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jeudi 7 août 2014

Bistrots et curés professions sinistrées

La récente chronique comparant le travail en France en 1870 et aujourd'hui a suscité moult réactions et questions.
Pour ne pas laisser les fidèles lecteurs de ce blog sur leur faim, voici un complément illustrant l'évolution en France de professions emblématiques entre le règne du regretté Napoléon III et celui du regrettable François Hollande.

Fin des bistrots
Sous le Second Empire, et même jusqu'au delà de la première guerre mondiale, le débit de boisson était le principal, pour ne pas dire le seul, lieu de socialisation.
Un demi-million de troquets quadrillaient le territoire français, un zinc pour 80 habitants, 15 par commune !
Bien évidemment, l'alcoolisme était alors un problème majeur de santé publique, nié par la société tout entière. Les alcools en tous genres étaient même souvent prescrits comme remèdes.
Désormais, il ne reste plus que 35 000 bars en France, 1 pour 1860 personnes, à peine 1 par municipalité.
La consommation de vin a chuté de 180 litres annuels par habitant (enfants inclus) à seulement 50.
Évolution du nombre de débits de boisson en France entre 1870 et 2014

Déclin du clergé
Bizarrement, l'église catholique a eu un sort parallèle à celui des bougnats.
Sortie mal en point de la Révolution Française, elle réussit à se remplumer copieusement sous les deux Empires ainsi qu'avec la Restauration.
Sous la houlette fort dévote de Napoléon III, alors que la population était sensiblement la moitié d'aujourd'hui, le clergé culminait à 180 000 membres, une calotte ou une cornette pour 200 ouailles.
Les coups de boutoirs de la très laïque Troisième République et de la seconde révolution industrielle mettront à mal ce bel édifice religieux.
Actuellement, l'église catholique ne compte plus en France que 50 000 professionnel(le)s de la foi, 1 pour 1 300 personnes.
Évolution des effectifs du clergé catholique en France entre 1870 et 2014

Apogée des médecins
L'état sanitaire de la France du Second Empire était exécrable et différait peu du temps de Louis XIV. Toutefois, l'amélioration des techniques agricoles avait supprimé famines et disettes.
Le personnel médical était réduit, à peine 10 000 médecins, 1 pour 3 700 personnes.
Un ou deux rebouteux par village assuraient les soins de premiers niveau avec les moyens du bord.
Les hôpitaux, exclusivement urbains, étaient l’apanage presque exclusif des congrégations religieuses.
Plus de 200 000 toubibs et un gros million de paramédicaux veillent aujourd'hui sur notre santé. Un français sur 50 gagne sa vie en maintenant celle des 49 autres.
Évolution du nombre de médecins en France entre 1870 et 2014

Développement des avocats
Même si le droit est très ancien, le juridisme n'a pris son essor qu'avec l’élévation du niveau de vie.
Vers 1870,la France ne comptait que 6 500 avocats, 1 pour 5 700 justiciables.
Désormais, 56 000 baveux peuplent les prétoires, 5 fois plus ramenés à la population que sous Napoléon III.
Évolution du nombre d'avocats en France entre 1870 et 2014

Décroissance des notaires
À l'autre extrémité de l'éventail des professions juridiques, notaire était une activité plus florissante au XIXème siècle que maintenant.
Vers 1870, 8 500 officiers ministériels, 1 pour 4 400 personnes, dotés d'une armée de clercs, dressaient des actes et les conservaient.
Depuis, cet effectif n'a augmenté que de 10% alors que la population doublait. Actuellement, on compte un tabellion pour 7 000 personnes.
Évolution du nombre de notaires en France entre 1870 et 2014

Mutationnellement votre

Post-scriptum février 2017
Une vidéo de la série Le Projet Fait Rage aborde ce thème sous un angle un peu différent.

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Travailler une demi-journée par semaine c'est possible"
. "Les religions, combien de divisions ? Statistiques de la foi"
. "Généalogie de la croissance - L'histoire familiale raconte l'économie et la démographie"
. "Les veuves de prêtres catholiques financées par l'état laïque"

dimanche 19 mai 2013

Le prix de l'alcool chute, celui de la convivialité s'envole

Sur la photo ci-dessous, prise vers 1900, mon arrière-grand-père Joseph Pierre Lebouc et son épouse Constance Beaujardin posent, ainsi que leurs deux enfants, devant le café qu'ils tenaient rue de Vaugirard à Paris.
Le café Lebouc, rue de Vaugirard à Paris, vers 1900.
"Spté d'Eau de Vie de Cidre du Calvados"
"Spécialité de Rhum St Louis - Le litre 2 Frs - Qualité recommandée"
Les inscriptions sur les vitrines vantent les spécialités du bistrot.
Un catalogue complet de boissons alcoolisées allèche le chaland : "eau de vie de cidre du Calvados", "madère", "malaga", "banyuls pour quinquina", liqueurs fines Raspail", "Kummel", "chartreuse jaune", "Marie Brizard", "rhum Saint Louis", "bière".
Pour faire bonne mesure du "café" est aussi proposé dans la zone la moins exposée de la devanture.

Un accent particulier est mis sur les prix. Le litre de rhum ou de vin cuit est annoncé à 2 Francs.
A l'époque, un ouvrier parisien gagnait annuellement environ 1200 Francs pour, grosso modo, 300 journées de travail de 9 à 10 heures.
Les litres d'alcool écoulés par mon aïeul équivalaient donc, chacun, à une demi-journée de travail ouvrier.

La marge réalisée par Joseph-Pierre Lebouc et ses fournisseurs était, ramenée aux standards actuels, raisonnable.
En Martinique, le rhum en gros était acheté aux producteurs 60 centimes le litre.
Comme la grande distribution était inexistante, il est probable que le prix de la bibine dans dans les épiceries n'était guère différent de celui pratiqué dans les cafés.

Aujourd'hui, l'alcool a une valeur très différente en supermarché et dans un bar.
Le rhum coûte désormais, chez l'hyper-épicier au nom de maréchal de France, autour de 10 € du litre.
Un ouvrier de 2013 doit travailler une heure et demie, 3 fois moins longtemps qu'en 1900, pour mettre un litre de bibine dans un son caddy.
A l'inverse, consommer dans un bistrot est devenu terriblement onéreux. Le rhum y est commercialisé autour de 120 € le litre. Désormais, 10 à 20 heures de travail , deux à trois fois plus que chez mon ancêtre, sont nécessaires pour écluser une bouteille d'alcool accoudé à un zinc.

Le formidable progrès économique initié par la révolution industrielle a accru nos possibilités de consommation.
Se saouler est bien meilleur marché qu'il y a un siècle, à la condition expresse de le faire seul.
Dans le même temps, la convivialité, peu sujette à la productivité, tend à devenir un luxe hors de prix !

Bistrotiquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Dans la même veine, sur l'évolution des prix et des coûts au fil du temps, les chroniques :
. "Le coût de l'écrit s'effondre"
. "Timbres-poste, iPhone et salaires ouvriers"
. "Des encyclopédies et de l'iPhone au fil des présidences"
. "Le prix de l'essence et des voitures en forte baisse"
. "Comme l'essence, l'immobilier baisse"

- Merci à Pascale qui a déniché le vieux cliché.

- Les fiches de mes arrière-grands-parents Joseph-Pierre Lebouc et Constance Beaujardin sur mes pages de généalogie.
Pour la petite histoire, Joseph-Pierre Lebouc est décédé d'une maladie professionnelle puisque l'alcoolisme l'a soustrait trop tôt à l'affection des siens.

- Le coût du litre de rhum dans les Antilles provient du livre "Histoire de la Martinique" d'Armand Nicolas.

- Exprimer des prix en temps de salaire d'un ouvrier est inspiré du livre de Jean Fourastié & Béatrice Bazil "Pourquoi les prix baissent ?" (Editions Hachette 1984).

mercredi 13 mars 2013

Conclave sportif

Le catholicisme a perdu, en France, beaucoup de sa superbe et de sa pratique. Pourtant, le conclave des cardinaux réuni au Vatican pour désigner un nouveau pape occupe médias et conversations de bistrot.
Cet engouement paradoxal provient de la proximité de cette tradition, pourtant vieille de 700 ans, avec nos modernes rencontres sportives.

Les deux types d'évènements sont étonnamment similaires :

- Des règles simples, faciles à comprendre et à mémoriser.
Une partie de tennis se joue en deux ou trois sets gagnants. Un pape s'obtient à la majorité des deux tiers.

- Un déroulement parfaitement spécifié et balisé.
Si, au stade, une sirène marque la mi-temps, au Vatican, des émissions de fumées rythment le conclave.

- Un rituel tranchant avec notre quotidien.
Ainsi, les éminents électeurs papaux, à l'instar de footballeurs ou de jockeys, revêtent, pour la compétition, des habits spéciaux et colorés.

- Un véritable suspens.
Même en présence de favoris, l'issue du match n'est pas connue à l'avance.

- La remise d'un trophée au vainqueur.
Le cycliste champion du monde endosse un maillot arc-en-ciel, le pape élu passe de la pourpre au blanc.

- Une dramaturgie savamment entretenue.
A peine vainqueur, le nouveau pape se choisit un pseudonyme adapté à sa personnalité comme n'importe quel catcheur.

Le seul point sur lequel je m'interroge encore est de savoir si encens et hosties peuvent être considérés comme des produits dopants ...

Papalement votre

Post Scriptum : précisions chronologiques
Cette chronique a été initialement publiée le mercredi 13 mars 2013 à 18H55.
La fumée blanche émise par la cheminée de la Chapelle Sixtine annonçant l'élection du nouveau pape est apparue dans le ciel du Vatican à 19H06.
L'énoncé de la formule célèbre "Habemus Papam" et l'apparition du tout neuf pontife François Ier au balcon de la Basilique Saint Pierre ont eu lieu peu après 20 heures.

mardi 28 août 2012

Brassens raconte la Tunisie d'après la révolution

Georges Brassens, s’il était encore parmi nous, pourrait contribuer à réenchanter la Tunisie que nous aimons et dont la révolution patine un peu beaucoup. 
Jugez sur pièces.

En vertu du principe que « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux », en Tunisie, les « dragons de vertus » locaux ont fait pression sur les autorités pour que les pratiques du ramadan soient strictement et publiquement respectées.
Les « gens de bon conseil » ont donc décidé de « rendre des comptes » à « l’homme de la rue » et de « s’amuser à voir » tout le monde « jeûner ».
Ainsi, le « bistrot » de la plage du Petit Paris à Kelibia, « à deux pas des flots bleus », « le long de cette grève où le sable est si fin », qui, en début de ramadan, était discrètement ouvert a fini le mois saint au chômage technique. Pourtant, faute de « feuilles de vigne, fleurs de lys et fleurs d’oranger », des bâches empêchaient « les passants honnêtes », « tous ceux du commun des mortels », de « lorgner la portion » des dé-jeûneurs.

Sur une autre plage de Kelibia, « les sycophantes du pays, sans vergogne, aux gendarmes ont trahi » un jeune journaliste et blogueur au prétexte qu’il goûtait nuitamment à « la chaude liqueur de la treille » et « s’amusait à des bagatelles ». Les « chats fourrés, quand ils l’ont su, lui ont posé la patte dessus pour l’envoyer » en garde à vue « se refaire une honnêteté ». Le « folliculaire » a échappé de peu à l’inculpation d’atteinte aux « bonnes mœurs ».

De surcroît, des « fanatiques de la cause » ont, dans plusieurs villes tunisiennes, empêché, par la violence, des artistes de monter sur des « tréteaux » ou de « fredonner des chansons ».

Les « tristes bigots » et les « bons apôtres » ont, cet été, gagné une manche. Leur « zèle imbécile » a fait régresser deux des plus belles traditions tunisiennes, le vivre-ensemble et l’hospitalité.

Toutefois, l’action de ces « boutefeux » n’aura pas été vaine. « Ils ont su me convaincre et ma muse indolente, abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi ». « Avec un soupçon de réserve toutefois » ...
Le programme des « Saint Jean Bouche d’Or » anti-bistrot, anti-théâtre et même anti-femmes vise aussi « à retirer le morceau de pain » de la « bouche du pauvre tapin » en éradiquant les maisons de tolérance.
Je leur suggère, si, par malheur, ils passaient à l’acte, de récupérer le stock de tolérance. Cela leur permettrait, sait-on jamais, de « se borner à ne pas trop emmerder leurs voisins » …

A défaut, ces « sectaires » « en bois brut », devraient se rappeler la mésaventure du « jeune juge » confronté au « gorille » « trousseur de robes ». S’ils « pensent, impassibles, que c’est complètement impossible », la « suite pourrait leur prouver que non ! ».
« Gare au gorille » surtout s'il est tunisien !

Tuniso-brassensiquement votre

Références et compléments
- Chronique tunisienne « coup de gueule » écrite et peaufinée à Kelibia en juillet et août 2012. Les faits relatés sont tous, hélas, strictement exacts.
- Le journaliste et blogueur tunisien arrêté nuitamment sur une plage de Kelibia s’appelle Sofien Chourabi. Relâché après deux jours de garde à vue, il devrait être jugé début septembre 2012 pour consommation publique d’alcool. Je vous invite à découvrir son fil Twitter @Sofien_Chourabi et, pourquoi pas, à lui manifester votre soutien.
- Les citations entre guillemets sont toutes issues, à quelques variations grammaticales près, de chansons de Georges Brassens :
mourir pour des idées, trompettes de la renommée, à l’ombre des maris, l’auvergnat, supplique pour être enterré sur la plage de Sète, dans l’eau de la claire fontaine, le cocu, le bistrot, quand les cons sont braves, Don Juan, le sceptique, je suis un voyou, concurrence déloyale, la mauvaise réputation, les quatre bacheliers, le vin, celui qui a mal tourné, le Grand Pan, le gorille, le pêcheur, les amoureux sur les bancs publics, les croquants, honte à qui peut chanter, entre la rue Didot et la rue de Vanves, le vent.
  

mardi 2 novembre 2010

Tokyo capitale francophone

Tous comptes faits, inutile de maîtriser l'une des trois graphies nippones pour se sentir à l'aise dans la capitale du Japon.

L'alphabet latin est omniprésent : pas une marque qui ne s'affiche avec les caractères servant à rédiger cette chronique.
Ainsi, les immeubles de bureau devant l'hôtel portent fièrement les enseignes "d'AIU Insurance Company", de "BIC", de "Suntory" et de "Mory Trust". Et les taxis qui montent la garde devant la porte écrivent sur leurs flancs "Oikawa Taxis" ou "Nihon Kotzu Group".

L'inénarrable Eric Besson - le chantre essoufflé de l'identité nationale de la France - devrait venir se ressourcer au Japon car la langue de Molière y est du dernier chic.
Le français semble être un support commercial efficace, au moins pour la nourriture et la mode. Jugez sur pièces.

Le centre commercial devant la fenêtre s'appelle "belle Vie" alors qu'une boutique de croissants installée dans le métro aguiche l'usager avec un tricolore "Vie de France".

Bien entendu, il est possible de se restaurer dans de multiples "bistro" tantôt "lyonnais", tantôt à "vins et charcuterie". La palme étant détenue par le "bistrot de nord allée d'accès au temple".
A en croire les publicités dans le métro, ces "bistro" devraient connaître leur jour de gloire le 18 Novembre (et non pas le 7) avec l'arrivée annoncée du "Beaujolais Village". Il sera possible d'acheter ce nectar au magasin "Côtes du Rouge".
Dans cette même rubrique gastronomique, un "restaurant régional" accueille ses clients avec un incongru "chien méchant" et le cholestérol se renouvelle à la "maison du beurre" (sans aucun rapport avec le sinistre ministre précité).

Une "galerie La Moniale" expose des tableaux de paysage et des sculptures abstraites ne provenant visiblement pas d'une abbaye.

Les jeunes femmes en mal d'idées pour s'accoutrer - cela n'a pas l'air d'être le cas pour la plupart des nénettes tokyoïtes - trouvent dans le magazine "25 ans" d'excellentes suggestions. Elles peuvent aussi se procurer des couvre-chefs au "salon de chapeau".
Mais, au rayon mode, ma préférée est la ligne de vêtements d'intérieur "Du fond du cœur" qui proclame "Goûtez à une vie sucrée en vous souhaitant une douce nuit. Décontractez-vous, dégustez nos robes de chambres délicieuses comme un dessert" et intime un ordre dangereux par ces temps de sécurité renforcée : "Ouvrez ce paquet le plus vite possible !".

Francophoniquement votre …