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samedi 8 octobre 2016

Elon Musk nouveau Christophe Colomb ?

L'entrepreneur américain Elon Musk a affirmé que sa société SpaceX opérera des vols habités vers Mars dès 2024, avec des billets presque abordables.
Aussitôt, réseaux sociaux et gazettes ont vu dans cette grande gueule le Christophe Colomb du 21ème siècle.
Fidèle aux traditions de ce blog, j'ai comparé ces deux novateurs.

L'Amérique une découverte low cost

En 1492, le financement de la première expédition de Christophe Colomb - la location et l'affrètement des trois caravelles Nina, Pinta et Santa Maria ainsi que la solde des 90 marins - s'est élevé à 1.7 millions de maravédis, la monnaie espagnole d'alors.
Le découvreur de l’Amérique a apporté environ le quart de cette somme et la monarchie hispanique a fourni le complément.

À cette époque, le produit intérieur brut de l'Espagne avoisinait les 18 milliards de maravédis annuels.
La découverte de l'Amérique n'a donc mobilisé qu'un petit dix millième de la production de la péninsule ibérique.

Christophe Colomb

La fusée martienne plus chère que la caravelle

Elon Musk prétend n'avoir besoin que de 10 milliards de dollars pour développer ses engins spatiaux.

Le produit intérieur brut des USA approche 18 000 milliards de dollars par an.
Le cosmonaute 2.0 souhaite mobiliser deux gros millièmes de l'économie américaine pour rejoindre Mars.
Soit 6 fois plus que Christophe Colomb en son temps !

Elon Musk

Comparaison n'est pas toujours raison

L'Espagne du 15ème siècle, à l'instar du reste de l'Europe, était presque exclusivement agricole. L'immense majorité de la population était tout juste au niveau de subsistance.
Aussi, l'essentiel de l'économie n'était pas monétisé et la finance balbutiait.
Si l'entreprise de Colomb représentait une part microscopique de la production espagnole, elle a toutefois nécessité plusieurs pourcents des capitaux effectivement disponibles.
Ainsi, la reine Isabelle de Castille a du vendre plusieurs de ses bijoux pour sponsoriser les caravelles.
En le disant avec les mots anachroniques d'aujourd'hui, Christophe Colomb a plus sollicité les marchés financiers que SpaceX ne devrait le faire.

De son côté, Elon Musk, en bon bateleur, sous-estime sciemment le coût de son programme martien.
10 milliards de dollars représentent la moitié du développement de l'Airbus A380.
Il manque un zéro, voire plus, à cette évaluation optimiste.
Le magnat californien devrait, sans trop de soucis, conserver son avance sur le marin génois.

Le monument de Colomb à Barcelone.
Dans quelques années, y aura-t-il une oeuvre similaire à l'effigie d'Elon Musk à Los Angeles ?

Comparativement votre

Références et compléments
Voir aussi la chronique « la batterie Tesla Powerwall va-t-elle bouleverser l’électricité ? » sur une des autres entreprises futuristes d’Elon Musk.

Le coût de l'expédition de Christophe Colomb provient de l'article scientifique paru en 2007 "Columbus's First Voyage: Profit Or Loss - From A Historical Accountant's Perspective" de David Satava de l'Université de Houston-Victoria.

La valeur du PIB espagnol à l'orée de la Renaissance est issue de la base de données Clio Infra et de l'article Wikipedia "liste historique des régions et pays par PIB (PPA)".

Articles Wikipedia sur Christophe Colomb et Elon Musk.

Le portrait de Christophe Colomb a été peint par Ridolfo Ghirlandaio. La photo d'Elon Musk a été prise par Heisenberg Media. Ces deux images proviennent de Wikimedia Commons.
Le monument barcelonais de Colomb a été photographié par l'auteur en juin 2016.

mardi 5 août 2014

Travailler une demi-journée par semaine, est-ce possible ?

De nombreux "écos" - comprenez écologistes et économistes - prônent que la décroissance est la seule issue à la crise à visages multiples contre laquelle nous nous débattons depuis une trop grande lurette.

La décrue de notre Produit Intérieur Brut aurait, à en croire ses thuriféraires, de multiples avantages : baisse des atteintes à l'environnement, moindre consommation des ressources naturelles, meilleure répartition d'un travail devenu plus utile et, cerise dans l'infusion, plus de temps libre.

Afin de donner un peu de consistance à ce dernier point, je me suis livré au petit calcul que voici.

Actuellement en France, 43 millions de personnes ont entre 15 et 65 ans, ce que le très officiel et onusien Bureau International du Travail considère comme l'intervalle d'âge normal pour travailler.
Deux gros tiers, 30 millions, ont effectivement un emploi. L'autre petit tiers, 13 millions, sont chômeurs, étudiants ou préfèrent ne pas exercer d'activité professionnelle.

Les heureux bénéficiaires d'un boulot étant censés y consacrer 35 heures par semaine, en moyenne sur l'ensemble de la population, la durée de travail s'établit donc à 24 heures hebdomadaires.
La semaine de 3 jours est déjà une réalité statistique, à défaut d'être entrée pleinement dans les mœurs.

La décroissance suppose que, petit à petit, nous nous débarrassions du superflu et de l'ostentatoire qui polluent notre quotidien. Un mode de vie plus frugal nous serait bénéfique et permettrait de moins bosser.

Afin de déterminer quelques ordres de grandeur, j'ai choisi, un peu arbitrairement, de viser le niveau de la fin du dix-neuvième siècle.
En effet, sensiblement à partir de 1870, les français de toutes conditions ont mangé régulièrement à leur faim.
Pour ce faire, à l'époque, deux tiers des travailleurs étaient des paysans qui effectuaient, toute l'année, des semaines de 60 heures de labeur.
Désormais, l'ensemble de la filière agricole, au sens très large, n'emploie plus qu'un actif sur douze, 2.4 millions de personnes.
Si ce travail des champs et de la terre était réparti sur la totalité de la population susceptible de travailler, 2 heures par semaine et par personne suffiraient pour nourrir la France.

Pour obtenir la production industrielle, tertiaire et administrative de 1870, grosso modo, là encore, avec nos techniques actuelles, 2 heures hebdomadaires par adulte feraient l'affaire.

À condition de mobiliser de fortes doses de bonne volonté, de civisme et d'organisation collective, nous pourrions donc ne turbiner qu'une demi-journée par semaine, profiter grandement de la vie tout en mangeant sainement et en ayant le mode de vie de mes arrière-grands parents.

Avant de vous quitter, trois petits détails que j'ai failli omettre.

En 1870, l'espérance de vie à la naissance était de 45 ans, elle dépasse aujourd'hui 80 printemps.

À cette date, j'aurais rédigé cette chronique un dimanche après-midi au cœur d'une campagne française et non un mardi d'août en Tunisie. Voyages et vacances étaient le privilège d'une infime élite rentière.
De surcroît, j'aurais eu très peu voire pas de livres à ma disposition ainsi qu'une malchance sur trois de ne pas savoir lire et écrire.
Tout cela n'aurait guère eu d'importance car le télégraphe Morse, summum de la technicité, était alors le seul moyen de télécommunication existant. Personne n'aurait eu connaissance de cet hypothétique billet.
Décroissantiquement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage aborde ce thème d'une autre façon.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Bistrots et curés professions sinistrées"
. "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
- Les données de base qui ont permis d'obtenir les chiffres indiqués dans cette chronique proviennent de l'INSEE et de Wikipedia

lundi 19 août 2013

La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041

À en croire les économistes, ces champions de la prédiction du passé, la France boxerait dans la catégorie des pays matures et la Tunisie dans celle des nations émergentes.
En termes concrets, cela signifie que le niveau de vie moyen de chaque habitant de l'antique Carthage s'accroît de manière sensible, alors que l'Hexagone est atteint d'une quasi-stagnation.

Comme toute catégorisation statistique, ce classement mérite d'être nuancé.
Il s'agit d'une appréciation globale qui recouvre des disparités importantes. Ces dernières années, tant à Paris qu'à Tunis, les inégalités se sont creusées. Les riches et les aisés se portent de mieux en mieux, alors que les démunis piétinent, voire piquent du nez.

Il n'empêche, le Produit Intérieur Brut par habitant reste la moins mauvaise mesure dont nous disposons pour comparer des pays.
Depuis 1990, cette valeur a augmenté annuellement en France de l'ordre de 1% et de grosso modo de 6% en Tunisie.

Malheureusement pour le pays du jasmin, depuis la révolution de 2011, la croissance est à l'arrêt, le PIB reste égal à lui-même.
Les tunisiens ont quand même réussi l'exploit de maintenir leur économie tant bien que mal à flot, malgré des politiciens ayant mis délibérément l'état en panne !

Fort de ce constat, intéressons-nous maintenant au futur.

Pour la France, l'affaire est, hélas, assez vite entendue.
Imaginer un taux de croissance notablement supérieur à 1% par an est faire preuve d'optimisme béat.
L'envisager durablement nul ou négatif revient à supposer que les gouvernements futurs mèneront une politique économique encore plus inadaptée que celle de Miterrand, Chirac, Jospin, Sarkozy et Hollande réunis.

Le cas de la Tunisie est plus difficile à projeter. Risquons-nous à esquisser trois scénarios.

Si la croissance annuelle à 3%, dont l'actuel gouvernement islamo-hétéroclite se vante, devait perdurer, alors le niveau de vie tunisien ne rejoindrait le français qu'à l'orée du prochain siècle.
Pas étonnant qu'Ennadha dise œuvrer pour l'éternité !

À l'inverse, une politique socio-économique vigoureuse et courageuse devrait permettre d'atteindre un accroissement de 9% par an du PIB. Cet objectif est ambitieux, mais pas inaccessible.
D'importants efforts seraient necessaires, notamment à court terme. Toutefois, rapidement, ils seraient couronnés de succès, puisque le niveau de vie s'égaliserait sur les deux rives de la Méditerranée à partir de 2030.

Un scénario plus réaliste suppose une remise en route rapide la machine économique tunisienne pour revenir à ses honorables performances des années Ben Ali, 6% par an.
La patrie d'Ibn Khaldoun rattrapera alors celle de Molière exactement le dimanche 12 mai 2041 à 11:45 heure de Tunis, à l'occasion du cent-soixantième anniversaire du funeste traité du Bardo créant le protectorat.

Produit Intérieur Brut par habitant de la France et de la Tunisie (US$ annuels par personne).
Valeurs réelles de 1990 à 2012.
Projections avec hypothèses de taux annuel de croissance de 2013 à 2060.
Le vrai choix urgent que doivent faire les tunisiens est de décider de la politique économique et sociale.
Quels sacrifices ? Pour qui ? Pour obtenir quelle croissance ? Quel niveau de vie ? Quelles inégalités ?
Quant, à la France, des questions similaires se posent au sujet du dopage de sa croissance.

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
-  Voir aussi les chroniques "Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie" et "France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?".
- Les statistiques utilisées dans cette chronique proviennent de l'excellent site Gapminder, géniale mine de données sur l'économie, la démographie, la santé et le développement dans le monde.
J'ai emprunté l'idée de la date exacte où la Tunisie rejoindra la France au truculent Hans Rosling, le fondateur de Gapminder.
- Les valeurs de PIB sont calculées avec la méthode dite de parité de pouvoir d'achat (PPP).
- Merci à Mehdi et Omar, inspirateurs de cette chronique franco-tunisienne.

lundi 12 août 2013

France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?

Comparer le coût de la vie entre la Tunisie et la France est l'objet de discussions sans fin entre les résidents des deux pays.
Les uns se plaignent de la cherté généralisée, "surtout depuis la révolution".
Les autres, encouragés par l'écroulement du dinar face à l'euro, trouvent que ce qui incorpore de la main d'œuvre est peu onéreux.

La macro-économie tranche ce débat de manière brutale.
La production intérieure brute tunisienne par habitant est 10 fois inférieure à la française, c'est à dire au niveau de l'Hexagone dans les années 1950.
Malheureusement, cette moyenne générale omet le secteur informel très important en Tunisie et surtout se transcrit mal dans la réalité quotidienne.

Afin de donner une tournure plus concrète à cette question, fidèle à la méthode employée à plusieurs reprises dans ce blog, j'ai évalué, dans les deux pays, le coût de 24 produits et services du quotidien en heures de salaire d'un professeur de lycée en fin de carrière.
Les résultats sont très contrastés.

Les services requièrent généralement moins de temps de travail à un enseignant tunisien qu'à son collègue français.
Le coiffeur est presque 3 fois moins coûteux, la garde d'enfant et le ménage un peu plus d'une fois et demi.
Les transports publics sont aussi une fois et demi meilleur marché au pays du jasmin.
Enfin, plus surprenant, gagner son pain est 10% plus rapide en Tunisie, en raison de subventions étatiques élevées.

Quelques biens et services moins chers en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Un deuxième groupe de produits et services demande nettement moins de boulot au pédagogue payé par François Hollande qu'à celui salarié par Moncef Marzouki.
Avaler un café dans un bistrot est un peu plus cher à Hammam-Lif qu'à Grenoble.
L'accès à internet et l'immobilier nécessitent deux fois plus d'heures de cours au pays d'Ibn Khaldoun.
La viande, l'électricité, le médecin généraliste, les vêtements standards et l'essence sont grosso modo 3 fois plus chers à Béja qu'à Tulle.

Biens et services "raisonnablement" plus onéreux en Tunisie qu'en France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
Enfin, un inventaire hétéroclite d'articles, que Prévert n'aurait pas désavoué, est littéralement hors de prix en Tunisie.
Automobiles, lessive, ciment et lait exigent quatre à cinq fois plus de cours d'arabe que de français.
Un prof de physique doit expliquer 6 fois plus longtemps les vases communicants pour acheter de l'eau en bouteille à Kelibia qu'à Meylan.
Au rayon luxe, on trouve, en vrac, le petit et le gros électroménager, 7 à 9 fois plus onéreux, le chocolat en poudre presque 10 fois plus cher et la téléphonie mobile 20 fois plus coûteuse depuis que Free a écroulé les prix en France.

Biens et services aux prix stratosphériques en Tunisie par rapport à la France
Ratios entre prix en Tunisie & France, exprimés en temps de travail d'un professeur.
La téléphonie mobile avec un ratio de plus de 20 sort de l'échelle.
Cet exercice de comparaison n'a pas de valeur scientifique. De nombreuses consommations habituelles manquent dans ma liste, ce blog n'ayant pas la vocation de concurrencer les catalogues de Carrefour.

Je suis d'ailleurs perplexe sur la manière dont les économistes établissent ce qu'ils nomment les parités de pouvoir d'achat.
Les modes et les styles de vie sont différents sur les deux rives de la Méditerranée.
Quels produits et services faut-il comparer ?
Faut-il intégrer, par exemple, le chauffage ? À quelle hauteur ?
Mêmes questions pour le tabac, l'alcool, le porc, les vêtements de l'Aïd et une multitude d'autres choses très consommées dans un pays et fort peu dans l'autre.
Histoire d'épaissir la soupe, pardon la chorba, il convient de rappeler qu'en Tunisie, par rapport à la France, la population active est presque deux fois plus réduite, qu'impôts, taxes & cotisations sont moitié plus faibles et que prestations sociales et infrastructures publiques diffèrent radicalement.

Bref, les discussions économiques enflammées autour de verres de thé ou de gazouze sont appelées à rester une valeur sûre !

Franco-tunisiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Tout savoir sur l'économie chancelante de la Tunisie".
- J'ai choisi d'exprimer les prix en temps de professeur de lycée car il s'agit d'une des rares professions nécessitant des études supérieures qui soit comparable d'un pays à l'autre car elle est, simultanément, normée et avec peu de dispersions salariales.
Les autres métiers demandant aussi des études post-bac sont plus difficiles à étalonner car les niveaux, les activités et les rémunérations sont nettement plus éparpillés.
- Mes remerciements à Moncef, Omar et Taoufik pour leur aide et leurs encouragements.
- L'idée d'exprimer les prix en temps salariaux est inspirée du livre de Jean Fourastié et Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

mercredi 23 janvier 2013

Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie

Économie, démographie et leur cortège de statistiques sont souvent des sujets difficile à illustrer.
Afin de contourner cet écueil, j'ai demandé à mes ancêtres de me prêter la main pour raconter, à leur manière, la formidable amélioration des conditions de vie en France durant les 200 dernières années.

Joseph-Armand Lebouc, mon arrière-arrière-grand-père paternel, le grand-père de mon grand-père, naît en 1818 au sein d'une famille de "cultivateurs" dans une ferme du village de Landivy au nord-ouest de la Mayenne.
Trois ans plus tôt, à la chute de Napoléon, Louis XVIII avait restauré la monarchie après les épisodes mouvementés et sanglants de la Révolution Française et du Premier Empire.
Malgré le poids des guerres napoléoniennes, la France est, en ce temps-là, un des pays les plus économiquement avancés. Le PIB moyen par habitant y atteint la somme faramineuse de 1 100 € par personne et par an, 3 € par jour, le niveau de vie actuel du Kenya ou du Bénin. De nos jours, seule une quinzaine d'états n'a pas encore rejoint le niveau de vie français d'alors.
En 1818, quatre pays font toutefois nettement mieux que la France : l'Allemagne et les USA (1 400 €/an/habitant), les Pays-Bas (1 800 €/an/habitant) et la Grande Bretagne dont le décollage industriel a débuté à la fin du dix-huitième siècle (2 100 €/an/habitant).
A sa naissance, mon aïeul était doté d'une espérance de vie de 39 ans, un quasi record mondial, 14 ans de plus qu'en Afrique sub-saharienne et en Inde. Aujourd'hui, en Sierra Leone et au Lesotho, les deux pays en queue du peloton démographique, le nouveaux nés devraient vivre en moyenne dix ans plus longtemps que ceux de la France de Louis XVIII.

En 1862, année de la publication des Misérables de Victor Hugo, Joseph-Armand Lebouc et son épouse Vitaline Fourel, "cultivateurs" comme leurs parents, donnent naissance à mon arrière-grand-père Joseph-Pierre Lebouc à Saint Ellier du Maine, village mayennais à proximité de Landivy.
Le Second Empire est à son apogée et l'essor industriel bat son plein. Le très moustachu Napoléon III règne sur une France dont le niveau de vie de 2 100 €/habitant/an (6 € quotidiens) est pratiquement le double par rapport au Premier Empire. Inde, Moldavie, Nicaragua et Vietnam ont, de nos jours, un PIB par habitant comparable.
L'espérance de vie, 43 ans, a progressé nettement moins vite que l'économie.
Joseph-Pierre Lebouc se placera d'abord comme domestique dans l'ouest de la France. En 1886, comme beaucoup d'autres provinciaux, il "montera à Paris" où il sera boulanger puis tenancier de bistrot. Cette dernière profession, très addictive, eut raison de ses neurones qui lâchèrent définitivement en 1906.

Mon grand-père, Pierre Lebouc, voit le jour à Paris en 1895 dans une France secouée par l'affaire Dreyfus et présidée par le très libidineux Félix Faure.
Le 28 décembre, alors que Pierre Lebouc n'est âgé que de 6 jours, les frères Lumière organisent, au Grand Café sur le Boulevard des Capucines, la première projection publique de cinéma.
Le PIB par habitant a continué à s'élever pour atteindre 2 800 € annuels (7.5 € journaliers), comme l'Indonésie, l'Irak et la Bolivie de 2011.
Malgré cette indéniable amélioration des conditions matérielles, l'espérance de vie, qui frise 45 ans, ne progresse guère.
Mon grand-père, comme de nombreux poilus de sa "classe", combattra sur de multiples fronts de la première guerre mondiale et sera gazé devant Verdun. Il deviendra ensuite "marchand de couleurs" (droguiste dans le langage actuel), au coeur du vingtième arrondissement de Paris, jusqu'en 1957. Il s'est éteint en 1984.

Bernard Lebouc, mon père, naît à Paris en 1931, l'année de l'exposition coloniale de Vincennes. Au même moment, frappées par la crise mondiale, la Grande Bretagne frôle la banqueroute et l'Allemagne connait la "résistible ascension" d'Hitler et du nazisme.
En une génération, le niveau de vie a bondi et dépasse 4 500 €/an/habitant (12 € par jour), le niveau actuel de l'Égypte, de l'Algérie et de l'Ukraine.
Santé et hygiène, en nette amélioration, portent l'espérance de vie à 57 ans, valeur actuelle moyenne de l'Afrique sub-saharienne.
Mon père suivra des études d'ingénieur. Lorsqu'il les termine au milieu des années 1950, la France possède le PIB actuel de la Tunisie (5 600 €/an/habitant - 15 € quotidiens).
Après un très long service militaire provoqué par les sinistres "évènements d'Algérie", Bernard Lebouc entamera une carrière dans l'industrie à laquelle a succédé, désormais, une retraite bien méritée. La Chine d'aujourd'hui, malgré sa vigueur économique hors normes, a le PIB de la France du début de la vie active de mon père à la fin des années 1950 (6 600 €/an/habitant - 18 € journaliers).

En 1961, Paris me voit apparaître alors que Charles de Gaulle, revenu aux affaires depuis 3 ans, peine à arrêter la guerre d'Algérie.
Entre la naissance de mon père et la mienne, le PIB français a presque doublé (8 000 €/an/habitant - 22 € par jour) et a rejoint le niveau du Brésil d'aujourd'hui.
L'espérance de vie, à 71 ans, n'a jamais aussi bien porté son nom, comme actuellement au Maroc, au Guatemala ou en Azerbaïdjan.

En 1988, c'est au tour de ma fille de rejoindre notre sympathique planète alors que Citroën ferme son usine de Levallois et que François Mitterrand inaugure le Revenu Minimum d'Insertion et la Pyramide du Louvre.
Durant les fameuses "trente glorieuses", la croissance économique a été échevelée, le niveau de vie frise 50 € quotidiens par habitant (17 500 €/an), comme maintenant dans les micro-états du Golfe Persique ou en la République Tchèque.
L'espérance de vie, 77 ans, continue à croître, à l'instar du Mexique ou de l'Albanie contemporains.

En 2011, le PIB de la France atteignait 22 500 €/an/habitant, plus de 60 € journaliers. C'était à peu près autant qu'au Japon, 15% en dessous des pays rhénans et un tiers de moins qu'en Amérique du Nord.
Cinq timbres-poste - Hong Kong, Norvège, Luxembourg, Singapour et Macao - s'étaient échappés du groupe de tête et dépassaient l'Hexagone d'un facteur compris entre 1.5 et 2.5.
L'espérance de vie française culminait à 82 ans, à peine plus qu'à Cuba ou en Slovénie.

Rendez-vous dans une grosse vingtaine d'années pour la prochaine étape de ce périple dans le temps !

Généalogiquement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage reprend le même thème d'une autre manière.

Références et compléments
- Le principe de cette chronique provient d'une conférence TED donnée par Hans Rosling en 2007 dans laquelle il "partage ses idées nouvelles sur la pauvreté". Ces dix-huit minutes exaltantes de show statistique ont été projetées le 19 janvier 2013 à TEDxGrenoble. Hans Rosling y bouscule joyeusement nos idées reçues sur les pays dits "en développement" et le final vaut très largement son pesant de cacahuètes.
Je recommande aussi vivement la visite du site de Hans Rosling "Gapminder World". Vous y trouverez, en ligne, un superbe outil, très facile d'utilisation, permettant de visualiser, et donc de ressentir, de très nombreuses statistiques économiques depuis 1800 jusqu'à aujourd'hui.
Les chiffres de la chronique sont tous issus de Gapminder World. Les données historiques de PIB moyen par habitant sont déterminées suivant la méthode dite de "parité de pouvoir d'achat". Elles sont fournies par Gapminder World en dollars américains de 2011. Pour plus de précisions, se reporter à la documentation de  Gapminder World.
J'ai employé le taux de change de 0.75 € pour 1 US $.Les valeurs ont été arrondies pour plus de lisibilité.

- Les données familiales proviennent de mon site personnel de généalogie.

- La Résistible Ascension d'Arturo Ui est une pièce de théâtre de Bertolt Brecht écrite en 1941. Elle est une parabole sur la prise de pouvoir d'Hitler transposée dans le milieu du crime organisé de Chicago [source Wikipedia].
   

lundi 6 août 2012

Le rideau de fumée des nombres astronomiques

A la charnière entre seizième et dix-septième siècles, astronomie, comptabilité et finances modernes ont conféré aux très grands nombres une utilité professionnelle pratique. Jusqu’alors, seule une poignée de mathématiciens surexcités en faisait un objet d’études purement académiques.
En effet, aucune valeur élevée n’était nécessaire au quotidien : quelques milliers de pièces d’or représentaient une fortune colossale, un négociant pouvait connaitre par cœur l’essentiel de son inventaire et se repérer grâce aux étoiles nécessitait une bonne mémoire mais peu de calculs.

Les nombres « astronomiques » ne sont entrés dans la vie de la majorité de la population qu’après la première guerre mondiale.
Tout d’abord, le dénombrement des victimes de ce conflit a tragiquement nécessité six voire sept zéros. Les hécatombes commises ensuite par les soviétiques, les nazis, les maoïstes et quelques autres génocidaires ont, hélas, perpétué ce macabre décompte.
Ensuite inflation, et même hyperinflation, ont appris à chacun, très difficilement, à utiliser des valeurs monétaires invraisemblables.

Homo sapiens étant une espèce à la comprenette poussive, nous peinons toujours à prendre la juste mesure des nombres au-delà de 1 000.
Cette difficulté est renforcée par l’usage d’unités variables, notamment pour les valeurs monétaires.
2 milliards d’euros, 2 000 millions d’euros, 2 000 000 k€, 2 000 000 000 € représentent exactement le même montant mais, inconsciemment, les valeurs semblent s’accroître au fil de l’énumération.

En Tunisie, le décompte de la monnaie est encore plus déroutant. Un pays qui arbore un croissant de lune et une étoile sur son drapeau ne peut qu’être amoureux des nombres « astronomiques ».
Dès que les sommes deviennent un tantinet rondelettes, trois zéros supplémentaires font leur apparition. Le dinar est abandonné au profit du millime. 1 000 dinars (environ 500 €) deviennent ainsi un million de millimes. Il faut être millionnaire pour équiper sa cuisine d’un réfrigérateur et d’une cuisinière !
Lorsqu’on aborde les milliards, personne – votre serviteur en premier – ne sait plus très bien différentier dinars et millimes.

Le personnel politique a trouvé dans notre incapacité à absorber les grands nombres son meilleur allié.
Rien de tel qu’une kyrielle de zéros pour masquer inaction et inefficacité ou appuyer une argumentation vaseuse.
Un exemple récent pour juger sur pièces.

Début août 2012, les autorités économiques tunisiennes ont fièrement claironné que « plus de 45 idées de projets nécessitant une enveloppe de plus de 100 millions de dinars ont été identifiées dans le cadre du projet de développement des régions intérieures ».
A cette occasion, monsieur Jameleddine Gharbi, ministre du développement régional et de la planification, a souligné qu’il s’agissait « d’un nouveau modèle de développement à même de valoriser les ressources naturelles et les réserves du patrimoine tunisien […] et de créer de la richesse et de la valeur ajoutée ».
Certes, 100 milliards de millimes sont une belle somme mais ils ne représentent que 0.15% du produit intérieur brut de la Tunisie et 0.9% des dépenses de l’état.
Ces projets sont certainement sympathiques mais, vu les faibles montants en jeu, et au risque de déplaire à Mr Gharbi, il est peu probable qu’ils résorbent chômage et disparités régionales en Tunisie.

Astronomiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur l'usage des grands nombres par les politiques la chronique "Dans le Peillon, tout est bidon !".
- Les autres chroniques "déchiffrage".
- D’après les données macro-économiques publiées par la Banque Centrale de Tunisie :
. Le produit intérieur brut (PIB) tunisien était de 63 milliards de dinars (32 milliards d’euros) en 2010.
. La même année, les dépenses de l’état tunisien s’élevaient à 10 milliards de dinars (5 milliards d’euros, 16% du PIB).
- Les déclarations des officiels tunisiens ont été rapportées dans l’article de la Presse de Tunisie « Identification de 45 idées de projets dans 10 délégations » paru le 2 août 2012.
- L'expression "un tantinet rondelette" provient de la chanson Oncle Archibald de Georges Brassens.

mardi 26 juin 2012

Dans le Peillon, tout est bidon !

Naïvement, je pensais que notre pédagogue en chef - le ministre en charge de l'éducation dite nationale - maîtrisait a minima les trois savoirs de base lire, écrire ET compter.

Or, à en croire, les récentes déclarations du sieur Vincent Peillon, dernier pensionnaire en date de la rue de Grenelle, soit il n'en est rien, soit ce docteur en philosophie se moque copieusement des citoyens et des enseignants.

Le nouveau ministre vient, à grand renfort de bruit médiatique, de lancer un "plan d'urgence" pour la prochaine rentrée scolaire comportant un accroissement de 1000 professeurs dans l'enseignement primaire et probablement 6000 postes de plus dans le secondaire.

En France, il y a, respectivement, environ 53 000 et 11 000 établissements du premier et du second degré. Le ministère de l'éducation emploie 1.1 millions de personnes dont 850 000 enseignants.
Le "plan d'urgence" du ministre va donc, dans l'hypothèse la plus favorable, accroître les effectifs de 0.8%.
Chaque école primaire aura l'immense joie de recevoir 0.018 instituteur supplémentaire. Les collèges et lycées, mieux pourvus, se verront généreusement affecter un demi professeur.
J'invite toute personne qui constatera en septembre une différence notable dans le personnel enseignant à poster un commentaire sur ce blog !

Je profite de cette chronique pour rappeler quelques autre chiffres significatifs sur l'éducation en France.

En 2010, notre système scolaire a coûté - toutes sources de financement confondues - 135 milliards d'Euros.
Chaque français y consacre 2000 Euros annuels, c'est à dire un huitième des dépenses de l'état, de la sécurité sociale et des collectivités locales réunies. Le déficit public est du même ordre de grandeur que les dépenses éducatives.
Ramené à la richesse nationale, l'éducation représente 7% du PIB.

La France dépense 25% plus par élève du primaire et du secondaire que la moyenne des pays de l'OCDE.
A l'inverse, les comparaisons internationales - notamment l'enquête PISA - montrent, en regardant les résultats avec des lunettes roses, que les élèves français ont des performances scolaires standards.
L'industriel indécrottable que je suis en déduit donc que notre système éducatif est tout simplement un quart moins productif que dans les autres pays développés.

Productivo-républicainement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Voir aussi les autres chroniques "déchiffrage", notamment "J'aimerais comprendre ... les classes surchargées" et "un peu d'open data pour les classes surchargées ?".

- Les déclarations du sieur Vincent Peillon, ci-devant ministre de l'éducation, sont rapportées dans l'article du Monde du 26 juin 2012 "Education : 6 000 postes créés à la rentrée dans le second degré".

- Les nombres d'établissements scolaires sont calculés par le très sérieux et très public INSEE "Établissements publics et privés du 1er et du 2nd degré".

- Le coût de l'éducation est rapporté dans deux notes parfaitement officielles du non moins sérieux et non moins public Ministère de l'Education Nationale "Coût de l’éducation en 2010" et "La dépense par élève ou étudiant en France et dans l’OCDE".

- Les résultats de l'enquête internationale PISA peuvent être consultés sur le site de l'OCDE / OECD.