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mercredi 14 septembre 2016

Quand les émirs du pétrole régnaient sur l'Europe

Les monarques d'Arabie et du Golfe, avec leur train de vie fastueux et kitsch ainsi que leur autoritarisme teinté de religion nous choquent.
Pourtant, l'essentiel du patrimoine culturel européen est l'œuvre de souverains aussi peu exemplaires.

Des monarchies archaïques et pourtant prospères

Avec la Renaissance, au 16ème siècle, a débuté, en Europe, une ère de progrès agricoles, techniques et sanitaires qui, pas à pas et dans la douleur, a boosté productions, villes et populations.

Ces changements économiques ont toutefois tardé à se transformer en évolutions politiques.
Clergé et noblesse s'empressaient de rappeler au bon peuple que cet ordre des choses pyramidal et inégalitaire était, pour l'éternité, un don de Dieu.
Aussi les monarchies absolues et leurs cortèges de féodaux ont bénéficié, pendant presque trois siècles, des fruits juteux à souhait de la rente foncière et des multiples taxes.

Peu soucieux de redistribution sociale, les rois et leurs obligés s'ingéniaient à dépenser illico ces sommes prodigieuses en guerres mais aussi en constructions ostentatoires, tant civiles que religieuses.

Palais royal de Turin

Paraitre pour être 

Le 18ème siècle fut l'apogée de ce système.
Les styles baroques et rococo, avec leurs cargaisons de dorures et de décorations, reflètent de goûts et envies de nouveaux riches.
Un palais royal ou ducal devait d'abord en mettre plein la vue !

Mobilier rococo au pavillon de chasse de Stupinigi

Le roi de France Louis XIV - alors souverain le plus puissant d'Europe - fit bâtir le gigantesque château de Versailles pour montrer qui était le patron en impressionnant ses sujets et ses voisins.

Dans le même temps, les émirs de Savoie, qui régnaient, depuis Turin, sur la province éponyme mais aussi sur le nord de l'Italie actuelle, voulurent se mettre en évidence. Pourtant la première garnison française n'était qu'à une trentaine de kilomètres de leur capitale.
Les rois de Piémont-Sardaigne - comme ils aimaient se faire appeler - érigèrent en un temps record une multitude de palais non loin du Pô ainsi qu'un pavillon de chasse somptuaire à quelques encablures.

Coupole du pavillon de chasse de Stupinigi

Les fastes royaux en héritage 

En bon touriste, j'ai récemment arpenté Turin et visité plusieurs de ses monuments.
Désormais, cet imposant patrimoine - les anglo-saxons disent heritage - procure émotions et plaisir à ses hôtes tout en propulsant l'activité économique.
Pourtant, ces palais et églises ont été commandités par des monarques dépensiers aux motivations douteuses et financés une paysannerie miséreuse essorée par l'impôt.

Pavillon de chasse de la maison de Savoie à Stupinigi
Peut-être, dans quelques années, irons-nous, de même, à Riyadh ou Dubaï admirer en flânant les oeuvres des rois du pétrole...

Baroquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
- Rimbaud + McDo + Dubaï = le plateau ivre
- Le Vatican : des Saouds bien de chez nous
- Daech s'est déjà implanté deux fois en Europe

Site web de l'office du tourisme de Turin / Torino

Photos prises par l'auteur à Turin / Torino et Stupinigi le 10 septembre 2016.

mardi 19 juillet 2016

Un génocide presque parfait

Les auteurs de génocides ne sont pas uniquement obsédés par l’extermination des populations qu'ils exècrent.
Ils veulent aussi faire place nette en supprimant toute trace matérielle ou symbolique de leurs victimes. 

Retour sur un passé européen trop vite passé. 

1944

Imaginez une bourgade de 20 000 habitants - comme il en existe des milliers en Europe - et dont la principale particularité est de n'en point avoir.

Imaginez deux communautés cohabitant dans cette ville depuis plus de deux siècles.

Imaginez, à l’issue de la première guerre mondiale, la dislocation du fragile équilibre et la lente montée de la haine sectaire.

Imaginez la seconde guerre mondiale poussant ces passions délétères à leur paroxysme.

Imaginez une armée étrangère en pleine débâcle, soutenue par des miliciens locaux, trouvant les moyens et le temps d’entasser dans quelques maisons de deux petites rues un habitant sur quinze, la totalité de la communauté minoritaire.

Imaginez ces 1221 personnes de tous âges, déportées, dans des wagons à bestiaux, vers un camp de la mort, au terme d'un trajet chaotique de 500 kilomètres.

Imaginez moins de cent survivants.

Imaginez une nouvelle dictature poussant insidieusement à la fuite ces rares rescapés.

2016

Observez les paisibles rues ensoleillées du centre de cette même bourgade européenne, 72 ans plus tard.



Observez la floraison de statues, de monuments et de plaques à la gloire des héros nationaux et des célébrités locales.





Observez que deux plaques seulement commémorent des victimes du génocide.




Observez un bâtiment imposant et rénové en lisière du centre-ville.
Google et l’office du tourisme le décrivent comme l’auditorium municipal.
Mais Wikipedia explique sobrement qu'avant cela, il fut le principal édifice religieux de la communauté disparue.



« C’est peut-être là que se cache le diable : non dans le fait que l'homme tue, mais dans celui que les vertus indispensables au crime deviennent pour lui l'ordre du monde. »
Imre Kertész
Mémoriellement votre

Références et compléments
Ma gratitude à Odile qui, sans le savoir, est à l’origine de cette chronique.

Pour être précis, le cimetière de la bourgade abrite un monument aux victimes du génocide.
Toutefois, ce lieu - qui n’est pas indiqué dans les documentations et informations anglophones à destination des visiteurs - n’est pas à proximité du centre-ville.
Aussi mes pérégrinations pédestres ne m’y on pas conduit.
Plus de détails, en suivant ce lien qui conduit à un article en anglais.

Voir aussi, sur un thème voisin, la chronique "à Berlin entre anciens et nouveaux démons".

Les photos ont été prises par l'auteur en avril et juillet 2016.

samedi 18 juin 2016

Ma visite impromptue chez Charles de Gaulle

Cette semaine, un accident ayant fermé l'autoroute que je devais emprunter, je me suis retrouvé fortuitement aux environs de Colombey les Deux Églises.

Mu par une sorte d'appel, j'ai fait halte quelques instants dans le village du général de Gaulle.

Humilité

Vastes, frustes et tristes horizons ; bois, prés, cultures et friches mélancoliques ; relief d'anciennes montagnes très usées et résignées ; villages tranquilles et peu fortunés dont rien, depuis des millénaires, n'a changé l'âme, ni la place...


Le minuscule village de Colombey est toujours pareil à la description qu'en donnait Charles de Gaulle dans ses mémoires.
Maisons et rues ne semblent pas avoir changé depuis la retransmission télévisée des obsèques du "général" en novembre 1970.

Le cimetière - modeste par sa taille mais aussi par la simplicité et l'absence d'ornements des tombes - jouxte l'église.
La sépulture du général de Gaulle, de son épouse et de sa fille cadette ne se distingue en aucune façon de ses voisines.
À quelques pas, dans une tombe très similaire, reposent son autre fille et son gendre.




Afin de ne pas dénaturer ce lieu de recueillement, les innombrables plaques commémoratives ainsi que les fleurs sont reléguées, en vrac, dans un coin du cimetière, à l'écart des tombes.
Parmi elles, la gerbe tricolore déposée par François Hollande trois jours plus tôt.




Grandeur

Au sommet d'une colline, face au cimetière et à "la Boisserie" - la propriété des de Gaulle - se dresse une croix de Lorraine en granit de 45 mètres de haut, symbole de la France Libre et du gaullisme.

Plusieurs kilomètres avant Colombey, le regard du visiteur est accroché par ce monument incongru émergeant de la forêt.



Contraste

La mise en scène de la mémoire de Charles de Gaulle à Colombey reflète les contradictions intérieures de ce personnage singulier.

La vie personnelle simple ainsi que le goût pour la solitude et l'austérité sont illustrés par le dépouillement de sa tombe.

À l'opposé, l'attachement viscéral à la France et l'obsession, à la limite de la mégalomanie, de sa "grandeur" s'incarnent dans la gigantesque croix de Lorraine.



Nostalgie

En quittant Colombey les Deux Églises, je ne peux m'empêcher de regretter que les politiciens français actuels - y compris dans le parti se réclamant encore vaguement du gaullisme - aient inversé l'équation du "grand Charles".

Obsédés par leur propre destin, ils semblent avoir oublié celui du pays.
Pourquoi changeraient-ils puisque nous les élisons et réélisons inlassablement ?



Historiquement votre

Références et compléments
Les photos ont toutes été effectuées par mes soins à Colombey les Deux Églises en Haute Marne le 17 juin 2016 (j'ai, en quelque sorte, devancé l'appel).
Pour agrandir les images, cliquer dessus.

Voir aussi les autres chroniques traitant de près ou de loin de Charles de Gaulle.

Pour aller plus loin, les articles Wikipedia

La citation décrivant Colombey les Deux Églises est extraite des mémoires de guerre de Charles de Gaulle.

La croix de Lorraine est une croix avec deux barres horizontales.
Elle a été choisie comme emblème de la France libre en juillet 1940 par l'amiral Muselier, militaire lorrain qui fut un des premiers compagnons du général de Gaulle en Grande Bretagne, en opposition à la croix gammée des nazis.

dimanche 29 mai 2016

Daech s'est déjà implanté deux fois en Europe

Daech nous sidère par sa barbarie, aussi bien au Moyen Orient que loin de sa base. Nous peinons à comprendre les ressorts de cette cruauté, ne serait-ce que pour mieux la combattre.

Pourtant des bouffées délirantes simultanément religieuses et totalitaires sont déjà survenues dans le passé.
Ainsi, à la renaissance, l'Europe, alors exclusivement chrétienne, a connu deux théocraties aux accents contemporains.
Jugez sur pièces.

Saison 1- Épisode 1 - Florence / Italie - 1494 / 1498

En 1494, Florence - ville des Médicis et coeur de la renaissance italienne - est conquise par les troupes du roi de France Charles VIII.

Magnanime, le souverain français décide que les florentins doivent se gouverner eux-mêmes. Il confie le pouvoir à un moine dominicain exalté et prophétique, Jérôme Savonarole / Girolamo Savonarola.
Depuis de nombreuses années, ce religieux ascétique s'opposait aux Médicis et à la hiérarchie catholique qu'il jugeait dépravés et corrompus.

Savonarole - appuyé par la foule galvanisée par ses sermons - met en place un Grand Conseil pour administrer la ville.

Les premières mesures de cette sorte de soviet sont plutôt sympathiques.
L'impôt est modifié pour être plus équitable et un embryon de sécurité sociale est établi pour aider les plus pauvres.
De surcroît, la justice n'est plus autorisée à recourir à la torture.

Jérôme Savonarole par Fra Bartolomeo

Toutefois, revers de la médaille pieuse, une dictature religieuse est instaurée.
Jésus Christ est intronisé roi de Florence et chaque habitant est tenu de respecter les enseignements de la bible, en public et en privé.
Crédit et jeux sont illico interdits, les tavernes mettent la clef sous la porte et l'homosexualité devient punie de mort immédiate.
Les jeunes sont organisés en escouades vêtues de robes blanches. Ainsi affublés, ils parcourent les rues pour inciter par la force les florentins à la charité volontaire.
Une milice assure le maintien de cet ordre religieux rigoriste. Elle entre à toute heure dans les domiciles pour débusquer les conduites immorales qui sont sanctionnées sur le champ et sans appel.

Le jour de mardi gras 1497, dans une ultime fuite en avant, Savonarole, suivi par une partie de la population, organise le « bûcher des vanités » (« falò delle vanità »).
Les florentins - bon gré, mal gré - brûlent les objets suscitant le péché de vanité : cosmétiques, miroirs, vêtements de fête, bijoux, tapisseries, instruments de musique ...
Livres et images sont particulièrement visés. Les oeuvres licencieuses et immorales - c'est à dire non explicitement religieuses ou comportant un soupçon de nudité - sont purifiées par les flammes.
Nombres de manuscrits anciens sont réduits en cendres. Des vers d’Ovide, de Dante et de Boccace finissent en fumée.
Sandro Botticelli - peintre inspiré de la naissance de Vénus et pourtant fervent supporter de Savonarole - aurait amené lui-même plusieurs de ses tableaux d’inspiration mythologique au brasier.

Peu après ce festival de l'autodafé, la jeunesse florentine se révolte et interrompt un sermon du moine purificateur.
Les tripots rouvrent et la vie quotidienne, petit à petit, retrouve son cours habituel.

Sentant le vent tourner, le pape Alexandre VI, jusqu'alors en retrait, se résout à excommunier Savonarole qui est, en 1498, arrêté, torturé et brulé en place publique.

Saison 1 - Épisode 2 - Münster / Allemagne - 1534 / 1535

Dans les années 1530, la région de Westphalie, est, comme presque toute l’Allemagne, en proie aux turbulences religieuses entre catholiques et récents convertis à ce qu’on n’appelle pas encore le protestantisme.

En 1531, un prédicateur « réformé » luthérien très actif, Bernt Rothmann, arrive à Münster, convertit à tour de bras et voue à l’archevêque Franz von Waldeck aux gémonies.
Le combat idéologique est aisé car le prélat catholique, avec ses 8 enfants et son train de vie opulent, n’est pas un modèle de vertu et de tempérance.

Emporté par son élan, Bernt Rothmann finit par considérer trop timorées les thèses de Martin Luther.
En 1533, il se tourne vers l’anabaptisme - christianisme très radical apparu peu avant en Suisse - dont les disciples veulent suivre la bible à la lettre et croient à l’imminence de la parousie, c’est à dire du retour définitif et triomphant du Christ.

Cette dérive sectaire attire en Westphalie de nombreux anabaptistes allemands et néerlandais que catholiques et luthériens s'accordent à persécuter.
Début 1534, deux de leurs leaders, les hollandais Jan Matthijs et Jan van Leiden rejoignent Münster, soulèvent la foule, prennent le contrôle de la cité et chassent les autorités mais aussi une fraction des habitants.

Jan van Leiden - Gravure réalisée en prison quelques jours avant son exécution

Les deux Jan sont persuadés que Münster est la « nouvelle Jérusalem » décrite dans l'apocalypse de Saint Jean.
À partir de cette place forte, ils veulent conquérir et convertir le reste du monde dans le peu de temps qui reste avant que sa fin advienne.
Pour faire face à l'urgence - le come-back de Jésus est programmé le 5 avril 1534 - ils rebaptisent promptement un millier d'adultes et répriment les réfractaires.

Ils en profitent aussi pour bricoler un prototype de communisme en abolissant la monnaie et la propriété privée.
Soucieux de tout partager mais néanmoins pragmatiques, comme Münster abrite plus de femmes que d’hommes suite aux départs forcés de catholiques, les deux prophètes rendent la polygamie non seulement légale, mais obligatoire.
Montrant l’exemple, Jan van Leyden s’octroie pas moins de 16 épouses, dont une qu’il fait décapiter pour refus d’obéissance.

Les anabaptistes doivent aussi faire face à des préoccupations plus terre à terre.
L’archevêque Franz von Waldeck qui n’apprécie guère d’être privé de ses possessions en ce bas monde, recrute des mercenaires qui assiègent la cité.
Jan Matthijs est convaincu d’être le second Gédéon de la bible. Pour briser l'encerclement de la ville, il effectue, pile au moment où le Christ doit réapparaitre, une sortie avec une trentaine d’hommes non armés.
Le renfort divin ayant loupé le rendez-vous, cette petite troupe est massacrée.

Ce revers militaire et théologique ne décourage pas les assiégés et accentue leur radicalisme.
Jan van Leiden - guidé par des « visions célestes » et successeur autoproclamé du David biblique - administre la ville, ses âmes et leur défense d’une main de fer.
En dépit des privations qui se transforment en famine, les anabaptistes résistent avec acharnement et liquident ceux qui ne partagent leur enthousiasme apocalyptique.

Après un an et demi de siège, Münster finit par être reprise par les soldats de l’archevêque secondés par des princes allemands désireux de limiter la contagion révolutionnaire.
Bernt Rothmann meurt lors des derniers combats. Jan van Leyden et deux de ses lieutenants sont capturés et expédiés ad patres à l’issue d’un supplice public.
Pour marquer les esprits, leurs cadavres sont exhibés en haut d’un clocher.


Cages de fer dans lesquelles les corps des meneurs de la rébellion de Münster furent exposés.
Elles sont, comme l'atteste cette photo, toujours accrochées à la tour de l'église Saint-Lambert de la ville.

Saison 2 : vivaces nostalgies

Malgré un recul de cinq siècles, ces épisodes théocratiques au coeur de l’Europe bénéficient toujours d’une aura positive chez moult personnes.

Nombre de protestants, de tendance luthérienne mais aussi calviniste, considèrent Savonarole comme un précurseur et même un martyre de leur réforme religieuse.
Sa statue voisine celle de douze autres figures protestantes qui constituent le très officiel monument à la mémoire de Martin Luther à Worms.

Les catholiques ne sont pas en reste.
Plusieurs personnalités de cette église ont, au fil du temps, conservé, publié et diffusé la pensée du religieux au profil en lame de couteau.
En 1996, son ordre monastique, les dominicains, a même officiellement demandé sa béatification.

Statue de Savonarole du monument à la mémoire de Martin Luther et de la réforme protestante à Worms

Les anabaptistes ont perduré après leur écrasement à Münster.
Si presque tous ont abandonné la violence, leur histoire tortueuse est celle de multiples groupes repliés sur eux mêmes et en conflits théologiques permanents.

Une de ces branches, après un séjour en Alsace, a émigré en Amérique du Nord vers 1730 où elle vit depuis en autarcie en fonction de leur règle « tu ne te conformeras pas au monde qui t’entoure ».
Nous les connaissons sous l’appellation « amish » dérivée du nom de leur fondateur, le suisse Jakob Amman.

Bon an, mal an, les anabaptistes de Münster, leur révolte et leurs leaders suscitent toujours des sympathies dans la très diverse galaxie protestante.

Jan van Leiden baptisant une jeune fille - Tableau de Johann Bähr de 1840

Plus étonnant, la rébellion de Münster a aussi été célébrée par la très communiste, très athée et désormais très défunte République Démocratique Allemande.

Cette révérence envers une théocratie persiste dans une part de la gauche radicale.
Gommant les aspects religieux et interprétant la polygamie comme une rupture du carcan sexuel traditionnel, une lecture marxisante voit dans les évènements de 1534 / 1535 le soulèvement du peuple opprimé contre ses possédants, d’inspiration prolétaire et même libertaire.
Ainsi, la regrettée Marguerite Yourcenar, dans son roman « l’oeuvre au noir », a projeté l’image d’un groupe de sympathiques idéalistes pratiquant l’amour libre et réprimés sans pitié par le conservatisme des puissants.

Saison 3 : fracassantes résonances

Les parallèles avec Daech abondent.
Dans le récit ci-dessus, il suffit de remplacer Florence par Racca, Münster par Mossoul et bible par coran pour décrire la barbarie du prétendu état islamique.

Plus troublant encore, la renaissance a été le siège de multiples mutations se nourrissant les unes les autres.
Citons en vrac : invention de l’imprimerie, début d’amélioration des rendements agricoles, invention de la comptabilité et de la banque, naissance d’une proto-industrie, croissance urbaine, amélioration ténue mais réelle des transports, explorations maritimes lointaines, prémisses du capitalisme, bouillonnements culturels mais aussi religieux …

Comment ne pas faire le lien avec notre époque agitée ?

Historiquement votre

Références et compléments
Voir aussi la chronique « la mondialisation ne date pas de la dernière mousson » qui relate l’expansion maritime mondiale du Portugal sensiblement à la même époque.

Articles Wikipedia pour aller plus loin

L'article dans la revue en ligne "Clio - Femmes, Genre, Histoire" de Catherine Dejeumont "la réforme du mariage dans la communauté anabaptiste de Münster : quelle utopie ?" m'a fait connaître les liens entre la rébellion de Münster et la gauche radicale.

Le demande de béatification de Savonarole par l'ordre monastique des dominicains est référencée à plusieurs reprises, notamment dans cette note du site Regesta Imperii.

Crédits images

lundi 16 mai 2016

La journée des tuiles révolte conservatrice à Grenoble en 1788

Connaître et apprécier l'histoire est différent de la commémorer sans cesse.
Événements et personnages sont habituellement plus ambigus que leur célébration à grands renforts d'estrades, de fleurs et de drapeaux.
À moins que les commémorations ne révèlent les véritables pensées de leurs organisateurs.

Jugez sur pièces avec cet exemple simultanément révolutionnaire et grenoblois.

À Grenoble des tuiles à gauche toute

L'actuelle municipalité daltonienne grenobloise - composée de verts et de rouges et menée par l'écologiste Eric Piolle - organise le 4 juin 2016, pour la seconde année, la "fête des tuiles" qui exalte la journée éponyme de 1788, "étincelle de la Révolution Française".

Cette commémoration plus que bicentenaire - prévue cours Jean Jaurès et cours de la Libération - "met en scène les audaces dont Grenoble déborde" grâce à "la thématique « en marche, la marche, ça marche »" ainsi "qu'au chant et à la danse comme axes artistiques".

La journée des tuiles premier ébranlement de la monarchie française


La journée des tuiles peinte par Alexandre Debelle en 1890

Durant les années 1780, le roi Louis XVI et les plus éclairés de ses ministres, sentant que leur régime se fissurait, tentèrent d'imposer des réformes.

Notamment, en mai 1788, ils voulurent mettre fin aux parlements qui étaient, à la fois, des tribunaux et des chambres d'enregistrement des lois mais aussi de puissants bastions du conservatisme féodal et des particularismes locaux.

La noblesse de robe, arc-boutée sur ses privilèges ancestraux, engagea illico le bras de fer avec une royauté trop progressiste à ses yeux.
Une partie de la bourgeoisie lui emboîta le pas, pensant trouver une occasion de rejoindre le club par la reconnaissance des mérites de sa richesse.

Des échauffourées eurent lieu un peu partout, notamment à Paris et à Rennes. À Grenoble, la défense des parlementaires atteignit son paroxysme.

La capitale du Dauphiné était alors une petite ville d'à peine 20 000 personnes enserrée dans des remparts exigus.
L'essentiel de la population dépendait, directement ou indirectement, des activités de son parlement. Sa mise en vacances menaçait directement la survie de la bourgade.

Aussi le 7 juin 1788, alors que les représentants locaux du roi voulaient éloigner de Grenoble les parlementaires, une émeute conséquente éclatait, attisée par des troupes mal commandées et mal inspirées.
Celles-ci, après avoir fait usage de leurs fusils, furent soumises à une pluie de tuiles lancées par des habitants juchés sur les toits.

En fin de journée, 3 morts et plusieurs dizaines de blessés étaient à déplorer.
Pour mettre fin à une insurrection presque hors de contrôle, le gouverneur cédait et acceptait que les parlementaires, acclamés par les émeutiers, restent en ville.

Quelques semaines plus tard, afin de ramener un calme durable, la monarchie se résolut à réunir les états-généraux du Dauphiné, à Vizille puis à Romans sur Isère, après un siècle et demi d'interruption.

Dans la foulée, sous pression de toute part, trop affaibli pour réformer, Louis XVI convoqua pour le printemps 1789 des états-généraux nationaux.
La révolution française était en marche.

La journée des tuiles dernier soubresaut de l'ordre ancien


Albert de Bérulle premier président du parlement du Dauphiné lors de la journée des tuiles

Contrairement à l'imagerie à la fin du 19ème siècle véhiculée par la troisième république naissante en mal de symboles, la journée des tuiles ne fut pas une révolte populaire spontanée revendiquant, un an avant Paris, l'égalité des droits.

À peine la réforme annoncée, les parlementaires grenoblois, avec à leur tête le très charismatique et très noble Albert de Bérulle, se sont crispés sur leurs prérogatives et privilèges vieux de plus de 3 siècles.

Des avocats issus de la bourgeoisie - notamment Antoine Barnave et Jean-Joseph Mounier - leur ont emboîté le pas espérant récupérer un bout du fromage et agirent efficacement pour entraîner la population urbaine dans leur sillage.
Les campagnes alentour n'ont pas participé à l'émeute.

À court terme, la journée des tuiles permit de rétablir le statu quo au prix d'un affaiblissement de la royauté.
Un an plus tard, la révolution française débutait qui allait balayer les institutions monarchiques - à commencer par les parlements - et unifier les lois sur tout le territoire.

Des révolutionnaires peu révolutionnaires

Les regrettés avocats grenoblois Barnave et Mounier, élus aux états-généraux de 1789, furent très actifs au commencement de la révolution.

Néanmoins - en osant l'anachronisme du vocabulaire contemporain - ces deux politiques grenoblois n'étaient pas vraiment des gauchistes, bien au contraire.

Même si Mounier rédigea, à l'été 1789, les trois premiers articles de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, Barnave et lui furent vite parmi les meilleurs défenseurs, avec quelques nuances, de la monarchie constitutionnelle, du suffrage censitaire et même de l'inégalité entre blancs et noirs.

Barnave caricaturé en Janus à 2 faces : 1789 l'homme du peuple, 1791 l'homme de la cour
Antoine Barnave finit en 1793 ratiboisé par une guillotine à cause de sa trop grande proximité avec la reine Marie Antoinette.

Jean-Joseph Mounier
Jean-Joseph Mounier, plus soucieux de son intégrité physique, alla faire du tourisme en Suisse dès 1790 avant d'être rappelé par Napoléon après 1800 qui le neutralisa sous les honneurs.
Il mourut courageusement dans son lit en 1806.

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Références et compléments
Mes remerciements à Jean, une fois encore, initiateur de cette chronique.

Voir aussi d'autres chroniques sur les commémorations historiques douteuses
Articles Wikipedia
Les images proviennent de Wikimedia Commons

samedi 16 avril 2016

Les enfants de Paul et Othman destins croisés sur 3 continents

Le 31 octobre 1728, à Alle sur Semois, village de l’actuelle Belgique, naissait Paul Brasseur.
À la même époque, à 2 300 km de là, en Turquie, dans la bourgade de Gediz, venait au monde Othman Kedous.

Paul et Othman ne se connaissaient pas et ne se sont jamais rencontrés.
Pourtant, 9 générations plus tard, à la fin du XXème siècle, ils avaient des descendants communs.


Je vous propose de parcourir, sur trois continents, ces destins croisés où petite et grande histoire s’entremêlent.

Génération #1 - Belgique 1728 / Turquie 1731

Le Duché de Bouillon, en Ardenne désormais belge, où Paul Brasseur voit le jour était, au XVIIIème siècle, comme presque toute l’Europe, un territoire rural où les conditions d’existence commençaient juste à évoluer par rapport au Moyen Âge.
Sous la férule du sémillant duc Émmanuel-Théodose de le Tour d’Auvergne, paysans et villageois survivaient plus qu’ils ne vivaient.
La mortalité tant infantile qu’adulte atteignait des sommets. Paul, à sa naissance, possédait un espérance de vie d’environ 35 ans. Nous ne lui connaissons qu’un seul frère, Jean-Joseph, mais, en moyenne, les mères mettaient au monde 5 enfants.

En Anatolie, au centre de la Turquie d’aujourd’hui, la vie sous le règne du sultan ottoman Mahmud Ier le Bossu, était encore plus difficile car les techniques agricoles avaient moins évolué que dans l’ouest de l’Europe.
À sa naissance, Othman Kedous n’avait qu’une petite trentaine d’années devant lui et chaque femme portait près de 7 enfants.
Sa localité d'origine, dorénavant connue sous le nom de Gediz, est orthographiée à l'époque Kedous en alphabet latin et كدوس en alphabet arabe en vigueur dans l'empire ottoman.
Ville de Kedous / كدوس / Gediz sur une carte de Turquie de 1794


Génération #2 - Tunisie 1761 / Belgique 1781

Othman Kedous, en quête d’aventures et d’une meilleure existence, a très tôt quitté sa ville natale de Gediz pour s’engager dans l’armée de Ali Ier Pacha, bey ottoman qui régnait à Tunis.
Agé d’une vingtaine d’années, il est arrivé à Kelibia, au nord-est de la Tunisie.
Ce port stratégique, protégé par un fort imposant, abritait une partie de la flotte du bey.
Le monarque tunisien, soucieux de ne pas accabler son peuple d’impôts, préférait, pour subvenir à ses besoins, s’adonner à la « course ».
Cette sympathique activité consistait à exiger un péage aux bateaux franchissant le détroit séparant la Tunisie de la Sicile. Les resquilleurs prenaient le risque d’être capturés par la marine beylicale qui revendait ensuite hommes et cargaisons.
Le roi de France Louis XV, fervent partisan de la libre circulation chez les autres, envoya par deux fois une escadre bombarder les installations militaires et surtout les civils de Kelibia afin de calmer le racket tunisien.
Othman servit comme officier au fort de Kelibia, trouva la région à son goût, s’y maria et, vers 1761, devint l’heureux parent d’Ali Kedous.

Pendant ce temps, Paul Brasseur exerçait différents métiers.
Alors que sa famille résidait à Alle sur Semois depuis plus de 200 ans, il larguait les amarres et partait s’établir à Sugny, village distant de 5 kilomètres, à proximité de la frontière avec le royaume de France tracée par Louis XIV en 1680.
Il s’y établit définitivement en 1780 en convolant en justes noces avec Catherine Noël.
Dix mois plus tard, le 4 mars 1781 naissait son unique fils Jean-Joseph Brasseur.
Trois ans après, Paul, alors garde-chasse de Monsieur de la Biche, seigneur de Sugny, était malencontreusement assassiné dans des circonstances non éclaircies.
Le fort de Kelibia (cliché de 2008)


Génération #3 - Tunisie 1791 / France 1808

Les tunisiens, à la charnière entre XVIIIème et XIXème siècles, malgré la « course » à son apogée, vivaient dans un grand dénuement.
L’espérance de vie n’excédait pas 30 ans.
Aucun détail n’existe sur la vie de la famille Kedous, à l’exclusion de la naissance du petit-fils d’Othman, Hassan Kedous, vers 1791.

Quelque part entre 1792 et 1805, Jean-Joseph Brasseur profitait que la révolution française avait essaimé dans le sud de l’actuelle Belgique et aboli la frontière pour venir s’établir à Braux - devenu Bogny sur Meuse - dans la vallée de la Meuse, à 10 kilomètres de Sugny.
Le 18 décembre 1805, Jean-Joseph se mariait à Elizabeth Bajot, quelques jours après la victoire des troupes de Napoléon Ier à Austerlitz.
Leur premier enfant, Robert-Joseph Brasseur voyait le jour en mai 1808,  date du début du soulèvement anti-napoléonien en Espagne.

El Tres de Mayo, tableau de Goya emblématique du soulèvement espagnol de 1808 et de sa répression par les troupes napoléoniennes.

Génération #4 - Tunisie 1821 / France 1846

Le XIXème siècle fut une triste période pour le Maghreb qui est passé à coté de la révolution industrielle.
En 1821, sous le règne agité de Mahmoud Bey, à la naissance de Khalil Kedous à Kelibia, niveau et espérance de vie n’avaient guère évolués en Tunisie depuis un siècle et stagneront jusqu’à la première guerre mondiale.

Au nord de la Méditerranée, la France entrait résolument dans l’age des usines et des chemins de fer.
En mai 1846, Rosalie Brasseur est mise au monde à Braux par Marguerite Husson, l’épouse de Robert-Joseph Brasseur.
À cette même date, Ahmed Ier Bey est le premier chef d’état tunisien à se rendre en visite officielle en France et à son dernier roi finissant Louis-Philippe.
Soucieux de moderniser son pays, il revint de ce voyage plus convaincu que jamais de la justesse de ses thèses.
Hélas, ce souverain imaginatif était un gestionnaire catastrophique secondé par un premier ministre véreux, Mustapha Khaznadar, alias Giorgios Kalkias Stravelakis d’origine grecque.

Médaille gravée en France par Adrien Féart à l'occasion de la visite d'Ahmed Ier Bey à Louis-Philippe Ier « roi des français » à Paris en 1846

Génération #5 - Tunisie 1851 / France 1877

M’Hamed Kedous est né à Kelibia en 1851. Il s’est marié vers 1876 avec Makhbouba Lengliz, probable descendante d’un sujet de sa gracieuse majesté britannique, soit victime de la « course », soit sorte de conseiller militaire dépêché par Londres pour épauler l’armée du bey.

Rosalie Brasseur avait 5 frères et soeurs.
Suivant la tendance de l’époque, son mariage avec Ernest Barbe n’a engendré que 4 enfants, dont Catherine-Jeanne Barbe.
Celle-ci est née à Braux le 18 décembre 1877 au moment exact où la France - dont le régime était officiellement une république depuis 7 ans - devenait une véritable démocratie parlementaire, le président Patrice de Mac Mahon reconnaissant la victoire politique des députés « républicains » menés par Léon Gambetta.

Photos prise vers 1893 à Braux (Ardennes) : en haut à gauche Catherine-Jeanne Barbe, à sa droite son père Ernest Barbe, sa mère Rosalie Brasseur est la seconde en partant de la droite. Les 3 autres enfants sont ses frères et soeurs.

Génération #6 - Tunisie 1881 / France 1902

Sadok Bey - monarque éclairé - et son emblématique premier ministre Kheireddine Pacha - né en Abkhazie au nord-ouest de l’actuelle Géorgie - n’ont pas ménagés leurs efforts pour faire décoller la Tunisie.
Citons, notamment, en 1861 la première véritable constitution de tout le monde arabe.
Malheureusement, le management déplorable de leurs prédécesseurs, des résistances internes et l’avidité des puissances européennes aboutirent en 1881 - pile poil à la naissance d’Hassan Kedous - à la colonisation manu militari de la Tunisie par la France.
Le très républicain et humaniste Jules Ferry, soucieux des convenances, baptisa cette conquête protectorat et laissa le bey jouer les potiches officielles.

Catherine-Jeanne Barbe s’est mariée à Braux à la fin de 1901 avec Ernest Lenoir, fils d’un « tourneur en fer ». Associé à son frère Victor, il a fondé en 1909 la boulonnerie Lenoir. Après la première guerre mondiale, l'entreprise a absorbé la boulonnerie Mernier pour devenir « Lenoir & Mernier ».
Ernest Lenoir, bien que « patron », fut pendant de 1919 à 1934, le maire socialiste de Levrézy, village voisin de Braux.
En 1902, mon grand-père René Lenoir naissait à Levrézy, suivi en 1904 de son frère Maurice.
Vue d'une rue de Braux (Ardennes - France) en 1909


Génération #7 - Tunisie 1911 / France 1928

Agriculteur, marié à Khadouja Ben Abdallah, Hassan Kedous a eu 4 enfants nés au début du XXème siècle. Le troisième, Tahar Kedous, mon beau-père, vint au monde à Kelibia le 5 septembre 1911.

René Lenoir, à peine son « certificat d’études » en poche, travailla dans l’usine familiale dont il prit la direction effective à la fin des années 1930.
En 1925, il se mariait avec une parisienne Jeanne Pivet.
Résidant à Levrézy, ils eurent, de 1925 à 1933, cinq enfants, dont ma mère Claudine Lenoir née 1928. Deux de mes oncles sont décédés très jeunes de maladies infectieuses désormais aisément guérissables.

Hassan Kedous et une de ses petites filles aux environs de Kelibia - Cliché pris vers 1958

Génération #8 - Tunisie 1957 / France 1961

Tahar Kedous a quitté Kelibia pour la capitale Tunis afin d’y étudier puis de s’y établir comme avocat.
Ses enfants naissaient à Hammam-Lif, bourgade de banlieue, dont Afef Kedous en 1957, un an après l’indépendance de la Tunisie personnifiée par Habib Bourguiba.

Claudine Lenoir a suivi un parcours similaire, délaissant ses Ardennes natales au profit de Paris où votre serviteur, Didier Lebouc, vit le jour en 1961 alors que Charles de Gaulle peinait à extirper la France du bourbier de la guerre d’Algérie.

Habib Bourguiba reçu en visite officielle au château de Rambouillet par Charles de Gaulle en 1962

Génération #9 - France années 1980

Probablement atteints du même virus migratoire que leurs géniteurs, à l’orée des années 1980, la tunisienne et le parisien - sous le haut patronage de Valery Giscard d’Estaing puis de François Mitterrand - vinrent faire leurs études à Grenoble, oublièrent d’en repartir, se piquèrent de cohabiter ensemble et donnèrent naissance à deux enfants, joignant ainsi les lignées de Paul et d’Othman...



Toute naissance est la renaissance de nos ancêtres
Proverbe africain
 

Unifier c’est nouer même les diversités particulières
Antoine de Saint Exupéry

Généalogiquement votre

Références et compléments
Toute information venant compléter voire infirmer cette généalogie est par avance la bienvenue. Merci de me contacter.

De plus amples détails généalogiques et historiques - notamment les hypothèses, les doutes et les faits méconnus - peuvent être consultés sur ma base généalogique en ligne
Sur les opinions racistes et le soutien à l'activité colonisatrice du très admiré Jules Ferry, responsable de la conquête de la Tunisie, voir la chronique de mai 2012 "Hommages de Hollande".

Credit photos

samedi 20 février 2016

Les Trains Express Régionaux étaient bien pires sous Napoléon III

​Aux dires de beaucoup de leurs passagers, les Trains Express Régionaux de Rhône-Alpes - plaisamment acronymisés TER - sont un modèle de service déplorable et d'irrégularité.

Toutefois un coup d'œil vers le passé permet de relativiser quelque peu ...


Le numéro du dimanche 12 mai 1867 du journal "Le Dauphiné - revue littéraire et artistique - courrier des eaux thermales de la région" nous informe en dernière page des horaires et tarifs de train entre Grenoble et Lyon.

Un train de sénateur

Relier par le rail la capitale des Alpes à celle des Gaules grâce à une locomotive à vapeur émettant des doses conséquentes de CO2 et de particules demandait alors près de 4.5 heures.

Aujourd'hui, lorsque la voie est libre de conflits sociaux et d'incidents, 80 minutes suffisent à des trains électriques décarbonés, presque exclusivement nucléaires et hydrauliques.

Sous le second empire, il n'y avait que 4 départs depuis la gare de Grenoble : 6H00, 10H05, 15H42 et 17H45.
Désormais, pas moins de 30 circulations ferroviaires quotidiennes sont assurées.



Des tarifs prohibitifs

Vers 1867, un ouvrier était rémunéré 2 francs pour une journée de travail de 10 heures qui se répétait 6 fois par semaine.
Il va sans dire que les charges sociales et l'impôt sur le revenu étaient inexistants et qu'ainsi ce salaire était vraiment "net net".

Le ticket de troisième classe coûtait 7.45 francs, c'est à dire 37 heures de labeur, presque 4 jours !
Pas étonnant qu'avec de tels prix, le départ des habitants des Alpes vers Paris - comme le fit mon arrière-arrière-grand-mère - prenaient des allures d'émigration définitive.

La première classe était le refuge des riches. Les tarifs doublés éloignaient efficacement les prolétaires des banquettes en velours.

En 2016, le billet de seconde classe de TER sans aucune réduction ou abonnement vaut 22.5 €, c'est à dire 2.3 heures de SMIC, 16 fois moins que sous Napoléon III.

Les nouveaux bus impulsés par Emmanuel Macron, le sémillant ministre français de l'économie, font encore mieux. La plupart de leurs billets sont à 9 €, juste en dessous de l'heure de travail ouvrier.
Une économie d'un facteur 40 par rapport aux débuts du chemin de fer.

Empiriquement votre

Références et compléments
Voir aussi la chronique "un destin français : Françoise Arbenne-Reinier migrante" ainsi que d'autres billets sur l'évolution des prix au fil du temps :

Merci à Roland qui a dégotté la collection complète du journal Le Dauphiné de 1867.

L'idée d'étalonner les prix dans la longue durée avec les temps salariaux provient du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

lundi 6 juillet 2015

Grèce & Europe : rouvrir nos livres d'histoire ! Vite !

Les derniers rebondissements autour de la Grèce, de sa dette et de son maintien dans l'Euro, voire dans l'Union Européenne, ont une détestable odeur de dix-neuvième siècle et d'années 1930.

Tous autant que nous sommes, au sud comme au nord, politiques comme citoyens, nous aurions meilleure part à nous remémorer l'histoire afin d'éviter d'énormes bévues collectives.

Voici trois points que nous devrions tous avoir en tête.
  • La baisse massive de niveau de vie a des effets dévastateurs qui effacent rapidement tous les souvenirs de croissance.
    Presque à chaque fois qu'un pays a connu une décroissance persistante, les conséquences politiques ont été délétères.
    L'Italie de Mussolini et l'Allemagne de Hitler sont d'abord le fruit d'économies en panne.
    Souhaitons-nous un état failli voire fasciste au sud des Balkans ?
    Ne sommes-nous pas en train de rejouer, une fois de plus, une fois de trop, le funeste scénario du Congrès de Versailles de 1919 affirmant qu'un pays dit coupable doit payer, à tous les sens du terme ?
  • Un appareil étatique efficace et une saine administration ne se décrètent, ni ne se pilotent, durablement, de l'extérieur.
    Hormis de très courtes périodes de transition à l'issue d'un conflit armé, je ne connais pas de précédent historique ayant porté ses fruits.
    Les récentes, et non résolues, sottises américaines en Irak et en Afghanistan en sont les derniers exemples en date.
    La construction d'un état réellement moderne et performant ne peut être qu'une oeuvre de très longue haleine, s'étalant sur, au moins, une génération, et recueillant l'assentiment tacite, à défaut d'être explicite, d'une majorité.
    Pour preuve, la difficulté actuelle de la France à se réformer.
  • Un référendum avec une question ambiguë portant sur un texte incompréhensible et inapplicable n'est pas un exercice démocratique mais, à proprement parler, populiste.
    Cela s'appelle un plébiscite et a pour seul but de recharger les batteries anémiées du pouvoir en place.
    En France, les Napoléon premiers et troisièmes du nom - splendides démocrates devant l'Éternel - en ont beaucoup usé.
    Le goût immodéré de Charles de Gaulle pour ce mode électoral ternit le bilan de ce grand bonhomme.
La résolution des problèmes grecs et européens suppose de trouver des compromis raisonnés et raisonnables évitant ces trois écueils que pourtant toutes les parties prenantes - Grèce, France et Allemagne en tête - ont allègrement percuté au cours de leur histoire moderne.

Mnémoniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Malgré l'asphyxie de la Grèce la Commission Européenne est au meilleur de sa forme"
- Mes remerciements à Maxime et Alain dont les réflexions ont partiellement inspiré cette chronique grecque et européenne.
- Chronique remaniée le dimanche 12 juillet 2015 vers 13:45.

vendredi 15 mai 2015

Un destin français : Françoise Arbenne-Reinier migrante

Seulement 4 générations me séparent de la grand-mère de mon grand-père paternel qui naît à Chambéry, en Savoie, le 28 juillet 1837.
Elle est alors un des 5 millions de sujets de Sa fort peu libérale Majesté Charles-Albert de Savoie-Carignan, monarque turinois, autoritaire et multi-cartes, duc de Savoie, prince du Piémont et roi de Sardaigne, aux possessions s'étendant sur les deux versants des Alpes.
L'histoire de mon aïeule, aux résonances étonnamment actuelles, permet d'apprécier l'amplitude de beaucoup de mutations survenues depuis cette époque.

Une vie démarrée sous de bien mauvais auspices

À peine son accouchement termié, Suzanne Lieutaz, 24 ans, n'a que le temps de donner un prénom, Françoise, et un nom de famille, Arbenne, à son bébé.
Aussitôt, la môme est soustraite à sa mère par des religieuses catholiques qui la baptisent et la placent dans une famille que l'on n'ose qualifier d'accueil.

En effet, Suzanne est ce qu'on appelle au XIXème siècle une "fille-mère". C'est à dire une jeune femme qui a eu la malchance d'être mise enceinte par un garçon refusant le mariage ou, à défaut, la légitimation de l'enfant.
Le sort semble s'acharner sur Suzanne. Elle est elle-même née en 1813 d'une “fille-mère”, Georgine Vallier, originaire de Saint Alban Laysse, commune limitrophe de Chambéry.

Les naissances hors mariage, bien que représentant plusieurs pourcents de la population savoyarde, attirent une forte réprobation sociale.
Les nouveau-nés sont qualifiés du vocable infamant "d'enfants naturels".
Comme il n'est pas question que des familles monoparentales troublent l'ordre naturel cher à Joseph de Maistre, l'Église organise le placement systématique de ces enfants, traités encore plus rudement que les orphelins, chez des paysans en montagne.

Le seul privilège de ces malheureux est que leur mère, juste avant de les quitter définitivement, peut choisir pour eux le nom de famille qui remplacera celui du père "non dénommé".
Beaucoup d'enfants "naturels" tirent ainsi leur nom du village d'origine de leur mère. Ainsi Arbenne a de fortes chances d'être lié au village d'Arbin, dans la vallée de l'Isère, à 20 kilomètres de Chambéry.
Parfois, le pseudo-patronyme est plus original comme Banquette ou Martyre.

Toutefois, l'état-civil sarde, tenu par les curés, n'étant pas un chef d'oeuvre de rigueur, de nombreux enfants "naturels" changent de nom, et parfois même de prénom, au cours de leur vie, à l'instar de la mère de Françoise, tantôt Suzanne Lieutaz, tantôt Suzanne Reinier.

Le jour même de sa naissance, Françoise Arbenne est ainsi fourguée à Françoise Mermet, sa marraine de circonstance, qui vit dans le hameau du même nom au coeur du massif des Bauges surplombant Chambéry.

Acte de naissance de Françoise Arbenne (source archives départementales de Savoie)

La montagne est certes belle mais surtout rude

Les Mermets sont un des nombreux hameaux du village savoyard répondant au nom peu engageant des Déserts.
Située en moyenne montagne, à environ 1 000 m d'altitude, au pied du Mont Margeriaz, cette commune dépend du “mandement de Chambéry”.

Les Déserts sont, à vol d'oiseau, à seulement une dizaine de kilomètres du chef de lieu de la "Savoie Propre".
Toutefois, aucune véritable route carrossable - au sens étymologique - ne traverse le massif des Bauges. Les 700 mètres de dénivelé depuis Saint Alban Leysse dans la vallée s'effectuent à pied ou mule en deux bonnes heures.
En hiver, la neige tient au sol plusieurs mois d'affilée et rend ces sentiers plus difficiles à pratiquer.

1 500 personnes environ habitent aux Déserts.
En un petit demi-siècle, depuis la Révolution, cette population a été multipliée par 1.5. Les premiers maigres progrès sanitaires, agricoles et techniques ont accru la longévité sans pourtant changer notablement les conditions d’existence sur ces ingrates terres de montagne.

Les registres d'état-civil sont d’une implacable régularité. La plupart des jeunes femmes ont une grossesse par an et l'essentiel des naissances se concentre en début d’année.
Ce rythme témoigne de familles luttant pour leur subsistance.
Chaque hiver, les hommes quittent leur village pour exercer des activités saisonnières loin de leur domicile : colportage, ramonage et autres petits métiers de services dans les grandes villes.
À leur retour, au début du printemps, les retrouvailles avec leurs épouses sont faciles à imaginer.
L'avantage de ce calendrier est que durant le pic des travaux agricoles en été les grossesses ne sont pas suffisamment avancées pour empêcher les futures mères de trimer aux champs.
Les accouchements et les débuts d’allaitement ont lieu en hiver, entre femmes, alors que les maris sont loin du village.
Ce cycle infernal est désastreux sur le plan sanitaire. La mortalité féminine et infantile est élevée, quoique plus faible qu’au siècle précédent.
Lors du recensement de 1848, les Déserts comptent 48.5% de femmes et 51.5% d’hommes, une proportion inverse de celle de la France de 2015.

Les conditions de vie difficiles, l'alimentation peu diversifiée et la forte consanguinité pèsent sur l'état de santé.
Environ une personne sur 20 est atteinte de "crétinisme" - terme initialement médical tombé en désuétude désignant de graves retards de développement physique et mental - ou de goitre à cause de carences en iode et d'anomalies génétiques.
L'espérance de vie de Françoise Arbenne à sa naissance avoisine 35 à 40 ans.

Pour survivre malgré l'explosion démographique, les paysans des Alpes déboisent à grande échelle pour accroître les terres cultivables ou pâturables et tirer un revenu additionnel des coupes de bois.
Les conséquences de ces défrichements sont catastrophiques. Glissements de terrains, avalanches - mot savoyard désormais passé en français - et inondations se multiplient.
Face à cette montée des risques, en 1860, puis en 1882, des mesures législatives draconiennes obligeront à reboiser, parfois manu militari, et créeront le service public de Restauration des Terrains de Montagne.

Malgré l'accroissement des champs et des prés, cette population en croissance peine à se nourrir. Aussi l'émigration, traditionnellement saisonnière, tend à devenir définitive. Métropoles et usines possèdent des attraits auxquels il est difficile de résister, nous y reviendrons.

L'entrée du hameau des Mermets aux Déserts et le mont Margeriaz (mai 2015).

Un village en autarcie

Malgré sa proximité de Chambéry, les Déserts sont une commune exclusivement paysanne et quasi-tribale.

Lors du recensement de 1848, seules 7 personnes sur 1526 ne sont pas notées "laboureur" ou "cultivateur" : un "maréchal" (ferrant), deux ecclésiastiques et leur “servante”, deux personnes dont la profession est illisible sur le registre et une étonnante "repasseuse" célibataire de 32 ans vivant seule dans sa maison.

L'endogamie est très forte. L'essentiel de la population du village se répartit sur à peine une trentaine de patronymes.
L'entremêlement familial est tel que parfois les noms sont dotés de suffixes - à l’instar de Mermet dit Soldat, Mermet dit Monsieur, Mermet-Potage ou encore Mermet-Plottu - dont on ne sait s'ils facilitent le pistage administratif et fiscal ou, au contraire, le brouillent.

Presque tous les habitants des Déserts y sont nés.
Outre les deux curés, originaires de Saint Pierre d'Albigny et “des Bauges”, et six femmes venues de Saint-Jean d’Arvey ou de Saint François de Sales à une dizaine de kilomètres, les seules exceptions sont les “enfants naturels”, natifs de Chambéry.

Chaque lieu-dit regroupe une ou deux familles étendues.
Ainsi, en 1848, les trois quarts des 176 habitants des Mermets, s'appellent Mermet et se répartissent en 39 maisonnées situées à un bon kilomètre de l'église du village.

Il va sans dire que l'ensemble de la population du village, sans exception, est listée comme "catholique".

Une des rares maisons non rénovées (à l'exception du toit en tôle) du hameau des Mermets. Françoise Arbenne et Victor Mermet vivaient dans de tels logis (mai 2015).

Un système éducatif déficient

En Savoie, la scolarisation est irrégulièrement assurée par l'Église catholique qui rémunère maigrement des instituteurs épisodiques qui assurent la classe lorsque les travaux des champs le permettent, c'est à dire surtout l'hiver.

Cet enseignement en pointillé est inefficace. Aux Déserts, en 1848, 121 personnes savent lire et écrire et 87 seulement lire.
Au total, à peine un septième des habitants, surtout des hommes, possède un microscopique bagage scolaire.
Aucun “enfant naturel”, ni aucun “domestique” ne fait partie de ces privilégiés.
Preuve de son peu de maîtrise linguistique, Françoise n'a laissé dans les archives qu'une unique trace écrite de sa main : la signature très malhabile de son seul prénom sur son acte de mariage de 1869.

Le français est la langue officielle de la Savoie depuis la Renaissance.
Ainsi, l'idiome de Molière, très parlé à Chambéry et à Annecy, est employé pour les actes d'état-civil ou le cadastre mais aussi pour les prêches à l’église, ce qui lui vaut son surnom de “langue du dimanche”.

Au quotidien, les habitants des Déserts utilisent un des patois savoyards, variantes de langue francoprovençale, appelée aussi arpitan.
Françoise Arbenne ne se frottera véritablement au français qu'après son départ de Savoie. Jusqu'à la fin de sa vie, elle conservera un accent caractéristique de sa région d'origine.
Voici quelques exemples d'expressions prononcées et entendues durant son enfance :
  • É son tô t aronmwé : ils sont tous ensemble
  • Al t arvâ justo kan on modâve : il est arrivé lorsque nous partions
  • D'ichè lé, y a bin l'tin d'passâ d'éga dzo lô pon : avant que cela n’arrive, beaucoup d’eau aura passé sous les ponts
  • Se vrî lô peuzho : se tourner les pouces (ce que Françoise a du très rarement faire durant sa vie)
Extrait du registre de recensement de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Une enfance de quasi-esclave

Les “enfants naturels” placés dans des familles paysannes constituent environ un trentième de la population des Déserts. Ils sont une main d'oeuvre corvéable à merci dès leur plus jeune âge, sans aucun statut.

Les registres de recensement conservent la trace de leur condition de parias.
La plupart d’entre eux sont listés “enfant naturel domestique” sans autre mention.
Quelques autres, plus chanceux, sont indiqués par leur prénom suivi de “naturel” mais sans nom de famille.
Les âges relevés sont beaucoup très approximatifs, nettement plus que pour les enfants légitimes.
Du fait de l'absence d'informations fiables concernant les "enfants naturels", la trace de Françoise Arbenne n'a pas pu être attestée formellement dans les registres de recensement des Déserts.

L'opprobre jetée sur les enfants “naturels” perdure toute leur vie.
Par exemple, une dénommée Benoîte, bien qu'âgée de de 78 ans en 1848, malgré son mariage à un certain Joseph Chaboud-Briquet, “laboureur” né aux Déserts, lui aussi septuagénaire, est pour l'administration et l'église savoyardes toujours une "fille naturelle" et sans aucun nom de famille.

Extrait du registre de recensement savoyard de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Émigration vers Paris

La rudesse de la vie en montagne et la réprobation sociale poussent les “enfants naturels" à fuir leur famille pseudo-adoptive dès que possible.
En 1848, seuls trois ou quatre “naturels” de plus de 20 ans habitent les Déserts.

À partir de mi-1860, à peine l'annexion de la Savoie par la France de Napoléon III bouclée, l'émigration savoyarde en direction de Paris et, dans une moindre mesure, Lyon s'intensifie. Comment résister à l'attraction du dynamisme et des conditions de vie urbaines de la France industrielle ?
En une cinquantaine d'années, les Déserts vont perdre la moitié de leurs habitants.

Françoise n'échappe pas à cette double tendance.
En 1860, elle quitte les Bauges pour l'actuel Val de Marne, alors Seine et Oise, avec son compagnon, Victor Mermet, un des très nombreux jeunes du hameau éponyme.
Le trajet a lieu en train depuis Chambéry. 24 heures sont nécessaires pour relier en omnibus la Savoie à la capitale française.
Nos deux tourtereaux aboutissent dans le village alors très rural de Périgny sur Yerres, mais toutefois situé à proximité de la gare PLM de Combs la Ville.
Paradoxalement, les emplois agricoles sont nombreux en Ile de France car beaucoup de paysans franciliens se sont fait embaucher dans les usines. Victor devient “manouvrier” et Françoise est officiellement “sans profession”.

Le motif exact de leur départ des Déserts n'est pas connu.
Aux raisons économiques, peuvent s'ajouter l'impossibilité sociale d'une union entre un “cultivateur” et une “fille naturelle” ou encore une grossesse non désirée.
Toujours est-il que Victor et Françoise “demeurent ensemble” à Périgny sans être passés devant Monsieur le Maire et encore moins devant un curé.
Françoise accouche de son premier fils, Théophile Mermet, le 2 février 1861 et de son second enfant, Auguste Victor Mermet, le 28 avril 1863.
À l'été 1865, elle devient enceinte pour la troisième fois.

Acte de naissance de Théophile Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Drame familial et fraude à l'état-civil

“Coup de tonnerre dans un ciel serein” aurait dit Napoléon III, le 20 octobre 1864, Victor Mermet décède accidentellement d'une chute.

Françoise, au milieu de son malheur, aidée par un garde champêtre ami du couple, a un réflexe de génie et se fait passer pour veuve alors qu'elle n'a jamais été mariée avec Victor.
Cela lui permet le 1er avril 1865, à l'issue de la naissance à Périgny de son troisième fils Louis Honoré Mermet, de rompre la malédiction familiale et d'obtenir l'enregistrement de ce dernier à l'état-civil comme enfant légitime posthume de Victor Mermet.
Françoise loge alors “chez le sieur Louis Etienne Robert” ce qui explique probablement le prénom de son fils.

Acte de décès de Victor Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Véritable mariage avec un enfant trouvé devenu soldat de Napoléon III

La trace de Françoise se perd durant quatre ans.

On retrouve notre vraie fausse veuve en 1869, blanchisseuse à Maisons-Alfort, dans la première couronne de Paris, 20 kilomètres au nord de Périgny sur la même ligne ferroviaire.
Elle choisit désormais de se faire appeler Françoise Reinier ou Reynier, l'un des deux noms de sa mère qu'elle n'a pourtant pas connu.

Le 5 juillet à 11 heures, elle se marie - officiellement cette fois - avec Sylvain Beaujardin qui vient juste de terminer un engagement militaire d'une dizaine d'années au 7ème régiment d'infanterie de ligne stationné au fort de Charenton. Son lieutenant, Jean-Philippe Lambert, lui sert de témoin.

Sylvain Beaujardin a une biographie familiale similaire à celle de son épouse.
Il a été abandonné à sa naissance en janvier 1834 devant l'hospice civil d'Avranches, dans le département de la Manche, en Normandie.
Nous ne savons rien de son enfance qui se conclut par son incorporation dans l'armée française.
Entre 1853 et 1856, Sylvain a participé à la guerre de Crimée. Sa brigade a notamment pris le fort de Malakoff, près de Sébastopol, qui a donné son nom à une commune de banlieue à quelques encablures de Maisons-Alfort.
Peut-être Sylvain a-t-il aussi pris part à la désastreuse campagne du Mexique mais les certitudes manquent à ce sujet.
Démobilisé, Sylvain Beaujardin devient ouvrier “journalier”, notamment à l'usine de levures Springer qui deviendra “l'Alsacienne”.

Trois ans après le mariage, le 18 avril 1870, vient au monde Constance Honorine Beaujardin, mon arrière-grand-mère.
Un trimestre plus tard se déclenche la guerre entre la Prusse et la France qui mettra à bas le Second Empire français, créera le premier Reich allemand et provoquera l'avènement définitif de la République.

Françoise Arbenne-Reinier et son mari Sylvain Beaujardin, vers 1900, probablement à Maisons-Alfort. On notera le chien au premier plan, la casquette sur le mur et le pavillon de banlieue en arrière-plan.

Une vie de banlieusards

À l'instar de dizaines de milliers de migrants provinciaux et étrangers fuyant la misère des champs pour venir travailler à Paris - l'une des 3 métropoles mondiales les plus dynamiques - les époux Beaujardin passent le restant de leur vie à Maisons-Alfort, rue Chabert, le long de voie ferrée PLM qui a amené Françoise depuis sa Savoie natale.

Le sort continue hélas à s'acharner sur cette famille.
Dans la nuit de la Saint Sylvestre 1892, pris de boisson, Auguste Victor Mermet, devenu maçon, décède, comme son père, d'une chute.
Sylvain Beaujardin se charge des formalités d'état-civil où il est indiqué comme “son père”.

Le fils aîné de Françoise, Théophile Mermet, connaît une trajectoire bien plus heureuse.
Manifestement doté d'un sens aigu du commerce et des affaires, après avoir été sommelier et distillateur, il possède une vingtaine de cafés en région parisienne, ce qui lui confère une véritable aisance financière dont il fait profiter sa famille.
Ainsi, il place sa demi-soeur Constance Beaujardin et son mari Joseph Pierre Lebouc, après leur mariage en 1893, à la tête d'un de ses bistrots, rue de Vaugirard à Paris.

Par contre, la trace de Louis-Honoré Mermet n'a pu être retrouvée.

Sylvain Beaujardin s'éteint à 75 ans en 1909. Françoise Arbenne-Reinier fait de même en 1922 à l'âge de 85 ans.
La dernière partie de son existence a vu l'arrivée, tour à tour, des réverbères, de l'eau courante, du gaz de ville, des poubelles, de l'électricité, du téléphone, du métro, des automobiles, de l'aviation et de quelques autres inventions qu'elle aurait été bien en peine d’imaginer lors de son enfance dans les montagnes des Bauges.

Portrait au fusain de Françoise Arbenne-Reinier, à la fin de sa vie vers 1920.

Généalogiquement votre

Post Scriptum
Le village savoyard des Déserts dans le massif des Bauges a vu sa population décliner de 1860 à 1975 où il n'y avait plus que 455 habitants.
Désormais, presque 800 personnes y résident grâce à l'attrait de la vie en montagne dans des maisons dotées de tout le confort et de chauffage, de la proximité de Chambéry et de la station de ski de la Féclaz.
Françoise Arbenne-Reinier et Victor Mermet auraient bien du mal à reconnaître le hameau de leur enfance.

Panneaux solaires sur le toit d'une maison rénovée du hameau des Mermets (mai 2015).

Références et compléments
- Cette chronique, même si elle est écrite sur le ton du récit, repose presque exclusivement sur des faits attestés.
Seule la date d'émigration depuis la Savoie de Françoise Arbenne et Victor Mermet ainsi que leur trajet vers Paris ne sont pas connus avec exactitude.
Leur départ des Déserts peut être antérieur à 1860 et le couple a éventuellement effectué des étapes entre les Déserts et Périgny sur Yerres.
Il est même possible qu'ils n'aient pas émigré en même temps.
Toutefois, ils n'ont laissé aucune trace dans les registres d'état-civil des principales villes situées sur la ligne de train PLM.
Plus de détails sur mon site généalogique.
Toute information généalogique ou historique venant compléter ou même infirmer ce récit est par avance bienvenue.
Merci de me contacter via ce lien.


- Principales sources :
- Mes remerciements au twittonaute @JB94700 qui m'a (re)donné le déclic pour rédiger cette chronique qui me trottait depuis longtemps dans la tête.

- Voir aussi les autres chroniques traitant de généalogie ou d'histoire notamment :
- Les expressions en savoyard proviennent du Dictionnaire Français - Savoyard publié en 2013 par Roger Viret.

- Les photos du hameau des Mermets ont été faites par mes soins le 12 mai 2015. La totalité des photos est consultable en suivant ce lien.