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vendredi 1 mai 2015

Combien d'énergie contient une pièce de 1 Euro ?

Des siècles, voire des millénaires, d'éclairage à la bougie, de cuisson au bois et de chauffage au charbon ont durablement biaisés notre perception de l'énergie.
Souvent, nous confondons allègrement ce concept, aussi vital qu'impalpable, avec température ou puissance.
Aussi, nous peinons à attribuer une valeur économique à nos consommations énergétiques habituelles.

Afin d'y voir un peu plus clair - sans pour autant dépenser trop d'éclairage - j'ai calculé ce qu'un Euro permet de s'offrir en électricité, eau et gazole.

image Banque Centrale Européenne

  • 11 jours de fonctionnement d'un réfrigérateur-congélateur de 300 litres
  • 10 fournées de lave-vaisselle
  • 20 lessives à 30°C, mais seulement 9 à 60°C
  • 165 litres d'eau chaude domestique, soit une agréable douche de 20 à 30 minutes permettant de cogiter tranquillement une chronique d'ampleur moyenne
  • 65 litres d'eau bouillante
  • L'éclairage durant 2 mois de longues soirées d'hiver avec une ampoule dite économique de 20 watts
  • Trois poulets et demi rotis au four électrique
  • 9 heures de four à micro-ondes, grosso modo 500 bols tièdes de café au lait
  • Un tiers de marathon, soit 14 km, dans une voiture citadine diesel
  • 17 jours de fonctionnement d'un PC de bureau
  • Un an et demi de recharge de smartphone
  • Un petit millier d'expressos italiens sortant serrés et brûlants d'un vrai percolateur tout aussi italien. À ce tarif économique, il devient urgent de refuser le jus de chaussettes américain nettement plus dispendieux !
  • Sensiblement de quoi fabriquer une grosse centaine de pièces de 1 Euro, de l'extraction des minerais à la frappe.
Éco-énergétiquement votre

Références et compléments
- Merci à Benoît de m'avoir soufflé le dernier item de la liste.

- Les références économiques sont celles de mes dernières factures :
  • Électricité en heures creuses : 0.10 Euro / kWh
  • Électricité en heures pleines : 0.15 Euro / kWh
  • Eau : 0.61 Euro / m3
  • Gazole : 1.20 Euro / litre
- Pour les consommations des appareils électroménagers, je me suis référé aux valeurs des modèles les plus vendus sur le site de Darty, en recoupant avec des observations effectuée à mon domicile.

- La citadine diesel est supposée consommer 6 litres de gazole pour 100 km.

- La longue soirée d'hiver dure 5 heures.

- Un poulet et même le demi-poulet se rôtissent au four en une heure et quart. Le bol de café au lait tiédit sensiblement 1 minute dans un four à micro-ondes du meilleur aloi.

- L'ordinateur de bureau possède un écran de 23 pouces et une alimentation de 150 W. Il fonctionne sensiblement 10 heures par jour.

- Un smartphone à la marque fruitée refait le plein en environ en une heure avec un chargeur de 10 W.

- Les calculs n'intègrent ni l'amortissement des appareils, ni les différents consommables.

- Pour faciliter le calcul, la pièce de 1 Euro a été approximée à 80% de cuivre et 20% de Nickel. Les valeurs énergétiques proviennent du site Ecoinfo CNRS et le kilowatt-heure électrique industriel a été shooté à 5 centimes.

- L'image de la pièce de 1 Euro provient du site de la Banque Centrale Européenne

samedi 17 août 2013

Les tunisiens seraient-ils des américains ?

L'un des plus saisissants mystères anthropologiques est le désamour que beaucoup de tunisiens nourrissent à l'égard des États-Unis et des américains.
Pourtant la patrie d'Habib Bourguiba est culturellement et sociétalement beaucoup plus proche du pays de Georges Washington que de celui de Charles de Gaulle.
Jugez sur pièces.

Tout d'abord, depuis début 2011, les tunisiens, à l'instar des états-uniens, arborent leur drapeau et chantent leur hymne national à tout bout de champ.
La terre de Brassens n'admet ces démonstrations patriotiques qu'en cas de victoire à la coupe du monde de football, grosso modo une fois par siècle.

Les habitants de l'antique Carthage sont, comme ceux d'outre-Atlantique, des fervents du libéralisme économique.
La preuve, le marchand ambulant Mohamed Bouazizi, icône tragique de la révolution de Tunisie, était un défenseur de la libre initiative économique, injustement entravé dans son envie d'entreprendre par une représentante de l'arbitraire étatique.
Depuis le 14 janvier, des myriades d'entrepeneurs bouaziziens ont envahi les trottoirs tunisiens et même les bas-côtés des autoroutes.
À l'issue des élections d'octobre 2011, le libéralisme viscéral des tunisiens a littéralement pris son envol. Le gouvernement islamico-hétéroclite a réussi brillamment à mettre l'état en panne, alors que la population, par son auto-organisation, empêche coûte que coûte le PIB de décliner.
Nul besoin, comme en France, de faire intervenir les rouages colbertistes d'un ministère des finances ou de l'industrie pour venir à la rescousse de l'économie.

Autre point commun entre l'Oncle Sam et Ibn Khaldoun, les politiciens des deux nations partagent la même absence criante de compétences et la même méconnaissance de l'environnement international.
François Hollande, fort de son bac avec mention et de ses multi-diplômes de HEC et de l'ENA, a bien fait de se présenter aux élections à Tulle, car à Oklahoma City ou à Béja ses chances étaient nulles.

La religion rapproche aussi la Tunisie et les USA.
Dans ces deux pays, la pratique est majoritaire et visible, signe d'une foi profonde et partagée par le plus grand nombre.
À l'inverse, en France, patrie de la laïcité, deux tiers de la population déclare ne pas être croyante et moins d'un français sur vingt participe régulièrement à des rites religieux.
Comment, dans ces conditions, imaginer voir à Paris, contrairement à Tunis et San Francisco, les pare-brises des taxis arborer la mention "Dieu est grand" ou les billets de banque rappeler "qu'en Dieu nous croyons" ?

Trois éléments anecdotiques révèlent, encore plus, la profonde communion intellectuelle reliant les habitants du Cap Bon ou du Sahel à ceux du Texas ou de Californie.

La boisson préférée du pays du jasmin est le gazouze, c'est à dire le soda en canette à teneur minimale en sucre garantie dont raffolent les américains. Les meilleures ventes sont réalisées par les marques originaires d'Atlanta Coca-Cola et Fanta.

Depuis une sacrée lurette, l'automobiliste tunisien a abandonné l'ancestrale Peugeot 404 bâchée, dernier relent de la présence coloniale française, au profit de pickup trucks, emblèmes des red necks. Chaque année, la taille de ces gouffres à essence et de leurs pneus s'accroît. Les plus récents ne seraient pas ridicules dans les rues de Nashville ou de Baton Rouge.

Enfin, malgré les nombreux italiens présents durant le protectorat et la proximité de la Sicile, la Tunisie, au rayon café, a préféré délaisser le succulent expresso au profit d'un breuvage noirâtre et insipide que ne désavouerait pas un new-yorkais.

Pour conclure, je tiens à rassurer le lecteur que cette chronique aurait angoissé.
La Tunisie n'est pas encore complètement devenue le cinquante-deuxième état fédéré américain.
Pour résorber votre angoisse, il vous suffit de traverser Kelibia à pied, en voiture, ou mieux en mobylette. Vous constaterez alors deux ou trois menues différences de comportement routier par rapport à Memphis, Tennessee.

Tuniso-americainement votre

Références et compléments
- Au delà de la caricature ci-dessus, il existe, depuis le dix-neuvième siècle, d'authentiques libéraux en Tunisie, cherchant à réaliser une synthèse entre pensées arabo-musulmanes et occidentales, sur les plans politiques et économiques.
Pour aller plus loin et découvrir un courant original, peu connu et revigorant en cette période grisâtre que traverse la Tunisie, je recommande la visite du site de l'Institut Kheireddine et du compte Twitter d'Habib M. Sayah @Habsolutelyfree, son principal animateur.

jeudi 8 août 2013

La nourriture est-elle moins chère que sous Louis XV ?

Il est désormais de bon t(h)on de railler et d'exécrer l'agriculture intensive et les industries de la mal bouffe.
Toutefois, si des excès sont indéniables, un regard en arrière devrait nous inciter à ne pas jeter le bébé agro-alimentaire avec l'eau de cuisson.

Pour ce faire, je vous propose de remonter dans l'espace-temps jusque vers 1750, sous le règne du bon roi Louis XV, en Normandie, dans la région de Rouen.
Un ouvrier y gagnait sensiblement une demi livre, la monnaie d'alors, pour une journée de travail de 10 heures, répétée 6 fois par semaine.

L'équivalent d'une baguette de pain, pétri à partir de farines exemptes d'OGM, mais pas toujours d'ergot de seigle, coûtait, suivant l'abondance des récoltes, entre 0,1 et 0,2 livre, soit 2 à 4 heures de travail. La journée de labeur suffisait à peine, au sens propre, à gagner le pain familial.
En 1725, pour cause de pénurie, le kilogramme de pain atteignit, à Rouen, 2 livres, environ 4 jours de travail ouvrier. Les autorités locales furent contraintes de plafonner les prix et de verser des subventions aux meuniers. Les tensions sur les céréales suscitèrent d'ailleurs plus de 8 500 émeutes en France entre 1700 et 1789 et sont une des causes de la révolution.
Aujourd'hui, 5 à 7 minutes de SMIC suffisent pour acheter une baguette, 15 fois moins que sous l'ancien régime.

La viande, garantie sans antibiotiques, était hors de prix. Acquérir un kilo de bœuf, de veau ou de mouton, hauts et bas morceaux confondus, demandait pas moins de deux journées de travail.
Tout, absolument tout, dans une bête était consommé, une pratique somme toute pas si différente de celle des fabricants actuels de lasagnes.
Désormais, le kilo de steak à 20 € représente 3 heures de SMIC, une amélioration d'un facteur 6. La viande hachée industrielle coûte à peu près 5 € du kilo, 50 minutes de salaire minimum, 25 fois moins qu'en 1750.

La volaille suivait de près. Un poulet ou canard, élevés en plein air et sans hormones, s'échangeaient contre un peu plus de 2 jours de salaire.
Aujourd'hui 1.5 heures de SMIC y pourvoient.

Loin des côtes, seules les élites pouvaient s'offrir du poisson : 2 semaines de labeur pour une grosse truite capturée en rivière, une demi-journée maintenant pour un produit de la pisciculture.
Dans ces conditions, on comprend qu'une des revendications principales des États-Généraux de 1789 fut, non pas mariage, mais chasse et pêche pour tous.

Le fromage est la nourriture dont le prix a le moins diminué, à peine une division par 5.
Sous Louis XV, un jour d'ouvrier permettait d'acheter un kilo de fromage non pasteurisé.
En 2013, une portion équivalente de calendos ou de Saint Marcellin est vendue pour 2 heures de salaire minimal.

Un café sucré est devenu, de nos jours, une boisson habituelle. Un kilo d'arabica moulu avoisine 1.5 heures de SMIC et celui de sucre 10 minutes.
L'ouvrier normand du XVIIIème siècle ne devait pas carburer à l'expresso. Il lui fallait travailler respectivement 3 semaines et 2.5 jours pour se payer ces luxueuses denrées.

Bien entendu, les prix de 1750 sont à nuancer car l'auto-production et l'auto-consommation étaient très importantes.
Ils sont, surtout, révélateurs des faibles surplus en nourriture que les campagne généraient. Ce qui, par voie de conséquence, limitaient les populations urbaines et les employés de l'industrie. Dix générations en arrière, nos ancêtres paysans et ouvriers, subissaient disettes et carences alimentaires chroniques.

Toutefois, à partir du milieu du XVIIIème siècle, l'avènement de nouvelles techniques agricoles augmenta les rendements et donc libéra, petit à petit, des bras qui s'embauchèrent dans les usines de la révolution industrielle.
L'essor de notre alimentation et de notre niveau de vie étaient en marche.

Agro-industriellement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, voir aussi les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée de comparer les prix dans la longue durée à des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
   

dimanche 19 mai 2013

Le prix de l'alcool chute, celui de la convivialité s'envole

Sur la photo ci-dessous, prise vers 1900, mon arrière-grand-père Joseph Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent, ainsi que leurs deux enfants, devant le café qu'ils tenaient rue de Vaugirard à Paris.
Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900.
"Spté d'Eau de Vie de Cidre du Calvados"
"Spécialité de Rhum St Louis - Le litre 2 Frs - Qualité recommandée"
Les inscriptions sur les vitrines vantent les spécialités du bistrot.
Un catalogue complet de boissons alcoolisées allèche le chaland : "eau de vie de cidre du Calvados", "madère", "malaga", "banyuls pour quinquina", liqueurs fines Raspail", "Kummel", "chartreuse jaune", "Marie Brizard", "rhum Saint Louis", "bière".
Pour faire bonne mesure du "café" est aussi proposé dans la zone la moins exposée de la devanture.

Un accent particulier est mis sur les prix. Le litre de rhum ou de vin cuit est annoncé à 2 Francs.
A l'époque, un ouvrier parisien gagnait annuellement environ 1200 Francs pour, grosso modo, 300 journées de travail de 9 à 10 heures.
Les litres d'alcool écoulés par mon aïeul équivalaient donc, chacun, à une demi-journée de travail ouvrier.

La marge réalisée par Joseph-Pierre Lebouc et ses fournisseurs était, ramenée aux standards actuels, raisonnable.
En Martinique, le rhum en gros était acheté aux producteurs 60 centimes le litre.
Comme la grande distribution était inexistante, il est probable que le prix de la bibine dans dans les épiceries n'était guère différent de celui pratiqué dans les cafés.

Aujourd'hui, l'alcool a une valeur très différente en supermarché et dans un bar.
Le rhum coûte désormais, chez l'hyper-épicier au nom de maréchal de France, autour de 10 € du litre.
Un ouvrier de 2013 doit travailler une heure et demie, 3 fois moins longtemps qu'en 1900, pour mettre un litre de bibine dans un son caddy.
A l'inverse, consommer dans un bistrot est devenu terriblement onéreux. Le rhum y est commercialisé autour de 120 € le litre. Désormais, 10 à 20 heures de travail , deux à trois fois plus que chez mon ancêtre, sont nécessaires pour écluser une bouteille d'alcool accoudé à un zinc.

Le formidable progrès économique initié par la révolution industrielle a accru nos possibilités de consommation.
Se saouler est bien meilleur marché qu'il y a un siècle, à la condition expresse de le faire seul.
Dans le même temps, la convivialité, peu sujette à la productivité, tend à devenir un luxe hors de prix !

Bistrotiquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :
. "Le coût de l'écrit s'effondre"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- Merci à Pascale qui a déniché le vieux cliché.

- Les fiches de mes arrière-grands-parents Joseph-Pierre Lebouc et Constance Beaujardin sur mes pages de généalogie.
Pour la petite histoire, Joseph-Pierre Lebouc est décédé d'une maladie professionnelle puisque l'alcoolisme l'a soustrait trop tôt à l'affection des siens.

- Le coût du litre de rhum dans les Antilles provient du livre "Histoire de la Martinique" d'Armand Nicolas.

- Exprimer des prix en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).