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samedi 16 avril 2016

Les enfants de Paul et Othman destins croisés sur 3 continents

Le 31 octobre 1728, à Alle sur Semois, village de l’actuelle Belgique, naissait Paul Brasseur.
À la même époque, à 2 300 km de là, en Turquie, dans la bourgade de Gediz, venait au monde Othman Kedous.

Paul et Othman ne se connaissaient pas et ne se sont jamais rencontrés.
Pourtant, 9 générations plus tard, à la fin du XXème siècle, ils avaient des descendants communs.


Je vous propose de parcourir, sur trois continents, ces destins croisés où petite et grande histoire s’entremêlent.

Génération #1 - Belgique 1728 / Turquie 1731

Le Duché de Bouillon, en Ardenne désormais belge, où Paul Brasseur voit le jour était, au XVIIIème siècle, comme presque toute l’Europe, un territoire rural où les conditions d’existence commençaient juste à évoluer par rapport au Moyen Âge.
Sous la férule du sémillant duc Émmanuel-Théodose de le Tour d’Auvergne, paysans et villageois survivaient plus qu’ils ne vivaient.
La mortalité tant infantile qu’adulte atteignait des sommets. Paul, à sa naissance, possédait un espérance de vie d’environ 35 ans. Nous ne lui connaissons qu’un seul frère, Jean-Joseph, mais, en moyenne, les mères mettaient au monde 5 enfants.

En Anatolie, au centre de la Turquie d’aujourd’hui, la vie sous le règne du sultan ottoman Mahmud Ier le Bossu, était encore plus difficile car les techniques agricoles avaient moins évolué que dans l’ouest de l’Europe.
À sa naissance, Othman Kedous n’avait qu’une petite trentaine d’années devant lui et chaque femme portait près de 7 enfants.
Sa localité d'origine, dorénavant connue sous le nom de Gediz, est orthographiée à l'époque Kedous en alphabet latin et كدوس en alphabet arabe en vigueur dans l'empire ottoman.
Ville de Kedous / كدوس / Gediz sur une carte de Turquie de 1794


Génération #2 - Tunisie 1761 / Belgique 1781

Othman Kedous, en quête d’aventures et d’une meilleure existence, a très tôt quitté sa ville natale de Gediz pour s’engager dans l’armée de Ali Ier Pacha, bey ottoman qui régnait à Tunis.
Agé d’une vingtaine d’années, il est arrivé à Kelibia, au nord-est de la Tunisie.
Ce port stratégique, protégé par un fort imposant, abritait une partie de la flotte du bey.
Le monarque tunisien, soucieux de ne pas accabler son peuple d’impôts, préférait, pour subvenir à ses besoins, s’adonner à la « course ».
Cette sympathique activité consistait à exiger un péage aux bateaux franchissant le détroit séparant la Tunisie de la Sicile. Les resquilleurs prenaient le risque d’être capturés par la marine beylicale qui revendait ensuite hommes et cargaisons.
Le roi de France Louis XV, fervent partisan de la libre circulation chez les autres, envoya par deux fois une escadre bombarder les installations militaires et surtout les civils de Kelibia afin de calmer le racket tunisien.
Othman servit comme officier au fort de Kelibia, trouva la région à son goût, s’y maria et, vers 1761, devint l’heureux parent d’Ali Kedous.

Pendant ce temps, Paul Brasseur exerçait différents métiers.
Alors que sa famille résidait à Alle sur Semois depuis plus de 200 ans, il larguait les amarres et partait s’établir à Sugny, village distant de 5 kilomètres, à proximité de la frontière avec le royaume de France tracée par Louis XIV en 1680.
Il s’y établit définitivement en 1780 en convolant en justes noces avec Catherine Noël.
Dix mois plus tard, le 4 mars 1781 naissait son unique fils Jean-Joseph Brasseur.
Trois ans après, Paul, alors garde-chasse de Monsieur de la Biche, seigneur de Sugny, était malencontreusement assassiné dans des circonstances non éclaircies.
Le fort de Kelibia (cliché de 2008)


Génération #3 - Tunisie 1791 / France 1808

Les tunisiens, à la charnière entre XVIIIème et XIXème siècles, malgré la « course » à son apogée, vivaient dans un grand dénuement.
L’espérance de vie n’excédait pas 30 ans.
Aucun détail n’existe sur la vie de la famille Kedous, à l’exclusion de la naissance du petit-fils d’Othman, Hassan Kedous, vers 1791.

Quelque part entre 1792 et 1805, Jean-Joseph Brasseur profitait que la révolution française avait essaimé dans le sud de l’actuelle Belgique et aboli la frontière pour venir s’établir à Braux - devenu Bogny sur Meuse - dans la vallée de la Meuse, à 10 kilomètres de Sugny.
Le 18 décembre 1805, Jean-Joseph se mariait à Elizabeth Bajot, quelques jours après la victoire des troupes de Napoléon Ier à Austerlitz.
Leur premier enfant, Robert-Joseph Brasseur voyait le jour en mai 1808,  date du début du soulèvement anti-napoléonien en Espagne.

El Tres de Mayo, tableau de Goya emblématique du soulèvement espagnol de 1808 et de sa répression par les troupes napoléoniennes.

Génération #4 - Tunisie 1821 / France 1846

Le XIXème siècle fut une triste période pour le Maghreb qui est passé à coté de la révolution industrielle.
En 1821, sous le règne agité de Mahmoud Bey, à la naissance de Khalil Kedous à Kelibia, niveau et espérance de vie n’avaient guère évolués en Tunisie depuis un siècle et stagneront jusqu’à la première guerre mondiale.

Au nord de la Méditerranée, la France entrait résolument dans l’age des usines et des chemins de fer.
En mai 1846, Rosalie Brasseur est mise au monde à Braux par Marguerite Husson, l’épouse de Robert-Joseph Brasseur.
À cette même date, Ahmed Ier Bey est le premier chef d’état tunisien à se rendre en visite officielle en France et à son dernier roi finissant Louis-Philippe.
Soucieux de moderniser son pays, il revint de ce voyage plus convaincu que jamais de la justesse de ses thèses.
Hélas, ce souverain imaginatif était un gestionnaire catastrophique secondé par un premier ministre véreux, Mustapha Khaznadar, alias Giorgios Kalkias Stravelakis d’origine grecque.

Médaille gravée en France par Adrien Féart à l'occasion de la visite d'Ahmed Ier Bey à Louis-Philippe Ier « roi des français » à Paris en 1846

Génération #5 - Tunisie 1851 / France 1877

M’Hamed Kedous est né à Kelibia en 1851. Il s’est marié vers 1876 avec Makhbouba Lengliz, probable descendante d’un sujet de sa gracieuse majesté britannique, soit victime de la « course », soit sorte de conseiller militaire dépêché par Londres pour épauler l’armée du bey.

Rosalie Brasseur avait 5 frères et soeurs.
Suivant la tendance de l’époque, son mariage avec Ernest Barbe n’a engendré que 4 enfants, dont Catherine-Jeanne Barbe.
Celle-ci est née à Braux le 18 décembre 1877 au moment exact où la France - dont le régime était officiellement une république depuis 7 ans - devenait une véritable démocratie parlementaire, le président Patrice de Mac Mahon reconnaissant la victoire politique des députés « républicains » menés par Léon Gambetta.

Photos prise vers 1893 à Braux (Ardennes) : en haut à gauche Catherine-Jeanne Barbe, à sa droite son père Ernest Barbe, sa mère Rosalie Brasseur est la seconde en partant de la droite. Les 3 autres enfants sont ses frères et soeurs.

Génération #6 - Tunisie 1881 / France 1902

Sadok Bey - monarque éclairé - et son emblématique premier ministre Kheireddine Pacha - né en Abkhazie au nord-ouest de l’actuelle Géorgie - n’ont pas ménagés leurs efforts pour faire décoller la Tunisie.
Citons, notamment, en 1861 la première véritable constitution de tout le monde arabe.
Malheureusement, le management déplorable de leurs prédécesseurs, des résistances internes et l’avidité des puissances européennes aboutirent en 1881 - pile poil à la naissance d’Hassan Kedous - à la colonisation manu militari de la Tunisie par la France.
Le très républicain et humaniste Jules Ferry, soucieux des convenances, baptisa cette conquête protectorat et laissa le bey jouer les potiches officielles.

Catherine-Jeanne Barbe s’est mariée à Braux à la fin de 1901 avec Ernest Lenoir, fils d’un « tourneur en fer ». Associé à son frère Victor, il a fondé en 1909 la boulonnerie Lenoir. Après la première guerre mondiale, l'entreprise a absorbé la boulonnerie Mernier pour devenir « Lenoir & Mernier ».
Ernest Lenoir, bien que « patron », fut pendant de 1919 à 1934, le maire socialiste de Levrézy, village voisin de Braux.
En 1902, mon grand-père René Lenoir naissait à Levrézy, suivi en 1904 de son frère Maurice.
Vue d'une rue de Braux (Ardennes - France) en 1909


Génération #7 - Tunisie 1911 / France 1928

Agriculteur, marié à Khadouja Ben Abdallah, Hassan Kedous a eu 4 enfants nés au début du XXème siècle. Le troisième, Tahar Kedous, mon beau-père, vint au monde à Kelibia le 5 septembre 1911.

René Lenoir, à peine son « certificat d’études » en poche, travailla dans l’usine familiale dont il prit la direction effective à la fin des années 1930.
En 1925, il se mariait avec une parisienne Jeanne Pivet.
Résidant à Levrézy, ils eurent, de 1925 à 1933, cinq enfants, dont ma mère Claudine Lenoir née 1928. Deux de mes oncles sont décédés très jeunes de maladies infectieuses désormais aisément guérissables.

Hassan Kedous et une de ses petites filles aux environs de Kelibia - Cliché pris vers 1958

Génération #8 - Tunisie 1957 / France 1961

Tahar Kedous a quitté Kelibia pour la capitale Tunis afin d’y étudier puis de s’y établir comme avocat.
Ses enfants naissaient à Hammam-Lif, bourgade de banlieue, dont Afef Kedous en 1957, un an après l’indépendance de la Tunisie personnifiée par Habib Bourguiba.

Claudine Lenoir a suivi un parcours similaire, délaissant ses Ardennes natales au profit de Paris où votre serviteur, Didier Lebouc, vit le jour en 1961 alors que Charles de Gaulle peinait à extirper la France du bourbier de la guerre d’Algérie.

Habib Bourguiba reçu en visite officielle au château de Rambouillet par Charles de Gaulle en 1962

Génération #9 - France années 1980

Probablement atteints du même virus migratoire que leurs géniteurs, à l’orée des années 1980, la tunisienne et le parisien - sous le haut patronage de Valery Giscard d’Estaing puis de François Mitterrand - vinrent faire leurs études à Grenoble, oublièrent d’en repartir, se piquèrent de cohabiter ensemble et donnèrent naissance à deux enfants, joignant ainsi les lignées de Paul et d’Othman...



Toute naissance est la renaissance de nos ancêtres
Proverbe africain
 

Unifier c’est nouer même les diversités particulières
Antoine de Saint Exupéry

Généalogiquement votre

Références et compléments
Toute information venant compléter voire infirmer cette généalogie est par avance la bienvenue. Merci de me contacter.

De plus amples détails généalogiques et historiques - notamment les hypothèses, les doutes et les faits méconnus - peuvent être consultés sur ma base généalogique en ligne
Sur les opinions racistes et le soutien à l'activité colonisatrice du très admiré Jules Ferry, responsable de la conquête de la Tunisie, voir la chronique de mai 2012 "Hommages de Hollande".

Credit photos

vendredi 15 mai 2015

Un destin français : Françoise Arbenne-Reinier migrante

Seulement 4 générations me séparent de la grand-mère de mon grand-père paternel qui naît à Chambéry, en Savoie, le 28 juillet 1837.
Elle est alors un des 5 millions de sujets de Sa fort peu libérale Majesté Charles-Albert de Savoie-Carignan, monarque turinois, autoritaire et multi-cartes, duc de Savoie, prince du Piémont et roi de Sardaigne, aux possessions s'étendant sur les deux versants des Alpes.
L'histoire de mon aïeule, aux résonances étonnamment actuelles, permet d'apprécier l'amplitude de beaucoup de mutations survenues depuis cette époque.

Une vie démarrée sous de bien mauvais auspices

À peine son accouchement termié, Suzanne Lieutaz, 24 ans, n'a que le temps de donner un prénom, Françoise, et un nom de famille, Arbenne, à son bébé.
Aussitôt, la môme est soustraite à sa mère par des religieuses catholiques qui la baptisent et la placent dans une famille que l'on n'ose qualifier d'accueil.

En effet, Suzanne est ce qu'on appelle au XIXème siècle une "fille-mère". C'est à dire une jeune femme qui a eu la malchance d'être mise enceinte par un garçon refusant le mariage ou, à défaut, la légitimation de l'enfant.
Le sort semble s'acharner sur Suzanne. Elle est elle-même née en 1813 d'une “fille-mère”, Georgine Vallier, originaire de Saint Alban Laysse, commune limitrophe de Chambéry.

Les naissances hors mariage, bien que représentant plusieurs pourcents de la population savoyarde, attirent une forte réprobation sociale.
Les nouveau-nés sont qualifiés du vocable infamant "d'enfants naturels".
Comme il n'est pas question que des familles monoparentales troublent l'ordre naturel cher à Joseph de Maistre, l'Église organise le placement systématique de ces enfants, traités encore plus rudement que les orphelins, chez des paysans en montagne.

Le seul privilège de ces malheureux est que leur mère, juste avant de les quitter définitivement, peut choisir pour eux le nom de famille qui remplacera celui du père "non dénommé".
Beaucoup d'enfants "naturels" tirent ainsi leur nom du village d'origine de leur mère. Ainsi Arbenne a de fortes chances d'être lié au village d'Arbin, dans la vallée de l'Isère, à 20 kilomètres de Chambéry.
Parfois, le pseudo-patronyme est plus original comme Banquette ou Martyre.

Toutefois, l'état-civil sarde, tenu par les curés, n'étant pas un chef d'oeuvre de rigueur, de nombreux enfants "naturels" changent de nom, et parfois même de prénom, au cours de leur vie, à l'instar de la mère de Françoise, tantôt Suzanne Lieutaz, tantôt Suzanne Reinier.

Le jour même de sa naissance, Françoise Arbenne est ainsi fourguée à Françoise Mermet, sa marraine de circonstance, qui vit dans le hameau du même nom au coeur du massif des Bauges surplombant Chambéry.

Acte de naissance de Françoise Arbenne (source archives départementales de Savoie)

La montagne est certes belle mais surtout rude

Les Mermets sont un des nombreux hameaux du village savoyard répondant au nom peu engageant des Déserts.
Située en moyenne montagne, à environ 1 000 m d'altitude, au pied du Mont Margeriaz, cette commune dépend du “mandement de Chambéry”.

Les Déserts sont, à vol d'oiseau, à seulement une dizaine de kilomètres du chef de lieu de la "Savoie Propre".
Toutefois, aucune véritable route carrossable - au sens étymologique - ne traverse le massif des Bauges. Les 700 mètres de dénivelé depuis Saint Alban Leysse dans la vallée s'effectuent à pied ou mule en deux bonnes heures.
En hiver, la neige tient au sol plusieurs mois d'affilée et rend ces sentiers plus difficiles à pratiquer.

1 500 personnes environ habitent aux Déserts.
En un petit demi-siècle, depuis la Révolution, cette population a été multipliée par 1.5. Les premiers maigres progrès sanitaires, agricoles et techniques ont accru la longévité sans pourtant changer notablement les conditions d’existence sur ces ingrates terres de montagne.

Les registres d'état-civil sont d’une implacable régularité. La plupart des jeunes femmes ont une grossesse par an et l'essentiel des naissances se concentre en début d’année.
Ce rythme témoigne de familles luttant pour leur subsistance.
Chaque hiver, les hommes quittent leur village pour exercer des activités saisonnières loin de leur domicile : colportage, ramonage et autres petits métiers de services dans les grandes villes.
À leur retour, au début du printemps, les retrouvailles avec leurs épouses sont faciles à imaginer.
L'avantage de ce calendrier est que durant le pic des travaux agricoles en été les grossesses ne sont pas suffisamment avancées pour empêcher les futures mères de trimer aux champs.
Les accouchements et les débuts d’allaitement ont lieu en hiver, entre femmes, alors que les maris sont loin du village.
Ce cycle infernal est désastreux sur le plan sanitaire. La mortalité féminine et infantile est élevée, quoique plus faible qu’au siècle précédent.
Lors du recensement de 1848, les Déserts comptent 48.5% de femmes et 51.5% d’hommes, une proportion inverse de celle de la France de 2015.

Les conditions de vie difficiles, l'alimentation peu diversifiée et la forte consanguinité pèsent sur l'état de santé.
Environ une personne sur 20 est atteinte de "crétinisme" - terme initialement médical tombé en désuétude désignant de graves retards de développement physique et mental - ou de goitre à cause de carences en iode et d'anomalies génétiques.
L'espérance de vie de Françoise Arbenne à sa naissance avoisine 35 à 40 ans.

Pour survivre malgré l'explosion démographique, les paysans des Alpes déboisent à grande échelle pour accroître les terres cultivables ou pâturables et tirer un revenu additionnel des coupes de bois.
Les conséquences de ces défrichements sont catastrophiques. Glissements de terrains, avalanches - mot savoyard désormais passé en français - et inondations se multiplient.
Face à cette montée des risques, en 1860, puis en 1882, des mesures législatives draconiennes obligeront à reboiser, parfois manu militari, et créeront le service public de Restauration des Terrains de Montagne.

Malgré l'accroissement des champs et des prés, cette population en croissance peine à se nourrir. Aussi l'émigration, traditionnellement saisonnière, tend à devenir définitive. Métropoles et usines possèdent des attraits auxquels il est difficile de résister, nous y reviendrons.

L'entrée du hameau des Mermets aux Déserts et le mont Margeriaz (mai 2015).

Un village en autarcie

Malgré sa proximité de Chambéry, les Déserts sont une commune exclusivement paysanne et quasi-tribale.

Lors du recensement de 1848, seules 7 personnes sur 1526 ne sont pas notées "laboureur" ou "cultivateur" : un "maréchal" (ferrant), deux ecclésiastiques et leur “servante”, deux personnes dont la profession est illisible sur le registre et une étonnante "repasseuse" célibataire de 32 ans vivant seule dans sa maison.

L'endogamie est très forte. L'essentiel de la population du village se répartit sur à peine une trentaine de patronymes.
L'entremêlement familial est tel que parfois les noms sont dotés de suffixes - à l’instar de Mermet dit Soldat, Mermet dit Monsieur, Mermet-Potage ou encore Mermet-Plottu - dont on ne sait s'ils facilitent le pistage administratif et fiscal ou, au contraire, le brouillent.

Presque tous les habitants des Déserts y sont nés.
Outre les deux curés, originaires de Saint Pierre d'Albigny et “des Bauges”, et six femmes venues de Saint-Jean d’Arvey ou de Saint François de Sales à une dizaine de kilomètres, les seules exceptions sont les “enfants naturels”, natifs de Chambéry.

Chaque lieu-dit regroupe une ou deux familles étendues.
Ainsi, en 1848, les trois quarts des 176 habitants des Mermets, s'appellent Mermet et se répartissent en 39 maisonnées situées à un bon kilomètre de l'église du village.

Il va sans dire que l'ensemble de la population du village, sans exception, est listée comme "catholique".

Une des rares maisons non rénovées (à l'exception du toit en tôle) du hameau des Mermets. Françoise Arbenne et Victor Mermet vivaient dans de tels logis (mai 2015).

Un système éducatif déficient

En Savoie, la scolarisation est irrégulièrement assurée par l'Église catholique qui rémunère maigrement des instituteurs épisodiques qui assurent la classe lorsque les travaux des champs le permettent, c'est à dire surtout l'hiver.

Cet enseignement en pointillé est inefficace. Aux Déserts, en 1848, 121 personnes savent lire et écrire et 87 seulement lire.
Au total, à peine un septième des habitants, surtout des hommes, possède un microscopique bagage scolaire.
Aucun “enfant naturel”, ni aucun “domestique” ne fait partie de ces privilégiés.
Preuve de son peu de maîtrise linguistique, Françoise n'a laissé dans les archives qu'une unique trace écrite de sa main : la signature très malhabile de son seul prénom sur son acte de mariage de 1869.

Le français est la langue officielle de la Savoie depuis la Renaissance.
Ainsi, l'idiome de Molière, très parlé à Chambéry et à Annecy, est employé pour les actes d'état-civil ou le cadastre mais aussi pour les prêches à l’église, ce qui lui vaut son surnom de “langue du dimanche”.

Au quotidien, les habitants des Déserts utilisent un des patois savoyards, variantes de langue francoprovençale, appelée aussi arpitan.
Françoise Arbenne ne se frottera véritablement au français qu'après son départ de Savoie. Jusqu'à la fin de sa vie, elle conservera un accent caractéristique de sa région d'origine.
Voici quelques exemples d'expressions prononcées et entendues durant son enfance :
  • É son tô t aronmwé : ils sont tous ensemble
  • Al t arvâ justo kan on modâve : il est arrivé lorsque nous partions
  • D'ichè lé, y a bin l'tin d'passâ d'éga dzo lô pon : avant que cela n’arrive, beaucoup d’eau aura passé sous les ponts
  • Se vrî lô peuzho : se tourner les pouces (ce que Françoise a du très rarement faire durant sa vie)
Extrait du registre de recensement de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Une enfance de quasi-esclave

Les “enfants naturels” placés dans des familles paysannes constituent environ un trentième de la population des Déserts. Ils sont une main d'oeuvre corvéable à merci dès leur plus jeune âge, sans aucun statut.

Les registres de recensement conservent la trace de leur condition de parias.
La plupart d’entre eux sont listés “enfant naturel domestique” sans autre mention.
Quelques autres, plus chanceux, sont indiqués par leur prénom suivi de “naturel” mais sans nom de famille.
Les âges relevés sont beaucoup très approximatifs, nettement plus que pour les enfants légitimes.
Du fait de l'absence d'informations fiables concernant les "enfants naturels", la trace de Françoise Arbenne n'a pas pu être attestée formellement dans les registres de recensement des Déserts.

L'opprobre jetée sur les enfants “naturels” perdure toute leur vie.
Par exemple, une dénommée Benoîte, bien qu'âgée de de 78 ans en 1848, malgré son mariage à un certain Joseph Chaboud-Briquet, “laboureur” né aux Déserts, lui aussi septuagénaire, est pour l'administration et l'église savoyardes toujours une "fille naturelle" et sans aucun nom de famille.

Extrait du registre de recensement savoyard de 1848 des Déserts (source archives départementales de Savoie).

Émigration vers Paris

La rudesse de la vie en montagne et la réprobation sociale poussent les “enfants naturels" à fuir leur famille pseudo-adoptive dès que possible.
En 1848, seuls trois ou quatre “naturels” de plus de 20 ans habitent les Déserts.

À partir de mi-1860, à peine l'annexion de la Savoie par la France de Napoléon III bouclée, l'émigration savoyarde en direction de Paris et, dans une moindre mesure, Lyon s'intensifie. Comment résister à l'attraction du dynamisme et des conditions de vie urbaines de la France industrielle ?
En une cinquantaine d'années, les Déserts vont perdre la moitié de leurs habitants.

Françoise n'échappe pas à cette double tendance.
En 1860, elle quitte les Bauges pour l'actuel Val de Marne, alors Seine et Oise, avec son compagnon, Victor Mermet, un des très nombreux jeunes du hameau éponyme.
Le trajet a lieu en train depuis Chambéry. 24 heures sont nécessaires pour relier en omnibus la Savoie à la capitale française.
Nos deux tourtereaux aboutissent dans le village alors très rural de Périgny sur Yerres, mais toutefois situé à proximité de la gare PLM de Combs la Ville.
Paradoxalement, les emplois agricoles sont nombreux en Ile de France car beaucoup de paysans franciliens se sont fait embaucher dans les usines. Victor devient “manouvrier” et Françoise est officiellement “sans profession”.

Le motif exact de leur départ des Déserts n'est pas connu.
Aux raisons économiques, peuvent s'ajouter l'impossibilité sociale d'une union entre un “cultivateur” et une “fille naturelle” ou encore une grossesse non désirée.
Toujours est-il que Victor et Françoise “demeurent ensemble” à Périgny sans être passés devant Monsieur le Maire et encore moins devant un curé.
Françoise accouche de son premier fils, Théophile Mermet, le 2 février 1861 et de son second enfant, Auguste Victor Mermet, le 28 avril 1863.
À l'été 1865, elle devient enceinte pour la troisième fois.

Acte de naissance de Théophile Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Drame familial et fraude à l'état-civil

“Coup de tonnerre dans un ciel serein” aurait dit Napoléon III, le 20 octobre 1864, Victor Mermet décède accidentellement d'une chute.

Françoise, au milieu de son malheur, aidée par un garde champêtre ami du couple, a un réflexe de génie et se fait passer pour veuve alors qu'elle n'a jamais été mariée avec Victor.
Cela lui permet le 1er avril 1865, à l'issue de la naissance à Périgny de son troisième fils Louis Honoré Mermet, de rompre la malédiction familiale et d'obtenir l'enregistrement de ce dernier à l'état-civil comme enfant légitime posthume de Victor Mermet.
Françoise loge alors “chez le sieur Louis Etienne Robert” ce qui explique probablement le prénom de son fils.

Acte de décès de Victor Mermet (source archives départementales du Val de Marne).

Véritable mariage avec un enfant trouvé devenu soldat de Napoléon III

La trace de Françoise se perd durant quatre ans.

On retrouve notre vraie fausse veuve en 1869, blanchisseuse à Maisons-Alfort, dans la première couronne de Paris, 20 kilomètres au nord de Périgny sur la même ligne ferroviaire.
Elle choisit désormais de se faire appeler Françoise Reinier ou Reynier, l'un des deux noms de sa mère qu'elle n'a pourtant pas connu.

Le 5 juillet à 11 heures, elle se marie - officiellement cette fois - avec Sylvain Beaujardin qui vient juste de terminer un engagement militaire d'une dizaine d'années au 7ème régiment d'infanterie de ligne stationné au fort de Charenton. Son lieutenant, Jean-Philippe Lambert, lui sert de témoin.

Sylvain Beaujardin a une biographie familiale similaire à celle de son épouse.
Il a été abandonné à sa naissance en janvier 1834 devant l'hospice civil d'Avranches, dans le département de la Manche, en Normandie.
Nous ne savons rien de son enfance qui se conclut par son incorporation dans l'armée française.
Entre 1853 et 1856, Sylvain a participé à la guerre de Crimée. Sa brigade a notamment pris le fort de Malakoff, près de Sébastopol, qui a donné son nom à une commune de banlieue à quelques encablures de Maisons-Alfort.
Peut-être Sylvain a-t-il aussi pris part à la désastreuse campagne du Mexique mais les certitudes manquent à ce sujet.
Démobilisé, Sylvain Beaujardin devient ouvrier “journalier”, notamment à l'usine de levures Springer qui deviendra “l'Alsacienne”.

Trois ans après le mariage, le 18 avril 1870, vient au monde Constance Honorine Beaujardin, mon arrière-grand-mère.
Un trimestre plus tard se déclenche la guerre entre la Prusse et la France qui mettra à bas le Second Empire français, créera le premier Reich allemand et provoquera l'avènement définitif de la République.

Françoise Arbenne-Reinier et son mari Sylvain Beaujardin, vers 1900, probablement à Maisons-Alfort. On notera le chien au premier plan, la casquette sur le mur et le pavillon de banlieue en arrière-plan.

Une vie de banlieusards

À l'instar de dizaines de milliers de migrants provinciaux et étrangers fuyant la misère des champs pour venir travailler à Paris - l'une des 3 métropoles mondiales les plus dynamiques - les époux Beaujardin passent le restant de leur vie à Maisons-Alfort, rue Chabert, le long de voie ferrée PLM qui a amené Françoise depuis sa Savoie natale.

Le sort continue hélas à s'acharner sur cette famille.
Dans la nuit de la Saint Sylvestre 1892, pris de boisson, Auguste Victor Mermet, devenu maçon, décède, comme son père, d'une chute.
Sylvain Beaujardin se charge des formalités d'état-civil où il est indiqué comme “son père”.

Le fils aîné de Françoise, Théophile Mermet, connaît une trajectoire bien plus heureuse.
Manifestement doté d'un sens aigu du commerce et des affaires, après avoir été sommelier et distillateur, il possède une vingtaine de cafés en région parisienne, ce qui lui confère une véritable aisance financière dont il fait profiter sa famille.
Ainsi, il place sa demi-soeur Constance Beaujardin et son mari Joseph Pierre Lebouc, après leur mariage en 1893, à la tête d'un de ses bistrots, rue de Vaugirard à Paris.

Par contre, la trace de Louis-Honoré Mermet n'a pu être retrouvée.

Sylvain Beaujardin s'éteint à 75 ans en 1909. Françoise Arbenne-Reinier fait de même en 1922 à l'âge de 85 ans.
La dernière partie de son existence a vu l'arrivée, tour à tour, des réverbères, de l'eau courante, du gaz de ville, des poubelles, de l'électricité, du téléphone, du métro, des automobiles, de l'aviation et de quelques autres inventions qu'elle aurait été bien en peine d’imaginer lors de son enfance dans les montagnes des Bauges.

Portrait au fusain de Françoise Arbenne-Reinier, à la fin de sa vie vers 1920.

Généalogiquement votre

Post Scriptum
Le village savoyard des Déserts dans le massif des Bauges a vu sa population décliner de 1860 à 1975 où il n'y avait plus que 455 habitants.
Désormais, presque 800 personnes y résident grâce à l'attrait de la vie en montagne dans des maisons dotées de tout le confort et de chauffage, de la proximité de Chambéry et de la station de ski de la Féclaz.
Françoise Arbenne-Reinier et Victor Mermet auraient bien du mal à reconnaître le hameau de leur enfance.

Panneaux solaires sur le toit d'une maison rénovée du hameau des Mermets (mai 2015).

Références et compléments
- Cette chronique, même si elle est écrite sur le ton du récit, repose presque exclusivement sur des faits attestés.
Seule la date d'émigration depuis la Savoie de Françoise Arbenne et Victor Mermet ainsi que leur trajet vers Paris ne sont pas connus avec exactitude.
Leur départ des Déserts peut être antérieur à 1860 et le couple a éventuellement effectué des étapes entre les Déserts et Périgny sur Yerres.
Il est même possible qu'ils n'aient pas émigré en même temps.
Toutefois, ils n'ont laissé aucune trace dans les registres d'état-civil des principales villes situées sur la ligne de train PLM.
Plus de détails sur mon site généalogique.
Toute information généalogique ou historique venant compléter ou même infirmer ce récit est par avance bienvenue.
Merci de me contacter via ce lien.


- Principales sources :
- Mes remerciements au twittonaute @JB94700 qui m'a (re)donné le déclic pour rédiger cette chronique qui me trottait depuis longtemps dans la tête.

- Voir aussi les autres chroniques traitant de généalogie ou d'histoire notamment :
- Les expressions en savoyard proviennent du Dictionnaire Français - Savoyard publié en 2013 par Roger Viret.

- Les photos du hameau des Mermets ont été faites par mes soins le 12 mai 2015. La totalité des photos est consultable en suivant ce lien.

samedi 28 février 2015

Cartographie d'un français de souche

Les gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts,
La race des chauvins, des porteurs de cocardes,
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part.
Georges Brassens
Récemment, François Hollande a employé l'expression "français de souche" pour désigner les jeunes crétins qui ont saccagé plusieurs dizaines de tombes et hurlé "Heil Hitler" dans le cimetière juif de Sarre-Union en Alsace.

Cette formule, prisée par l'extrême-droite, m'a laissé perplexe.
En effet, le Trésor de la Langue Française Informatisé indique que souche signifie "base du tronc d'un arbre prolongée par ses racines".
Jusqu'à plus ample informé, chaque titulaire de la nationalité française possède des parents - base de son propre tronc - et des racines.
Aussi "français de souche" ressemble furieusement à un pléonasme, puisqu'il parait difficile d'imaginer une personne, même dotée de l'incomparable génie français, sans souche.

À bien y réfléchir, notre président - soucieux de tourner la page Charlie pour aller refroidir le climat - a surement voulu clore au plus vite son discours en raccourcissant la trop longue locution "français de souche française".
Car certains de mes compatriotes ont des parents et des racines exclusivement hexagonales, quand d'autres sont d'ascendance américano-belge, finlandaise, serbo-croate, néerlandaise, grecque, hispano-tamoul voire arabe !

À demi-convaincu par cette explication, je m'en suis ouvert auprès de mon entourage.
De bons esprits m'ont savamment expliqué qu'effectivement l'aspect français de la souche était sous-entendu dans le propos hollandais et que l'expression permettait de différentier les pieds d'arbre bleus-blancs-rouges de ceux juifs ou musulmans, beaucoup plus basanés.
J'avoue n'avoir pas compris la logique de cette classification qui amalgame allègrement nationalité et religion.
En la poussant un peu plus loin, il y aurait donc aussi des souches catholiques, protestantes, bouddhistes, hindoues, agnostiques et même athées.
Une pincée de génétique ne pouvant pas faire de tort, je trouve que l'importance donnée aux souches à la chevelure brune, aux yeux marrons, myopes et daltoniens ainsi qu'avec une prédisposition naturelle à la fainéantise est par trop insuffisante.

Perturbé par ce désintérêt et cette sémantique floue, j'ai finalement entrepris, pour me remettre les idées en place, de cartographier ma souche personnelle.

Venu au monde à Paris, de père et de grand-père tout deux nés aussi à Lutèce, je pensais jusqu'alors que la gauloisitude de mon pedigree n'avait d'égal que celle de ma moustache - encore que certains y voient de la polonitude façon Lech Walesa.
À partir de mon arbre généalogique, j'ai placé sur une carte les lieux de naissance connus de mes ancêtres vers 1700, au coeur du règne de Louis XIV, 8 à 9 générations en arrière.

Mes ancêtres vers 1700
Rouge : attesté aux alentours de cette date.
Vert : attesté après 1700 (branche généalogique interrompue).
Bleu : attesté avant 1700.
Noir : non formellement attesté mais très probable vers 1700.
Le résultat est pour le moins dispersé.
D'ouest en est, on repère successivement :
  • La Normandie, vers Avranches.
  • Les confins de l'ancienne Bretagne, désormais département de l'Ile et Vilaine, et de la province du Maine, devenue Mayenne.
  • La Sologne, au sud d'Orléans.
  • Le Berry, autour de Bourges, de la Châtre et de Vallon en Sully.
  • Le Bourbonnais, à l'ouest de Montluçon.
  • Paris.
  • La vallée de l'Oise.
  • Les Ardennes, des deux côtés de la frontière franco-belge, pourtant tracée par Louis XIV en 1697 à l'issue des traités de Ryswick.
  • La Savoie, qui ne devint française qu'en 1860 et dont les ducs, qui régnèrent à Turin après Chambéry, s'auto-promurent rois d'Italie à cette occasion.
  • L'Alsace qui eut, du quinzième au vingtième siècle, des propriétaires nombreux, enchevêtrés et changeants.
  • La vallée du Rhin aux alentours de Mayence en Allemagne.
  • La Galicie aux limites entre l'empire des Habsbourg et celui des Tsars russes, aujourd'hui partagée entre Pologne, Slovaquie et Ukraine.
Bref, ma souche, à l'instar de celles de beaucoup d'arbres, est sérieusement ramifiée et non exclusivement française.
Finalement, ma polonitude moustachière est peut-être moins fortuite que je ne le pensais jusqu'ici.

Souchiquement votre

Références et compléments
- Consulter une version interactive de la carte généalogique de mes ancêtres au début du dix-huitième siècle.

- Voir aussi mes autres chroniques traitant de généalogie, notamment :
. Descendants de sans-papiers morts pour la France en 1914-1918
. Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie
. Un enfant c'est un papa et une marâtre

- Mes pages de généalogie

samedi 24 janvier 2015

Combien d'immigrés musulmans en France ?

De bons esprits, dont la voix au chapitre a été affermie par l'actualité française récente, professent que l'hérédité et la géolocalisation engendreraient, une bonne fois - une bonne foi ? - pour toutes, pratiques religieuses, convictions, voire même comportements.

D'aucuns aperçoivent même une cinquième colonne à l'emblème du croissant et de l'étoile envahir le pays de Vercingétorix, Charles Martel et Jeanne d'Arc et venir jusque dans nos bras … …
À les croire, ces cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers !

Quoi qu'il m'en coûte, j'ai cherché à mesurer la longueur de cette cohorte à l'aide de l'étalon froid et dépassionné des statistiques.

Peu d'informations fiables

Comme pour l'estimation des croyances religieuses, les données indubitables manquent car nul ne peut être sommé d'assumer ses aïeux.

Toutefois, l'INSEE effectue des évaluations avec un niveau correct de sérieux scientifique. Les derniers chiffres datent de 2008 et restent représentatifs des ordres de grandeurs actuels.

Combien de migrants et d'enfants de migrants en France ?

À cette date, 4 résidents français sur 5, c'est à dire 52 millions de personnes, faisaient partie de ce que les démographes baptisent plaisamment la population “majoritaire”, c'est à dire nés en France de parents nés aussi en France.

Un cinquième des hexagonaux, 12 millions d'individus, ne répondaient pas à ce critère, car soit nés à l'étranger, soit ayant au moins un de leurs parents venu au monde loin de la patrie de Charles Maurras.

La tranche d'âge de 18 à 50 ans comporte le plus de personnes liées aux migrations, environ un tiers.
Par voie de conséquence, actuellement, 4 nouveaux-nés sur 10 dans notre bel Hexagone possèdent au moins un grand-parent étranger.

Pour l'ensemble de la population, la statistique n'a pas été actualisée depuis longtemps. Raisonnablement la proportion se situe entre un quart et un tiers.
Je vous invite à faire le test dans votre entourage, en remontant même, dans la mesure du possible, aux arrière-grands-parents. La barre symbolique de la moitié est très souvent franchie.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. "Issue de l'immigration" regroupe les personnes nées hors de France métropolitaine ou avec au moins un parent né hors de France métropolitaine.

D'où viennent-ils ?

Parmi les personnes immigrées ou d'ascendance directe immigrée, une petite moitié, 5.5 millions, un français sur 12, est originaire d'Europe.

Un peu plus de 3.5 millions, c'est à dire un hexagonal sur 18, ont leurs racines au Maghreb.

L'Afrique subsaharienne et la Turquie ont fourni respectivement 1.2 million et 500 000 personnes.

Enfin 2% de la population française, grosso modo 1.3 millions, sont liés aux autres contrées de notre belle planète.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. Mêmes critères que graphique précédent.

Combien de “musulmans” parmi eux ?

Faisant fi de la liberté de conscience et des trajectoires individuelles, de doctes commentateurs soutiennent que croyances et conduites sont déterminées par la géographie des ancêtres.
Selon eux est “musulman” tout individu dont une partie de la famille a des attaches dans des régions où l'islam est la religion majoritaire.

Pour éviter à ces brillants cerveaux une trop lourde charge arithmétique, j'ai effectué le comptage à leur place.

En mettant des lunettes grossissantes, on peut estimer qu'un peu plus de 4.5 millions de résidents français, un sur 14, sont originaires de pays dits “musulmans”.
Ces supposés “musulmans” ne sont pas majoritaires au sein des migrants et enfants de migrants puisque 6 sur 10 d'entre eux ont leurs attaches dans des zones dépourvues de mosquées.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. Mêmes critères que le premier graphique.

#JesuisCharlie
Mélangiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi, dans la même veine :
- Sources
  • Etudes INSEE "Immigrés et descendants d'immigrés en France - Insee Références - Édition 2012" et "Trajectoires et Origines - Enquête sur la diversité des populations en France - 2010".
  • Article Wikipedia "l'immigration en France"
- Les phrases mises en évidence en début de chronique sont extraites des couplets 1 et 3 de la Marseillaise de Rouget de Lisle, hymne national de la France.
Liberté, Liberté chérie, combats avec tes défenseurs !

samedi 13 décembre 2014

Généalogie : à la recherche d'Othman Kedous l'ottoman de Kelibia

À en croire la tradition, la famille Kedous de Kelibia en Tunisie aurait pour origine un dénommé Othman Kedous / عثمان كدوس qui serait venu de sa Turquie natale jusqu'au Cap Bon.

En partant de ces éléments, j'ai mené une enquête généalogique, géographique et historique pour tenter d'en savoir plus.

Les résultats de cette recherche sont en ligne sur le site kelibia.eu.

Le fort de Kelibia où Othman Kedous aurait servi comme militaire au XVIIIème siècle

samedi 9 novembre 2013

Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918

La généalogie et l'histoire familiale questionnent notre présent.
Pour preuve, ces quelques trajectoires personnelles qui font écho à plusieurs thèmes d'actualité.

Vers 1830, Léopold Choppick et Madeleine Wolf rejoignent Paris.
Il a sensiblement 25 ans, elle moins de 20.
Ce sont ce que nous appelons dans notre langage technocratique actuel des migrants sans-papiers, très probablement originaires d'Europe centrale ou orientale.
Seule certitude, ils sont de confession juive.

L'immigration économique a débuté en Île de France dès le premier empire. Durant tout le XIXème siècle, l'essor économique attisé par la révolution industrielle a attiré vers la ville-lumière les laissés-pour-compte de toute l'Europe. Ainsi, en 1848, Paris comptait environ 8% d'étrangers "immigrés", une fois et demi le taux national actuel.

Léopold et Madeleine, qui se déclarent colporteur et ouvrière, sont très pauvres et vivent d'expédients. Ils logent dans l'actuel IVème arrondissement dans un quartier insalubre qui sera détruit une vingtaine d'années plus tard lors du percement de la rue de Rivoli.
En mars 1835, Madeleine est admise 10 jours à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu pour une "fièvre intermittente".
Un an plus tard, manifestement remise, elle accouche de Fanny Caroline, son premier enfant. Six autres suivront jusqu'en 1855.

Première trace officielle de Madeleine Wolff en France : son admission en 1835 à l'Hôtel-Dieu.
Cette ouvrière de 22 ans habite alors 16 rue de la martellerie à Paris 9ème et se déclare native de Rorschwihr dans le Haut-Rhin.
Étant sans-papiers, ils jonglent avec des identités qu'ils inventent, au moins en partie.
Madeleine Wolf s'appellera un temps Marie-Anne Louis et indiquera être née en Alsace, parfois en 1813 à Rorschwihr, parfois en 1811 à Ribeauvillé.
Léopold conservera indéfectiblement son prénom mais se baptisera tantôt très gauloisement Chopy et à d'autres moment plus germaniquement Schobig, Choppick et même Chopyg. Il se déclarera natif de Buschwiller dans le Haut-Rhin.
L'état-civil alsacien, très structuré depuis le XVIIIème siècle, ne garde, entre 1780 et 1830, aucune trace de familles juives ou chrétiennes nommées Wolf, Louis ou Chopick, variations orthographiques incluses, dans ces trois villages.

Vraisemblablement, Léopold et Madeleine n'étaient pas alsaciens mais venaient de l'actuelle Allemagne alors éclatée en de multiples principautés ou de l'immense empire des Habsbourg. Des sources familiales les disent originaires de Pologne dont les frontières et les rattachements ont beaucoup varié.
Leur langue maternelle devait être être le yiddish. Par voie de conséquence, leur accent et leur phrasé pouvait aisément passer auprès d'oreilles parisiennes comme haut-rhinois. Dans leur quartier vivaient de nombreux juifs alsaciens, l'amalgame et la construction d'un état-civil factice furent certainement faciles à réaliser.

Le 27 mars 1849, alors que la IIème république connait des poussées xénophobes, Léopold et Madeleine, avec l'aide de six témoins complaisants et grâce à un juge peu curieux, se font "régulariser" et officialisent d'une traite leur état-civil alsacien, leurs cinq enfants du moment et leur mariage.
À partir de ce jour, l'existence légale de nos deux tourtereaux ne semble plus rencontrer d'obstacles. Comble même, en 1872, Madeleine Wolff fait partie des "optants", c'est à dire des alsaciens et mosellans que choisissent délibérément la nationalité française plutôt que l'allemande !

Certainement usé par la vie, Léopold décède en 1867 à 61 ans. Son épouse lui survit 27 ans. Elle rend son dernier soupir en 1895 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. La tradition familiale rapporte qu'elle fût enterrée selon le rite juif.

La seconde génération s'établit sur la rive gauche où les enfants Choppick habitent des immeubles mitoyens rue Mouffetard et ont une vie matrimoniale assez débridée en regard des canons bourgeois de l'époque.
Les deux garçons Jacob et Alphonse cohabitent respectivement avec Agathe-Étiennette et Sophie-Charlotte Miné, deux sœurs, filles d'un "fondeur sur cuivre" né à Paris sous le règne de Napoléon Ier.
De 1867 à 1879, Agathe accouche de 5 enfants de Jacob qui ne se résout à l'épouser qu'en mars 1878 alors qu'elle est enceinte jusqu'aux yeux de sa fille Rachel, qui naîtra en avril. Son dernier fils, Louis-Belloni verra le jour en juillet suivant.
En 1869 et 1870, pour faire bonne mesure, Jacob a aussi deux enfants, dont les prénoms Léopold et Armand sont puisés dans le stock familial, avec une autre femme qui selon les actes d'état-civil, décidément sujets à caution, s'appelle tantôt Justine Bohen, tantôt Justine Boehm et même Augustine Bochin !

Le second Léopold Choppick devient, comme son père Jacob, typographe. Il épouse, en 1892, à 23 ans, une blanchisseuse Stéphanie Boudet qui n'a que 17 printemps et qui accouche 10 mois plus tard de Paul-Honoré.

La sanglante première guerre mondiale va venir prendre son terrible tribut dans la famille Choppick comme dans presque toutes les familles françaises.

Paul-Honoré est fauché le 18 août 1914, après seulement 14 jours de conflit.
Soldat au 17ème régiment d'infanterie délibérément sacrifié par l'état-major, il meurt, ironie de l'histoire, à Russ, non loin de Strasbourg, lors de la première offensive pour reconquérir l'Alsace dont ses arrière-grand-parents étaient théoriquement originaires.
Lors de la guerre suivante, son fils, né 8 mois auparavant, s'engagera dans la Résistance après la débâcle de 1940. Il sera arrêté, déporté et, fort heureusement, rentrera vivant des camps nazis de Buchenwald et d'Auschwitz, situés au cœur, autre malice du destin, du berceau de ses aïeux.

Paul-Honoré Choppick dans son uniforme du 17ème régiment d'infanterie, peu de temps avant son décès sur le champ de bataille de Russ dans le Bas-Rhin le 18 août 1914
Trois ans plus tard, en novembre 1917, Louis-Belloni Choppick, oncle de Paul-Honoré, est, à son tour, "tué à l'ennemi" à Wez dans la Marne dans les combats de Champagne autour de Reims.

Comme 1.4 millions de leurs compatriotes, Paul-Honoré et Louis-Belloni Choppick, sont "morts pour la France" entre 1914 et 1918.
Ils étaient des descendants directs de Léopold Choppick et Madeleine Wolf, immigrés sans-papiers ayant bricolé un état-civil alsacien, mes arrière-arrière-arrière-grand-parents ...

La France, l'autre pays du "melting pot" ...

Métissagiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "En 1848 la France révolutionnaire renvoyait les savoyards chez eux".

- Cette chronique est très modestement et très librement inspirée du morceau magistral lu par Pierre Dac à Radio-Londres le 11 mai 1944 intitulé "bagatelle pour un tombeau" où il rappelle aux collaborateurs du régime de Vichy qui mettent en doute son attachement à la France son frère "mort pour la France" en 1915.

- Voir aussi mes pages de généalogie, notamment celles sur Léopold Choppick et Madeleine Wolf ou Wolff ainsi que la synthèse sur l'histoire familiale des Choppick / Schobig / Schoppig et apparentés.

- D'immenses remerciements à toutes les personnes et sites qui, au fil du temps, m'ont aidé à collecter des informations généalogiques, notamment Nicolas Coiffait, Alain Dargencourt, Josette et Daniel Fontaine, Roland Goutay, Muriel Levy, Hugues et Nathalie Nilsson, Guy Worms.

- Un résumé de l'histoire tortueuse de la Pologne au XIXème siècle sur le site histoirepostale.net

- Les arrondissements parisiens ont été changés plusieurs fois au fur et à mesure de l’agrandissement de la ville. L'actuel IVème arrondissement était en 1835 le 9ème.
  

samedi 26 octobre 2013

Nos données personnelles sont une mine d'or pour les géants de l'internet

Régulièrement, experts et médias, relayant le lobby de la presse papier et des éditeurs, s'émeuvent que les services gratuits disponibles sur internet transforment chacun d'entre nous en produit.
Nos données personnelles collectées par ces sites web seraient une mine d'or avec laquelle Bill Gates, Larry Page, Marc Zuckerberg et quelques autres magnats du web feraient un beurre bien crémeux.
Fidèle à la tradition de ce blog et soucieux de vous laisser juger sur pièces, je me suis livré à un petit test.

Une grande partie de ma vie numérique est hébergée par Google.
J'utilise les applications de la firme de Mountain View pour, entre autres, effectuer des recherches sur le web, lire et expédier mes mails personnels, regarder des vidéos, stocker et partager mes photos et même pour publier ces Humeurs Mondialisées.
Google possède donc une masse considérable d'informations sur ma petite personne. À en croire les gazettes, celles-ci sont revendues à des annonceurs qui les utilisent pour ajuster leurs messages promotionnels à mes goûts et attentes.

Afin de vérifier l'efficacité de ce dispositif, j'ai observé attentivement les publicités que Google affiche dans son service de courrier électronique après que ses automates aient analysé le contenu des messages que je reçois.
Voici les résultats.

Un hôtel d'Amsterdam me confirme la réservation que j'ai effectué.
Google m'incite à envisager un séjour dans un "Hôtel Saint-Tropez". J'ignorais jusqu'alors qu'on trouvait sur les rivages méditerranéens les mêmes types de végétaux fumables et de vitrines qu'à proximité des polders.

Leanpub, l'éditeur en ligne qui a publié mon dernier livre Humeurs Économiques, m'adresse sa lettre d'informations.
Google pense que je devrais changer de forfait téléphonique "dès 2.99 €/mois".

Mon fils, actuellement étudiant à l'étranger, me donne de ses nouvelles.
Google me pousse à comparer les tarifs des mutuelles.

Un des mes "amis" de Facebook et ci-devant producteur de musique "m'invite" à payer ma place au prochain concert qu'il organise.
Google estime que je ferais mieux de me plonger dans le "Magazine Apnea, tout sur l'apnée et la pêche sous-marine".

Mon syndicat préféré envoie son dernier tract sur la situation sociale dans l'entreprise où je travaille.
Google conjecture que "8 heures pour tout savoir sur le trading" me sont nécessaires.

Un site de généalogie en ligne suspecte m'avoir dégotté de nouveaux ancêtres.
Google m'encourage à me rendre illico au "Salon Baby à Grenoble" pour "profiter des Conseils, ateliers, échantillons".
J'ai, une fois n'est pas coutume, cliqué sur le lien conseillé. Il s'agit d'une publicité mensongère. Dans le programme détaillé, il n'est absolument pas question de distribuer des échantillons d'enfants aux visiteurs.

Ma dernière tête de turc en date, le club de rugby grenoblois FCG, m'incite à venir remplir dare dare ses caisses percées.
Google est persuadé que je ferais mieux de me rendre au Brésil l'été prochain à l'occasion de la Coupe du Monde de Football grâce à des "Packs Exclusifs".

L'université où je donne quelques cours m'informe d'un changement d'emploi du temps.
Google me suggère un "Loueur Meublé" et de "récupérer jusqu'à 19.6% de la TVA", soit sensiblement 3.8%.

La société d'autoroutes qui dessert le Dauphiné aimerait augmenter son chiffre d'affaire via son badge de télépéage en me poussant à aller visiter une exposition en Ardèche.
Google, obstinément, insiste au sujet de la location meublée.

L'excellent site meteo-grenoble.com m'expédie son bulletin quotidien de prévision et annonce 23°C cet après-midi.
Google, au mieux de sa forme, persiste à vouloir me refourguer un meublé.

Twitter me signale qu'un de mes gazouillis a été repris par d'autres twittonautes.
Google, dont le magasin digital semble fort peu achalandé, s'acharne à me jeter dans les bras de son "Loueur Meublé".

Ma fille, présentement en déplacement, me demande des nouvelles sur la crise politique et sécuritaire qui secoue la Tunisie.
Google, tel Toinette dans le Malade Imaginaire, s'exclame une fois de plus "Loueur Meublé" !
Finalement, face à tant de sollicitations si soigneusement ciblées, je vais me décider à signer un bail pour une ou deux cages à lapins dûment équipées.
Rached Ghannouchi, Ali Larayedh et leurs consorts d'Ennadha pourront venir y trouver un asile que les tunisiens ont bien mérité !

Personnellement votre

Références et compléments (euphémismes pour auto-publicité)
- Les chroniques "Rugby opaque et dans le rouge à Grenoble" et "le Malade Twimaginaire"
- Mon nouveau livre "Humeurs Économiques - Déchiffrer nos mutations"
- Mes chroniques sur la Tunisie
- Test réalisé dans la matinée du samedi 26 octobre 2013 avec des courriels que j'ai reçu via le service Gmail. Les citations entre guillemets sont strictement authentiques, y compris l'excès de majuscules qui fait ressembler la graphie de Molière à celle de Goethe.
   

dimanche 19 mai 2013

Le prix de l'alcool chute, celui de la convivialité s'envole

Sur la photo ci-dessous, prise vers 1900, mon arrière-grand-père Joseph Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent, ainsi que leurs deux enfants, devant le café qu'ils tenaient rue de Vaugirard à Paris.
Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900.
"Spté d'Eau de Vie de Cidre du Calvados"
"Spécialité de Rhum St Louis - Le litre 2 Frs - Qualité recommandée"
Les inscriptions sur les vitrines vantent les spécialités du bistrot.
Un catalogue complet de boissons alcoolisées allèche le chaland : "eau de vie de cidre du Calvados", "madère", "malaga", "banyuls pour quinquina", liqueurs fines Raspail", "Kummel", "chartreuse jaune", "Marie Brizard", "rhum Saint Louis", "bière".
Pour faire bonne mesure du "café" est aussi proposé dans la zone la moins exposée de la devanture.

Un accent particulier est mis sur les prix. Le litre de rhum ou de vin cuit est annoncé à 2 Francs.
A l'époque, un ouvrier parisien gagnait annuellement environ 1200 Francs pour, grosso modo, 300 journées de travail de 9 à 10 heures.
Les litres d'alcool écoulés par mon aïeul équivalaient donc, chacun, à une demi-journée de travail ouvrier.

La marge réalisée par Joseph-Pierre Lebouc et ses fournisseurs était, ramenée aux standards actuels, raisonnable.
En Martinique, le rhum en gros était acheté aux producteurs 60 centimes le litre.
Comme la grande distribution était inexistante, il est probable que le prix de la bibine dans dans les épiceries n'était guère différent de celui pratiqué dans les cafés.

Aujourd'hui, l'alcool a une valeur très différente en supermarché et dans un bar.
Le rhum coûte désormais, chez l'hyper-épicier au nom de maréchal de France, autour de 10 € du litre.
Un ouvrier de 2013 doit travailler une heure et demie, 3 fois moins longtemps qu'en 1900, pour mettre un litre de bibine dans un son caddy.
A l'inverse, consommer dans un bistrot est devenu terriblement onéreux. Le rhum y est commercialisé autour de 120 € le litre. Désormais, 10 à 20 heures de travail , deux à trois fois plus que chez mon ancêtre, sont nécessaires pour écluser une bouteille d'alcool accoudé à un zinc.

Le formidable progrès économique initié par la révolution industrielle a accru nos possibilités de consommation.
Se saouler est bien meilleur marché qu'il y a un siècle, à la condition expresse de le faire seul.
Dans le même temps, la convivialité, peu sujette à la productivité, tend à devenir un luxe hors de prix !

Bistrotiquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :
. "Le coût de l'écrit s'effondre"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- Merci à Pascale qui a déniché le vieux cliché.

- Les fiches de mes arrière-grands-parents Joseph-Pierre Lebouc et Constance Beaujardin sur mes pages de généalogie.
Pour la petite histoire, Joseph-Pierre Lebouc est décédé d'une maladie professionnelle puisque l'alcoolisme l'a soustrait trop tôt à l'affection des siens.

- Le coût du litre de rhum dans les Antilles provient du livre "Histoire de la Martinique" d'Armand Nicolas.

- Exprimer des prix en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

mardi 30 avril 2013

L'actualité d'octobre 1889 en Tunisie

Autres temps, autres mœurs, dit le proverbe. Mais un autre prétend que l'histoire bégaie.
Ces extraits de Tunis-Journal "journal politique, littéraire, scientifique, agricole et commercial", "organe des intérêts français en Tunisie" du samedi 5 octobre 1889 donnent successivement raison aux deux dictons.
La Une de Tunis-Journal du samedi 5 octobre 1889
- A Paris, une violente altercation a opposé "boulangistes" - tenants du général Boulanger, prototype du général Massu et de la famille L. P. (je ne réussit toujours pas à écrire ce nom) - et "antiboulangistes". Des cris de "à mort, à mort" ont été entendu de part et d'autres.

- Toujours à Paris, le "parquet a ouvert une enquête sur un vol considérable commis récemment au préjudice de la Banque de France".

- A Tunis, après avoir réfléchi longtemps, le "Directeur Général des Travaux Publics" a rédigé un rapport sur "l'état futur des chemins de fer en Tunisie".
Tunis-Journal en publie, non pas les grandes lignes, mais "quelques emprunts".
Cet épais dossier n'a pas du être très convaincant car les voies ferrées existant alors en Tunisie sont à peu près celles d'aujourd'hui, à l'exception du tronçon reliant Tunis à Beja. Le réseau ferroviaire tunisien est surtout l'œuvre des beys avant la colonisation française.

- Au rayon agricole, les cours des "céréales" et des "farines diverses" ont connu "sans contredit, une reprise sensible".
Par contre, les "fèves et issues", malgré "un mouvement important", sont affectées de "changements absolument nuls".
Fort heureusement "les cotes" du café sont "toujours très fortes".
Quant aux "alcools de nos distilleries", "ils sont toujours très demandés, on n'a jamais guère de marchandise en magasin, le production suffit à peine à la demande".

- A l'Exposition Universelle de Paris, "la Tunisie, qui n'a encore qu'un tout petit vignoble est représentée par une vingtaine d'exposants".
Les vins tunisiens ont "une belle robe et un gout bien net et bien droit". Ils "se marieront bien avec certains des vins français, ceux de la Gironde particulièrement".
"Les récompenses sont assez nombreuses et sont d'un bon encouragement à nos colons de ce pays de protectorat".

- Une nouvelle convention est en passe d'être accordée à la Compagnie des Eaux de Tunis - lointain ancêtre de la SONEDE - avec une augmentation de tarif du meilleur aloi.

- Les températures maximales de la première semaine d'octobre ont oscillé entre 28°C et 31°C, les minimales entre 17°c et 22°C.
 
- Plusieurs arrestations pour vol sont mentionnées dont celle d'Amor ben Abdallah qui avait eu l'impudence et l'imprudence de cravater la "chechia" d'un lointain parent - le grand-oncle de ma belle mère - Mohammed ben Abderrahman Najar, "Tunisien demeurant à Klibia, de passage à Tunis".
Des vols de burnous et de capuchons sont aussi signalés.

- Pour terminer cette chronique, une page de publicité en faveur de "l'Hôtel des Colons - rue de l'Algérie" à Tunis qui propose une "pension complète pour les chevaux" avec un "service soigné" et des "prix modérés".

Tunisiquement votre

Références et compléments
- L'intégralité de cet exemplaire de Tunis-Journal du 5 octobre 1889 peut être consulté sur Gallica.

lundi 11 février 2013

Un enfant c'est un papa et une marâtre

Les arguments des adversaires et partisans du mariage dit pour tous sont étonnamment similaires.
Les opposants à l'union des gays devant monsieur le Maire expliquent que la famille nucléaire monogame - un père, une mère et leurs enfants - a été, depuis des lustres, le pilier inamovible de la société et de l'ordre naturel.
Dans le même temps, les supporters du mariage homosexuel revendiquent la même normalité matrimoniale pour les couples de même sexe que pour les hétérosexuels.
Au risque de peiner les militants des deux bords, histoire et généalogie proposent une vision des familles de notre passé éloignée de ce charmant idéal.

Lorsque je fais le compte de mes ancêtres nés entre 1750 et 1900, l'enfance de la moitié d'entre eux ne s'est pas déroulée au sein d'un foyer type regroupant simultanément leur père et leur mère unis par les liens sacrés du mariage.
Les registres d'état-civil que j'ai consulté montrent que mes aïeux n'étaient, sur ce point, en rien différents de leurs contemporains.
Voyons cela en détail à l'aide d'exemples issus de ma généalogie personnelle.

La très forte mortalité au long de la vie qui a persisté jusqu'après, grosso modo, 1945 était un puissant facteur de rupture des couples. Les veufs et les veuves ont toujours été légion et les remariages suite à un décès étaient la norme.
En moyenne, environ un tiers des familles subissaient veuvage et remariage. Parfois, mauvaises récoltes, pauvreté et épidémies faisaient grimper ce taux autour de 50%.
Beaucoup d'enfants étaient élevées par leur marâtre, terme qui, peu à peu, de descriptif est devenu péjoratif. Ainsi, Marie-Claire Lelaurin, se marie à Nouvion dans les Ardennes le 16 février 1802. Le 22 novembre, elle accouche de son fils Philippe-Joseph Lenoir, puis décède 10 jours plus tard. Son mari, André Lenoir se remarie en 1805 avec Marie-Jeanne-Sophie Cabaret. Ce nouveau couple aura, en tout, sept enfants et élèvera Philippe-Joseph.
Autre cas, Nicolas Midoux, né en 1732, à Auvillers les Forges aussi dans les Ardennes, s'est marié une première fois en 1761 avec mon aïeule Marie-Louise Millet qui décédera 9 ans plus tard après avoir accouché de 4 enfants. Nicolas Midoux se remarie ensuite en 1776 avec Marie-Jeanne Neveux, alors enceinte de 6 mois. Huit ans plus tard, un autre rejeton naîtra de cette union.

Les abandons d'enfant, quoique nettement moins fréquents que les veuvages, ont été importants, même au XIXème siècle.
Ces enfants rejetés étaient pris en charge par des institutions religieuses ou étatiques qui, très souvent, les plaçaient très jeunes comme domestiques.
Mon arrière-arrière-grand père, Sylvain Beaujardin, a été "trouvé" devant la porte de l'hospice civil d'Avranches dans la Manche le 9 janvier 1834, "apparemment nouveau-né". Son nom et son prénom ont été choisis par le maire de la ville lors de son inscription à l'état-civil. Je n'ai malheureusement pas réussi, à ce jour, à retrouver trace de l'enfance et de l'adolescence de cet ascendant.

Les "enfants naturels" et les "filles-mères" enduraient, eux aussi, un sort peu enviable.
Les jeunes femmes qui avaient le malheur d'être enceintes sans pouvoir se marier avec le géniteur de leur enfant étaient mises au ban de la société.
Dans beaucoup de régions, comme la Savoie, les enfants "naturels" étaient soustraits à leur mère dès leur naissance et confiés à des familles où ils vivaient avec un statut proche de la servitude.
Ce fut le sort de mon arrière-arrière-grand-mère Françoise Arbenne-Reinier, née à "l'hospice de maternité" de Chambéry le 28 juillet 1837. Nourrisson  elle fut confiée à une famille paysanne des Bauges. Le plus tragique est que Suzanne Lieutar, sa mère, qu'elle n'a jamais connu, était-elle même une "fille-mère" née dans des conditions similaires au même endroit en 1813.
Portrait de Françoise Arbenne-Reinier, mon aïeule vers la fin de sa vie aux alentours de 1920.
Les personnes vivant dans une forte pauvreté ou dans une certaine marginalité éprouvaient beaucoup de difficultés à se marier, ce qui accroissait leur exclusion sociale et celle de leurs enfants. Cette situation a perduré jusqu'à environ la première guerre mondiale.
Âgée d'une vingtaine d'années, la même Françoise Arbenne-Reinier finit par fuir sa Savoie tristement natale pour l'actuel Val de Marne en compagnie de Victor Mermet, un des fils de sa soit-disant famille d'accueil.
Ils s'établirent à Périgny comme "manouvriers" (ouvriers agricoles) et eurent deux enfants sans être mariés. Malheureusement, Victor décéda prématurément en 1864 alors que Françoise était à nouveau enceinte. La Savoie n'étant rattachée à la France que depuis 4 ans, un certain flou régnait dans l'état-civil que mon ancêtre mit à profit pour se déclarer veuve et ainsi bénéficier d'un semblant de statut social.
Cinq ans plus tard, à l'occasion de son vrai faux remariage avec Sylvain Beaujardin, l'officier d'état-civil flairant que la dite veuve ne l'était guère fit signer à ce dernier une sorte de décharge dans la marge de l'acte officiel.

Il en est des structures familiales comme de bien d'autres domaines, un gouffre béant sépare souvent l'idéal des réalités.

Généalogiquement votre

Références et compléments
- A propos de généalogie, voir aussi la chronique "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie de la France".
- Au sujet du mariage homosexuel, trois autres chroniques : "Quand sondage rime avec bidonnage", "Union nationale pour tous" et "Mariage pour beaucoup ou pour quelques uns ?".
- Toutes les personnes évoquées dans cette chronique apparaissent dans la "Généalogie et arbres généalogiques des familles Kedous, Lebouc, Lenoir, Najar et apparentées".