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lundi 12 août 2013

France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?

Comparer le coût de la vie entre la Tunisie et la France est l'objet de discussions sans fin entre les résidents des deux pays.
Les uns se plaignent de la cherté généralisée, "surtout depuis la révolution".
Les autres, encouragés par l'écroulement du dinar face à l'euro, trouvent que ce qui incorpore de la main d'œuvre est peu onéreux.

La macro-économie tranche ce débat de manière brutale.
La production intérieure brute tunisienne par habitant est 10 fois inférieure à la française, c'est à dire au niveau de l'Hexagone dans les années 1950.
Malheureusement, cette moyenne générale omet le secteur informel très important en Tunisie et surtout se transcrit mal dans la réalité quotidienne.

Afin de donner une tournure plus concrète à cette question, fidèle à la méthode employée à plusieurs reprises dans ce blog, j'ai évalué, dans les deux pays, le coût de 24 produits et services du quotidien en heures de salaire d'un professeur de lycée en fin de carrière.
Les résultats sont très contrastés.

Les services requièrent généralement moins de temps de travail à un enseignant tunisien qu'à son collègue français.
Le coiffeur est presque 3 fois moins coûteux, la garde d'enfant et le ménage un peu plus d'une fois et demi.
Les transports publics sont aussi une fois et demi meilleur marché au pays du jasmin.
Enfin, plus surprenant, gagner son pain est 10% plus rapide en Tunisie, en raison de subventions étatiques élevées.

Quelques biens et services moins chers en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Un deuxième groupe de produits et services demande nettement moins de boulot au pédagogue payé par François Hollande qu'à celui salarié par Moncef Marzouki.
Avaler un café dans un bistrot est un peu plus cher à Hammam-Lif qu'à Grenoble.
L'accès à internet et l'immobilier nécessitent deux fois plus d'heures de cours au pays d'Ibn Khaldoun.
La viande, l'électricité, le médecin généraliste, les vêtements standards et l'essence sont grosso modo 3 fois plus chers à Béja qu'à Tulle.

Biens et services "raisonnablement" plus onéreux en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Enfin, un inventaire hétéroclite d'articles, que Prévert n'aurait pas désavoué, est littéralement hors de prix en Tunisie.
Automobiles, lessive, ciment et lait exigent quatre à cinq fois plus de cours d'arabe que de français.
Un prof de physique doit expliquer 6 fois plus longtemps les vases communicants pour acheter de l'eau en bouteille à Kelibia qu'à Meylan.
Au rayon luxe, on trouve, en vrac, le petit et le gros électroménager, 7 à 9 fois plus onéreux, le chocolat en poudre presque 10 fois plus cher et la téléphonie mobile 20 fois plus coûteuse depuis que Free a écroulé les prix en France.

Biens et services aux prix stratosphériques en Tunisie par rapport à la France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
La téléphonie mobile avec un ratio de plus de 20 sort de l'échelle.
Cet exercice de comparaison n'a pas de valeur scientifique. De nombreuses consommations habituelles manquent dans ma liste, ce blog n'ayant pas la vocation de concurrencer les catalogues de Carrefour.

Je suis d'ailleurs perplexe sur la manière dont les économistes établissent ce qu'ils nomment les parités de pouvoir d'achat.
Les modes et les styles de vie sont différents sur les deux rives de la Méditerranée.
Quels produits et services faut-il comparer ?
Faut-il intégrer, par exemple, le chauffage ? À quelle hauteur ?
Mêmes questions pour le tabac, l'alcool, le porc, les vêtements de l'Aïd et une multitude d'autres choses très consommées dans un pays et fort peu dans l'autre.
Histoire d'épaissir la soupe, pardon la chorba, il convient de rappeler qu'en Tunisie, par rapport à la France, la population active est presque deux fois plus réduite, qu'impôts, taxes & cotisations sont moitié plus faibles et que prestations sociales et infrastructures publiques diffèrent radicalement.

Bref, les discussions économiques enflammées autour de verres de thé ou de gazouze sont appelées à rester une valeur sûre !

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie".
- J'ai choisi d'exprimer les prix en temps de professeur de lycée car il s'agit d'une des rares professions nécessitant des études supérieures qui soit comparable d'un pays à l'autre car elle est, simultanément, normée et avec peu de dispersions salariales.
Les autres métiers demandant aussi des études post-bac sont plus difficiles à étalonner car les niveaux, les activités et les rémunérations sont nettement plus éparpillés.
- Mes remerciements à Moncef, Omar et Taoufik pour leur aide et leurs encouragements.
- L'idée d'exprimer les prix en temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

jeudi 1 août 2013

Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie

Je n'ai pas le cœur à commenter de nouveau la succession d'événements tragiques en Tunisie. Pour connaître mes sentiments sur le massacre de soldats dans le centre du pays, il est tristement suffisant de reprendre ma chronique consacrée au récent meurtre de Mohamed Brahmi et de remplacer son nom par celui des militaires sacrifiés. 

La révolution du 14 janvier 2011 est née de l'accumulation de problèmes sociaux, économiques et sociétaux :  chômage massif, disparités régionales criantes, inégalités fortes et jeunesse connectée au monde mais peinant à trouver sa place dans une société bloquée ...
Pourtant, Ennadha, le parti islamiste au pouvoir depuis les élections de fin 2011, ses deux alliés et ses zélateurs ont systématiquement joué des aspects moraux, religieux et, désormais hélas, sécuritaires plutôt que d'aborder ces difficiles sujets.

Une façon de résister au sectarisme est de ne pas se laisser imposer le choix des questions importantes. Aussi, je vais tenter, à ma façon, d'évoquer l'économie tunisienne afin d'apporter ma modeste pierre à un débat démocratique qui n'a malheureusement pas débuté.

Les presque 11 millions de tunisiens devraient produire cette année 2013 un total de 75 milliards de dinars, 34 milliards d'euros au cours du jour.
Cela représente chaque mois 580 dinars, 260 € par personne.
Cette valeur est 10 fois plus faible que pour les français.
Grosso modo, la Tunisie possède, aujourd'hui, le niveau de vie et de développement de la France au moment de l'indépendance au milieu des années 1950.

Seulement un gros tiers des tunisiens, 4 millions de personnes, se considère comme actif, c'est à dire ayant un emploi ou en recherchant un. La valeur française avoisine le double de celle de la Tunisie.
Cette différence est surtout due à la faible participation des femmes au travail non domestique. Un quart des travailleurs tunisiens sont des femmes, alors qu'en France la parité est presque atteinte.
Ces chiffres méritent toutefois d'être fortement nuancés par l'existence d'un gigantesque secteur dit "informel", euphémisme technocratique pour travail au black. Commerces et artisanats non déclarés sont légion et non dissimulés. Ils sont le symptôme de la frénétique capacité d'entreprendre des tunisiens mais aussi, hélas, d'un marché du travail officiel bouché.

Le chômage en Tunisie est stratosphérique.
Un actif sur six, 650 000 personnes, est sans travail déclaré, au lieu de un sur dix en France.
Le système éducatif qui est pourtant une des réussites tunisiennes, est devenu une fabrique efficace de sans-emplois. Plus du tiers des chômeurs recensés, 230 000 jeunes, sont des diplômés de l'enseignement supérieur.

La quasi-fermeture des pays européens à l'immigration a supprimé une importante soupape. Désormais, malgré les traversées clandestines en barque vers les îles italiennes, 30 000 tunisiens, 0.3% de la population, quittent leur pays annuellement.
Les temps ont bien changé, désormais, les français s'expatrient deux fois plus que les tunisiens.

Les salaires sont notablement plus faibles en Tunisie qu'en Europe.
Ainsi, le SMIC atteint à peine 1.5 dinars, 0.7 € par heure, soit environ 270 dinars, 120 € par mois, huit fois moins qu'en France.
Autre exemple, ma très militaire coupe de cheveux me coûte 2 dinars, 0.9 € à Kelibia, contre 44 dinars, 20 € à Grenoble.
Ces rémunérations réduites permettent à la Tunisie d'attirer, à deux pas de l'Europe, des industries intensives en main d'œuvre : textile, assemblage mécanique ou électronique, centres d'appel. Cela rend aussi le tourisme compétitif.
Malheureusement, dans ces secteurs à faible valeur ajoutée, la concurrence internationale est rude. De surcroît, vouloir employer des diplômés du supérieur dans des industries de main d'œuvre est un formidable gâchis.

La crise internationale, débutée en 2008, a sérieusement secoué la croissance tunisienne. Jusqu'à cette date, la production et le niveau de vie augmentaient de 6% à 8% par an. Mais la fin du règne de Ben Ali a vu ce chiffre chuter de moitié.
L'année 2011, avec la révolution puis la guerre civile en Lybie, s'est soldée par un recul de 1%. La richesse disponible s'est alors amenuisée de 5 dinars, 2 € mensuels par tunisien.
Depuis, en grande partie grâce à l'auto-organisation et à l'ingéniosité de la population, la machine est un peu repartie : +2.5% en 2012, probablement autour de +3.5% en 2013 soit 35 dinars, 16 € de beurre dans les épinards, pardon dans la chorba, chaque mois pour les tunisiens.
Toutefois, le double de ce taux serait sensiblement nécessaire pour que les problèmes socio-économiques commencent, petit à petit, à s'estomper.

L'état tunisien, comparé à ceux des social-démocraties européennes, est un chef d'œuvre de frugalité. Le système public ne prélève qu'un quart de la richesse produite par les tunisiens, la moitié du taux français, un peu moins de 20 milliards de dinars, 9 milliards d'euros en 2013. Une somme mensuelle par tunisien de 155 dinars, 70 €.
Les gouvernements post-révolutionnaires n'ont pratiquement pas fait évoluer la pression fiscale et sociale. Le taux global de prélèvements est resté presque inchangé. En quelque sorte, les recettes de Ben Ali sont devenues celles de Beji Caïd Essebsi puis de Ennadha.

Par contre, depuis le 14 janvier 2011, les dépenses publiques se sont envolées.
De 2010 à 2013, elles auront augmenté d'une bonne moitié, passant de 120 dinars, 55 € mensuels par tunisien à 185 dinars, 85 €.
Les dépenses de fonctionnement, à commencer par la rémunération d'agents étatiques, sont la cause principale de cet emballement.
Les investissements publics, un cinquième du budget, 35 dinars mensuels par habitant, ont cru deux fois plus doucement.

La conséquence de ces politiques dépensières est une explosion du déficit public qui s'est multiplié par 7 depuis la révolution.
Grâce à Beji Caïd Essebsi puis à Ennadha, à chaque fois que l'état tunisien reçoit 4 dinars, il en dépense 5. Le système public français, pourtant loin d'être un modèle, est deux fois plus rigoureux.
Résultat : tous les mois, 30 dinars, 14 € supplémentaires de dette sont gagés sur la tête de chaque tunisien.

Cette fuite en avant dans la dépense, soit disant keynésienne et en pratique clientéliste, n'a pas porté les fruits attendus par ses promoteurs. La croissance est atone et les inégalités ne se résorbent pas.
Plusieurs pistes sont pourtant envisageables pour donner un coup de turbo au moteur tunisien.
Certaines, d'inspiration libérale, cherchent plus de croissance en limitant la bureaucratie, en défiscalisant l'investissement et en limitant les charges sociales via une TVA digne de ce nom.
D'autres, d'orientation plus sociale, visent à taxer plus les classes moyennes pour créer des transferts vers les plus pauvres et les régions en déshérence.
Enfin, une réorientation d'une partie des dépenses étatiques au profit d'infrastructures pourrait donner un coup de fouet doublement efficace.

Définir quels changements sont souhaitables, imaginer leurs modalités et réussir leur mise en œuvre, sont les questions essentielles qui devraient saturer le débat public en Tunisie.

No pasaran !

Plus que jamais tunisiquement votre

Références et compléments
- Ma précédente chronique tunisienne "Triste bégaiement" sur l'assassinat du député Mohamed Brahmi.
- Mes autres chroniques économiques.
- Les chiffres présentés dans ce billet proviennent tous de sources officielles publiques tunisiennes : ministère des finances, banque centrale, institut national de la statistique.
Les valeurs ont été volontairement arrondies afin de faciliter la compréhension et la lisibilité. J'ai utilisé le cours de 2.2 dinars par euro pour les conversons monétaires.
- A toutes fins utiles, je rappelle que les milliards évoqués dans cette chroniques sont des sommes en dinars, pas en millimes !
- Pour être tout à fait précis, le SMIC tunisien s'appelle officiellement SMIG. En France, le minima salarial est "de croissance" alors qu'en Tunisie il se contente d'être "garanti".
- J'invite Taoufik Z. à venir profiter d'une coupe de cheveux kélibienne pour me faire pardonner d'avoir à nouveau abusé de la contribution économique de mes coiffeurs.

lundi 6 août 2012

Le rideau de fumée des nombres astronomiques

A la charnière entre seizième et dix-septième siècles, astronomie, comptabilité et finances modernes ont conféré aux très grands nombres une utilité professionnelle pratique. Jusqu’alors, seule une poignée de mathématiciens surexcités en faisait un objet d’études purement académiques.
En effet, aucune valeur élevée n’était nécessaire au quotidien : quelques milliers de pièces d’or représentaient une fortune colossale, un négociant pouvait connaitre par cœur l’essentiel de son inventaire et se repérer grâce aux étoiles nécessitait une bonne mémoire mais peu de calculs.

Les nombres « astronomiques » ne sont entrés dans la vie de la majorité de la population qu’après la première guerre mondiale.
Tout d’abord, le dénombrement des victimes de ce conflit a tragiquement nécessité six voire sept zéros. Les hécatombes commises ensuite par les soviétiques, les nazis, les maoïstes et quelques autres génocidaires ont, hélas, perpétué ce macabre décompte.
Ensuite inflation, et même hyperinflation, ont appris à chacun, très difficilement, à utiliser des valeurs monétaires invraisemblables.

Homo sapiens étant une espèce à la comprenette poussive, nous peinons toujours à prendre la juste mesure des nombres au-delà de 1 000.
Cette difficulté est renforcée par l’usage d’unités variables, notamment pour les valeurs monétaires.
2 milliards d’euros, 2 000 millions d’euros, 2 000 000 k€, 2 000 000 000 € représentent exactement le même montant mais, inconsciemment, les valeurs semblent s’accroître au fil de l’énumération.

En Tunisie, le décompte de la monnaie est encore plus déroutant. Un pays qui arbore un croissant de lune et une étoile sur son drapeau ne peut qu’être amoureux des nombres « astronomiques ».
Dès que les sommes deviennent un tantinet rondelettes, trois zéros supplémentaires font leur apparition. Le dinar est abandonné au profit du millime. 1 000 dinars (environ 500 €) deviennent ainsi un million de millimes. Il faut être millionnaire pour équiper sa cuisine d’un réfrigérateur et d’une cuisinière !
Lorsqu’on aborde les milliards, personne – votre serviteur en premier – ne sait plus très bien différentier dinars et millimes.

Le personnel politique a trouvé dans notre incapacité à absorber les grands nombres son meilleur allié.
Rien de tel qu’une kyrielle de zéros pour masquer inaction et inefficacité ou appuyer une argumentation vaseuse.
Un exemple récent pour juger sur pièces.

Début août 2012, les autorités économiques tunisiennes ont fièrement claironné que « plus de 45 idées de projets nécessitant une enveloppe de plus de 100 millions de dinars ont été identifiées dans le cadre du projet de développement des régions intérieures ».
A cette occasion, monsieur Jameleddine Gharbi, ministre du développement régional et de la planification, a souligné qu’il s’agissait « d’un nouveau modèle de développement à même de valoriser les ressources naturelles et les réserves du patrimoine tunisien […] et de créer de la richesse et de la valeur ajoutée ».
Certes, 100 milliards de millimes sont une belle somme mais ils ne représentent que 0.15% du produit intérieur brut de la Tunisie et 0.9% des dépenses de l’état.
Ces projets sont certainement sympathiques mais, vu les faibles montants en jeu, et au risque de déplaire à Mr Gharbi, il est peu probable qu’ils résorbent chômage et disparités régionales en Tunisie.

Astronomiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur l'usage des grands nombres par les politiques la chronique "Dans le Peillon, tout est bidon !".
- Les autres chroniques "déchiffrage".
- D’après les données macro-économiques publiées par la Banque Centrale de Tunisie :
. Le produit intérieur brut (PIB) tunisien était de 63 milliards de dinars (32 milliards d’euros) en 2010.
. La même année, les dépenses de l’état tunisien s’élevaient à 10 milliards de dinars (5 milliards d’euros, 16% du PIB).
- Les déclarations des officiels tunisiens ont été rapportées dans l’article de la Presse de Tunisie « Identification de 45 idées de projets dans 10 délégations » paru le 2 août 2012.
- L'expression "un tantinet rondelette" provient de la chanson Oncle Archibald de Georges Brassens.

dimanche 5 août 2012

Je me souviens … la Tunisie (suite)

A la demande générale de mon nombreux fan club, voici une seconde livraison de "je me souviens ... la Tunisie", souvenirs personnels remémorés à la manière de Georges Perec de mes premiers séjours en Tunisie dans les années 1980.

#35 Je me souviens, au musée du Bardo, du guide demandant à son groupe de touristes d’admirer l’expressivité du regard d’une statue aux yeux vides

#36 Je me souviens avoir conduit une Renault R5 orange et sans klaxon

#37 Je me souviens de la pose du gazoduc

#38 Je me souviens avoir découvert que Parmalat n’était pas une marque de voitures de Formule 1 mais de briques de lait pasteurisé

#39 Je me souviens des caisses en plastique jaune à l’arrière des mobylettes rouges à Kelibia

#40 Je me souviens m’être assis dans l’herbe devant le palais du Bardo

#41 Je me souviens des rampes en fer forgé sur les escaliers

#42 Je me souviens de types vaguement éméchés faisant du ski nautique à traction humaine dans une piscine d’hôtel

#43 Je me souviens du théâtre romain d’El Jem

#44 Je me souviens du bureau quasi-ministériel de ma belle-sœur

#45 Je me souviens des anciens parlant un français d’académicien bourré de subjonctifs

#46 Je me souviens de la création de la route dite agricole entre Menzel Bou Zelfa et Menzel Temime

#47 Je me souviens d’un type, dans un café de l’avenue Habib Bourguiba, me racontant ses péripéties de député lors de l’indépendance

#48 Je me souviens que Sidi el Bahri et le Goéland étaient un seul et même café près du port de Kelibia

#49 Je me souviens de mon copain Marc croquant à pleines dents dans un piment

#50 Je me souviens, au marché de Kelibia, d’une pancarte indiquant « la maison ne fait crédit qu’aux personnes de plus de soixante ans accompagnées de leurs grands-parents »

#51 Je me souviens d’un policier contrôlant mon passeport à l’aéroport et me demandant des conseils d’orientation pour sa fille

#52 Je me souviens des darboukas

#53 Je me souviens avoir ramené en France un melon « batikh » pour que mon grand-père essaie de replanter ses graines

#54 Je me souviens d’une fuite d’huile d’olive dans les coffres à bagages de l’avion du retour et du tapis roulant distributeur de couscous à l’arrivée

#55 Je me souviens que le dinar tunisien valait 11 francs français

#56 Je me souviens de la rue Pierre Mendès-France

#57 Je me souviens d'Oum Kalthoum dans le grésillement des haut-parleurs de Sidi el Bahri

#58 Je me souviens d’une jeune (future) nièce ne comprenant pas que je compte aussi lentement

#59 Je me souviens que la jetée du port de Kelibia était plus courte et la plage plus claire

#60 Je me souviens des fleuristes et de la statue avenue Bourguiba

#61 Je me souviens répondre mezzo voce « assez de fric » aux gamins criant « fricassée » sur la plage

#62 Je me souviens que, sur la plage de Kelibia, les maisons n’avaient pas d’étage

Tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la première livraison de ces souvenirs "Je me souviens ... la Tunisie"
- Le livre "Je me souviens" de Georges Perec est paru en 1978 et comporte 480 fragments numérotés.
- Le dinar tunisien vaut actuellement autour de 0.5 euros, soit environ 3.3 francs français.

lundi 21 février 2011

Drôles de rondeurs - Chronique indienne

A bien observer les passantes dans les villes et villages d'Inde, le daltonien franco-tunisien est en mesure d'affirmer que, sous leurs tenues seyantes et multicolores, les femmes indiennes ont leurs rondeurs situées sensiblement aux mêmes endroits que partout ailleurs sur notre planète commune.

Pourtant dès qu'il s'agit d'arrondir un nombre, les compatriotes du Mahatma Gandhi ont une façon de faire déroutante pour le méditerranéen. Ce peuple, pourtant inventeur dans un passé lointain du zéro, semble avoir une sainte horreur de l'utiliser à la fin des nombres.

Ainsi la vitesse de circulation des véhicules au sein de l'enceinte d'une usine est limitée à 16 kilomètres par heure.
Au cours d'un échange, j'ai demandé à un collègue si la part de clientèle intéressée par un certain type de produit était "autour de 50%". La réponse fusa aussitôt : "pas du tout ! c'est entre 46% et 56% !".

Les unités diffèrent aussi.
Si l'Inde a eu la bonne idée d'abandonner les unités "impériales", don du colonisateur britannique, au profit du système métrique, les montants monétaires un tant soit peu élevés s'expriment en lakhs - c'est dire 100 000 roupies - et en couronnes - crores en rosbif indien dans le texte - qui valent 10 millions de roupies. Le sansonnet a de quoi être désorienté !
Pour obtenir des Euros, rien de plus simple, divisez par 60.
Si vous souhaitez faire preuve d'esprit révolutionnaire, vous pouvez aller jusqu'au dinar tunisien en redivisant par 5. Pour impressionner les manifestants, rajoutez 3 zéros afin d'afficher des montants astronomiques en millimes.

Avec des lakhs de pensées pour vous, entre 97% et 103% votre …