Affichage des articles dont le libellé est énergie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est énergie. Afficher tous les articles

jeudi 20 décembre 2018

Mon entreprise s’engage dans la transition écologique

Humeurs Mondialisées reprend une tradition anormalement délaissée qui consiste à accueillir sur ce blog des auteurs amis ayant des points de vue différents des miens.
Voici donc une livraison sur la transition écologique rédigée par Benoît Corteel.

Mon entreprise

C’est celle où je travaille.
Ses dirigeants aussi y travaillent. Quelquefois, même les actionnaires y travaillent. Si, si !
Et puis, parfois, je suis les trois à la fois : salarié, dirigeant, actionnaire… Mon entreprise est une SCOP.
Bon, OK, ce n’est pas le cas de tout le monde, mais j’en connais plusieurs.
Et puis parfois, je ne suis que salarié et on ne me demande pas mon avis !

Que fait cette entreprise pour entrer dans cette nouvelle économie de la transition écologique et énergétique ? 

Les dirigeants ont décidé de modifier progressivement (ils ont dit "en biseau") leur catalogue de produits et d’y introduire des produits répondant à un cahier des charges rédigé au plan national.
Un nouveau produit entre au catalogue, un ancien en sort : c’est ça le biseau.

Des produits à Haute Valeur Ajoutée Durable

Ces nouveaux produits sont conçus, fabriqués et distribués selon ce cahier des charges pour être économiques à produire, économiques à réparer ou recycler.
C'est ce qui définit leur caractère de Haute Valeur Ajoutée Durable (HVAD).

L’avantage pour mon entreprise est que plusieurs départements vont pouvoir s’occuper de la réparation ou, au choix, du recyclage, voire de l’amélioration des produits issus de nos ateliers de production.
Cela va générer des tâches valorisantes pour plusieurs ateliers et personnes.

Mais le client dans tout çà ?

Pourquoi acheter ces produits plutôt que ceux que l'on jette ?
Parce que leur valeur d’achat-revente est améliorée de différentes manières :

  • D’abord il est gratifiant pour moi acheteur de posséder un produit en lequel j’ai confiance.
    On peut le réparer pour moi ou le recycler pour d’autres ou bien le reconditionner en y intégrant de nouvelles qualités ou fonctions.
  • Ensuite, je peux le revendre !
    Pour en acheter un autre plus performant, qui correspond mieux à mon besoin du moment. J’alimente ainsi un marché de la seconde main (où mon entreprise a décidé d’investir aussi !).
  • Mais surtout je paie moins de taxes, donc mon produit est moins cher à l’achat !
    Comment est-ce possible ?
    C’est assez simple, plus le produit que j’achète remplit de critères "vertueux" (réparable ou recyclable à 25, 50%, 99%…), plus la taxe que je paie est faible.

Une taxe dégressive

Cette taxe dégressive accompagnera une approche en biseau de la transition écologique et permet à mon entreprise - TPE, PME ou groupe mondial - d’aborder facilement cette transition autour de laquelle tournent tant et tant de gens sans savoir comment la saisir et la définir.

La Taxe à la Valeur Ajoutée Durable s’applique aux produits qui répondent aux critères de durabilité.
Elle ne remplace pas la TVA classique qui continue à s’appliquer aux produits classiques, ceux qu’on jette quand ils ne marchent plus…
On a donc deux régimes de TVA qui fonctionnent en biseau. L’une devant à terme remplacer l’autre.
Nul doute que nos "chers" fonctionnaires de Bercy sauront mettre cela au point…

Ce qui en fera le succès doit être sa dégressivité !
Si celle-ci ne suffit pas ou est trop lente à décider nos concitoyens pour les produits vertueux, on peut imaginer qu’un malus pénalise les produits dont l’obsolescence programmée est évidente.
Ça aussi, on sait faire…


Comment compenser le manque à gagner pour l’état ?

En perdant sa « chère » TVA, l'état perd aussi sa principale source de revenu.
Mais l’état aussi s’est engagé dans une démarche en biseau vers sa propre transition écologique. Il a bien fallu perdre un peu de gras et gagner un peu de muscle !

Moins de fonctionnaires ici ou là et plus ailleurs où on a besoin d’eux.
Il peut s’agir des mêmes qui se sont reconvertis (en biseau eux aussi) !

Nous avons besoin de plus de présence de l’Etat dans nos régions faiblement peuplée,  de plus de transports et de plus de services décentralisés, répartis horizontalement.
A ce titre, les exemples autrichiens, suisses et allemands de transports ruraux rentables devraient être suivis !

Et puis la TVA.D ne devrait pas être nulle non plus...

Les questions semblent nombreuses et insolubles

Mon entreprise produit des services, mon cousin est agriculteur, mon neveu est artisan… comment allons-nous réaliser cette transition ?

Où vais-je trouver les idées et les ressources qui vont permettre à la PME (ou TPE…) que je dirige d’évoluer vers ces produits plus vertueux ?

Cela va me coûter cher, comment trouver les moyens d’investir ou d’embaucher pour des activités dont on ne connaît pas la rentabilité à court et moyen terme ?

La structure économique de notre société va évoluer, comment allons-nous survivre en évoluant vers cette "économie circulaire" dans une Europe et un monde largement globalisés ?

Ce régime fiscal sera-t’il partagé par nos partenaires et nos concurrents ?

Comment l’état va t’il compenser le manque à gagner de la TVA.D sans créer de nouvelles taxes ?

Des critères clairs et connus

Les critères de la HVAD doivent être clairement définis et connus, aisés à maîtriser en fonction du type d’activité.

Pour les biens et produits industriels, il est possible d'imaginer des critères autour de la recyclabilité, de la réparabilité, de la neutralité écologique du démantèlement, de l'optimisation de l’énergie nécessaire, des origines durables de cette énergie, d'une main d’oeuvre stable, de la nature des contrats de services et de travail, de la réduction des distances de transport...

Pour les services, les critères seraient proches tout en étant adaptés aux spécificités des ces activités.

Pour les biens et produits agricoles, il conviendrait de prendre en compte la réduction des intrants, les procédés et pratiques culturales mécaniques et biologiques, les circuits locaux courts, la limitation des transports en amont et en aval, la rémunération du producteur...

Les lieux de la transition sont les métropoles

Le Forum sur l’Environnement de Paris en Novembre 2018 a en effet identifié que les villes-métropoles sont bien souvent engagées dans des démarches visant à réduire la pollution dont leur population est victime.
Productrices de pollution et victimes d’elles-mêmes, les villes sont de puissants moteurs de la transition.

Il est donc logique que leurs dirigeants soient les premiers à avoir le courage de prendre des décisions sur le moyen et long terme, au contraire des gouvernements qui n’agissent souvent que sur le court terme.
Paris ou Grenoble sont des exemples parmi d’autres et rien n’assure leur maire actuel d’une réélection.
Pourtant, il est pratiquement acquis que l’alternance politique - si elle a lieu - poursuivra le même type de politique engagé depuis longtemps, à quelques aménagements épidermiquement sensibles près.

Des bourses à projets dans les métropoles

Construites sur le modèle des bourses financières, les bourses à projets permettraient de coter et d'échanger des brevets et même des procédés.
Ces projets bénéficieraient de protections de propriété intellectuelle.
Ces bourses seraient une sorte de marché parallèle où les valeurs échangées seraient des "valeurs-travail".

Une économie bancaire nouvelle (faisons confiance aux banquiers pour cela…) s’y grefferait sans doute afin de proposer les "meilleurs" financements aux entrepreneurs désireux de transition.

Pourquoi « mon » entreprise doit-elle s’engager dans la transition ? 

Pour survivre, d’abord, en abordant de nouveaux marchés de manière créative et innovante.
Pour assurer les salaires futurs et les revenus du capital ensuite (ou l’inverse, c’est vous qui voyez…).

Dans ce modèle en devenir, on ne raisonne plus en terme de marché par nombre de produits vendus. La compétition tient aussi compte des produits repris et reconditionnés, recyclés, remis dans le circuit.

La définition comptable du chiffre d’affaires doit évoluer en ce sens.
Et comme on peut aussi être une entreprise qui reconditionne en vue du ré-usage de produits de toutes origines et tous fabricants, la notion même de compétition évolue vers par exemple :

  • Mes produits d’origine recyclés et/ou reconditionnés sont préférés par les utilisateurs, terme qui a définitivement remplacé celui de consommateur.
     
  • Mes offres sont à très haute valeur durable et sont donc moins taxées moins que celles mes concurrents.
    Par exemple, un fournisseur d’électricité disposant de plus de sources renouvelables qu’un autre.
    Ou bien un fournisseur de gaz qui méthanise à partir de déchets agricoles.
    Ou encore, un transporteur de personnes public ou privé met en valeur des territoires par des moyens peu énergivores (trains automoteurs ou bus à hydrogène, …).
     
  • Mes céréales, mes fruits et légumes exempts de produits phytosanitaires et de métaux lourds sont plus sains et leurs produits dérivés moins taxés que ceux de mes concurrents.
    J’ai donc plus de clients pour mes farines ou mes conserves de légumes car je peux adopter des tarifs concurrentiels et résister à la concurrence d'où qu'elle vienne.

Mais la TVA.D c’est quand-même une TVA ? 

Et donc les produits seront autant taxés qu’aujourd’hui, comment l'état pourrait se passer d'une telle recette ?

Aujourd’hui, la TVA représente à peu près 7% du PIB.
Demain, la TVA.D devra être inférieure voire nulle et rendre les produits attractifs car beaucoup moins chers.
C’est même LA condition du succès !

C’est vrai, mais l’économie circulaire va permettre à tous, entreprise comme état de faire de grosses économies.
D’après un rapport demandé à McKinsey par la Fondation Ellen Macarthur, les entreprises en Europe devraient économiser environ 220 milliards d'euros par an sur leurs achats de matières premières, dont beaucoup sont importées.
Cette réduction des dépenses à l’importation de matières premières, la France en bénéficiera.

Dans quelle proportion cette économie sur le budget des matières premières importées pourra compenser le manque à gagner en passant de la TVA à la TVA.D ?
Mais si le chômage recule et que la richesse progresse…

Une mine d’emplois nouveaux !

L'économie circulaire est créatrice d’emplois ! Des emplois durables, spécialisés et non spécialisés !

Le même rapport indique que "le recyclage de 10 000 tonnes de déchets nécessite jusqu’à 250 emplois contre 20 à 40 emplois pour l’incinération et 10 emplois pour la mise en décharge".
Or le secteur de la gestion des déchets et du recyclage représente dans les 27 pays de l’Union européenne, entre 1,2 et 1,5 million d’emplois.

Quel taux pour la TVA.D ?

Si la TVA.D ne peut pas être nulle (aux exemptions près), elle doit être de manière sensible bien inférieure à la TVA actuelle : on doit vraiment voir la différence !
Je ne fais pas de pronostic, mais par exemple 5% de TVA.D pour un produit raisonnablement recyclable me semble un objectif facile à atteindre.

Prenons un produit dont le tarif hors taxe est de 25 €, avec une TVA à 20%, je le paierai 3 0€.
Avec une TVA.D à 5%, il ne me coutera plus que 26,50 €.

Un produit dont le prix hors taxe est de 2 000 € sera payé 2 400 € avec une TVA de 20%, et seulement 2 200 € avec une TVA.D à 5%.
Mais on doit pouvoir faire moins : pourquoi pas 3% voire 2 % ?
L’achat de produits devrait être facilité par ce mécanisme de TVA.D dégressive. On assistera à une relance par les achats intérieurs (on ne peut alors plus dire "consommation").

Et les produits importés de l’étranger ? 

A l'instar des mécanismes actuels, soit ils sont soumis à la TVA à 20%, soit ils sont éligibles à la TVA.D parce que leur fin de vie est prévue pour ne pas laisser de déchets ou que ceux-ci sont réutilisables.

Nos partenaires et concurrents seront donc incités à revoir leurs process et la conception de leurs produits pour rester compétitifs sur notre marché.
La concurrence des pays à bas coût de main d’œuvre sera d’autant moins dangereuse pour notre économie que les emplois créés par l’économie circulaire sont non délocalisables à 90%.

Quel impact sur les pays à bas coût de main d'oeuvre ? 

C’est vrai, on peut s’en inquiéter.
Ils seront de fait incités à produire de manière durable s’ils veulent exporter, mais surtout ils vont pouvoir fournir leur propre marché intérieur en croissance par le nombre d’emploi généré par les différentes filières de recyclage, de réparation et de retraitement des matières premières de réemploi.

On peut même penser qu’ils nous en apprendrons beaucoup sur la manière de prolonger la durée de vie des produits ! Beaucoup d’entre eux sont experts dans la réparation de ce que nous jetons si facilement !

Chacun fait sa part

L'apparition de Nicolas Hulot à la télévision le 22 novembre 2018 m'a laissé sur ma faim et a suscité cette brève réflexion qui ne vaut que parce que vous l'avez lue.
Elle est ma part d'action, tel le colibri qui fait sa part contre l'incendie de forêt en transportant en son bec l'eau pour l'éteindre.
En cette fin décembre 2018, plus d'un million de français ont, en 2 jours, signé une pétition pour accélérer la transition écologique. Cela seul compte. Je l'ai signée.

Benoît Corteel

Références et compléments
L'économie circulaire c’est ce qui survient quand au moins la moitié des gens d’un pays gagnent leur vie en travaillant selon le modèle économique "en boucle", se passant ainsi de la notion de déchet. Son objectif est de produire des biens et services tout en limitant fortement la consommation et le gaspillage des matières premières, et des sources d'énergies non renouvelables.

Une économie devient "circulaire" quand plus de la moitié des gens d’un pays ne consomment plus, mais utilisent des biens et services durables, que d’autres peuvent réutiliser quand on n’en a plus besoin. 
On continue à acheter (et vendre), on continue à coter des entreprises en Bourse afin qu’elles trouvent des moyens financiers de se développer et on cote et échange des projets en Bourse de Projets afin que les entreprises développent leur  "valeur-travail".

Pour aller plus loin : 

samedi 13 février 2016

Un porte-conteneurs est-il plus écologique qu'une Twingo ?

​Porte-conteneurs géants, début de construction de l'autoroute de la soie pour relier Chine et Europe, projet de tunnel sous le détroit de Béring...
Les transports internationaux sont en effervescence.


Au delà des considérations géopolitiques et des défis techniques que soulèvent ces nouveautés, j'ai souhaité aborder l'aspect énergétique et écologique.

Les porte-conteneurs, mastodontes frugaux

Ces navires démesurés impressionnent par leur gigantisme.
Les plus récents, longs de 400 mètres et armés par moins de 20 personnes, emportent 18 000 conteneurs, c'est à dire, grosso modo, l'équivalent de 9 000 camions semi-remorque.
Ils effectuent les 20 000 km de traversée entre la Chine et l'Europe en une grosse trentaine de jours.

Porte-conteneurs géant Bougainville aux environs de Hambourg (photo Wikimedia Commons)
Le passage à la pompe d'un tel rafiot réjouit les émirs pétroliers.
Pour aller de Shenzhen au Havre, la consommation s'élève à pas moins de 4.5 millions de litres de fuel, soit 100 000 pleins de ma Twingo diesel.
Chaque voyage absorbe l'énergie dépensée annuellement par 1 500 français.

Toutefois, ces chiffres astronomiques masquent une grande efficacité.
Transbahuter 100 kg au sein d'un conteneur entre le pays de Confucius et celui de Descartes ne demande qu'un peu plus de 4 kg de CO2.
Autant que pour les véhiculer en camion sur 1 500 km.

Tout est dans l'effet d'échelle, le transport de marchandises équivalentes par péniche requiert 6 fois plus de combustible.

Pour être complet, il convient de préciser que si les porte-conteneurs sont économes en carbone, ils recrachent des volumes importants de dioxyde de soufre et de particules fines car le fuel lourd qu'ils emploient est une immonde cochonnerie plus proche du goudron que du carburant pour Formule 1.
La photo ci-dessus montre d'ailleurs un intéressant panache de fumée noirâtre.

Les poids-lourds, flexibles mais gourmands

Si, après-demain, l'autoroute de la soie est construite, la Cité Interdite se trouvera à 10 000 km terrestres de la Tour Eiffel.
Avec un système de relais de chauffeurs, le fret devrait mettre environ 8 jours entre les capitales chinoises et françaises.

Ce gain de temps et la plus grande finesse de choix des points de départ et d'arrivée sera loin d'être gratuite.
Les coûts salariaux seront 2 000 fois plus importants que pour un trajet maritime et la dépense énergétique 10 fois plus élevée, autour de 40 kg de CO2 pour 100 kg.

Le train, un excellent compromis

Sur longue distance, le ferroviaire pourrait s'avérer un client sérieux.
Vitesse commerciale plus qu'honorable et régularité - 4 à 5 jours de Beijing à Paris sont imaginables - se conjuguent avec une sympathique efficacité énergétique.

Tracté au diesel ou mu par de l'électricité d'origine thermique, un train émet 3 fois plus de CO2 pour une même cargaison qu'un porte conteneur mais quand même 4 fois moins que des semi-remorques.

Alimentés par de l'électricité non carbonée, c'est-à-dire hydraulique ou nucléaire, les cheminots battent les marins et leurs navires géants à plates coutures.

Seul bémol, le rail demande plus d'investissements que la route ou la mer.
Un porte-conteneurs géant ne coûte qu'entre 100 et 500 km de voies ferrées.
De surcroît, la production électrique est encore plus vorace en finances. Une centrale thermique, suivant sa taille, vaut de 3 à 15 bateaux géants.

La voiture, gloutonne méconnue

Même les toutes petites cylindrées ne réussissent pas à rivaliser avec les transports de masse.

Si je rabat les sièges de ma Renault Twingo et que je la charge à bloc, les 400 kg embarqués demanderont par kilomètre parcouru autant de gazole que 50 tonnes acheminées par porte-conteneurs ou que 4 tonnes roulant dans un camion.

L'avion, quoiqu'un peu moins mauvais, tient compagnie à la bagnole en queue de peloton.

Shenzhen - Rotterdam, Rotterdam - Lyon et Lyon - Grenoble même combat !

Distance en kilomètres pouvant être parcourue par 100 kg de marchandises pour une même émission de 4 kg de CO2 en fonction des modes de transport.
30 000 km en train alimenté par de l'électricité non fossile ou 150 km en voiture individuelle ont le même impact carbone.

Pour rendre ces données plus palpables, je vous propose pour conclure un petit scénario récapitulatif.

Un tailleur de clefs à pipe du sud de la Chine réussit à séduire un importateur hollandais à qui il expédie un conteneur rempli à ras bord de ces denrées coudées.
Le transport transcontinental requiert 4 kg de CO2 pour 100 kg de quincaille.

L'entreprise batave trouve un distributeur au coeur de la nouvelle région Rhône-Alpes-Auvergne qui se fait fort de fourguer un semi-remorque complet de ces superbes outils.
Cette partie du trajet demande elle aussi 4 kg de CO2 pour 100 kg de camelote.

Tel le bon samaritain soucieux de plaire à son entourage, j'effectue une commande groupée que je vais chercher avec ma voiture personnelle dans la capitale des Gaules afin de la ramener et la disperser dans celle des Alpes.
Ce dernier parcours nécessite, comme ses prédécesseurs, 4 kg de CO2 pour 100 kg de clefs à pipe chinoises.

Carboniquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :

Merci à Laurent qui m'a soufflé le thème de cette chronique et qui, en retour, devrait être soufflé par les chiffres qui y figurent.

Probablement admiratifs de cette chronique, les très démocratiques gouvernements chinois et iraniens ont le 15 février 2016 (2 jour après la parution de ce billet) ouvert une "route de la soie" ferroviaire en reliant par train de fret Beijing à Téhéran via l'Asie Centrale en 14 jours.
Plus de détails grâce à l'AFP en suivant ce lien.

Les données proviennent :
L'image du porte-conteneurs Bougainville de CMA CGM provient de Wikimedia Commons. Elle a été diffusée par "Buonasera" et est couverte par une licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.

lundi 4 mai 2015

La batterie Tesla Powerwall va-t-elle bouleverser l’électricité ?

Au moment où je rédigeais ma précédente chronique sur le coût de nos consommations énergétiques quotidiennes, le sémillant Elon Musk, dirigeant et fondateur de Tesla Motors, annonçait en fanfare le lancement commercial de Powerwall, une batterie domestique design et installable, comme son patronyme l'indique, sur un mur.

L'objectif affiché de ce nouveau produit est de faire de chaque foyer le gestionnaire, voire le producteur, de sa propre électricité.
Le multi-entrepreneur a mis en avant la simplicité et le design de son dernier bébé et annoncé trois usages à Power Wall :
  • La continuité d'alimentation électrique en cas de panne du réseau.
  • L'autoproduction individuelle d'électricité par le biais essentiellement de panneaux solaires, la batterie faisant le tampon entre la production aux heures les plus ensoleillées et l'utilisation le plus souvent en décalage.
  • Le stockage de l'électricité du réseau en heures creuses pour un usage en heures pleines.
Le modèle capable de stocker 7.5 kWh est tarifé à 3 000 $ et celui de 10 kWh à 3 500 $.

Batterie Powerwall de Tesla
La plupart des gazettes s'étant contentées de reproduire béatement l'argumentation promotionnelle de Tesla, j'ai cherché, fidèle aux habitudes de ce blog, à évaluer concrètement Powerwall.
Pour ce faire, j'ai fait l'hypothèse - raisonnable - que cette batterie lorsqu'elle sera disponible tiendra effectivement ses promesses de simplicité d'installation et d'utilisation et me suis focalisé sur les ordres de grandeur économiques.

Les pannes d'électricité sont trop rares en France

La fourniture d'électricité en France, et d'une manière générale en Europe, est d'excellente qualité.
La durée moyenne de panne s'établit en moyenne autour de 100 minutes par an, toutes causes confondues. Dans les zones urbaines, ce chiffre s'effondre.
Dans ces conditions, investir 3 000 Euros pour gagner 1 à 2 heures annuelles d'électricité n'a de sens que pour des entreprises avec des processus ne supportant aucun arrêt.

Il en est tout autrement dans les pays - comme l'Inde, mais aussi la Californie - où les investissements dans les centrales de production et le transport d'électricité sont à la traîne par rapport à la demande.
Dans de telles situations, se prémunir contre les coupures fréquentes n'est pas un luxe et améliore notablement sécurité, productivité et confort.

Le solaire photovoltaïque est cher et peu abondant dans notre bel Hexagone

En France, installer 10 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit d'une maison coûte actuellement aux alentours de 8 000 €.
Ces plaques de silicium produisent en moyenne 3 à 4 kWh quotidiens, soit entre 1 000 et 1 500 kWh annuels.
Cela représente de l'ordre de 250 € par an au tarif français des heures dites pleines.

En plus des panneaux, il faut ajouter une batterie à environ 3 000 €, soit un total de sensiblement 11 000 €.
Avec ces prix, l'investissement mettrait 45 ans à être rentabilisé !

La présence massive du nucléaire et de l'hydraulique dans la production électrique d'EDF rend l'électricité française très compétitive et donc le solaire et l'éolien difficiles à s'imposer sans subventions.

Toutefois dans de nombreux pays l'électricité est notablement plus chère. Ainsi le kWh est 2 à 4 fois plus coûteux en Californie qu'en France, avec des écarts élevés entre les tranches horaires.

De surcroît, plus un lieu est ensoleillé et proche de l'équateur, plus la production photovoltaïque augmente.
Un panneau implanté en Tunisie ou en Californie délivre annuellement environ un tiers de kWh en plus qu'à Grenoble.
De ce fait, le Powerwall s'amortit dans la Silicon Valley entre 8 et 15 ans, un ordre de grandeur loin d'être stupide.

Les heures pleines au tarif des heures creuses : on y est presque !

Actuellement, mon logement est “tout électrique”. Chauffage, eau chaude, cuisson, électroménager, éclairage et autres usages sont assurés exclusivement par EDF.

Ma consommation annuelle est de l'ordre de 10 000 kWh, dont seulement 40% en heures creuses.
En moyenne, ma famille consomme donc quotidiennement une quinzaine de kWh en heures pleines.

Une, voire même 2 ou 3, batteries de 10 kWh répondraient donc correctement à l'usage d'effacement des heures pleines au profit d'une électricité stockée durant les heures creuses.
Ce faisant j'économiserais de l'ordre de 300 € par an. L'achat d'un Powerwall serait amortie en une douzaine d'années.
Un investissement pas délirant à défaut d'être complètement sexy...

Il y a toutefois un très léger hic. Les batteries lithium-ions utilisées par Tesla sont capables aujourd'hui d'environ 1 000 cycles de charge et décharge.
Avec les performances actuelles, Powerwall serait bon pour la casse entre le tiers et la moitié de sa vie économique. Le site de Tesla est curieusement muet sur ce sujet crucial.

D'ici moins de 10 ans, la situation devrait être nettement plus favorable à Powerwall

Elon Musk prévoit que l'augmentation du nombre de batteries produites et vendues par Tesla permettra de d'abaisser les coûts d'un tiers dans la décennie à venir.
De surcroît, de nombreuses équipes de recherche travaillent sur la chimie du stockage de l'électricité aussi une augmentation du cyclage est raisonnablement envisageable.

Dans le même temps, le photovoltaïque est en pleine ébullition technique et industrielle.
À horizon de 10 ans, une amélioration du rendement d'un facteur 1.5 à 2 et une baisse de coût de fabrication du même ordre sont imaginables, même si ces performances ne sont pas encore acquises.

En supposant que ces percées auront effectivement lieu, vers 2025, l'amortissement d'une installation solaire ou l'effacement des heures creuses s'obtiendrait en environ 8 ans.
Une combinaison des deux usages serait encore plus économique, avec un retour sur investissement autour de 5 à 6 ans.

De plus, les rivières françaises étant déjà presque toutes équipées de barrages et le nucléaire ainsi que les lignes haute tension n'ayant plus très bonne presse, il est très probable qu'EDF va être contraint de relever ses prix, notamment ceux des heures pleines. Toute hausse de tarif accroît mécaniquement l'intérêt de Powerwall.

Ces rentabilités raisonnablement rapides ouvrent la porte à généralisation de Powerwall et de ses concurrents à une échéance rapprochée à l'échelle industrielle. Nous assisterions à la première véritable rupture depuis plus d'un siècle dans la production et l'acheminement de l'électricité.

Les distributeurs traditionnels d'électricité ainsi que les fabricants de matériels gagneraient à intégrer fissa dans leurs stratégies cet avis de tempête.

Tesla - jeune entreprise venue de nulle part - fait clairement le pari de rafler le gros de la mise en créant ce nouveau marché et capitalisant l'expérience acquise auprès des premiers utilisateurs.
Il n'est toutefois pas trop tard - même si le chrono tourne déjà - pour qu'un Microsoft de la batterie décroche un pompon plus gros que celui d'Elon Musk.

Electriquement votre

Post Scriptum du 5 mai 2015
Un fidèle lecteur me fait remarquer qu'actuellement l'électricité photovoltaïque est rachetée en France grâce à des subventions aux particuliers presque au double du tarif des des heures pleines, à environ 0.25 € le kWh.

Je n'ai pas intégré cette valeur majorée dans mon calcul pour trois raisons :
  • Tesla se situe délibérément dans une perspective d'autoproduction énergétique et de moindre dépendance au réseau électrique.
    C'est une des clefs de la simplicité annoncée de Powerwall.
    C'est aussi exactement l'inverse de "l'usine à gaz" du rachat subventionné du photovoltaïque par EDF et de son double comptage.
  • Si le photovoltaïque devient moins coûteux, les subventions disparaîtront.
  • Au tarif actuel subventionné de l'électricité photovoltaïque, le Powerwall s'amortirait en 7 ans.
    Toutefois cette batterie ne servirait à rien puisque EDF est obligé réglementairement de racheter les kWh solaires quelle que soit le moment de leur production.
     
Post Scriptum du 8 mai 2015
Dans une conférence de presse donnée hier, Elon Musk a apporté des précisions intéressantes.
  • Le lancement en fanfare de Powerwall semble réussi puisque les précommandes enregistrées en ligne représentent un an de capacité de production de Tesla.
  • Par contre, en termes de simplicité, Powerwall ne semble pas être au rendez-vous de ces promesses.
    En effet, batteries et cellules photovoltaïques nécessitent de l'électricité dite continue (en anglais DC) alors que nos usages quotidiens sont en électricité alternative (AC).
    Pour passer d'un mode à l'autre, il existe des appareils plaisamment baptisés convertisseurs AC/DC qui transforment le courant alternatif en continu et vice versa.
    Elon Musk a indiqué que Powerwall n'intégrait pas de convertisseur.
    Pour faire fonctionner la batterie, les clients de Tesla doivent donc se procurer un tel engin et réaliser l'installation du système complet.
    La concurrence de Tesla bénéficie donc d'une opportunité gigantesque si elle réussit à développer des combinés batterie-convertisseur "plug and play".
    Les calculs économiques présentés ci-dessus n'intègrent pas le coût du convertisseur AC/DC.
     
Références et compléments
- La page (en anglais) consacrée à Powerwall sur le site de Tesla d'où j'ai extrait l'image de la batterie.

- Le post de blog de Philippe Siberzahn sur le même sujet “Pourquoi la batterie PowerWall de Tesla est vraiment disruptive ?” qui traite ce sujet sous un autre angle, mais avec les mêmes conclusions.

- La précédente chronique “Combien d'énergie contient une pièce de 1 Euro ?”

- Pour les lecteurs n'ayant pas l'immense bonheur d'être abonnés à l'électricité en France, EDF signifie Électricité De France. Cette entreprise étatique, autrefois monopolistique, est le producteur-distributeur historique d'électricité dans l'Hexagone.

vendredi 1 mai 2015

Combien d'énergie contient une pièce de 1 Euro ?

Des siècles, voire des millénaires, d'éclairage à la bougie, de cuisson au bois et de chauffage au charbon ont durablement biaisés notre perception de l'énergie.
Souvent, nous confondons allègrement ce concept, aussi vital qu'impalpable, avec température ou puissance.
Aussi, nous peinons à attribuer une valeur économique à nos consommations énergétiques habituelles.

Afin d'y voir un peu plus clair - sans pour autant dépenser trop d'éclairage - j'ai calculé ce qu'un Euro permet de s'offrir en électricité, eau et gazole.

image Banque Centrale Européenne

  • 11 jours de fonctionnement d'un réfrigérateur-congélateur de 300 litres
  • 10 fournées de lave-vaisselle
  • 20 lessives à 30°C, mais seulement 9 à 60°C
  • 165 litres d'eau chaude domestique, soit une agréable douche de 20 à 30 minutes permettant de cogiter tranquillement une chronique d'ampleur moyenne
  • 65 litres d'eau bouillante
  • L'éclairage durant 2 mois de longues soirées d'hiver avec une ampoule dite économique de 20 watts
  • Trois poulets et demi rotis au four électrique
  • 9 heures de four à micro-ondes, grosso modo 500 bols tièdes de café au lait
  • Un tiers de marathon, soit 14 km, dans une voiture citadine diesel
  • 17 jours de fonctionnement d'un PC de bureau
  • Un an et demi de recharge de smartphone
  • Un petit millier d'expressos italiens sortant serrés et brûlants d'un vrai percolateur tout aussi italien. À ce tarif économique, il devient urgent de refuser le jus de chaussettes américain nettement plus dispendieux !
  • Sensiblement de quoi fabriquer une grosse centaine de pièces de 1 Euro, de l'extraction des minerais à la frappe.
Éco-énergétiquement votre

Références et compléments
- Merci à Benoît de m'avoir soufflé le dernier item de la liste.

- Les références économiques sont celles de mes dernières factures :
  • Électricité en heures creuses : 0.10 Euro / kWh
  • Électricité en heures pleines : 0.15 Euro / kWh
  • Eau : 0.61 Euro / m3
  • Gazole : 1.20 Euro / litre
- Pour les consommations des appareils électroménagers, je me suis référé aux valeurs des modèles les plus vendus sur le site de Darty, en recoupant avec des observations effectuée à mon domicile.

- La citadine diesel est supposée consommer 6 litres de gazole pour 100 km.

- La longue soirée d'hiver dure 5 heures.

- Un poulet et même le demi-poulet se rôtissent au four en une heure et quart. Le bol de café au lait tiédit sensiblement 1 minute dans un four à micro-ondes du meilleur aloi.

- L'ordinateur de bureau possède un écran de 23 pouces et une alimentation de 150 W. Il fonctionne sensiblement 10 heures par jour.

- Un smartphone à la marque fruitée refait le plein en environ en une heure avec un chargeur de 10 W.

- Les calculs n'intègrent ni l'amortissement des appareils, ni les différents consommables.

- Pour faciliter le calcul, la pièce de 1 Euro a été approximée à 80% de cuivre et 20% de Nickel. Les valeurs énergétiques proviennent du site Ecoinfo CNRS et le kilowatt-heure électrique industriel a été shooté à 5 centimes.

- L'image de la pièce de 1 Euro provient du site de la Banque Centrale Européenne

mercredi 25 mars 2015

10 questions pour résister au marketing téléphonique et s'amuser à clore le bec aux importuns

Il ne se passe plus de semaine sans que je reçoive plusieurs appels téléphoniques aussi intempestifs que publicitaires.

Des correspondants aux accents variés interrompent occupations domestiques et rédaction de chroniques pour, à les croire, améliorer mon bien-être énergétique et immobilier.
Soi-disant mandatés par Électricité De France ou le Ministère de l'Écologie, ils terminent toujours leur baratin introductif par la même question rituelle “êtes-vous bien propriétaire d'une maison individuelle dans la commune de Meylan ?”.

Tout bon psychologue comportemental explique qu'avoir la faiblesse de répondre à cette injonction, fait mettre le doigt dans un engrenage pouvant conduire tout droit au diagnostic thermique générateur de refroidissement de compte en banque.
À ce stade, le psychologue comportemental cède alors le pas au jésuite qui, fort de sa sagesse ancestrale, conseille de contrer cette interrogation par une autre question.

Soucieux de la tranquillité d'esprit et des finances des lecteurs de ce blog, je vous propose dix réparties prêtes à l'emploi pour clore le bec à cette forme de harcèlement qu'est le marketing téléphonique non sollicité.

Êtes-vous bien propriétaire d'une maison individuelle dans la commune de Meylan ?
  • 0) Et vous ?
     
  • 1) Ai-je l'honneur et le privilège de communiquer avec un agent de la police ou de la gendarmerie nationale ou encore de l'administration fiscale ?
    Je ne délivre ce type d'information qu'à ces représentants du pouvoir régalien de l'état, à la condition expresse qu'il soient mandatés par une réquisition judiciaire en bonne et due forme.
     
  • 2) Aimez-vous Brahms ?
     
  • 3) Vous tombez à pic, j'allais vous justement vous appeler.
    Je commercialise d'excellents poêles à mazout dont les gaz de combustion possèdent des teneurs minimales en CO2, oxydes d'azote et particules fines garanties.
    Seriez-vous intéressé(e) ?
     
  • 4) May you rather speak in English? I don't understand French very well.
    [Utiliser indifféremment l'accent de la Reine, de Yasser Arafat, de Gandhi ou des Tontons Flingueurs]
     
  • 5) Quand je lis la réglementation, je suis perplexe.
    Agissez-vous en vertu du décret 2012-111 du 27 janvier 2012 relatif à l'obligation de réalisation d'un audit énergétique pour les bâtiments à usage principal d'habitation ou bien plutôt du décret 2012-1342 du 3 décembre 2012 relatif aux diagnostics de performance énergétique pour les bâtiments équipés d'une installation collective de chauffage ou de refroidissement ?
     
  • 6) Je crains de n'avoir guère compris le sens de votre interrogation.
    Pourriez-vous avoir l'obligeance, s'il vous plaît, de réitérer votre question ?
    [Enchaîner plusieurs fois cette répartie]
     
  • 7) Peut-on être différent de soi-même ?
    Peut-on avoir des pensées qui ne sont pas les nôtres ?
     
  • 8) Connaissez-vous l'article 222-33-2-2 du code pénal qui stipule - je cite de mémoire - que “le fait de harceler une personne par des propos ou comportements (...) est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende” ?
     
  • 9) Comment est votre blanquette ?
Je suggère d'avoir toujours à portée de téléphone une copie de cette liste. Une manière plaisante de s'en servir consiste à utiliser la répartie dont le numéro coïncide avec le dernier chiffre de la date du jour.

Téléphoniquement votre

Références et compléments
- “Aimez vous Brahms ?” est du à Françoise Sagan, “Comment est votre blanquette ?” à OSS 117.
- Les références et extraits des textes légaux et réglementaires sont strictement exacts et proviennent du site Légifrance.

mardi 30 décembre 2014

N'en déplaise à Jeremy Rifkin, internet n'éclipse pas le capitalisme

J'ai entamé, et probablement je ne terminerai pas, la lecture du livre de Jeremy Rifkin la nouvelle société du coût marginal zéro.

Ce consultant prolifique passe le plus clair de son temps à prodiguer aux grands de ce monde, moyennant quelques kilodollars sonnants et trébuchants, ses précieux avis prospectifs.
Tous les 2 ans, il s'abaisse à s'adresser au bon peuple par le biais d'un best-seller, ni libre, ni gratuit.

Dans sa plus récente production (rassurez-vous, je ne l'ai pas payée), il proclame, en 500 pages filandreuses, que la troisième révolution industrielle provoquée par internet va rendre la production de tous nos besoins à coût marginal nul grâce à l'informatique, aux télécoms, aux imprimantes 3D, à la production individualisée d'énergies renouvelables et aux communaux collaboratifs.
Ces derniers, appelés aussi open source, sont, à l'instar de Wikipedia et des logiciels libres, des informations rendues par leurs auteurs accessibles et utilisables par tout un chacun. Les licences Creative Commons en sont l'emblème le plus connu.
Ce cocktail détonnant va, selon son thuriféraire, rien moins que provoquer l'éclipse du capitalisme et nous changer tous de consommateurs en prosommateurs (en anglais prosumers).

Ce savant mélange de positivisme béat, d'écologie radicale et de déni des ordres de grandeurs a le don de me hérisser le poil.
Je ne réussis pas à comprendre comment, à partir de phénomènes indéniables, un gourou autoproclamé peut tirer des conclusions aussi peu étayées et surtout fasciner nombre de nos décideurs politiques, dont Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Arnaud Montebourg et François Hollande.

Je vous propose donc d'examiner de plus près quelques unes des prophéties de Jeremy Rifkin.

Ne pas confondre coût marginal zéro et coût total nul

Il est vrai que, dans les domaines liés à l'informatique au sens large, le coût individuel d'un traitement ou d'un stockage - ce que les économistes appellent le coût marginal - tend vers zéro.
Par exemple, à partir du moment où vous avez fait l'acquisition d'un disque de plusieurs téraoctets, y loger vos dernières photos de vacances ne requiert aucun débours additionnel.
Toutefois, obtenir un coût marginal réduit suppose en amont des investissements souvent conséquents, dans notre exemple l'achat initial du disque.
Internet repose sur des réseaux de télécommunications et des data centers à la fois fort peu immatériels et très onéreux. Ainsi, si votre opérateur vous facture un forfait mensuel et non un prix à chaque transaction, c'est parce que l'arrivée de cette chronique sur votre terminal ne lui cause aucune dépense spécifique mais que la construction et l'entretien de son réseau doivent être couverts par des recettes.
La troisième révolution industrielle, à l'instar des deux précédentes, est mue par des infrastructures massives requérant des financements colossaux.
De même, la production énergétique, quelle que soit sa forme, classique ou renouvelable, massive ou décentralisée, est aussi un gouffre à investissements. Les technologies respectueuses de notre planète ne sont pas pour autant moins avides en capital.
À titre d'illustration, pour faire rouler l'intégralité du parc automobile français à l'électricité solaire, en faisant fi des menus problèmes d'acheminement et de stockage de l'énergie, un rapide calcul montre qu'il faudrait implanter de l'ordre 140 000 hectares de panneaux photovoltaïques, l'équivalent de 6 forêts de Fontainebleau.
Un tel équipement coûterait la bagatelle de 1 500 milliards, 23 000 euros par français, 9 mois de PIB. On est très loin d'un coût nul, même en imaginant des améliorations technologiques.

Le bénévolat a toujours existé

Il est parfaitement exact que l'irruption des communaux collaboratifs bouscule des business parfois établis de longue date.
La publication d'encyclopédies n'a pas survécu à Wikipedia, les éditeurs vacillent sous l'effet des copies et l'industrie du logiciel est durablement transformée par l'irruption du libre.
D'une manière générale, il est probable que la propriété intellectuelle traditionnelle ait pris une belle volée de plomb dans son aile.
Toutefois, au cours de l'histoire économique, les limites entre activités marchandes et non marchandes, voire bénévoles, n'ont cessé de fluctuer. Le capitalisme depuis son essor au début du dix-neuvième siècle s'est d'ailleurs toujours très bien accommodé des coopératives en tous genres.
Trois exemples, parmi de nombreux autres, de ces frontières floues de l'emprise des marchés :
  • Jusque vers le tiers du vingtième siècle, la santé était majoritairement l'apanage de la charité et du bénévolat.
  • Les tâches domestiques, longtemps rétives à tout négoce, restent encore largement hors marché, même si les équipements électroménagers - investissements non négligeables - ont secoué la donne.
  • Une grande partie des biens et services que nous utilisons dépendent de brevets tombés dans le domaine public, c'est à dire librement et légalement exploitables.
Les nouveaux communaux collaboratifs, grâce à la technologie, rendent non marchands ou plutôt indirectement marchands des domaines inédits. C'est un défi d'importance pour les entreprises et l'emploi des secteurs concernés mais pas une mise à mort des lois générales de l'économie.

Toute notre consommation n'est pas imprimable

Il est indéniable que la spectaculaire et récente amélioration de l'impression 3D va troubler des productions bien établies. C'est une des multiples mutations en cours dont toutes les conséquences ne sont pas encore perceptibles.
Toutefois, si nous examinons notre usage de biens et services, une bonne part n'est guère reproductible en 3D : l'alimentation et les autres éléments d'origine organique, les composants électroniques à commencer par ceux employés dans les imprimantes, les matériaux de construction, les avions, les trains, etc...
Là encore, des secteurs entiers de l'économie vont être affectés par ces évolutions et la frontière marchand - non marchand va être redessinée.
Grâce à ces changements techniques et sociétaux - Joseph Schumpeter aurait dit ces destructions créatrices - les capitalistes ont encore de très beaux jours devant eux, à commencer par les fabricants, les vendeurs et les exploitants d'imprimantes 3D.


Une des mutations que Jeremy Rifkin oublie de mentionner est que grâce à internet, notamment au communal collaboratif Wikipedia et à l’hydre capitaliste Google, les discours des experts de tout poil sont devenus aisément vérifiables.

Marginalement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "un monde sans droits d'auteur, ni brevets est possible"
- Pour évaluer par vous-même les succulents avis de Jeremy Rifkin dans son impérissable livre La nouvelle société coût marginal zéro : l'internet des objets, l'émergence des communaux collaboratifs et l'éclipse du capitalisme, tout en mettant en pratique ses conseils avisés sur les communaux collaboratifs, je vous suggère ce lien.
- Je tiens à disposition des lecteurs le détail du calcul des panneaux solaires pouvant alimenter les voitures électriques.
- Merci à Myriam de m'avoir suggéré l'oeuvre indépassable de Jeremy Rifkin.

samedi 30 août 2014

En Europe, le lobbying aspire les économies d'énergie

Les frasques sentimentales d'Arnaud Valls et de Manuel Montebourg ont rejeté dans l'ombre la nouvelle la plus intéressante de la semaine écoulée.
L'Union Européenne a décidé d'interdire les aspirateurs excédant 1 600 watts dès ce lundi 1er septembre 2014 et ceux dépassant 900 watts en 2018.

L'argument pour justifier cette relégation est la sauvegarde de notre planète.
En réduisant à marchés forcés la puissance de nos instruments de ménage, Bruxelles aspire à diminuer la consommation énergétique de l'Europe.

Malheureusement, cette belle intention ne résiste pas à une analyse sommaire. Comme à l'accoutumée, jugez sur pièces.

Il y a, grosso modo, en Europe, 200 millions d'aspirateurs, autant que de ménages.
En comptant très large, on peut estimer leur puissance moyenne à 1 500 watts et leur durée hebdomadaire d'utilisation à 30 minutes, constamment à pleine charge.
En mettant tous ces chiffres bout à bout, lorsque, dans une douzaine d'années, tout le parc européen aura été remplacé par des aspirateurs bridés, l'économie annuelle d'électricité devrait être de 3 térawattheures.
Cette valeur, d'apparence astronomique, est en fait ridicule.
L'ostracisation des gros aspirateurs n'abaissera la consommation énergétique européenne que de 1 pour 50 000.
Autant vider un puits de pétrole saoudien avec une petite cuiller !

Deux facteurs complémentaires peuvent expliquer cette réglementation inutile.

Tout d'abord, un souffle de bêtise collective parcourt parfois (souvent ?) la machine administrative et politique européenne.
Ce petit monde technocratique gagnerait à potasser à nouveau ses cours de physique de lycée qui sont d'excellents dopants du pragmatisme.

Il ne faut toutefois pas négliger la force du lobbying d'entreprise.
Imaginez que vous soyez un spécialiste de l'électroménager - par exemple, doté d'une marque commençant par un dy et finissant par un son - et que vous conceviez des aspirateurs plus chers que la moyenne et ne nettoyant pas notablement mieux le tapis hérité de votre bisaïeule.
Néanmoins, vos engins au design futuriste ont le bon goût d'être dotés d'une puissance nominale réduite.
Ce mix marketing original rend probablement la vente de vos moulins à vents un peu compliquée au delà du cercle restreint des gadgetophiles.
Dans ces conditions, quoi de mieux, pour accroître votre chiffre d'affaire, que d'envoyer dans les couloirs de Bruxelles de preux militants qui, la main sur le cœur et la larme à l'œil, vont appeler à la défense de l'avenir réuni de notre belle Terre et des actionnaires européens ?

Oups, j'ai un peu dérapé sur la fin de ma dernière phrase, je voulais, bien entendu, évoquer les technologies et non pas les actionnaires.

Venteusement votre

Références et compléments
- Les très rares lecteurs de ce blog qui douteraient des explications ci-dessus sont invités à savourer le communiqué de presse de l'entreprise qui commence par un dy et finit par un son.
Les nombreux amateurs d'électrotechnique et de traductions approximatives y apprécieront à sa juste valeur le paragraphe où il est question de brosses de carbone.
  

samedi 28 juin 2014

Petit exercice de prospective

Dans un billet récent, j'ai esquissé des réponses à la question “quels métiers choisir pour surmonter la révolution industrielle ?”.
Je mettais en lumière que les savoir-être, plus que les connaissances et les savoir-faire, seraient déterminants.
De fidèles lecteurs m'ont alors enjoint d'illustrer ce point.
Pour ce faire, je vous propose de tester vos envies de futur à l'aide d'un exemple fictif mais néanmoins représentatif des mutations de notre époque.

Supposons qu'à Rodez ou à Béja, un professeur de physique en retraite, féru d'expériences et d'internet, ait mis au point un système de téléportation, en quelques minutes, d'objets inanimés de moins de 10 kg, en tous points du globe terrestre.

Le procédé nécessite deux bases, une pour l'expédition et une pour la réception, connectées ensemble par internet. Il s'agit d’assemblages assez simples de composants électroniques et de pièces métalliques qui coûtent environ 200 € l'unité.
La consommation d'énergie de ces appareils de téléportation est très faible, de l'ordre du centième de la consommation de carburant nécessaire au même trajet en camion ou en avion.
Le génial retraité, peu attiré par le business, a publié l'intégralité de sa découverte sur le web sous couvert d'une licence libre.

Je vous suggère, à partir de ce scénario, d'imaginer votre réaction si une personne de votre entourage vous apprenait, au détour d'un mail ou d'une conversation, cette invention.

Voici quelques propositions, non limitatives, pour initier votre réflexion :

- Vous reprenez la pratique régulière du vélo.

- Vous contactez votre famille en Tunisie et vous mettez en place un service régulier Meylan-Kelibia.
Votre entreprise actuelle vous accorde un congé sabbatique qui vous permet d'ouvrir un dépôt de pâtisseries et de poissons tunisiens frais dans le Grésivaudan à proximité de Grenoble.

- Vous ne tenez aucun compte de l'information et, quelques jours plus tard, vous diversifiez votre portefeuille boursier en achetant des actions de Vinci Autoroutes et de Volvo Trucks.

- Vous vous dites que c'est un mauvais coup supplémentaire porté à l'industrie automobile. Vous lancez alors une pétition en ligne pour limiter et réglementer cette activité en France.

- Vous ne vous sentez pas concerné, le transport de marchandise n'étant ni votre truc, ni votre profession.

- Vous contactez immédiatement une de vos connaissances indirectes travaillant dans la logistique et vous lui proposez d'associer son savoir-faire avec vos talents de bricoleur et aussi avec une partie de vos économies.

- Vous pensez que Google, Amazon ou Apple vont une nouvelle fois profiter indûment d'une avancée technologique et que l'Europe ainsi que le Bassin Méditerranéen vont s'enfoncer encore plus dans le déclin.

- Très vite, vous fabriquez deux bases, vous essayez le procédé et vous testez des améliorations afin d'accroître la taille des colis transportables, voire même d'envisager des passagers vivants (au départ comme à l'arrivée).

- Vous vous sentez renforcé dans votre conviction que la technologie va trop loin et nous déshumanise. Cette énième goutte d'eau fait déborder votre vase personnel. Vous plaquez tout et créez un ashram œcuménique au cœur du massif de la Chartreuse.

… … … … ...

Je publierai sur ce blog vos meilleures propositions vis-à-vis de ce scénario imaginaire.

Futuriquement votre

Références et compléments
- Un immense merci à tous ceux qui réagissent à mes chroniques et à mes facéties. Une mention spéciale pour Laurence qui m’a incité, devant le zinc d'un bar très aseptisé, à retrouver le chemin du clavier et à Fabien le king de la téléportation.
- Voir aussi la chronique quels métiers choisir pour surmonter la révolution industrielle ?

dimanche 22 septembre 2013

Énergie, gazole, carbone, que consommons-nous vraiment ?

En France, un parti politique ayant réussi le score exorbitant de 2% aux élections nationales et le président de la république ont ranimé récemment un débat éminemment pollué sur l'écologie et la fiscalité.
L'occasion faisant le larron, je vous propose de prendre un peu de hauteur en évaluant les sources et les usages de l'énergie, non pas en Mtep, PJ ou TWh qui peuplent les rapports officiels, mais en litres tant décriés de carburant pour moteurs diesel.

L'équivalent de 65 pleins de gasoil par français chaque année
Chaque habitant de notre bel Hexagone dépense annuellement, tous ages et usages confondus, une énergie équivalente à un peu moins de 2 800 litres de gazole, un plein de carburant tous les 6 jours, une soixantaine de janvier à décembre.
Cette valeur est en retrait de 4% depuis le pic historique de 2008. Nous n'avons pas le recul suffisant pour déterminer s'il s'agit d'un effet de la crise économique ou d'une amorce de changement structurel.

Les hydrocarbures, pétrole et gaz, se taillent la part du lion avec l'équivalent de 1 800 litres de gazole, une quarantaine de pleins, par personne et par an, deux tiers de l'énergie que nous utilisons.
Cette très forte dépendance à l'or noir permet à Vladimir Poutine et aux dictatures arabo-persiques, nos meilleurs fournisseurs, de dormir tranquille. A court terme, nous ne risquons pas de chercher des noises à ces antipathiques détenteurs de derricks.

Petit mais costaud, l'atome décroche la médaille d'argent. Uranium et plutonium assurent à chacun de nous un bon demi-mètre cube de gasoil annuel, une dizaine de pleins.

Les sources renouvelables, essentiellement l'hydraulique et le bois, talonnent le nucléaire et représentent 400 litres de diesel par an et par tête de pipe, 9 pleins.
L'éolien et le solaire, chers au parti à 2% d'électeurs, ont une contribution symbolique, respectivement 20 et 7 litres d'équivalent gazole, un demi-plein annuel !

Enfin, le charbon, jadis flamboyant, ferme la marche avec une quote-part de 100 misérables litres de carburant par français, soit 2 pleins.

Répartition de la consommation énergétique de la France en 2012 par type de source
(litres d'équivalent gazole par français et par an)

Presque moitié moins d'émissions de CO2 qu'il y a 30 ans
Au total, près de 70% de notre énergie contient du carbone qui se transforme, lors de la combustion du gaz, du charbon et des dérivés du pétrole, en dioxyde de carbone, le célèbre et désormais infamant CO2.
Chaque français produit ainsi, en moyenne annuelle, un peu plus de 5 tonnes de CO2 par an en provenance de combustibles fossiles, le contenu de 1 000 gros extincteurs, 10 fois le volume que nous créons par notre respiration.
Cette valeur, qui peut paraître énorme, a fortement chuté depuis le sommet de 1980 où nous culminions à quasiment 10 tonnes annuelles par personne, le double d'aujourd'hui.
Nous sommes actuellement revenus au niveau d'émissions de CO2 d'origine fossile de 1960.

Emissions de CO2 fossile par habitant en France de 1960 à 2012
(tonnes de CO2 par français par an)

Deux tiers de l'énergie française pour les transports & le logement
Un tiers de l'énergie que nous consommons est consacré aux transports qui dépendent des hydrocarbures à plus de 90%, malgré l'électrification de la plupart des réseaux ferrés.
Ce montant se répartit en deux parties sensiblement égales. Environ 500 litres de gazole par français assure les déplacements individuels, essentiellement en voiture.
La part restante permet le transport des marchandises. Chaque travailleur de ce secteur brûle l'équivalent de 20 000 litres de diesel à l'année.

Les logements suivent de près avec 800 litres d'équivalent gasoil par résident.

Les activités productives, industrie et agriculture, signe de leur déclin mais aussi de leur efficacité, absorbent à peine le quart de l'énergie nationale, grosso modo 6 500 litres de gazole par emploi dans ces secteurs.

Le tertiaire arrive bon dernier avec seulement un sixième de l'énergie française.
Votre serviteur, à l'instar des autres salariés des bureaux, de la santé et des services, s'échine, par et pour son travail, à dissiper annuellement 1 500 litres d'équivalent gasoil, dont une petite moitié d'origine nucléaire.

Répartition de la consommation énergétique de la France en 2012 par type d'usage
(litres d'équivalent gazole par français et par an)

Énergiquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :

Les valeurs arrondies présentées dans cette chronique proviennent de recoupements de données publiées dans :