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jeudi 29 janvier 2015

Et pourtant nous pouvons tisser le linceul du vieux monde ...

Entre les dents de jours une rose scintille !
Vítězslav Nezval
En juin 1940, parier une grosse somme chez un bookmaker londonien sur le fait que Winston Churchill était dans le vrai et que la Grande Bretagne allait non seulement résister à l'Allemagne nazie mais aussi qu'Hitler allait être battu à plates coutures était le moyen le plus sur de se retrouver en slip.
Et pourtant …

En décembre 2010, prédire que la Tunisie allait se soulever, expédier Zine El Abidine Ben Ali en voyages d’études approfondies en Arabie Saoudite, déclencher d'autres révoltes arabes et, malgré de tragiques vicissitudes, organiser 3 scrutins démocratiques et 2 alternances politiques était la manière la plus efficace de passer un doux illuminé.
Et pourtant ...

Le lundi 5 janvier 2015, grisâtre jour de rentrée après une morne trêve des confiseurs, annoncer que, lors de la seconde partie de la semaine, la France déclinante et anesthésiée allait relever la tête et connaître sa plus forte mobilisation depuis la seconde guerre mondiale, était la meilleure façon d'obtenir un internement psychiatrique.
Et pourtant ...

Il n’appartient qu’à nous de tisser le linceul du vieux monde ...

#JesuisCharlie
Optimistiquement votre

Références et compléments
- L'expression nous tisserons le linceul du vieux monde est extraite du Chant des Canuts d’Aristide Bruant.
Voici la version de Marc Ogeret de cette chanson française emblématique.

lundi 22 décembre 2014

Forces et faiblesses de la Tunisie 4 ans après sa révolution

Avec le second tour de l'élection présidentielle qui a vu la victoire du jeune espoir de 88 ans, Beji Caïd Essebsi, la Tunisie vient de tourner la page de sa transition démocratique.
Presque 4 ans après la révolution de janvier 2011, je vous propose d'examiner ce qui rend le verre de thé tunisien simultanément à moitié plein et à moitié vide.

Les aspects positifs


Une grande liberté d’expression
Depuis 4 ans, la parole s’est libérée, non seulement dans les institutions, mais aussi, et surtout, dans la vie quotidienne.
Ce bouillonnement est un excellent rempart contre beaucoup de bêtises.

Une vraie maturité électorale
En un peu plus de 3 ans, la Tunisie a organisé 4 élections qui se sont déroulé correctement, sans incidents majeurs.
Les tunisiens se sont emparés, sans coup férir, du processus électoral dans toutes ses dimensions, y compris l'abstention et le vote blanc.
Les délices de l'alternance politique tranquille peuvent aussi se goûter au soleil.

Une alternance nette mais pas écrasante
En mettant Nidaa Tounes nettement en tête des législatives d'octobre dernier et en élisant son leader Beji Caïd Essebsi à la présidence, les tunisiens ont choisi de clore l'expérience menée par les islamistes d'Ennadha et leurs alliés suite au scrutin de fin 2011.
Toutefois, si la sanction est nette - le vainqueur emporte la présidentielle avec 55% des voix - Ennadha et ses sympathisants restent une force avec laquelle il faut compter.

La violence et la pagaille sont restées contenues durant la phase transitoire
Malgré les trop nombreuses victimes du terrorisme, un processus chaotique et la crise économique mondiale, la Tunisie a traversé sa révolution et sa transition avec des dommages minimaux.
La résilience et l'inventivité économique des tunisiens mérite d’être relevée. Bon an, mal an, malgré de nombreuses vicissitudes, l'économie s’est maintenue à flot, à défaut de croître.

Les points négatifs


La situation sécuritaire est mauvaise
Même si, fort heureusement, les djihadistes n'ont pas réussi à perturber les élections, ils sont responsables de l'assassinat de deux figures politiques, Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, et de dizaines de membres des forces de l'ordre.
Depuis deux ans, l'armée ne réussit pas à venir à bout du maquis terroriste implanté dans le centre du pays, près de la frontière algérienne.
À ce sombre tableau, s'ajoute une petite délinquance très active aux effets détestables au quotidien.

L'économie a besoin d'un sérieux coup de boost
Des réformes en profondeur s’imposent pour relancer la machine et obtenir la croissance à 2 chiffres que la Tunisie devrait avoir. Le chômage est stratosphérique et mine la société.
Pour plus de détails, je vous recommande la récente interview d’Habib Sayah.

Les disparités régionales sont excessives
Le centre et le sud de la Tunisie sont en déshérence.
Ces régions sont un concentré de difficultés : faible attractivité économique et touristique, chômage très au dessus de la moyenne nationale, infrastructures et équipements publics déficients, corruption et clientélisme endémiques…
Le nouveau gouvernement va devoir s’attaquer à ce problème aussi peu soluble que celui dit des banlieues en France.

Les interrogations


Le parti vainqueur des élections est un rassemblement flou
Nidaa Tounes s'est construit autour de l'opposition aux islamistes d’Ennadha et rassemble des personnes très dissemblables.
La question de l'islamisme a confisqué le débat électoral qui aurait du porter sur les stratégies économiques et sociales ainsi que sur la place de l'état.
La majorité des récents élus de tous bords au parlement ne brille pas par ses compétences économiques et sociales.
De surcroît, beaucoup de cadres de Nidaa Tounes, à commencer par leur boss, ne sont pas vraiment des perdreaux de l’année.

Combien de temps chômeurs et travailleurs pauvres vont-ils encore accepter de patienter ?
La Tunisie est une poudrière sociale.
Le redressement de la situation impose des réformes exigeantes qu'une grande partie de la population aura du mal à supporter. Aussi les marges de manœuvre du futur gouvernement sont très étroites.

Invariablement optimiste vis à vis de ma patrie de coeur, je reste tunisiquement votre.

Tahia Tounes !

Références et compléments
- Tunisie pays de l'année selon The Economist, 3 questions à Habib Sayah
- Mes différentes chroniques sur la Tunisie notamment :


dimanche 7 septembre 2014

Lettre à mes amis tunisiens tentés de voter Ennadha

Chères amies, chers amis.

Je me permet - j'espère que vous l'accepterez - de vous appeler amis car, depuis le début des années 1980, je fréquente assidûment votre attachant pays.
Chez vous, j'ai vécu des moments très intenses, des joies, mais aussi des peines.
J'ai, au fil du temps, tissé un vaste réseau de relations familiales, amicales, sociales que j'ai plaisir à rencontrer et étoffer. Vous êtes nombreux à faire partie de ces cercles.

Vous êtes profondément croyants et vous adhérez à une vision stricte de votre religion que vous pratiquez de manière rigoureuse.

Ce choix - qui ne correspond pas à mes façons d'être et de penser, je ne l'ai jamais caché et l'ai plusieurs fois évoqué sur ce blog - est le votre et, en tant que tel, je le respecte.
Je ne suis en aucune façon fondé à vous suggérer ce que vous devez croire et faire.

Vous avez la chance de vivre dans un pays où le respect vis-à-vis de l'Islam est élevé.
De surcroît, depuis la révolution, aucun obstacle ne s'oppose plus à votre pratique.

La Tunisie va, en octobre prochain, être appelée aux urnes. Votre inclination naturelle est probablement de voter pour Ennadha, le parti islamiste.
Avant que votre choix devienne définitif, je vous invite à l'examiner sous deux angles.

Qui pour relancer l’économie tunisienne ? Comment ?

Tout d'abord, votre pays se débat dans de graves difficultés sociales et économiques qui ont, d'ailleurs, été à l'origine de la révolution de janvier 2011.

La Tunisie, comme le monde alentour, subit de plein fouet les très violentes mutations de la troisième révolution industrielle.
L'économie, longtemps statique, est devenue furieusement dynamique. L'autarcie et la focalisation sur l'agriculture ne sont plus des options.
4 emplois sur 10 en Tunisie proviennent directement ou indirectement des échanges avec l'étranger. La majorité des tunisiens est désormais urbaine.

Les consommateurs, que nous sommes tous, et les changements technologiques créent un jeu difficile à maîtriser.
Pour petite preuve, je suis presque certain que vous possédez de l'électroménager asiatique ainsi qu'un smartphone, que vous surfez régulièrement sur le web ou les réseaux sociaux et aussi que plusieurs membres de votre famille travaillent dans l'informatique ou dans des sociétés exportatrices.
Google, Haier, LG, Samsung et les usines chinoises n'ont que faire de la Tunisie et ne vont pas patienter le temps que les turbulences post-révolutionnaires s'estompent.

Le symptôme le plus flagrant de ces changements est le chômage stratosphérique des jeunes diplômés. Alors que peu de temps en arrière, les étudiants post-bac avaient une vie professionnelle et, même, un statut quasiment garantis.

Les gouvernements d'Hamadi Jebali puis d'Ali Larayedh, deux leaders d'Ennadha, ont malheureusement échoué dans ce domaine.
Sous leur houlette, le chômage n'a pas diminué, les prix ont grimpé, la croissance a stagné et le déficit public a été multiplié par 7.
Désormais, lorsque l'état tunisien récupère 4 dinars en impôts, taxes et cotisations, il en dépense 5 !
Chaque mois, 30 nouveaux dinars de dettes - c'est à dire d'emprunts avec intérêts - sont gagés sur la tête de chaque tunisien, du bébé au vieillard.
La Tunisie va mettre beaucoup de temps à sortir de ce piège à retardement.

Êtes-vous certains que cette approche budgétaire laxiste soit durablement soutenable ?
Compte tenu de sa récente contre-performance, Ennadha est-il le parti le mieux placé pour guider la barque tunisienne sur les flots houleux de l'économie mondiale ?
A-t-il fait des annonces novatrices dans ce domaine ?
Un nouvel échec économique et social ne serait-il pas la meilleure contre-publicité à l'encontre de vos idées ?

Comment mieux promouvoir votre pratique religieuse ?

Ensuite, je comprends que vos convictions spirituelles vous poussent à vouloir rallier le plus grand nombre à votre foi et vos pratiques.
Cela n'est point choquant. Depuis que le monde est monde, les religions ont toujours voulu accroître les effectifs de leur fidèles.

Toutefois, quelle est la meilleure façon de convaincre et de rassembler ?

Si, demain, beaucoup plus de prescriptions religieuses devenaient légalement obligatoires en Tunisie, extérieurement le pays serait plus conforme à vos vœux.
Mais cette belle façade ne serait qu'un trompe-l'œil.

Personnellement, je me conformerais, en apparence, aux nouvelles normes mais mon cerveau et, plus encore, mon cœur, seraient en rébellion permanente. Je pratiquerais ce que les anglophones appellent le service des lèvres.

Pire, si l'atmosphère devenait trop pesante et les contraintes trop fortes, je pourrais - et je ne serais sûrement pas seul dans ce cas - ne plus venir en Tunisie, la mort dans l’âme et quoi qu'il m'en coûte.
De même, les départs vers l'étranger de tunisiens ne partageant pas vos façons d’être devraient aussi augmenter.

Il n'y a pas de précédent historique où imposer les signes extérieurs d’une foi ait durablement consolidé croyances et pratiques religieuses.

La sinistre inquisition catholique en Europe, malgré plusieurs siècles de contraintes barbares, n'a pas réussi à éradiquer le judaïsme et l'Islam, ni même à contenir la sorcellerie ou les pratiques sexuelles jugées déviantes.

Dernier exemple en date, en Iran, après 35 ans de pouvoir islamiste, beaucoup bravent clandestinement les interdits.
À en croire témoins et reportages, malgré une répression sanglante, protégés par un épais nuage de corruption, alcool, drogues et sexe débridé sont devenus du dernier chic.

Transgresser un interdit imposé est terriblement attractif, surtout pour la jeunesse.
Paradoxalement, malgré une apparence irréprochable, les mollahs de Téhéran ont obtenu, en une grosse génération, les mœurs inverses de ce qu'ils souhaitaient.
Depuis toujours, les prohibitions en tous genres n'ont eu pour seul effet que de permettre aux mafias de prospérer en fournissant en sous-main les biens ou services défendus à prix d’or.
On n'a jamais autant bu aux USA que durant les années 1920 où l'alcool était pourtant strictement interdit, mais abondamment fourni illégalement par Al Capone et consorts.

Souhaitez-vous vraiment favoriser les croyances de façade ? Les mœurs que vous reprouvez ? La corruption et la criminalité ?
En matière de morale et de religion, exemplarité et dialogue ne sont-ils pas plus efficaces que les règlements et la contrainte ?

Le sort de la Tunisie dépend de votre bulletin de vote

Chers amies et amis de plus de 30 ans, l'avenir de notre Tunisie - la votre surtout, mais aussi un tout petit peu la mienne - est, le 26 octobre prochain, au sens strict, entre vos mains.
Vous souhaitez, autant que moi, le meilleur pour votre patrie, je n'ai aucun doute à ce sujet.

Ce pays possède beaucoup d'atouts que quelques coups de pouce pourraient aisément mettre en avant.
Aussi, humblement, je vous demande, avant d'arrêter votre choix, de vous questionner au sujet des deux thèmes abordés dans ce billet.

Êtes-vous certains, en votre âme et conscience, d'agir, à moyen terme, en faveur de vos convictions et aussi des intérêts de la Tunisie et de tous les tunisiens ?

Tahia Tounes

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique “Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie”.
- Le site d'actualité Rue 89 consacre de nombreux articles originaux au sujet de l'Iran réel.

lundi 17 février 2014

Mon nouveau livre Humeurs Tunisiennes

La Tunisie, sans crier gare, a fait irruption dans ma vie en 1979 et, depuis lors, a oublié d'en repartir.

Au fil du temps et de nombreux séjours, j'ai appris à connaitre et à aimer ce territoire attachant et, surtout, les tunisiennes et tunisiens.
Petit à petit, j'ai noué un tissu familial, amical et social dont j'ai partagé des tranches de vie, des joies, des peines ...

À l'été 2010 - prémices de la révolution ? - l'envie de restituer par écrit une petite partie de ce que ma patrie de cœur m'avait donné est devenue trop pressante. À l'issue d'un extravagant après-midi chez Marthe, j'ai commencé à alterner satires, récits, analyses et anecdotes. Rapidement, l'antique Carthage est devenue un sujet de prédilection de ce blog.

J'ai regroupé avec plusieurs inédits et remanié quatre ans de chroniques dans un livre intitulé Humeurs Tunisiennes qui vient de paraître chez Leanpub, éditeur en ligne particulièrement innovant.

Humeurs Tunisiennes - Didier Lebouc

J'espère que ces Humeurs Tunisiennes, multiples et variables, vous donneront l'envie de connaître et d'aimer encore plus le pays mosaïque qu'elles ne se lassent pas d'évoquer.

Tahia Tounes !

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. Un après-midi chez Marthe, le début de l'aventure de l'écriture sur la Tunisie
. L'édition s'industrialise, making of du précédent bouquin, réalisé chez Leanpub comme celui-ci

- L'autre ouvrage publié chez Leanpub : Humeurs Économiques
   

lundi 27 janvier 2014

Révolution de Tunisie : la fin du commencement

Ce matin, lors de la promulgation de la nouvelle constitution tunisienne par le parlement, la fille du député Mohamed Brahmi, lâchement abattu en juillet dernier, occupait symboliquement le fauteuil de son père.

La fille de Mohamed Brahmi devant une photo de son père à l'assemblée nationale constituante tunisienne le 27 janvier 2014.
Cette image forte est emblématique de la situation ambivalente de mon pays de cœur.

Les trois dernières années, depuis la révolution et la chute de Ben Ali en janvier 2011, ont connu quelques hauts et beaucoup de bas.

L'économie stagne et la sécurité s'est durablement dégradée.
Deux figures politiques, Chokri Belaïd puis Mohamed Brahmi, ainsi que de nombreux militaires et policiers ont payé de leur vie l'implantation de noyaux terroristes.
Les élus du scrutin de fin 2011 ont fourni un pitoyable spectacle qui a déçu beaucoup de tunisiens.
Le débat public, qui aurait du se concentrer sur les questions sociales et économiques, a beaucoup trop porté sur des thèmes religieux.
Les islamistes d'Ennadha ont été incapables d'assumer leur large victoire électorale et la charge gouvernementale. Les deux petits partis  qui s'étaient allié avec eux ont démontré leur inconsistance.
Dans le même temps, l'opposition n'a pas su s'entendre, dépasser les petites ambitions personnelles et proposer des projets crédibles.

Toutefois, cette épaisse grisaille est trouée par quelques lueurs ténues d'espoir.
Les élections ont été bien organisées et honnêtes.
La constitution, insuffisamment libérale et libertaire à mon goût personnel, est le fruit d'un long et filandreux mais réel processus de compromis politique. Malgré ses imperfections, elle stabilise beaucoup d'acquis.
Pendant toute la législature, l'association Al Bawsala (la boussole) a organisé un suivi minutieux des travaux parlementaires et les a retranscrit sur les médias électroniques. Cette action a été remarquable et mérite d'être soulignée.
Les tunisiens et les tunisiennes ont démontré dans cette période troublée leur capacité à s'auto-administrer et ne pas se laisser imposer l'inacceptable. Partout, la parole, naguère sous le boisseau, est libérée.

La fille de Mohamed Brahmi représente cette réalité complexe.
Elle voisinait ce matin des personnages qui ont, si ce n'est commandité l'assassinat de son père, a minima encouragé ses tueurs et échoué à le protéger.
Par ailleurs, son sourire et sa jeunesse sont le capital le plus précieux de la Tunisie.
Puissent les jeunes générations retrouver l'esprit du 14 janvier, remiser leurs aînés de toutes obédiences au magasin des accessoires, prendre le manche de l'acte II de la révolution et emmener leur nation vers l'avenir qu'elle mérite !

Tahia Tounes !
Tunisiquement votre

Références et compléments
- Les autres chroniques sur la Tunisie
- Merci à Jean le tunisophile de m'avoir encouragé à écrire cette chronique tunisienne.
- Un clin d'œil amical au tuniso-twittonaute Habib Sayah @Habsolutelyfree qui ne partage peut-être pas totalement mon optimisme.
- Retrouvez Al Bawsala sur le web et sur Twitter @AlBawsalaTN.

lundi 26 août 2013

4 semaines au cœur de la Tunisie morose

Depuis plus de trente ans, je séjourne régulièrement en Tunisie, où, au fil du temps, j'ai le plaisir et la chance d'avoir tissé un vaste réseau de relations familiales et amicales.
Je viens de passer 4 semaines à Kelibia, ville côtière de 45 000 habitants à 100 km à l'est de Tunis. Voici ce que j'y ai vu et entendu.

Extérieurement la crise n'est pas visible
Au premier abord, la Tunisie de l'été 2013 ne semble pas différer de celle des deux années précédentes.
Les routes restent bondées, avec la même anarchie circulatoire. La police et la garde nationale y ont même fait leur réapparition, postées depuis 20 ans invariablement aux mêmes points de contrôle et aux mêmes horaires.
Les commerçants et marchés sont normalement achalandés et les trottoirs envahis par les étals des vendeurs ambulants.
Les constructions neuves continuent de proliférer.
Les services publics stagnent dans un état minimal, voire sub-minimal. Le ramassage des ordures et le nettoyage de la voirie laissent plus qu'à désirer, l'éclairage des rues est aléatoire et les nids de poules en constante expansion.
Toutefois, à Kelibia, perception, guichets administratifs de la mairie, eau et électricité fonctionnent normalement.

Les difficultés économiques sont ressenties par chacun
Toute les personnes avec lesquelles j'ai échangé, sans exception, une fois expédiées les salutations d'usage, abordent immédiatement et spontanément leurs soucis quotidiens : "la Tunisie ne va pas bien", "la vie est devenue difficile", "tout est cher, très cher", "il y a beaucoup de chômage" ...
L'inquiétude et la résignation sont réelles et partagées, à un niveau que je n'ai jamais connu.

La politique déchaîne les passions
En famille ou entre amis, les discussions politiques surviennent à tout moment. Le ton monte très vite et la passion prend rapidement le pas sur l'argumentation. Les déchirures familiales ou amicales ne sont jamais très loin.
Deux camps, peu conciliables à court terme, se font face.

D'un côté, minoritaires mais déterminés, les partisans d'Ennadha, le parti islamiste actuellement au pouvoir, clament la légitimité de leur gouvernement et de leur majorité parlementaire, revendiquent le droit à l'apprentissage du pouvoir et se disent victimes d'un complot anti-islam.
Leur ressentiment vis à vis des autres composantes politiques est important. D'après les sympathisants nadhaouis, mauvaise santé économique, assassinats politiques et terrorisme sont exclusivement imputables aux tenants de l'ancien système, à l'opposition qui en serait le prolongement et à des intérêts étrangers peu définis.
Les événements égyptiens ont plongé les islamistes convaincus dans un profond malaise, mélangeant inquiétude, frustration et indignation.

Sur le bord opposé, la grande majorité des personnes que j'ai croisé exècre, le mot n'est pas trop fort, Ennadha.
Une partie non négligeable de la base sociologique des islamistes souhaite désormais leur départ, voire même leur élimination.
L'érosion de la popularité des vainqueurs des élections est spectaculaire. Plusieurs de mes connaissances qui ont probablement voté en octobre 2011 pour Ennadha refusent désormais d'indiquer leur vote ou clament qu'ils se sont abstenus.
Les reproches envers la majorité actuelle sont sévères et souvent haineux. Bêtise et incompétence sont les plus fréquents, mais aussi malhonnêteté ainsi que soutien aux salafistes et au terrorisme.
Certains appellent ouvertement à un retour provisoire de la dictature, le temps "d'être débarrassé de Ennadha". Une minorité significative de mon entourage a même accueilli avec une satisfaction non dissimulée la répression sanglante en Égypte.
Le remplacement du gouvernement actuel par une équipe de technocrates apolitiques est réclamée par les adversaires des islamistes. Aux dires des plus convaincus, cette formule est la seule pour sortir le pays de l'ornière. Peu formulent des suggestions sur les mesures sécuritaires, économiques et sociales que devrait prendre cet hypothétique gouvernement de salut national.
Toutefois de nombreux opposants partagent un unique point commun avec les islamistes : la croyance dans des interventions de pays étrangers.

Les manifestations n'attirent pas les foules
Cet échauffement verbal débouche sur peu d'actions concrètes. La quasi-totalité de mes relations, quelle que soit leur opinion, est plus spectatrice qu'actrice de la crise en cours.
A Kelibia, fin juillet et début août, l'opposition a réuni trois à quatre fois 100 à 150 personnes devant la délégation, l'équivalent de la sous-préfecture. Ennadha a mobilisé une fois un groupe de taille comparable.
Le 17 août, 200 à 300 barbus salafistes, venus de toute la région, ont assisté à un meeting devant le marché.
Vendredi 23 août, une manifestation débonnaire d'une centaine d'opposants a fait mine de chasser le délégué, pendant qu'une contre-manifestation de même ampleur soutenait le haut fonctionnaire. Sur le trottoir d'en face, le nombre de personnes attablées aux terrasse des cafés excédait celui des manifestants.

Autre signe de la désaffection des tunisiens pour la politique active, les "plateaux télé" où les politiciens de tout poil pérorent ne font plus recette. Les vainqueurs du zapping de l'été sont les feuilletons à l'eau de rose, les séries comiques et les caméras cachées trash.

Les jeunes grands absents de la crise actuelle
Seule une très faible minorité des moins de trente ans que je fréquente s'intéresse et participe aux discussions politiques. Interrogés sur les raisons de ce retrait, la plupart répondent désabusés "tous nuls".
De nombreux diplômés sont perplexes et découragés face à un marché du travail saturé.
Coincés entre un chômage massif et des familles très prégnantes dont ils ne peuvent, voire ne souhaitent, s'émanciper, la plupart se réfugient dans une sorte de maladie de langueur. Facebook et jeux vidéos sont leurs exutoires.
Presque tous rêvent de partir, bien peu s'organisent pour passer à l'acte.

L'inquiétude sourde plombe l'ambiance nocturne
Signe des temps, une fois le ramadan et les fêtes de l'Aïd terminés, les rues de Kelibia, ordinairement très animées en été jusque tard dans la nuit, sont devenues presque vides après 22H30.
Boutiques et cafés ferment une à trois heures plus précocement que naguère.
Deux ans et demi après sa révolution, la Tunisie est devenue bien morose.

Plus que jamais tunisiquement votre. Tahia Tounes !

jeudi 22 août 2013

La Tunisie victime collatérale d'un complot international

La révolution tunisienne et les printemps arabes n'auraient de révolutionnaires que le nom.
Les événements qui se succèdent en Tunisie, Égypte, Libye et Syrie depuis fin 2010 ne seraient pas le fruit des actions des populations, politiques, syndicats, militaires et policiers locaux mais l'aboutissement d'un vaste complot international aux ramifications insoupçonnées.
J'ai profité de mon séjour au pays du jasmin pour enquêter sur le volet tunisien de ces aspects méconnus de l'histoire récente. Voici, en exclusivité, le résultat de mes recherches sur le terrain.

Tout commence avec Israël.
L'entité sioniste et son lobby militaire, ulcérés de ne plus avoir en face d'eux d'adversaires dignes de ce nom, ont œuvré pour remplacer des dictateurs arabes mous et complaisants à leur égard par des gouvernements énergiques décidés à en découdre.

Pour ce faire, le Mossad prit contact avec la CIA qui s'en ouvrit au président américain.
Ce dernier ordonna à ses diplomates de prendre langue avec les partis islamistes de tout poil afin de les sortir de la torpeur mystique où ils se complaisaient.

Dans le même temps, la CIA instrumentalisa Bradley Manning et Julian Assange afin qu'ils fassent connaître urbi et orbi via Wikileaks tout le mal que l'oncle Sam pensait de Ben Ali et Mubarak.
D'ailleurs, les ennuis judiciaires et diplomatiques récurrents de ces deux maîtres manipulateurs (maîtresses manipulatrices ?) ne servent qu'à donner le change afin que leurs couvertures ne soient pas éventées.

Un peu plus tard, la CIA impliqua aussi le MI6 britannique dans cette aventure.
De concert, ces deux services choisirent d'utiliser leurs confrères belges, profitant que ces derniers étaient livrés à eux-mêmes en l'absence de gouvernement à Bruxelles.
Les sbires d'Albert II réveillèrent, pour fomenter des troubles, un réseau dormant, implanté de longue date au cœur de la Tunisie profonde, constitué de binationaux belgo-tunisiens et de supporters du Standard de Liège.
L'anecdote est peu connue mais, avant de s'immoler, Mohammed Bouazizi a entonné une dernière fois la Brabançonne pour se donner du courage.

La DGSE française, prise de court par ses homologues d'Outre-Quiévrain et sommée par Michèle Alliot-Marie de reprendre la main, téléphona à des généraux tunisiens approchés lors de leurs études militaires à Saint Cyr.
Il fut convenu avec eux d'expédier Ben Ali au Qatar, histoire d'encombrer un peu l'encombrant émir gazier et télévisuel.
Malheureusement, les pompistes de Carthage, téléguidés par le FSB russe, ne ravitaillèrent pas suffisamment l'avion qui dût, faute de carburant, se poser en Arabie Saoudite.

Furieux de la blague franco-belge dont il avait failli être victime, le monarque qatari choisit de promouvoir à grands coups de pétrodollars les islamistes d'Ennadha, pensant ainsi ennuyer USA et Israël.
Bizarrement, aucune cassette vidéo n'avait indiqué à Al Jazeera l'origine américaine-sioniste de la manœuvre. Le pétulant émir s'est, en quelque sorte, auto-intoxiqué avec sa propre télévision.

Les saoudiens, déçus par le paquet cadeau qu'ils avaient reçu et soucieux de ne pas laisser le Qatar tenir la corde, mirent en branle leurs confréries salafisto-wahhabites qui s'empressèrent d'apporter une contribution significative à l'accroissement exponentiel du bordel ambiant.

Pendant ce temps, en France, à l'insu du gouvernement, au cœur des plusieurs maisons de retraite, des vieillards pieds-noirs, nostalgiques du protectorat, s'activèrent pour remettre en selle un inconnu cacochyme, Beji Caïd Essebsi, avec les frères cadets duquel ils avaient été à l'école primaire.

Profitant de la confusion générale, des renégats du MI6, soutiens secrets de la cause indépendantiste écossaise, tirèrent moult ficelles occultes pour faire accéder à la présidence de la république le plus fervent amateur de whisky pur malt de la diaspora tunisienne.
Pour réussir cette audacieuse manœuvre, il reçurent le soutien sans faille de l'UFAB (Union des Fabricants Artisanaux de Burnous), de l'ASPL (Association de Sauvegarde du Patrimoine Lunetier) et du STPPC (Syndicat Tunisien des Producteurs de Pois Chiches).

Les deux derniers épisodes en date sont les abdications surprise d'Albert II de Belgique et de Hamad ben Khalifa al-Thani l'émir du Qatar, ces deux hommes qui, au sens presque strict, ont allumé la mèche des révolutions arabes.
Ces sémillants monarques n'ont pas réussi à assumer leur part de responsabilité dans l'enlisement actuel.
Je leur conseille d'utiliser leur récente retraite pour se rendre en Tunisie profiter des plages et surtout des prochaines péripéties du complot israélo-américano-belgo-franco-russo-qataro-saoudo-écossais au poétique nom de code de "révolution du jasmin".

Clandestinement votre

Références et compléments
- J'adresse ma profonde gratitude à mes nombreux et documentés informateurs tunisiens qui, sous le couvert d'un anonymat garantissant leur sécurité, ont fait preuve de courage et de civisme en me confiant les informations secrètes retranscrites dans cette chronique. Ils se reconnaîtront.
- Mes remerciements aussi au twittonaute @Lakbe_etc qui m'a fourni des informations de première main sur Hamad ben Khalifa al-Thani.

samedi 17 août 2013

Les tunisiens seraient-ils des américains ?

L'un des plus saisissants mystères anthropologiques est le désamour que beaucoup de tunisiens nourrissent à l'égard des États-Unis et des américains.
Pourtant la patrie d'Habib Bourguiba est culturellement et sociétalement beaucoup plus proche du pays de Georges Washington que de celui de Charles de Gaulle.
Jugez sur pièces.

Tout d'abord, depuis début 2011, les tunisiens, à l'instar des états-uniens, arborent leur drapeau et chantent leur hymne national à tout bout de champ.
La terre de Brassens n'admet ces démonstrations patriotiques qu'en cas de victoire à la coupe du monde de football, grosso modo une fois par siècle.

Les habitants de l'antique Carthage sont, comme ceux d'outre-Atlantique, des fervents du libéralisme économique.
La preuve, le marchand ambulant Mohamed Bouazizi, icône tragique de la révolution de Tunisie, était un défenseur de la libre initiative économique, injustement entravé dans son envie d'entreprendre par une représentante de l'arbitraire étatique.
Depuis le 14 janvier, des myriades d'entrepeneurs bouaziziens ont envahi les trottoirs tunisiens et même les bas-côtés des autoroutes.
À l'issue des élections d'octobre 2011, le libéralisme viscéral des tunisiens a littéralement pris son envol. Le gouvernement islamico-hétéroclite a réussi brillamment à mettre l'état en panne, alors que la population, par son auto-organisation, empêche coûte que coûte le PIB de décliner.
Nul besoin, comme en France, de faire intervenir les rouages colbertistes d'un ministère des finances ou de l'industrie pour venir à la rescousse de l'économie.

Autre point commun entre l'Oncle Sam et Ibn Khaldoun, les politiciens des deux nations partagent la même absence criante de compétences et la même méconnaissance de l'environnement international.
François Hollande, fort de son bac avec mention et de ses multi-diplômes de HEC et de l'ENA, a bien fait de se présenter aux élections à Tulle, car à Oklahoma City ou à Béja ses chances étaient nulles.

La religion rapproche aussi la Tunisie et les USA.
Dans ces deux pays, la pratique est majoritaire et visible, signe d'une foi profonde et partagée par le plus grand nombre.
À l'inverse, en France, patrie de la laïcité, deux tiers de la population déclare ne pas être croyante et moins d'un français sur vingt participe régulièrement à des rites religieux.
Comment, dans ces conditions, imaginer voir à Paris, contrairement à Tunis et San Francisco, les pare-brises des taxis arborer la mention "Dieu est grand" ou les billets de banque rappeler "qu'en Dieu nous croyons" ?

Trois éléments anecdotiques révèlent, encore plus, la profonde communion intellectuelle reliant les habitants du Cap Bon ou du Sahel à ceux du Texas ou de Californie.

La boisson préférée du pays du jasmin est le gazouze, c'est à dire le soda en canette à teneur minimale en sucre garantie dont raffolent les américains. Les meilleures ventes sont réalisées par les marques originaires d'Atlanta Coca-Cola et Fanta.

Depuis une sacrée lurette, l'automobiliste tunisien a abandonné l'ancestrale Peugeot 404 bâchée, dernier relent de la présence coloniale française, au profit de pickup trucks, emblèmes des red necks. Chaque année, la taille de ces gouffres à essence et de leurs pneus s'accroît. Les plus récents ne seraient pas ridicules dans les rues de Nashville ou de Baton Rouge.

Enfin, malgré les nombreux italiens présents durant le protectorat et la proximité de la Sicile, la Tunisie, au rayon café, a préféré délaisser le succulent expresso au profit d'un breuvage noirâtre et insipide que ne désavouerait pas un new-yorkais.

Pour conclure, je tiens à rassurer le lecteur que cette chronique aurait angoissé.
La Tunisie n'est pas encore complètement devenue le cinquante-deuxième état fédéré américain.
Pour résorber votre angoisse, il vous suffit de traverser Kelibia à pied, en voiture, ou mieux en mobylette. Vous constaterez alors deux ou trois menues différences de comportement routier par rapport à Memphis, Tennessee.

Tuniso-americainement votre

Références et compléments
- Au delà de la caricature ci-dessus, il existe, depuis le dix-neuvième siècle, d'authentiques libéraux en Tunisie, cherchant à réaliser une synthèse entre pensées arabo-musulmanes et occidentales, sur les plans politiques et économiques.
Pour aller plus loin et découvrir un courant original, peu connu et revigorant en cette période grisâtre que traverse la Tunisie, je recommande la visite du site de l'Institut Kheireddine et du compte Twitter d'Habib M. Sayah @Habsolutelyfree, son principal animateur.

samedi 10 août 2013

La Tunisie ne mérite ni sa majorité politique ni son opposition

Depuis de trop longs mois désormais, la plupart des politiciens tunisiens se sont lancés dans un concours de bêtise et d'inconséquence.
Jugez sur pièces.

La majorité hétéroclite issue des élections d'octobre 2011, composée d'Ennadha, parti islamiste conservateur, d'Ettakatol, sociaux-démocrates mous, et du CPR, nationalistes un brin extra-terrestres, a échoué en tout.

La situation sécuritaire est exécrable. Deux ténors politiques ont été assassinés par balles ces 6 derniers mois, un maquis salafiste s'est implanté sur le mont Chaambi et la petite délinquance coule des jours tranquilles..

L'économie est stagnante et le chômage stratosphérique, sans aucune perspective visible de redécollage rapide.
Le déficit public se creuse à vive allure. L'état tunisien dépense actuellement 20% de plus qu'il ne récolte en impôts, taxes et cotisations.

La rédaction de la nouvelle constitution, qui est pourtant l'objectif principal d'une assemblée soit disant constituante, est au point mort.
Aucun des tunisiens avec lesquels j'ai échangé n'a été capable de m'expliquer clairement qu'elle sera l'organisation des pouvoirs publics découlant de la nouvelle loi fondamentale.

Par voie de conséquence, la confiance dans cette "troïka" a fondu comme un cornet de glace au soleil d'Hammamet, y compris chez une partie de leurs sympathisants.
De nombreux élus et militants d'Ettakatol et du CPR, désappointés par l'alliance avec les islamistes, ont déserté les rangs de ces deux formations.
Des personnes naguère favorables à Ennadha en disent, désormais, beaucoup de mal.

Le plus singulier est qu'Ennadha s'est ingénié à se tirer des balles dans le pied et à renforcer ses adversaires.
Ses dirigeants n'ont pas eu la lucidité de placer des technocrates aguerris aux manettes économiques et sociales.
A minima par naïveté et, probablement aussi, par calcul stupide, ils ont laissé la violence politique et religieuse s'installer.
Et, comble de l'absurdité, en envoyant plusieurs fois la police et leur milice dite de protection de la révolution, matraquer des manifestations, les islamistes ont amélioré la visibilité et la cote de popularité des contestataires.
Omnubilée par la conquête du pouvoir, Ennadha en a oublié le difficile exercice.

L'opposition ne vaut malheureusement guère mieux.
Elle est désormais divisée en deux pôles principaux, Nidaa Tounes, sorte d'adaptation bourguibienne du gaullisme dirigée par un jeune espoir de 85 ans, et le Front Populaire, coalition de gauche qui aurait fait moderne en 1960, auxquels s'adjoignent une multitude de groupuscules et associations.
Le seul point d'accord est de "dégager" Ennadha.

Officiellement, la feuille de route anti-islamistes serait de mettre en place un gouvernement intérimaire d'union nationale constitué d'indépendants et de technocrates, de boucler rapidement la rédaction de la constitution et d'organiser des élections d'ici 6 mois à un an.

Toutefois ce plan est ambigu et ne contribue pas à débloquer la situation.
Qui pour diriger le gouvernement de salut public ? Qui aux ministères clefs ? Avec quels soutiens politiques ? Avec ou sans la participation d'Ennadha ?
Quelles actions économiques et sociales mettre en œuvre avant les élections ?
Comment rétablir la sécurité ? Comment discipliner la police ?
Quoi mettre dans la constitution ? Quels pouvoirs pour le parlement, le gouvernement, le président de la république ?
Aucune de ces questions cruciales n'a d'embryon de réponse unitaire et publique. La semaine prochaine peut-être ...
Avec autant de flou, d'indécision et d'ambitions personnelles non voilées, Nidaa Tounes, le Front Populaire et la société dite civile voudraient maintenir Ennadha au pouvoir qu'ils ne s'y prendraient pas autrement.
Les leaders de l'opposition semblent plus préoccupés par d'hypothétiques élections sans cesse repoussées aux calendes grecques, que par éviter une sortie de route imminente à la Tunisie. Alors que la maison commune brûle, les pompiers tergiversent.

Les plus optimistes des tunisiens croient en l'existence d'un "plan secret" des opposants, les plus pessimistes sont totalement désabusés.

La meilleure preuve de l'incapacité des adversaires d'Ennadha à assumer leurs responsabilités est la manifestation du 6 août dernier devant l'assemblée constituante au Bardo à Tunis.
L'affluence était imposante, toutes les catégories sociales et tous les âges y étaient représentés.
Toutefois, les seuls emblèmes arborés par la foule étaient des drapeaux tunisiens, signe à la fois encourageant d'unité nationale mais aussi, voire surtout, désespérant d'absence criante de perspectives politiques.

Envers et contre tout, tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie" et "la Tunisie entre Fellag et Yasmina Khadra".

vendredi 2 août 2013

Ich bin ein Tunesier

Il y a 50 ans, John Fitzgerald Kennedy, au meilleur de sa forme, prononçait son célèbre Ich bin ein Berliner.
Sous les effets conjugués des événements récents et de l'hypoglycémie ramadanesque, j'ai imaginé un Kennedy ayant échappé aux balles de Lee Harvey Oswald, sortant de sa retraite bien méritée et reprenant du service pour venir exalter les tunisiens actuellement rassemblés tous les soirs parvis du Bardo à Tunis.
Voici en exclusivité pour les lecteurs du blog Humeurs Mondialisées, ce nouveau discours historique.

Je suis fier d'être ici, parmi vous, à Tunis, cette ville qui symbolise aux yeux du monde, depuis le 14 janvier 2011, la liberté, la démocratie et le progrès.

Il y a 2000 ans, la fierté suprême était de dire civis romanus sum.
Aujourd'hui, dans notre ère de liberté, la fierté suprême est de proclamer Ich bin ein Tunesier أنا تونسي 

Excusez-moi, mais à mon âge, j'ai tendance à mélanger les langues allemandes et arabes !

Il y a beaucoup de personnes de part le monde qui ne comprennent pas, ou disent ne pas comprendre, quel est le problème entre la liberté et le sectarisme.
Qu'ils viennent à Tunis ! يأتون إلى تونس 

Il y en a aussi qui proclament que le sectarisme nous ouvre le futur.
Qu'ils viennent à Tunis ! يأتون إلى تونس 

Il y en a d'autres qui disent qu'en Méditerranée et ailleurs, nous pouvons coopérer avec les tenants du sectarisme.
Qu'ils viennent à Tunis ! يأتون إلى تونس 

Il y en a même quelques uns qui disent qu'il est exact que le sectarisme est un mauvais système, mais qu'il permet de résorber les injustices socio-économiques.
Qu'ils viennent à Tunis ! Laßt sie nach Tunis kommen ! أتون إلى تونس 

La liberté rencontre de nombreux obstacles et la démocratie n'est jamais parfaite.
Mais, en démocratie, il n'est nul besoin de violence, de meurtres et d'intimidations policières pour obtenir le soutien des citoyens.

Vous êtes aux avant-postes du combat pour la liberté et vous avez payé un lourd tribut.
Malgré tout, je vous demande de regarder, par delà les dangers d'aujourd'hui, en direction des espoirs de demain et d'envisager, au delà de la liberté de la seule Tunisie, les avancées de la liberté partout dans le monde.

La liberté est indivisible.
Si un seul homme est entravé alors personne n'est libre.
Quand la démocratie sera durablement installée, ici à Tunis, et que la liberté aura progressé partout, vous pourrez, tunisiennes et tunisiens, avoir la satisfaction tranquille des personnes qui ont fait, en première ligne, ce que leur cœur leur commandait.

Tous les hommes libres, où qu'ils vivent, sont aujourd'hui, et pour longtemps, citoyens de Tunisie.
Aussi, en homme libre, je suis fier de proclamer ici, sur le parvis du Bardo à Tunis, Ich bin ein Tunesier أنا تونسي 

Toujours tunisiquement votre

Références et compléments
- Chronique très spécialement dédiée à Majdi Khan @MajdiKhan le plus valeureux des twittonautes tunisiens. Si vous ne le suivez pas encore, précipitez-vous !
- Dans le discours original, après s'être exclamé "Ich bin ein Berliner", Kennedy enchaînait par "I appreciate my interpreter translating my German!".
Aujourd'hui le twittonaute Zarzouki @ja3far2012 a rempli cette fonction et m'a suggéré de modifier mon titre afin qu'il soit plus agréable à des yeux et des oreilles germanophones. Danke schön !
- Refusant les prises d'otages sémantiques, j'ai volontairement préféré le vocable sectarisme à celui d'islamisme.
L'Islam est une des grandes religions de l'Humanité que l'islamisme dévoie à des fins politiques et sectaires.
- L'expression latine civis romanus sum signifie je suis citoyen romain.
- L'original, en anglais, du discours "Ich bin ein Berliner" de John Fitzgerald Kennedy le 26 juin 1963 à Berlin.

jeudi 1 août 2013

Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie

Je n'ai pas le cœur à commenter de nouveau la succession d'événements tragiques en Tunisie. Pour connaître mes sentiments sur le massacre de soldats dans le centre du pays, il est tristement suffisant de reprendre ma chronique consacrée au récent meurtre de Mohamed Brahmi et de remplacer son nom par celui des militaires sacrifiés. 

La révolution du 14 janvier 2011 est née de l'accumulation de problèmes sociaux, économiques et sociétaux :  chômage massif, disparités régionales criantes, inégalités fortes et jeunesse connectée au monde mais peinant à trouver sa place dans une société bloquée ...
Pourtant, Ennadha, le parti islamiste au pouvoir depuis les élections de fin 2011, ses deux alliés et ses zélateurs ont systématiquement joué des aspects moraux, religieux et, désormais hélas, sécuritaires plutôt que d'aborder ces difficiles sujets.

Une façon de résister au sectarisme est de ne pas se laisser imposer le choix des questions importantes. Aussi, je vais tenter, à ma façon, d'évoquer l'économie tunisienne afin d'apporter ma modeste pierre à un débat démocratique qui n'a malheureusement pas débuté.

Les presque 11 millions de tunisiens devraient produire cette année 2013 un total de 75 milliards de dinars, 34 milliards d'euros au cours du jour.
Cela représente chaque mois 580 dinars, 260 € par personne.
Cette valeur est 10 fois plus faible que pour les français.
Grosso modo, la Tunisie possède, aujourd'hui, le niveau de vie et de développement de la France au moment de l'indépendance au milieu des années 1950.

Seulement un gros tiers des tunisiens, 4 millions de personnes, se considère comme actif, c'est à dire ayant un emploi ou en recherchant un. La valeur française avoisine le double de celle de la Tunisie.
Cette différence est surtout due à la faible participation des femmes au travail non domestique. Un quart des travailleurs tunisiens sont des femmes, alors qu'en France la parité est presque atteinte.
Ces chiffres méritent toutefois d'être fortement nuancés par l'existence d'un gigantesque secteur dit "informel", euphémisme technocratique pour travail au black. Commerces et artisanats non déclarés sont légion et non dissimulés. Ils sont le symptôme de la frénétique capacité d'entreprendre des tunisiens mais aussi, hélas, d'un marché du travail officiel bouché.

Le chômage en Tunisie est stratosphérique.
Un actif sur six, 650 000 personnes, est sans travail déclaré, au lieu de un sur dix en France.
Le système éducatif qui est pourtant une des réussites tunisiennes, est devenu une fabrique efficace de sans-emplois. Plus du tiers des chômeurs recensés, 230 000 jeunes, sont des diplômés de l'enseignement supérieur.

La quasi-fermeture des pays européens à l'immigration a supprimé une importante soupape. Désormais, malgré les traversées clandestines en barque vers les îles italiennes, 30 000 tunisiens, 0.3% de la population, quittent leur pays annuellement.
Les temps ont bien changé, désormais, les français s'expatrient deux fois plus que les tunisiens.

Les salaires sont notablement plus faibles en Tunisie qu'en Europe.
Ainsi, le SMIC atteint à peine 1.5 dinars, 0.7 € par heure, soit environ 270 dinars, 120 € par mois, huit fois moins qu'en France.
Autre exemple, ma très militaire coupe de cheveux me coûte 2 dinars, 0.9 € à Kelibia, contre 44 dinars, 20 € à Grenoble.
Ces rémunérations réduites permettent à la Tunisie d'attirer, à deux pas de l'Europe, des industries intensives en main d'œuvre : textile, assemblage mécanique ou électronique, centres d'appel. Cela rend aussi le tourisme compétitif.
Malheureusement, dans ces secteurs à faible valeur ajoutée, la concurrence internationale est rude. De surcroît, vouloir employer des diplômés du supérieur dans des industries de main d'œuvre est un formidable gâchis.

La crise internationale, débutée en 2008, a sérieusement secoué la croissance tunisienne. Jusqu'à cette date, la production et le niveau de vie augmentaient de 6% à 8% par an. Mais la fin du règne de Ben Ali a vu ce chiffre chuter de moitié.
L'année 2011, avec la révolution puis la guerre civile en Lybie, s'est soldée par un recul de 1%. La richesse disponible s'est alors amenuisée de 5 dinars, 2 € mensuels par tunisien.
Depuis, en grande partie grâce à l'auto-organisation et à l'ingéniosité de la population, la machine est un peu repartie : +2.5% en 2012, probablement autour de +3.5% en 2013 soit 35 dinars, 16 € de beurre dans les épinards, pardon dans la chorba, chaque mois pour les tunisiens.
Toutefois, le double de ce taux serait sensiblement nécessaire pour que les problèmes socio-économiques commencent, petit à petit, à s'estomper.

L'état tunisien, comparé à ceux des social-démocraties européennes, est un chef d'œuvre de frugalité. Le système public ne prélève qu'un quart de la richesse produite par les tunisiens, la moitié du taux français, un peu moins de 20 milliards de dinars, 9 milliards d'euros en 2013. Une somme mensuelle par tunisien de 155 dinars, 70 €.
Les gouvernements post-révolutionnaires n'ont pratiquement pas fait évoluer la pression fiscale et sociale. Le taux global de prélèvements est resté presque inchangé. En quelque sorte, les recettes de Ben Ali sont devenues celles de Beji Caïd Essebsi puis de Ennadha.

Par contre, depuis le 14 janvier 2011, les dépenses publiques se sont envolées.
De 2010 à 2013, elles auront augmenté d'une bonne moitié, passant de 120 dinars, 55 € mensuels par tunisien à 185 dinars, 85 €.
Les dépenses de fonctionnement, à commencer par la rémunération d'agents étatiques, sont la cause principale de cet emballement.
Les investissements publics, un cinquième du budget, 35 dinars mensuels par habitant, ont cru deux fois plus doucement.

La conséquence de ces politiques dépensières est une explosion du déficit public qui s'est multiplié par 7 depuis la révolution.
Grâce à Beji Caïd Essebsi puis à Ennadha, à chaque fois que l'état tunisien reçoit 4 dinars, il en dépense 5. Le système public français, pourtant loin d'être un modèle, est deux fois plus rigoureux.
Résultat : tous les mois, 30 dinars, 14 € supplémentaires de dette sont gagés sur la tête de chaque tunisien.

Cette fuite en avant dans la dépense, soit disant keynésienne et en pratique clientéliste, n'a pas porté les fruits attendus par ses promoteurs. La croissance est atone et les inégalités ne se résorbent pas.
Plusieurs pistes sont pourtant envisageables pour donner un coup de turbo au moteur tunisien.
Certaines, d'inspiration libérale, cherchent plus de croissance en limitant la bureaucratie, en défiscalisant l'investissement et en limitant les charges sociales via une TVA digne de ce nom.
D'autres, d'orientation plus sociale, visent à taxer plus les classes moyennes pour créer des transferts vers les plus pauvres et les régions en déshérence.
Enfin, une réorientation d'une partie des dépenses étatiques au profit d'infrastructures pourrait donner un coup de fouet doublement efficace.

Définir quels changements sont souhaitables, imaginer leurs modalités et réussir leur mise en œuvre, sont les questions essentielles qui devraient saturer le débat public en Tunisie.

No pasaran !

Plus que jamais tunisiquement votre

Références et compléments
- Ma précédente chronique tunisienne "Triste bégaiement" sur l'assassinat du député Mohamed Brahmi.
- Mes autres chroniques économiques.
- Les chiffres présentés dans ce billet proviennent tous de sources officielles publiques tunisiennes : ministère des finances, banque centrale, institut national de la statistique.
Les valeurs ont été volontairement arrondies afin de faciliter la compréhension et la lisibilité. J'ai utilisé le cours de 2.2 dinars par euro pour les conversons monétaires.
- A toutes fins utiles, je rappelle que les milliards évoqués dans cette chroniques sont des sommes en dinars, pas en millimes !
- Pour être tout à fait précis, le SMIC tunisien s'appelle officiellement SMIG. En France, le minima salarial est "de croissance" alors qu'en Tunisie il se contente d'être "garanti".
- J'invite Taoufik Z. à venir profiter d'une coupe de cheveux kélibienne pour me faire pardonner d'avoir à nouveau abusé de la contribution économique de mes coiffeurs.

jeudi 25 juillet 2013

Triste bégaiement en Tunisie

Aujourd'hui, Mohamed Brahmi, figure de l'opposition politique en Tunisie, a été assassiné par balles devant son domicile.
Les circonstances sont étonnamment semblables à celles, il y a près de 6 mois, du meurtre de Chokri Belaïd, autre leader de la gauche.

Une fois de plus, ceux qui ont tiré, mais surtout ceux qui ont commandité la fusillade, ont fait preuve de l'inanité barbare de leur pensée politique. Lorsque l'on n'est pas capable de réfuter des arguments, le Colt devient une sinistre échappatoire.

Une fois de plus, le risque de réaction en chaine est maximal.

Une fois de plus, la barbarie stupide de quelques uns endeuille et frappe un pays entier.
L'immense majorité des tunisiens que je fréquente, connais et aime depuis plus de trente ans exècrent le recours au meurtre comme méthode de gouvernement. Ils aspirent, au contraire, à ce que les différents politiques se règlent dans les urnes, les hémicycles et les prétoires.
Beaucoup d'entre eux, y compris dans les rangs conservateurs, souhaitent avoir une ou des droites, un ou des centres et une ou des gauches pouvant être en désaccord sur presque tout sauf sur un socle démocratique et républicain commun.

Une fois de plus, j'espère que ma patrie de coeur trouvera l'énergie de se ressaisir, de terminer sa transition démocratique et de ne pas céder à la loi du plus fort qui est aussi, hélas, celle du plus con.

Il y a quelques années, suite à une bousculade à l'embarquement à l'aéroport de Carthage, un vieux monsieur tunisien m'avait retenu par la manche et m'avait enjoint de ne pas considérer les fauteurs de trouble comme représentatifs de son pays.
Aujourd'hui, amis lecteurs, je me permet, à mon tour, la gorge serrée, de vous demander de croire que la vraie Tunisie n'est pas celle qui a tiré ou fait tirer sur Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

No pasaran

Envers et contre tout, tunisianiquement votre !

vendredi 7 décembre 2012

La Tunisie frappée par le syndrome des 4 I

En Tunisie, la révolution exemplaire de janvier 2011 qui avait surpris et enchanté s'enlise !
Depuis plusieurs mois désormais, l'économie stagne, les incidents violents se multiplient et le système politique issu des élections libres est grippé.

Le gouvernement dit la "troïka" mené par les islamistes d'Ennadha auxquels se sont acoquinés deux partis dits laïques est atteint du "syndrome des 4 I" :

Indifférence
Les préoccupations du personnel politique issus des élections libres d'octobre 2011 sont très éloignées du sort et des aspirations de beaucoup de tunisiens.

Inconséquence
Même si la plupart des nouveaux gouvernants ont passé de longues années en prison ou exil, bien peu se sont inspirés de Nelson Mandela pensant la future Afrique du Sud post-apartheid au fond de sa cellule de Robben Island.

Improvisation
La mauvaise préparation des partis au pouvoir couplée aux envies multiples de la population débouche sur des décisions chaotiques et à courte vue.

Incohérence
Si quelqu'un peut m'expliquer clairement la ligne politique de la "troïka", je me ferai un plaisir de le publier sur ce blog !

Tunisianiquement votre

Références et compléments
- Merci à Yannick de m'avoir soufflé puis rappelé les "4 I".
- Lire aussi l'autre chronique cri du cœur "Plaidoyer pour la Tunisie de toujours".

mercredi 10 octobre 2012

Rire du voile ?

Une étonnante vidéo, sous-titrée en français, de Gamal Abdel Nasser fait ces jours-ci le tour du web.
Dans ce film, probablement enregistré au début des années 1960, le raïs y explique, en arabe dialectal égyptien, sur le ton de la conversation, comment, après le coup d'état de 1952, ses tentatives d'associer les frères musulmans au nouveau pouvoir ont fait chou blanc.
Les islamistes de l'époque conditionnaient, selon Nasser, leur soutien à l'imposition du voile à toutes les égyptiennes.
Le président de feue la République Arabe Unie, très en verve, termine son récit avec une chute humoristique ponctuée d'un geste éloquent de la main. La salle, à coup sur remplie de courtisans, éclate de rire et interpelle l'orateur à plusieurs reprises.
Nasser plaisante sur le voile et les frères musulmans devant un auditoire acquis et hilare.

Il y a une cinquantaine d'années, le voile et l'islamisme étaient un thème de rigolade officielle dans l'Egypte d'alors. Pourquoi, depuis, un voile est-il retombé sur le voile ?

Le monde de Nasser, de Bourguiba et de leurs consorts était simple.
Le rideau, pardon le voile, se levait sur un avenir prometteur. Débarrassé du fardeau de la colonisation, le monde arabe allait se développer à vive allure grâce à un savant mélange de modernisme, d'étatisme, de marxisme et de nationalisme. Les succès économiques et symboliques seraient très vite au rendez-vous.

Depuis, la roue voilée du temps a tourné et les lendemains ont cessé de chanter les mélodies d'Oum Kalthoum.
Sous la pression des réalités, les inefficaces idéologies des luttes nationales ont été remisées et les régimes initialement dynamiques se sont enkystés dans la dictature.
La manne pétrolière n'a profité qu'à la poigne d'airain d'opulentes monarchies d'opérette et d'impudents généraux.
Grâce à un libéralisme économique mais pas politique, l'essor économique a fini par survenir, hélas accompagné d'un cortège d'inégalités.
Transition démographique, exode rural, croissance urbaine et déferlement technologique ont secoué les bases des sociétés civiles.
Et, surtout, aucune réussite emblématique n'est à mettre au crédit des nations arabes. Qui peut citer, au niveau mondial, des vedettes, sportifs, prix Nobel, chefs d'entreprise, leaders d'opinion du Maghreb ou du Machrek ? Les rares individualités qui viennent à l'esprit sont, soit décédées à l'instar de Naguib Mahfouz, soit expatriées comme Carlos Ghosn.

Comment s'étonner que beaucoup cachent leurs frustrations derrière des attitudes rétrogrades trop simplistes ?
Le retour du voile recouvre d'abord les exorbitantes promesses non tenues de Nasser et Bourguiba.

Nasser conclut son intervention filmée en expliquant qu'il n'a ni les moyens, ni la volonté d'imposer aux égyptiennes un voile que même la fille d'un dignitaire islamiste refuse. Ce que le raïs, pourtant peu avare de méthodes musclées, ne pouvait exiger, les sociétés arabes se le sont, au fil du temps, infligées elles-mêmes.

Toutefois, les révolutions de Tunisie et de d'Egypte de début 2011 ont montré que le pire n'est jamais certain.
Aussi, malgré des élections libres ayant produit un personnel politique âgé et déçu du bourguibisme ou du nassérisme, je persiste à espérer que la jeunesse arabe saura faire tomber ses voiles et les hisser en direction du grand large !

Bientôt, pour paraphraser Pierre Desproges, il sera à nouveau possible de rire de tout à Tunis ou au Caire, mais peut-être pas avec toutes les vieilles barbes !

Voiliquement votre.

samedi 15 septembre 2012

Plaidoyer pour la Tunisie de toujours

La Tunisie de toujours (image circulant sur le web)
J'ai le plaisir, oserais-je dire le privilège, de longuement fréquenter la Tunisie et, surtout, les tunisiens depuis une trentaine d'années. Au fil du temps, j'ai construit un attachement profond envers ce pays.

En janvier 2011, à distance, j'ai tour à tour tremblé, pleuré et exulté durant les journées révolutionnaires.
Toutefois, depuis quelques mois, j'enrage. Des pseudo-politiciens amateurs et des énergumènes dont l'inculture n'égale que la longueur des barbes et des scaphandres s'ingénient à pousser la Tunisie vers le bas.

Le dernier épisode en date est proprement consternant.
Hier, quelques centaines d'enragés, sous les yeux de forces de l'ordre passives et débordées voire complices, s'en sont pris à l'ambassade américaine de Tunis, au mépris d'usages séculaires.
Plusieurs morts et des dizaines de blessés sont à déplorer. Des véhicules ont été incendiés créant un spectaculaire panache de fumée noire dont les images ont fait le tour d'internet. L'école américaine située à proximité a été saccagée et pillée.

Ces émeutes ne sont pas mues une quelconque grande cause. Personne n'a attenté à l'intégrité de la Tunisie ou d'un autre pays arabe et aucun officiel dit "occidental" n'a fait de déclaration incendiaire. Ce déchaînement n'a rien à voir non plus avec le conflit persistant entre Israël et Palestine.
Les pillard poilus souhaitaient juste afficher leur réprobation vis-à-vis d'une vidéo exécrable et passée jusqu'alors inaperçue mettant en cause la religion islamique et ses fidèles.

Les radicaux islamophobes à l'origine du brulot cinématographique et les salafistes sont deux faces quasi-identiques de la même intolérance. Ils s'ingénient de concert à monter une escalade de provocations réciproques, soit disant pour promouvoir leur foi.
Pour reprendre le mot de la blogueuse tunisienne Fatma Arabicca, au lieu de croire que leur Dieu les protège, ces surexcités se croient obligés de protéger leur Dieu, par la force et la bêtise.

Il est difficile de déterminer si Ennadha, le parti politique islamique qui gouverne actuellement la Tunisie, est débordé ou bien se sert des barbus violents.
La première hypothèse suggère une inaptitude crasse. Alors que les protestations anti-américaines étaient prévisibles, ne pas réussir à protéger des bâtiments bien connus situés en terrain dégagé des assauts de quelques centaines de trublions aisément repérables dénote une incapacité à diriger une police et un état modernes.
La seconde possibilité est encore plus consternante. Elle sous-tend une volonté d'établir une nouvelle dictature avec des manœuvres dignes de Hitler et de ses sbires de la SA, au mépris des libertés mais aussi de l'économie de la Tunisie.
Ces deux hypothèses sont hélas compatibles, incompétence et inconséquence ne s'excluant pas.

Je forme le vœu que la grande majorité de tunisiens qui, je peux en témoigner, ne se reconnait pas dans la chienlit et les violences ambiantes, réussisse à trouver l'énergie du sursaut collectif et remette le pays sur les rails prometteurs que le 14 janvier 2011 laissait entrevoir.

J'invite aussi tous mes amis européens à ne surtout pas considérer ces tristes évènements comme représentatifs du peuple tunisien.
Que les salafistes l'admettent ou pas, l'histoire et la géographie ont fait de la Tunisie un pays aux multiples facettes et aux relations très diverses. Un seul exemple : les noms de famille à Kelibia montrent que la population du Cap Bon est venue de tout le pourtour méditerranéen dans le sillage des beys ottomans.
Ce melting pot, ou plutôt cette chickchouka, a créé une vraie tradition d'hospitalité, de bienveillance et de vivre-ensemble à laquelle la Tunisie doit une partie de son charme.
Cette Tunisie de toujours, plus exactement ces tunisiens et tunisiennes de toujours, n'ont pas changé même quand les volutes opaques des pneus enflammés empêchent de les voir.
L'élan de sympathie que la révolution dite du jasmin a suscité en Europe ne doit pas se tarir. Continuer à échanger avec les tunisiens et persister à se rendre en Tunisie est la meilleure et la plus agréable résistance que nous pouvons opposer aux barbus Molotov.

Tunisiennement votre
La Tunisie de toujours chantée par Syrine Ben Moussa
Références et compléments
- Cette chronique a été reprise par le journal en ligne tunisien Direct Info
- Mes (trop ?) nombreuses autres chroniques sur la Tunisie
- Dans la même veine, Karim Guellaty a publié hier un remarquable billet "un film et pas beaucoup de possibilités".
- Un article fouillé de l'Institut Kheireddine (think tank libéral tunisien) met en évidence les liens entre les leaders salafistes au passé activiste et terroriste et le parti majoritaire Ennadha.
- Fil Twitter de la blogueuse tunisienne Fatma Arabicca

dimanche 15 janvier 2012

Il y a un an, la Révolution de Tunisie vue de Grenoble

Il y a un an, la Révolution de Tunisie était vieille d'une journée.
Même si nous étions en France et hélas pas à Tunis, une révolution n'était plus un événement historique ou journalistique mais un bouleversement concret nous touchant personnellement.

Nous étions samedi. La journée entière, comme la soirée précédente du désormais fameux 14 janvier 2011, nous sommes restés collés aux écrans d'Internet et de la télévision. Plusieurs fois, anxieux, nous avons téléphoné à notre famille.
Nos sentiments étaient mitigés : bien sur la joie de la chute de la dictature mais aussi la crainte créée par une nuit de pillage et les nombreuses mentions de snipers ainsi que l'incertitude du vide politique des premières heures.
Ce matin là, j’ai acheté tous les quotidiens qui, sans exception, titraient sur la fuite inattendue de Ben Ali. Ensuite, j’ai brandi fièrement chez le boucher Libération où le mot liberté en arabe et en français encadrait une jeune tunisienne portant une pancarte avec le slogan "dégage". L’envie de partager cet événement était irrésistible.

Toute la semaine, les nouvelles de Tunisie avaient été mauvaises. La répression orchestrée par le régime de Ben Ali faisait de nombreuses victimes et la fin, voire même la réforme, du pouvoir en place paraissait impossible. Inquiétude et indignation étaient fortes même si notre famille était saine et sauve.

Un peu pour conjurer la peur mais aussi pour donner le plus possible d'informations, chaque soir, j'envoyais un mail à notre famille, nos amis et nos connaissances en Europe.
À notre grande surprise, le sort de la Tunisie suscitait beaucoup d'émotion au Nord de la Méditerranée. Notre téléphone ne cessait de sonner. Une cinquantaine de personnes recevaient et réagissaient à mes messages quotidiens. Ces superbes témoignages d'intérêt et d'amitié ne s’oublieront pas facilement.

Le 12 janvier, à défaut d’une action concrète, nous étions, en famille, allé manifester au centre ville de Grenoble. Un rassemblement, dérisoire et sans risque par rapport à ceux de Tunis, regroupait 300 personnes. Pour la première fois de ma vie, j'ai chanté - soyons honnête, fredonné - en public un hymne national.

Je me souviens aussi avoir découvert durant ces journées intenses Twitter. Beaucoup de personnes y relayaient des informations et des images.
J'ai ainsi fait la connaissance virtuelle de Majdi, acteur et témoin très fiable. Son tweet du 14 janvier après-midi près du ministère de l'intérieur est inoubliable "je n'ai plus peur, je ne reculerai pas".
Plus tard, nous avons suivi, angoissés, son retour à pied chez lui malgré le couvre-feu.
Un mois et demi plus tard, nous faisions sa connaissance bien réelle à Tunis.

Sur les écrans, la scène la plus forte de la Révolution de Tunisie restera Maître Aouini hurlant la liberté nouvelle au milieu d'une avenue Bourguiba désertée. Cette tirade improvisée possède la même force que le célèbre "Paris brisé" de Charles de Gaulle.

Fin février, nous nous sommes rendus à Tunis pour un mariage mais aussi pour humer la nouvelle atmosphère. L'émotion fut à son comble quand passant devant une manifestation, nous nous sommes arrêtés pour nous mêler à elle quelques instants.
L'impensable était devenu réalité ...

Révolutionnairement votre

Références
- Majdi sur Twitter s'appelle @MajdiKhan
- La vidéo de Maître Aouini sur YouTube

jeudi 22 décembre 2011

La fille de Degache et le président

À en croire les gazettes électroniques tunisiennes - il est vrai, pas toujours bien informées - Moncef Marzouki, binoclard suprême et récent président de la République de Tunisie, aurait, hier, demandé la main de Sihem Badi, probable future ministre de la femme du gouvernement en gestation.

Etant moi-même membre de la tribu des taupes, j'exhorte notre meilleur représentant à la plus grande prudence concernant ses projets matrimoniaux.

Tout d'abord parce que les prédécesseurs du myope en chef ont été frappés par la malédiction de la seconde épouse. Sans Wassila (Bourguiba) et Leila (Ben Ali), le sort de la Tunisie aurait été bien différent.
Mais surtout, parce que la fiancée putative réside en ce moment dans la localité de Degache dans le sud tunisien. C'est en scandant le nom de cette bourgade injustement méconnue que les tunisiens ont fait, le 14 janvier dernier, "dégager" le prédécesseur de Marzouki.

Convoler avec une degachite est un risque que ne devrait pas prendre le roi des lunettes.
Imaginez que la belle Sihem lui dise innocemment à la veille d'un week-end "je retourne à Degache", le nouveau président pourrait très mal le prendre.

De surcroît, comme le risque de mégalomanie présidentielle et familiale n'étant pas encore complètement écarté, imaginez l'impact sur la scène internationale si le couple Marzouki-Badi décidait de faire de Degache la capitale de la Tunisie révolutionnaire ...

Dégagiquement ou degachiquement votre

La ville de Degache au bord du Chott El Jerid en Tunisie (source Wikipedia)
Sources et compléments
- Article du site Tunisie Numérique du jeudi 22 décembre 2011 annonçant la possible demande en mariage de Moncef Marzouki à Sihem Badi (le rédacteur de cet article n'a manifestement pas encore eu le temps d'apprendre l'usage du conditionnel, souhaitons que son activité professionnelle débordante lui en laisse le loisir)

lundi 7 novembre 2011

Austère 7 novembre - Chronique tuniso-indienne


Dans la Tunisie pré-révolutionnaire, le 7 novembre était le jour où un agent publicitaire pour teintures capillaires, s'auto-congratulait en célébrant l’anniversaire du coup d'état médical l’ayant porté au pouvoir.

Pour ce premier 7 novembre sans Ben Ali, j'ai délibérément choisi d'aller dans un pays où cette date est restée fériée envers et contre tout.
Aujourd'hui, à Bangalore, c'était, simultanément, le Bakrid musulman et une fête hindoue dont je n’ai pas capté le nom. Bakrid est la version locale de l'Aïd El Kebir. Les chèvres et boucs qui remplacent les moutons ne supportant pas la mousson ont été sacrifiés hier, mais la grande fiesta avait lieu aujourd'hui, ne me demandez pas pourquoi.

La journée a commencé avec mon PC sonnant à tue-tête pour m'annoncer la "fête nationale tunisienne". Le programmeur du calendrier a manifestement survécu au bug de l'an 2000 mais pas à celui du 14 janvier.

Ensuite, pour des raisons trop longues à expliquer, il m'a fallu aller travailler. Cela n’a pas été trop désagréable. La climatisation glaciaire et les néons - plus religieux qu'on ne croit - avaient décidés de s’accorder une journée de répit.
Nous n’étions que 7 (tiens donc !) dans l’immense "open space" accueillant habituellement une centaine de personnes. Seul un poster grandeur nature du PDG, nous surveillait en permanence. Vers quatre heures, satisfaits de notre œuvre, nous avons décidé de plier les gaules.

Rentré à l'hôtel, au bord de la piscine, sous un ciel limpide, bercé par une petite brise, je me suis connecté à France Info, histoire d’avoir des nouvelles fraiches du pays natal.
Décalage horaire oblige, j'ai eu le droit, en direct, à la belle voix grave de l'austère François Fillon égrenant les nouvelles mesures de rigueur budgétaire visant à conserver notre triple A. Quand il a annoncé le gel de son salaire, j'ai failli tomber du transat tellement c'était émouvant.

Pour me remettre de ces intenses émotions, j'ai interrompu la radio et écouté de la musique grecque. Puis, je suis allé manger une pizza …

Rigoureusement votre

mardi 2 août 2011

Iceberg démocratique tunisien

"L'air semble fait pour ce pas du prodige"
Louis Aragon - Second Intermède

Beaucoup d'européens ayant fait du tourisme en Tunisie ont été surpris en janvier 2011 de découvrir que le régime alors en vigueur n’était pas particulièrement aimable. La dictature ne sautait pas aux yeux du visiteur inattentif.
Un peu plus de six mois après le grand "dégage !" ayant mis à bas Ben Ali et sa clique, la démocratie naissante n’est guère plus apparente à l’observateur externe.
Les systèmes politiques sont comme les icebergs : l'essentiel de leur substance est dissimulé.

Les signes extérieurs visibles de la nouvelle Tunisie sont donc ténus mais toutefois bien présents et surtout inimaginables il y a peu.

Les nombreuses affiches sur lesquelles l’ancien dirigeant semblait faire la promotion d’une teinture capillaire sont désormais remplacées par des placards de "l'ISIE" incitant à l’inscription sur les listes électorales. Les bus aussi appellent au devoir civique.
Tout nouvel électeur, en plus de son attestation, se voit remettre un autocollant rouge proclamant "je suis inscrit". De plus en plus de lunettes arrière de voiture arborent cette superbe pastille.

Les vendeurs ambulants se sont multipliés ces derniers mois. Ainsi, dans notre rue, le "souk" hebdomadaire du lundi démarre désormais le dimanche.
Il est vrai que plus personne n’ose dire quoi que ce soit à ces commerçants improvisés, par peur de déclencher des bouleversements géopolitiques planétaires.

La police n’inquiétant plus personne, le respect du code de la route, autrefois minimal, voisine désormais le zéro absolu.

Beaucoup de graffitis souillent les murs. Pourtant, très peu sont politiques, il s’agit principalement d'éructations incompréhensibles d'ultras du football.
Dans un autre registre, un calicot avec une faucille et un marteau orne la maison de la culture de Kelibia. Une réunion du PCOT doit s’y tenir bientôt.
Si, en dictature, les cons se voient confier le pouvoir, la démocratie leur donne la parole … Et c'est tant mieux !

A notre arrivée à l'aéroport de Carthage, les annonces par haut-parleurs demandaient régulièrement à "la famille Ben Ali de se rendre à la porte 54". Comment aurions-nous pu soupçonner l'an dernier à la même époque qu'une administration officielle pousserait publiquement les Ben Ali à "dégager" ?

Révolutionnairement votre

Compléments
- Chronique rédigée le 2 août 2011 et non retouchée.
Sur le même thème, en plus sérieux et avec des photos, j'ai aussi publié le 10 août un article sur Rue89 intitulé "Choses vues à Kelibia, sept mois après la révolution".
- L'ISIE est l'Instance Supérieure Indépendante pour les Elections chargée du processus électoral. Sur les publicités francophones, cet organisme s’affiche avec un logo indiquant « TunISIE ».
- Le PCOT est le Parti Communiste Ouvrier de Tunisie (trotskyste) dont le leader est Hamma Hammami.

samedi 5 mars 2011

La révolution tunisienne est une affaire d'âge

Tout a commencé par un grand "dégage !".
Les tunisiens en avaient assez du chômage et du grattage de leur fromage par des ex-spécialistes du coiffage.
Le 14 janvier fut pour Ben Ali et sa clique le jour du décollage. Bien fait pour eux, ils avaient trop abusé du pourcentage.

Très vite, cette Tunisie au nouveau visage fut un heureux présage pour l'Egypte et, souhaitons le, pour la Lybie et son faux mage.

A Tunis, toutefois, dans le sillage de la libération, des sabotages ont conduit l'armée à dire "je rengage !". Grâce aux militaires, il n'y a pas eu de dynamitages, seulement quelques mitraillages et démontages.

Pendant ce temps, à la Kasbah puis à la Kobba, beaucoup clamaient "quel outrage ! j'enrage !".
Tous ces orages étaient avant tout une affaire de rodage même si on pouvait craindre le noyautage.
Plusieurs réglages du gouvernement ont été nécessaires afin d'obtenir un vrai rééquilibrage : d'abord époussetage suivi de replâtrage puis de limogeage.
Désormais, nouvel éclairage avec un président et un premier ministre d'âge, ils viennent de donner des gages, il est donc temps de dire "je m'engage ! Fini les barrages ! Assez de démolissage !".

Souhaitons que le dégage tunisien se propage ! Et pour les étudiants, place au bachotage !

Agiquement votre …

Rappel chronologique
La Révolution Tunisienne a culminé le 14 janvier 2011 avec le départ en exil du dictateur Zine El Abidine Ben Ali.
La révolution égyptienne a eu lieu mi-février 2011.
Début mars 2011, de nombreux évènements se sont succédés en Tunisie : le sit-in de la Kasbah a poussé au départ le Premier Ministre intérimaire septuagénaire Mohammed Ghannouchi, remplacé par l'octogénaire Beji Caid Essebsi.
Le soulèvement libyen a commencé fin février 2011 et début mars la chute de Khadafi paraissait imminente.
Cette chronique a été écrite à Tunis durant cette période et n'a pas été retouchée.