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vendredi 1 mai 2015

Combien d'énergie contient une pièce de 1 Euro ?

Des siècles, voire des millénaires, d'éclairage à la bougie, de cuisson au bois et de chauffage au charbon ont durablement biaisés notre perception de l'énergie.
Souvent, nous confondons allègrement ce concept, aussi vital qu'impalpable, avec température ou puissance.
Aussi, nous peinons à attribuer une valeur économique à nos consommations énergétiques habituelles.

Afin d'y voir un peu plus clair - sans pour autant dépenser trop d'éclairage - j'ai calculé ce qu'un Euro permet de s'offrir en électricité, eau et gazole.

image Banque Centrale Européenne

  • 11 jours de fonctionnement d'un réfrigérateur-congélateur de 300 litres
  • 10 fournées de lave-vaisselle
  • 20 lessives à 30°C, mais seulement 9 à 60°C
  • 165 litres d'eau chaude domestique, soit une agréable douche de 20 à 30 minutes permettant de cogiter tranquillement une chronique d'ampleur moyenne
  • 65 litres d'eau bouillante
  • L'éclairage durant 2 mois de longues soirées d'hiver avec une ampoule dite économique de 20 watts
  • Trois poulets et demi rotis au four électrique
  • 9 heures de four à micro-ondes, grosso modo 500 bols tièdes de café au lait
  • Un tiers de marathon, soit 14 km, dans une voiture citadine diesel
  • 17 jours de fonctionnement d'un PC de bureau
  • Un an et demi de recharge de smartphone
  • Un petit millier d'expressos italiens sortant serrés et brûlants d'un vrai percolateur tout aussi italien. À ce tarif économique, il devient urgent de refuser le jus de chaussettes américain nettement plus dispendieux !
  • Sensiblement de quoi fabriquer une grosse centaine de pièces de 1 Euro, de l'extraction des minerais à la frappe.
Éco-énergétiquement votre

Références et compléments
- Merci à Benoît de m'avoir soufflé le dernier item de la liste.

- Les références économiques sont celles de mes dernières factures :
  • Électricité en heures creuses : 0.10 Euro / kWh
  • Électricité en heures pleines : 0.15 Euro / kWh
  • Eau : 0.61 Euro / m3
  • Gazole : 1.20 Euro / litre
- Pour les consommations des appareils électroménagers, je me suis référé aux valeurs des modèles les plus vendus sur le site de Darty, en recoupant avec des observations effectuée à mon domicile.

- La citadine diesel est supposée consommer 6 litres de gazole pour 100 km.

- La longue soirée d'hiver dure 5 heures.

- Un poulet et même le demi-poulet se rôtissent au four en une heure et quart. Le bol de café au lait tiédit sensiblement 1 minute dans un four à micro-ondes du meilleur aloi.

- L'ordinateur de bureau possède un écran de 23 pouces et une alimentation de 150 W. Il fonctionne sensiblement 10 heures par jour.

- Un smartphone à la marque fruitée refait le plein en environ en une heure avec un chargeur de 10 W.

- Les calculs n'intègrent ni l'amortissement des appareils, ni les différents consommables.

- Pour faciliter le calcul, la pièce de 1 Euro a été approximée à 80% de cuivre et 20% de Nickel. Les valeurs énergétiques proviennent du site Ecoinfo CNRS et le kilowatt-heure électrique industriel a été shooté à 5 centimes.

- L'image de la pièce de 1 Euro provient du site de la Banque Centrale Européenne

lundi 10 novembre 2014

Les innovations réussies ne sont presque jamais technologiques

Les innovations, que beaucoup appellent de leurs vœux pour relancer l’économie ou améliorer société et modes de vie, sont souvent perçues comme synonymes d'avancées technologiques.

Pourtant les succès commerciaux sont rarement le fruit de percées techniques. La plupart du temps, il s'agit de cocktails originaux d'éléments préexistants.

Pour tenter de vous en convaincre, examinons ensemble quelques cas emblématiques des quarante dernières années.

Gel douche
Jusqu'à la fin des années 1970, les détergents pour l'hygiène corporelle étaient exclusivement solides.
Lors de la décennie suivante, ce marché, actuellement trois fois plus vaste que celui des smartphones, a subi un cataclysme. Marketing et usage nous ont conduit à plébisciter l'amollissement généralisé des savonnettes.
Désormais on passe plus souvent des savons dans les commissariats que dans les rayons des hypermarchés.
Je suppose que fabriquer du gel douche ou du savon n'est guère différent sur le plan strictement physico-chimique. De toute éternité, les savonniers ont su régler la mollesse de leurs produits.
Tout s'est joué dans nos têtes et nos salles de bain, pas dans des laboratoires.
Collectivement, nous avons choisi l'achat de produits plus volumineux et souvent plus chers.
Les entreprises qui ont su incorporer de l'eau à leur savon pour le rendre gluant, ont prospéré. Celles restées exclusivement accrochées à leurs produits compacts ont disparu avec l'eau du bain.

Ronds-points routiers
Les carrefours circulaires avec priorité au véhicule engagé, populaires en Angleterre depuis les années 1920, sont apparus en France sensiblement au moment où le gel douche remportait sa victoire sur le savon. Il s'agit de la trace la plus durable du premier septennat de François Mitterrand.
Auparavant, les ronds-points étaient rares et favorisaient le nouvel arrivant, comme sur la place de l'Étoile à Paris.
Lorsque j'ai passé le permis de conduire en 1981, l'agglomération de Grenoble n'était dotée que d'un seul de ces carrefours dont l'utilité principale était de satisfaire le sadisme des inspecteurs.
La vogue de l'époque était l'intersection dotée de feux tricolores sophistiqués, modulant  leur tempo en fonction des flux de voitures, par l'entremise de microprocesseurs alors balbutiants et de boucles de mesure noyées dans le sol.
Les ronds-points ont chahuté le business des luminaires programmables. Une innovation exclusivement basse technologie aux ingrédients au moins aussi vieux que l'automobile - un tracé circulaire, des bordures de trottoir, un peu de macadam et quelques panneaux triangulaires - a durablement plombé la croissance prometteuse de systèmes nettement plus élaborés.
Les élus locaux et les entreprises de travaux publics n'ont pas vraiment la transparence chevillée au corps aussi l'impact économique des ronds-points est difficile à évaluer. Selon toute vraisemblance, le chiffre d'affaire annuel des intersections circulaires est 2 à 5 fois plus fort que celui des smartphones.

Ventes en ligne de voyages
Comme dirait le poète, guichets et agences de voyage n'en finissent pas de mourir.
Désormais, pour se rendre à Carcassonne ou à Kuala Lumpur, plus d'une fois sur deux, c'est sur le web que nous dégottons le précieux sésame nous permettant d'embarquer dans un train ou un avion. Les ventes de tourisme sur internet sont comparables aux ventes de smartphones.
Pourtant les commerçants en ligne n'ont pas inventé internet, loin s'en faut. Les premiers voyagistes virtuels sont apparus plusieurs années après la naissance de toile, au départ pour solder les invendus des circuits traditionnels de commercialisation.
Les agences de voyage avaient depuis les années 1970 accès à des services informatiques à distance - on disait alors télématiques - de réservation. Au détour de l'an 2000, le web a rendu possible leur usage par un public non professionnel, à toute heure et en tout lieu.
Là encore, le mariage, par des innovateurs concentrés sur les clients et les usages, de technologies déjà existantes a bouleversé une activité centenaire.

iPhone
Cet emblème de la high-tech est un splendide cocktail.
Lorsqu'en 2007, Steve Jobs lançait son premier iPhone, toutes les technologies existaient déjà et étaient de longue date employées par ses compétiteurs : communications radio, codages et décodages du son ou du signal téléphonique, processeurs, mémoires, logiciels en tous genres, écrans tactiles, batteries, hauts-parleurs, microphones, sans oublier la vente par correspondance sur le web évoquée ci-dessus.
Ce qu'a réussi Apple avec l'iPhone et qui, par voie de conséquence, a précipité la chute des fabricants historiques de téléphones mobiles comme Nokia, est un mélange inédit de ces différents éléments.
Ainsi l'écran tactile couplé à un clavier virtuel permet de disposer d'un affichage sur toute la surface du téléphone.
De même, la firme au logo fruité réalise une part importante de son chiffre d'affaire et de sa marge en revendant, à distance, des applications installables sur ses engins développées par d'autres.
L'entreprise de Cupertino, en se concentrant sur le design, l'usage et l'image s'est construit une position enviable, alors que ses concurrents focalisés sur les technologies ont définitivement perdu pied.

Ces quatre exemples, qu'une multitude d'autres pourrait compléter, doivent nous conduire à réfléchir sur les politiques de promotion de l'innovation menées par les entreprises et l'état.
Ainsi, le soutien public très fort en France à la R&D technologique, par l'entremise, notamment, du crédit d'impôt recherche, est discutable. Un coup de pouce pour développer stratégie, marketing et design serait probablement plus efficace.
Amazon, Apple, eBay, Facebook, Google, Microsoft, Oracle, Twitter, pour ne citer qu'eux, dominent l'internet mondial. Ils ne sont pourtant à l'origine directe d'aucune nouvelle technologie, ils n'ont bénéficié d'aucune subvention et une forte part des logiciels qu'ils emploient sont libres, c'est à dire à la disposition de chacun.

Innovatiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Automobilistes préférez-vous les carrefours libéraux ou administrés ?"
- Tous mes remerciements à Mehdi et aux étudiants du Master IMN de Grenoble. Les échanges avec eux sont particulièrement vivifiants.

mardi 25 février 2014

L'adieu au papier

Sous le double effet du réchauffement climatique et de prochains travaux, le dernier week-end a été consacré à un nettoyage de printemps à grande échelle.

La tâche s'est avérée digne d'Hercule.
À l'insu de notre plein gré, étagères, placards et recoins se sont ingéniés, en une vingtaine d'années, à se bourrer à bloc de papiers divers et, souvent, avariés. Livres, bien sur, mais aussi cours, cahiers et polycopiés de tous niveaux académiques, lettres, factures, cartes routières, photos. Ne manquait à l'appel de la poussière qu'un raton-laveur en origami.

La tentation première fut de tout conserver ou presque.
Tel ouvrage mériterait assurément d'être relu ... un jour ... lorsque j'aurais un peu de temps ...
Telle carte d'Auvergne ornée d'un splendide Bibendum rappelait un voyage 20 ans auparavant dans la patrie des frères Michelin ...
Tel livret scolaire remémorait la scolarité de nos chérubins ...

Toutefois très vite, la nécessité de faire place nette se coupla à un constat déprimant. Ces documents s'entassaient depuis des années sans aucune consultation. Beaucoup d'entre eux étaient même carrément sortis de l'horizon radar familial. Sans notre prochain réaménagement, ils auraient tranquillement continué à susciter la convoitise de quelques mites et autres insectes papivores.

En pratique, la situation s'avéra encore plus terrible qu'elle n'apparaissait au premier abord. Les évolutions techniques ont rendu l'essentiel de cette pile de paplards parfaitement inutile. Jugez sur pièces.

Les cartes routières, surclassées par le GPS et ses déclinaisons, ont rejoint la règle à calcul au magasin des accessoires.

Les cours et autres documents pédagogiques possèdent un intérêt à court terme durant la scolarité ou les études. Ils n'en ont plus aucun dans la vie professionnelle ou personnelle ultérieure.
Toute personne mue par un désir irrépressible de flirter avec l'équation de Schrödinger, la phénoménologie de Husserl ou les déclinaisons germaniques se situe à quelques clics sur son ordinateur ou son téléphone de ces savoirs irremplaçables.
Internet surclasse même mon ancien prof de philo puisqu'il nous apprend, ce que le pédagogue du lycée de Saint Germain en Laye de la fin des années 1970 avait omis de transmettre, que le regretté Edmund Husserl était marié à Malvine Steinschneider et qu'il avait suivi, à Vienne, l'enseignement de Franz Brentano sur l’intentionnalité chez Thomas d’Aquin ...

Mêmes les livres ont perdu de leur splendeur.
Comment se rappeler de l'existence de bouquins relégués derrière deux rangées d'autres ouvrages ?
À l'inverse, les versions numériques permettent des recherches rapides dans tout le texte, ne prennent aucune place, ne pèsent rien, se transportent et se transmettent facilement, préservent les forêts, et ne jaunissent ni ne moisissent.
Une estimation rapide évalue la totalité des livres absorbés durant une quarantaine d'années de lecture frénétique à sensiblement 1 à 2 Gigaoctets, quelques pourcents de la capacité de mon téléphone ...

Avec tout de même un petit, et même un gros, pincement au cœur, nous avons pris la décision de nous débarrasser d'une très grande part de ces monceaux de papier.

Il est très probable que, dans le futur, nous n'aurons pas à réitérer un tel grand nettoyage.
La numérisation progresse sans cesse et l'accumulation de CO2 dans l'atmosphère devrait nous garantir le printemps, voire l'été, perpétuel.

Forestiquement votre

Références et compléments
- Chronique dédiée à M. la reine du paplard entassé.
- Les supporters du regretté Edmund Husserl pourront soigner une éventuelle amnésie grâce à Wikipedia.
  

dimanche 24 novembre 2013

Les musées nouveaux terrains de chasse

Récemment, à Amsterdam, en bon touriste, je me suis rendu au musée Van Gogh puis au Rijksmuseum.
Comme désormais dans beaucoup de grandes institutions, la photographie y est autorisée, à la condition expresse de ne pas utiliser de flash.

Les visiteurs, votre serviteur inclus, s'en donnent à cœur joie.
Les chefs d'œuvre sont l'objet d'un mitraillage en règle qui n'aurait pas déplu au regretté général Nivelle. Tout un chacun extrait de sa poche son téléphone et canarde à qui mieux mieux "la laitière", "le moulin près de Wijk bij Duurstede" ou "le champ de blé aux corbeaux".
Dans les musées, les tablettes sont devenues plus nombreuses que les tableaux.

Les motivations de cette frénésie photographique sont étranges.
Des reproductions excellentes et de très grand format des œuvres exposées sont gratuitement et aisément accessibles sur internet.
A l'inverse, les clichés obtenus sans éclairage d'appoint avec des optiques bas de gamme sont d'une piètre qualité. Des têtes de visiteurs s'interposent souvent devant le tableau. De surcroît, flou et rendu incertain des teintes pénalisent le rendu.
Grâce à Apple ou Samsung, la "ronde de nuit" doit dorénavant plus à un David Hamilton qui se serait réfugié au monastère de la Grande Chartreuse qu'à l'École Flamande.
Impression sur fond de ronde de nuit de Rembrandt d'après David Hamilton & Steve Jobs
En fait, cette nouvelle manie nous fait renouer avec nos instincts les plus ancestraux.
Depuis la nuit des temps, les chasseurs, pour prouver, à eux-mêmes mais surtout au reste de la collectivité, leur savoir-faire et leur vaillance, ont exposé et arboré les trophées des bêtes qu'ils abattaient.
Aujourd'hui, comme notre pitance est assurée par le complexe agro-alimentaire, battues et safaris se sont transformées en activités folkloriques pour personnes en mal de sensations guerrières.
Les smartphones permettent aux autres, très paisiblement, sans permis ni limitation, de capturer leur quotidien et d'en faire profiter illico leur entourage, voire la planète entière.

Adieu bois de cerf, fourrures d'ours et autres cornes d'auroch !
Notre tableau de chasse immatériel s'apprécie en images. Une "laitière" de Vermeer équivaut à un dix-cors et un Van Gogh à une double descente de lit en vraie peau de tigre ...
La laitière, oeuvre conjointe de Johannes Vermeer & Samsung
Ceci n'est pas un Van Gogh
Picturalement votre

Références et compléments
- Photographies réalisées par mes soins avec l'aide d'Apple, les 31 octobre et 2 novembre 2013 au musée Van Gogh et au Rijksmuseum d'Amsterdam.
- Le tweet reproduit au sein de la chronique est authentique. Il a été directement posté depuis le musée Van Gogh d'Amsterdam grâce au réseau wifi mis gratuitement et librement à disposition des visiteurs.
  

dimanche 17 novembre 2013

Les constructeurs automobiles devraient cesser de faire des voitures

Depuis 2008, la construction automobile européenne, et tout particulièrement française, connait une très mauvaise passe, avec pour conséquences de multiples restructurations et pertes d'emplois.
Au delà de la conjoncture difficile, cette méforme, sur le vieux continent, du secteur emblématique de la seconde révolution industrielle semble être appelé à durer.
Les fabricants de voitures, à l'exclusion des trois allemands spécialisés dans les véhicules de luxe, peinent à s'adapter aux évolutions de leur clientèle.
Pour modeste preuve, mon récent et décevant contact avec un concessionnaire.

La semaine dernière, le commercial d'une marque française à l'emblème géométrique m'a appelé pour me proposer découvrir un modèle susceptible de m'intéresser. Le bonhomme étant sympathique et m'ayant vendu ma voiture actuelle, je me suis rendu à son invitation.

Le marchand d'autos débuta le rendez-vous en m'annonçant fièrement qu'il m'imaginait aisément conducteur et propriétaire d'une bagnole appartenant à l'étrange catégorie des crossover dont j'ignorais jusqu'alors l'existence.
Cet engin bizarre, nettement plus grand que mon petit monospace urbain actuel, possède un style agressif, rehaussé par des coloris voyants, une calandre massive ainsi que des roues hautes et larges. De surcroît, il est affublé d'un nom fleurant bon la chasse et l'univers carcéral.

Je dépitais mon hôte en lui expliquant que je n'envisageais pas une seule seconde de consacrer une quelconque fraction des revenus familiaux dans l'acquisition et l'entretien d'un tel cheval de rodéo.

Soucieux d'atteindre son objectif commercial personnel, le vendeur me suggéra alors un autre modèle, baptisé du prénom de la muse grecque de l'Histoire et entièrement repensé par le constructeur l'année dernière.
Les déconvenues continuaient.
Je découvrais une petite berline manifestement conçue par la même équipe de designers à haute teneur en testostérone que le crossover, avec des teintes tout aussi peu agréables pour un daltonien, sans compter des flancs et une calandre sortis d'un tonneau de dopants pour cyclistes.

Malgré ma répulsion esthétique, j'acceptais, à contrecœur, d'essayer ce véhicule au patronyme mythologique.
Dans son argumentaire, le commercial losangé mettait en avant "l'équipement haut de gamme" comprenant notamment une "centrale de bord avec tout : bluetooth, GPS et USB !"
Aussi, m'étant rendu compte très rapidement que volant, pédales, levier de vitesse et clignotants fonctionnaient à merveille, je m'arrêtais deux pâtés de maisons plus loin pour connecter mon smartphone au système audio de la voiture.
Je mis en marche la dent bleue de mon téléphone à tête de pomme et enjoignis l'autoradio de s'y relier.
Ce dernier, pendant trois minutes d'horloge, m'assura d'être en train "d'établir la connexion avec un nouveau périphérique" avant de jeter l'éponge et de m'inviter à réitérer l'opération.
À l'issue de la troisième tentative, à l'instar de la "centrale de bord", je jetais ma propre éponge et ramenais le véhicule de démonstration à la concession où j'annonçais au vendeur déçu que je ne lui passerais pas commande dans un terme prévisible.

Perturbé par cette expérience, en rentrant chez moi, j'observais attentivement les voitures autour de moi, ce que je ne fais plus depuis de nombreuses années.
À ma grande surprise, j'ai découvert que les autos récentes ornées d'un lion ou de deux chevrons ont subi la même dérive machiste et m'as-tu-vu que celles frappées d'un losange. Ne parlons pas d'Audi, BMW et Mercedes dont c'est la déprimante marque de fabrique.
La crise semble avoir poussé les constructeurs à revenir à ce qu'ils savent faire de mieux : créer des voitures pour les personnes intéressées, voire passionnées, par l'automobile.
Malheureusement, leur nombre est en constante diminution.

Enfant, les adultes de mon entourage débattaient passionnément sur les mérites respectifs de la Renault R16, de la Citroën DS et de la Peugeot 504. Je participais parfois à ces joutes verbales et était alors incollable sur les différents modèles proposés à la vente.
Plus tard, jeune salarié, mes deux premières voitures, une Renault R5 puis une Peugeot 205, me procurèrent une vraie joie. D'ailleurs, jusqu'aux années 1990, l'achat d'un nouveau véhicule entraînait inévitablement l'organisation d'un pot pour ses collègues de travail.
Petit à petit, mon intérêt pour l'automobile a fondu, sans que je sache très bien expliquer pourquoi.
Aujourd'hui, j'utilise ma voiture quotidiennement tant pour me rendre à mon travail que pour ma vie personnelle et mes loisirs. C'est un indéniable et indispensable élément de liberté, de praticité et de confort, mais plus du tout un objet d'enthousiasme.

Les constructeurs automobiles devraient se rappeler que crossover signifie mot à mot "croix dessus". C'est la décision que trop de leurs clients prennent au moment de renouveler leur véhicule.
Si ces entreprises veulent regagner les cœurs et les faveurs commerciales des gens dans mon style, elles devraient focaliser plus sur l'usage et son imaginaire plutôt que sur l'objet.
C'est à dire ne plus créer de voitures, pour, à la place, inventer et nous vendre des mobilités dont nous avons, tous, différemment, envie et besoin.
Je crains que, comme la plupart des grosses organisations, elles n'aient ni l'agilité ni la sociologie pour changer radicalement de point de vue.

Les catastrophes industrielles et sociales risquent donc, hélas, de se poursuivre encore longtemps.
Les innovations qui bousculent et détruisent un secteur économique établi commencent toujours par séduire subrepticement les non-clients et les mal-clients, bien avant de convaincre et d'emporter, dans un second temps, le cœur du marché traditionnel.

Mobilement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "canassons et chevaux fiscaux, même combat !" consacrée à la comparaison entre le coût actuel d'une voiture et celui d'un cheval sous Louis XV.

- Les 3 véhicules dont il est question dans ce billet sont, par ordre d'entrée en scène, les Renault Captur, Modus et Clio IV.

- La traduction non littérale de crossover est croisement ou hybridation. Je n'ai franchement pas compris en quoi cette métaphore génétique s'appliquait à des automobiles trop voyantes et d'un autre âge.
  

jeudi 23 mai 2013

L'irrésistible attrait du livre électronique

La chaîne de valeur du livre papier est très déséquilibrée et ouvre un boulevard à son homologue électronique.

Prenons l'exemple d'un bouquin vendu 20 € en librairie.
L'auteur ne touche pas plus de 10% soit 2 €, assez souvent nettement moins.
Le second étage de la fusée, l'éditeur, couvre ses frais et sa prise de risques avec une vingtaine de pourcents, environ 4.3 €.
L'imprimeur est rémunéré autant que l'auteur. Le système de distribution engrange pratiquement le double.
L'état, grand défenseur de la Culture, a la magnanimité de ne taxer l'écrit qu'à 5.5%.
Enfin, le libraire se voit octroyer un bon tiers du prix de vente, c'est à dire 7 €, plus que l'auteur et l'éditeur réunis.

Les vendeurs de livres ne sont pas spécialement rapaces, ils sont juste confrontés à des frais colossaux.
Pour être attractive, une librairie doit disposer de nombreux ouvrages. Cela suppose de financer un stock conséquent et de disposer d'une surface de vente confortable.
Un tiers de ce que nous payons dans un bouquin est la possibilité de pouvoir fureter, avant l'achat, dans de copieux rayonnages.

Le livre électronique bouscule cette équation établie de longue date.
Les coûts d'impression et de librairie - une bonne moitié de la valeur d'un ouvrage papier - s'évaporent purement et simplement.
Les grandes plateformes de l'internet font payer leur prestation de diffusion sensiblement un quart du prix de vente.
En reprenant l'exemple ci-dessus et en supposant l'auteur et l'éditeur rémunérés à l'identique, l'e-book peut-être vendu à 9 € au lieu de 20 € pour sa version en papier.
Ce prix massacré inclut, de surcroît, un service amélioré. Les librairies en ligne sont ouvertes en permanence, ne nécessitent aucun déplacement et livrent dans l'instant, y compris les ouvrages rarissimes.

Le livre électronique peut-être rendu encore moins coûteux par une remise en cause du rôle de l'éditeur.
De nombreuses initiatives - auto-édition et édition agile - surgissent et vont, à n'en pas douter, secouer terriblement les acteurs traditionnels dans un futur proche. Les technologies informatiques, en ce domaine comme dans beaucoup d'autres, contribuent à abaisser les coûts et les délais de sortie.
Un seule illustration : le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité avec plusieurs versions successives remaniées avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.
Dans l'hypothèse d'une auto-édition, l'exemple servant de fil rouge à cette chronique devient un livre électronique à 4 € - le prix psychologique de beaucoup d'applications pour smartphone - tout en rapportant 40% de plus, 2.8 €, à son concepteur.
Comparaison des facteurs de coût entre un livre papier à 20 €, un livre électronique "traditionnel" à 9 € et un e-book auto-édité à 4 €
Je ne connais pas d'exemple historique de ruptures technologiques baissant drastiquement les coûts et améliorant les services rendus qui n'aient pas fini par s'imposer, y compris face à de fortes résistances initiales au changement.
Habituellement, de telles innovations se diffusent très lentement puis brusquement s'emballent et balaient leurs concurrents traditionnels.
L'avis de tempête sur les mondes de l'édition, de l'imprimerie et de la librairie est plus que jamais d'actualité

Livresquement votre

Références et compléments
- Dans la même veine, les chroniques "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble", "le coût de l'écrit s'effondre" et "l'édition s'industrialise".

- Quelques échantillons de nouvelles pratiques d'édition :
. Leanpub entreprise canadienne qui applique les principes du lean manufacturing à l'édition (en anglais)
. Blurb plateforme d'auto-édition papier et électronique
. Les éditions Akibooks
. Le roman Continuum de Victor Déguérande (excellent au demeurant) que vous payez après l'avoir lu si l'ouvrage vous a satisfait

- L'article Wikipedia sur l'incontournable et très rébarbatif roman pseudo-pornographique "50 nuances de Grey" d'E.L. James

lundi 7 janvier 2013

François Hollande allergique au numérique ?

En décembre dernier, le site internet de la présidence de la république française a été totalement refondu. Les gazettes ont fait leurs gorges chaudes de la disparition presque totale de toute trace du passage durant cinq ans de Nicolas Sarkozy à l'Élysée.

Après avoir fureté sur ce rébarbatif site institutionnel, j'ai été beaucoup plus étonné par une autre absence. Aucune photo ne montre François Hollande ou ses ministres avec un ordinateur ou un smartphone.
Les rares instruments de travail visibles sont de volumineux dossiers papier. La seule exception que j'ai réussi à dégoter est le "séminaire de travail sur la situation économique et l'emploi" du 4 janvier 2013 où une éminence cravatée semble plus intéressée par son téléphone que par l'auguste parole présidentielle.

Personnellement, je ne conçois que deux hypothèses pour expliquer ce manque criant de numérique dans la communication visuelle de l'Élysée.

La première possibilité dénote le louable souci du gouvernement français de dynamiser l'économie nationale.
François Hollande, conscient que le patrimoine historique et culturel de la France constitue un atout de taille et participe à l'activité touristique cruciale pour l'emploi, aurait expressément demandé à ses services qu'aucun anachronisme ne puisse gâcher les images des palais et des ors de la République que le monde entier regarde avidement.
Dans ce cas, le président aurait donné aux photographes de strictes consignes. Pour garantir une qualité irréprochable, la cellule de presse retoucherait les photos avant publication afin d'y gommer tout appareil inopportun. Dûment prévenue, la garde républicaine fouillerait ministres, conseillers et autres visiteurs avant leur entrée dans les pièces d'apparat afin d'éviter d'y introduire le moindre microprocesseur.
La malencontreuse image du dernier séminaire gouvernemental serait due à l'inattention coupable d'un stagiaire mal remis de son réveillon de la Saint Sylvestre. Quant au retrait des images de Nicolas Sarkozy, il ne proviendrait pas d'une rancœur politique mais du goût immodéré du précédent président pour les SMS et les smartphones.

La seconde éventualité est beaucoup moins flatteuse pour l'exécutif.
François Hollande et les poids-lourds gouvernementaux souffriraient d'allergies aux TIC - Technologies de l'Information et de la Communication - et seraient restés d'indécrottables papivores supporteurs de la déforestation. Même la très verte Cécile Duflot se laisse immortaliser devant des piles de paplards.
Nos gouvernants feraient ainsi partie des seulement 15% de français n'utilisant pas l'informatique dans leur travail. Une preuve de plus que la classe politique n'est pas représentative de la société et se trouve coupée des réalités.
Seuls quelques originaux, à l'instar de Fleur Pellerin ministre en charge de l'économie dite numérique, seraient à l'aise avec les outils que l'on ne peut même plus qualifier de modernes. Toutefois, soucieux de ne pas froisser leurs collègues et employeurs, ces politiciens excentriques se garderaient bien d’apparaître en public en présence d'un écran.

Je redoute, malheureusement, que la seconde hypothèse soit la bonne.
Le site de l'Élysée, bien que payé par nos impôts, est régi par le régime classique des droits d'auteur et non pas par une licence libre de type Creative Commons.
La présidence de la république interdit, non seulement la reproduction, mais aussi la simple "représentation" des photos qu'elle publie et que nous finançons. C'est pourquoi je n'ai pu légalement illustrer cette chronique avec les photos que je commente.
Pour méconnaître qu'internet est un espace d'échange et de reprise de contenus en tous genres, il ne faut pas s'y rendre très souvent ...

Bien entendu, amis lecteurs, si vous échafaudez d'autres hypothèses expliquant la carence numérique de l'Élysée, les colonnes de ce blog vous sont ouvertes.
De même, si François Hollande, ou l'un de ses collaborateurs, souhaite réagir à cette chronique, je me ferais un plaisir républicain de reproduire numériquement ses propos.

Digitalement votre

Références et compléments
- Le site de la présidence de la république française est www.elysee.fr. J'y ai examiné toutes les photos dont les dates de publication sont situées entre le 15 novembre 2012 et le 5 janvier 2013.
La photo avec une éminence au smartphone du "séminaire de travail sur la situation économique et l'emploi" du 4 janvier 2013 se situe derrière ce lien.
Celle montrant les poids-lourds du gouvernement (en ces temps de tuberculose pachydermique lyonnaise, je n'ose les appeler éléphants) arrivant dans la cour de l'Élysée avec des dossiers papier se trouve au bout de cet autre lien.
D'après les informations légales du site élyséen, vous ne pouvez, en France, cliquer sur ces liens qu'après "consentement de la Présidence de la République". Pour obtenir cet imprimatur, je vous recommande d'écrire à François Hollande sur la page ad hoc du site présidentiel.
A l'inverse, si vous lisez cette chronique hors de France, les injonctions présidentielles n'ont aucune prise sur vous. Alors, allez-y gaiement !

- Les licences Creative Commons ont été créées en partant du principe que la propriété intellectuelle était fondamentalement différente de la propriété physique, et du constat selon lequel les lois actuelles sur le copyright étaient un frein à la diffusion de la culture et de l'information.
Leur but est de fournir un outil juridique qui garantit à la fois la protection des droits de l'auteur d'une œuvre et la libre circulation du contenu de cette œuvre, ceci afin de permettre aux auteurs de contribuer à un patrimoine d'œuvres accessibles dans le « domaine public » (notion prise au sens large) [source Wikipedia].
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Petit rappel : à l'inverse du site de l'Élysée, les chroniques Humeurs Mondialisées sont mises à disposition conformément à un contrat de licence Creative Commons 2.0 (paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique), c'est à dire que mes textes sont réutilisables librement et gratuitement par tout un chacun à condition de citer leur source.

- En recoupant diverses statistiques, environ 18 à 20 millions de salariés sur les 23 que compte la France utiliseraient régulièrement l'informatique dans leur travail, plus de 70% des foyers français sont connectés à internet et plus de 20 millions de personnes dans l'Hexagone sont équipées d'un smartphone.

- Voir aussi la chronique "Hommages de Hollande" sur l'inauguration du quinquennat de François Hollande
  

vendredi 3 août 2012

Kelibia Roger Copy

Fin années 1970, début années 1980, l’équipement en téléphones fixes de la France commençait, enfin, à être conséquent. L’époque du « 22 à Asnières » de Fernand Reynaud s’estompait.
Toutefois, hors de son domicile ou de son poste de travail, téléphoner supposait dégotter une cabine en état de marche. Être appelé sans préavis était impossible.
Les tarifs non « locaux » étaient chers. Une pièce de 5 francs – somme non négligeable pour un étudiant – permettait, en « heures creuses », de parler environ 3 minutes entre Toulon et Grenoble. Joindre l’étranger était prohibitif et pas toujours aisé.

En Tunisie, les téléphones étaient nettement plus rares, les cabines inexistantes et les « publiphones » pas encore autorisés. Communiquer avec l’Europe supposait un abonnement spécial et coûtait une fortune. Ces appels n’avaient lieu que lors de situations dramatiques, pas question de passer un coup de bigophone pour raconter sa vie.

Le meilleur moyen de communiquer entre les deux rives de la Méditerranée restait la poste aérienne. Les héritiers de Mermoz et de Saint-Exupéry avaient mis au point « l’aérogramme », pli spécial en papier très fin, qui mettait, lorsque les vents étaient favorables, 72 heures pour relier Lutèce à Carthage.
Aussi en 1981, lors de mon premier séjour en Tunisie, j’ai passé une quinzaine de jours sans contact direct avec ma famille en France.

La révolution – le mot n’est pas trop fort – est survenue dans la seconde moitié des années 1990 avec téléphones portables, internet et concurrence entre opérateurs.
Le premier appel passé vers la France depuis Kelibia sur le mobile d’un beau-frère avait un aspect miraculeux voire même transgressif.
Dès lors, d’autres premières fois se sont rapidement accumulées : premier relevé de mails dans un « publinet », premier échange vidéo avec Skype, première utilisation d’une clef 3G, premier smartphone, première chronique publiée depuis la Tunisie …

Frontières et distances peuvent continuer, pour la forme, à résister encore un peu. Elles ont pourtant pris un sacré coup de vieux. Et c’est tant mieux !

TSFiquement votre

Références et compléments
- Le thème de cette chronique m’a été, involontairement, suggéré par Ferid.
- Voir aussi deux chroniques sur des thèmes voisins : "timbres, iPhone et salaires ouvriers" et "des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences".
- Le titre « Kelibia, Roger, Copy » est inspiré par le trafic radio des missions spatiales Apollo.
Ces transmissions étaient difficilement audibles aussi l’accusé de réception était systématique.
Roger et Copy sont les deux codes signifiant que le message a été capté et compris.
Pour aller plus loin, se reporter aux articles Wikipedia sur le vocabulaire radio en français et en anglais.
L’intégralité du trafic radio d’Apollo 11, la première mission lunaire en juillet 1969, a été transcrite et mise en ligne par la NASA. Je tiens toutefois à avertir les amoureux de la grande littérature que ce texte ne rivalise guère avec Proust ou Shakespeare.
- Les publiphones en Tunisie sont des échoppes équipées de cabines téléphoniques et opérées par des personnes privées. Par analogie, les cyber-cafés s'appellent publinet.
- Le « 22 à Asnières » est un sketch datant de la fin des années 1950 de l’humoriste auvergnat Fernand Reynaud.
A l’époque, le téléphone n’est pas automatique. Il faut demander à une opératrice le numéro de son correspondant – dans le sketch le 22 à Asnières – et attendre d’être mis en relation. Ce système peu efficace cafouillait et s’engorgeait souvent.
Le personnage campé par Fernand Reynaud, après moult péripéties, se résout à joindre New York pour être mis en relation avec la banlieue parisienne.
  

dimanche 20 mai 2012

Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences de la république française

Enfant, dans les années 1960, lors de la présidence de Charles de Gaulle, chez mes grand-parents, j'aimais aller au grenier et me plonger avec délices dans le dictionnaire universel Larousse en sept volumes acquis par mon arrière-grand-père au début du vingtième siècle.
Les descriptions technologiques dataient un peu et ni les deux conflits mondiaux, ni la décolonisation n'y figuraient.
Toutefois, une bonne part du contenu de cette somme était encore compréhensible et intéressant. Ces dictionnaires étaient une sorte de trésor familial utilisé par plus de trois générations.

Plus tard, au cours des mandats de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d'Estaing, je reçus en cadeau une version modernisée, le Larousse encyclopédique en trois volumes.
Au début de la décennie 1970, un tel ouvrage était une dépense conséquente et peu de familles pouvaient se l'offrir. Mes parents faisaient aussi l'effort de maintenir à jour cet investissement en achetant environ chaque deux ans le "Quid", recueil annuel de statistiques et de données diverses.
Ce qui me paraissait être alors des mastodontes de savoir étaient des nains informationnels à l'aune actuelle. Le Larousse encyclopédique ne devait guère dépasser 500 Mégaoctets et le Quid 5 Mégaoctets, soit, respectivement, un soixantième et un six millième de la capacité d'un iPhone.
Le renouvellement annuel de l'information encyclopédique dans ma famille équivalait en quantité de données à une petite application pour smartphone.
Dans de telles conditions, l'enseignement faisait la part belle à la mémoire. L'information était difficile d'accès, peu variable et coûteuse. Pour être à l'aise dans ses vies personnelles, professionnelles et sociales, il était indispensable d'emmagasiner suffisamment de connaissances et de se les remémorer à bon escient.

Devenu étudiant, en 1982, au début du règne de François Mitterrand, durant mon projet de fin d'études, j'ai eu besoin d'obtenir les caractéristiques physiques de gaz spéciaux.
Heureusement, mon stage se déroulant à Grenoble, je pus aller à la bibliothèque universitaire où, après avoir fureté plusieurs heures dans les rayonnages, je finis par dénicher un recueil de données.
En dehors d'une grande ville ou d'une entreprise spécialisée, je n'aurais jamais pu avoir accès à ces valeurs. Trouver un expert du domaine était aussi une tâche quasi impossible.
Désormais, obtenir ces informations ne nécessite que quelques minutes. Il suffit d'interroger Google ou Wikipedia avec le nom du gaz. Avec les communications mobiles, cela peut être fait à toute heure et en tout lieu.
Histoire de rajeunir, j'ai effectué, avec succès mais sans mérite, cette recherche, tout à l'heure, à l'aéroport de Roissy, en tapotant sur mon smartphone.

Aujourd'hui, alors que François Hollande vient d'accéder à la magistrature suprême, notre relation à l'information est totalement changée.
Les coûts de diffusion et de traitement se sont effondrés. Le moindre ordinateur possède une capacité de stockage équivalente à plus de deux cent cinquante mètres de rayonnages d'encyclopédie Larousse.
La Toile, omniprésente, est à même de répondre à nos désirs ou à nos questions. Moteurs de recherche et réseaux sociaux nous conduisent, sans délai, dans le moindre de ses recoins.
Ces bouleversements modifient durablement nos vies mais aussi la société. Comment, entre autres, enseignement, expertises et médias pourraient-ils rester les mêmes ?
La mémoire n'est plus indispensable puisque nous sommes tous dotés d'une myriade connectée de cerveaux auxiliaires au stockage plus efficace que notre matière grise.
De surcroît, collaboration et copie - oserai-je dire plagiat - deviennent centrales.
L'essentiel de ce que nous envoient nos cercles de connaissances sur les réseaux sociaux sont des retranscriptions plus ou moins retouchées d'éléments préexistants. Nous avons réinventé et magnifié, sans en être conscients, le mode de travail des peintres de la Renaissance où plusieurs artistes participaient collectivement à l'élaboration d'un même tableau.
Nous pouvons regretter le monde d'avant internet, mais, que nous le voulions ou non, il a disparu définitivement durant les présidences de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy.

Pour rythmer cette chronique, j'ai évoqué les présidents successifs de la cinquième république française.
Cela m'a permis, de souligner combien le discours et l'action politiques ont peu pris en compte les révolutions que nous vivons.
Pourtant ce maelström est probablement une des causes profondes des crises actuelles, au delà des aspects financiers de court terme.
Ce bouleversement est aussi la seule opportunité de sortir par le haut du marasme ambiant. Encore faudrait-il savoir collectivement ne pas s'accrocher trop aux branches mortes de notre glorieux passé.

Iphoniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Timbres, iPhone et salaires ouvriers" de janvier 2012
- Sur le même thème, je recommande le livre de Michel Serres "Petite Poucette" (Editions Le Pommier, 2012).
- Afin d'obtenir la hauteur rendue nécessaire par le sujet, cette chronique a été écrite, ou plutôt tapotée, à plus de 37 000 pieds, dans l'avion reliant Paris à Mumbai le 20 mai 2012.

dimanche 8 janvier 2012

Timbres, iPhone et salaires ouvriers

En France, vers 1860, sous Napoléon III, la journée ouvrière de 10 heures est payée 2 Francs. Un kilogramme de pain s'achète 30 centimes, soit une heure et demie de travail.
A cette époque, alors que la Révolution Industrielle bat son plein, les communications sont bouleversées. Le train et le timbre ont fait exploser le trafic postal. Affranchir une lettre nécessite 20 centimes, soit une heure de travail. L'acheminement est rapide et fiable, deux jours suffisent pour traverser l'Hexagone. Beaucoup de plis sont distribués le lendemain de leur envoi, parfois le jour même.

En 2012, avec un SMIC horaire net à 7.2 € et une baguette de 250 grammes à environ 1 €, il faut travailler trois fois moins longtemps pour s'acheter du pain.
Pour le courrier, la baisse est encore plus spectaculaire, puisque la lettre standard à 0.6 € ne représente plus que 5 minutes de SMIC, une division par 12 en 150 ans.
Toutefois, la fiabilité d'acheminement s'est amenuisée. Pour obtenir le même service que sous le Second Empire, Colissimo s'avère nécessaire. Le délai de 2 jours est garanti en échange de 8.1 €, une grosse heure de SMIC, autant qu'en 1860. Ne parlons pas de Chronopost qui assure l'acheminement en une demi-journée au prix de 3 heures de travail ouvrier (22.5 €) !

Toutefois, l'usage de la lettre comme moyen de communication semble désormais révolu.
Internet et télécommunications mobiles bousculent les coûts et les usages à l'instar du timbre au XIXème siècle.
L'utilisation d'un smartphone s'établit grosso modo à 50 € par mois, soit 7 heures de SMIC. Cet engin permet d'émettre et recevoir communications téléphoniques, SMS, mails, pages web, photos, musiques, videos et bien d'autres contenus. Il nous coûte mensuellement autant que 7 lettres en 1860, avec un abonnement pour un volume de données correspondant à plus de 1000 à 2000 missives !

Timbriquement votre

Références et compléments
- La chronique "le prix de l'essence et des voitures en forte baisse !" reprend la même méthode de comparaison des prix avec le SMIC pour mettre en perspective le coût du carburants et des automobiles.
J'ai aussi appliqué le même procédé de comparaison avec les salaires au coût du logement.

- Le site histoirepostale.net, réalisé par Roland Goutay et votre serviteur, résume l'histoire postale de chaque pays d'Europe vers 1860, au moment où nait la Poste moderne et où le volume de courrier s'emballe.
La comparaison avec les communications d'aujourd'hui est très instructive notamment l'invention du premier timbre en 1840 en Grande Bretagne par Rowland Hill et la naissance du timbre "20 centimes Cérès" en France en 1849.

- L'idée de comparer les tarifs postaux aux salaires sous Napoléon III et aujourd'hui est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
  

jeudi 4 novembre 2010

Au Japon, bienvenue chez les chtis

Oita, dans l'île de Kyushu, est une ville à taille beaucoup plus humaine que Tokyo, sans tourisme et avec très peu de visiteurs étrangers.
Cette situation privilégiée m'a permis de participer à un mini remake du film "lost in translation".

Afin de découvrir cette cité très étendue, je décide de louer une bicyclette municipale.
La version oitite du Velib est incarnée par un bungalow à coté de la gare devant lequel sont stationnés une dizaine de vélos. Un préposé ayant largement dépassé les nouvelles bornes de la retraite française m'invite, dans sa langue, à remplir un formulaire exclusivement nippon.

Au jugé, je devine que la première ligne nécessite mes noms et prénoms et la seconde mon adresse.
Bingo ! J'ai tout juste ! Pas besoin d'être diplômé des Langues Orientales pour maîtriser le japonais de survie !
Suit une ligne où la présence de parenthèses m'incite à mettre mon numéro de téléphone.
Et là, patatras ! Mon écriture de gaucher français et malhabile est incomprise du fonctionnaire chenu. Il me faut donc lui montrer avec les doigts chaque chiffre qu'il réécrit scrupuleusement sur le papier.
Manifestement, compter avec les doigts est différent au Japon et en France, aussi le papy note 5 au lieu de 7 et 6 au lieu de 9.

Qu'à cela ne tienne, l'exercice continue  avec une ligne couverte de caractères japonais et se terminant par les lettres latines T M H D S.
Estimant, à juste titre, que je ne comprends rien, le brave grand-père me répète plusieurs fois le mot "chti" (nous sommes pourtant au Sud du Japon).
Devant ma perplexité, il enchaine par une séance de mime : il soulève son pull over, montre son ventre avec ses deux mains puis les projette vers le haut, paumes en l'air, dans ma direction tout en continuant le mantra "chti".
A ce moment, mu par une inspiration bizarre, je me dis qu'il me demande ma taille pour me donner une bicyclette adaptée (pourtant il voit bien quelle taille je fais !). Je me mets alors à faire semblant d'enlever ma veste pour tenter de vérifier le concept, ce qui déclenche immédiatement l'approbation de l'agent municipal.
Poussé par mon instinct, je décide donc d'entourer la lettre M sur le formulaire ce qui a pour effet immédiat de déclencher chez mon interlocuteur une cascade de "chtis".
Heureusement, une jeune femme du cru survient pour louer, elle aussi, une bicyclette.
L'employé lui lance une longue tirade dans sa langue où je reconnais plusieurs fois le mot fétiche de Dany Boon.
La cliente me regarde longuement en souriant d'un air gêné puis fourrage dans son sac à main et en extrait un smartphone qu'elle tapote à une vitesse supersonique. Avec une petite courbette, elle me montre ensuite l'écran sur lequel il est marqué "please indicate your birth date" (merci d'indiquer votre date de naissance). Le tout sans échanger une parole !
Aussitôt affiché, aussitôt fait, sauf que mes chiffres manuscrits ne conviennent toujours pas !
Il me faut donc redonner ma date de naissance avec mes doigts de gaucher. Grâce à cette expérience au pays des "chtis", je découvre enfin la vérité sur mes origines : je suis né le 22 mai 1161 !

Ce nouvel état-civil est un véritable sésame. Grâce à lui, je deviens l'heureux titulaire d'un vélo au style hollandais, au poids de sumo et au développement de pistard avec lequel j'entreprends l'exploration d'Oita, ville en pente et ventée.

Cycliquement votre …