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mardi 19 juillet 2016

Un génocide presque parfait

Les auteurs de génocides ne sont pas uniquement obsédés par l’extermination des populations qu'ils exècrent.
Ils veulent aussi faire place nette en supprimant toute trace matérielle ou symbolique de leurs victimes. 

Retour sur un passé européen trop vite passé. 

1944

Imaginez une bourgade de 20 000 habitants - comme il en existe des milliers en Europe - et dont la principale particularité est de n'en point avoir.

Imaginez deux communautés cohabitant dans cette ville depuis plus de deux siècles.

Imaginez, à l’issue de la première guerre mondiale, la dislocation du fragile équilibre et la lente montée de la haine sectaire.

Imaginez la seconde guerre mondiale poussant ces passions délétères à leur paroxysme.

Imaginez une armée étrangère en pleine débâcle, soutenue par des miliciens locaux, trouvant les moyens et le temps d’entasser dans quelques maisons de deux petites rues un habitant sur quinze, la totalité de la communauté minoritaire.

Imaginez ces 1221 personnes de tous âges, déportées, dans des wagons à bestiaux, vers un camp de la mort, au terme d'un trajet chaotique de 500 kilomètres.

Imaginez moins de cent survivants.

Imaginez une nouvelle dictature poussant insidieusement à la fuite ces rares rescapés.

2016

Observez les paisibles rues ensoleillées du centre de cette même bourgade européenne, 72 ans plus tard.



Observez la floraison de statues, de monuments et de plaques à la gloire des héros nationaux et des célébrités locales.





Observez que deux plaques seulement commémorent des victimes du génocide.




Observez un bâtiment imposant et rénové en lisière du centre-ville.
Google et l’office du tourisme le décrivent comme l’auditorium municipal.
Mais Wikipedia explique sobrement qu'avant cela, il fut le principal édifice religieux de la communauté disparue.



« C’est peut-être là que se cache le diable : non dans le fait que l'homme tue, mais dans celui que les vertus indispensables au crime deviennent pour lui l'ordre du monde. »
Imre Kertész
Mémoriellement votre

Références et compléments
Ma gratitude à Odile qui, sans le savoir, est à l’origine de cette chronique.

Pour être précis, le cimetière de la bourgade abrite un monument aux victimes du génocide.
Toutefois, ce lieu - qui n’est pas indiqué dans les documentations et informations anglophones à destination des visiteurs - n’est pas à proximité du centre-ville.
Aussi mes pérégrinations pédestres ne m’y on pas conduit.
Plus de détails, en suivant ce lien qui conduit à un article en anglais.

Voir aussi, sur un thème voisin, la chronique "à Berlin entre anciens et nouveaux démons".

Les photos ont été prises par l'auteur en avril et juillet 2016.

samedi 18 juin 2016

Ma visite impromptue chez Charles de Gaulle

Cette semaine, un accident ayant fermé l'autoroute que je devais emprunter, je me suis retrouvé fortuitement aux environs de Colombey les Deux Églises.

Mu par une sorte d'appel, j'ai fait halte quelques instants dans le village du général de Gaulle.

Humilité

Vastes, frustes et tristes horizons ; bois, prés, cultures et friches mélancoliques ; relief d'anciennes montagnes très usées et résignées ; villages tranquilles et peu fortunés dont rien, depuis des millénaires, n'a changé l'âme, ni la place...


Le minuscule village de Colombey est toujours pareil à la description qu'en donnait Charles de Gaulle dans ses mémoires.
Maisons et rues ne semblent pas avoir changé depuis la retransmission télévisée des obsèques du "général" en novembre 1970.

Le cimetière - modeste par sa taille mais aussi par la simplicité et l'absence d'ornements des tombes - jouxte l'église.
La sépulture du général de Gaulle, de son épouse et de sa fille cadette ne se distingue en aucune façon de ses voisines.
À quelques pas, dans une tombe très similaire, reposent son autre fille et son gendre.




Afin de ne pas dénaturer ce lieu de recueillement, les innombrables plaques commémoratives ainsi que les fleurs sont reléguées, en vrac, dans un coin du cimetière, à l'écart des tombes.
Parmi elles, la gerbe tricolore déposée par François Hollande trois jours plus tôt.




Grandeur

Au sommet d'une colline, face au cimetière et à "la Boisserie" - la propriété des de Gaulle - se dresse une croix de Lorraine en granit de 45 mètres de haut, symbole de la France Libre et du gaullisme.

Plusieurs kilomètres avant Colombey, le regard du visiteur est accroché par ce monument incongru émergeant de la forêt.



Contraste

La mise en scène de la mémoire de Charles de Gaulle à Colombey reflète les contradictions intérieures de ce personnage singulier.

La vie personnelle simple ainsi que le goût pour la solitude et l'austérité sont illustrés par le dépouillement de sa tombe.

À l'opposé, l'attachement viscéral à la France et l'obsession, à la limite de la mégalomanie, de sa "grandeur" s'incarnent dans la gigantesque croix de Lorraine.



Nostalgie

En quittant Colombey les Deux Églises, je ne peux m'empêcher de regretter que les politiciens français actuels - y compris dans le parti se réclamant encore vaguement du gaullisme - aient inversé l'équation du "grand Charles".

Obsédés par leur propre destin, ils semblent avoir oublié celui du pays.
Pourquoi changeraient-ils puisque nous les élisons et réélisons inlassablement ?



Historiquement votre

Références et compléments
Les photos ont toutes été effectuées par mes soins à Colombey les Deux Églises en Haute Marne le 17 juin 2016 (j'ai, en quelque sorte, devancé l'appel).
Pour agrandir les images, cliquer dessus.

Voir aussi les autres chroniques traitant de près ou de loin de Charles de Gaulle.

Pour aller plus loin, les articles Wikipedia

La citation décrivant Colombey les Deux Églises est extraite des mémoires de guerre de Charles de Gaulle.

La croix de Lorraine est une croix avec deux barres horizontales.
Elle a été choisie comme emblème de la France libre en juillet 1940 par l'amiral Muselier, militaire lorrain qui fut un des premiers compagnons du général de Gaulle en Grande Bretagne, en opposition à la croix gammée des nazis.

samedi 7 mars 2015

Souvenirs et mutations pédagogiques

Quelques réminiscences, aux résonances actuelles, des années 1970 et 1980 où j'usais mes fonds de culotte sur les bancs de l'Éducation Nationale française.

Je me souviens, que, durant toute ma scolarité, instituteurs et professeurs m'ont, sans cesse, reproché mon écriture inesthétique (selon eux !) et illisible (par eux !).
Cela m'a coûté moult pénalités et devait, selon mes pédagogues, me jouer des tours lors de ma vie professionnelle.
Désormais, ma production écrite est exclusivement informatique et plus personne ne vient faire la police dans mes polices.

Je me souviens, qu'en fin de lycée, les calculatrices étaient perçues comme des objets sataniques par la plupart des professeurs de mathématiques et de physique.
Selon eux, utiliser ces engins diaboliques allait irrémédiablement amollir notre cerveau et nous paralyserait en cas de panne de piles.
Seul le chef d'oeuvre de menuiserie, rétif à mes gauches doigts de gaucher et plaisamment baptisé règles à calcul, trouvait grâce à leurs yeux.
Désormais, nous comptons, à tous les sens du terme, sur les nombreux ordinateurs qui nous entourent et qui sont rarement tous à sec en même temps.
Quant à la mollesse de mon cerveau, je vous laisse juge.

Je me souviens que ces mêmes enseignants m'ont fait apprendre par coeur la table de Mendeleïev, les combinaisons de cosinus et autres formules savantes.
Il fallait même se remémorer des expressions mnémotechniques encore plus difficiles à absorber.
Réciter "car notre ordre fut net, Napoléon massera à l'est si possible 6 colonnes armées" était un must pour réussir en chimie au bac.
Désormais, nous disposons, à portée de quelques clics, non seulement de toute l'information scientifique, mais aussi de toutes les ritournelles sensées nous les faire apprendre.

Je me souviens que l'institution scolaire a aussi voulu m'inculquer les bases de ce que l'on nommait alors "dessin industriel".
Comme j'étais hermétique aux joies des planches à dessin, des calques, des projections, des intersections et des tire-lignes, mes professeurs sarcastiques me conseillèrent vivement de ne jamais travailler dans un bureau d'études.
Prophétiques, ils prévoyaient aussi que les ordinateurs ne commenceraient à rivaliser avec leur belle discipline que vers 2025.
Désormais, planches à dessin et calques ont déserté les bureaux d'études - anglicisés en R&D centers - où je sévis depuis une trentaine d'années. CAO et autres programmes de calculs les ont remplacés dès la fin des années 1980.

Pédagogiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
- La ritournelle mnémotechnique à propos du tableau périodique des éléments chimiques légué à l'humanité par le regretté Dmitri Ivanovitch Mendeleïev s'explicite ainsi :
  • Car : C symbole chimique du carbone
  • Notre : N symbole de l'azote, antérieurement nitrogène
  • Ordre : O symbole de l'oxygène
  • Fut : F symbole du fluor
  • Net : Ne symbole du néon
  • Napoléon : Na symbole du sodium, anciennement natrium
  • Massera : compléter le M en Mg pour obtenir le symbole du manganèse
  • À l'est : Al symbole de l'aluminium
  • Si : Si symbole du silicium
  • Possible : P symbole du phosphore
  • Six : S symbole du soufre
  • Colonnes : Cl symbole du chlore
  • Armées : Ar symbole de l'argon
Lycéens grivois, moutonniers et laïques, nous préférions une version paillarde et anticléricale "Naguère Monseigneur Allouche Si Pervers Suça Claire Ardemment".

dimanche 30 novembre 2014

1916 - Somme - 2 fois - croix de guerre

Dans deux autres chroniques, j'ai déjà raconté que le 11 novembre 1968, pour le cinquantième anniversaire de la fin de première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a offert sa croix de guerre obtenue en 1916.
Une laconique note manuscrite accompagnait la breloque. La mention “Pépère a participé aux batailles suivantes” était accompagnée de seulement 9 lignes pour décrire 4 années terribles.

Pour l'année 1916, Pierre Lebouc indique sobrement :
La bataille de la Somme racontée par Pierre Lebouc : 8 mots !
À l'aide du "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP), j'ai pu reconstituer les moments tragiques autour d'Amiens à l'été puis lors de l'hiver 1916.

Le 4ème BCP arrive à Abbeville, en baie de Somme, le lundi 24 avril 1916 après être, à la mi-avril, remonté en première ligne non loin de Verdun, dans les sinistres secteurs de la Mort-Homme et de la Cote 304.
Le bataillon reste au repos et en cantonnement dans diverses localités de la région jusqu'au dimanche 9 juillet 1916.
De nouvelles recrues et des blessés de retour de convalescence sont venus durant ces deux mois et demi compléter les effectifs de l'unité deux fois saignée à blanc à Verdun.

La bataille de la Somme a débuté le samedi 1er juillet 1916 par un échec complet de l'offensive conjointe anglo-française. Environ 70 000 tués et blessés dont 57 000 britanniques sont à déplorer ce seul jour.
Une semaine et demie plus tard, lorsque les chasseurs du 4ème BCP sont envoyés en première ligne, les généraux Haig, Foch et Joffre savent déjà que la bataille n'est plus gagnable.

Malgré tout, le commandant Pompey reçoit l'ordre de rejoindre le village de Hardecourt, entre Albert et Bapaume, et d'y “tenir coûte que coûte”. La relève a lieu dans la nuit du dimanche au lundi 10 juillet 1916.

Pendant 10 jours, les chasseurs consolident et aménagent leurs tranchées sous un déluge permanent d'artillerie.
Le chef d’unité enchaîne dans son journal les “journées relativement calmes”.
Quelques lignes plus loin, il relève scrupuleusement chaque jour, dans des tableaux qu'un comptable ne renierait pas, de 1 à 8 tués et plusieurs dizaines de blessés.

Le jeudi 20 juillet 1916 “ordre d’attaque H = 5 heures”.
L'objectif assigné au 4ème BCP est d’atteindre et d’occuper la tranchée allemande baptisée “Kolomea” sur une largeur de 800 mètres.
La distance entre les positions françaises et allemandes est de 200 à 300 mètres. Environ 3 000 soldats des deux camps vont se massacrer pour conquérir ou défendre l'équivalent de 25 terrains de football.
L'attaque se déroule “dans un brouillard très dense”. La tranchée “Kolomea” est atteinte en “45 minutes” mais “la moitié de la première vague est hors de combat”.
Les combats durent jusqu'à 10H20. 300 allemands sont faits prisonniers mais “339 tués et blessés” sont à déplorer au 4ème BCP sur un effectif initial de sensiblement 1 500, presque un soldat sur quatre. Notamment “la troisième compagnie a perdu tous ses officiers”.

Plan du secteur d'Hardecourt avec la tranchée Kolomea (extrait du journal du 4ème BCP).
L'analyse de cette offensive par le commandant Pompey est accablante.
La préparation d'artillerie est jugée “insuffisante” car beaucoup de “réseaux de fil de fer n’ont pas été détruits”. “Les pertes sérieuses du bataillon auraient pu être évitées si la préparation avait débuté plus tôt”.
Pire, les canonniers tricolores n'ont pas allongé leurs tirs au cours de l'attaque. Conséquence, “l’artillerie a tiré en arrière de la première vague tuant plusieurs chasseurs dont un officier”.
La relève a lieu de nuit entre 22 et 3 heures.

Jusqu'au jeudi 17 août 1916, le bataillon reste à l'arrière avec, toutefois, de soutiens partiels et épisodiques à la première ligne qui tuent une dizaine d'hommes.
Dans la nuit du 17 au 18, les chasseurs sont envoyés occuper une tranchée de première ligne quelques centaines de mètres au nord-ouest de la tranchée “Kolomea” conquise quelques jours plus tôt.

Le vendredi 18 août 1916, nouvelle attaque à 14H45 qui dure jusque vers 19H. L'objectif est de conquérir une tranchée adverse dite “du talus”.
Des allemands resté cachés dans des “abris non nettoyés” prennent à revers les chasseurs du 4ème BCP, leur infligent de “lourdes pertes” et mettent en échec l’offensive.

Le lendemain samedi 19 août 1916, “nouvelle attaque sur la tranchée du talus” à partir de 13H.
En 30 minutes, l'objectif est atteint et conquis.
Le commandant Pompey devient lyrique dans son journal “la journée est glorieuse pour le bataillon !”, “progression de 500 m”.
En supposant que ce rythme ait pu être maintenu, l'armée française aurait mis deux ans pour atteindre la frontière allemande.
Il ajoute deux magnifiques tableaux pour reporter les “prises” en “personnel” et en “matériel” ainsi que les “pertes”.

Il note aussi qu'une “centaine de prisonniers sont faits, tous passés par les armes en répression de la conduite des allemands qui ont fusillé des chasseurs pris la veille”.
Le commandant relève aussi que “les pertes sont lourdes”. 544 soldats hors de combat dont 120 tués. Environ un homme sur trois montés en ligne le 17 août n'est pas revenu à l’arrière sur ses pieds, quatre jours plus tard.
La relève a lieu la nuit du dimanche 20 août au lundi 21 août 1916.

Extrait du journal du 4ème BCP décrivant l'exécution sur le champ de bataille de prisonniers allemands
Le bataillon alterne ensuite repos, appelés cantonnements en langage militaire, et exercices.

Le samedi 11 novembre 1916, les chasseurs sont réexpédiés vers le front, cette fois à Sailly-Saillisel à 8 kilomètres à peine des combats de l'été.
L'offensive sur ce petit village et le bois de saint Pierre Vaast a débuté avec d'autres unités 6 jours auparavant. C'est un échec sanglant. Les maigres gains territoriaux du premier jour sont repris par les allemands dans les heures suivantes.

Après une succession d'ordres, de contrordres et de marches nocturnes en zigzag, le 4ème BCP atteint la première ligne, “au petit jour”, le jeudi 16 novembre 1916. Les chasseurs à pied relèvent “des éléments du 9ème zouave dont la situation est assez imprécise”.

Les tranchées sont chaotiques suite aux récents combats.
Le commandant Pompey se plaint notamment des liaisons téléphoniques “continuellement coupées” car “jalonnant” “les barrages d’artillerie”.
Il presse ses téléphonistes, dont mon grand-père faisait partie, de rétablir les communications. Ces actions de réparation sous le feu allemand “qui nécessitent une quantité considérable de matériel” valurent probablement à Pierre Lebouc sa croix de guerre.
Extrait du journal du 4ème BCP sur les mauvaises liaisons téléphoniques
Le bataillon va “tenir la première ligne” sans action offensive notoire jusqu'au mercredi 22 novembre 1916. Le déluge de feu est permanent. Le froid est intense et provoque des gelures. Les chasseurs réalisent surtout des travaux nocturnes de terrassement.

La relève s'étale sur deux jours. Le bataillon termine cette dernière offensive de la bataille de la Somme exsangue. 505 chasseurs sont hors de combat dont 64 tués ou disparus et 202 évacués pour pieds gelés.
Officiellement, dans les livres d’histoire, la bataille de la Somme s'est pourtant terminée le samedi 18 novembre 1916.

Au total, les combats entre Albert, Bapaume et Péronne ont fait en un semestre 1 millions de victimes dans tous les camps, dont 400 000 morts, pour des gains territoriaux de 8 à 12 km sur front de 50 km. Sensiblement un tribut d'un tué et un blessé par terrain de football reconquis.
Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"

. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied

dimanche 23 novembre 2014

Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé

Comme déjà relaté dans une autre chronique, le 11 novembre 1968, pour le 50ème anniversaire de l'arrêt de la première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a fait cadeau de sa croix de guerre obtenue sur le front de la Somme à l'été 1916.

Une laconique note manuscrite accompagnait la décoration. Une quinzaine de lignes, sur une page de carnet, énumérait, année par année, les “batailles” auxquelles il avait “participé”.
L'année 1918 est relatée en seulement 15 mots non chronologiques :
- “Aisne et la Belgique”
- “11 novembre fin du cauchemar”
- “Verdun où pépère a été gazé”
Le récit de l'année 1918 par Pierre Lebouc : 15 mots !
Voulant en savoir un peu plus, j'ai compulsé le "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP).
Il s'agit de la compilation des rapports que faisaient les chefs de détachement sur l'activité des troupes sous leur commandement.
J'ai pu ainsi reconstituer, un peu, l'hiver 1918 où, 2 ans après l’emblématique offensive allemande, les combats autour de Verdun se poursuivaient.

Le vendredi 8 février 1918, le 4ème BCP reçoit l'ordre de rejoindre, de nuit, la ligne de front du bois de Neuville, situé à 10 km au nord du centre-ville de Verdun.
Sinistre ironie géographique, les chasseurs à pied se trouvent positionnés à moins de 4 km de leur position du 24 février 1916. Deux ans de combats acharnés pour un statu quo !

Le commandant Pompey, chef du 4ème BCP, se plaint dans son journal de l'état des défenses et indique avec beaucoup de détails les travaux qu'il fait entreprendre à ses hommes.
- “Les tranchées se composent presque exclusivement de trous d’obus”.
- “La situation est en tous points identique à une situation de fin de combats”.
- “Les travaux sont rendus très difficiles en raison de l’eau qui remplit les trous d’obus”.
- “État bouleversé et détrempé du terrain”.
Des “tirs de réglage et de harcèlement de l’artillerie allemande” empêchent le bon déroulement de ces opérations de terrassement.
Croquis des positions du 4ème BCP au Bois de Neuville en février 1918 figurant dans le Journal des Marches et Opérations de cette unité.
Jusqu'au lundi 11 février 1918, les travaux se poursuivent sans attaque de l'infanterie adverse mais sous le feu de “l'artillerie allemande qui a été beaucoup plus active en cours de journée. Nombreux tirs de harcèlement”.

Le journal du 4ème BCP devient alors nettement moins disert. Une sorte de routine macabre faite de travaux dans le froid et l'humidité, sous les obus, s'installe.
Le mardi 12 février 1918, “bombardements assez violents, artillerie et aviation actives, les travaux de terrassement, de sape et de fils de fer sont poursuivis”.

Le mercredi 13 février et le jeudi 14 février 1918, le “brouillard persistant” empêche l’artillerie allemande d'agir.

Le matin du vendredi 15 février 1918 voit la reprise des combats de fantassins.
“A 5H40 les allemands déclenchent subitement, un tir d’artillerie très violent”. “Vers 5H50 les allemands se jettent sur le saillant Godart”.
L'assaut est repoussé.
“Deux patrouilles partent spontanément mais malheureusement ne trouvent ni morts ni blessés”.
“Pertes : 2 chasseurs tués, 7 blessés dont un grave”.

Cette offensive allemande ratée est suivie d’une longue “accalmie” de dix jours avec très peu d'entrées dans le journal du 4ème BCP.
Toutefois les bombardements sont incessants et deviennent chimiques.
Ainsi le lundi 18 février 1918, “l'artillerie allemande est très active, surtout à partir de 17H, bombardant tous les emplacements de travaux avec des obus à ypérite”.
Durant cette période, aucune perte n'est mentionnée.

Le mercredi 27 février 1918, les combats regagnent en intensité. Le bataillon va être soumis pendant 5 jours à des tirs chimiques intenses.
“Violents bombardements par obus toxiques  de 18 à 19H, tirs de destruction de notre première ligne”.
“Pertes : 2 blessés par obus, 170 intoxiqués dont 12 officiers. Ravin de Neuville évacué. Seul le Commandant Pompey et les téléph[onistes] restent au PC”.

Jeudi 28 février 1918 : “activité faible de l’artillerie ennemie en raison du mauvais temps. Pertes : 19 intoxiqués - 1 blessé”.

Vendredi 1er mars 1918 : “pertes 13 intoxiqués 1 blessé”.

Samedi 2 mars 1918 : “pertes : 1 tué - 2 blessés - 25 intoxiqués”.

Dimanche 3 mars 1918, pendant qu'au même moment l'Allemagne et l'URSS concluent la paix de Brest-Litovsk : “19 intoxiqués - 1 pieds gelés”.

Lundi 4 mars 1918, “bataillon relevé dans la nuit”. Enfin !
Pendant la période de cantonnement du 5 au 10 mars “de nombreuses intoxications retardée se déclarent” dont celle du Commandant Pompey “évacué le 9 mars”.

J'ignore à quelle date exacte mon grand-père, qui était téléphoniste, a été gazé.
Comme plusieurs centaines de ses camarades à la même période, ses voies respiratoires ont subi des dommages irréversibles au cours d'un combat auquel même les officiers ne croyaient plus guère.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"
. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'un extrait du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied

mercredi 4 décembre 2013

Verdun - 24 février 1916 - terribles combats

Le 11 novembre 1968, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'armistice de la guerre de 1914-1918, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a fait cadeau de sa croix de guerre acquise sur le front de la Somme à l'été 1916.
Une très courte note manuscrite accompagnait la décoration. Quinze lignes à peine, sur une page de carnet, énuméraient année par année les "batailles" auxquelles il avait "participé".

L'année 1916 débutait par ces cinq mots laconiques
"Verdun - 24 février (terribles combats)".


Le récit  de 15 jours de combats à Verdun par Pierre Lebouc : 5 mots

Mon aïeul ayant toujours été très peu disert sur la première guerre mondiale, pour tenter d'en savoir un peu plus, j'ai consulté le "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP).
Il s'agit de la compilation des rapports que faisaient les chefs de détachement sur l'activité des troupes sous leur commandement.

L'attaque allemande sur Verdun débute le lundi 21 février 1916 vers 7 heures par un déluge d'artillerie qui surprend le commandement français par son ampleur et sa concentration. En 48 heures, environ 2 millions d'obus pilonnent un front d'une dizaine de kilomètres de large, 1 à 2 impacts par mètre carré en moyenne. l'écho de cet infernale canonnade s'entend à plus de 100 km de distance.

Ce même jour, le 4ème BCP qui combattait non loin de Lunéville, est mis au repos et arrive, après 40 km à pied puis le double de distance en train, à Nant le Grand, près de Ligny en Barois, à 60 km au sud de Verdun.

Le lendemain matin, mardi 22 février, le bataillon se déplace au village voisin de Nant le Petit.
À partir de 19H30, les événements se précipitent. Des ordres, d'abord téléphoniques puis écrits, enjoignent le chef d'unité de préparer ses hommes au départ. La destination prévue est Pierrefitte sur Aire, à mi-chemin par rapport à Verdun.

Finalement, le départ est repoussé et le 4ème BCP passe la nuit à Nant le Petit et n'est embarqué dans des "autobus" que le mercredi 23 février à 12H45 en direction de Haudainville dans les faubourgs de Verdun.

Mon grand-père et ses camarades passent par Bar le Duc puis empruntent ce qui deviendra la Voie Sacrée. 
Cette célèbre route avait été mise en place par l'état-major français la veille. Elle ne ressemble en rien à une nationale actuelle. Si sa largeur atteint 7 mètres, elle n'est pas goudronnée mais empierrée. En cette fin février, il gèle continuellement aussi la chaussée, bien que cahoteuse, reste normalement praticable. Malgré une organisation des convois inspirée des chemins de fer, le trajet de 75 km dure quand même 8 heures.

Les chasseurs descendent des bus vers 21H00 et se rendent à pied au camp militaire de la Béholle distant de 3 km. Arrivés à leur cantonnement à 23H00, ils attendent 2H00 pour récupérer "un peu de vivres".
L'écho des échanges d'artillerie dure toute la nuit. A vol d'oiseau le front est à une dizaine de km.

À l'issue d'une courte journée de repos, le jeudi 24 février, le "bataillon est alerté à 16H40" et "reçoit l'ordre de se rendre à la cote 378".
"Départ à 17H10, arrivée au fort de Souville à 21H00", près du village de Fleury devant Douaumont, après une douzaine de kilomètres de marche dans un terrain vallonné, sac au dos, fusil en bandoulière, sans ravitaillement. 
Il gèle à pierre-fendre et la première ligne se situe à moins de 5 km.

Les officiers reçoivent illico une rafale d'ordres et de contrordres pour une "opération dans la nuit du 24 au 25".
Il leur est demandé d'effectuer dans l'obscurité des manœuvres complexes à travers des collines boisées zébrées de "ravins" et de "thalwegs" afin de tenir le front entre les localités, passées depuis tragiquement à la postérité, de Bézonvaux, Vaux devant Damloup et Douaumont.
Les consignes sont formelles, déshumanisées et coupées de la réalité des combats. "Si la résistance apportée par l'ennemi ne permet pas d'atteindre l'objectif primitivement indiqué, les éléments s'accrocheront énergiquement au terrain tout en maintenant les liaisons sus-indiquées".

Le bilan, envoyé à l'état-major par le commandant Fouchard juste avant de partir à l'assaut, masque mal, derrière les tournures bureaucratiques d'usage, l'impréparation de la 306ème Brigade dont font partie les chasseurs à pied :
- "Troupe un peu fatiguée par les déplacements successifs du 21 au 24 février par une température rigoureuse. Besoin impérieux de sommeil".
- "Les munitions ont pu être complétées à 150 cartouches par homme au camp de la Béholle puis à 200 près de Souville".
- "Après le repas pris à la grand'halte de Souville [la veille au soir], les vivres sont épuisées".
- "Pas d'outils du parc, manque certains outils portatifs" pour couper les barbelés, déboiser et creuser des tranchées.
- "Cartes à petite échelle, plans directeur, croquis portant les organisations défensives : néant".
- "Aucune ligne téléphonique".
- "Pas d'éclaireurs montés, terrain impraticable par les cyclistes".

Malgré tout, en pleine nuit, organisé en plusieurs colonnes et guidé par des forestiers désorientés par les modifications de terrain provoquées par le bombardement intensif, le bataillon "monte" vers la ligne de feu.

Le récit du journal d'opérations est confus et "comporte quelques lacunes car vers 17H [le vendredi 25 février] au plus fort du combat le chef de corps a donné l'ordre de destruction des papiers tactiques".
La froide prose administrative du commandant du 4ème BCP, laisse entrevoir une immense pagaille, le désarroi des gradés privés d'informations et de directives ainsi que l'enfer des combats.

Quelques extraits de ces 15 pages de compte-rendu rédigé d'une belle écriture cursive suffisent pour être pénétré de l'horreur de ces combats.
- "Les officiers et sous-officiers sont envoyés aux renseignements dans les directions ouest, nord et est et ne ramènent rien de précis".
- "Les tranchées commencent à s'approfondir mais pas d'outils de parc".
- "La situation de mon détachement me parait critique", "je n'ai pas encore reçu de vivres".
- "Le bombardement a commencé à 6H vers Bézonvaux, très violent vers 6H30, occasionnant des pertes. Accalmie vers 7H30. Notre artillerie ne tire pas un coup de canon".
- "Les téléphonistes du bataillon ont ordre d'établir un ligne entre le PC du chef de bataillon et les batteries mais le fil manque".
- "Actuellement les chasseurs du 4ème BCP tiennent. Le moral est bon mais ils sont dans de médiocres conditions pour durer car pas ravitaillés, sans outils de parc et fatigués par la nuit qui a été très dure".
- "A partir de 11H le bombardement devient intense, plus aucune liaison", "à midi il redouble de violence", "13H30 l'effroyable rafale d'artillerie parait prendre fin".
- "Une attaque de l'ennemi forte de plus d'une compagnie est ralentie par nos feux puis définitivement brisée par une contre-attaque".
- "17H, le lieutenant Housset est envoyé d'urgence à la 306ème brigade rendre compte de la gravité de la situation", "la dernière réserve a subi des pertes très graves".
- "18H15, rien n'arrive de l'arrière. 8 fusées rouges ont été tirées dans l'après midi sans que notre artillerie tire un coup de canon. Les munitions s'épuisent, les effectifs fondent".
- "18H30, la défense de Bézonvaux va devenir impossible".
- Quelques minutes après, "le village est enlevé presque sans combat, l'ennemi ne marque aucun temps d'arrêt et progresse rapidement", "nous brûlons nos dernières munitions".
- "19H, les munitions deviennent rare, aucun ravitaillement"
25 février 1916 18H15, après une nuit et une journée de combats, le commandant Fouchard du 4ème bataillon de chasseurs à pied dresse un constat amer.
À 19H30, le soulagement enfin ! Le "repli" est ordonné et se déroule "dans le plus grand silence", couvert par deux compagnies qui "tiennent tête vigoureusement", euphémisme militaire pour sacrifice délibéré.

À 21H30, le 4ème BCP est "reconstitué au nord et au sud du village de Vaux sur la route de Verdun avec des éléments du 2ème BCP".
Les soldats exténués parcourent à pied les 4 km qui les séparent du fort de Souville qu'ils rejoignent à 23H00. Après 45 heures sans vivres et sous la mitraille, les chasseurs à pied peuvent enfin se restaurer.

Après une très courte nuit, ponctuée du son des obus, le "bataillon est rassemblé à 6H" le samedi 26 février et remonte vers le même secteur de première ligne que la veille.
Durant 10 jours, sans aucune relève, il fait face à des attaques et un déluge de feu ininterrompus.
Le journal du 4ème BCP détaille peu ces nouveaux combats, moins d'une page et demie de rapports télégraphiques ponctués de "même emplacement, aucune modification dans la situation de la bataille". Une sourde résignation semble avoir frappé le commandant Fouchard.

Le ravitaillement des première ligne est aléatoire, l'artillerie allemande touchant plusieurs la cantine roulante apportant les vivres.
Le lundi 28 février, le dégel transforme les tranchées en bourbier. Puis quelques jours plus tard, les poilus doivent faire face à nouveau au froid intense.
Passage d'un tir de barrage au ravin de Fleury au cœur de la zone où Pierre Lebouc était engagé (date incertaine).
Ce long cauchemar se termine dans la nuit du samedi 4 mars au dimanche 5 mars. La "relève s'effectue sans incident".
Le bataillon rejoint une caserne du centre-ville de Verdun vers 8H00. Pour la première fois depuis plus de 2 semaines, les poilus peuvent procéder à une véritable toilette.
Les rescapés sont ensuite envoyés au repos plus de 3 semaines, une cinquantaine de kilomètres plus au sud.

Le bilan de ces combats est catastrophique. Sur les 1700 soldats du 4ème BCP acheminés à Verdun, 642, plus d'un homme sur trois, a été tué, blessé ou prisonnier.
Bilan humain des combats de Verdun pour le 4ème BCP
Ironie cruelle de cette guerre interminable, mon grand-père Pierre Lebouc retournera sur le champ de bataille de Verdun deux ans plus tard en février 1918. À environ 5 km à vol d'oiseau des positions qu'il avait contribué à défendre, il sera victime des gaz de combat.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe"
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Quatre sites ont été très utiles pour rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Les français à Verdun 1916
. Wikipedia
. Météo-Grenoble et ses chroniques météorologiques rétrospectives

- L'iconographie est constituée :
. d'extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied
. d'une photo de Collier's New Photographic History of the World's War reproduite sur Wikimedia

dimanche 20 octobre 2013

L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts

L'histoire et la mémoire nous sont indispensables. Elles expliquent notre présent et éclairent notre avenir.
Pourtant, trop souvent, elles sont institutionnalisées, voire instrumentalisées, et produisent alors des effets nettement moins bénéfiques.
Jugez sur pièces avec un exemple anodin, comme il en existe des milliers en France.

À Grenoble, au sommet du mont Jalla, au dessus de la forteresse emblématique de la Bastille, a été implanté en juin 2000 le mémorial national des troupes de montagne.


Cet endroit, censé être un lieu mettant en avant "la gloire, la douleur, la mémoire, la paix et la fraternité", cultive une ambiguïté de mauvais aloi.
Dès l'entrée du site, le visiteur est accueilli par des plaques en acier portant les inscriptions en français, anglais, allemand et italien "Paix" et "Amitié".
Bizarrement, les concepteurs de cet édifice commémoratif ont omis les langues arabes, kabyles et malgaches.

À proximité, des panneaux retracent l'épopée des troupes de montagne.
Ces unités ont participé, depuis leur création en 1888 jusqu'à nos jours, à toutes les campagnes militaires françaises. L'historique met en valeur le sacrifice des chasseurs alpins sur de multiples champs de bataille ainsi que leurs nombreuses victoires.
Parmi les faits de gloire cités, on trouve les "gains territoriaux" aux dépens de l'Italie en 1945 ainsi que la "confiance" et la "paix" apportées aux populations de Kabylie durant la guerre d'Algérie de 1954 à 1962.
À en croire ces pancartes, les soldats français morts en Algérie seraient "tombés au champ d'honneur".


Un peu plus haut, un monument très sobre porte de nombreuses plaques commémorant les conflits dans lesquels les chasseurs alpins furent partie prenante, notamment la conquête de Madagascar en 1895 ; la Marne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames et les Balkans pendant la première guerre mondiale et les opérations de maintien de l'ordre colonial au Maroc et en Tunisie dans les années 1920.
Un insigne en fer forgé proclame fièrement la phrase de Balzac, que l'on a connu mieux inspiré, "la gloire est le soleil des morts".


A l'exclusion de la Résistance, les engagements militaires des troisièmes et quatrièmes républiques françaises furent, dans le meilleur des cas des erreurs de jugement, et souvent même des fautes.
Pourtant, ils furent décidés par des responsables politiques issus du suffrage universel et soutenus, la plupart du temps, par une large majorité.
De surcroît, durant les deux guerres mondiales mais aussi dans les conflits coloniaux, les officiers ne furent guère économes de leurs hommes et respectueux des populations civiles.

Ces points douloureux font partie intégrante de l'histoire de France et, par voie de conséquence, de celle des chasseurs alpins.
Gommer des heures sombres avec quelques plaques proclamant paix et amitié au cœur d'un mémorial où se tiennent régulièrement des cérémonies officielles militaires est faire preuve de légèreté, voire d'aveuglement et de manipulation.

L'histoire, la vraie, avec ses bons mais aussi ses très mauvais souvenirs, a besoin d'études, de récits, de témoignages, d'ouvrages et de lieux de patrimoine, pas de monuments aux morts essayant de nous faire croire, en bricolant la mémoire, qu'il peut exister, en uniforme, un pacifisme militaire.

Commémorationnellement votre

Références et compléments
- Le mémorial national des troupes de montagne est situé à 635 mètres d'altitude sur le Mont Jalla, crête du massif de la Chartreuse dominant Grenoble et située sur le territoire de la commune de Saint Martin le Vinoux.
Plus de détails sur l'article que Wikipedia lui consacre.

- Les phrases et mots entre guillemets sont des citations exactes des pancartes présentes sur le site du mémorial national des troupes de montagne et de la documentation que l'on trouve en ligne à son sujet.

- Les trois photographies ont été réalisées par l'auteur le 19 octobre 2013. D'autres clichés les complètent au sein d'un album Google+.

samedi 18 mai 2013

Le coût de l'écrit s'effondre

L'écriture, depuis son invention il y a environ 5 000 ans en Mésopotamie dans l'Irak actuel, est le moyen le plus utilisé par l'Humanité pour coder, stocker et diffuser de l'information. Au fil des ages, elle a radicalement évolué.
Ses supports n'ont cessé de s'améliorer : pierre et argile, papyrus, parchemin, papier et, désormais, mémoires magnétiques ou électroniques.
La reproduction des textes a connu deux ruptures majeures. En 1454, Gutenberg avec sa presse à imprimer renvoie les manuscrits au magasin des accessoires. Dans la seconde moitié du XXème siècle, l'informatique a commencé à dématérialiser l'écrit.

Ces révolutions technologiques et leurs conséquences ont changé les sociétés en profondeur.
Plus l'écriture et sa diffusion s'amélioraient, plus leurs coûts baissaient et plus la quantité d'information à disposition de chacun s'accroissait.
Ainsi, en Europe, les 180 exemplaires de la bible "B42" de Mayence sont au point de départ du protestantisme, de l'alphabétisation de masse et, par voie de conséquence, de la révolution industrielle.
Des processus analogues sont en cours sous nos yeux et vont profondément remanier notre futur.

Quelques chiffres permettent de mieux saisir ces bouleversements.
Prenons l'exemple d'un livre de 400 pages non illustré - c'est à dire une quantité d'information d'environ 300 à 500 kilo-octets - et évaluons, en temps de travail d'un ouvrier, son coût de fabrication au fil des âges et des techniques.
J'ai exclu de cette comparaison le très variable travail initial d'écriture de l'auteur ainsi que les coûts de diffusion.

Au XIIIème siècle, un manuscrit de 400 pages réalisé par un moine copiste valait l'équivalent de 900 heures de travail ouvrier de l'époque, environ un tiers pour fabriquer le parchemin et les deux autres tiers pour la copie proprement dite.

Dans la seconde moitié du XVème sicle, les premières imprimeries produisaient des tirages de quelques centaines d'exemplaires sur des presses entièrement manuelles.
Un ouvrage coûtait alors 60 heures de travail ouvrier, 15 fois moins cher que l'œuvre d'un copiste.

L'imprimerie s'est beaucoup mécanisée depuis la Renaissance et les séries se sont allongées.
Actuellement, la composition et l'impression d'un bouquin de 400 pages ne nécessitent plus qu'environ 30 minutes de SMIC, un gain huit fois plus élevé que celui apporté par Gutenberg.

Depuis les années 1950, les supports informatiques se sont développés.
400 kilo-octets sur un disque dur coûtent aujourd'hui sensiblement 15 secondes de SMIC, 125 fois moins que le papier imprimé !
Le stockage magnétique est 200 000 fois moins onéreux que les manuscrits en parchemin.

Les deux graphiques ci-dessous permettent de mieux appréhender ce spectaculaire mouvement de productivité.
Nous devons aussi garder à l'esprit que les coûts de diffusion, non abordés dans cette chronique, sont aussi en train de subir un saccage comparable.


Ce blog est, à son modeste niveau, au cœur de cette évolution.
Pas une ligne des Humeurs Mondialisées, depuis les tous premiers embryons d'idées jusqu'à la version publiée, n'est passée par un stylo ou une feuille de papier.
De même, je doute que beaucoup de lecteurs impriment ces chroniques pour les lire.
Quinze ans en arrière, je n'aurais pas cru celui qui m'aurait prédit ces façons de faire.
Comme les performances, les capacités et les coûts des moyens informatiques continuent de s'améliorer, demain sera encore plus surprenant, et peut-être déstabilisant, qu'aujourd'hui.

Scripturalement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, les chroniques :
. "L'édition s'industrialise"
. "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble"
. "L'irrésistible attrait du livre électronique"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- L'étincelle initiale de cette chronique a été allumée par mon épouse préférée et son collègue le professeur Mike Coey.
Les chapitres introductifs des cours de ce dernier sur le magnétisme comportent beaucoup d'ordres de grandeur très intéressants (en anglais).

- Les évaluations économiques présentées dans cette chronique sont issues de :
. Production costs in fifteenth century printing de Michael Pollak (en anglais)
. From cave paintings to the internet - From Gutenberg's movable type to the digital book - Economic aspects de Jeremy Norman (en anglais)
. Evolution des prix du 15ème au 19ème siècle - Panier de la ménagère, services, salaires sur le site Histoire P@ssion
. Quel est le prix d'un livre ? sur le site enviedecrire.com

- Articles Wikipedia sur Johannes Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, et sa bible "B42" imprimée à Mayence en Allemagne à partir de 1454.

- Exprimer des coûts en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
    

dimanche 20 mai 2012

Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences de la république française

Enfant, dans les années 1960, lors de la présidence de Charles de Gaulle, chez mes grand-parents, j'aimais aller au grenier et me plonger avec délices dans le dictionnaire universel Larousse en sept volumes acquis par mon arrière-grand-père au début du vingtième siècle.
Les descriptions technologiques dataient un peu et ni les deux conflits mondiaux, ni la décolonisation n'y figuraient.
Toutefois, une bonne part du contenu de cette somme était encore compréhensible et intéressant. Ces dictionnaires étaient une sorte de trésor familial utilisé par plus de trois générations.

Plus tard, au cours des mandats de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d'Estaing, je reçus en cadeau une version modernisée, le Larousse encyclopédique en trois volumes.
Au début de la décennie 1970, un tel ouvrage était une dépense conséquente et peu de familles pouvaient se l'offrir. Mes parents faisaient aussi l'effort de maintenir à jour cet investissement en achetant environ chaque deux ans le "Quid", recueil annuel de statistiques et de données diverses.
Ce qui me paraissait être alors des mastodontes de savoir étaient des nains informationnels à l'aune actuelle. Le Larousse encyclopédique ne devait guère dépasser 500 Mégaoctets et le Quid 5 Mégaoctets, soit, respectivement, un soixantième et un six millième de la capacité d'un iPhone.
Le renouvellement annuel de l'information encyclopédique dans ma famille équivalait en quantité de données à une petite application pour smartphone.
Dans de telles conditions, l'enseignement faisait la part belle à la mémoire. L'information était difficile d'accès, peu variable et coûteuse. Pour être à l'aise dans ses vies personnelles, professionnelles et sociales, il était indispensable d'emmagasiner suffisamment de connaissances et de se les remémorer à bon escient.

Devenu étudiant, en 1982, au début du règne de François Mitterrand, durant mon projet de fin d'études, j'ai eu besoin d'obtenir les caractéristiques physiques de gaz spéciaux.
Heureusement, mon stage se déroulant à Grenoble, je pus aller à la bibliothèque universitaire où, après avoir fureté plusieurs heures dans les rayonnages, je finis par dénicher un recueil de données.
En dehors d'une grande ville ou d'une entreprise spécialisée, je n'aurais jamais pu avoir accès à ces valeurs. Trouver un expert du domaine était aussi une tâche quasi impossible.
Désormais, obtenir ces informations ne nécessite que quelques minutes. Il suffit d'interroger Google ou Wikipedia avec le nom du gaz. Avec les communications mobiles, cela peut être fait à toute heure et en tout lieu.
Histoire de rajeunir, j'ai effectué, avec succès mais sans mérite, cette recherche, tout à l'heure, à l'aéroport de Roissy, en tapotant sur mon smartphone.

Aujourd'hui, alors que François Hollande vient d'accéder à la magistrature suprême, notre relation à l'information est totalement changée.
Les coûts de diffusion et de traitement se sont effondrés. Le moindre ordinateur possède une capacité de stockage équivalente à plus de deux cent cinquante mètres de rayonnages d'encyclopédie Larousse.
La Toile, omniprésente, est à même de répondre à nos désirs ou à nos questions. Moteurs de recherche et réseaux sociaux nous conduisent, sans délai, dans le moindre de ses recoins.
Ces bouleversements modifient durablement nos vies mais aussi la société. Comment, entre autres, enseignement, expertises et médias pourraient-ils rester les mêmes ?
La mémoire n'est plus indispensable puisque nous sommes tous dotés d'une myriade connectée de cerveaux auxiliaires au stockage plus efficace que notre matière grise.
De surcroît, collaboration et copie - oserai-je dire plagiat - deviennent centrales.
L'essentiel de ce que nous envoient nos cercles de connaissances sur les réseaux sociaux sont des retranscriptions plus ou moins retouchées d'éléments préexistants. Nous avons réinventé et magnifié, sans en être conscients, le mode de travail des peintres de la Renaissance où plusieurs artistes participaient collectivement à l'élaboration d'un même tableau.
Nous pouvons regretter le monde d'avant internet, mais, que nous le voulions ou non, il a disparu définitivement durant les présidences de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy.

Pour rythmer cette chronique, j'ai évoqué les présidents successifs de la cinquième république française.
Cela m'a permis, de souligner combien le discours et l'action politiques ont peu pris en compte les révolutions que nous vivons.
Pourtant ce maelström est probablement une des causes profondes des crises actuelles, au delà des aspects financiers de court terme.
Ce bouleversement est aussi la seule opportunité de sortir par le haut du marasme ambiant. Encore faudrait-il savoir collectivement ne pas s'accrocher trop aux branches mortes de notre glorieux passé.

Iphoniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Timbres, iPhone et salaires ouvriers" de janvier 2012
- Sur le même thème, je recommande le livre de Michel Serres "Petite Poucette" (Editions Le Pommier, 2012).
- Afin d'obtenir la hauteur rendue nécessaire par le sujet, cette chronique a été écrite, ou plutôt tapotée, à plus de 37 000 pieds, dans l'avion reliant Paris à Mumbai le 20 mai 2012.