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lundi 16 août 2010

À Kelibia mieux vaut p'tard que jamais

Pour l'estivant, Kelibia a le mérite de la simplicité : une activité unique et "iézi !". La plage monopolise les esprits et les cœurs des vacanciers d'un jour ou d'un mois.

En tunisien, plage se dit "p'tard", probablement parce qu'on ne s'y rend jamais très tôt. Se précipiter à la plage avant midi est le meilleur moyen de passer pour un "toûrisste".

Il y a trois plages à Kelibia. La première, peu fréquentée, s'appelle "la plage". Viennent ensuite le "petit Paris" et le "Belge". Ces appellations sont étonnantes car confondre Kelibia avec les berges de la Seine ou Ostende révèle une sacrée myopie.
Toutefois ces désignations sont généralement changées en "bad Rafia" (du nom de la belle soeur qui a sa maison devant "la plage"), "bad Jammoulti" et "bad le Belge".
Le mot "bad" a du être emprunté, lors du passage de la Wehrmacht en Tunisie pendant la Deuxième Guerre Mondiale, au vocable allemand signifiant bain.
Ce terme ne peut pas venir de l'anglais, une plage de Kelibia, et, encore moins, une de mes belles sœurs, ne sauraient être mauvaises.

Pendant leur pic d'activité de l'après-midi, le "petit Paris" et le "Belge" arborent une configuration caractéristique : un agglutinement de voitures et de deux-roues au plus près des accès au rivage suivi par une étendue sableuse totalement vide débouchant, enfin, sur une bande de moins de cinq mètres de large où se concentrent pêle-mêle baigneurs, serviettes et parasols.
Une sortie balnéaire réussie impose de s'installer à proximité immédiate, non seulement de l'eau, mais aussi des autres estivants.
Il paraîtrait, mais c'est impossible à vérifier, que si vous parvenez, deux jours de suite, à planter votre parasol à, simultanément, plus de trois mètres de la mer et de voisins immédiats, la municipalité de Kelibia vous offre un dédommagement bien mérité.

Le kélibien, fier de son littoral et toujours soucieux du bien-être des estivants, s'enquiert chaque jour de votre appréciation de la plage.
Un véritable amateur ne répond pas immédiatement à cette question pourtant fréquente. Il laisse d'abord passer un court instant de réflexion puis lâche d'un air docte la formule séculaire "p'tard bey hi bad …" (la plage est belle devant ..., remplacez les points de suspension par l'endroit où vous vous êtes baigné).
Vous pouvez utiliser aussi la variante "p'tard mare lait" (la plage est très belle). Le doublement de "mare lait" dénote un enthousiasme total : "p'tard mare lait mare lait !".
Surtout n'ajoutez pas d'insecte, vous perdriez immédiatement l'estime de votre interlocuteur et seriez relégué à jamais dans la catégorie "toûrisste" ! Répondre "p'tard mouche bey hi" équivaut à faire peu de cas des plages kélibiennes puisque la présence d'une mouche marque la négation.

Plagiquement votre

dimanche 15 août 2010

Paris, Bari - Chronique tunisienne


La météorologie estivale de Kelibia est loin de posséder la complexité de celle des Iles Britanniques : point ou presque de pluie et un mercure sensiblement stable !
Seul le vent fait varier ce tableau.
Lorsqu'il souffle depuis la mer, l'humidité ambiante produit une moiteur pesante.
La répétition fréquente de la formule "srou na des niats !" (littéralement "que c'est chaud !") - éventuellement aussi de "srou na barre chat !" (littéralement "chaud beaucoup") - semble pouvoir atténuer un peu les effets de cette canicule maritime.
A l'inverse, le vent de terre est une brise sympathique qui tempère la forte chaleur.

Cette apparente simplicité recèle toutefois une difficulté périlleuse pour le tenant de la langue de Molière : les deux vents kélibiens possèdent des noms imprononçables.

Le vent de terre est pire qu'un faux ami, c'est un véritable traître. Au premier abord, il semble être plaisamment baptisé "Paris" et remplir ainsi d'aise le lutécien d'origine que je suis.
Toutefois, parlez du "Paris" à un kélibien et vous obtiendrez, au mieux, un silence poli. Au bout de quelques secondes, prenant un air affligé, il vous corrigera et vous indiquera que cet aquilon se nomme en fait "Bari". C'est effectivement beaucoup plus logique, vu que le port italien est quand même beaucoup plus près du Cap Bon que la capitale française.
Le lendemain, Eole étant toujours orienté au Nord, fier de vos récents progrès linguistiques, vous expliquez avec enthousiasme que le vent est "Bari". Malheureusement, cette nouvelle appellation suscite toujours la même consternation chez vos interlocuteurs.

Les jours suivants, plus opiniâtre que jamais, vous essayez, sans aucun succès, une ribambelle de variantes phonétiques "Bhârri", "Pahri", "Bhahrî", "Paâarrrriiii", "Bpââârrrrîî" … Rien, absolument rien, ne trouve grâce aux délicates oreilles tunisiennes.

Le vent de mer est encore plus funeste, les palais francophones étant totalement rétifs à sa première syllabe.
Grosso modo, ce zéphyr s'appelle "queue bli".
Utiliser cette prononciation en public est un moyen efficace de se ridiculiser.
Si, par malchance vous avez transgressé cette règle élémentaire de prudence linguistique, il ne vous reste plus pour soigner votre ego malmené et tenter de retrouver un peu de quiétude qu'à fumer un peu de "haschich" (littéralement herbe, par extensions algues) que le "queue bli" rabat en quantité sur les plages.
Une thalasso-chicha en quelque sorte …

Météorologiquement votre ...

samedi 14 août 2010

Un après-midi chez Marthe - Chronique tunisienne

Étrangement, le prénom féminin le plus courant à Kelibia est Marthe.
Comme souvent avec les prénoms, il s'agit d'une affaire de générations : les Marthe que je connais ont toutes plus de 30 ans et aucune jeune fille ne s'appelle ainsi.
Comme Jean en France - Jean Paul, Jean Pierre, Jean Pascal - Marthe est systématiquement un prénom composé : Marthe Ali, Marthe Habib, Marthe Tahar, etc.
A l'instar de Jean souvent complété par le prénom féminin Marie, Marthe est toujours suivie d'un prénom masculin.

Le mois d'août est incontestablement le mois des Marthe.
Chaque fin d'après midi, avec un tour de rôle mystérieux répondant à des règles aussi précises qu'obscures, une Marthe convoque une réunion familiale chez elle.
Malgré quelques variantes, le programme de l'après-midi chez Marthe relève d'une trame immuable.

Tout commence par la phase liquide. Généralement, Marthe a préparé deux types de thé : le thé-hasard qui, comme son nom ne l'indique pas, est systématiquement vert et le thé-armoire qui a pour particularité d'avoir la couleur des meubles du même nom.
A ce sujet, il y a d'ailleurs discordance entre les menuisiers qui nomment cette teinte tête de nègre et les spécialistes patentées du thé qui le disent rouge alors qu'il est noir.
Très souvent, peut-être pour préparer la dernière phase de l'après-midi, quelques sous-marins patrouillent négligemment dans le thé.

Vient ensuite la phase gazeuse. Il y a quelques années les boissons pétillantes étaient systématiquement Carla mais depuis que les cotes du Président Sarkozy et de sa dernière épouse ont piqué du nez, la couleur des gazouzes, à l'inverse du thé, dépend vraiment du hasard. Toutes sortes de pigmentations et d'aromes accompagnent désormais le gaz carbonique et le sucre.

Un après-midi chez Marthe ne saurait être pleinement réussi sans se terminer par une sérieuse phase solide. Les Marthe avec un penchant pour la construction optent pour les briques, fort heureusement sans ciment. Les autres s'orientent vers des salés, voire des glaces.
Dès le début de la phase solide, les convives montrent des velléités de départ vite contrées par l'arme secrète de la Marthe : la reteneuse.
En effet si les boîtes de nuit disposent de videurs (qui sont plutôt des filtreurs puisque leur principale mission est d'empêcher les indésirables d'entrer), les Marthe font appel en fin d'après-midi à la mystérieuse et inquiétante Mademoiselle Bikri.
Dès qu'une invitée fait mine de chercher ses mules - pour éviter toute tentative d'évasion, les invitées sont déchaussées à leur arrivée - Marthe appelle d'une voix de stentor sa reteneuse : "Mademoiselle Bikri !".
La simple évocation de ce personnage semblable à l'Arlésienne - tous en parlent mais personne ne l'a vu - suffit à calmer la volonté de fuite des invitées pendant au moins un quart d'heure.
Fort heureusement, l'effet dissuasif de Mademoiselle Bikri s'estompe avec le temps. Au bout de trois ou quatre évocations, les invitées, constatant que les issues ne sont en réalité gardées par personne, se lèvent et réussissent généralement une sortie groupée qui clôt l'après-midi chez Marthe.

Le lendemain, tout recommence chez une autre Marthe …

Tunisianiquement votre ...

Références et compléments
- Cette toute première chronique tunisienne a été complétée en août 2012 par un précis de survie phonétique en Tunisie ainsi que par une seconde livraison de ces conseils linguistiques.