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samedi 27 avril 2013

Vu d'avion, l'ordre règne en Syrie

Bien que les temps soient au mariage pour tous, le monde, contrairement aux apparences, n'est pas bi mais tri.
Je parle, bien entendu, des dimensions qui définissent l'espace dans lequel nous évoluons.

Grâce à Clément Ader, aux frères Wright et aux compagnies d'aviation, des personnes de plus en plus nombreuses s'envoient régulièrement en l'air.
A chaque instant, environ 700 000 humains - l'équivalent de l'agglomération de Grenoble - planent au dessus des 7 milliards d'autres scotchés au plancher des vaches.
Avec la complicité active d'Airbus et Boeing, cette nouvelle aristocratie, à l'instar des anciennes hiérarchies féodales, profite de privilèges dont ne peuvent jouir ceux qui, par choix ou obligation, restent au sol.
Pour preuve, un confortable voyage aérien effectué cette semaine dans un appareil affrété par un émir entre la calme Genève et la kitschissime Dubaï.

- Un sympathique apéro a permis aux 300 passagers de surmonter sans effort la crise politique italienne.

- Durant le repas, les Balkans furent avalés sans encombre.
Toutefois à Sarajevo, un attentat fut commis contre la propreté de ma chemise par des gouttelettes de café fuyant à vitesse stratosphérique une cuillère tombée de ma main gauche à l'insu de mon plein gré.

- Le passage en Turquie s'est effectué comme un seul homme.
A l'heure de la sieste, les différences entre Anatolie et Kurdistan ne se remarquent guère. Manifestement, le récent processus de paix a déjà porté ses fruits dans la haute atmosphère.

- Les désordres de la guerre civile syrienne sont très surfaits.
Malgré une observation attentive, je n'ai pas réussi à détecter un seul dommage aux populations civiles ou au patrimoine.

- D'Erbil à Basra, en passant par Bagdad, la traversée de l'Irak fut aussi peu remarquable que celle du pays des Omeyyades.
Le fracas du conflit ethnique et électoral qui ensanglante à nouveau la Mésopotamie n'a pas suffi à troubler la sérénité du cockpit.
Vol au dessus de Bagdad (Irak)
Vol au dessus de Bagdad / بغداد
- L'émirat du Kuwait a été expédié en quelques minutes.
Si Voltaire avait été à bord de cet avion parti de son ancienne propriété de Ferney, il n'aurait pas manqué de souligner que naguère on s'y battit pour quelques arpents de pétrole.

- Les pétarades des bolides de Formule 1 et des pétoires de la police de Bahreïn sont strictement inaudibles à 11 000 mètres au dessus du niveau de la mer.
Cela a évité que les cris des victimes de la répression gênent l'équipage peu de temps avant qu'il amorce la descente.

- Le Qatar et sa bonbonne souterraine de gaz ressemblent, d'en haut, à un confetti.
La première syllabe est particulièrement appropriée pour cette dictature d'opérette qui coffre ses poètes et qui finance, en vrac, djihadistes et footballeurs inconstants.

- L'approche finale s'effectue dans le corridor de la démocratie : l'Arabie Saoudite à droite et l'Iran - qui l'eût cru ? - à gauche.
J'ai cru un court instant que le souffle de la Liberté et de l'Humanité secouait l'appareil jusqu'à ce qu'une hôtesse nous mette en garde contre des turbulences.

- Pour finir, l'opulence ostentatoire et gaspilleuse de Dubaï ne se remarque qu'au sol.
Depuis le ciel, les émirats soit disant arabes et unis sont d'abord un gigantesque tas de sable.

Aériennement votre

Références et compléments
- Chronique rédigée au dessus du Moyen Orient alors qu'un Boeing 777 reliant Genève à Dubaï m'avait envoyé en l'air.
  

vendredi 4 mai 2012

Confins de l'Union Européenne

Lundi dernier, tel Saint Thomas, j'ai souhaité vérifier personnellement si la frontière extérieure de l'Union Européenne est la passoire à nouilles que décrivent politiciens et gazettes.
Les principautés d'Andorre et de Monaco étant trop éloignées par rapport au temps dont je disposais, j'ai jeté mon dévolu sur les confins de la Haute Savoie et de l'Ain avec le canton suisse de Genève, à une heure et demie de route de Grenoble.

L'arrivée dans la cité de Calvin par l'autoroute à la douane de Bardonnex tend à contredire la théorie du filet troué.
Un radar automatique situé à cent mètres de la frontière immortalise votre sortie de l'Union Européenne.
Le dispositif architectural - bâtiments, dos d'âne, flèchage, voies de circulation - est impressionnant et peu propice à la photographie.
De scrupuleux gabelous suisses s'assurent que la dîme autoroutière du pays du chocolat est dument acquittée.
Toutefois, à bien y regarder, coté français, la présence policière ou douanière est invisible. Il faut dire que j'ai eu l'idée saugrenue de faire ce test à l'heure du café matinal.

Peu soucieux de rester sur les grand axes, je me suis rendu ensuite au nord-est de l'agglomération genevoise.
Sur la grande rue reliant Meyrin à Saint-Genis Pouilly, un panneau rouge masqué par des feuillages ordonne, juste avant l'entrée dans l'Union Européenne, "Service Fiscal - STOP". Mais la guérite intitulée "Service Fiscal - Police" étant totalement vide, aucun automobiliste ne juge utile de modifier son allure. Autant dire, qu'à cet endroit, l'entrée dans notre belle Europe est totalement libre. Journaux et élus du peuple auraient-ils donc raison ?

France - Suisse - entre Saint Genis Pouilly et Meyrin, près du CERN / LHC - vers la borne frontière 121 - poste de douane de Meyrin coté France

Quelques hectomètres plus loin, je quittais ma voiture et me dirigeais à nouveau vers la frontière en empruntant, cette fois, un chemin forestier.
A mon grand soulagement, un portail métallique cadenassé semblait séparer Européens et Helvètes. Malheureusement, point de clôture ou de barbelés pour prendre le relais de cette barrière. Pour passer en France voire revenir en Suisse, il suffit de se faufiler le long de cette barrière saugrenue.

France - Suisse - entre Saint Genis Pouilly et Meyrin, près du CERN / LHC - vers la borne frontière 121 - le portail de l'Union Européenne : de l'autre coté la Suisse !

A proximité de cette porte improbable, la frontière est matérialisée par des bornes en pierre posées en 1818. A l'issue de la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne a ignominieusement soustrait le territoire genevois à la France et l'a refourgué à la Confédération Helvétique. Pour bien marquer leur indépendance retrouvée, les suisses se sont empressés de marquer la ligne de démarcation avec leur ancien occupant. Chaque borne porte un numéro, la face tournée vers Genève porte un G majuscule alors que celle regardant la France arbore une fleur de lys un peu passée de mode.
Près de deux siècles après leur installation, ces bornes sont en fait les gardiens muets de l'Union Européenne. Je suggère qu'une campagne de modernisation de ces stèles remplace le lys royal par un cercle d'étoiles.

France - Suisse - entre Saint Genis Pouilly et Meyrin, près du CERN / LHC - borne frontière 121 - Le G symbolise Genève, la fleur de lys la France. La rainure sur le sommet de la borne matérialise la frontière.

Trois kilomètres plus à l'est, derrière l'aéroport de Genève Cointrain, Ferney-Voltaire a des airs de Gaza.
A cent mètres sous terre, à l'aplomb de la borne n°72, une organisation internationale et cosmopolite a creusé un tunnel sous la frontière. Ce passage dissimulé permet le transit discret, plusieurs milliers de fois par seconde, de particules étranges venues de l'Atlas par la Suisse. Coté français, les seuls contrôles effectués portent sur l'éventuelle beauté de ces immigrants fugaces.
Les confins de l'Europe ne sont même pas une passoire mais une brèche béante dans l'espace-temps !

France - Suisse - entre Ferney Voltaire et Meyrin - premier plan borne frontière 72 - arrière plan aéroport de Genève Cointrain - le tunnel du LHC passe sensiblement à l'aplomb de la borne, le détecteur LHCb est situé légèrement à gauche de cette image.

La conclusion de cette courte visite sur la frontière extérieure de l'Union Européenne s'impose. Les esprits éclairés ont bien raison de nous alerter, les limites de notre territoire sont le siège de beaucoup d'abus.
La preuve : regardez bien ci-dessous la marque du cadenas fermant le portail symbolique entre la France et la Suisse.

France - Suisse - entre Saint Genis Pouilly et Meyrin, près du CERN / LHC - vers la borne frontière 121 - le portail de l'Union Européenne : son cadenas s'appelle "ABUS"

Cloturiquement votre

Références et compléments
- Toutes les photographies ont été prises, sans trucage, par mes soins, à la frontière franco-suisse, dans les environs de Genève, le 30 avril 2012.
Le cadenas "ABUS" fermant un portail aisément contournable existe vraiment !
D'autres images sont disponibles dans un album photo en ligne intitulé "Frontière France Suisse - Avril 2012". Une carte interactive permet de situer très précisément les prises de vue (attention cette carte peut mal fonctionner sur certains navigateurs).
- Dans la région de Genève se situe le CERN (Organisation européenne par la recherche nucléaire aussi appelée Laboratoire européen pour la physique des particules).
Ce centre de recherche fondamentale opère des accélérateurs de particules qui tentent de produire des conditions extrêmes proches de celles du "Big Bang".
La machine la plus impressionnante du CERN est le LHC (Large Hadron Collider - grand collisionneur à hadrons) qui est un anneau de 26 kilomètres de circonférence situé dans un tunnel à cheval sur la frontière franco-suisse à cent mètres de profondeur. Des protons et des ions de plomb y sont accélérés à des vitesses proches de la lumière puis jetés les uns sur les autres ("collisionnés") afin d'étudier leurs propriétés intimes. Le 5 avril dernier, le LHC a produit le faisceau de particules le plus énergétique jamais créé par l'homme.
Quatre grands détecteurs mesurent les résultats des collisions.
L'un a été baptisé ATLAS (A Toroidal LHC AppartuS). Il est situé à Meyrin sur le territoire suisse à proximité du portail ubuesque. Avec le détecteur CMS, il a permis de mettre en évidence la particule élémentaire baptisée boson de Higgs.
Un autre, le LHCb (Large Hadron Collider beauty) installé à Ferney-Voltaire en France près des pistes de l'aéroport genevois, essaie de mettre en évidence la particule élémentaire appelée poétiquement "quark beauté".
- La frontière franco-suisse est une des plus anciennes au monde. Elle fait partie de la petite vingtaine de frontières tracées avant 1800 comme le montre cette carte établie par Ceriscope Sciences-Po.