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lundi 15 juin 2015

Prostitution, alcool & cannabis, la France est-elle vraiment le pays de Descartes ?

Autant l'affirmer d'emblée, la traite des êtres humains ainsi que l'abus de substances addictives sont, à mes yeux, deux fléaux qui doivent être jugulés autant que faire se peut.

Toutefois, la législation française actuelle et ses probables futures évolutions contribuent à renforcer les aspects les plus malsains du travail sexuel et de la consommation de stupéfiants.
De surcroît, les motivations et la cohérence de l'arsenal judiciaire sont difficiles à distinguer.
Jugez sur pièces :
  • Le cannabis est interdit de vente en France.
    Paradoxalement, l'alcool dont les effets sur la santé et le psychisme sont grosso modo similaires est parfaitement légal.
    Sans oublier les cigarettes qui goudronnent les voies respiratoires avec la même célérité que les joints.
     
  • Fumer des pétards, dont la vente est pourtant illégale, est judiciairement accepté et fiscalement exempté.
    Sous peu, il en sera de même pour les injections d'héroïne, grâce aux salles de shoot qui bénéficieront d'un statut proche de celui des ambassades.
     
  • À l'inverse, prochainement, acheter une prestation à une prostituée sera pénalement répréhensible.
    Alors que vendre ou promouvoir des services sexuels restera ou redeviendra autorisé.
     
  • Cerise à l'eau de vie sur le baba au rhum, les vannes de la publicité pour l'alcool ont de grandes chances de s'ouvrir encore plus.
     
À n‘en pas douter, ce n'est pas le regretté René Descartes - père du rationalisme et icône nationale - qui a inspiré les parlementaires français lors de l'élaboration de telles réglementations mais plutôt le monde des bisounours agrémenté de zestes de morale.
Dans la tête de nos représentants, le buveur semble être un défenseur actif d'un art de vivre séculaire ; le fumeur de cannabis un brave type ayant besoin de relâcher un peu la pression ; l'héroïnomane une victime d'un système trop lourd à supporter ; la prostituée une pauvre créature aux mains de mafias sans foi ni loi et le micheton un immonde salopard machiste.

Pourtant au vu des chiffres, la réalité est autrement plus complexe.
  • Même si au fil de ces 50 dernières années la consommation d'alcool par tête a été divisée par 2 en France, 7 millions de français adultes ont été ivres au moins une fois dans l'année écoulée.
    Plus de 2 millions de compatriotes de Paul Ricard sont affectés par l'alcoolisme chronique.
    La bibine est la cause de 50 000 décès prématurés par an, soit 12 fois plus que la route.
    Les vins et spiritueux représentent environ 1% de la production nationale, 6 fois moins que le tourisme.
    Ils rapportent annuellement en taxes et impôts grosso modo 2 jours de prestations sociales, mais coûtent en frais de santé 5 jours de ces mêmes dépenses !
     
  • Le cannabis, de plus en plus tendance, a déjà été expérimenté par une quinzaine de millions de français. 4 millions tâtent du joint au moins une fois par an, 2 millions a minima mensuellement.
    Quelque part, il semblerait que moins on picole dans notre bel Hexagone, plus on y fume d'alcaloïdes !
     
  • La cocaïne et ses variantes ont déjà traversé les narines de 2 millions de personnes.
    Les amphétamines et l'ectasy ont fait voir des éléphants roses à un effectif sensiblement identique.
    Quant à l'héroïne, elle a coulé dans les veines de 400 000 français.
     
  • Les statistiques de la prostitution sont plus difficiles à établir.
    Environ 30 000 péripatéticiennes et péripatéticiens officient en France.
    Une part non négligeable d'entre eux est au mains de réseaux d'exploitation et de traite, mais aucun chiffre raisonnablement étayé n'existe.
    De rapides calculs d'ordre de grandeur permettent de cuber leur clientèle entre 2 et 8 millions de personnes.
     
Plonger dans le stupre et la fornication - comme aurait dit le non moins regretté Georges Brassens - est profondément ancré dans la nature humaine.
Tout laisser faire, sans aucune restriction, ouvre la porte aux pires dérives.
Si la liberté de débauche et d'intoxication fait incontestablement partie des droits humains inaliénables, elle doit cesser lorsqu'elle menace la liberté ou l'intégrité d'autrui.

Mais espérer dissuader par la répression des millions de délinquants répétitifs est illusoire.
Ainsi, l'an dernier, en France, à peine 1 personne sur 15 ayant abusé de la dive bouteille est passée dans le radar des forces de l'ordre, le plus souvent avec des conséquences judiciaires nulles ou minimes.
Une méthode semi-saoudienne consisterait à expédier quelques semaines à l'ombre chaque ivrogne repéré par les pandores. Seul hic à ce traitement de choc, il nécessiterait la multiplication par 2 à 3 des places de prison.

Historiquement, aucune prohibition n'a jamais obtenu de baisse durable du nombre d'usagers du “vice” qu'elle était sensée combattre.
Proscrire alcool, joints et prostitution supposerait, en France, de mettre sous surveillance policière serrée une bonne dizaine de millions de personnes.
Les 250 000 gendarmes et policiers actuels - même renforcés par les 150 000 viticulteurs frappés par l'impossibilité d'écouler leur production - ne parviendraient pas à accomplir cette tâche plus faite pour Hercule que pour Bacchus.
Le risque serait même élevé que les flics se mettent à la coke pour tenter d'échapper au burn-out.

La seule réussite des politiques d'interdiction - fussent-elles euphémisées en “pénalisation des clients” - est d'enrichir les mafias.
Le grand banditisme profite d'une demande très peu modifiable - et donc très peu modifiée - pour fournir, sous le manteau, à prix d'or et avec les pires méthodes, ce que le marché officiel n'est plus en mesure de livrer au grand jour.

Pour limiter réellement les effets néfastes de l'alcool, des drogues et du sexe tarifé, sans en créer de pires, seules des politiques pragmatiques, dénuées de tout moralisme, sont efficaces.
Transformer le marché noir en marché blanc ou, à défaut, gris recèle plus d'avantages que d'inconvénients.
Pour ce faire, une combinaison de plusieurs actions s'impose :
  • Très fortes doses d'information, de prévention et de réinsertion.
     
  • Légalisation réglementée et fiscalisée des pratiques à la dangerosité raisonnable.
    Autrement dit, donner au cannabis un statut proche de celui de l'alcool et organiser la prostitution comme dans la majorité des pays européens.
     
  • Répression accrue en moyens et en sanctions des trafics de personnes et de produits à haute toxicité.
     
Alcoolo-cannabiquo-sexuellement votre

Références et compléments
- Laurent m'a soufflé, il y a une grande lurette, le thème de cette chronique.

- Ce billet a probablement énervé de fidèles lecteurs. Pour me faire pardonner, je leur ouvre les colonnes de ce blog où ils pourront me porter la contradiction.

- Voir aussi, sur des thèmes voisins, les chroniques :
- Si beaucoup de monde a un avis sur l'alcool, les drogues et la prostitution, peu d'études chiffrées et dûment documentées existent.
Pour les chiffres de cette chronique, j'ai utilisé trois sources principales, toutes parfaitement officielles :
- Pour calculer la clientèle de la prostitution en France, j'ai effectué le raisonnement suivant :
  • 30 000 prostituées actives en France.
    Les chiffres varient entre 10 000 et 40 000 suivant les sources.
    30 000 est la valeur faisant - sans jeu de mot - consensus.
  • En moyenne, on peut supposer qu'une prostituée travaille 20 jours par mois et fournit des prestations à environ 10 clients quotidiens.
  • Parallèlement, on peut estimer que chaque client de prostituée recourt à des services sexuels mensuellement.
  • On aboutit ainsi à 6 millions de clients.
  • En faisant varier les hypothèses, on déduit la fourchette de 2 à 8 millions.

mardi 3 février 2015

J'ai adoré faire mon service militaire

Depuis que des barbares bas de plafond ont abattu en janvier à Paris des dessinateurs antimilitaristes et anticléricaux, médias, sondages et bistrots plébiscitent le rétablissement du service militaire obligatoire.
Cette noble tradition nationale serait, parait-il, une occasion unique de brassage social ainsi que le creuset des valeurs républicaines.

Ayant eu le privilège de passer un an sous les drapeaux, je voudrais témoigner personnellement des hautes vertus de cette corvée, au sens étymologique du terme.

Bien que je me sois présenté à reculons à l'incorporation, je tire une légitime fierté de ma prestation forcée au sein de la Marine Nationale.
D'août 1984 à juillet 1985, alors que la guerre froide battait son plein, le territoire national français n'a jamais été menacé de près ou de loin. Preuve de l'efficacité dissuasive de ma présence, l'épée dans les reins, sous l'Uniforme de la République.

Pourtant, je n'ai porté une arme que deux nuits d'affilée.
Durant mes “classes”, au coeur des landes de Gascogne, revêtu d'un seyant survêtement bleu, j'ai arpenté les couloirs des dortoirs ainsi que les sanitaires aux nombreuses fuites d'eau pour “veiller sur le sommeil de mes camarades”.
Afin de remplir au mieux cette mission tactiquement indispensable, j'avais été doté d'un fusil, qui avait du être moderne vers 1930, sans aucune munition et qui, pour plus de sécurité, avait la culasse soudée.

Mon activité militaire a beaucoup fait progresser mon niveau d'éducation générale.
J'ai appris, en vrac, à coudre un ruban de casquette, à faire un nœud de cravate, à pratiquer la “politesse militaire”, à ne pas jeter par la fenêtre une bouteille de gaz en feu et à chanter “ils ont traversé le Rhin au son des fifres et tambourins”.
Les occasions de s'initier ou de se perfectionner, avec la bénédiction du commandement, aux plaisirs raffinés du tabac, de l'alcool et des contacts tarifés avec la gent féminine étaient - si j'ose dire - légion et à la portée de nos soldes rachitiques.
La pratique du canot à rame sur un étang d'eau douce aurait pu me transformer en véritable marin. Mais, hélas, mon daltonisme, qui m'empêchait de faire la distinction entre les fanaux rouges et verts, a contrarié cette vocation aussi tardive qu'involontaire.
Plusieurs instructeurs zélés ont aussi tenté de m'inculquer la marche au pas, mais, malgré leurs efforts soutenus, douze mois n'y ont pas suffi.
Bref, à mon retour à la morne vie civile, mon employabilité s'était nettement accrue.

Seul, un petit quart de ma classe d'âge a eu le plaisir de servir notre patrie.
Les femmes étaient exclues d'office et l'armée, déjà en panne budgétaire, réformait plus d'une recrue sur deux.
Si vous aviez le bonheur d'avoir effectué quelques études, la malchance d'être sélectionné pour servir l'amère patrie se trouvait illico atténuée.
L'institution militaire s'empressait de vous proposer une version adoucie, voire carrément planquée, de votre passage en son sein : élèves-officiers de réserve, coopérants à l'étranger, scientifiques du contingent, j'en passe et des meilleures.

Votre serviteur est ainsi devenu pédagogue et a défendu le sol natal avec des craies - de couleur qui plus est ! - devant un tableau noir.
Au sein d'un centre de formation de la Marine, j'ai enseigné, à de jeunes matelots fraîchement engagés pour échapper au chômage, la beauté insoupçonnée de la loi d'Ohm et du théorème de Thévenin-Norton.
Afin de conserver la nécessaire distance entre le professeur et ses étudiants, j'ai été doté de l'uniforme et des privilèges des officiers, à l'exclusion des galons. Pendant un an, avec une cinquantaine de collègues tous diplômés, j'ai logé et mangé au mess, au lieu de dormir en chambrée et de profiter de la cantine.
Il va sans dire qu'une fois mes cours effectués, je pouvais aller et venir à ma guise dans la base mais aussi en dehors.
Prof amateur à la motivation minimale, je rentrais à mon véritable domicile chaque week-end alors que les militaires professionnels qui n'obtenaient pas la moyenne à mes contrôles, dont je bâclais la correction, étaient irrémédiablement consignés.

Cette expérience incomparable fut enrichissante à tous points de vue.
Durant une longue année, j'ai rencontré des personnes très variées venues de milieux que je ne connaissais guère, exercé une activité aussi enrichissante que formatrice et mis en pratique notre belle devise Liberté, Égalité, Fraternité.
Il est urgent que les jeunes d'aujourd'hui puissent à nouveau bénéficier de cet exceptionnel apport.

J'allais oublier un petit détail.
Les terroristes d'Action Directe, prédécesseurs rouges des sinistres frères pois chiche, qui ont sévi dans les années 1980 et assassiné Georges Besse et le général Audran, avaient effectué leur service militaire. À l'inverse de votre serviteur, ils y avaient même appris à tirer.

#JesuisCharlie
Insoumiquement votre

dimanche 7 septembre 2014

Lettre à mes amis tunisiens tentés de voter Ennadha

Chères amies, chers amis.

Je me permet - j'espère que vous l'accepterez - de vous appeler amis car, depuis le début des années 1980, je fréquente assidûment votre attachant pays.
Chez vous, j'ai vécu des moments très intenses, des joies, mais aussi des peines.
J'ai, au fil du temps, tissé un vaste réseau de relations familiales, amicales, sociales que j'ai plaisir à rencontrer et étoffer. Vous êtes nombreux à faire partie de ces cercles.

Vous êtes profondément croyants et vous adhérez à une vision stricte de votre religion que vous pratiquez de manière rigoureuse.

Ce choix - qui ne correspond pas à mes façons d'être et de penser, je ne l'ai jamais caché et l'ai plusieurs fois évoqué sur ce blog - est le votre et, en tant que tel, je le respecte.
Je ne suis en aucune façon fondé à vous suggérer ce que vous devez croire et faire.

Vous avez la chance de vivre dans un pays où le respect vis-à-vis de l'Islam est élevé.
De surcroît, depuis la révolution, aucun obstacle ne s'oppose plus à votre pratique.

La Tunisie va, en octobre prochain, être appelée aux urnes. Votre inclination naturelle est probablement de voter pour Ennadha, le parti islamiste.
Avant que votre choix devienne définitif, je vous invite à l'examiner sous deux angles.

Qui pour relancer l’économie tunisienne ? Comment ?

Tout d'abord, votre pays se débat dans de graves difficultés sociales et économiques qui ont, d'ailleurs, été à l'origine de la révolution de janvier 2011.

La Tunisie, comme le monde alentour, subit de plein fouet les très violentes mutations de la troisième révolution industrielle.
L'économie, longtemps statique, est devenue furieusement dynamique. L'autarcie et la focalisation sur l'agriculture ne sont plus des options.
4 emplois sur 10 en Tunisie proviennent directement ou indirectement des échanges avec l'étranger. La majorité des tunisiens est désormais urbaine.

Les consommateurs, que nous sommes tous, et les changements technologiques créent un jeu difficile à maîtriser.
Pour petite preuve, je suis presque certain que vous possédez de l'électroménager asiatique ainsi qu'un smartphone, que vous surfez régulièrement sur le web ou les réseaux sociaux et aussi que plusieurs membres de votre famille travaillent dans l'informatique ou dans des sociétés exportatrices.
Google, Haier, LG, Samsung et les usines chinoises n'ont que faire de la Tunisie et ne vont pas patienter le temps que les turbulences post-révolutionnaires s'estompent.

Le symptôme le plus flagrant de ces changements est le chômage stratosphérique des jeunes diplômés. Alors que peu de temps en arrière, les étudiants post-bac avaient une vie professionnelle et, même, un statut quasiment garantis.

Les gouvernements d'Hamadi Jebali puis d'Ali Larayedh, deux leaders d'Ennadha, ont malheureusement échoué dans ce domaine.
Sous leur houlette, le chômage n'a pas diminué, les prix ont grimpé, la croissance a stagné et le déficit public a été multiplié par 7.
Désormais, lorsque l'état tunisien récupère 4 dinars en impôts, taxes et cotisations, il en dépense 5 !
Chaque mois, 30 nouveaux dinars de dettes - c'est à dire d'emprunts avec intérêts - sont gagés sur la tête de chaque tunisien, du bébé au vieillard.
La Tunisie va mettre beaucoup de temps à sortir de ce piège à retardement.

Êtes-vous certains que cette approche budgétaire laxiste soit durablement soutenable ?
Compte tenu de sa récente contre-performance, Ennadha est-il le parti le mieux placé pour guider la barque tunisienne sur les flots houleux de l'économie mondiale ?
A-t-il fait des annonces novatrices dans ce domaine ?
Un nouvel échec économique et social ne serait-il pas la meilleure contre-publicité à l'encontre de vos idées ?

Comment mieux promouvoir votre pratique religieuse ?

Ensuite, je comprends que vos convictions spirituelles vous poussent à vouloir rallier le plus grand nombre à votre foi et vos pratiques.
Cela n'est point choquant. Depuis que le monde est monde, les religions ont toujours voulu accroître les effectifs de leur fidèles.

Toutefois, quelle est la meilleure façon de convaincre et de rassembler ?

Si, demain, beaucoup plus de prescriptions religieuses devenaient légalement obligatoires en Tunisie, extérieurement le pays serait plus conforme à vos vœux.
Mais cette belle façade ne serait qu'un trompe-l'œil.

Personnellement, je me conformerais, en apparence, aux nouvelles normes mais mon cerveau et, plus encore, mon cœur, seraient en rébellion permanente. Je pratiquerais ce que les anglophones appellent le service des lèvres.

Pire, si l'atmosphère devenait trop pesante et les contraintes trop fortes, je pourrais - et je ne serais sûrement pas seul dans ce cas - ne plus venir en Tunisie, la mort dans l’âme et quoi qu'il m'en coûte.
De même, les départs vers l'étranger de tunisiens ne partageant pas vos façons d’être devraient aussi augmenter.

Il n'y a pas de précédent historique où imposer les signes extérieurs d’une foi ait durablement consolidé croyances et pratiques religieuses.

La sinistre inquisition catholique en Europe, malgré plusieurs siècles de contraintes barbares, n'a pas réussi à éradiquer le judaïsme et l'Islam, ni même à contenir la sorcellerie ou les pratiques sexuelles jugées déviantes.

Dernier exemple en date, en Iran, après 35 ans de pouvoir islamiste, beaucoup bravent clandestinement les interdits.
À en croire témoins et reportages, malgré une répression sanglante, protégés par un épais nuage de corruption, alcool, drogues et sexe débridé sont devenus du dernier chic.

Transgresser un interdit imposé est terriblement attractif, surtout pour la jeunesse.
Paradoxalement, malgré une apparence irréprochable, les mollahs de Téhéran ont obtenu, en une grosse génération, les mœurs inverses de ce qu'ils souhaitaient.
Depuis toujours, les prohibitions en tous genres n'ont eu pour seul effet que de permettre aux mafias de prospérer en fournissant en sous-main les biens ou services défendus à prix d’or.
On n'a jamais autant bu aux USA que durant les années 1920 où l'alcool était pourtant strictement interdit, mais abondamment fourni illégalement par Al Capone et consorts.

Souhaitez-vous vraiment favoriser les croyances de façade ? Les mœurs que vous reprouvez ? La corruption et la criminalité ?
En matière de morale et de religion, exemplarité et dialogue ne sont-ils pas plus efficaces que les règlements et la contrainte ?

Le sort de la Tunisie dépend de votre bulletin de vote

Chers amies et amis de plus de 30 ans, l'avenir de notre Tunisie - la votre surtout, mais aussi un tout petit peu la mienne - est, le 26 octobre prochain, au sens strict, entre vos mains.
Vous souhaitez, autant que moi, le meilleur pour votre patrie, je n'ai aucun doute à ce sujet.

Ce pays possède beaucoup d'atouts que quelques coups de pouce pourraient aisément mettre en avant.
Aussi, humblement, je vous demande, avant d'arrêter votre choix, de vous questionner au sujet des deux thèmes abordés dans ce billet.

Êtes-vous certains, en votre âme et conscience, d'agir, à moyen terme, en faveur de vos convictions et aussi des intérêts de la Tunisie et de tous les tunisiens ?

Tahia Tounes

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique “Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie”.
- Le site d'actualité Rue 89 consacre de nombreux articles originaux au sujet de l'Iran réel.

jeudi 7 août 2014

Bistrots et curés professions sinistrées

La récente chronique comparant le travail en France en 1870 et aujourd'hui a suscité moult réactions et questions.
Pour ne pas laisser les fidèles lecteurs de ce blog sur leur faim, voici un complément illustrant l'évolution en France de professions emblématiques entre le règne du regretté Napoléon III et celui du regrettable François Hollande.

Fin des bistrots
Sous le Second Empire, et même jusqu'au delà de la première guerre mondiale, le débit de boisson était le principal, pour ne pas dire le seul, lieu de socialisation.
Un demi-million de troquets quadrillaient le territoire français, un zinc pour 80 habitants, 15 par commune !
Bien évidemment, l'alcoolisme était alors un problème majeur de santé publique, nié par la société tout entière. Les alcools en tous genres étaient même souvent prescrits comme remèdes.
Désormais, il ne reste plus que 35 000 bars en France, 1 pour 1860 personnes, à peine 1 par municipalité.
La consommation de vin a chuté de 180 litres annuels par habitant (enfants inclus) à seulement 50.
Évolution du nombre de débits de boisson en France entre 1870 et 2014

Déclin du clergé
Bizarrement, l'église catholique a eu un sort parallèle à celui des bougnats.
Sortie mal en point de la Révolution Française, elle réussit à se remplumer copieusement sous les deux Empires ainsi qu'avec la Restauration.
Sous la houlette fort dévote de Napoléon III, alors que la population était sensiblement la moitié d'aujourd'hui, le clergé culminait à 180 000 membres, une calotte ou une cornette pour 200 ouailles.
Les coups de boutoirs de la très laïque Troisième République et de la seconde révolution industrielle mettront à mal ce bel édifice religieux.
Actuellement, l'église catholique ne compte plus en France que 50 000 professionnel(le)s de la foi, 1 pour 1 300 personnes.
Évolution des effectifs du clergé catholique en France entre 1870 et 2014

Apogée des médecins
L'état sanitaire de la France du Second Empire était exécrable et différait peu du temps de Louis XIV. Toutefois, l'amélioration des techniques agricoles avait supprimé famines et disettes.
Le personnel médical était réduit, à peine 10 000 médecins, 1 pour 3 700 personnes.
Un ou deux rebouteux par village assuraient les soins de premiers niveau avec les moyens du bord.
Les hôpitaux, exclusivement urbains, étaient l’apanage presque exclusif des congrégations religieuses.
Plus de 200 000 toubibs et un gros million de paramédicaux veillent aujourd'hui sur notre santé. Un français sur 50 gagne sa vie en maintenant celle des 49 autres.
Évolution du nombre de médecins en France entre 1870 et 2014

Développement des avocats
Même si le droit est très ancien, le juridisme n'a pris son essor qu'avec l’élévation du niveau de vie.
Vers 1870,la France ne comptait que 6 500 avocats, 1 pour 5 700 justiciables.
Désormais, 56 000 baveux peuplent les prétoires, 5 fois plus ramenés à la population que sous Napoléon III.
Évolution du nombre d'avocats en France entre 1870 et 2014

Décroissance des notaires
À l'autre extrémité de l'éventail des professions juridiques, notaire était une activité plus florissante au XIXème siècle que maintenant.
Vers 1870, 8 500 officiers ministériels, 1 pour 4 400 personnes, dotés d'une armée de clercs, dressaient des actes et les conservaient.
Depuis, cet effectif n'a augmenté que de 10% alors que la population doublait. Actuellement, on compte un tabellion pour 7 000 personnes.
Évolution du nombre de notaires en France entre 1870 et 2014

Mutationnellement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage aborde ce thème sous un angle un peu différent.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Travailler une demi-journée par semaine c'est possible"
. "Les religions, combien de divisions ? Statistiques de la foi"
. "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
. "Les veuves de prêtres catholiques financées par l'état laïque"

samedi 26 juillet 2014

Test : changez-vous le monde ?

Nous sommes nombreux - votre serviteur fait régulièrement partie de cette vaste cohorte - à nous plaindre que notre travail change trop fréquemment, manque de visibilité sur le futur et nous met sous pression constante.
Les plaisants acronymes de RPS - Risques Psycho-Sociaux - et de QVT - Qualité de Vie au Travail - sont même apparus pour décrire cet état de fait.

Toutefois, nous oublions trop souvent dans nos récriminations que chacun ou presque d'entre nous est le premier responsable de cette montée du stress professionnel.

Ces dernières années, nous avons radicalement modifié nos comportements personnels, mettant ainsi sous contrainte les entreprises et les services publics que nous utilisons au quotidien.

Je vous propose, comme à l'habitude, de juger sur pièces par l'entremise d'un petit test.
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d’un ordinateur.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d'un appareil photo ou d'une caméra vidéo numériques.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d'un GPS.
    1 point
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur à titre personnel ou familial d’une tablette.
    2 points
     
  • Vous êtes l'heureux utilisateur d’un smartphone.
    3 points
     
  • Vous vous rendez régulièrement sur au moins un réseau social (Facebook, Twitter, Google+, Linkedin, Viadeo…).
    1 point
     
  • Vous “postez” régulièrement sur au moins un réseau social.
    2 points
     
  • Vous achetez régulièrement du carburant en libre-service.
    1 point
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00).

     
  • Vous effectuez vos achats alimentaires dans au moins 8 commerces différents.
    1 point
     
  • Vous avez déjà acheté une voiture de moins d’un an d’âge en dehors d'une concession dûment patentée par la marque.
    3 points
     
  • Vous consultez, sur internet, des horaires, des catalogues, des commentaires d'utilisateurs, des revues techniques ou d'usage.
    1 point
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous utilisez des services en ligne (billetteries, banques, assurances…)
    2 points
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous achetez régulièrement des biens sur internet
    3 points
    Ajoutez 1 point si ces achats ont lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous avez déjà déposé au moins 5 avis sur des sites suggérant aux usagers de donner leur opinion sur des biens, services ou commerces.
    2 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous avez déjà choisi au moins 5 fois un bien, un service ou un commerce en fonction des avis postés sur des sites suggérant aux usagers de donner leur opinion.
    3 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.
     
  • Vous payez au moins 3 de vos factures récurrentes (impôts, eau, gaz, électricité, télécommunications, loyer, charges…) par un moyen dématérialisé.
    1 point
     
  • Vous avez déjà vendu ou échangé un bien ou un service sur internet.
    5 fois par an ou plus : 3 points.
    Moins fréquemment : 2 points.

     
  • Vous rédigez ou encaissez moins d'un chèque par mois.
    1 point
     
  • Vous consultez régulièrement la presse en ligne payante.
    1 point
     
  • Vous consultez régulièrement la presse en ligne gratuite.
    2 points
     
  • Vous avez déjà publié au moins 1 article ou au moins 5 commentaires sur un ou plusieurs sites de presse ou d'opinions.
    3 points
     
  • Vous vous êtes procuré, sous une forme dématérialisée, de la musique, des films, des séries ou émissions TV, des livres, des jeux vidéos ou d’autres produits culturels gratuitement ou à prix très modique.
    3 points
    Ajoutez 1 point si cela a lieu principalement le dimanche ou entre 20:00 et 08:00.

     
  • Vous effectuez régulièrement des voyages en avion.
    Au moins un aller-retour annuel : 1 point.
    5 ou plus aller-retour par an an : 2 points.

     
  • Vous effectuez au moins un voyage à l'étranger par an (quel qu'en soit le motif).
    De un à trois pays différents : 1 point.
    Quatre pays différents et plus : 2 points.
     
  • Vous rapportez de ces voyages des biens notablement moins chers que dans votre pays de résidence.
    Uniquement alcool ou tabac : 1 point.
    Sinon : 2 points.
     
Votre total n'excède pas 16 points : les changements induits par la troisième révolution industrielle ne vous affectent guère. 
Vous n'utilisez que les plus incontournables d'entre eux, en partie contre votre gré.

Vous avez obtenu entre 17 et 36 points : vous participez au mouvement ambiant.
Toutefois, vous laissez à d'autres le soin de défricher et expérimenter les nouveaux usages à votre place. Vous ne les adoptez que lorsqu'ils atteignent une maturité correcte.

Votre score dépasse 36 points : vous changez très activement le monde.
Les aspects positifs des mutations en cours vous attirent. Pour autant, avez-vous - avons-nous - suffisamment pesé leurs inconvénients ?

Mutatio-numériquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
. Quelles sont les professions menacées par la troisième révolution industrielle ?
. Quels métiers choisir pour surmonter la troisième révolution industrielle ?
  

dimanche 19 mai 2013

Le prix de l'alcool chute, celui de la convivialité s'envole

Sur la photo ci-dessous, prise vers 1900, mon arrière-grand-père Joseph Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent, ainsi que leurs deux enfants, devant le café qu'ils tenaient rue de Vaugirard à Paris.
Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900.
"Spté d'Eau de Vie de Cidre du Calvados"
"Spécialité de Rhum St Louis - Le litre 2 Frs - Qualité recommandée"
Les inscriptions sur les vitrines vantent les spécialités du bistrot.
Un catalogue complet de boissons alcoolisées allèche le chaland : "eau de vie de cidre du Calvados", "madère", "malaga", "banyuls pour quinquina", liqueurs fines Raspail", "Kummel", "chartreuse jaune", "Marie Brizard", "rhum Saint Louis", "bière".
Pour faire bonne mesure du "café" est aussi proposé dans la zone la moins exposée de la devanture.

Un accent particulier est mis sur les prix. Le litre de rhum ou de vin cuit est annoncé à 2 Francs.
A l'époque, un ouvrier parisien gagnait annuellement environ 1200 Francs pour, grosso modo, 300 journées de travail de 9 à 10 heures.
Les litres d'alcool écoulés par mon aïeul équivalaient donc, chacun, à une demi-journée de travail ouvrier.

La marge réalisée par Joseph-Pierre Lebouc et ses fournisseurs était, ramenée aux standards actuels, raisonnable.
En Martinique, le rhum en gros était acheté aux producteurs 60 centimes le litre.
Comme la grande distribution était inexistante, il est probable que le prix de la bibine dans dans les épiceries n'était guère différent de celui pratiqué dans les cafés.

Aujourd'hui, l'alcool a une valeur très différente en supermarché et dans un bar.
Le rhum coûte désormais, chez l'hyper-épicier au nom de maréchal de France, autour de 10 € du litre.
Un ouvrier de 2013 doit travailler une heure et demie, 3 fois moins longtemps qu'en 1900, pour mettre un litre de bibine dans un son caddy.
A l'inverse, consommer dans un bistrot est devenu terriblement onéreux. Le rhum y est commercialisé autour de 120 € le litre. Désormais, 10 à 20 heures de travail , deux à trois fois plus que chez mon ancêtre, sont nécessaires pour écluser une bouteille d'alcool accoudé à un zinc.

Le formidable progrès économique initié par la révolution industrielle a accru nos possibilités de consommation.
Se saouler est bien meilleur marché qu'il y a un siècle, à la condition expresse de le faire seul.
Dans le même temps, la convivialité, peu sujette à la productivité, tend à devenir un luxe hors de prix !

Bistrotiquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :
. "Le coût de l'écrit s'effondre"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- Merci à Pascale qui a déniché le vieux cliché.

- Les fiches de mes arrière-grands-parents Joseph-Pierre Lebouc et Constance Beaujardin sur mes pages de généalogie.
Pour la petite histoire, Joseph-Pierre Lebouc est décédé d'une maladie professionnelle puisque l'alcoolisme l'a soustrait trop tôt à l'affection des siens.

- Le coût du litre de rhum dans les Antilles provient du livre "Histoire de la Martinique" d'Armand Nicolas.

- Exprimer des prix en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

mardi 30 avril 2013

L'actualité d'octobre 1889 en Tunisie

Autres temps, autres mœurs, dit le proverbe. Mais un autre prétend que l'histoire bégaie.
Ces extraits de Tunis-Journal "journal politique, littéraire, scientifique, agricole et commercial", "organe des intérêts français en Tunisie" du samedi 5 octobre 1889 donnent successivement raison aux deux dictons.
La Une de Tunis-Journal du samedi 5 octobre 1889
- A Paris, une violente altercation a opposé "boulangistes" - tenants du général Boulanger, prototype du général Massu et de la famille L. P. (je ne réussit toujours pas à écrire ce nom) - et "antiboulangistes". Des cris de "à mort, à mort" ont été entendu de part et d'autres.

- Toujours à Paris, le "parquet a ouvert une enquête sur un vol considérable commis récemment au préjudice de la Banque de France".

- A Tunis, après avoir réfléchi longtemps, le "Directeur Général des Travaux Publics" a rédigé un rapport sur "l'état futur des chemins de fer en Tunisie".
Tunis-Journal en publie, non pas les grandes lignes, mais "quelques emprunts".
Cet épais dossier n'a pas du être très convaincant car les voies ferrées existant alors en Tunisie sont à peu près celles d'aujourd'hui, à l'exception du tronçon reliant Tunis à Beja. Le réseau ferroviaire tunisien est surtout l'œuvre des beys avant la colonisation française.

- Au rayon agricole, les cours des "céréales" et des "farines diverses" ont connu "sans contredit, une reprise sensible".
Par contre, les "fèves et issues", malgré "un mouvement important", sont affectées de "changements absolument nuls".
Fort heureusement "les cotes" du café sont "toujours très fortes".
Quant aux "alcools de nos distilleries", "ils sont toujours très demandés, on n'a jamais guère de marchandise en magasin, le production suffit à peine à la demande".

- A l'Exposition Universelle de Paris, "la Tunisie, qui n'a encore qu'un tout petit vignoble est représentée par une vingtaine d'exposants".
Les vins tunisiens ont "une belle robe et un gout bien net et bien droit". Ils "se marieront bien avec certains des vins français, ceux de la Gironde particulièrement".
"Les récompenses sont assez nombreuses et sont d'un bon encouragement à nos colons de ce pays de protectorat".

- Une nouvelle convention est en passe d'être accordée à la Compagnie des Eaux de Tunis - lointain ancêtre de la SONEDE - avec une augmentation de tarif du meilleur aloi.

- Les températures maximales de la première semaine d'octobre ont oscillé entre 28°C et 31°C, les minimales entre 17°c et 22°C.
 
- Plusieurs arrestations pour vol sont mentionnées dont celle d'Amor ben Abdallah qui avait eu l'impudence et l'imprudence de cravater la "chechia" d'un lointain parent - le grand-oncle de ma belle mère - Mohammed ben Abderrahman Najar, "Tunisien demeurant à Klibia, de passage à Tunis".
Des vols de burnous et de capuchons sont aussi signalés.

- Pour terminer cette chronique, une page de publicité en faveur de "l'Hôtel des Colons - rue de l'Algérie" à Tunis qui propose une "pension complète pour les chevaux" avec un "service soigné" et des "prix modérés".

Tunisiquement votre

Références et compléments
- L'intégralité de cet exemplaire de Tunis-Journal du 5 octobre 1889 peut être consulté sur Gallica.

mercredi 27 juin 2012

Les nombres sont des traîtres, démasquons-les !

Les nombres, encore plus que les langues d'Ésope, sont la meilleure et la pire des choses.

Notre entendement est mis à rude épreuve dès qu'on le soumet à plus de deux ou trois chiffres simultanément.
Pour convaincre, rien de tel qu'une ou deux valeurs bien amenées au milieu de votre propos. Dénombrer vous auréole immédiatement de respectabilité et vous permet de justifier à peu près n'importe quoi.
De même, pour s'opposer, les nombres sont d'excellents savonneurs de planche.

Les nombres utilisés dans une argumentation se répartissent en trois types principaux.

- Le type le plus courant est la valeur brute.
Exemple : le ministre va augmenter les effectifs des enseignants du secondaire de 6 000 postes à la rentrée.
Plus une valeur est grande, plus elle parait impressionnante. Ainsi les anciens francs ont perduré quasiment jusqu'au passage à l'euro.
Un effet similaire est obtenu avec des nombres microscopiques.
Combiner nombres astronomiques et lilliputiens bétonne une démonstration : la sécurité des transports aériens est excellente puisque le nombre de tués ne dépasse 0.005 décès pour 100 000 000 kilomètres parcourus.

- Le pourcentage donne une impression de sérieux tout en restant facétieux.
Exemple : le ministre va augmenter les effectifs des enseignants du secondaire de 0.79% à la rentrée.
Les pourcentages font partie du langage quotidien mais peu d'entre nous les maitrisent vraiment.
Il nous a fallu plusieurs années pour arriver péniblement à réussir nos exercices de maths sur ce thème. Et depuis, beaucoup d'eau a coulé à travers robinets et baignoires ...
Un petite question pour vous convaincre du coté espiègle du pourcentage. Si l'inflation annuelle passe de 1.5% à 2%, quelle est son augmentation en pourcentage ? La bonne réponse est 33% et non pas 0.5%.
Moins un pourcentage est arrondi, plus il donne l'impression de provenir d'un raisonnement scientifique rigoureux. Au lieu dire le nombre de malades a diminué d'un petit quart, préférez la décroissance des personnes infectées s'établira au dessus de 23.70%.

- Le ratio ou la comparaison sont le type le plus retors.
Exemple : le ministre va augmenter les effectifs des enseignants du secondaire d'un demi-professeur par collège ou lycée à la rentrée.
C'est bien connu la division est une arme favorite des opposants. Cela reste vrai en arithmétique.
Pour saboter n'importe quel projet, il suffit juste de trouver une comparaison la plus concrète possible.
Il y a une quinzaine d'années, votre serviteur, en un geste, a pourri deux heures d'explications rationnelles d'un aménagement urbain par le conseil municipal. Je me suis contenté de sortir quelques billets de ma poche et d'indiquer que les travaux prévus coûteraient 500 francs par habitant.
Les adversaires des impôts et cotisations sociales, au lieu d'expliquer qu'environ 70% de la richesse générée par les cadres sont consacrés à la collectivité, préfèrent assener que cette catégorie professionnelle travaille du 1er janvier au 12 septembre pour le percepteur.

La meilleure façon de ne pas être dupe d'une argumentation chiffrée consiste à systématiquement prendre le contre-pied de ce qui est énoncé.
Une valeur est mise en avant ? Transformons là en ratio ou en pourcentage !
Un pourcentage surgit ? Calculons la valeur qu'il représente !
Une comparaison s'invite ? Démontons là !

Voici, pour illustrer, deux exemples glanés ce jour sur le site du journal Le Monde.

- "Des colas [...] testés renferment de l'alcool [...] à des doses très faibles, inférieures à 10 mg/l soit 0,001 % d'alcool".
Diantre, la boisson d'Atlanta ne serait donc pas Halal ?
En fait, si on compare à une bière classique dont le degré alcoolique est de 5%, il faudrait ingurgiter en quelques minutes 5 000 verres de cola pour obtenir le même effet qu'une chope bien mousseuse.
Les fruits un peu trop murs renferment une quantité d'alcool supérieure aux sodas incriminés.

- Le nombre d'environ "30 000 régularisations" annuelles d'étrangers sans-papiers confirmé par le nouveau ministre de l'intérieur Manuel Valls
Si Charles Martel ressuscitait à Meylan dans la banlieue de Grenoble, il s'écrierait fichtre ! 30 000 personnes ! Une fois et demi la population de ma commune ! Tous ces gouvernements successifs sont incapables de faire cesser cette invasion !
A cela, Marie Curie lui répondrait que résident actuellement en France 7.2 millions d'immigrés. Les régularisations Guéant-Valls ne réprésentent donc que 0.417% de ce total.
J'ai laissé, volontairement, trainer quelques pièges dans ce dernier "déchiffrage" que je vous laisse rechercher par vous-même. Les commentaires attendent vos déductions.

Numériquement votre

Références et compléments
- L'exemple sur les accroissement des effectifs d'enseignants du secondaire provient de la récente chronique "dans le Peillon, tout est bidon !" au thème très connexe.
- J'en profite pour rappeler que Manuel Valls le régularisateur n'a toujours pas répondu à ma lettre ouverte sur la police des frontières de Roissy publiée le 27 mai 2012.
- Les autres chroniques "déchiffrage".
- L'augmentation de l'inflation en pourcentage se calcule en effectuant l'opération (2% - 1.5%) / 1.5% et non pas en soustrayant 1.5% à 2%.
- Les deux articles du Monde : Les ingrédients cachés des sodas enfin révélés & Manuel Valls : "Etre de gauche, ce n'est pas régulariser tous les sans-papiers".
- Articles Wikipedia sur l'immigration en France & sur les statistiques d'accidents d'avion
- Je remercie Jean pour m'avoir suggéré le thème de ce "déchiffrage" ainsi que le twittonaute @chris pour ses échanges stimulants.

mercredi 3 novembre 2010

Alcools d'automne au Japon

Il m'aura fallu venir au sud du Japon à presque 10 000 km de la Mère Patrie pour enfin assouvir un de mes rêves les plus anciens : déguster un vin sentant le raisin !
D'habitude, ce produit de la vigne et de la culture méditerranéenne exhale toutes sortes d'arômes sans aucun rapport avec ses origines : banane, fruits rouges, caramel, vanille, touches boisées, balsamiques ou florales, sans oublier parfois le bouchon.
Eh bien, le "Ste Neige Excellente - Pinot et Cabernet", production viticole de la préfecture d'Oita sur l'île de Kyushu, va directement à l'essentiel : son goût est franchement celui du raisin et il s'annonce fièrement "sulfite free" !

Le picrate ayant les mêmes vertus sociales au Japon que partout ailleurs, le "Ste Neige sulfite free" m'a permis de prendre langue avec un vénérable universitaire nippon.
Au quatrième godet, ce dernier a abandonné les mondanités d'usage ("France is beautiful … Japan is very safe … Shinto is very different from Christianism …") pour se mettre à déclamer de tête et dans la langue de Paul Verlaine :
"Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens.
Et je pleure.
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte."


Il m'a ensuite demandé se je pouvais lui réciter d'autres poèmes français car il avait, 50 ans en arrière, étudié de nombreuses traductions japonaises qui lui avaient donné l'envie d'apprendre par cœur l'original.
Quelques souvenirs scolaires issus de l'Albatros et du Bateau Ivre (encore un coup du "Ste Neige") m'ont évité le ridicule et ont permis à la conversation de bifurquer sur la poésie japonaise et ses trois formes principales.

Je me cantonnerais à la plus courte : le Haïku composé de seulement 17 syllabes (5 + 7 + 5). Voici le plus célèbre écrit par Basho au XVIIème siècle :
"Furu ike ya
Kawazu tobi komu
Mizu no oto"
Ce qui donne à peu près en français :
"Vieil étang,
Au plongeon de la grenouille,
L'eau bruisse"

Aussi, pour rendre impérissable cette belle soirée, je finirais par une sorte de Haïku français du genre Senryu, c'est-à-dire parodique, en m'inspirant de Guillaume Apollinaire, l'auteur d'Alcools :
"Ah ! Ste neige !
Sans sulfite et que n'ai-je ton goût
de raisin entre mes lèvres !"

Hips ! Nipponiquement votre …

Complément bibliographique
- Le poème original de Guillaume Apollinaire est intitulé Blanche Neige.