le malheur d'être enceintes sans pouvoir se marier avec le géniteur de leur enfant étaient mises au ban de la société.
Dans beaucoup de régions, comme la Savoie, les enfants "naturels" étaient soustraits à leur mère dès leur naissance et confiés à des familles où ils vivaient avec un statut proche de la servitude.
Ce fut le sort de mon arrière-arrière-grand-mère Françoise Arbenne-Reinier, née à "l'hospice de maternité" de Chambéry le 28 juillet 1837. Nourrisson  elle fut confiée à une famille paysanne des Bauges. Le plus tragique est que Suzanne Lieutar, sa mère, qu'elle n'a jamais connu, était-elle même une "fille-mère" née dans des conditions similaires au même endroit en 1813.
Portrait de Françoise Arbenne-Reinier, mon aïeule vers la fin de sa vie aux alentours de 1920.
Les personnes vivant dans une forte pauvreté ou dans une certaine marginalité éprouvaient beaucoup de difficultés à se marier, ce qui accroissait leur exclusion sociale et celle de leurs enfants. Cette situation a perduré jusqu'à environ la première guerre mondiale.
Âgée d'une vingtaine d'années, la même Françoise Arbenne-Reinier finit par fuir sa Savoie tristement natale pour l'actuel Val de Marne en compagnie de Victor Mermet, un des fils de sa soit-disant famille d'accueil.
Ils s'établirent à Périgny comme "manouvriers" (ouvriers agricoles) et eurent deux enfants sans être mariés. Malheureusement, Victor décéda prématurément en 1864 alors que Françoise était à nouveau enceinte. La Savoie n'étant rattachée à la France que depuis 4 ans, un certain flou régnait dans l'état-civil que mon ancêtre mit à profit pour se déclarer veuve et ainsi bénéficier d'un semblant de statut social.
Cinq ans plus tard, à l'occasion de son vrai faux remariage avec Sylvain Beaujardin, l'officier d'état-civil flairant que la dite veuve ne l'était guère fit signer à ce dernier une sorte de décharge dans la marge de l'acte officiel.

Il en est des structures familiales comme de bien d'autres domaines, un gouffre béant sépare souvent l'idéal des réalités.

Généalogiquement votre

Références et compléments
- A propos de généalogie, voir aussi la chronique "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie de la France".
- Au sujet du mariage homosexuel, trois autres chroniques : "Quand sondage rime avec bidonnage", "Union nationale pour tous" et "Mariage pour beaucoup ou pour quelques uns ?".
- Toutes les personnes évoquées dans cette chronique apparaissent dans la "Généalogie et arbres généalogiques des familles Kedous, Lebouc, Lenoir, Najar et apparentées".
   

lundi 6 février 2012

Pauvre Claude G. !

Au risque de vous surprendre, en France, l'action conjointe de la gendarmerie, de la police, de la justice, de Claude G. et de ses prédécesseurs au Ministère de l'Intérieur est remarquable.
En quinze ans, les "atteintes volontaires à l'intégrité physique" ou "aux biens" ont diminué de près de 20%. En 1996, les gardiens de l'ordre avaient enregistré 51.6 "faits" pour mille habitants. En 2011, ce ratio a chuté à 41.4.

Pourtant, notre perception est très différente, la délinquance nous parait stable voire croissante.
Pourquoi une telle divergence entre réalité statistique et ressenti quotidien ?

Pour tenter de comprendre, prenons l'exemple d'un foyer standard de français dits moyens : un couple avec deux enfants. Cette famille possède un cercle de connaissances d'au moins deux cent personnes :
- Une quarantaine de relations familiales.
- Au moins dix couples d'amis ou de voisins, soit environ quarante personnes en incluant leurs familles.
- Les deux enfants de ce foyer fréquentent une dizaine de copains proches, c'est à dire une autre quarantaine de personnes.
- Ajoutons une dizaine de relations de travail et autant dans les activités sportives ou associatives, ce qui vient rajouter de l'ordre de quatre-vingt personnes.
Cela signifie qu'en 2011, notre famille-type a eu connaissance d'environ huit faits de délinquance, un toutes les six semaines !
En 1996, les connaissances de ce même foyer auraient été victimes de dix actes délictueux, soit un toutes les cinq semaines.

Nous attachons beaucoup d'importance à l'intégrité et à la sécurité de nos proches. Aussi lorsqu'un membre de notre entourage subit une agression, un vol ou une dégradation, nous le savons très vite, nous en parlons autour de nous et surtout nous nous souvenons de cet évènement pendant de nombreux mois voire années.
En prenant l'hypothèse d'une mémorisation d'un an, nous avons en permanence à l'esprit une huitaine d'actes de délinquance. En 1996, nous en avions une dizaine. La différence n'est pas flagrante, compte tenu de la non régularité de ces évènements.
Pour que l'action de la police et de la justice devienne perceptible, il faudrait, a minima, une diminution de moitié des faits délictueux, obtenue en moins de trois ans, afin que notre mémoire puisse être "vidée" rapidement.

Le même type d'impression persistante existe à propos des retards de train ou d'avion et des pannes de voiture ou d'ordinateur. Seules des divisions rapides par plus de deux ou trois des taux "de défaut" permettent de changer notre ressenti.

Pauvre Claude G., tant d'efforts pour si peu de reconnaissance !
Peut-être, afin de gagner un peu de reconnaissance bien méritée, notre futur ex-ministre de l'Intérieur devrait-il migrer vers une civilisation préférant les statistiques aux perceptions. Je lui recommande, notamment, de choisir la civilisation arabe qui a, au Moyen-Age, popularisé en Europe l'usage et la manipulation des grands nombres ...

Délictueusement votre ...

Références