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samedi 23 mai 2015

J'accuse Émile Zola d'embrouiller notre perception de l'économie

Plus d'un siècle après sa mort, l'auteur de Germinal, dont les romans sont très présents dans l'imaginaire collectif français, biaise nos perceptions de l'économie d'aujourd'hui.

À son époque, lors de l'essor de l'industrie, les objets manufacturés étaient essentiellement constitués de matériaux et de travail manuel réalisé au coeur d'usines par des cohortes d'ouvriers mal payés.
Depuis, la part d'information incorporée dans les différents biens n'a cessé d'augmenter exponentiellement.

Concevoir, fabriquer et vendre un produit a toujours demandé de l'information à chacune des étapes.
  • Les bureaux d'études manipulent des plans, des programmes et des calculs.
  • Une usine reçoit des commandes, en transmet d'autres à ses fournisseurs et définit ce qui est effectué sur chaque poste de travail, à quel moment et en quelles quantités.
  • Toute la chaîne logistique piste et flèche livraisons et stocks.
  • La commercialisation suppose d'informer et de séduire les clients potentiels sur les prix et les spécificités du produit que ce soit par le design, la publicité, la documentation ou encore le bouche à oreille.
Toutefois, depuis le XIXème siècle, les perfectionnements et diversifications successifs ont accru la quantité d'information agrégée dans nos achats.

Si une Renault Twingo coûte moins cher à l'achat, consomme moins de carburant et nécessite moins de matières premières qu'une 4 CV de la même marque, c'est avant tout le résultat de la manipulation de beaucoup plus d'informations tout au long du cycle de vie des voitures.
Ainsi un fiacre, dont la conception n'avait guère évolué depuis les romains et qui était fabriqué et vendu dans sa ville d'utilisation, requérait moins d'informations qu'une Ford T.
Cette dernière, peu complexe, était moins avide en bits qu'une Citroën DS, désormais totalement dépassée sur ce plan par une Smart ou une Audi.

Et que dire des appareils électroniques et informatiques qui peuplent désormais notre quotidien ?

En un gros demi-siècle, l'équation économique entre matériel et intangible s'est quasiment inversée.
Vers 1950, sur 100 Francs d'achats d'objets manufacturés grand public, 65 Francs rémunéraient des matériaux et du travail manuel et seulement 35 Francs étaient consacrés à de l'information.
Aujourd'hui, 100 € d'achats similaires se répartissent en 60 € d'information et 40 € de matériel.
Dans beaucoup de services, dans les biens à destination des entreprises ainsi que dans les ordinateurs, smartphones et autres gadgets électroniques, la part d'information est plus élevée.

Proportion de coûts liés à l'information et de coûts matériels dans les objets manufacturés grand public, en France, en 1950 et en 2015.
Ces changements sont porteurs de conséquences que nous peinons à appréhender.

Le lent, mais inexorable, déclin de la classe ouvrière au profit des "manipulateurs de symboles" en est un.
L'usine et le champ ne sont déjà plus les lieux privilégiés de la production économique et de l'emploi.
Dans ces conditions, le salariat pourra-t-il perdurer ? La question mérite d'être posée. Les réponses sont loin d'être évidentes et confortables.

Une autre mutation insuffisamment mise en valeur est que la croissance économique, qui reste le meilleur antidote au chômage, est de plus en plus immatérielle.
C'est une excellente nouvelle pour la planète. Personnellement, je préfère l'informatique à la décroissance, au plan philosophique mais aussi - surtout ? - au niveau pécuniaire.

Info-zolaïquement votre

Références et compléments
Au printemps 2017, j'ai rebondi sur le propos de cette chronique accusatoire et j'en ai fait une vidéo de la série "Le Projet Fait Rage".


- Les chiffres sur la valeur en information de nos achats découlent de ratios que j'ai publié dans mon livre "Développer un produit avec les méthodes agiles" (Éditions Eyrolles). Ils étaient eux-même issus de travaux de Daniel Cohen.

- Voir aussi les chroniques
. Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse

- L'expression "manipulateurs de symboles" est de Robert Reich.

mardi 10 février 2015

De l'iPhone et de la capacité calorifique du 1,2-dichlorotétrafluoroéthane

En 1982, alors que je commençais à travailler, j'ai eu besoin, pour une étude, de caractéristiques physiques de gaz réfrigérants.

Heureusement, je faisais alors partie d'un laboratoire de recherche situé à quelques encablures de la bibliothèque universitaire de Grenoble.
Je n'eus qu'à traverser la rue. En une bonne heure de recherches assidues, je trouvais mon bonheur et, moyennant finances, je photocopiais de précieux tableaux de valeurs.
Je conservais d'ailleurs ces feuilles longtemps après avoir changé de sujet de travail, car "cela pouvait toujours servir".

À l'époque, obtenir les mêmes données techniques en dehors d'une grande métropole, par exemple à Brives la Gaillarde ou à Kelibia, aurait nécessité un voyage au résultat incertain.

Il y a peu, dans le feu d'une conversation animée sur les mutations en cours, j'ai réédité, au pied levé, la même expérience.
Depuis la salle d'attente d'un aéroport, grâce à mon téléphone orné d'une pomme entamée et à Google, en moins de 2 minutes, j'ai dégoté, sans coup férir, la capacité calorifique du 1,2-dichlorotétrafluoroéthane, alias R114 pour les intimes.

Au jour le jour, nous sommes tous les sujets, et, le plus souvent désormais, les acteurs, d'une multitude de telles anecdotes.
Notre plongée au coeur d'un océan d'information, au sens étymologique et générique du terme, est un voyage sans retour.

Calorifiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les autres chroniques traitant des mutations

jeudi 31 juillet 2014

Télécharger gratuitement un film n'est pas un vol

Si, alors que vous m'avez fort aimablement invité à dîner, je leste mes poches de quelques pièces de votre argenterie familiale, je commets un vol.
Pareillement, si je m'immisce sans billet dans une rame de train et réussit à esquiver le contrôleur, j'accomplis, là encore, un larcin.

À l'inverse, si je m'introduis, à l'insu de votre plein gré, dans votre ordinateur et recopie un livre électronique qui s'y trouve, j'abuse de votre confiance mais je ne perpétue, au sens strict, aucun vol. En effet, je ne vous ai rien soustrait.

Biens ou services matériels, d'une part, et, information d'autre part, sont de nature très différente.

La cuiller héritée de votre grand-mère ne peut être à deux endroits simultanément.
Si je m'en sers, vous ne pouvez l'utiliser et vice-versa.
En vous la subtilisant, je vous empêche d'en profiter. La définition du mot vol - action de s'emparer frauduleusement de ce qui appartient matériellement à autrui - est dans ce cas parfaitement applicable.

De même, si je suis assis à place 12 de la voiture 3 du TGV 456, personne d'autre ne peut utiliser ce siège tant que je l'occupe.
Même s'il s’agit d’un service, et non pas d'un bien, l'aspect matériel rend la prestation unique et non partageable, donc volable.

Par contre, l'information - au sens large et moderne du terme - peut, depuis la nuit des temps, être copiée ou modifiée, sans pour autant disparaître de sa source.

Par exemple, quand à l’école, un instituteur fait apprendre à sa classe une récitation, il transfère de l'information depuis un livre vers, tout d'abord, le tableau noir, puis vers les cahiers de ses élèves et, enfin, dans leur mémoire.
À la fin de l'exercice, le poème est entré, tant bien que mal, dans une vingtaine de têtes blondes mais il ne s'est pas effacé du recueil de poésie utilisé par le pédagogue.

Autre illustration. Si en arrivant au travail, vous faîtes part à vos collègues d'une nouvelle entendue à la radio, vous transmettez, sans autorisation du journaliste, de l'information.
Toutefois, contrairement à la cuiller de mémère ou à la place de train, le texte initial est toujours utilisable par son auteur.

Dans ces deux derniers cas, il n'y a pas eu vol mais diffusion d'information.
Si de telles pratiques avaient été répréhensibles, jamais les trois religions dites du Livre n'auraient connu le succès planétaire.
Recopier le contenu d'un ouvrage de poésie n'appauvrit pas son possesseur, lui cravater son exemplaire papier si.
Vol et matérialité sont les deux faces de la même médaille.

Depuis toujours, il a été possible d'obtenir gratuitement et légalement de l’information mais, jusqu'à récemment, au prix d'un effort certain (mémorisation, recopie à la main, photocopies …) et, le plus souvent, d'une altération du contenu.
De ce fait, l’information dite de qualité était traditionnellement un support matériel (livre, disque, film ...), produit par des professionnels, auquel il était aisé d’associer une valeur économique indéniable.
De surcroît, des systèmes de droits d’auteur, mis en place de longue date, garantissaient aux créateurs d'information (écrivains, musiciens, cinéastes …) ainsi qu'aux diffuseurs une fraction de cette valeur.

L'informatique et les télécommunications ont mis à bas ce bel édifice séculaire.
La recopie d'information à l'exact identique est désormais à la portée de chacun pour un coût marginal nul ou presque.
Lorsque nous téléchargeons ou partageons gratuitement un film ou une chanson, nous poursuivons ce que le système éducatif nous a fait faire pendant toute notre scolarité.
Apprendre par cœur la table de Mendeleïev, recopier le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud ou récupérer en mp3 l’indépassable dernier opus de Johnny Hallyday sont des actes similaires.
Les évolutions technologiques ont supprimé la difficulté et le coût des opérations de reproduction d'information, pas leur nature.

Auteurs et éditeurs font face, au XXIème siècle, au même problème existentiel que les fabricants de fiacres ou les maréchaux-ferrants lors de l'avènement de l'automobile au tournant du XXème siècle.

Vers 1810, en Angleterre, la révolte des luddites a amené des artisans tisserands à saboter des métiers mécaniques qui menaçaient leur activité ancestrale. Cette violence désespérée n'a évidemment eu aucune conséquence de long terme.

Les industriels de la musique, du livre et du film se comportent aujourd’hui comme les luddites de naguère.
Comme la destruction des data centers et des smartphones est à peu près impossible, ils essaient de nous culpabiliser moralement en nous expliquant que télécharger gratuitement c'est voler.
Dans le même temps, ils tentent d'extorquer à l'état français, pourtant impécunieux, des subsides publics afin de prolonger leur irrémédiable agonie.
Toutefois, malgré ces combats d'arrière-garde, leur destin est d'ores et déjà scellé.

Téléchargiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur des sujets voisins les chroniques :
- La définition du mot vol provient du magnifique site linguistique CNTRL / Trésor de la Langue Française informatisé

dimanche 19 janvier 2014

Quelles sont les professions menacées par la 3ème révolution industrielle ?

Libraire, agent de voyage, taxi sont quelques uns des métiers à être durablement affectés par la troisième révolution industrielle en cours ou, à tout le moins, à sentir le vent du boulet.

5 tendances lourdes et interconnectées sont à l'oeuvre et vont plus bousculer nos sociétés qu'Adam Smith, James Watt, Thomas Edison et Henry Ford réunis ne l'ont fait.

1) L'affaissement des coûts et la croissance échevelée des performances de l'informatique et des télécommunications rend le traitement et le stockage massif de l'information peu onéreux et à la portée de chacun.
Partout ou presque, l'efficacité s’accroît grâce à la manipulation d'informations, y compris dans les petites structures et au sein des familles.

2) Internet, place d'échanges et agora planétaires, est une formidable machine à supprimer les intermédiaires de tout poil.

3) La dématérialisation, ainsi que la connexion d'objets divers à Internet, escamotent beaucoup d'opérations physiques et, incidemment, de consommations d'énergie et de matières premières.

4) La logistique moderne ne ressemble plus aux transports d'antan.
Les coûts se sont écroulés et l'informatisation a bousculé la chaîne de valeur.
Il est désormais possible de transbahuter rapidement et pour 3 francs 6 sous des marchandises d'un bout à l'autre de la planète, de les faire livrer très près de chez soi, voire chez soi, et même de les suivre en temps réel.

5) Notre niveau d'éducation et de connaissances, certes lentement et avec des imperfections, s'améliore sans cesse. Nous disposons ainsi de plus en plus d'autonomie et de discernement par rapport aux professions "sachantes".
Ce progrès, couplé aux tendances précédentes, pousse à la fin des monopoles et des activités réglementées, de moins en moins légitimes et aisément contournables.

Ces 5 tendances permettent de dresser une liste indicative de professions qui seront durablement modifiées, et pour certaines supprimées, dans moins de 5 à 15 ans.
Pour certaines d'entre elles, ces transformations sont déjà presque achevées.
  • Avocats & conseils juridiques, a minima pour le droit civil
    [information, intermédiaires, monopole]
     
  • Auteurs en tous genres (livres, musique, films ...)
    [information, dématérialisation]
     
  • Banquiers, assureurs & autre professions financières
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Commissaires-priseurs
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique, monopole]
     
  • Commerçants de détail, y compris dans la grande distribution
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique]
     
  • Critiques en tous genres (cinéma, gastronomie, livres ...)
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Éditeurs & producteurs en tous genres (livres, musique, films ...)
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique]
     
  • Enseignants
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Fabricants de biens en tous genres
    Les mutations de leurs clients finaux et de leurs intermédiaires de commercialisation ne peuvent rester sans conséquences.
    [information, intermédiaire, dématérialisation, logistique]
     
  • Grossistes & distributeurs de clientèles professionnelles
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique]
      
  • Huissiers, a minima pour la partie constat de leur activité
    [information, intermédiaires, dématérialisation, monopole]
     
  • Journalistes
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Juges, a minima pour le droit civil
    [information, intermédiaires, dématérialisation, monopole]
     
  • Médecins, a minima pour les soins courants non urgents ou répétitifs
    [information, dématérialisation, monopole]
     
  • Municipalités & collectivités locales, pour au moins une partie de leurs activités
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique, monopole]
     
  • Notaires
    [information, intermédiaires, dématérialisation, monopole]
     
  • Pharmaciens
    [information, intermédiaires, dématérialisation, logistique, monopole]
     
  • Politiques
    [information, intermédiaires, monopole]
     
  • Prestataires de services en tous genres
    Les mutations de leurs clients finaux et de leurs intermédiaires de commercialisation auront des conséquences similaires à celles affectant les fabricants de biens.
    [information, intermédiaire, dématérialisation, logistique]
     
  • Syndicalistes
    [information, intermédiaires, monopole]
     
  • Syndics de copropriété & administrateurs de biens
    [information, intermédiaires, dématérialisation]
     
  • Transporteurs de marchandises
    [information, logistique]
     
  • Transporteurs de personnes y compris transports en commun et taxis
    [information, logistique, monopole]
     
  • Vendeurs de prestations de service, à l'instar des agents immobiliers
    [information, intermédiaires, dématérialisation]

Plusieurs métiers énumérés ci-dessus ont probablement du vous faire tiquer.
Une réaction naturelle est de se dire "on ne pourra jamais se passer de ...", "on ne pourra jamais faire autrement que ...".
Ainsi en 1990, et même en 2000, je n'imaginais pas, qu'un jour proche, je puisse acheter, sans intermédiaire, des voyages, que le magazine américain Newsweek cesserait de paraître ou que des librairies emblématiques mettraient la clef sous la porte.
Ces évolutions sont cumulatives et s’enchaînent en spirale. Commander un billet en train sur internet met le pied à l'étrier à d'autres achats dans le e-commerce qui, à leur tour, poussent à lire la presse en ligne, et ainsi de suite ...

Les changements en cours sont quasi-irréversibles.
Bien entendu, la plupart des activités évoquées ne vont pas disparaître. Nous allons continuer à acheter des biens et des services, et tous ne seront pas high tech. Néanmoins, les manières de produire, distribuer, commercialiser et consommer vont se transformer radicalement.
La seule défense imaginable pour les métiers menacés est l'attaque.
Chaque profession et chaque professionnel concernés devraient, sans délai, repenser, de fond en comble et sans tabou, leurs façons de faire et d'être dans le contexte de la troisième révolution industrielle.

Se comporter l'autruche ou se croire durablement protégé par des réglementations serait suicidaire.
N'importe où sur la planète, un seul barbare, plaisamment baptisé innovateur, et quelques sans-cœur, ses premiers clients, peuvent provoquer, sans demander l'avis à qui que ce soit et en se fichant des législations locales, une avalanche difficilement arrêtable.

Révolutionnairement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur le même thème :
. Mon dernier livre "Humeurs Économiques - Déchiffrages et mutations" qui rassemble plusieurs réflexions sur ces sujets.
. Les chroniques "Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?", "J'ai été le spectateur d'un suicide économique" et "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble".

- Bien entendu la liste de professions ci-dessus est loin d'être exhaustive. Toutes vos suggestions sont les bienvenues et pourront éventuellement donner lieu à une autre chronique.
  

mercredi 14 août 2013

Taxis ? Hôtels ? Pharmacies ? Quelle sera la prochaine victime d'internet ?

C'est une banalité de dire que la nouvelle révolution de l'information, en marche depuis les années 1950, bouleverse autant notre univers que l'invention de l'écriture puis de l'imprimerie en leurs temps.

Si les conséquences sur nos manières d'apprendre, de savoir et d'appréhender le monde sont amplement commentées, la mise à mal des monopoles de droit ou de fait est moins soulignée.
Pourtant, de nombreux exemples abondent dans notre vie quotidienne. En voici trois, issus de l'actualité récente.

En France, taxi est une profession à numerus clausus et à tarifs régulés.
Pour avoir le droit de transbahuter des passagers dans une voiture, il faut avoir acquis une "plaque" qui en coûte plusieurs. Le précieux sésame se négocie entre quelques dizaines et centaines de milliers d'euros, pas toujours au-dessus de la table.
Depuis quelque temps, sont apparus à Paris des "véhicules de tourisme avec chauffeur" qui, en pratique, vous emmènent aussi efficacement d'un point A à un point B qu'une voiture dûment plaquée.
Mieux même, via des applications sur téléphone mobile et ordinateur, le client est informé des disponibilités et obtient un prix ferme indépendant des aléas du trajet.
Ces nouvelles prestations connaissent un vrai succès et suscitent l'ire des taxis traditionnels qui font le siège de ministères, au nom de la sécurité, de la qualité et de la proximité avec les clients, afin d'obtenir des bâtons réglementaires à glisser dans les roues de leurs confrères 2.0.

Les hôteliers ne sont pas en reste et hurlent aussi à la concurrence déloyale.
En effet, une start-up américaine, plaisamment baptisée Airbnb, met en péril leur business dans toutes les zones touristiques de la planète.
Ce service en ligne met en relation des particuliers disposant de pièces vacantes dans leur logement avec des visiteurs en recherche d'hébergements. Comme son nom l'indique, du bed & breakfast 2.0 !
Le succès de cette formule très simple affole les autorités, inquiètes pour leurs taxations, et les hôtels qui, dans presque tous les pays du monde, pensaient bénéficier d'une concurrence atténuée grâce à une réglementation tatillonne.
Là aussi, sécurité, qualité et proximité avec la clientèle sont paradoxalement mises en avant.

Dernier exemple, les pharmacies, autre profession en France à statut et à numerus clausus.
Plutôt que de suivre l'exemple des drugstores américains ou brésiliens devenus des supermarchés, les apothicaires hexagonaux se sont ingéniés depuis un demi-siècle à empêcher Leclerc et Carrefour de vendre de la pénicilline.
Forts de cette victoire à la Pyrrhus, les pharmaciens n'ont pas anticipé les ventes en ligne contre lesquelles ils sont majoritairement vent debout.
Leurs arguments relèvent de la même litanie que ceux de leurs compagnons d'infortune taxis et hôteliers : sécurité des prescriptions, conseils thérapeutiques et disponibilité locale des médicaments.
Au fait, de quand datent votre dernier vrai conseil pharmaceutique, et non cosmétique, dans une officine et votre dernier achat conséquent de médicaments n'ayant pas nécessité une seconde visite ?

Même si ces trois professions remportent, à court terme, quelques manches face à leurs nouveaux concurrents en ligne, l'exercice traditionnel de leur activité est irrémédiablement condamné.
La vraie question n'est pas de savoir si ces nouveaux services vont émerger mais où seront-ils implantés ?

Si, mal avisés, les pouvoirs publics français maintiennent les réglementations corporatistes actuelles alors les sites web, leurs opérateurs et le gros de leur valeur ajoutée s'implanteront à l'étranger. Souhaitons-nous que nos médicaments achetés en ligne dans l'Hexagone proviennent du Luxembourg ? Que les taxis parisiens soient gérés depuis Bucarest ?
Voulons-nous, à terme, nous morfondre sur nos emplois et notre fiscalité perdus ?

Toutes les professions, sans exception, bénéficiant d'un statut ou d'un numerus clausus sont dans le ligne de mire d'internet et de ses bouleversements.
Ainsi, les activités juridiques, avocats, notaires, huissiers, voire même juges, pourraient bien être les prochaines sur la liste.

Les métiers menacés gagneraient à se mettre en ordre de bataille et à négocier rapidement un assouplissement des règles les régissant en échange d'une indemnisation de leur licence devenue obsolète.
À défaut, le sort funeste des cochers de fiacre, ancêtres des taxis, les guette.

Révolutionnairement votre

Références et compléments
- Sur les aspects cognitifs de la révolution de l'information, je recommande le petit livre lumineux de Michel Serres "Petite Poucette".

dimanche 20 mai 2012

Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences de la république française

Enfant, dans les années 1960, lors de la présidence de Charles de Gaulle, chez mes grand-parents, j'aimais aller au grenier et me plonger avec délices dans le dictionnaire universel Larousse en sept volumes acquis par mon arrière-grand-père au début du vingtième siècle.
Les descriptions technologiques dataient un peu et ni les deux conflits mondiaux, ni la décolonisation n'y figuraient.
Toutefois, une bonne part du contenu de cette somme était encore compréhensible et intéressant. Ces dictionnaires étaient une sorte de trésor familial utilisé par plus de trois générations.

Plus tard, au cours des mandats de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d'Estaing, je reçus en cadeau une version modernisée, le Larousse encyclopédique en trois volumes.
Au début de la décennie 1970, un tel ouvrage était une dépense conséquente et peu de familles pouvaient se l'offrir. Mes parents faisaient aussi l'effort de maintenir à jour cet investissement en achetant environ chaque deux ans le "Quid", recueil annuel de statistiques et de données diverses.
Ce qui me paraissait être alors des mastodontes de savoir étaient des nains informationnels à l'aune actuelle. Le Larousse encyclopédique ne devait guère dépasser 500 Mégaoctets et le Quid 5 Mégaoctets, soit, respectivement, un soixantième et un six millième de la capacité d'un iPhone.
Le renouvellement annuel de l'information encyclopédique dans ma famille équivalait en quantité de données à une petite application pour smartphone.
Dans de telles conditions, l'enseignement faisait la part belle à la mémoire. L'information était difficile d'accès, peu variable et coûteuse. Pour être à l'aise dans ses vies personnelles, professionnelles et sociales, il était indispensable d'emmagasiner suffisamment de connaissances et de se les remémorer à bon escient.

Devenu étudiant, en 1982, au début du règne de François Mitterrand, durant mon projet de fin d'études, j'ai eu besoin d'obtenir les caractéristiques physiques de gaz spéciaux.
Heureusement, mon stage se déroulant à Grenoble, je pus aller à la bibliothèque universitaire où, après avoir fureté plusieurs heures dans les rayonnages, je finis par dénicher un recueil de données.
En dehors d'une grande ville ou d'une entreprise spécialisée, je n'aurais jamais pu avoir accès à ces valeurs. Trouver un expert du domaine était aussi une tâche quasi impossible.
Désormais, obtenir ces informations ne nécessite que quelques minutes. Il suffit d'interroger Google ou Wikipedia avec le nom du gaz. Avec les communications mobiles, cela peut être fait à toute heure et en tout lieu.
Histoire de rajeunir, j'ai effectué, avec succès mais sans mérite, cette recherche, tout à l'heure, à l'aéroport de Roissy, en tapotant sur mon smartphone.

Aujourd'hui, alors que François Hollande vient d'accéder à la magistrature suprême, notre relation à l'information est totalement changée.
Les coûts de diffusion et de traitement se sont effondrés. Le moindre ordinateur possède une capacité de stockage équivalente à plus de deux cent cinquante mètres de rayonnages d'encyclopédie Larousse.
La Toile, omniprésente, est à même de répondre à nos désirs ou à nos questions. Moteurs de recherche et réseaux sociaux nous conduisent, sans délai, dans le moindre de ses recoins.
Ces bouleversements modifient durablement nos vies mais aussi la société. Comment, entre autres, enseignement, expertises et médias pourraient-ils rester les mêmes ?
La mémoire n'est plus indispensable puisque nous sommes tous dotés d'une myriade connectée de cerveaux auxiliaires au stockage plus efficace que notre matière grise.
De surcroît, collaboration et copie - oserai-je dire plagiat - deviennent centrales.
L'essentiel de ce que nous envoient nos cercles de connaissances sur les réseaux sociaux sont des retranscriptions plus ou moins retouchées d'éléments préexistants. Nous avons réinventé et magnifié, sans en être conscients, le mode de travail des peintres de la Renaissance où plusieurs artistes participaient collectivement à l'élaboration d'un même tableau.
Nous pouvons regretter le monde d'avant internet, mais, que nous le voulions ou non, il a disparu définitivement durant les présidences de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy.

Pour rythmer cette chronique, j'ai évoqué les présidents successifs de la cinquième république française.
Cela m'a permis, de souligner combien le discours et l'action politiques ont peu pris en compte les révolutions que nous vivons.
Pourtant ce maelström est probablement une des causes profondes des crises actuelles, au delà des aspects financiers de court terme.
Ce bouleversement est aussi la seule opportunité de sortir par le haut du marasme ambiant. Encore faudrait-il savoir collectivement ne pas s'accrocher trop aux branches mortes de notre glorieux passé.

Iphoniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Timbres, iPhone et salaires ouvriers" de janvier 2012
- Sur le même thème, je recommande le livre de Michel Serres "Petite Poucette" (Editions Le Pommier, 2012).
- Afin d'obtenir la hauteur rendue nécessaire par le sujet, cette chronique a été écrite, ou plutôt tapotée, à plus de 37 000 pieds, dans l'avion reliant Paris à Mumbai le 20 mai 2012.

lundi 2 janvier 2012

Tunisie : aidons la création d'un réseau de journalistes citoyens et indépendants

Speak Out Tunisia est une initiative du PaCTE Tunisien pour créer le premier réseau de journalistes citoyens en Tunisie à travers un financement participatif et indépendant.

Il y a un peu plus d'un an, éclatait en Tunisie une vague d’indignation populaire. Tandis que les médias locaux au mains de la dictature taisaient cette actualité dérangeante, des citoyens filmaient et postaient leurs vidéos sur les réseaux sociaux, soutenant sans relâche ce soulèvement.
Ce sont ces mêmes vidéos qui ont éclairé le monde sur la réalité de la Tunisie dont la Révolution allait bouleverser le cours de l’histoire de toute la région.
Depuis, l'actualité tunisienne est toujours faite de vidéos amateur, de photos, d'appels et analyses sur Facebook, Twitter et de nombreux blogs.

Les tunisiens, aujourd'hui se déplacent et filment leur réalité sans maquillage. Ils nous informent via les réseaux sociaux. Tous sont des journalistes citoyens.
Le journalisme citoyen est le garant de l'expression libre de la société civile. L'enjeu aujourd'hui est de le doter d’un plus grand poids et de véritables moyens.
Le PaCTE Tunisien, un collectif de plus de 6500 signataires, a lancé le projet Speak Out Tunisia : former le premier réseau de journalistes citoyens en Tunisie.

Ce projet profite de trois atouts de taille :
- Le réseau du PaCTE Tunisien fortement implanté en Tunisie avec douze antennes présentes de Bizerte à Sidi Bouzid qui constitue un excellent vivier de journalistes citoyens.
- Un plan de formation qui sera animé par Anne Medley, spécialiste du journalisme citoyen. Anne Medley a déjà mené une expérience similaire au Congo.
- Une plateforme unique PaCTE TV, web-télévision citoyenne pour diffuser les reportages des journalistes citoyens.

Comment soutenir ce projet ? D'abord en faisant une promesse de don !
Le journalisme citoyen doit rester indépendant afin de garder son impartialité. A l’image du  PaCTE Tunisien, né grâce à la fédération des volontés individuelles, ce projet a pris le parti de passer par un financement participatif et indépendant : le votre !
Speak Out Tunisia ne verra le jour que grâce à votre contribution, sans aucun autre sponsor ! Chaque don, même le plus petit, est important. 
Le  PaCTE Tunisien a donc lancé une opération de collecte de fonds pendant une durée limitée via la plateforme dédiée Kickstarter.
Tous les détails pour contribuer sont explicités sur le site web du PaCTE Tunisien.

D'avance, merci pour votre contribution même modique.

Citoyenniquement et tunisiennement votre

Références
- La page Speak Out Tunisia sur le site du PaCTE Tunisien (français)
- La page Speak Out Tunisia sur Kickstarter (anglais)
- Le site d'Anne Medley (anglais)