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mardi 12 août 2014

Les mariages en Tunisie concurrents du Tour de France

La Tunisie, à l'instar de l'Irlande et de ses jeux gaéliques, est le berceau de plusieurs sports injustement méconnus.
Outre le Marthathlon, déjà évoqué qui se pratique au moment de l'Aïd, la compétition la plus spectaculaire est incontestablement le mariage.

Ce challenge nuptial par équipe procède simultanément du concours de mode, de l'épreuve d'endurance et de la course cycliste par étapes.

Tout commence, quelque temps avant le véritable tournoi, par des éliminatoires permettant de choisir l'équipe-type et les remplaçants.
La sélection s'effectue via le transport et le rangement des affaires, voire des meubles, de la mariée dans sa future maison.
Étrangement, histoire de désorienter les compétiteurs de faible acabit, on parle des possessions de la mariée et non pas du couple.
Positionner correctement assiettes, couverts et tapis requiert une réelle maîtrise du jeu que peu possèdent pleinement et qui vous désigne d'emblée pour recevoir les faveurs des coachs.
Habituellement, uniquement des Marthe chevronnées réussissent à se qualifier sans coup férir.

Une fois ce tri effectué, l'épreuve officielle peut débuter.
Plusieurs étapes vont se succéder à un rythme infernal, mettant à mal psychismes et organismes.
Seules des équipes au collectif soudé, au mental d'airain et à la condition physique hors du commun peuvent espérer approcher la victoire.

Une attention particulière est portée à la diététique des athlètes.
Les étapes sont ponctuées par de copieux couscous qui apportent aux sportifs les sucres lents qu'ils brûlent en quantité durant les matchs.
Au plus fort de la course, thés, gazouzes et baklavas donnent, via des sucres rapides, le surcroît d'énergie indispensable à la victoire au sprint.
Parfois, des salés sont glissés perfidement dans la nourriture. Ce piège grossier accroît la sensation de soif et oblige à quitter le peloton pour aller au ravitaillement liquide.

Des cousins éloignés ou des voisins sont parfois de vrais faux amis et tentent des déstabilisations.
Ils ont la riche idée de proposer une compétition alternative durant les test-matches.
La seule façon de ne pas lâcher la proie pour l'ombre est de déléguer vos remplaçants pour vous représenter dans ce challenge de seconde division.

Généralement, la première étape un peu sérieuse consiste à faire signer par les deux principaux protagonistes la feuille de match.
Le mariage tunisien est le seul sport au monde où cet acte administratif fait partie intégrante du jeu.
Cette phase, propice aux escarmouches, permet de jauger les compétiteurs en présence et de mettre en place une tactique que l'on espère gagnante dans la durée.

Vient ensuite la seconde étape qui consiste à ce que la mariée et une grande part des compétitrices se parent des peintures de guerre que ne renieraient pas Cheyennes et Comanches. Le mariage tunisien prend ainsi un petit coté football américain du meilleur aloi.
À partir de ce moment crucial, approximations et amateurisme n'ont plus leur place, les deux prochains cols sont systématiquement hors catégorie.

Le peloton gravit d'abord l'outillage où les équipières se parent de maillots originaux et innovants où dominent les teintes flashy et dorées.
Toutefois, dans un souci de respect de l'éthique sportive et de l'olympisme, les logos des sponsors sont bannis de ces compétitions officielles, à l'exclusion des lunettes et des smartphones.
Les éléments masculins, habillés de manière nettement moins seyante, peinent souvent dans cette montée et sont généralement relégués dans le gruppetto.

Soumis à des intensités sonores dépassant les 87 décibels fatidiques, les plus faibles sont irrémédiablement éliminés par l'otite et la surdité.
Le plaquage des joueuses étant interdit, les tympans deviennent une cible de choix.
Les plus résistants doivent aussi supporter le supplice de la baffle saturée qui peine à camoufler les fausses notes.
Mélomanes, ce sport si particulier n'est pas pour vous !

L'arrivée est jugée au sommet de la cérémonie nuptiale.
La plupart des matchs étant arrangés à l'avance, les deux avants-centre parcourent cette étape déjà juchés sur le podium, revêtus de maillots d'apparat.
Par voie de conséquence, les autres compétiteurs, dans un harnachement à peine moins voyant, redoublent d'efforts pour figurer au palmarès. En désespoir de cause, ils finissent par envahir en vagues le podium pour tenter d'influencer le jury.

Malgré de multiples photos finish, rien n'y fait !
Les deux vainqueurs désignés terminent la soirée en se congratulant, arborent fièrement la bague de la victoire puis s'éclipsent dans une nuit qu'on leur souhaite pleine d'étoiles.

Les plus jeunes joueurs, et leurs familles, bien que non médaillés, font contre mauvaise fortune bon cœur et se mettent à espérer une prochaine victoire dans une autre finale.

Toutes mes félicitations aux mariés pour leur superbe succès au terme d'une compétition de très haut niveau et à leurs parents pour la qualité du match.

Tuniso-matrimonialement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "le Marthathlon sport méconnu en Tunisie".

- Pour les très rares lecteurs de ce blog, peu au fait du jargon tuniso-nuptialo-cycliste, quelques précisions sémantiques :
  • Gazouze est un terme dialectal tunisien désignant les sodas gazeux comme Coca ou Fanta.
  • Gruppetto qui signifie petit groupe en italien est un groupe de coureurs lâchés en montagne par le gros du peloton.
  • Outillage / outia est la "fête de la mariée" qui a lieu quelques jours avant la véritable cérémonie de mariage
  • Les cols les plus longs et les plus raides des Alpes et des Pyrénées lors du Tour de France sont dits hors catégorie.
  • Marthe : se reporter à la chronique "un après-midi chez Marthe" (la première de toutes ces chroniques)
  • Les salés sont petit fours salés, comme leur nom le laisse supposer.
  • Le sprint est une très forte accélération lorsque le peloton cycliste arrive groupé au terme d'une étape. Les sprinters, acrobates zigzaguant sur leur vélo à plus de 70 km/h, produisent un effort bref et intense et ne sont généralement départagés que par quelques centimètres.
  • Test-match est un terme anglais de rugby et de cricket qui désigne les compétitions officielles entre équipes des hémisphères nord et sud.
- Merci à Myriam qui m'a soufflé l'idée de cette chronique sportivo-tunisienne.

dimanche 24 novembre 2013

Les musées nouveaux terrains de chasse

Récemment, à Amsterdam, en bon touriste, je me suis rendu au musée Van Gogh puis au Rijksmuseum.
Comme désormais dans beaucoup de grandes institutions, la photographie y est autorisée, à la condition expresse de ne pas utiliser de flash.

Les visiteurs, votre serviteur inclus, s'en donnent à cœur joie.
Les chefs d'œuvre sont l'objet d'un mitraillage en règle qui n'aurait pas déplu au regretté général Nivelle. Tout un chacun extrait de sa poche son téléphone et canarde à qui mieux mieux "la laitière", "le moulin près de Wijk bij Duurstede" ou "le champ de blé aux corbeaux".
Dans les musées, les tablettes sont devenues plus nombreuses que les tableaux.

Les motivations de cette frénésie photographique sont étranges.
Des reproductions excellentes et de très grand format des œuvres exposées sont gratuitement et aisément accessibles sur internet.
A l'inverse, les clichés obtenus sans éclairage d'appoint avec des optiques bas de gamme sont d'une piètre qualité. Des têtes de visiteurs s'interposent souvent devant le tableau. De surcroît, flou et rendu incertain des teintes pénalisent le rendu.
Grâce à Apple ou Samsung, la "ronde de nuit" doit dorénavant plus à un David Hamilton qui se serait réfugié au monastère de la Grande Chartreuse qu'à l'École Flamande.
Impression sur fond de ronde de nuit de Rembrandt d'après David Hamilton & Steve Jobs
En fait, cette nouvelle manie nous fait renouer avec nos instincts les plus ancestraux.
Depuis la nuit des temps, les chasseurs, pour prouver, à eux-mêmes mais surtout au reste de la collectivité, leur savoir-faire et leur vaillance, ont exposé et arboré les trophées des bêtes qu'ils abattaient.
Aujourd'hui, comme notre pitance est assurée par le complexe agro-alimentaire, battues et safaris se sont transformées en activités folkloriques pour personnes en mal de sensations guerrières.
Les smartphones permettent aux autres, très paisiblement, sans permis ni limitation, de capturer leur quotidien et d'en faire profiter illico leur entourage, voire la planète entière.

Adieu bois de cerf, fourrures d'ours et autres cornes d'auroch !
Notre tableau de chasse immatériel s'apprécie en images. Une "laitière" de Vermeer équivaut à un dix-cors et un Van Gogh à une double descente de lit en vraie peau de tigre ...
La laitière, oeuvre conjointe de Johannes Vermeer & Samsung
Ceci n'est pas un Van Gogh
Picturalement votre

Références et compléments
- Photographies réalisées par mes soins avec l'aide d'Apple, les 31 octobre et 2 novembre 2013 au musée Van Gogh et au Rijksmuseum d'Amsterdam.
- Le tweet reproduit au sein de la chronique est authentique. Il a été directement posté depuis le musée Van Gogh d'Amsterdam grâce au réseau wifi mis gratuitement et librement à disposition des visiteurs.
  

lundi 13 mai 2013

Nos ancêtres taguaient les murs de leurs grottes

La créativité est indissociable de l'essor de l'Humanité.
Au fil des âges, nos anciens ont inventé outils, techniques et concepts qui ont permis notre développement. Armes et outils en bois puis en pierre, agriculture, écriture, métallurgie ... La liste est immense !
Plus étonnant encore, nos prédécesseurs ont su produire et partager des représentations du monde qui nous entoure, afin de le rendre plus intelligible mais aussi plus beau.

Ce dernier point apparaît nettement lors de la visite de la grotte espagnole de Covalanas, en Cantabrie, à environ une heure de voiture de Bilbao.
Les parois de cette petite cavité sont ornées des représentations d'une dizaine de biches, d'un taureau et d'un cheval.
Ces dessins ont été exécutés il y a environ 20 000 ans par un artiste droitier et dont la taille dépassait probablement 1.75 m. Il a appliqué, sur les murs de la grotte, son pouce préalablement enduit d'ocre afin d'obtenir des traits et des points de couleur rouge.
Ce procédé très simple, mais ne donnant guère le droit à l'erreur, a pour résultat des silhouettes qui, bien que stylisées, permettent, à des yeux d'aujourd'hui, de reconnaître aisément les animaux et de ressentir une impression de mouvement.
Biches et cheval de la grotte de Covalanas (Cantabrie - Espagne)
Photo de Pedro Saura issue du site web de la grotte [droits réservés]
Quotidiennement, nous sommes exposés à des dessins qui, en quelques traits, campent une scène ou des personnages. 
Toutefois, 20 à 30 millénaires en arrière, nos ancêtres les premiers peintres rupestres ont du concevoir, sans aucune référence préexistante, cette manière de symboliser la réalité. Ce type de représentation nous parait aujourd'hui parfaitement naturel mais c'était loin d'être le cas au paléolithique.
Jugez sur pièces :

- D'un point de vue pratique, les habitants de Covalanas ont du trouver comment dessiner alors que leur environnement ne s'y prêtait pas.
Vivant dans une zone de moyenne montagne calcaire quasi-exclusivement couverte de forêts, ils disposaient de peu de possibilités évidentes pour tracer des traits avec des doigts ou des brindilles car le sol était rarement sableux ou poussiéreux. Seuls les graffitis sur la roche étaient possibles.

- Un dessin est par nature bidimensionnel alors que la nature est d'apparence tridimensionnelle.
Cette restriction de l'espace est un saut conceptuel majeur qui facilite l'expression et la transmission de l'information mais qui suppose de, littéralement, voir le monde autrement.
Pour preuve, les enfants mettent longtemps à produire des dessins à peu près compréhensibles. De même, les cartes routières ou le dessin technique restent de véritables défis pour beaucoup d'entre nous.

- Esquisser des silhouettes est rapide et économe de moyens.
Toutefois, cela suppose que ceux qui verront l'œuvre soient capable de faire le lien entre le symbole - des traits et des points symbolisant le contour externe des animaux - et la réalité de la biche ou du cheval.
Ce sont donc des groupes humains entiers - les peintres rupestres mais aussi leur public - qui, d'abord en taguant des rochers mais, surtout, en les regardant, ont fait entrer l'Humanité dans l'ère du symbole graphique qui perdure encore aujourd'hui.
Étonnamment, cette technique de graffitis monochromes serait apparue au minimum 10 000 ans avant les fresques "remplies" et "coloriées" plus réalistes qui font la réputation des grottes de Lascaux et d'Altamira.
La symbolique semble, au moins en art, avoir précédé le réalisme.

- Dans la même veine, les animaux de Covalanas sont figurés à échelle réduite, approximativement entre 1/8 et 1/20.
Les contraintes matérielles en sont certainement la cause. Très peu de parois sont suffisamment vastes pour accueillir la silhouette à taille réelle d'un ruminant et le temps d'éclairage fourni par des torches est limité.
Là encore, peintres et public ont du, ensemble, créer et comprendre ce principe d'homothétie qui est un des piliers de notre façon actuelle de symboliser et d'interpréter la réalité.

La vie de chasseur-cueilleur troglodyte dans les montagnes de Cantabrie vers -20 000 ne devait pas être une sinécure.
La survie du groupe dépendait surtout des aléas de la nature. Les caprices de la météo soumettaient corps et esprits à rude épreuve. Quant à la capture des animaux, nécessaire à l'alimentation, elle requérait patience, énergie et astuce.
Malgré tout, dans ces conditions hostiles, une poignée de personnes a su trouver le temps et l'inventivité pour symboliser de façon très moderne les animaux de son époque et rendre cette représentation durable.
Encore aujourd'hui, nous vivons de leur héritage.

Paléolithiquement votre

Références et compléments
- La grotte de Covalanas, comme toutes les grottes ornées du Nord de l'Espagne, est inscrite au Patrimoine Mondial de l'Humanité.
Elle est située sur le territoire du village de Ramales de la Victoria, à la lisière entre la Cantabrie et la province de Biscaye (Communauté Autonome Basque).
Je ne saurais trop recommander la visite de cet émouvant chef d'oeuvre.
Afin de préserver les peintures rupestres, le nombre de visiteur de Covalanas est contingenté. De ce fait, la réservation en ligne est indispensable.
- La photo reproduite ci-dessus est de Pedro Saura et provient du site web de la grotte de Covalanas.
- Article du Wikipedia espagnol sur la grotte de Covalanas
- Je suggère aussi la visite sur le web de "From Cave Paintings to the Internet", base de données en ligne sur les différentes dates du développement de l'Humanité, de ses techniques informationnelles et de ses médias (en anglais).