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dimanche 14 juillet 2013

L'édition s'industrialise - "Making of" de mon nouveau livre

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement ...
Francis Blanche
Si beaucoup qualifient notre époque de post-industrielle, il est plus probable, au contraire, que nous entrions dans l'ère du tout-industriel.

L'industrie moderne, initiée à la fin du XVIIIème siècle en Grande-Bretagne, a permis d'augmenter considérablement notre espérance et notre niveau de vie.
Si l'usine, avec ses cheminées fumantes et ses toits triangulaires en est l'emblème, ce sont quatre facteurs nécessitant des investissements humains et financiers importants qui la caractérisent :
- mécanisation et automatisation,
- rationalisation des produits et des tâches,
- effets d'échelle et de série,
- découplage entre production et vente ou usage.
En quelque sorte, production industrielle est synonyme de moins de travail, plus de capital et plus de matière grise.

Depuis plus de deux siècles, les secteurs de l'alimentation, des biens de consommation et d'équipement ainsi que des transports ont été bouleversés par cette révolution technologique. Par contre, commerces, services, artisanats, médecine, enseignement et art ont été, jusqu'ici, nettement moins affectés.

Les méthodes de grande distribution après la seconde guerre mondiale, puis l'essor récent de l'informatique et des télécommunications, changent cette donne et introduisent les pratiques de l'industrie dans tous les domaines qui y étaient réfractaires.

Pour illustrer cette nouvelle révolution industrielle, à l'occasion de la sortie récente de mon troisième livre intitulé Humeurs Économiques, je vous propose de détailler l'évolution que j'ai vécu au cours des publications successives de mes différents bouquins.

Les deux premiers livres que j'ai commis ont été réalisés de manière traditionnelle.

Une fois d'accord avec l'éditeur sur le thème et le style général du bouquin, j'ai rédigé un premier manuscrit à l'aide d'un traitement de texte.
Plusieurs aller-retours se sont ensuite succédés où, en fonction de commentaires de l'éditeur, verbaux ou couchés sur une feuille, je retravaillais le manuscrit. Durant ces phases, je n'ai jamais reçu d'indication concernant la typographie et la mise en page.

Lorsque l'éditeur a fini par être à peu près satisfait de ma prose, le manuscrit a été transmis à un spécialiste des aspects formels qui a totalement recréé un nouveau manuscrit.
Inévitablement des points concernant le texte sont alors apparus, par exemple des tableaux ne tenant pas dans la page, nécessitant de nouvelles reprises.
L'éditeur souhaitant montrer sa prééminence sur le typographe, sa relecture d'une version quasi-finale a aussi provoqué d'ultimes retouches.

Quand tout ce petit monde a jugé que la dernière version en date était potable, après la signature d'un "bon à tirer", un imprimeur a produit le livre, qui a ensuite été distribué dans les librairies.
Le premier bouquin, sorti en 2007, est resté exclusivement papier et est désormais épuisé.
Une version électronique du second a été proposée à la vente en ligne par l'éditeur quelque mois après l'ouvrage en papier.

Pour ces deux chefs d'œuvre indépassables de la littérature mondiale, mes droits d'auteur s'élèvent à quelques pourcents du prix de vente.

A l'inverse, pour ma dernière production en date, j'ai innové et travaillé avec Leanpub.
Le terme exact n'est pas "avec" mais "sur" puisque Leanpub est une plateforme canadienne d'édition en ligne.
Les deux fondateurs de cette jeune entreprise, Peter Armstrong et Scott Patten, ont décidé d'appliquer à l'édition les principes de "lean manufacturing" et de l'agilité, c'est à dire ce qui se fait de mieux à ce jour en matière de méthodes industrielles.
Leur réflexion s'est aussi appuyée sur le fait que le best-seller mondial du moment, le roman érotique "50 nuances de Grey" de E. L. James, a d'abord été exclusivement un e-book auto-édité, avec plusieurs versions successives remaniées, avant d'être repris en papier par un éditeur traditionnel, qui a du concéder à l'écrivain des droits auteurs très au-dessus des usages.

Leanpub, en bon industriel, propose de rationaliser le processus d'édition et d'y supprimer les tâches avec peu ou pas de valeur ajoutée.

- Première simplification : l'auteur et ses premiers lecteurs sont les meilleurs éditeurs et promoteurs possibles.
En permettant la diffusion précoce d'un ouvrage, en facilitant les mises à jour successives et en encourageant les commentaires des lecteurs, Leanpub transpose, dans le domaine du livre, les pratiques dites d'intimité avec les clients des projets agiles.

- Seconde simplification : l'impression et la diffusion d'un livre papier coûtant grosso modo 60% du prix de vente, la publication est exclusivement électronique.
Les trois formats les plus courants (ePub, mobi, pdf) sont systématiquement générés et proposés à tous les lecteurs. Ainsi, les livres édités par Leanpub sont adaptés à la quasi-totalité des appareils et des modes de lecture existants.
Bien entendu, contrairement aux pratiques des monopoleurs tels Apple ou Amazon, aucun verrou crypté, les tristement célèbres DRM, n'empêche la copie ou la rediffusion du bouquin électronique.
De surcroît, j'ai délibérément mis en ligne Humeurs Économiques avec une licence libre Creative Commons autorisant duplication et réemploi tant que ceux-ci n'ont pas de buts commerciaux.
Néanmoins, la déforestation ayant encore quelques beaux jours devant elle, Leanpub permet aussi à l'auteur de créer automatiquement des fichiers aux standards de l'imprimerie afin que, s'il le souhaite, il puisse transcrire son œuvre sur papier.

- Troisième simplification : les processus de typographie et de mise en page sont aisés, très encadrés et accompagnés d'explications et de vidéos didactiques. Du lean manufacturing, pardon du lean publishing, à l'état chimiquement pur !
Dès le premier brouillon, les trois formats de publication avec leur apparence finale sont automatiquement créés par la plateforme.
Ainsi, de véritables lecteurs, et non pas des habitués de manuscrits sexy comme un PV de gendarmerie, peuvent relire et commenter les versions initiales.
Le non spécialiste de la mise en forme que je suis a su et pu maîtriser le fonctionnement de Leanpub en moins d'une heure.
Le résultat pour le lecteur, que je vous encourage à juger par vous-même, est, de mon point de vue, d'excellente qualité pour les deux formats dédiés aux livres électroniques et tout à fait acceptable pour la version pdf.

- Quatrième simplification : la commercialisation du bouquin est dynamique et attractive.
L'auteur fixe librement un prix plancher et un prix conseillé. Ces valeurs peuvent être modifiées à tout instant. Un système de coupons permet aussi d'organiser des campagnes de promotion.
Le lecteur choisit le montant auquel il souhaite acheter le livre et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner.
Cerise sur le fichier, l'acheteur dispose de 45 jours pour se faire rembourser s'il estime la qualité de l'œuvre acquise insuffisante. De surcroît, il peut être averti et récupérer gratuitement les évolutions postérieures à son achat.
Pour attirer le chaland, un extrait du bouquin est téléchargeable gratuitement afin d'essayer avant d'acheter.
Ces pratiques commerciales, légales au Canada, sont interdites en France où règne la délétère obligation de prix unique du livre qui permet aux actionnaires d'Amazon de recouvrir leurs organes génitaux d'or, voire de platine rhodié.

- Cinquième simplification qui ne gâche rien : les droits d'auteur sont stratosphériques !
Leanpub, entreprise agile, ne conserve, pour se financer et se rémunérer, qu'un peu plus de 10% des sommes payées par les lecteurs.
Par voie de conséquence, l'auteur récupère un tout petit peu moins de 90% de son propre chiffre d'affaire. Même J.K. Rowlings n'a pas obtenu autant avec ses Harry Potter en papier !

Le résultat est ce nouveau bouquin Humeurs Économique que vous pouvez trouver en ligne chez l'éditeur "industriel" Leanpub.
Humeurs Economiques, livre aux editions Leanpub
Humeurs Économiques, livre publié par Leanpub
J'attends avec envie et impatience vos commentaires et suggestions !

Je suis persuadé que, sous l'impulsion d'innovateurs et entrepreneurs, à l'instar de Peter Armstrong et Scott Patten, l'industrie va désormais être partout. Nous y reviendrons dans de futures chroniques.

Lean-livriquement votre

Références et compléments
- Les quatre bouquins que j'ai publié à ce jour :
. Humeurs Tunisiennes publié en février 2014 par Leanpub, 4 ans de chroniques douces-amères sur la Tunisie.

. Humeurs Économiques publié en juillet 2013 par Leanpub. J'y ai regroupé des analyses et des coups de griffe voire de gu.... sur notre monde en mutations rapides.

. Développer un produit innovant avec les méthodes agiles publié par les Editions Eyrolles.
Ce livre existe aussi en version électronique (avec DRM hélas !).

. Brèves de couloir, bêtisier du langage d'entreprise, écrit sous le pseudonyme de René Lenoir, publié par les Editions Mango en 2007.
Ce livre est désormais épuisé. Toutefois, de temps à autres, des spéculateurs avisés le mettent en vente à 5 à 10 fois son prix facial sur Ebay. La publication électronique a aussi pour avantage d'éviter ces phénomènes étonnants.
Un petit site web donne un aperçu de cet ouvrage impérissable.

- Voir aussi les chroniques "l'irrésistible attrait du livre électronique", "généalogie de la croissance" et "j'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble".

- Découvrir Leanpub
. Sa page d'accueil,
. Sa boutique de vente en ligne de livres qu'il a édité,
. Le manifeste du lean publishing rédigé par Peter Armstrong, un des deux fondateurs, qui détaille la démarche de cet industrialisateur de l'édition (en anglais).

- Mes remerciements à Francis qui m'a, fort involontairement, donné l'idée d'écrire ce "making of" d'Humeurs Économiques.
Ma gratitude va aussi à quelques twittonautes passéistes dont j'ai oublié les noms. Ils ont su suffisamment m'énerver pour que je trouve l'énergie de finaliser et publier Humeurs Économiques.

samedi 18 mai 2013

Le coût de l'écrit s'effondre

L'écriture, depuis son invention il y a environ 5 000 ans en Mésopotamie dans l'Irak actuel, est le moyen le plus utilisé par l'Humanité pour coder, stocker et diffuser de l'information. Au fil des ages, elle a radicalement évolué.
Ses supports n'ont cessé de s'améliorer : pierre et argile, papyrus, parchemin, papier et, désormais, mémoires magnétiques ou électroniques.
La reproduction des textes a connu deux ruptures majeures. En 1454, Gutenberg avec sa presse à imprimer renvoie les manuscrits au magasin des accessoires. Dans la seconde moitié du XXème siècle, l'informatique a commencé à dématérialiser l'écrit.

Ces révolutions technologiques et leurs conséquences ont changé les sociétés en profondeur.
Plus l'écriture et sa diffusion s'amélioraient, plus leurs coûts baissaient et plus la quantité d'information à disposition de chacun s'accroissait.
Ainsi, en Europe, les 180 exemplaires de la bible "B42" de Mayence sont au point de départ du protestantisme, de l'alphabétisation de masse et, par voie de conséquence, de la révolution industrielle.
Des processus analogues sont en cours sous nos yeux et vont profondément remanier notre futur.

Quelques chiffres permettent de mieux saisir ces bouleversements.
Prenons l'exemple d'un livre de 400 pages non illustré - c'est à dire une quantité d'information d'environ 300 à 500 kilo-octets - et évaluons, en temps de travail d'un ouvrier, son coût de fabrication au fil des âges et des techniques.
J'ai exclu de cette comparaison le très variable travail initial d'écriture de l'auteur ainsi que les coûts de diffusion.

Au XIIIème siècle, un manuscrit de 400 pages réalisé par un moine copiste valait l'équivalent de 900 heures de travail ouvrier de l'époque, environ un tiers pour fabriquer le parchemin et les deux autres tiers pour la copie proprement dite.

Dans la seconde moitié du XVème sicle, les premières imprimeries produisaient des tirages de quelques centaines d'exemplaires sur des presses entièrement manuelles.
Un ouvrage coûtait alors 60 heures de travail ouvrier, 15 fois moins cher que l'œuvre d'un copiste.

L'imprimerie s'est beaucoup mécanisée depuis la Renaissance et les séries se sont allongées.
Actuellement, la composition et l'impression d'un bouquin de 400 pages ne nécessitent plus qu'environ 30 minutes de SMIC, un gain huit fois plus élevé que celui apporté par Gutenberg.

Depuis les années 1950, les supports informatiques se sont développés.
400 kilo-octets sur un disque dur coûtent aujourd'hui sensiblement 15 secondes de SMIC, 125 fois moins que le papier imprimé !
Le stockage magnétique est 200 000 fois moins onéreux que les manuscrits en parchemin.

Les deux graphiques ci-dessous permettent de mieux appréhender ce spectaculaire mouvement de productivité.
Nous devons aussi garder à l'esprit que les coûts de diffusion, non abordés dans cette chronique, sont aussi en train de subir un saccage comparable.


Ce blog est, à son modeste niveau, au cœur de cette évolution.
Pas une ligne des Humeurs Mondialisées, depuis les tous premiers embryons d'idées jusqu'à la version publiée, n'est passée par un stylo ou une feuille de papier.
De même, je doute que beaucoup de lecteurs impriment ces chroniques pour les lire.
Quinze ans en arrière, je n'aurais pas cru celui qui m'aurait prédit ces façons de faire.
Comme les performances, les capacités et les coûts des moyens informatiques continuent de s'améliorer, demain sera encore plus surprenant, et peut-être déstabilisant, qu'aujourd'hui.

Scripturalement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, les chroniques :
. "L'édition s'industrialise"
. "J'ai tué la librairie Arthaud de Grenoble"
. "L'irrésistible attrait du livre électronique"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- L'étincelle initiale de cette chronique a été allumée par mon épouse préférée et son collègue le professeur Mike Coey.
Les chapitres introductifs des cours de ce dernier sur le magnétisme comportent beaucoup d'ordres de grandeur très intéressants (en anglais).

- Les évaluations économiques présentées dans cette chronique sont issues de :
. Production costs in fifteenth century printing de Michael Pollak (en anglais)
. From cave paintings to the internet - From Gutenberg's movable type to the digital book - Economic aspects de Jeremy Norman (en anglais)
. Evolution des prix du 15ème au 19ème siècle - Panier de la ménagère, services, salaires sur le site Histoire P@ssion
. Quel est le prix d'un livre ? sur le site enviedecrire.com

- Articles Wikipedia sur Johannes Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, et sa bible "B42" imprimée à Mayence en Allemagne à partir de 1454.

- Exprimer des coûts en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).