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jeudi 22 décembre 2011

La fille de Degache et le président

À en croire les gazettes électroniques tunisiennes - il est vrai, pas toujours bien informées - Moncef Marzouki, binoclard suprême et récent président de la République de Tunisie, aurait, hier, demandé la main de Sihem Badi, probable future ministre de la femme du gouvernement en gestation.

Etant moi-même membre de la tribu des taupes, j'exhorte notre meilleur représentant à la plus grande prudence concernant ses projets matrimoniaux.

Tout d'abord parce que les prédécesseurs du myope en chef ont été frappés par la malédiction de la seconde épouse. Sans Wassila (Bourguiba) et Leila (Ben Ali), le sort de la Tunisie aurait été bien différent.
Mais surtout, parce que la fiancée putative réside en ce moment dans la localité de Degache dans le sud tunisien. C'est en scandant le nom de cette bourgade injustement méconnue que les tunisiens ont fait, le 14 janvier dernier, "dégager" le prédécesseur de Marzouki.

Convoler avec une degachite est un risque que ne devrait pas prendre le roi des lunettes.
Imaginez que la belle Sihem lui dise innocemment à la veille d'un week-end "je retourne à Degache", le nouveau président pourrait très mal le prendre.

De surcroît, comme le risque de mégalomanie présidentielle et familiale n'étant pas encore complètement écarté, imaginez l'impact sur la scène internationale si le couple Marzouki-Badi décidait de faire de Degache la capitale de la Tunisie révolutionnaire ...

Dégagiquement ou degachiquement votre

La ville de Degache au bord du Chott El Jerid en Tunisie (source Wikipedia)
Sources et compléments
- Article du site Tunisie Numérique du jeudi 22 décembre 2011 annonçant la possible demande en mariage de Moncef Marzouki à Sihem Badi (le rédacteur de cet article n'a manifestement pas encore eu le temps d'apprendre l'usage du conditionnel, souhaitons que son activité professionnelle débordante lui en laisse le loisir)

mardi 2 août 2011

Iceberg démocratique tunisien

"L'air semble fait pour ce pas du prodige"
Louis Aragon - Second Intermède

Beaucoup d'européens ayant fait du tourisme en Tunisie ont été surpris en janvier 2011 de découvrir que le régime alors en vigueur n’était pas particulièrement aimable. La dictature ne sautait pas aux yeux du visiteur inattentif.
Un peu plus de six mois après le grand "dégage !" ayant mis à bas Ben Ali et sa clique, la démocratie naissante n’est guère plus apparente à l’observateur externe.
Les systèmes politiques sont comme les icebergs : l'essentiel de leur substance est dissimulé.

Les signes extérieurs visibles de la nouvelle Tunisie sont donc ténus mais toutefois bien présents et surtout inimaginables il y a peu.

Les nombreuses affiches sur lesquelles l’ancien dirigeant semblait faire la promotion d’une teinture capillaire sont désormais remplacées par des placards de "l'ISIE" incitant à l’inscription sur les listes électorales. Les bus aussi appellent au devoir civique.
Tout nouvel électeur, en plus de son attestation, se voit remettre un autocollant rouge proclamant "je suis inscrit". De plus en plus de lunettes arrière de voiture arborent cette superbe pastille.

Les vendeurs ambulants se sont multipliés ces derniers mois. Ainsi, dans notre rue, le "souk" hebdomadaire du lundi démarre désormais le dimanche.
Il est vrai que plus personne n’ose dire quoi que ce soit à ces commerçants improvisés, par peur de déclencher des bouleversements géopolitiques planétaires.

La police n’inquiétant plus personne, le respect du code de la route, autrefois minimal, voisine désormais le zéro absolu.

Beaucoup de graffitis souillent les murs. Pourtant, très peu sont politiques, il s’agit principalement d'éructations incompréhensibles d'ultras du football.
Dans un autre registre, un calicot avec une faucille et un marteau orne la maison de la culture de Kelibia. Une réunion du PCOT doit s’y tenir bientôt.
Si, en dictature, les cons se voient confier le pouvoir, la démocratie leur donne la parole … Et c'est tant mieux !

A notre arrivée à l'aéroport de Carthage, les annonces par haut-parleurs demandaient régulièrement à "la famille Ben Ali de se rendre à la porte 54". Comment aurions-nous pu soupçonner l'an dernier à la même époque qu'une administration officielle pousserait publiquement les Ben Ali à "dégager" ?

Révolutionnairement votre

Compléments
- Chronique rédigée le 2 août 2011 et non retouchée.
Sur le même thème, en plus sérieux et avec des photos, j'ai aussi publié le 10 août un article sur Rue89 intitulé "Choses vues à Kelibia, sept mois après la révolution".
- L'ISIE est l'Instance Supérieure Indépendante pour les Elections chargée du processus électoral. Sur les publicités francophones, cet organisme s’affiche avec un logo indiquant « TunISIE ».
- Le PCOT est le Parti Communiste Ouvrier de Tunisie (trotskyste) dont le leader est Hamma Hammami.

samedi 5 mars 2011

La révolution tunisienne est une affaire d'âge

Tout a commencé par un grand "dégage !".
Les tunisiens en avaient assez du chômage et du grattage de leur fromage par des ex-spécialistes du coiffage.
Le 14 janvier fut pour Ben Ali et sa clique le jour du décollage. Bien fait pour eux, ils avaient trop abusé du pourcentage.

Très vite, cette Tunisie au nouveau visage fut un heureux présage pour l'Egypte et, souhaitons le, pour la Lybie et son faux mage.

A Tunis, toutefois, dans le sillage de la libération, des sabotages ont conduit l'armée à dire "je rengage !". Grâce aux militaires, il n'y a pas eu de dynamitages, seulement quelques mitraillages et démontages.

Pendant ce temps, à la Kasbah puis à la Kobba, beaucoup clamaient "quel outrage ! j'enrage !".
Tous ces orages étaient avant tout une affaire de rodage même si on pouvait craindre le noyautage.
Plusieurs réglages du gouvernement ont été nécessaires afin d'obtenir un vrai rééquilibrage : d'abord époussetage suivi de replâtrage puis de limogeage.
Désormais, nouvel éclairage avec un président et un premier ministre d'âge, ils viennent de donner des gages, il est donc temps de dire "je m'engage ! Fini les barrages ! Assez de démolissage !".

Souhaitons que le dégage tunisien se propage ! Et pour les étudiants, place au bachotage !

Agiquement votre …

Rappel chronologique
La Révolution Tunisienne a culminé le 14 janvier 2011 avec le départ en exil du dictateur Zine El Abidine Ben Ali.
La révolution égyptienne a eu lieu mi-février 2011.
Début mars 2011, de nombreux évènements se sont succédés en Tunisie : le sit-in de la Kasbah a poussé au départ le Premier Ministre intérimaire septuagénaire Mohammed Ghannouchi, remplacé par l'octogénaire Beji Caid Essebsi.
Le soulèvement libyen a commencé fin février 2011 et début mars la chute de Khadafi paraissait imminente.
Cette chronique a été écrite à Tunis durant cette période et n'a pas été retouchée.

vendredi 4 mars 2011

Tunisie de Toujours

"Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi"
"Il faut que tout change pour que rien ne change"
Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Comme les médias de tout poil se répandent pour décrire les changements survenus dans la Tunisie Révolutionnaire, je préfère consacrer cette chronique aux éléments de permanence de la Tunisie de Toujours.

A Kelibia, des caisses en plastique orangé trônent toujours à l'arrière des mobylettes qu'elles transforment en véhicules utilitaires …

Beaucoup de façades d'immeuble du Grand Tunis arborent toujours fièrement des visages immenses de poupons et de jeunes femmes vantant l'efficacité de couches culotte et de serviettes hygiéniques.
Toutefois, les posters géants où un vieux beau faisait de la publicité subliminale pour les costumes de marque et les teintures capillaires ont manifestement "dégagé".
Vu sa propagande omniprésente, le parti Lilas (à ne pas confondre avec le parti mauve) est certainement très bien placé pour les futures élections …

A Tunis, les rares flics rescapés qui font la circulation aux carrefours sont toujours aussi déroutants.
Ils bloquent les files bénéficiant du feu vert pour laisser passer celles affectées d'un feu rouge. Lorsque les feux permutent, les policiers inversent leurs ordres …

Les tunisiens sont toujours aussi friands de théories du complot. La récente révolution a juste diversifié les salopards occultes tirant les ficelles dans la pénombre.
En vrac : les USA & la CIA, les francs-maçons, l'armée, les "milices", Leila Trabelsi-Ben Ali, les islamistes, les syndicalistes de l'UGTT, les ex-RCDistes, la Lybie (sa cote est bizarrement en très nette baisse depuis quelques jours), les affairistes, les avocats, les trotskystes, les "saboteurs", l'Algérie, les sahéliens en mal d'influence, le FMI, la France et son OSS 117 d'ambassadeur ...
Je crains de ne pouvoir être en mesure de tenir cette liste mouvante à jour.

La télévision tunisienne est toujours championne du monde des documentaires.
Si de nombreux débats politiques peuplent désormais les antennes, ils sont plaisamment complétés par des films aux vertus apaisantes sur les mosaïques romaines, la plongée sous-marine, les populations du Sahara ou la Tunisie vue du ciel.
Ce pays a l'air d'être vraiment magnifique, j'envisage d'y passer mes prochaines vacances …

Révolutionnairement votre …

Rappel chronologique
La Révolution Tunisienne a culminé le 14 janvier 2011 avec le départ en exil du dictateur Zine El Abidine Ben Ali.
Début mars 2011, de nombreux évènements se sont succédés : le sit-in de la Kasbah a poussé au départ le Premier Ministre intérimaire Mohammed Ghannouchi remplacé par Beji Caid Essebsi.
Le soulèvement lybien a commencé fin février 2011 et début mars la chute de Khadafi apparaissait imminente.
Cette chronique a été écrite à Tunis durant cette période et n'a pas été retouchée.

Compléments lexicaux
- Lilas est une marque tunisienne de couches et de serviettes hygiéniques à la publicité très visible.
- Le mauve était la couleur fétiche du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (sic), le parti tout puissant de Ben Ali. Les membres du RCD étaient appelés RCDistes.
- L'UGTT est l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens, centrale syndicale tunisienne aux dirigeants controversés depuis la Révolution.
- Le Sahel est la région autour de Sousse. Bourguiba, Ben Ali et l'essentiel de leur entourage en sont originaires.
- Boris Boillon est un sarkoboy nommé à Tunis comme ambassadeur de France après la Révolution. Il pratique la diplomatie de l'éléphant dans le magasin de porcelaine et ne déparerait pas dans un film de Jean Dujardin.