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lundi 4 novembre 2013

Une planche à billets pour la Marine : l'ingénieux programme économique du Front National

Au risque de surprendre beaucoup de fidèles lecteurs, je dois avouer que je suis en accord avec plus de 80% du programme politique du Front National. Aucune autre formation française ne s'intéresse aussi complètement au bonheur universel.

Cet épais document de 106 pages est une pure merveille. Sa lecture a illuminé ma journée.
Il nous promet, simultanément et en vrac, une hausse de nos revenus, une baisse de nos impôts et taxes, un accroissement de nos exportations concomitant avec une diminution de nos importations, une amélioration de notre sécurité, des progrès éducatifs notables, une diplomatie éclairant le monde ainsi que le renforcement du bien-être animal et, cerise sur l'ausweis, le renvoi dans leurs foyers des métèques qui abusent et salissent notre belle république laïque.

À la réflexion, je trouve même ce sympathique parti, désormais situé à l'hyper-centre de l'échiquier politique français, presque trop timoré.
Pour un peu, M. L. P. (désolé mais j'ai toujours mon souci récurrent de crampe aux doigts) pourrait s'allier avec les duettistes mous Bayrou et Borloo.
Il manque quand même dans ses engagements la promesse de la garantie pour tous d'une sexualité épanouie, d'une météo perpétuellement au beau fixe et de l'abolition de la mortalité, sauf pour les délinquants multi-récidivistes.

Sur le plan économique, les nationo-frontistes taquinent le chef d'œuvre, peut-être même le prix Nobel.

Je passerais rapidement sur les difficultés techniques de la sortie de l'euro, évoquées mais pas détaillées. Pourquoi s'encombrer avec l'intendance quand le volontarisme est là ?
La dévaluation monétaire de 10% à 20% et la fuite des capitaux qu'une telle mesure provoqueraient sont pareillement escamotées car, probablement comme disait Boris Vian, elles se résolvent en un quart d'heure.

Glissons aussi sur le blocage des taux des prêts octroyés par les banques dont le principal effet serait d'assécher le crédit et de permettre aux mafias de renouer avec la lucrative et ancestrale activité d'usurier.

Intéressons-nous plutôt au budget public.
M. L. P. et ses comparses annoncent pas moins de 75 milliards annuels de baisses d'impôts et de nouvelles dépenses, 1 100 € par français.

La mesure la plus coûteuse, mais aussi la plus charmante, consiste à abonder de 200 € par mois la feuille de paie de chaque salarié touchant moins de 1.4 SMIC.
12 millions de personnes seraient concernés par cette subvention de près de 30 milliards par an, sensiblement ce que nous consacrons chaque année pour la police et la justice réunies.

Soucieux de la félicité de chacun, les nationo-frontistes envisagent aussi une quinzaine de milliards, 200 € annuels par français, dans les domaines de la santé et de l'action sociale.
De surcroît, un salaire parental de 80% du SMIC durant 3 ans viendrait rajouter de l'ordre de 5 milliards. La plénitude familiale n'a pas de prix !

Bien entendu, notre sécurité intérieure et extérieure est aussi une priorité nécessitant un effort d'une vingtaine de milliards, presque 300 € annuels par tête de pipe.
Notons que, bizarrement, le programme du Front National ne détaille pas les sommes consacrées à la marine.

Enfin, les taxes sur les carburants, ponctions iniques, seraient amputées de 20%, soit 5 petits milliards supplémentaires.

Bien entendu, le parti hyper-centriste a prévu des économies budgétaires et une fiscalité remaniée pour équilibrer ces nouvelles dépenses.

La clef de voûte de ce bel édifice est un droit de douane de 3% sur toutes les importations.
Le retour des gabelous sur nos frontières aurait comme conséquence, outre de mettre la France au ban de l'Union Européenne, d'augmenter les prix de 1% puisque les importations représentent un tiers de l'activité économique française.
Par ailleurs, il est probable que des rétorsions s'exerceraient sur nos exportations qui emploient un gros quart de la main d'œuvre hexagonale.
Sur le plan financier, cette taxe ne rapporterait que 20 milliards annuels, 300 € par français.
Le Front National indique sans vergogne être prêt à plonger la France dans l'isolement autarcique alors que même François Mitterrand, champion jusqu'alors de l'hermétisme aux choses économiques, ne l'a pas osé en 1983.

Pour tenter de boucler les fins de mois étatiques, M. L. P. veut aussi supprimer la niche fiscale dite "Copé", 3 milliards, et toutes les aides aux sans-papiers et demandeurs d'asile, chiffrées allègrement à 1.5 milliards.

Tous comptes faits, 75 milliards de dépenses nouvelles et à peine 25 milliards de recettes additionnelles conduisent mécaniquement à une augmentation du déficit public d'environ 50 milliards d'euros annuels, 750 € par français, plus de la moitié du montant actuel pourtant déjà abyssal.

Qu'à cela ne tienne, lorsque l'argent manque, il suffit d'en fabriquer. Courageusement, un mouvement qui fait de la lutte implacable contre la criminalité un de ses chevaux de bataille, semble prêt à tout pour améliorer notre vie, y compris éditer de la fausse monnaie.
Les stratèges nationo-frontistes souhaitent, en effet, autoriser, voire forcer, la Banque de France à imprimer les billets nécessaires pour colmater les trous étatiques dont ils auront augmenté la profondeur.

Cette excellente recette a déjà été expérimentée dans les années 1920 en Allemagne par d'autres centristes qui gouvernaient la république de Weimar. Elle a plongé la population dans la misère et a conduit l'extrême-droite nazie au pouvoir ...
Fort heureusement, de tels événements funestes n'ont aucune chance de survenir au pays de Charles Maurras et de Philippe Pétain puisque, depuis la rentrée, il n'y existe plus de parti politique d'extrême-droite.

No pasaran !

Extrémistement votre

Références et compléments
- Voir aussi les 3 chroniques sur la percée de l'extrême-droite populiste en France :
. Lettre à mes compatriotes tentés de voter Front National
. Quelles sont les racines de l'extrême-droite populiste ? Comment la faire reculer ?
. Allons-nous renoncer encore longtemps ? Réaction épidermique aux élections européennes de mai 2014

- Pour se remémorer les ordres de grandeur des finances publiques françaises, mes 4 chroniques :
. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les dépenses publiques françaises
. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les impôts et les taxes en France
. Tout ce que vous toujours voulu savoir sur le déficit public de la France
. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les pistes de sortie de crise

- Toutes les mesures citées sont présentées dans le document "Notre Projet - Programme Politique du Front National" téléchargé sur le site du parti d'hyper-centre le 4 novembre 2013 (ma crampe récurrente aux doigts m'empêche d'insérer un lien vers cet Everest de la pensée politico-économique).

- Les chiffres économiques ont été établis par mes soins à partir des données floues contenues dans le programme nationo-frontiste. Les valeurs ont été arrondies pour faciliter la compréhension.

lundi 26 août 2013

4 semaines au cœur de la Tunisie morose

Depuis plus de trente ans, je séjourne régulièrement en Tunisie, où, au fil du temps, j'ai le plaisir et la chance d'avoir tissé un vaste réseau de relations familiales et amicales.
Je viens de passer 4 semaines à Kelibia, ville côtière de 45 000 habitants à 100 km à l'est de Tunis. Voici ce que j'y ai vu et entendu.

Extérieurement la crise n'est pas visible
Au premier abord, la Tunisie de l'été 2013 ne semble pas différer de celle des deux années précédentes.
Les routes restent bondées, avec la même anarchie circulatoire. La police et la garde nationale y ont même fait leur réapparition, postées depuis 20 ans invariablement aux mêmes points de contrôle et aux mêmes horaires.
Les commerçants et marchés sont normalement achalandés et les trottoirs envahis par les étals des vendeurs ambulants.
Les constructions neuves continuent de proliférer.
Les services publics stagnent dans un état minimal, voire sub-minimal. Le ramassage des ordures et le nettoyage de la voirie laissent plus qu'à désirer, l'éclairage des rues est aléatoire et les nids de poules en constante expansion.
Toutefois, à Kelibia, perception, guichets administratifs de la mairie, eau et électricité fonctionnent normalement.

Les difficultés économiques sont ressenties par chacun
Toute les personnes avec lesquelles j'ai échangé, sans exception, une fois expédiées les salutations d'usage, abordent immédiatement et spontanément leurs soucis quotidiens : "la Tunisie ne va pas bien", "la vie est devenue difficile", "tout est cher, très cher", "il y a beaucoup de chômage" ...
L'inquiétude et la résignation sont réelles et partagées, à un niveau que je n'ai jamais connu.

La politique déchaîne les passions
En famille ou entre amis, les discussions politiques surviennent à tout moment. Le ton monte très vite et la passion prend rapidement le pas sur l'argumentation. Les déchirures familiales ou amicales ne sont jamais très loin.
Deux camps, peu conciliables à court terme, se font face.

D'un côté, minoritaires mais déterminés, les partisans d'Ennadha, le parti islamiste actuellement au pouvoir, clament la légitimité de leur gouvernement et de leur majorité parlementaire, revendiquent le droit à l'apprentissage du pouvoir et se disent victimes d'un complot anti-islam.
Leur ressentiment vis à vis des autres composantes politiques est important. D'après les sympathisants nadhaouis, mauvaise santé économique, assassinats politiques et terrorisme sont exclusivement imputables aux tenants de l'ancien système, à l'opposition qui en serait le prolongement et à des intérêts étrangers peu définis.
Les événements égyptiens ont plongé les islamistes convaincus dans un profond malaise, mélangeant inquiétude, frustration et indignation.

Sur le bord opposé, la grande majorité des personnes que j'ai croisé exècre, le mot n'est pas trop fort, Ennadha.
Une partie non négligeable de la base sociologique des islamistes souhaite désormais leur départ, voire même leur élimination.
L'érosion de la popularité des vainqueurs des élections est spectaculaire. Plusieurs de mes connaissances qui ont probablement voté en octobre 2011 pour Ennadha refusent désormais d'indiquer leur vote ou clament qu'ils se sont abstenus.
Les reproches envers la majorité actuelle sont sévères et souvent haineux. Bêtise et incompétence sont les plus fréquents, mais aussi malhonnêteté ainsi que soutien aux salafistes et au terrorisme.
Certains appellent ouvertement à un retour provisoire de la dictature, le temps "d'être débarrassé de Ennadha". Une minorité significative de mon entourage a même accueilli avec une satisfaction non dissimulée la répression sanglante en Égypte.
Le remplacement du gouvernement actuel par une équipe de technocrates apolitiques est réclamée par les adversaires des islamistes. Aux dires des plus convaincus, cette formule est la seule pour sortir le pays de l'ornière. Peu formulent des suggestions sur les mesures sécuritaires, économiques et sociales que devrait prendre cet hypothétique gouvernement de salut national.
Toutefois de nombreux opposants partagent un unique point commun avec les islamistes : la croyance dans des interventions de pays étrangers.

Les manifestations n'attirent pas les foules
Cet échauffement verbal débouche sur peu d'actions concrètes. La quasi-totalité de mes relations, quelle que soit leur opinion, est plus spectatrice qu'actrice de la crise en cours.
A Kelibia, fin juillet et début août, l'opposition a réuni trois à quatre fois 100 à 150 personnes devant la délégation, l'équivalent de la sous-préfecture. Ennadha a mobilisé une fois un groupe de taille comparable.
Le 17 août, 200 à 300 barbus salafistes, venus de toute la région, ont assisté à un meeting devant le marché.
Vendredi 23 août, une manifestation débonnaire d'une centaine d'opposants a fait mine de chasser le délégué, pendant qu'une contre-manifestation de même ampleur soutenait le haut fonctionnaire. Sur le trottoir d'en face, le nombre de personnes attablées aux terrasse des cafés excédait celui des manifestants.

Autre signe de la désaffection des tunisiens pour la politique active, les "plateaux télé" où les politiciens de tout poil pérorent ne font plus recette. Les vainqueurs du zapping de l'été sont les feuilletons à l'eau de rose, les séries comiques et les caméras cachées trash.

Les jeunes grands absents de la crise actuelle
Seule une très faible minorité des moins de trente ans que je fréquente s'intéresse et participe aux discussions politiques. Interrogés sur les raisons de ce retrait, la plupart répondent désabusés "tous nuls".
De nombreux diplômés sont perplexes et découragés face à un marché du travail saturé.
Coincés entre un chômage massif et des familles très prégnantes dont ils ne peuvent, voire ne souhaitent, s'émanciper, la plupart se réfugient dans une sorte de maladie de langueur. Facebook et jeux vidéos sont leurs exutoires.
Presque tous rêvent de partir, bien peu s'organisent pour passer à l'acte.

L'inquiétude sourde plombe l'ambiance nocturne
Signe des temps, une fois le ramadan et les fêtes de l'Aïd terminés, les rues de Kelibia, ordinairement très animées en été jusque tard dans la nuit, sont devenues presque vides après 22H30.
Boutiques et cafés ferment une à trois heures plus précocement que naguère.
Deux ans et demi après sa révolution, la Tunisie est devenue bien morose.

Plus que jamais tunisiquement votre. Tahia Tounes !

lundi 12 août 2013

France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?

Comparer le coût de la vie entre la Tunisie et la France est l'objet de discussions sans fin entre les résidents des deux pays.
Les uns se plaignent de la cherté généralisée, "surtout depuis la révolution".
Les autres, encouragés par l'écroulement du dinar face à l'euro, trouvent que ce qui incorpore de la main d'œuvre est peu onéreux.

La macro-économie tranche ce débat de manière brutale.
La production intérieure brute tunisienne par habitant est 10 fois inférieure à la française, c'est à dire au niveau de l'Hexagone dans les années 1950.
Malheureusement, cette moyenne générale omet le secteur informel très important en Tunisie et surtout se transcrit mal dans la réalité quotidienne.

Afin de donner une tournure plus concrète à cette question, fidèle à la méthode employée à plusieurs reprises dans ce blog, j'ai évalué, dans les deux pays, le coût de 24 produits et services du quotidien en heures de salaire d'un professeur de lycée en fin de carrière.
Les résultats sont très contrastés.

Les services requièrent généralement moins de temps de travail à un enseignant tunisien qu'à son collègue français.
Le coiffeur est presque 3 fois moins coûteux, la garde d'enfant et le ménage un peu plus d'une fois et demi.
Les transports publics sont aussi une fois et demi meilleur marché au pays du jasmin.
Enfin, plus surprenant, gagner son pain est 10% plus rapide en Tunisie, en raison de subventions étatiques élevées.

Quelques biens et services moins chers en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Un deuxième groupe de produits et services demande nettement moins de boulot au pédagogue payé par François Hollande qu'à celui salarié par Moncef Marzouki.
Avaler un café dans un bistrot est un peu plus cher à Hammam-Lif qu'à Grenoble.
L'accès à internet et l'immobilier nécessitent deux fois plus d'heures de cours au pays d'Ibn Khaldoun.
La viande, l'électricité, le médecin généraliste, les vêtements standards et l'essence sont grosso modo 3 fois plus chers à Béja qu'à Tulle.

Biens et services "raisonnablement" plus onéreux en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Enfin, un inventaire hétéroclite d'articles, que Prévert n'aurait pas désavoué, est littéralement hors de prix en Tunisie.
Automobiles, lessive, ciment et lait exigent quatre à cinq fois plus de cours d'arabe que de français.
Un prof de physique doit expliquer 6 fois plus longtemps les vases communicants pour acheter de l'eau en bouteille à Kelibia qu'à Meylan.
Au rayon luxe, on trouve, en vrac, le petit et le gros électroménager, 7 à 9 fois plus onéreux, le chocolat en poudre presque 10 fois plus cher et la téléphonie mobile 20 fois plus coûteuse depuis que Free a écroulé les prix en France.

Biens et services aux prix stratosphériques en Tunisie par rapport à la France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
La téléphonie mobile avec un ratio de plus de 20 sort de l'échelle.
Cet exercice de comparaison n'a pas de valeur scientifique. De nombreuses consommations habituelles manquent dans ma liste, ce blog n'ayant pas la vocation de concurrencer les catalogues de Carrefour.

Je suis d'ailleurs perplexe sur la manière dont les économistes établissent ce qu'ils nomment les parités de pouvoir d'achat.
Les modes et les styles de vie sont différents sur les deux rives de la Méditerranée.
Quels produits et services faut-il comparer ?
Faut-il intégrer, par exemple, le chauffage ? À quelle hauteur ?
Mêmes questions pour le tabac, l'alcool, le porc, les vêtements de l'Aïd et une multitude d'autres choses très consommées dans un pays et fort peu dans l'autre.
Histoire d'épaissir la soupe, pardon la chorba, il convient de rappeler qu'en Tunisie, par rapport à la France, la population active est presque deux fois plus réduite, qu'impôts, taxes & cotisations sont moitié plus faibles et que prestations sociales et infrastructures publiques diffèrent radicalement.

Bref, les discussions économiques enflammées autour de verres de thé ou de gazouze sont appelées à rester une valeur sûre !

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie".
- J'ai choisi d'exprimer les prix en temps de professeur de lycée car il s'agit d'une des rares professions nécessitant des études supérieures qui soit comparable d'un pays à l'autre car elle est, simultanément, normée et avec peu de dispersions salariales.
Les autres métiers demandant aussi des études post-bac sont plus difficiles à étalonner car les niveaux, les activités et les rémunérations sont nettement plus éparpillés.
- Mes remerciements à Moncef, Omar et Taoufik pour leur aide et leurs encouragements.
- L'idée d'exprimer les prix en temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

mardi 18 septembre 2012

Comme l'essence, l'immobilier baisse !

Notre quotidien souvent compliqué et notre mauvaise mémoire nous font perdre de vue les évolutions économiques de moyen et long terme.
Après avoir examiné les prix de l'essence et des voitures en forte baisse, intéressons-nous à ceux du logement.

Une fois encore, les statistiques de l'INSEE sont sans appel.
De 1988 à 2008, l'immobilier neuf, à surfaces et prestations comparables, a vu son prix augmenter moins vite que le SMIC.


Comme le montre le graphique ci-dessus, en valeur relative par rapport au salaire minimum, les maisons individuelles ont baissé de 19% et les appartements de 12%.
Malgré l'absence de statistiques officielles, il est probable que cette diminution des prix a repris ces dernières années. La crise économique a poussé le coût du foncier vers le bas alors que le SMIC a augmenté de 8% de 2008 à 2012.

Comme toutes les moyennes, ces chiffres sont à nuancer, le marché du logement étant particulièrement hétérogène.
Tout d'abord, il s'agit de valeurs nationales regroupant des zones en très forte tension immobilière comme Paris et des zones quasi-sinistrées.
Ensuite, pour effectuer un panorama complet du logement, la même comparaison au SMIC devrait être effectuée sur les loyers et sur l'immobilier ancien. Malheureusement, l'INSEE ne publie pas de série longue de données sur ces deux thèmes.
L'immense majorité d'entre nous devant s'endetter pour acheter un logement, il faudrait aussi ajouter le coût des emprunts ainsi que la disponibilité d'offre de crédit, ce qui dépasse mes compétences de statisticien de comptoir.
De surcroît, lorsque le prix d'un bien que nous désirons baisse, souvent nous en profitons pour monter en gamme. Les logements d'aujourd'hui ne sont plus ceux des années 80. Performances énergétiques et confort se sont accrus.

Ces chiffres cachent indéniablement des cas où l'immobilier a grimpé ainsi que les abus des marchands de sommeil. Mais, comme il s'agit de moyennes, il existe aussi de nombreuses circonstances où les prix ont chuté plus que ne le disent les indices.

Chiffriquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Voir aussi dans la même veine de comparaison de prix avec les salaires, les chroniques "le prix de l'essence et des voitures en forte baisse !" et "timbres, iPhone et salaires ouvriers".

- Je remercie d'avance les personnes en mesure de me faire parvenir des données de longue durée sur l'immobilier ancien, les loyers et le coût du crédit. Avec leur aide, je me ferai un plaisir d'écrire un complément à cette chronique.

- Chronique commanditée par mon camarade Pierre Carle.

- L'idée de comparer les prix aux salaires est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

- Source : INSEE, principalement "évolution annuelle du prix de la construction".
   

jeudi 30 août 2012

Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse !

Le nez sur notre volant, emportés par notre vie quotidienne, nous avons l'impression que "tout augmente", surtout dans le domaine automobile.
Le gouvernement français vient d'ailleurs de conforter cette idée en mobilisant l'endettement public pour diminuer le carburant de quelques centimes par litre.
Sans méconnaitre les difficultés économiques des personnes devant régulièrement effectuer de longs trajets, je suis au regret de constater que, dans la durée, les coûts de l'essence et des voitures chutent !
Jugez sur pièces.

En 1980, 18 minutes de SMIC étaient nécessaires pour acquérir un litre de super.
Aujourd'hui, en 2012, le même achat ne requiert plus que 10 minutes de salaire minimum, soit une baisse de 44% !

Prix de l'essence super de 1980 a 2012 exprimé en minutes de salaire minimum SMIC
Prix d'un litre de super de 1980 à 2012 exprimé en minutes de SMIC

Comme le montre le graphique ci-dessus, de 1980 à 1987, le carburant a connu une diminution très sérieuse. Depuis 25 ans, le super oscille autour de 9 minutes de SMIC par litre. 2012 est un point haut, sans atteindre toutefois les pics de 1989 et 2000 où l'essence a atteint 10.5 minutes de SMIC le litre.

Il est en de même pour les automobiles.
Ma première voiture, la Renault R5 3 portes, valait neuve en 1980 environ 27 500 Francs (4 200 €), soit 11 mois de SMIC.
La Twingo entrée de gamme qui désormais lui succède, coûte sensiblement 8 000 €, c'est à dire un peu plus de 5 mois de salaire minimum. La baisse est de l'ordre de la moitié.
Cette décroissance du prix réel s'est accompagnée d'un progrès notable de la qualité. Les émissions polluantes se sont estompées, les attaques de rouille ont disparu, la sécurité s'est renforcée et la longévité des véhicules s'est accrue.

La consommation s'est aussi notablement améliorée.
En cycle normalisé dit "urbain", ma R5 consommait officiellement 7.4 litres de super pour 100 km.
Ce même ratio s'est réduit à 5.9 litres / 100 km pour une Twingo, une amélioration de 20%.

La combinaison de toutes ces données permet d'obtenir un ordre de grandeur du coût d'un trajet de 100 km.
A la fin du septennat de Valery Giscard d'Estaing, 210 minutes de SMIC étaient nécessaires pour relier Chamalières à Montluçon en Renault 5.
Désormais, sous la houlette de François Hollande, 82 minutes de salaire minimum suffisent pour aller en Twingo de Tulle à Périgueux, c'est à dire une diminution de presque deux tiers ...

Essenciquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- La chronique "Timbres, iPhone et salaires ouvriers" utilise la même méthode à propos de l'évolution du coût des communications sur 150 ans.
J'ai aussi employé le même procédé provocant pour analyser le coût du logement.

- Cette chronique a été impulsée par un tweet de Rémi Godeau (@remigodeau sur Twitter).
Elle est dédiée à R. M., mon encyclopédiste automobile favori, dont j'attends les commentaires avec impatience et gourmandise.

- Les normes de consommation de carburant ont évolué pour devenir un peu plus réalistes qu'elles n'étaient naguère
 Les consommations à vitesse stabilisée qui étaient annoncées dans les années 1980 ne sont plus publiées.
Seule la consommation en cycle urbain permet des comparaisons sur longue période.

- Pour estimer le coût d'un trajet de 100 km, uniquement deux facteurs ont été pris en compte, la consommation d'essence (en cycle urbain) et l'amortissement de l'achat de la voiture.
La durée de vie de la Renault R5 a été supposée de 150 000 km, celle de la Twingo de 200 000 km.
Entretien, assurances et péages ont été négligés.

- L'idée d'exprimer les prix en temps salarial est inspirée du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

- Sources : ma mémoire ainsi que plusieurs forums dégottés avec Google ainsi que les sites de l'INSEE, de Renault France et www.renault-5.net.

lundi 6 août 2012

Le rideau de fumée des nombres astronomiques

A la charnière entre seizième et dix-septième siècles, astronomie, comptabilité et finances modernes ont conféré aux très grands nombres une utilité professionnelle pratique. Jusqu’alors, seule une poignée de mathématiciens surexcités en faisait un objet d’études purement académiques.
En effet, aucune valeur élevée n’était nécessaire au quotidien : quelques milliers de pièces d’or représentaient une fortune colossale, un négociant pouvait connaitre par cœur l’essentiel de son inventaire et se repérer grâce aux étoiles nécessitait une bonne mémoire mais peu de calculs.

Les nombres « astronomiques » ne sont entrés dans la vie de la majorité de la population qu’après la première guerre mondiale.
Tout d’abord, le dénombrement des victimes de ce conflit a tragiquement nécessité six voire sept zéros. Les hécatombes commises ensuite par les soviétiques, les nazis, les maoïstes et quelques autres génocidaires ont, hélas, perpétué ce macabre décompte.
Ensuite inflation, et même hyperinflation, ont appris à chacun, très difficilement, à utiliser des valeurs monétaires invraisemblables.

Homo sapiens étant une espèce à la comprenette poussive, nous peinons toujours à prendre la juste mesure des nombres au-delà de 1 000.
Cette difficulté est renforcée par l’usage d’unités variables, notamment pour les valeurs monétaires.
2 milliards d’euros, 2 000 millions d’euros, 2 000 000 k€, 2 000 000 000 € représentent exactement le même montant mais, inconsciemment, les valeurs semblent s’accroître au fil de l’énumération.

En Tunisie, le décompte de la monnaie est encore plus déroutant. Un pays qui arbore un croissant de lune et une étoile sur son drapeau ne peut qu’être amoureux des nombres « astronomiques ».
Dès que les sommes deviennent un tantinet rondelettes, trois zéros supplémentaires font leur apparition. Le dinar est abandonné au profit du millime. 1 000 dinars (environ 500 €) deviennent ainsi un million de millimes. Il faut être millionnaire pour équiper sa cuisine d’un réfrigérateur et d’une cuisinière !
Lorsqu’on aborde les milliards, personne – votre serviteur en premier – ne sait plus très bien différentier dinars et millimes.

Le personnel politique a trouvé dans notre incapacité à absorber les grands nombres son meilleur allié.
Rien de tel qu’une kyrielle de zéros pour masquer inaction et inefficacité ou appuyer une argumentation vaseuse.
Un exemple récent pour juger sur pièces.

Début août 2012, les autorités économiques tunisiennes ont fièrement claironné que « plus de 45 idées de projets nécessitant une enveloppe de plus de 100 millions de dinars ont été identifiées dans le cadre du projet de développement des régions intérieures ».
A cette occasion, monsieur Jameleddine Gharbi, ministre du développement régional et de la planification, a souligné qu’il s’agissait « d’un nouveau modèle de développement à même de valoriser les ressources naturelles et les réserves du patrimoine tunisien […] et de créer de la richesse et de la valeur ajoutée ».
Certes, 100 milliards de millimes sont une belle somme mais ils ne représentent que 0.15% du produit intérieur brut de la Tunisie et 0.9% des dépenses de l’état.
Ces projets sont certainement sympathiques mais, vu les faibles montants en jeu, et au risque de déplaire à Mr Gharbi, il est peu probable qu’ils résorbent chômage et disparités régionales en Tunisie.

Astronomiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur l'usage des grands nombres par les politiques la chronique "Dans le Peillon, tout est bidon !".
- Les autres chroniques "déchiffrage".
- D’après les données macro-économiques publiées par la Banque Centrale de Tunisie :
. Le produit intérieur brut (PIB) tunisien était de 63 milliards de dinars (32 milliards d’euros) en 2010.
. La même année, les dépenses de l’état tunisien s’élevaient à 10 milliards de dinars (5 milliards d’euros, 16% du PIB).
- Les déclarations des officiels tunisiens ont été rapportées dans l’article de la Presse de Tunisie « Identification de 45 idées de projets dans 10 délégations » paru le 2 août 2012.
- L'expression "un tantinet rondelette" provient de la chanson Oncle Archibald de Georges Brassens.

mercredi 27 juin 2012

Les nombres sont des traîtres, démasquons-les !

Les nombres, encore plus que les langues d'Ésope, sont la meilleure et la pire des choses.

Notre entendement est mis à rude épreuve dès qu'on le soumet à plus de deux ou trois chiffres simultanément.
Pour convaincre, rien de tel qu'une ou deux valeurs bien amenées au milieu de votre propos. Dénombrer vous auréole immédiatement de respectabilité et vous permet de justifier à peu près n'importe quoi.
De même, pour s'opposer, les nombres sont d'excellents savonneurs de planche.

Les nombres utilisés dans une argumentation se répartissent en trois types principaux.

- Le type le plus courant est la valeur brute.
Exemple : le ministre va augmenter les effectifs des enseignants du secondaire de 6 000 postes à la rentrée.
Plus une valeur est grande, plus elle parait impressionnante. Ainsi les anciens francs ont perduré quasiment jusqu'au passage à l'euro.
Un effet similaire est obtenu avec des nombres microscopiques.
Combiner nombres astronomiques et lilliputiens bétonne une démonstration : la sécurité des transports aériens est excellente puisque le nombre de tués ne dépasse 0.005 décès pour 100 000 000 kilomètres parcourus.

- Le pourcentage donne une impression de sérieux tout en restant facétieux.
Exemple : le ministre va augmenter les effectifs des enseignants du secondaire de 0.79% à la rentrée.
Les pourcentages font partie du langage quotidien mais peu d'entre nous les maitrisent vraiment.
Il nous a fallu plusieurs années pour arriver péniblement à réussir nos exercices de maths sur ce thème. Et depuis, beaucoup d'eau a coulé à travers robinets et baignoires ...
Un petite question pour vous convaincre du coté espiègle du pourcentage. Si l'inflation annuelle passe de 1.5% à 2%, quelle est son augmentation en pourcentage ? La bonne réponse est 33% et non pas 0.5%.
Moins un pourcentage est arrondi, plus il donne l'impression de provenir d'un raisonnement scientifique rigoureux. Au lieu dire le nombre de malades a diminué d'un petit quart, préférez la décroissance des personnes infectées s'établira au dessus de 23.70%.

- Le ratio ou la comparaison sont le type le plus retors.
Exemple : le ministre va augmenter les effectifs des enseignants du secondaire d'un demi-professeur par collège ou lycée à la rentrée.
C'est bien connu la division est une arme favorite des opposants. Cela reste vrai en arithmétique.
Pour saboter n'importe quel projet, il suffit juste de trouver une comparaison la plus concrète possible.
Il y a une quinzaine d'années, votre serviteur, en un geste, a pourri deux heures d'explications rationnelles d'un aménagement urbain par le conseil municipal. Je me suis contenté de sortir quelques billets de ma poche et d'indiquer que les travaux prévus coûteraient 500 francs par habitant.
Les adversaires des impôts et cotisations sociales, au lieu d'expliquer qu'environ 70% de la richesse générée par les cadres sont consacrés à la collectivité, préfèrent assener que cette catégorie professionnelle travaille du 1er janvier au 12 septembre pour le percepteur.

La meilleure façon de ne pas être dupe d'une argumentation chiffrée consiste à systématiquement prendre le contre-pied de ce qui est énoncé.
Une valeur est mise en avant ? Transformons là en ratio ou en pourcentage !
Un pourcentage surgit ? Calculons la valeur qu'il représente !
Une comparaison s'invite ? Démontons là !

Voici, pour illustrer, deux exemples glanés ce jour sur le site du journal Le Monde.

- "Des colas [...] testés renferment de l'alcool [...] à des doses très faibles, inférieures à 10 mg/l soit 0,001 % d'alcool".
Diantre, la boisson d'Atlanta ne serait donc pas Halal ?
En fait, si on compare à une bière classique dont le degré alcoolique est de 5%, il faudrait ingurgiter en quelques minutes 5 000 verres de cola pour obtenir le même effet qu'une chope bien mousseuse.
Les fruits un peu trop murs renferment une quantité d'alcool supérieure aux sodas incriminés.

- Le nombre d'environ "30 000 régularisations" annuelles d'étrangers sans-papiers confirmé par le nouveau ministre de l'intérieur Manuel Valls
Si Charles Martel ressuscitait à Meylan dans la banlieue de Grenoble, il s'écrierait fichtre ! 30 000 personnes ! Une fois et demi la population de ma commune ! Tous ces gouvernements successifs sont incapables de faire cesser cette invasion !
A cela, Marie Curie lui répondrait que résident actuellement en France 7.2 millions d'immigrés. Les régularisations Guéant-Valls ne réprésentent donc que 0.417% de ce total.
J'ai laissé, volontairement, trainer quelques pièges dans ce dernier "déchiffrage" que je vous laisse rechercher par vous-même. Les commentaires attendent vos déductions.

Numériquement votre

Références et compléments
- L'exemple sur les accroissement des effectifs d'enseignants du secondaire provient de la récente chronique "dans le Peillon, tout est bidon !" au thème très connexe.
- J'en profite pour rappeler que Manuel Valls le régularisateur n'a toujours pas répondu à ma lettre ouverte sur la police des frontières de Roissy publiée le 27 mai 2012.
- Les autres chroniques "déchiffrage".
- L'augmentation de l'inflation en pourcentage se calcule en effectuant l'opération (2% - 1.5%) / 1.5% et non pas en soustrayant 1.5% à 2%.
- Les deux articles du Monde : Les ingrédients cachés des sodas enfin révélés & Manuel Valls : "Etre de gauche, ce n'est pas régulariser tous les sans-papiers".
- Articles Wikipedia sur l'immigration en France & sur les statistiques d'accidents d'avion
- Je remercie Jean pour m'avoir suggéré le thème de ce "déchiffrage" ainsi que le twittonaute @chris pour ses échanges stimulants.