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mercredi 14 septembre 2016

Quand les émirs du pétrole régnaient sur l'Europe

Les monarques d'Arabie et du Golfe, avec leur train de vie fastueux et kitsch ainsi que leur autoritarisme teinté de religion nous choquent.
Pourtant, l'essentiel du patrimoine culturel européen est l'œuvre de souverains aussi peu exemplaires.

Des monarchies archaïques et pourtant prospères

Avec la Renaissance, au 16ème siècle, a débuté, en Europe, une ère de progrès agricoles, techniques et sanitaires qui, pas à pas et dans la douleur, a boosté productions, villes et populations.

Ces changements économiques ont toutefois tardé à se transformer en évolutions politiques.
Clergé et noblesse s'empressaient de rappeler au bon peuple que cet ordre des choses pyramidal et inégalitaire était, pour l'éternité, un don de Dieu.
Aussi les monarchies absolues et leurs cortèges de féodaux ont bénéficié, pendant presque trois siècles, des fruits juteux à souhait de la rente foncière et des multiples taxes.

Peu soucieux de redistribution sociale, les rois et leurs obligés s'ingéniaient à dépenser illico ces sommes prodigieuses en guerres mais aussi en constructions ostentatoires, tant civiles que religieuses.

Palais royal de Turin

Paraitre pour être 

Le 18ème siècle fut l'apogée de ce système.
Les styles baroques et rococo, avec leurs cargaisons de dorures et de décorations, reflètent de goûts et envies de nouveaux riches.
Un palais royal ou ducal devait d'abord en mettre plein la vue !

Mobilier rococo au pavillon de chasse de Stupinigi

Le roi de France Louis XIV - alors souverain le plus puissant d'Europe - fit bâtir le gigantesque château de Versailles pour montrer qui était le patron en impressionnant ses sujets et ses voisins.

Dans le même temps, les émirs de Savoie, qui régnaient, depuis Turin, sur la province éponyme mais aussi sur le nord de l'Italie actuelle, voulurent se mettre en évidence. Pourtant la première garnison française n'était qu'à une trentaine de kilomètres de leur capitale.
Les rois de Piémont-Sardaigne - comme ils aimaient se faire appeler - érigèrent en un temps record une multitude de palais non loin du Pô ainsi qu'un pavillon de chasse somptuaire à quelques encablures.

Coupole du pavillon de chasse de Stupinigi

Les fastes royaux en héritage 

En bon touriste, j'ai récemment arpenté Turin et visité plusieurs de ses monuments.
Désormais, cet imposant patrimoine - les anglo-saxons disent heritage - procure émotions et plaisir à ses hôtes tout en propulsant l'activité économique.
Pourtant, ces palais et églises ont été commandités par des monarques dépensiers aux motivations douteuses et financés une paysannerie miséreuse essorée par l'impôt.

Pavillon de chasse de la maison de Savoie à Stupinigi
Peut-être, dans quelques années, irons-nous, de même, à Riyadh ou Dubaï admirer en flânant les oeuvres des rois du pétrole...

Baroquement votre

Références et compléments
Voir aussi les chroniques :
- Rimbaud + McDo + Dubaï = le plateau ivre
- Le Vatican : des Saouds bien de chez nous
- Daech s'est déjà implanté deux fois en Europe

Site web de l'office du tourisme de Turin / Torino

Photos prises par l'auteur à Turin / Torino et Stupinigi le 10 septembre 2016.

mercredi 23 juillet 2014

Frontière fossile entre Isère et Savoie

Je vous invite à regarder attentivement la photo ci-dessus.
Si vous n'y distinguez rien de particulier, je vous conseille de consulter votre ophtalmologiste préféré car un magnifique fossile trône au milieu de l'image.

En effet, jusqu'en 1860, le torrent appelé le Guiers Vif, qui circule au fond de cette vallée du massif alpin de la Chartreuse et que le feuillage cache en très grande partie, marquait la limite entre la France, à gauche du cliché, et ce qui n’était pas encore l'Italie, mais le Royaume de Piémont-Sardaigne, de l'autre côté.
Cette frontière a été défendue et gardée plusieurs siècles, jusqu'à ce que les péripéties du Risorgimento - l'unification italienne - la fasse disparaître comme par enchantement.
Désormais, le Guiers sépare les départements de l'Isère et de la Savoie.

70 km vers l'est, l'actuelle limite franco-italienne, grâce à l'Union Européenne et au traité de Schengen, ne se remarque guère plus.
La frontière germano-française, pour laquelle, pourtant, ont péri des millions de combattants de la première guerre mondiale, est désormais aussi peu marquée.
Pareillement, l'ancien rideau de fer, où les Vopos tiraient à vue sur les émigrants, n'est plus visible lors d'un trajet autoroutier de Varsovie à Francfort ou de Venise à Ljublajna.

Toutefois, cette extinction progressive des frontières européennes émeut de nombreux défenseurs de la nature, pardon de l'ordre soit disant naturel des choses.
Ces bons esprits expliquent doctement que notre vague à l'âme et notre économie poussive proviennent de la disparition des bonnes vieilles limites nationales.
D'après ces spécialistes ès vestiges, seul le rétablissement des postes de douanes et du bornage inter-pays, voire des clôtures, peut nous ramener la paix et la prospérité d'antan.

Bien entendu, ces savants autoproclamés, en fonction d'où ils parlent, divergent sur la détermination exacte de ces limites à réinstituer.
À Budapest, par exemple, historiens et politiques réclament haut et fort la remise en cause du traité de Trianon conclu en 1919 et le retour à l'imposante Hongrie de l'empire des Habsbourg.
De même, sous prétexte de mémoire et de généalogie, des associations de descendants d'allemands des Sudètes militent ouvertement pour que le chancelier berlinois gouverne aussi des portions de la République Tchèque et de la Pologne.

Plus au sud et à l'est, on est encore plus entreprenant.
Ces derniers jours, d'héroïques patriotes ont eu le courage de quitter l'univers feutré des paroles et des idées pour passer aux actes concrets.
En Ukraine, en Palestine-Israël, en Irak et en Syrie, de glorieux combattants ont pris les armes et n'hésitent pas à sacrifier civils et voisins pour redessiner une frontière à leur convenance.
Verser du sang autour de futurs fossiles est, à en croire les propagandistes de tous les camps, plus que jamais, une nécessité impérieuse et un devoir moral.

Pour conclure ce billet, désireux de me conformer à l'ambiance du moment et d'apporter ma pierre à la reconstruction des nations, je rétablis donc, à ma façon, l'ancestrale frontière franco-sarde de Savoie.

Frontièro-patriotiquement votre

Références et compléments
- La photo a été prise par mes soins dans le massif de la Chartreuse, à la limite des départements français actuels de l'Isère et de la Savoie, sur la route des Entremonts située sur la rive iséroise du Guiers Vif, à l'aplomb du tunnel du Frou.
- L'excellent logo “coexist” provient de la campagne éponyme.

samedi 16 mars 2013

En 1848, la France révolutionnaire renvoyait les savoyards chez eux

Autres temps, autres mœurs proclame la sagesse ancestrale des nations.
Personnellement, j'en doute et inclinerais plutôt en faveur de l'éternel bégaiement de l'histoire.
Pour preuve, les troublants échos de l'épisode révolutionnaire français de 1848 avec le passé récent, tant dans l'Hexagone qu'en Tunisie.

En février 1848, trois jours d'émeutes et de fusillades à Paris poussent le roi Louis-Philippe en bout de course vers l'exil.
Profitant de la confusion, républicains, libéraux et socialistes, avec le poète Lamartine à leur tête, abolissent la monarchie, proclament la République et établissent un gouvernement provisoire.

Mal préparés, les révolutionnaires font face à de nombreuses difficultés, notamment un chômage ouvrier massif et un mécontentement social explosif.
Pour tenter de faire baisser la pression, le gouvernement crée une commission hétéroclite qui va accoucher des Ateliers Nationaux, structure publique d'embauche des sans-emploi. Ceux-ci sont employés dans des chantiers sans véritables buts. Faute de financement, l'expérience dure trois mois et s'achève dans la répression anti-syndicale.

Dans les grandes villes, l'immigration économique, qui a commencé en France dès la fin du XVIIIème siècle, bat déjà son plein. Les nouveaux républicains doivent faire face à des demandes contradictoires.
De nombreux ouvriers réclament ouvertement l'expulsion des étrangers qui "volent le travail des français".
Ainsi, une affiche anonyme qui orne les murs de Paris, s'en prend ouvertement aux savoyards, alors sujets de la monarchie de Turin, le royaume de Piémont-Sardaigne.
    "Des étrangers, les Savoyards inondent la capitale.
    Cette peuplade envahissante porte un grand préjudice au pays, ne serait-il pas temps d'y mettre un terme et d'arrêter ce torrent qui déborde sur la France.
    Le gouvernement doit protection à la classe ouvrière. Est-il juste que des étrangers viennent moissonner les ressources du pays ? [...]
    Les pièces de 5 francs rentrent dans leur gousset et n'en ressortent plus ! [...]
    En Savoie, ils appellent la France leur Californie ! Expatriez-vous Français ! Faites place aux Savoyards ! [...]
    S'ils n'étaient pas là, on ne verrait plus d'ouvriers sans ouvrage, plus de domestiques sans place, plus de vagabonds. Il y a parmi eux des fils de fermiers, des gens aisés. Seuls les malheureux restent dans leur pays pour cultiver les terres. [...]"
Dans le même temps de nombreuses délégations d'étrangers - savoyards mais aussi italiens, polonais et même irlandais - demandent au gouvernement provisoire de prendre la tête d'un mouvement de libération de leur pays et de mettre en pratique la solidarité internationale revendiquée durant l'opposition au régime de Louis-Philippe.
Alphonse de Lamartine se charge de leur expliquer que le temps doit d'abord suspendre son vol et qu'il est urgent d'attendre. L'écrivain, devenu apprenti politicien, déclare même que "nous l'avons dit et nous voulons que les paroles de la République soient des paroles de vérité : nous ne romprons pas la paix du monde !".
Le gouvernement provisoire incite toutefois les étrangers chômeurs à rentrer dare dare dans leur patrie. Pour ce faire, il octroie des passeports gratuits et verse même des indemnités de route, prototype de l'actuelle aide au retour.

Les nouvelles autorités de Lyon réussissent le tour de force de faire encadrer 1 300 chômeurs savoyards par environ 200 "voraces" - version locale des "exagérés", terme alors usité pour ce que nous nommons extrême-gauche - et à expédier ce beau monde à pied à Chambéry afin d'y proclamer la République Française et d'arracher la Savoie à son monarque.
Cette troupe improbable et à peine armée atteint la capitale savoyarde en cinq jours et prend sans résistance la ville le 3 avril 1848.
Le lendemain, les paysans des alentours dirigés par leurs curés rétablissent, aux cris de "à bas la république, vive le Roi", le pouvoir de la monarchie piémontaise. Pour faire bonne mesure, ils lynchent une douzaine d'exagérés et expédient un millier de personnes en prison.
Magnanime, le gouvernement de Turin, en pleine guerre ratée avec l'Autriche, les fait élargir dans la quinzaine suivante.

Fin 1848, alors que la désillusion est forte, les élections amènent au pouvoir une majorité nettement conservatrice.
Louis-Napoléon Bonaparte, neveu du despote corse, devient le premier président de la République Française élu au suffrage universel.
Petit à petit, il étend ses pouvoirs, initialement limités. Le 2 décembre 1852, lors d'un coup de force, il envoie définitivement valser le reliquat d'état de droit et s'autoproclame empereur, en prenant le dossard Napoléon III.
En 1860, en échange de son soutien à la monarchie turinoise dans son unification manu militari de l'Italie, Napoléon III rattache la Savoie et Nice à la France.
Cette annexion fût ratifiée par un référendum hautement démocratique où le oui l'emporta à 99%, malgré une absence massive de bulletins non.
Les savoyards, sous la pression de la pauvreté, continuèrent à émigrer massivement dans les grandes villes françaises où il n'étaient plus étrangers.

Républicainement votre

Références et compléments
- Je remercie "Catherine de Savoie" dont l'envoi du texte de l'affiche parisienne anti-savoyards est au point de départ de cette chronique.
- Beaucoup de détails historiques proviennent du site web de l'UMAS (l'Union Mondiale des Associations de Savoyards).
- Une de mes ancêtre, Françoise Arbenne Reinier, a fait partie de ces nombreuses personnes ayant émigré de Savoie vers Paris. J'ai brièvement évoqué sa biographie tragique dans la chronique "Un enfant c'est un papa et une marâtre !".
- Les articles historiques et philatéliques du site histoirepostale.net sur la Savoie et le comté de Nice.