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samedi 11 juin 2016

Liberté Inégalité Hérédité

En France, personnalités et politiciens dénoncent avec constance l’accentuation par le système scolaire des inégalités sociales.
Hélas, les démonstrations des uns et des autres sont souvent mal étayées.

Aussi, fidèle aux habitudes de ce blog, j’ai tenté d’en savoir plus. 
Jugez sur pièces.

Quelle égalité des chances ?


Avec une parfaite égalité des chances, chaque jeune pourrait accéder aux meilleures formations exclusivement en fonction de ses capacités propres et indépendamment de son origine sociale.

Avec un tel idéal, les effectifs de toutes les filières de l’enseignement supérieur refléteraient la diversité nationale.
Dans n’importe quel mastère, quel que soit sa spécialité, 1 étudiant sur 3 devrait être un enfant d’ouvriers et 1 sur 5 issu d’une famille de cadres.

Répartition des français âgés de 18 à 23 ans en fonction de la profession de leurs parents

Des écoles héréditaires d’ingénieurs


Dans notre bel hexagone imprégné de méritocratie républicaine, la logique voudrait que les formations parait-il les plus prestigieuses - immodestement baptisées « grandes écoles » - soient celles où l’ascenseur social fonctionne le mieux.

Il n’en est rien !
Les enfants de cadres sont 3 fois plus nombreux dans les écoles d’ingénieurs que dans l’ensemble de la population. Les rejetons d’ouvriers sont, dans le même temps, quasiment 5 fois moins représentés.

Tous comptes faits, les probabilités pour un jeune de devenir ingénieur sont à peu près 13 fois plus fortes lorsque ses parents le sont que s’il vient des catégories dites « populaires ».
Les écoles de management et les formations de médecine affichent des scores comparables.

Probabilité d'entrée en école d'ingénieurs des jeunes français en fonction de la profession de leurs parents comparée à celle d'un enfant d'ouvriers

Quel remède ?


Étant un mauvais connaisseur du système scolaire, je me garderais bien d'énoncer des recettes magiques.

Toutefois, il est vraisemblable qu'augmenter et, surtout, différentier les moyens de l'enseignement maternel et primaire - suggestions proposées notamment par les dissemblables Luc Ferry et Jacques Attali - serait un investissement pour notre avenir.

La société française se sclérose de plus en plus. Les écarts socio-culturels rapportés ici en sont autant une cause qu'un symptôme.

Quand allons-nous comprendre que le maintien crispé du statu quo sur lequel, paradoxalement, « France d’en haut » et « France d’en bas » s’accordent, est notre pire ennemi collectif ?

Égalitairement votre


Post-scriptum : des statistiques fragiles

Les chiffres de cette chronique sont issus des données officielles du ministère français de l’éducation nationale pour l’année scolaire 2014-2015.

Les valeurs relevées ainsi que leurs conséquences sont toutefois sujettes à caution :
  • Suivant les formations, 10% à 40% des étudiants ne révèlent pas leurs origines sociales.
  • Les statisticiens pistent la profession du « chef de famille ».
    Avec l’évolution des moeurs, cette notion paternaliste est en état de décomposition avancée.
    Dans quelle catégorie, par exemple, se déclare un étudiant fils d’un infirmier (profession dite intermédiaire) et d’une manageuse (cadre) ?
  • Le regroupement des artisans, des commerçants et des chefs d’entreprise - auxquels sont aussi adjoints les agriculteurs - est un fourre-tout disparate.
    Il en est de même pour les professions dites intermédiaires, qui vont du clergé aux contremaitres, ainsi que pour les retraités et inactifs.
    Les déterminants économiques, sociaux et culturels ne sont pas homogènes au sein de toutes ces catégories.

Néanmoins, l’écart d’accès aux études supérieures des enfants d’ouvriers par rapport aux autres catégories sociales est trop criant pour ne pas être significatif, même si prudence et analyses complémentaires restent de mise.

jeudi 8 août 2013

La nourriture est-elle moins chère que sous Louis XV ?

Il est désormais de bon t(h)on de railler et d'exécrer l'agriculture intensive et les industries de la mal bouffe.
Toutefois, si des excès sont indéniables, un regard en arrière devrait nous inciter à ne pas jeter le bébé agro-alimentaire avec l'eau de cuisson.

Pour ce faire, je vous propose de remonter dans l'espace-temps jusque vers 1750, sous le règne du bon roi Louis XV, en Normandie, dans la région de Rouen.
Un ouvrier y gagnait sensiblement une demi livre, la monnaie d'alors, pour une journée de travail de 10 heures, répétée 6 fois par semaine.

L'équivalent d'une baguette de pain, pétri à partir de farines exemptes d'OGM, mais pas toujours d'ergot de seigle, coûtait, suivant l'abondance des récoltes, entre 0,1 et 0,2 livre, soit 2 à 4 heures de travail. La journée de labeur suffisait à peine, au sens propre, à gagner le pain familial.
En 1725, pour cause de pénurie, le kilogramme de pain atteignit, à Rouen, 2 livres, environ 4 jours de travail ouvrier. Les autorités locales furent contraintes de plafonner les prix et de verser des subventions aux meuniers. Les tensions sur les céréales suscitèrent d'ailleurs plus de 8 500 émeutes en France entre 1700 et 1789 et sont une des causes de la révolution.
Aujourd'hui, 5 à 7 minutes de SMIC suffisent pour acheter une baguette, 15 fois moins que sous l'ancien régime.

La viande, garantie sans antibiotiques, était hors de prix. Acquérir un kilo de bœuf, de veau ou de mouton, hauts et bas morceaux confondus, demandait pas moins de deux journées de travail.
Tout, absolument tout, dans une bête était consommé, une pratique somme toute pas si différente de celle des fabricants actuels de lasagnes.
Désormais, le kilo de steak à 20 € représente 3 heures de SMIC, une amélioration d'un facteur 6. La viande hachée industrielle coûte à peu près 5 € du kilo, 50 minutes de salaire minimum, 25 fois moins qu'en 1750.

La volaille suivait de près. Un poulet ou canard, élevés en plein air et sans hormones, s'échangeaient contre un peu plus de 2 jours de salaire.
Aujourd'hui 1.5 heures de SMIC y pourvoient.

Loin des côtes, seules les élites pouvaient s'offrir du poisson : 2 semaines de labeur pour une grosse truite capturée en rivière, une demi-journée maintenant pour un produit de la pisciculture.
Dans ces conditions, on comprend qu'une des revendications principales des États-Généraux de 1789 fut, non pas mariage, mais chasse et pêche pour tous.

Le fromage est la nourriture dont le prix a le moins diminué, à peine une division par 5.
Sous Louis XV, un jour d'ouvrier permettait d'acheter un kilo de fromage non pasteurisé.
En 2013, une portion équivalente de calendos ou de Saint Marcellin est vendue pour 2 heures de salaire minimal.

Un café sucré est devenu, de nos jours, une boisson habituelle. Un kilo d'arabica moulu avoisine 1.5 heures de SMIC et celui de sucre 10 minutes.
L'ouvrier normand du XVIIIème siècle ne devait pas carburer à l'expresso. Il lui fallait travailler respectivement 3 semaines et 2.5 jours pour se payer ces luxueuses denrées.

Bien entendu, les prix de 1750 sont à nuancer car l'auto-production et l'auto-consommation étaient très importantes.
Ils sont, surtout, révélateurs des faibles surplus en nourriture que les campagne généraient. Ce qui, par voie de conséquence, limitaient les populations urbaines et les employés de l'industrie. Dix générations en arrière, nos ancêtres paysans et ouvriers, subissaient disettes et carences alimentaires chroniques.

Toutefois, à partir du milieu du XVIIIème siècle, l'avènement de nouvelles techniques agricoles augmenta les rendements et donc libéra, petit à petit, des bras qui s'embauchèrent dans les usines de la révolution industrielle.
L'essor de notre alimentation et de notre niveau de vie étaient en marche.

Agro-industriellement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, voir aussi les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée de comparer les prix dans la longue durée à des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
   

jeudi 30 mai 2013

Une voiture est-elle moins chère qu'un cheval sous Louis XV ?

Jusqu'à l'invention du chemin de fer puis du moteur à explosion au XIXème siècle, le cheval était le seul mode de transport terrestre un tant soit peu efficace.

Si, du point de vue des performances, la voiture a surpassé sans conteste le canasson, en est-il de même sur le plan économique ?

Je vous propose d'emprunter la machine à remonter le temps pour examiner cette question.

Vers 1750, dans la région de Rouen, alors que les techniques agricoles commençaient à évoluer et annonçaient la révolution industrielle, les salaires quotidiens des ouvriers s'établissaient à environ une demi livre pour 10 heures de travail, 6 jours par semaine.
Un cheval "d'entrée de gamme" coûtait alors entre 60 et 100 livres, soit 5 à 8 mois de revenu ouvrier.
En "haut de gamme", un destrier avec la force et la prestance pour tirer un carrosse ou transbahuter un officier de cavalerie s'achetait entre 200 et 500 livres, c'est à dire de 1.5 à 3.5 années de travail d'un manœuvre.
Pour posséder un carrosse et sa motorisation équestre, il fallait disposer de 3 000 à 5 000 livres -  20 à 35 ans de labeur ouvrier - suivant que l'on se contentait d'un simple et familial "4 chevaux" ou d'un luxueux "6 chevaux".

Les prix actuels des voitures ne diffèrent guère de ceux pratiqués pour les transports équestres sous le règne de Louis XV.
Renault vend ses Twingo - "4 chevaux fiscaux" - sensiblement 8 000 €, un peu plus de 5 mois de SMIC.
Les berlines s'étagent de 15 000 à 35 000 €, de 1 à 3 ans de salaire ouvrier.
Un Ferrari F12 Berlinetta et une Rolls-Royce Phantom qui valent respectivement 270 000 et 480 000 € - 22 et 40 ans de smicard - s'alignent peu ou prou sur le niveau des carrosses de l'ancien régime.

Si le cheval se compare à l'automobile au niveau de l'investissement, il manque de compétitivité en ce qui concerne les frais de fonctionnement.
Le meilleur ami de l'homme doit se nourrir tous les jours même s'il reste au garage, pardon à l'écurie.
De surcroît, malgré une puissance musculaire que seuls quelques cyclistes professionnels au mieux de leur forme pharmaceutique réussissent à égaler, un bourrin ne peut guère parcourir plus de 30 kilomètres quotidiens.
A l'inverse, une voiture ne consomme que si l'on s'en sert et son rayon d'action n'est limité que par l'épuisement de son conducteur.

Au XVIIIème siècle, suivant l'abondance des récoltes, la ration journalières de paille ou d'avoine pour un canasson valait entre 0.1 et 0.3 livre, soit de 2 à 6 heures de travail ouvrier.
Désormais, une petite voiture nécessite à peu près 2 litres d'essence pour un déplacement de 30 km, soit grosso modo 3 € ou 30 minutes de SMIC, 4 à 12 fois moins qu'un cheval au siècle des Lumières !

Turfico-lasagniquement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée d'étalonner (sic) les prix dans la longue durée par des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

samedi 18 mai 2013

Le coût de l'écrit s'effondre

L'écriture, depuis son invention il y a environ 5 000 ans en Mésopotamie dans l'Irak actuel, est le moyen le plus utilisé par l'Humanité pour coder, stocker et diffuser de l'information. Au fil des ages, elle a radicalement évolué.
Ses supports n'ont cessé de s'améliorer : pierre et argile, papyrus, parchemin, papier et, désormais, mémoires magnétiques ou électroniques.
La reproduction des textes a connu deux ruptures majeures. En 1454, Gutenberg avec sa presse à imprimer renvoie les manuscrits au magasin des accessoires. Dans la seconde moitié du XXème siècle, l'informatique a commencé à dématérialiser l'écrit.

Ces révolutions technologiques et leurs conséquences ont changé les sociétés en profondeur.
Plus l'écriture et sa diffusion s'amélioraient, plus leurs coûts baissaient et plus la quantité d'information à disposition de chacun s'accroissait.
Ainsi, en Europe, les 180 exemplaires de la bible "B42" de Mayence sont au point de départ du protestantisme, de l'alphabétisation de masse et, par voie de conséquence, de la révolution industrielle.
Des processus analogues sont en cours sous nos yeux et vont profondément remanier notre futur.

Quelques chiffres permettent de mieux saisir ces bouleversements.
Prenons l'exemple d'un livre de 400 pages non illustré - c'est à dire une quantité d'information d'environ 300 à 500 kilo-octets - et évaluons, en temps de travail d'un ouvrier, son coût de fabrication au fil des âges et des techniques.
J'ai exclu de cette comparaison le très variable travail initial d'écriture de l'auteur ainsi que les coûts de diffusion.

Au XIIIème siècle, un manuscrit de 400 pages réalisé par un moine copiste valait l'équivalent de 900 heures de travail ouvrier de l'époque, environ un tiers pour fabriquer le parchemin et les deux autres tiers pour la copie proprement dite.

Dans la seconde moitié du XVème sicle, les premières imprimeries produisaient des tirages de quelques centaines d'exemplaires sur des presses entièrement manuelles.
Un ouvrage coûtait alors 60 heures de travail ouvrier, 15 fois moins cher que l'œuvre d'un copiste.

L'imprimerie s'est beaucoup mécanisée depuis la Renaissance et les séries se sont allongées.
Actuellement, la composition et l'impression d'un bouquin de 400 pages ne nécessitent plus qu'environ 30 minutes de SMIC, un gain huit fois plus élevé que celui apporté par Gutenberg.

Depuis les années 1950, les supports informatiques se sont développés.
400 kilo-octets sur un disque dur coûtent aujourd'hui sensiblement 15 secondes de SMIC, 125 fois moins que le papier imprimé !
Le stockage magnétique est 200 000 fois moins onéreux que les manuscrits en parchemin.

Les deux graphiques ci-dessous permettent de mieux appréhender ce spectaculaire mouvement de productivité.
Nous devons aussi garder à l'esprit que les coûts de diffusion, non abordés dans cette chronique, sont aussi en train de subir un saccage comparable.


Ce blog est, à son modeste niveau, au cœur de cette évolution.
Pas une ligne des Humeurs Mondialisées, depuis les tous premiers embryons d'idées jusqu'à la version publiée, n'est passée par un stylo ou une feuille de papier.
De même, je doute que beaucoup de lecteurs impriment ces chroniques pour les lire.
Quinze ans en arrière, je n'aurais pas cru celui qui m'aurait prédit ces façons de faire.
Comme les performances, les capacités et les coûts des moyens informatiques continuent de s'améliorer, demain sera encore plus surprenant, et peut-être déstabilisant, qu'aujourd'hui.

Scripturalement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, les chroniques :
. "L'édition s'industrialise"
. "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble"
. "L'irrésistible attrait du livre électronique"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- L'étincelle initiale de cette chronique a été allumée par mon épouse préférée et son collègue le professeur Mike Coey.
Les chapitres introductifs des cours de ce dernier sur le magnétisme comportent beaucoup d'ordres de grandeur très intéressants (en anglais).

- Les évaluations économiques présentées dans cette chronique sont issues de :
. Production costs in fifteenth century printing de Michael Pollak (en anglais)
. From cave paintings to the internet - From Gutenberg's movable type to the digital book - Economic aspects de Jeremy Norman (en anglais)
. Evolution des prix du 15ème au 19ème siècle - Panier de la ménagère, services, salaires sur le site Histoire P@ssion
. Quel est le prix d'un livre ? sur le site enviedecrire.com

- Articles Wikipedia sur Johannes Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, et sa bible "B42" imprimée à Mayence en Allemagne à partir de 1454.

- Exprimer des coûts en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).
    

jeudi 2 mai 2013

Loi "Florange" : enfumage ou incompétence ?

Plusieurs députés socialistes, dont François Brottes élu de l'Isère, ont annoncé à grand renfort de médias le prochain dépôt d'une proposition de loi, surnommée "Florange", visant à empêcher les fermetures de sites industriels réputés rentables.

Le journal en ligne Les Echos a publié ce texte, pour l'instant introuvable sur le site de l'Assemblée Nationale.
La lecture de la future loi "Florange" m'a proprement stupéfait.
Soit, ses rédacteurs et leurs conseillers ont une connaissance très limitée des entreprises.
Soit, ils font semblant de réformer tout en laissant l'industrie agoniser tranquillement.
Jugez sur pièces.

- Le présupposé initial est pour le moins étonnant.
D'après le trio de députés ayant tenu le porte-plume, qui s'est répandu dans les radios et gazettes, la plupart des fermetures d'usines affecteraient des sites rentables et de nombreux repreneurs seraient dans les starting-blocks pour continuer leur exploitation.
C'est oublier qu'une entreprise est une association à but lucratif. Je connais peu de personnes mues par l'appât du gain prêtes à sacrifier une activité profitable.
La réalité des restructurations est triple :
    . Les difficultés économiques - c'est à dire quand les ventes ne réussissent plus a minima à équilibrer les coûts - sont la cause la plus fréquente.
    Dans ce cas, beaucoup d'entreprises sont contraintes à se séparer de secteurs entiers, souvent violemment, pour tenter d'éviter une mort annoncée.
    Il est rare qu'une telle situation attire des candidats à la reprise car qui a envie d'acheter un business non rentable ?
    De surcroît, l'intérêt de l'entreprise est de vendre, et non pas de ferrailler, les activités sacrifiées afin d'obtenir de l'argent frais.

    . Viennent ensuite les délocalisations.
    Fermer un atelier en France pour le rouvrir dans un pays "low cost" permet souvent - mais moins systématiquement qu'on ne le pense - d'abaisser les coûts, donc d'améliorer les profits.
    Là aussi, les repreneurs potentiels ne se bousculent pas car ils ont le même intérêt économique à s'implanter loin de la France.

    . Enfin, dans les secteurs en surproduction structurelle, les fermetures d'usine sont un moyen terrible de réduire la voilure.
    Des concurrents mieux placés seraient souvent intéressés à une reprise afin de pouvoir mieux étouffer, à terme, l'entreprise vendeuse, avec des conséquences sur l'emploi encore plus fortes.
    Vendre à un concurrent direct est généralement un suicide à effet retard.
- Le premier article de la proposition de loi plante un décor bizarre : "la fermeture d'un établissement employant habituellement au moins 50 salariés".
La notion d'établissement est particulièrement floue en droit social.
C'est en fait une sorte de circonscription géographique au sein de l'entreprise définissant l'élection des délégués du personnel et du comité d'établissement.
Les établissements sont habituellement définis par un accord entre direction et syndicats sur des base géographiques pouvant être vastes.
Dans la pratique, dans beaucoup de grandes, et mêmes de moyennes, entreprises industrielles, un établissement regroupe plusieurs sites et plusieurs activités. Les seules exceptions que je connaisse sont les très grandes usines mono-produit comme celles fabriquant des automobiles.
Lors de restructurations, une entreprise envisage généralement de restreindre ou de fermer une activité et non pas un établissement complet au sens légal.
La proposition de loi "visant à redonner des perspectives à l'économie réelle et à l'emploi industriel" n'est donc pas applicable dans la très grande majorité des cas.
Ainsi le trop célèbre Mittal n'a fermé pour l'instant "que" les hauts fourneaux au sein de l'établissement de Florange. Ce nouvel arsenal législatif ne l'aurait même pas concerné.

- Le seuil de 50 salariés ouvre une voie aisée de contournement.
Le chef d'entreprise qui souhaiterait supprimer un établissement complet aurait juste à lancer un très mal nommé Plan de Sauvegarde de l'Emploi - en français courant, une bonne grosse vague de licenciements - pour réduire l'effectif en dessous du seuil fatidique.
Quelques semaines plus tard la fermeture définitive du site pourra passer comme une lettre à la poste.

- L'entreprise sera soumise à une obligation de moyens, pas de résultats.
L'entreprise qui, envers et contre tout, voudrait fermer illico un établissement aura seulement à "rechercher un repreneur" et à motiver ses réponses "aux offres de reprises reçues".
Quiconque ne voudra pas vendre devra juste à expliquer, avec des termes soigneusement pesés pondus par des juristes patentés, que le prix proposé est trop faible ou que le repreneur a une sale gueule.

- La proposition de loi "Florange" n'évoque ni les marques, ni les outillages, ni les brevets.
Si la maison-mère ou les clients conservent ces trois joyaux, qui va vouloir acheter une coquille vide ?

- Le summum est atteint avec l'obligation pour l'employeur d'informer et consulter le comité d'établissement.
J'ai siégé durant un an dans un comité d'établissement.
Avec les autres élus, j'ai voté un nombre incalculable d'avis et de délibérations sur des sujets les plus variés allant de l'implantation d'une caméra de surveillance à la délocalisation d'un département.
A aucun moment, ces votes n'ont eu la moindre influence sur la marche de l'entreprise. Si les obligations légales de consultation sont pléthoriques, aucun texte ne force une entreprise à tenir compte des avis émis.
La seule précaution que doit prendre la direction est de respecter scrupuleusement les formes et délais afin que le processus ne puisse être cassé par un tribunal qui ne statue jamais sur le fond.
Ces mécanismes bureaucratiques et kafkaïens fournissent de l'emploi aux juristes du travail mais ne protègent pas ceux des ouvriers et ingénieurs.
Nos brillants députés se proposent d'ajouter une couche inutile de plus.

Le maintien et le redéveloppement de l'industrie sont cruciaux pour l'avenir.
Sans industrie, un pays ne peut être durablement prospère.
Trois grandes voies sont indispensables et reposent sur un large consensus. Très simples dans leur principe, elles supposent toutefois un véritable courage politique pour les mettre en pratique.

- Tout d'abord, abaisser, de façon perceptible et aisément compréhensible, les charges portant sur les salaires.
Les nécessaires fiscalités et solidarités sociales doivent reposer sur les revenus, la consommation et le patrimoine, pas sur l'emploi dont nous manquons cruellement !

- Ensuite, simplifier les contraintes pesant sur les entreprises, notamment la trop touffue législation du travail, en échange d'une participation accrue du personnel à la gouvernance de l'entreprise.
Le véritable deal que syndicats et patronats pourraient passer serait d'alléger et même supprimer la plupart des procédures de consultation des représentants du personnel en échange d'un avis décisionnel, et non plus  simplement consultatif, sur quelques domaines clefs.
Dans toutes les entreprises cotées, un quart du conseil d'administration devrait être constitué d'élus du personnel.
Pour ce faire, les élections professionnelles doivent devenir véritablement démocratiques, c'est à dire ouvertes à toutes les candidatures, y compris en dehors des syndicats patentés.
De même, les accords d'entreprise, pour être applicables, devraient être réellement majoritaires et non minoritaires comme aujourd'hui.

- Enfin, pousser, au sein des entreprises mais aussi des territoires, vers beaucoup plus de gestion prévisionnelle.
Plutôt que de retarder les inévitables mutations, il est préférable des les accompagner.
Ce qui est indispensable lorsqu'un site ferme ou rétrécit, c'est de réindustrialiser la zone et de former correctement les personnes licenciées, pas de retarder l'échéance de quelques mois.
De la même façon, les bassins d'emploi avec une seule activité économique devrait faire l'objet, de la part des pouvoirs publics, de plans d'urgence visant à leur diversification.

La proposition de loi "Florange" est étrangement muette sur tous ces sujets.
Combien faudra-t-il d'usines fermées et de chômeurs supplémentaires avant que nos élus de tout poil réagissent ?

Industriellement votre.

Référence et compléments
- Voir aussi la chronique industrielle "Lettre ouverte à Olivier Veran députe de l'Isère"
- Article des Echos du 30 avril 2013 sur la loi "Florange".
- Le rapport Gallois de l'automne 2012 explicitait, pour bonne part et avec une crédibilité plus forte que la mienne, les pistes de soutien à l'industrie que j'évoque.

jeudi 13 décembre 2012

Face au CAC le SMIC prend une claque

D'après une gazette économique généralement bien informée, la rémunération annuelle moyenne des dirigeants des grandes entreprises françaises de l'indice CAC 40 s'établirait en 2011 légèrement en dessous de 4.5 millions d'Euros, soit environ 400 fois le SMIC.

Comme il est parfois difficile de se représenter les nombres astronomiques, les comparaisons ci-dessous illustrent le salaire des PDG de haut vol (lecteurs espiègles, je vous laisse interpréter cette expression à votre guise).


Ce qu'un ouvrier au SMIC gagne en une année entière, un patron du CAC 40 l'obtient vers 13 heures le 2 janvier.

Si les salaires mensuels étaient payés en pièces de 1 Euro empilées les unes sur les autres, le revenu du smicard atteindrait le plafond d'un appartement habituel (2.3 m), alors que celui d'un grand patron dépasserait le Borj Khalifa de Dubai, immeuble le plus haut du monde.

Si le SMIC était la distance entre Paris et Orléans ou entre Lyon et Grenoble (100 km), alors le salaire d'un patron du CAC 40 serait le tour de la Terre au niveau de l'équateur (40 000 km).

Si le SMIC était un œuf (50 g), alors le salaire d'un patron du CAC 40 serait une basse-cour de 10 poules pondeuses (20 kg).

Si le SMIC était la vitesse d'une tortue (250 mètres par heure), alors le salaire d'un patron du CAC 40 dépasserait largement l'allure du lièvre pour atteindre celle d'une berline sur une rocade urbaine (100 km/h).

Si le SMIC était les paroles de l'Internationale, alors le salaire d'un patron du CAC 40 serait le Capital de Karl Marx.

Si le SMIC était une chanson de Georges Brassens, alors le salaire d'un patron du CAC 40 serait deux intégrales entières du Barde de Sète.

Pour terminer cette chronique sur une note d'espoir, je convie les grands capitaines d'industrie à relever d'urgence un challenge motivant : rattraper d'abord le comédien Dany Boon puis le footballeur Zlatan Ibrahimovic qui engrangent respectivement environ 2 et 3 fois plus qu'eux.

Salariquement votre

Références et compléments
- Merci à Claude qui a fourni le déclic de cette chronique salariale et à Pierre pour son inspiration au long cours.

- Article de l'Expansion du 11 décembre 2012 "Palmarès: le salaire des patrons du CAC 40 ne connaît pas la crise"

- La pile de pièces de 1 Euro (2.33 mm d'épaisseur) rémunérant le travail d'un mois d'un PDG du CAC 40 atteindrait 930 mètres de haut. Borj Khalifa culmine à 828 mètres.

- Le lièvre court à environ 70 km/h.

- Les paroles de l'Internationale ont été écrites en 1871 pendant la Commune de Paris par Eugène Potier.

- Georges Brassens a rendu publiques un peu moins de 200 chansons.

- Le pitre nordiste Dany Boon aurait empoché au dernier pointage annuel presque 8 millions d'Euros.

- Zlatan Ibrahimovic, buteur patenté du Qatar-Saint Germain, émargerait à 12 millions d'Euros peu fiscalisés en France.
  

vendredi 16 novembre 2012

Lettre ouverte à Olivier Véran, député de Grenoble

Avertissement aux lecteurs
La chronique ci-dessous est très inhabituelle puisqu'elle dit plutôt du bien d'un homme politique. Elle risque donc de heurter les personnes sensibles ou fragiles.
Âmes délicates, passez votre chemin !


J'ai découvert sur internet, un peu par hasard, une émission de télévision où Olivier Véran, le député de ma circonscription, visite et, surtout, travaille toute une journée devant les caméras chez Clappaz et Locker, petite entreprise d'usinage de Meylan dans la banlieue de Grenoble.
Ce reportage est original et intéressant à plusieurs titres.

J'ai apprécié le courage d'Olivier Véran de se confronter publiquement et physiquement aux réalités de l'industrie et de l'entreprise. Ce médecin et député s'est littéralement sali les mains plusieurs heures d'affilée. Ce type d'attitude est suffisamment rare pour être soulignée.
La capacité d'écoute et de dialogue du parlementaire m'a agréablement surpris. Au fil de la journée, l'élu échange avec de nombreuses personnes : ouvriers usineurs, chef d'atelier, secrétaire, projeteurs du bureau d'études, dirigeant de l'entreprise. Les paroles qui lui sont adressées diffèrent sensiblement des discours convenus des appareils politiques et des syndicats de tout poil.

L'émission a surtout le mérite rarissime de montrer de manière longue et non caricaturale l'industrie. Ce coeur de l'économie dont la productivité assure le fonctionnement du reste de la société, y compris la santé et les services publics, est tragiquement absent des médias et même, désormais, des représentations collectives.
Les caméras qui suivent Olivier Véran dans l'atelier et au bureau d'études dévoilent la réalité complexe et contradictoire des entreprises industrielles.
On y voit tour à tour :

- La grande interdépendance des entreprises qui forment le tissus industriel, ainsi Clappaz et Locker a vu son chiffre d'affaire baisser de 40% lors de la crise de 2008.

- La très forte concurrence et, par voie de conséquence, la compétition permanente pour la qualité, les délais courts et les baisses de coût.

- La combinaison indispensable de travail manuel et de technologies.

- Le professionnalisme et la passion du travail bien fait qui sont le point commun entre les ouvriers, le bureau d'études, l'encadrement et la direction.

- L'écart important et ancestral, y compris dans une petite structure familiale, entre les points de vue des dirigeants, de l'encadrement et des ouvriers.
La lutte des classes n'est pas qu'un concept marxiste mais une réalité ancrée dans le quotidien des personnes travaillant dans l'industrie. Plusieurs fois dans le reportage, les paroles contraires des uns et des autres surprennent le député.

Sur ce dernier point, la position d'Olivier Véran relève, de mon point de vue, du vœu pieu puisqu'il en appelle au dialogue et au consensus entre partenaires dits sociaux, c'est à dire entre syndicats de salariés et d'employeurs.
Malheureusement, ces derniers - et c'est un sujet que je connais de l'intérieur - sont des appareils bureaucratiques sans réelle représentativité, particulièrement dans l'industrie compétitive et les petites entreprises. Messieurs Thibaut et Chérèque ainsi que Madame Parisot ne sont pas les porte-paroles des salariés et des entreprises, mais des permanents syndicaux qui les élisent.
Pour que cette situation évolue, trois conditions sont nécessaires à défaut d'être suffisantes :
- Les élections professionnelles doivent devenir véritablement démocratiques, c'est à dire ouvertes à toutes les candidatures, y compris en dehors des syndicats patentés.
- La législation sociale doit donner sur certains sujets clefs un pouvoir décisionnel, et non consultatif, aux représentants élus du personnel. Comme contrepartie, beaucoup de procédures très lourdes où seul un avis est requis pourraient être allégées voire supprimées.
- Les accords d'entreprise, pour être applicables, devraient être réellement majoritaires et non minoritaires comme aujourd'hui.

Industriellement votre

Références et compléments
- Emission de LCP "J'aimerais vous y voir" - Episode "Olivier Véran dans une PME"
- Olivier Véran est député socialiste de la première circonscription de l'Isère (une partie de Grenoble ainsi que banlieue nord-est). Il est le suppléant de Geneviève Fioraso devenue ministre dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault.
Je précise que je ne le connais pas personnellement et que je ne fais pas (encore ???) partie de ses électeurs. Si Olivier Véran souhaite apporter un commentaire ou une réponse à cette chronique, les colonnes de ce blog lui sont naturellement ouvertes.
- Site web d'Olivier Véran

jeudi 30 août 2012

Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse !

Le nez sur notre volant, emportés par notre vie quotidienne, nous avons l'impression que "tout augmente", surtout dans le domaine automobile.
Le gouvernement français vient d'ailleurs de conforter cette idée en mobilisant l'endettement public pour diminuer le carburant de quelques centimes par litre.
Sans méconnaitre les difficultés économiques des personnes devant régulièrement effectuer de longs trajets, je suis au regret de constater que, dans la durée, les coûts de l'essence et des voitures chutent !
Jugez sur pièces.

En 1980, 18 minutes de SMIC étaient nécessaires pour acquérir un litre de super.
Aujourd'hui, en 2012, le même achat ne requiert plus que 10 minutes de salaire minimum, soit une baisse de 44% !

Prix de l'essence super de 1980 a 2012 exprimé en minutes de salaire minimum SMIC
Prix d'un litre de super de 1980 à 2012 exprimé en minutes de SMIC

Comme le montre le graphique ci-dessus, de 1980 à 1987, le carburant a connu une diminution très sérieuse. Depuis 25 ans, le super oscille autour de 9 minutes de SMIC par litre. 2012 est un point haut, sans atteindre toutefois les pics de 1989 et 2000 où l'essence a atteint 10.5 minutes de SMIC le litre.

Il est en de même pour les automobiles.
Ma première voiture, la Renault R5 3 portes, valait neuve en 1980 environ 27 500 Francs (4 200 €), soit 11 mois de SMIC.
La Twingo entrée de gamme qui désormais lui succède, coûte sensiblement 8 000 €, c'est à dire un peu plus de 5 mois de salaire minimum. La baisse est de l'ordre de la moitié.
Cette décroissance du prix réel s'est accompagnée d'un progrès notable de la qualité. Les émissions polluantes se sont estompées, les attaques de rouille ont disparu, la sécurité s'est renforcée et la longévité des véhicules s'est accrue.

La consommation s'est aussi notablement améliorée.
En cycle normalisé dit "urbain", ma R5 consommait officiellement 7.4 litres de super pour 100 km.
Ce même ratio s'est réduit à 5.9 litres / 100 km pour une Twingo, une amélioration de 20%.

La combinaison de toutes ces données permet d'obtenir un ordre de grandeur du coût d'un trajet de 100 km.
A la fin du septennat de Valery Giscard d'Estaing, 210 minutes de SMIC étaient nécessaires pour relier Chamalières à Montluçon en Renault 5.
Désormais, sous la houlette de François Hollande, 82 minutes de salaire minimum suffisent pour aller en Twingo de Tulle à Périgueux, c'est à dire une diminution de presque deux tiers ...

Essenciquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- La chronique "Timbres, iPhone et salaires ouvriers" utilise la même méthode à propos de l'évolution du coût des communications sur 150 ans.
J'ai aussi employé le même procédé provocant pour analyser le coût du logement.

- Cette chronique a été impulsée par un tweet de Rémi Godeau (@remigodeau sur Twitter).
Elle est dédiée à R. M., mon encyclopédiste automobile favori, dont j'attends les commentaires avec impatience et gourmandise.

- Les normes de consommation de carburant ont évolué pour devenir un peu plus réalistes qu'elles n'étaient naguère
 Les consommations à vitesse stabilisée qui étaient annoncées dans les années 1980 ne sont plus publiées.
Seule la consommation en cycle urbain permet des comparaisons sur longue période.

- Pour estimer le coût d'un trajet de 100 km, uniquement deux facteurs ont été pris en compte, la consommation d'essence (en cycle urbain) et l'amortissement de l'achat de la voiture.
La durée de vie de la Renault R5 a été supposée de 150 000 km, celle de la Twingo de 200 000 km.
Entretien, assurances et péages ont été négligés.

- L'idée d'exprimer les prix en temps salarial est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

- Sources : ma mémoire ainsi que plusieurs forums dégottés avec Google ainsi que les sites de l'INSEE, de Renault France et www.renault-5.net.

vendredi 18 mai 2012

Le chant du cygne du commerce

Je viens de parcourir le centre piétonnier et commerçant de Grenoble. En ce jour de pont à la météo variable, l'affluence est plus qu'honorable. De nombreux chalands, dont votre serviteur et son épouse préférée, déambulent et visitent les boutiques.
Dans cette ambiance sympathique, le contraste entre les magasins et les usines est flagrant.

Dans le monde de la production, en Europe comme en Asie ou en Amérique, la réduction des coûts est une seconde nature, la productivité une obsession.
Les gestes de chaque ouvrier sont étudiés et calibrés. Les actions inutiles sont systématiquement traquées, la chasse aux rebuts n'est jamais fermée et le mot stock est presque devenu une injure.
L'usine est un lieu de performance avec, simultanément, les bons cotés liés au dépassement et à la remise en cause, mais aussi, les aspects terriblement négatifs que sont le stress, la précarité et, parfois, la mauvaise santé des employés et des managers.

Le commerce de centre-ville, principalement habillement et équipement du logement, se situe aux antipodes de la fabrication des produits qu'il distribue.
Dans les boutiques, à un instant donné, employés et visiteurs sont en nombre équivalent. Le client étant roi, peu de tâches sont prédéfinies. La quantité de marchandises disponibles en magasin est importante et les loyers sont probablement élevés.
Même si la plupart des vendeurs ont une rémunération variant avec leur chiffre d'affaire, l'ambiance est très éloignée de la compétition permanente régnant au sein des usines et des chaînes logistiques.
De ce fait, les coûts commerciaux d'un produit d'habillement pèsent plus du quart du prix d'achat alors que la fabrication ne représente moins d'un sixième.

Le commerce est, avec les médias, le domaine le plus déstabilisé par internet.
Pour acheter en ligne, aucun déplacement n'est nécessaire, les ventes ont lieu 24 heures sur 24, la variété d'offre est incommensurable et la comparaison entre plusieurs produits aisée. De surcroît, si vous êtes, comme moi, immunisés contre la fièvre acheteuse, internet vous soulage de la discussion avec un vendeur.
L'avantage le plus important du e-commerce est sa capacité à proposer des prix attractifs en faisant l'économie des boutiques physiques et de leurs employés. Internet industrialise l'univers de la vente.

L'objection principale à ce changement est la destruction d'emplois qu'il engendre. Si beaucoup d'entre nous sont, à juste titre, inquiets de cette évolution, peu résistent aux sirènes des prix bas.
La Révolution Industrielle a débuté, au dix-neuvième siècle, lorsque les améliorations des techniques agricoles ont libéré les bras qui ont été accaparés par les premières usines.
De même, au vingtième siècle, l'accroissement de la productivité industrielle a dégagé les emplois qui, peu à peu, ont développé la médecine et le système socio-éducatif.
La révolution en cours du commerce aura le même effet. Que nous le voulions ou non, les commerces traditionnels vont s'étioler. Les vendeurs de prestations immatérielles comme les agences de voyage, ont été les premiers à passer à la trappe. Beaucoup vont suivre. Dans les rares qui subsisteront, l'ambiance de travail sera plus proche de l'usine que de l'épicerie de village. D'ici une une ou deux décennies, les centre-ville seront très différents d'aujourd'hui.

Nous allons devoir inventer massivement de nouveaux emplois. Personnellement, j'entrevois deux pistes qui mériteraient d'être explorées.

Tout d'abord, les services à la personne qui ont l'avantage d'être peu délocalisables.
Même si une coupe de cheveux me coûte seulement 1.5 € à Kelibia en Tunisie, j'ai du mal à m'y rendre aussi souvent que ma croissance capillaire le nécessite. Il en est de même pour les massages thaïlandais ou les saunas finlandais.
Certains économistes et politiques ont théorisé cette approche et voient poindre une société dite du "care", c'est dire du soin.

L'autre piste, non exclusive de la précédente, est celle de l'économie de la connaissance.
Après presque deux siècles de progrès industriel, les objets, et même les transports, ne coûtent plus guère. Par contre, l'information et, surtout, son traitement pertinent, prennent de plus en plus de valeur. Inventer les méthodes, logiciels et applications qui, à l'instar de Google, brasseront nos montagnes de données est un champ infini.
Dans ce domaine, la concurrence est mondiale et féroce mais la "vieille" Europe, avec sa culture bimillénaire, possède des atouts incontestables pourvu qu'elle ne sombre pas dans la crise des dettes, le pessimisme et le regret du passé perdu.

Optimistiquement votre

Références et compléments
- Les composantes des prix de vente des produits grand public proviennent de mon livre "Développer un produit innovant avec les méthodes agiles" (Editions Eyrolles, 2011).
Elles ont été inspirées par l'ouvrage éclairant de Daniel Cohen "La mondialisation et ses ennemis" (Editions Pluriel Poche, 2011).
- L'objectivité m'oblige à rappeler que Martine Aubry a été la première personnalité politique d'importance à évoquer, en France, la société du "care".

dimanche 8 janvier 2012

Timbres, iPhone et salaires ouvriers

En France, vers 1860, sous Napoléon III, la journée ouvrière de 10 heures est payée 2 Francs. Un kilogramme de pain s'achète 30 centimes, soit une heure et demie de travail.
A cette époque, alors que la Révolution Industrielle bat son plein, les communications sont bouleversées. Le train et le timbre ont fait exploser le trafic postal. Affranchir une lettre nécessite 20 centimes, soit une heure de travail. L'acheminement est rapide et fiable, deux jours suffisent pour traverser l'Hexagone. Beaucoup de plis sont distribués le lendemain de leur envoi, parfois le jour même.

En 2012, avec un SMIC horaire net à 7.2 € et une baguette de 250 grammes à environ 1 €, il faut travailler trois fois moins longtemps pour s'acheter du pain.
Pour le courrier, la baisse est encore plus spectaculaire, puisque la lettre standard à 0.6 € ne représente plus que 5 minutes de SMIC, une division par 12 en 150 ans.
Toutefois, la fiabilité d'acheminement s'est amenuisée. Pour obtenir le même service que sous le Second Empire, Colissimo s'avère nécessaire. Le délai de 2 jours est garanti en échange de 8.1 €, une grosse heure de SMIC, autant qu'en 1860. Ne parlons pas de Chronopost qui assure l'acheminement en une demi-journée au prix de 3 heures de travail ouvrier (22.5 €) !

Toutefois, l'usage de la lettre comme moyen de communication semble désormais révolu.
Internet et télécommunications mobiles bousculent les coûts et les usages à l'instar du timbre au XIXème siècle.
L'utilisation d'un smartphone s'établit grosso modo à 50 € par mois, soit 7 heures de SMIC. Cet engin permet d'émettre et recevoir communications téléphoniques, SMS, mails, pages web, photos, musiques, videos et bien d'autres contenus. Il nous coûte mensuellement autant que 7 lettres en 1860, avec un abonnement pour un volume de données correspondant à plus de 1000 à 2000 missives !

Timbriquement votre

Références et compléments
- La chronique "le prix de l'essence et des voitures en forte baisse !" reprend la même méthode de comparaison des prix avec le SMIC pour mettre en perspective le coût du carburants et des automobiles.
J'ai aussi appliqué le même procédé de comparaison avec les salaires au coût du logement.

- Le site histoirepostale.net, réalisé par Roland Goutay et votre serviteur, résume l'histoire postale de chaque pays d'Europe vers 1860, au moment où nait la Poste moderne et où le volume de courrier s'emballe.
La comparaison avec les communications d'aujourd'hui est très instructive notamment l'invention du premier timbre en 1840 en Grande Bretagne par Rowland Hill et la naissance du timbre "20 centimes Cérès" en France en 1849.

- L'idée de comparer les tarifs postaux aux salaires sous Napoléon III et aujourd'hui est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).