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dimanche 29 septembre 2013

20 Droits de l'Homme méconnus

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.


يولد جميع الناس أحراراً متساوين في الكرامة والحقوق، وقد وهبوا عقلاً وضميراً وعليهم أن يعامل بعضهم بعضاً بروح الإخاء

Saoláitear na daoine uile saor agus comhionann ina ndínit agus ina gcearta. Tá bauidh an réasúin agus an choinsiasa acu agus dlíd iad féin d'iompar de mheon bhrthreachais i leith a chéile.

Dans le précédent billet, j'ai évoqué les Droits Élémentaires de la Personne Humaine à propos de l'ouverture des magasins de bricolage le dimanche.
Je pensais être sarcastique alors que la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme adoptée par l'ONU en 1948 aborde explicitement ce sujet controversé.

À ma courte honte, en relisant ce beau texte simultanément fondateur et fondamental, j'ai découvert que j'ignorais la plupart de la trentaine de droits dont tout citoyen de notre planète peut se prévaloir, à défaut de pouvoir en jouir pleinement.
En voici, en vrac, quelques uns :

- Droit au mariage libre et pleinement consenti (Article 16)
Aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion n'est opposable à ce droit.

- Protection de la famille par la société et par l'État (Article 16)

- Non discrimination des enfants (Article 25)
Notamment, la naissance au sein d'un mariage ou en dehors de ce lien sacré ne doit déboucher sur aucune différence de traitement.

- Interdiction des arrestations, des détentions et des exils arbitraires (Article 9)

- Droit d'asile face aux persécutions (Article 14)
L'asile ne peut toutefois pas être évoqué pour se soustraire à des "poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies".

- Droit à la propriété (Article 17)
Celle-ci peut-être individuelle ou collective.
L'expropriation arbitraire est explicitement interdite par la déclaration universelle.

- Interdiction absolue de l'esclavage (Article 4)

- Droit à la nationalité (Article 15)
De surcroît, "nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité".

- La volonté du peuple unique source de l'autorité des pouvoirs publics (Article 21)
Pour ce faire, des élections honnêtes, au suffrage universel égal et au vote secret sont organisées périodiquement avec pleine liberté du vote.

- Liberté de pensée, de conscience, de religion, d'opinion et d'expression (Articles 18 & 19)
Ces dispositions incluent la possibilité de partager et de manifester ses vues en public ainsi que de changer de religion ou d'opinion.

- Droit au travail et à la protection contre le chômage (Article 23)
Cette disposition comprend aussi la possibilité de choisir librement son boulot.

- Droit à un niveau de vie correct (Article 25)
Le niveau de vie de chacun d'entre nous doit nous permettre d'assurer note santé, notre bien-être et ceux de notre famille, notamment pour "l'alimentation, l'habillement, le logement et les soins médicaux"

- Droit aux services sociaux (Article 25)
Chacun de nous a droit à "la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté".

- Droit à la rémunération équitable de son travail (Article 23)
Cette rétribution doit assurer au travailleur ainsi qu'à sa famille "une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s'il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale".

- Droit au syndicalisme (Article 23)

- Droit à l'éducation  (Article 26)
L'éducation "élémentaire et fondamentale" doit être gratuite.

- Devoir d'éducation (Article 26)
"L'enseignement élémentaire est obligatoire".

- Droit des parents de choisir l'éducation de leurs enfants (Article 26)

Je conclus cette liste à la Prévert avec les deux droits que je préfère mais dont l'application laisse beaucoup à désirer.

- Droit à ce que le concert des nations ne ressemble pas à une jungle ou à une foire d'empoigne (Article 28)
Bien entendu, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme a été rédigée par le regretté René Cassin dans une langue plus juridique que la mienne .
Le texte officiel stipule que "toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet".

- Droit à la paresse (Article 24)
Dans l'expression de l'ONU, il est question d'un "droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques".

Humainement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Travail de nuit et du dimanche : camarades législateurs encore un effort !"
- Texte intégral de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, adoptée par l'Assemblée Générale de l'Organisation des Nations Unies réunie le 10 décembre 1948 au Palais de Chaillot à Paris.
- Historique de la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme présenté sur le site de l'ONU.
- L'exergue de cette chronique est l'article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme en français, en arabe et en gaélique d'Irlande.
  

lundi 16 septembre 2013

Humeurs Économiques - Déchiffrer les mutations

Face au monde qui bouge, mieux vaut penser le changement que changer le pansement !
Francis Blanche


- Combien coûte une loi ?
- Pourquoi autant de déficit public ?
- Un cheval sous Louis XV était-il moins cher qu'une voiture aujourd'hui ? Et la nourriture ?
- Pourquoi le livre électronique va-t-il devenir irrésistible ?
- Un monde sans droits d'auteur ni brevets est-il possible ?
Voici quelques unes des interrogations qui composent mon nouveau livre Humeurs Économiques.

Humeurs Economiques - Déchiffrer les mutations

L'économie, avec ou sans É majuscule, au singulier comme au pluriel, a une influence prépondérante sur nos vies.
Les médias s'en font d'ailleurs massivement l'écho en nous abreuvant de chiffres et d'informations brutes. Malheureusement, trop souvent, la prise de recul et la mise en référence manquent.

Trouvant rarement les réponses aux questions que je me pose, je me suis attelé à rechercher données et éléments permettant de les éclairer.

Afin de rester le plus possible concret, j'ai transcrit les chiffres astronomiques dont raffolent les économistes en valeurs proches de notre quotidien. Par exemple, les impôts collectés par l'état ne sont pas exprimés en milliards mais en euros par personne et par mois, comme nos salaires, nos bourses ou nos retraites.

Chaque billet d'Humeurs Économiques prend pour point de départ notre vie courante ou l'actualité et s'amuse à les décortiquer sous l'angle économique et dans la longue période. Cette méthode, d'apparence assez froide, possède l'avantage du regard détaché sur les changements qui nous touchent.
Sont abordés, tour à tour et avec un léger soupçon de mauvaise foi, les évolutions technologiques et sociétales, l'amélioration insoupçonnée de notre pouvoir d'achat au fil du temps et les coûts, souvent absurdes, de la machine étatique.

Ce livre n'échappe pas aux mutations dans lesquelles nous sommes plongés.
Il est édité par Leanpub, plateforme d'édition en ligne, qui souhaite remettre auteurs et lecteurs au cœur des processus de création et de commercialisation des livres par le pari de l'agilité, de la commercialisation directe et des systèmes ouverts.

Disponible exclusivement sous forme électronique, Humeurs Économiques peut être téléchargé sous les 3 formats les plus courants :
- EPUB version optimisée pour iPhone, iPad & la plupart des liseuses,
- MOBI adapté aux liseuses Kindle d'Amazon
- PDF format universel lisible sur n'importe quelle machine, notamment PC & Mac, et aisé à imprimer.

Quel que soit le format, le livre ne comporte aucun verrou électronique, les trop fameux et stupides DRM. Vous pouvez ainsi lire Humeurs Économiques, sans aucune opération préalable ou paiement additionnel, sur plusieurs appareils simultanément ou bien le prêter à qui vous le souhaitez.

Le lecteur, qui est le client de l'auteur et de l'éditeur, est au cœur de l'ADN de Leanpub.
Il décide librement du prix de son achat et connait avec exactitude ce que l'auteur va gagner. L'achat donne droit aux trois formats du fichier qui peuvent être téléchargés à tout instant.
De surcroît, quand l'auteur effectue des évolutions de son livre, les lecteurs sont avertis et ont accès gratuitement à la nouvelle version.
Les Éditions Leanpub proposent aussi sur tous leurs livres une garantie de satisfaction à 100%. Dans les 45 jours suivant votre achat, vous pouvez être remboursé intégralement, quelle qu'en soit la raison et sans justificatif.

Je vous invite donc, via le livre Humeurs Économiques et à l'instar du regretté Francis Blanche, à penser (panser ?) le changement et, pourquoi pas, à en rire un peu ...

Références et compléments
- Page d'accueil et d'achat du livre Humeurs Économiques
- Lire en ligne un extrait d'Humeurs Économiques
 
- Le "making of" du livre électronique Humeurs Économiques

- Le site des Éditions Leanpub


lundi 19 août 2013

La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041

À en croire les économistes, ces champions de la prédiction du passé, la France boxerait dans la catégorie des pays matures et la Tunisie dans celle des nations émergentes.
En termes concrets, cela signifie que le niveau de vie moyen de chaque habitant de l'antique Carthage s'accroît de manière sensible, alors que l'Hexagone est atteint d'une quasi-stagnation.

Comme toute catégorisation statistique, ce classement mérite d'être nuancé.
Il s'agit d'une appréciation globale qui recouvre des disparités importantes. Ces dernières années, tant à Paris qu'à Tunis, les inégalités se sont creusées. Les riches et les aisés se portent de mieux en mieux, alors que les démunis piétinent, voire piquent du nez.

Il n'empêche, le Produit Intérieur Brut par habitant reste la moins mauvaise mesure dont nous disposons pour comparer des pays.
Depuis 1990, cette valeur a augmenté annuellement en France de l'ordre de 1% et de grosso modo de 6% en Tunisie.

Malheureusement pour le pays du jasmin, depuis la révolution de 2011, la croissance est à l'arrêt, le PIB reste égal à lui-même.
Les tunisiens ont quand même réussi l'exploit de maintenir leur économie tant bien que mal à flot, malgré des politiciens ayant mis délibérément l'état en panne !

Fort de ce constat, intéressons-nous maintenant au futur.

Pour la France, l'affaire est, hélas, assez vite entendue.
Imaginer un taux de croissance notablement supérieur à 1% par an est faire preuve d'optimisme béat.
L'envisager durablement nul ou négatif revient à supposer que les gouvernements futurs mèneront une politique économique encore plus inadaptée que celle de Miterrand, Chirac, Jospin, Sarkozy et Hollande réunis.

Le cas de la Tunisie est plus difficile à projeter. Risquons-nous à esquisser trois scénarios.

Si la croissance annuelle à 3%, dont l'actuel gouvernement islamo-hétéroclite se vante, devait perdurer, alors le niveau de vie tunisien ne rejoindrait le français qu'à l'orée du prochain siècle.
Pas étonnant qu'Ennadha dise œuvrer pour l'éternité !

À l'inverse, une politique socio-économique vigoureuse et courageuse devrait permettre d'atteindre un accroissement de 9% par an du PIB. Cet objectif est ambitieux, mais pas inaccessible.
D'importants efforts seraient necessaires, notamment à court terme. Toutefois, rapidement, ils seraient couronnés de succès, puisque le niveau de vie s'égaliserait sur les deux rives de la Méditerranée à partir de 2030.

Un scénario plus réaliste suppose une remise en route rapide la machine économique tunisienne pour revenir à ses honorables performances des années Ben Ali, 6% par an.
La patrie d'Ibn Khaldoun rattrapera alors celle de Molière exactement le dimanche 12 mai 2041 à 11:45 heure de Tunis, à l'occasion du cent-soixantième anniversaire du funeste traité du Bardo créant le protectorat.

Produit Intérieur Brut par habitant de la France et de la Tunisie (US$ annuels par personne).
Valeurs réelles de 1990 à 2012.
Projections avec hypothèses de taux annuel de croissance de 2013 à 2060.
Le vrai choix urgent que doivent faire les tunisiens est de décider de la politique économique et sociale.
Quels sacrifices ? Pour qui ? Pour obtenir quelle croissance ? Quel niveau de vie ? Quelles inégalités ?
Quant, à la France, des questions similaires se posent au sujet du dopage de sa croissance.

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
-  Voir aussi les chroniques "Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie" et "France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?".
- Les statistiques utilisées dans cette chronique proviennent de l'excellent site Gapminder, géniale mine de données sur l'économie, la démographie, la santé et le développement dans le monde.
J'ai emprunté l'idée de la date exacte où la Tunisie rejoindra la France au truculent Hans Rosling, le fondateur de Gapminder.
- Les valeurs de PIB sont calculées avec la méthode dite de parité de pouvoir d'achat (PPP).
- Merci à Mehdi et Omar, inspirateurs de cette chronique franco-tunisienne.

lundi 12 août 2013

France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?

Comparer le coût de la vie entre la Tunisie et la France est l'objet de discussions sans fin entre les résidents des deux pays.
Les uns se plaignent de la cherté généralisée, "surtout depuis la révolution".
Les autres, encouragés par l'écroulement du dinar face à l'euro, trouvent que ce qui incorpore de la main d'œuvre est peu onéreux.

La macro-économie tranche ce débat de manière brutale.
La production intérieure brute tunisienne par habitant est 10 fois inférieure à la française, c'est à dire au niveau de l'Hexagone dans les années 1950.
Malheureusement, cette moyenne générale omet le secteur informel très important en Tunisie et surtout se transcrit mal dans la réalité quotidienne.

Afin de donner une tournure plus concrète à cette question, fidèle à la méthode employée à plusieurs reprises dans ce blog, j'ai évalué, dans les deux pays, le coût de 24 produits et services du quotidien en heures de salaire d'un professeur de lycée en fin de carrière.
Les résultats sont très contrastés.

Les services requièrent généralement moins de temps de travail à un enseignant tunisien qu'à son collègue français.
Le coiffeur est presque 3 fois moins coûteux, la garde d'enfant et le ménage un peu plus d'une fois et demi.
Les transports publics sont aussi une fois et demi meilleur marché au pays du jasmin.
Enfin, plus surprenant, gagner son pain est 10% plus rapide en Tunisie, en raison de subventions étatiques élevées.

Quelques biens et services moins chers en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Un deuxième groupe de produits et services demande nettement moins de boulot au pédagogue payé par François Hollande qu'à celui salarié par Moncef Marzouki.
Avaler un café dans un bistrot est un peu plus cher à Hammam-Lif qu'à Grenoble.
L'accès à internet et l'immobilier nécessitent deux fois plus d'heures de cours au pays d'Ibn Khaldoun.
La viande, l'électricité, le médecin généraliste, les vêtements standards et l'essence sont grosso modo 3 fois plus chers à Béja qu'à Tulle.

Biens et services "raisonnablement" plus onéreux en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Enfin, un inventaire hétéroclite d'articles, que Prévert n'aurait pas désavoué, est littéralement hors de prix en Tunisie.
Automobiles, lessive, ciment et lait exigent quatre à cinq fois plus de cours d'arabe que de français.
Un prof de physique doit expliquer 6 fois plus longtemps les vases communicants pour acheter de l'eau en bouteille à Kelibia qu'à Meylan.
Au rayon luxe, on trouve, en vrac, le petit et le gros électroménager, 7 à 9 fois plus onéreux, le chocolat en poudre presque 10 fois plus cher et la téléphonie mobile 20 fois plus coûteuse depuis que Free a écroulé les prix en France.

Biens et services aux prix stratosphériques en Tunisie par rapport à la France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
La téléphonie mobile avec un ratio de plus de 20 sort de l'échelle.
Cet exercice de comparaison n'a pas de valeur scientifique. De nombreuses consommations habituelles manquent dans ma liste, ce blog n'ayant pas la vocation de concurrencer les catalogues de Carrefour.

Je suis d'ailleurs perplexe sur la manière dont les économistes établissent ce qu'ils nomment les parités de pouvoir d'achat.
Les modes et les styles de vie sont différents sur les deux rives de la Méditerranée.
Quels produits et services faut-il comparer ?
Faut-il intégrer, par exemple, le chauffage ? À quelle hauteur ?
Mêmes questions pour le tabac, l'alcool, le porc, les vêtements de l'Aïd et une multitude d'autres choses très consommées dans un pays et fort peu dans l'autre.
Histoire d'épaissir la soupe, pardon la chorba, il convient de rappeler qu'en Tunisie, par rapport à la France, la population active est presque deux fois plus réduite, qu'impôts, taxes & cotisations sont moitié plus faibles et que prestations sociales et infrastructures publiques diffèrent radicalement.

Bref, les discussions économiques enflammées autour de verres de thé ou de gazouze sont appelées à rester une valeur sûre !

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie".
- J'ai choisi d'exprimer les prix en temps de professeur de lycée car il s'agit d'une des rares professions nécessitant des études supérieures qui soit comparable d'un pays à l'autre car elle est, simultanément, normée et avec peu de dispersions salariales.
Les autres métiers demandant aussi des études post-bac sont plus difficiles à étalonner car les niveaux, les activités et les rémunérations sont nettement plus éparpillés.
- Mes remerciements à Moncef, Omar et Taoufik pour leur aide et leurs encouragements.
- L'idée d'exprimer les prix en temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

jeudi 30 mai 2013

Une voiture est-elle moins chère qu'un cheval sous Louis XV ?

Jusqu'à l'invention du chemin de fer puis du moteur à explosion au XIXème siècle, le cheval était le seul mode de transport terrestre un tant soit peu efficace.

Si, du point de vue des performances, la voiture a surpassé sans conteste le canasson, en est-il de même sur le plan économique ?

Je vous propose d'emprunter la machine à remonter le temps pour examiner cette question.

Vers 1750, dans la région de Rouen, alors que les techniques agricoles commençaient à évoluer et annonçaient la révolution industrielle, les salaires quotidiens des ouvriers s'établissaient à environ une demi livre pour 10 heures de travail, 6 jours par semaine.
Un cheval "d'entrée de gamme" coûtait alors entre 60 et 100 livres, soit 5 à 8 mois de revenu ouvrier.
En "haut de gamme", un destrier avec la force et la prestance pour tirer un carrosse ou transbahuter un officier de cavalerie s'achetait entre 200 et 500 livres, c'est à dire de 1.5 à 3.5 années de travail d'un manœuvre.
Pour posséder un carrosse et sa motorisation équestre, il fallait disposer de 3 000 à 5 000 livres -  20 à 35 ans de labeur ouvrier - suivant que l'on se contentait d'un simple et familial "4 chevaux" ou d'un luxueux "6 chevaux".

Les prix actuels des voitures ne diffèrent guère de ceux pratiqués pour les transports équestres sous le règne de Louis XV.
Renault vend ses Twingo - "4 chevaux fiscaux" - sensiblement 8 000 €, un peu plus de 5 mois de SMIC.
Les berlines s'étagent de 15 000 à 35 000 €, de 1 à 3 ans de salaire ouvrier.
Un Ferrari F12 Berlinetta et une Rolls-Royce Phantom qui valent respectivement 270 000 et 480 000 € - 22 et 40 ans de smicard - s'alignent peu ou prou sur le niveau des carrosses de l'ancien régime.

Si le cheval se compare à l'automobile au niveau de l'investissement, il manque de compétitivité en ce qui concerne les frais de fonctionnement.
Le meilleur ami de l'homme doit se nourrir tous les jours même s'il reste au garage, pardon à l'écurie.
De surcroît, malgré une puissance musculaire que seuls quelques cyclistes professionnels au mieux de leur forme pharmaceutique réussissent à égaler, un bourrin ne peut guère parcourir plus de 30 kilomètres quotidiens.
A l'inverse, une voiture ne consomme que si l'on s'en sert et son rayon d'action n'est limité que par l'épuisement de son conducteur.

Au XVIIIème siècle, suivant l'abondance des récoltes, la ration journalières de paille ou d'avoine pour un canasson valait entre 0.1 et 0.3 livre, soit de 2 à 6 heures de travail ouvrier.
Désormais, une petite voiture nécessite à peu près 2 litres d'essence pour un déplacement de 30 km, soit grosso modo 3 € ou 30 minutes de SMIC, 4 à 12 fois moins qu'un cheval au siècle des Lumières !

Turfico-lasagniquement votre

Références et compléments
Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :

Les données anciennes proviennent du livre "Salaires et revenus dans la généralité de Rouen au 18ème siècle comparés avec les dépenses" publié en 1886 par A. Lefort et reproduit sur le site archive.org.

L'idée d'étalonner (sic) les prix dans la longue durée par des temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

dimanche 19 mai 2013

Le prix de l'alcool chute, celui de la convivialité s'envole

Sur la photo ci-dessous, prise vers 1900, mon arrière-grand-père Joseph Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent, ainsi que leurs deux enfants, devant le café qu'ils tenaient rue de Vaugirard à Paris.
Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900.
"Spté d'Eau de Vie de Cidre du Calvados"
"Spécialité de Rhum St Louis - Le litre 2 Frs - Qualité recommandée"
Les inscriptions sur les vitrines vantent les spécialités du bistrot.
Un catalogue complet de boissons alcoolisées allèche le chaland : "eau de vie de cidre du Calvados", "madère", "malaga", "banyuls pour quinquina", liqueurs fines Raspail", "Kummel", "chartreuse jaune", "Marie Brizard", "rhum Saint Louis", "bière".
Pour faire bonne mesure du "café" est aussi proposé dans la zone la moins exposée de la devanture.

Un accent particulier est mis sur les prix. Le litre de rhum ou de vin cuit est annoncé à 2 Francs.
A l'époque, un ouvrier parisien gagnait annuellement environ 1200 Francs pour, grosso modo, 300 journées de travail de 9 à 10 heures.
Les litres d'alcool écoulés par mon aïeul équivalaient donc, chacun, à une demi-journée de travail ouvrier.

La marge réalisée par Joseph-Pierre Lebouc et ses fournisseurs était, ramenée aux standards actuels, raisonnable.
En Martinique, le rhum en gros était acheté aux producteurs 60 centimes le litre.
Comme la grande distribution était inexistante, il est probable que le prix de la bibine dans dans les épiceries n'était guère différent de celui pratiqué dans les cafés.

Aujourd'hui, l'alcool a une valeur très différente en supermarché et dans un bar.
Le rhum coûte désormais, chez l'hyper-épicier au nom de maréchal de France, autour de 10 € du litre.
Un ouvrier de 2013 doit travailler une heure et demie, 3 fois moins longtemps qu'en 1900, pour mettre un litre de bibine dans un son caddy.
A l'inverse, consommer dans un bistrot est devenu terriblement onéreux. Le rhum y est commercialisé autour de 120 € le litre. Désormais, 10 à 20 heures de travail , deux à trois fois plus que chez mon ancêtre, sont nécessaires pour écluser une bouteille d'alcool accoudé à un zinc.

Le formidable progrès économique initié par la révolution industrielle a accru nos possibilités de consommation.
Se saouler est bien meilleur marché qu'il y a un siècle, à la condition expresse de le faire seul.
Dans le même temps, la convivialité, peu sujette à la productivité, tend à devenir un luxe hors de prix !

Bistrotiquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :
. "Le coût de l'écrit s'effondre"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- Merci à Pascale qui a déniché le vieux cliché.

- Les fiches de mes arrière-grands-parents Joseph-Pierre Lebouc et Constance Beaujardin sur mes pages de généalogie.
Pour la petite histoire, Joseph-Pierre Lebouc est décédé d'une maladie professionnelle puisque l'alcoolisme l'a soustrait trop tôt à l'affection des siens.

- Le coût du litre de rhum dans les Antilles provient du livre "Histoire de la Martinique" d'Armand Nicolas.

- Exprimer des prix en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

mercredi 23 janvier 2013

Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie

Économie, démographie et leur cortège de statistiques sont souvent des sujets difficile à illustrer.
Afin de contourner cet écueil, j'ai demandé à mes ancêtres de me prêter la main pour raconter, à leur manière, la formidable amélioration des conditions de vie en France durant les 200 dernières années.

Joseph-Armand Lebouc, mon arrière-arrière-grand-père paternel, le grand-père de mon grand-père, naît en 1818 au sein d'une famille de "cultivateurs" dans une ferme du village de Landivy au nord-ouest de la Mayenne.
Trois ans plus tôt, à la chute de Napoléon, Louis XVIII avait restauré la monarchie après les épisodes mouvementés et sanglants de la Révolution Française et du Premier Empire.
Malgré le poids des guerres napoléoniennes, la France est, en ce temps-là, un des pays les plus économiquement avancés. Le PIB moyen par habitant y atteint la somme faramineuse de 1 100 € par personne et par an, 3 € par jour, le niveau de vie actuel du Kenya ou du Bénin. De nos jours, seule une quinzaine d'états n'a pas encore rejoint le niveau de vie français d'alors.
En 1818, quatre pays font toutefois nettement mieux que la France : l'Allemagne et les USA (1 400 €/an/habitant), les Pays-Bas (1 800 €/an/habitant) et la Grande Bretagne dont le décollage industriel a débuté à la fin du dix-huitième siècle (2 100 €/an/habitant).
A sa naissance, mon aïeul était doté d'une espérance de vie de 39 ans, un quasi record mondial, 14 ans de plus qu'en Afrique sub-saharienne et en Inde. Aujourd'hui, en Sierra Leone et au Lesotho, les deux pays en queue du peloton démographique, le nouveaux nés devraient vivre en moyenne dix ans plus longtemps que ceux de la France de Louis XVIII.

En 1862, année de la publication des Misérables de Victor Hugo, Joseph-Armand Lebouc et son épouse Vitaline Fourel, "cultivateurs" comme leurs parents, donnent naissance à mon arrière-grand-père Joseph-Pierre Lebouc à Saint Ellier du Maine, village mayennais à proximité de Landivy.
Le Second Empire est à son apogée et l'essor industriel bat son plein. Le très moustachu Napoléon III règne sur une France dont le niveau de vie de 2 100 €/habitant/an (6 € quotidiens) est pratiquement le double par rapport au Premier Empire. Inde, Moldavie, Nicaragua et Vietnam ont, de nos jours, un PIB par habitant comparable.
L'espérance de vie, 43 ans, a progressé nettement moins vite que l'économie.
Joseph-Pierre Lebouc se placera d'abord comme domestique dans l'ouest de la France. En 1886, comme beaucoup d'autres provinciaux, il "montera à Paris" où il sera boulanger puis tenancier de bistrot. Cette dernière profession, très addictive, eut raison de ses neurones qui lâchèrent définitivement en 1906.

Mon grand-père, Pierre Lebouc, voit le jour à Paris en 1895 dans une France secouée par l'affaire Dreyfus et présidée par le très libidineux Félix Faure.
Le 28 décembre, alors que Pierre Lebouc n'est âgé que de 6 jours, les frères Lumière organisent, au Grand Café sur le Boulevard des Capucines, la première projection publique de cinéma.
Le PIB par habitant a continué à s'élever pour atteindre 2 800 € annuels (7.5 € journaliers), comme l'Indonésie, l'Irak et la Bolivie de 2011.
Malgré cette indéniable amélioration des conditions matérielles, l'espérance de vie, qui frise 45 ans, ne progresse guère.
Mon grand-père, comme de nombreux poilus de sa "classe", combattra sur de multiples fronts de la première guerre mondiale et sera gazé devant Verdun. Il deviendra ensuite "marchand de couleurs" (droguiste dans le langage actuel), au coeur du vingtième arrondissement de Paris, jusqu'en 1957. Il s'est éteint en 1984.

Bernard Lebouc, mon père, naît à Paris en 1931, l'année de l'exposition coloniale de Vincennes. Au même moment, frappées par la crise mondiale, la Grande Bretagne frôle la banqueroute et l'Allemagne connait la "résistible ascension" d'Hitler et du nazisme.
En une génération, le niveau de vie a bondi et dépasse 4 500 €/an/habitant (12 € par jour), le niveau actuel de l'Égypte, de l'Algérie et de l'Ukraine.
Santé et hygiène, en nette amélioration, portent l'espérance de vie à 57 ans, valeur actuelle moyenne de l'Afrique sub-saharienne.
Mon père suivra des études d'ingénieur. Lorsqu'il les termine au milieu des années 1950, la France possède le PIB actuel de la Tunisie (5 600 €/an/habitant - 15 € quotidiens).
Après un très long service militaire provoqué par les sinistres "évènements d'Algérie", Bernard Lebouc entamera une carrière dans l'industrie à laquelle a succédé, désormais, une retraite bien méritée. La Chine d'aujourd'hui, malgré sa vigueur économique hors normes, a le PIB de la France du début de la vie active de mon père à la fin des années 1950 (6 600 €/an/habitant - 18 € journaliers).

En 1961, Paris me voit apparaître alors que Charles de Gaulle, revenu aux affaires depuis 3 ans, peine à arrêter la guerre d'Algérie.
Entre la naissance de mon père et la mienne, le PIB français a presque doublé (8 000 €/an/habitant - 22 € par jour) et a rejoint le niveau du Brésil d'aujourd'hui.
L'espérance de vie, à 71 ans, n'a jamais aussi bien porté son nom, comme actuellement au Maroc, au Guatemala ou en Azerbaïdjan.

En 1988, c'est au tour de ma fille de rejoindre notre sympathique planète alors que Citroën ferme son usine de Levallois et que François Mitterrand inaugure le Revenu Minimum d'Insertion et la Pyramide du Louvre.
Durant les fameuses "trente glorieuses", la croissance économique a été échevelée, le niveau de vie frise 50 € quotidiens par habitant (17 500 €/an), comme maintenant dans les micro-états du Golfe Persique ou en la République Tchèque.
L'espérance de vie, 77 ans, continue à croître, à l'instar du Mexique ou de l'Albanie contemporains.

En 2011, le PIB de la France atteignait 22 500 €/an/habitant, plus de 60 € journaliers. C'était à peu près autant qu'au Japon, 15% en dessous des pays rhénans et un tiers de moins qu'en Amérique du Nord.
Cinq timbres-poste - Hong Kong, Norvège, Luxembourg, Singapour et Macao - s'étaient échappés du groupe de tête et dépassaient l'Hexagone d'un facteur compris entre 1.5 et 2.5.
L'espérance de vie française culminait à 82 ans, à peine plus qu'à Cuba ou en Slovénie.

Rendez-vous dans une grosse vingtaine d'années pour la prochaine étape de ce périple dans le temps !

Généalogiquement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage reprend le même thème d'une autre manière.

Références et compléments
- Le principe de cette chronique provient d'une conférence TED donnée par Hans Rosling en 2007 dans laquelle il "partage ses idées nouvelles sur la pauvreté". Ces dix-huit minutes exaltantes de show statistique ont été projetées le 19 janvier 2013 à TEDxGrenoble. Hans Rosling y bouscule joyeusement nos idées reçues sur les pays dits "en développement" et le final vaut très largement son pesant de cacahuètes.
Je recommande aussi vivement la visite du site de Hans Rosling "Gapminder World". Vous y trouverez, en ligne, un superbe outil, très facile d'utilisation, permettant de visualiser, et donc de ressentir, de très nombreuses statistiques économiques depuis 1800 jusqu'à aujourd'hui.
Les chiffres de la chronique sont tous issus de Gapminder World. Les données historiques de PIB moyen par habitant sont déterminées suivant la méthode dite de "parité de pouvoir d'achat". Elles sont fournies par Gapminder World en dollars américains de 2011. Pour plus de précisions, se reporter à la documentation de  Gapminder World.
J'ai employé le taux de change de 0.75 € pour 1 US $.Les valeurs ont été arrondies pour plus de lisibilité.

- Les données familiales proviennent de mon site personnel de généalogie.

- La Résistible Ascension d'Arturo Ui est une pièce de théâtre de Bertolt Brecht écrite en 1941. Elle est une parabole sur la prise de pouvoir d'Hitler transposée dans le milieu du crime organisé de Chicago [source Wikipedia].