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mardi 22 avril 2014

Ikea géant vulnérable

Autant le dire de but en blanc, je déteste, j'abomine, j'exècre le bricolage.
Aucun mot n'est assez fort pour exprimer ma répugnance viscérale envers cette activité pour laquelle je n'ai ni ni goût, ni talent.
Toutefois, les nécessités pratiques et économiques faisant loi, je suis malheureusement obligé de sacrifier, de temps à autres, à ce qui serait le loisir préféré des français.

Il y a grosso modo un quart de siècle, Ikea fut, dans ce domaine honni, une évolution remarquable.
L'entreprise suédoise était la première à proposer des meubles à livrer et monter soi-même, de qualité correcte, de prix abordable et dont conception & notices permettaient au gauche gaucher que je suis, de s'en sortir, si ce n'est avec les honneurs, à tout le moins honorablement.
Ainsi, une part importante de mon logis familial est équipée des créations de la firme d'Älmhult.

À l'issue de cette campagne réussie, mon amour plus que modéré pour l'assemblage de kits m'a conduit à me placer en mode pause pendant une quinzaine d'années.
Mais, le temps ayant fait son œuvre, j'ai du me résoudre à reprendre - un bon mois avant la nomination du nouveau premier ministre - les travaux manuels.
Tout naturellement et sans trop réfléchir, je me suis à nouveau tourné vers Ikea.

J'ai eu la désagréable surprise de découvrir que cette world company n'avait pas changé d'un iota en plusieurs décennies.
Visiter l'enseigne bleue et jaune est un voyage dans le temps qui ramène à la charnière des années 1980-1990.

Chaque magasin continue de présenter le même arrangement immuable.
Le client doit d'abord surmonter l'épreuve du labyrinthe en enchaînant des halls d'exposition dont l'ordre ne varie jamais. Jusqu'alors j'ignorais que Dédale appartenait à la mythologie viking.
Vient ensuite la traversée interminable d'un libre-service tout aussi zigzaguant où s'empilent les objets les plus improbables.
Enfin, la sortie n'est autorisée qu'après le franchissement d'un sinistre hall de stockage à l'étiquetage nécessitant une vision bionique.

Bien entendu, Ikea a fait semblant de se mettre à la page internet et possède désormais un site web.
J'y ai tenté de choisir une armoire à l'aide d'une application à l'ergonomie et à la stabilité laissant plus qu'à désirer.
Je conseille au lecteur tenté par cette expérience d'étudier attentivement la technologie des meubles suédois préalablement au passage de toute commande et de ne pas se fier à l'automate ikéen qui place allègrement des tiroirs au cœur des charnières.
De surcroît, la livraison, assez onéreuse, est proposée avec des délais dépassant la semaine pour des articles en stock à 5 km de mon domicile.

Le configurateur en ligne des armoires Ikea autorise le placement de tiroirs dans des charnières (mars - avril 2014, les croix rouges ont été ajoutées par l'auteur).
Dans le magasin, la configuration sur ordinateur n'est guère plus aisée.
La version du logiciel mise à disposition des clients ayant triomphé du labyrinthe vérifie la position des charnières mais ne permet pas de réaliser l'armoire de démonstration placée juste devant l'écran.
Fort heureusement, de sympathiques vendeuses vous aident à définir le placard de vos rêves. Dotées d'une informatique hors d'âge, elles établissent, tant bien que mal, la liste, longue comme un jour sans pain à la cannelle, des composants à acheter ou à récupérer soi-même.
Rentré chez moi, j'ai découvert que 2 tiroirs ainsi que les poignées de porte étaient restés enfouis au cœur du système d'information viking. Je n'ai pu obtenir les manquants qu'après une nouvelle épreuve du labyrinthe

Quant au montage, inutile de s'étendre. Les gauches gauchers sont manifestement sortis de la cible des successeurs d'Ingvar Kamprad.
La pose des glissières et charnières a été un grand moment de solitude où je me suis senti très gond.
À l'issue de cet épisode, je n'ai toujours pas l'amour du bricolage chevillé au corps.

Novateur lors de son installation en France, Ikea semble s'être figé sur son modèle d'offre très standardisée et de magasin massif dans lequel le client est retenu, souvent contre son gré, le plus longtemps possible.
A l'heure du web, de la fabrication flexible et de la logistique du dernier kilomètre, ce business très fordiste est de moins en moins en phase avec l'air du temps et ne devrait pas tarder de s'essouffler.

Le colosse suédois repose sur des pieds en sciure.

K(r)itiquement votre

lundi 7 janvier 2013

François Hollande allergique au numérique ?

En décembre dernier, le site internet de la présidence de la république française a été totalement refondu. Les gazettes ont fait leurs gorges chaudes de la disparition presque totale de toute trace du passage durant cinq ans de Nicolas Sarkozy à l'Élysée.

Après avoir fureté sur ce rébarbatif site institutionnel, j'ai été beaucoup plus étonné par une autre absence. Aucune photo ne montre François Hollande ou ses ministres avec un ordinateur ou un smartphone.
Les rares instruments de travail visibles sont de volumineux dossiers papier. La seule exception que j'ai réussi à dégoter est le "séminaire de travail sur la situation économique et l'emploi" du 4 janvier 2013 où une éminence cravatée semble plus intéressée par son téléphone que par l'auguste parole présidentielle.

Personnellement, je ne conçois que deux hypothèses pour expliquer ce manque criant de numérique dans la communication visuelle de l'Élysée.

La première possibilité dénote le louable souci du gouvernement français de dynamiser l'économie nationale.
François Hollande, conscient que le patrimoine historique et culturel de la France constitue un atout de taille et participe à l'activité touristique cruciale pour l'emploi, aurait expressément demandé à ses services qu'aucun anachronisme ne puisse gâcher les images des palais et des ors de la République que le monde entier regarde avidement.
Dans ce cas, le président aurait donné aux photographes de strictes consignes. Pour garantir une qualité irréprochable, la cellule de presse retoucherait les photos avant publication afin d'y gommer tout appareil inopportun. Dûment prévenue, la garde républicaine fouillerait ministres, conseillers et autres visiteurs avant leur entrée dans les pièces d'apparat afin d'éviter d'y introduire le moindre microprocesseur.
La malencontreuse image du dernier séminaire gouvernemental serait due à l'inattention coupable d'un stagiaire mal remis de son réveillon de la Saint Sylvestre. Quant au retrait des images de Nicolas Sarkozy, il ne proviendrait pas d'une rancœur politique mais du goût immodéré du précédent président pour les SMS et les smartphones.

La seconde éventualité est beaucoup moins flatteuse pour l'exécutif.
François Hollande et les poids-lourds gouvernementaux souffriraient d'allergies aux TIC - Technologies de l'Information et de la Communication - et seraient restés d'indécrottables papivores supporteurs de la déforestation. Même la très verte Cécile Duflot se laisse immortaliser devant des piles de paplards.
Nos gouvernants feraient ainsi partie des seulement 15% de français n'utilisant pas l'informatique dans leur travail. Une preuve de plus que la classe politique n'est pas représentative de la société et se trouve coupée des réalités.
Seuls quelques originaux, à l'instar de Fleur Pellerin ministre en charge de l'économie dite numérique, seraient à l'aise avec les outils que l'on ne peut même plus qualifier de modernes. Toutefois, soucieux de ne pas froisser leurs collègues et employeurs, ces politiciens excentriques se garderaient bien d’apparaître en public en présence d'un écran.

Je redoute, malheureusement, que la seconde hypothèse soit la bonne.
Le site de l'Élysée, bien que payé par nos impôts, est régi par le régime classique des droits d'auteur et non pas par une licence libre de type Creative Commons.
La présidence de la république interdit, non seulement la reproduction, mais aussi la simple "représentation" des photos qu'elle publie et que nous finançons. C'est pourquoi je n'ai pu légalement illustrer cette chronique avec les photos que je commente.
Pour méconnaître qu'internet est un espace d'échange et de reprise de contenus en tous genres, il ne faut pas s'y rendre très souvent ...

Bien entendu, amis lecteurs, si vous échafaudez d'autres hypothèses expliquant la carence numérique de l'Élysée, les colonnes de ce blog vous sont ouvertes.
De même, si François Hollande, ou l'un de ses collaborateurs, souhaite réagir à cette chronique, je me ferais un plaisir républicain de reproduire numériquement ses propos.

Digitalement votre

Références et compléments
- Le site de la présidence de la république française est www.elysee.fr. J'y ai examiné toutes les photos dont les dates de publication sont situées entre le 15 novembre 2012 et le 5 janvier 2013.
La photo avec une éminence au smartphone du "séminaire de travail sur la situation économique et l'emploi" du 4 janvier 2013 se situe derrière ce lien.
Celle montrant les poids-lourds du gouvernement (en ces temps de tuberculose pachydermique lyonnaise, je n'ose les appeler éléphants) arrivant dans la cour de l'Élysée avec des dossiers papier se trouve au bout de cet autre lien.
D'après les informations légales du site élyséen, vous ne pouvez, en France, cliquer sur ces liens qu'après "consentement de la Présidence de la République". Pour obtenir cet imprimatur, je vous recommande d'écrire à François Hollande sur la page ad hoc du site présidentiel.
A l'inverse, si vous lisez cette chronique hors de France, les injonctions présidentielles n'ont aucune prise sur vous. Alors, allez-y gaiement !

- Les licences Creative Commons ont été créées en partant du principe que la propriété intellectuelle était fondamentalement différente de la propriété physique, et du constat selon lequel les lois actuelles sur le copyright étaient un frein à la diffusion de la culture et de l'information.
Leur but est de fournir un outil juridique qui garantit à la fois la protection des droits de l'auteur d'une œuvre et la libre circulation du contenu de cette œuvre, ceci afin de permettre aux auteurs de contribuer à un patrimoine d'œuvres accessibles dans le « domaine public » (notion prise au sens large) [source Wikipedia].
Pour en savoir plus sur ces licences libres : article Wikipedia et site francophone Creative Commons.
Petit rappel : à l'inverse du site de l'Élysée, les chroniques Humeurs Mondialisées sont mises à disposition conformément à un contrat de licence Creative Commons 2.0 (paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique), c'est à dire que mes textes sont réutilisables librement et gratuitement par tout un chacun à condition de citer leur source.

- En recoupant diverses statistiques, environ 18 à 20 millions de salariés sur les 23 que compte la France utiliseraient régulièrement l'informatique dans leur travail, plus de 70% des foyers français sont connectés à internet et plus de 20 millions de personnes dans l'Hexagone sont équipées d'un smartphone.

- Voir aussi la chronique "Hommages de Hollande" sur l'inauguration du quinquennat de François Hollande
  

dimanche 20 mai 2012

Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences de la république française

Enfant, dans les années 1960, lors de la présidence de Charles de Gaulle, chez mes grand-parents, j'aimais aller au grenier et me plonger avec délices dans le dictionnaire universel Larousse en sept volumes acquis par mon arrière-grand-père au début du vingtième siècle.
Les descriptions technologiques dataient un peu et ni les deux conflits mondiaux, ni la décolonisation n'y figuraient.
Toutefois, une bonne part du contenu de cette somme était encore compréhensible et intéressant. Ces dictionnaires étaient une sorte de trésor familial utilisé par plus de trois générations.

Plus tard, au cours des mandats de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d'Estaing, je reçus en cadeau une version modernisée, le Larousse encyclopédique en trois volumes.
Au début de la décennie 1970, un tel ouvrage était une dépense conséquente et peu de familles pouvaient se l'offrir. Mes parents faisaient aussi l'effort de maintenir à jour cet investissement en achetant environ chaque deux ans le "Quid", recueil annuel de statistiques et de données diverses.
Ce qui me paraissait être alors des mastodontes de savoir étaient des nains informationnels à l'aune actuelle. Le Larousse encyclopédique ne devait guère dépasser 500 Mégaoctets et le Quid 5 Mégaoctets, soit, respectivement, un soixantième et un six millième de la capacité d'un iPhone.
Le renouvellement annuel de l'information encyclopédique dans ma famille équivalait en quantité de données à une petite application pour smartphone.
Dans de telles conditions, l'enseignement faisait la part belle à la mémoire. L'information était difficile d'accès, peu variable et coûteuse. Pour être à l'aise dans ses vies personnelles, professionnelles et sociales, il était indispensable d'emmagasiner suffisamment de connaissances et de se les remémorer à bon escient.

Devenu étudiant, en 1982, au début du règne de François Mitterrand, durant mon projet de fin d'études, j'ai eu besoin d'obtenir les caractéristiques physiques de gaz spéciaux.
Heureusement, mon stage se déroulant à Grenoble, je pus aller à la bibliothèque universitaire où, après avoir fureté plusieurs heures dans les rayonnages, je finis par dénicher un recueil de données.
En dehors d'une grande ville ou d'une entreprise spécialisée, je n'aurais jamais pu avoir accès à ces valeurs. Trouver un expert du domaine était aussi une tâche quasi impossible.
Désormais, obtenir ces informations ne nécessite que quelques minutes. Il suffit d'interroger Google ou Wikipedia avec le nom du gaz. Avec les communications mobiles, cela peut être fait à toute heure et en tout lieu.
Histoire de rajeunir, j'ai effectué, avec succès mais sans mérite, cette recherche, tout à l'heure, à l'aéroport de Roissy, en tapotant sur mon smartphone.

Aujourd'hui, alors que François Hollande vient d'accéder à la magistrature suprême, notre relation à l'information est totalement changée.
Les coûts de diffusion et de traitement se sont effondrés. Le moindre ordinateur possède une capacité de stockage équivalente à plus de deux cent cinquante mètres de rayonnages d'encyclopédie Larousse.
La Toile, omniprésente, est à même de répondre à nos désirs ou à nos questions. Moteurs de recherche et réseaux sociaux nous conduisent, sans délai, dans le moindre de ses recoins.
Ces bouleversements modifient durablement nos vies mais aussi la société. Comment, entre autres, enseignement, expertises et médias pourraient-ils rester les mêmes ?
La mémoire n'est plus indispensable puisque nous sommes tous dotés d'une myriade connectée de cerveaux auxiliaires au stockage plus efficace que notre matière grise.
De surcroît, collaboration et copie - oserai-je dire plagiat - deviennent centrales.
L'essentiel de ce que nous envoient nos cercles de connaissances sur les réseaux sociaux sont des retranscriptions plus ou moins retouchées d'éléments préexistants. Nous avons réinventé et magnifié, sans en être conscients, le mode de travail des peintres de la Renaissance où plusieurs artistes participaient collectivement à l'élaboration d'un même tableau.
Nous pouvons regretter le monde d'avant internet, mais, que nous le voulions ou non, il a disparu définitivement durant les présidences de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy.

Pour rythmer cette chronique, j'ai évoqué les présidents successifs de la cinquième république française.
Cela m'a permis, de souligner combien le discours et l'action politiques ont peu pris en compte les révolutions que nous vivons.
Pourtant ce maelström est probablement une des causes profondes des crises actuelles, au delà des aspects financiers de court terme.
Ce bouleversement est aussi la seule opportunité de sortir par le haut du marasme ambiant. Encore faudrait-il savoir collectivement ne pas s'accrocher trop aux branches mortes de notre glorieux passé.

Iphoniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Timbres, iPhone et salaires ouvriers" de janvier 2012
- Sur le même thème, je recommande le livre de Michel Serres "Petite Poucette" (Editions Le Pommier, 2012).
- Afin d'obtenir la hauteur rendue nécessaire par le sujet, cette chronique a été écrite, ou plutôt tapotée, à plus de 37 000 pieds, dans l'avion reliant Paris à Mumbai le 20 mai 2012.