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samedi 19 février 2011

Oui ou non - Chronique indienne


Animer une réunion de travail avec une majorité de participants indiens est éprouvant pour les nerfs et les vertèbres cervicales d'un franco-tunisien.

Pourtant, à la lecture de l'énoncé, l'exercice paraît aisé.
Les indiens sont des personnes ouvertes et souriantes, leur niveau de formation et de compétences professionnelles est élevé et leur maîtrise de l'anglais - lingua franca du business - excellente.

Les choses se gâtent dès qu'un participant émet une idée novatrice. A peine a-t-il fini de parler que toutes les têtes se mettent à osciller horizontalement.
Ces dénégations massives ont de quoi surprendre. Sous une apparence affable, l'Indien ne serait-il qu'un vil conservateur prompt à s'opposer au moindre changement ?
Renseignements pris, ce mouvement de tête, dont la trajectoire est une sorte de 8 couché, est une marque d'acquiescement et non de refus. La gestuelle indienne pour signifier oui ressemble furieusement à celle utilisée autour de la Méditerranée pour dire non !
A l'inverse, si une suggestion ne recueille aucun assentiment, les têtes restent désespérément immobiles.

Bien qu'instruit des particularités kinesthésiques indiennes, le franco-tunisien connaît à chaque mouvement latéral de tête une demi seconde d'incompréhension : pourquoi, diantre, ce type est-il en train de refuser ce qu'il vient de proposer trois minutes plus tôt et que je suis juste en train de reformuler ?

Même si vous êtes soucieux de vous fondre dans le milieu ambiant, je ne vous conseille pas d'adopter l'acquiescement horizontal indien pour complaire à vos hôtes.
En effet, le langage du corps est manifestement inscrit très profondément dans l'inconscient.
Ainsi, pour marquer votre approbation, vous commencez automatiquement par hocher verticalement du chef avant de vous rappeler que vous êtes sur la terre de Gandhi. Vous tentez aussitôt de passer d'urgence en mode horizontal et votre visage décrit alors des arabesques assez improbables que ne renierait pas un patineur artistique.
Pendant que vos cervicales sont soumises à un stress tridimensionnel intense, vos partenaires s'interrogent sur le fond de votre pensée, voire sur votre santé mentale.

Indianiquement votre …

dimanche 7 novembre 2010

Gare aux vertèbres japonaises

Un conseil médical de la plus haute importance s'impose : les personnes sensibles des vertèbres cervicales ou lombaires doivent s'abstenir de voyager au Japon.
En effet, dans ce pays de la Politesse Totale, la plus banale des interactions entre deux personnes requiert force salutations, remerciements et sourires mais aussi moult inclinaisons de la tête et du buste.
Arthritiques, cette contrée est un enfer pour vous !

Cette politesse et ce respect permanents sont probablement le point le plus surprenant au Japon pour les natifs des pourtours de la Méditerranée. Quelques exemples vécus au gré de mon voyage.

Sur le tarmac d'un aéroport, lorsqu'un avion quitte son point de stationnement, le personnel de piste se met en rang, se courbe à 90° puis agite les mains en signe d'au revoir.
De même, dans les gares, les agents de la compagnie ferroviaire présents sur le quai assouplissent leurs lombaires à l'arrivée de chaque train ainsi que leurs collègues ouvriers travaillant sur la voie.

Dès que vous faites mine d'envisager de franchir le seuil d'un commerce, le vendeur ou la vendeuse se lance dans un babillage effréné de bienvenue, exécuté comme il se doit en regardant ses chaussures.
Au moment de payer, le babillage reprend de plus belle. Votre monnaie et votre reçu sont déposés dans un petit plateau qui vous est tendu à deux mains.
Bien entendu, vos achats, même les plus insignifiants, sont dûment emballés.
Cet accueil est identique dans tous les types de commerces. Même les rabatteurs patibulaires des soaplands de Beppu incitent à entrer dans leur établissement avec révérence et sourire.

A l'entrée routière de l'aéroport de Narita à Tokyo, tous les véhicules sont contrôlés.
Des policiers montent dans chaque bus et vérifient les passeports. Rien de très étonnant, me direz vous. Sauf que le keuf de service porte un magnifique badge bleu ciel "Welcome to Narita!" et s'incline en souriant pour demander vos paplards !

Devant la Diète à Tokyo, comme dans n'importe quelle capitale, d'importantes forces de sécurité surveillent le bâtiment et filtrent l'accès.
Ignorant si les photos sont possibles, je m'approche d'un des gardes, m'incline et lui montre mon appareil. Le policier me rend mon salut en se penchant encore plus que moi et, tout sourire, tend un bras martial pour me permettre d'immortaliser l'édifice. La photo faite, nouvel échange de courbettes pour se quitter.

Je pourrais poursuivre cette énumération des courbettes durant des dizaines de pages.

Le plus étonnant est que cette politesse extrême est contagieuse. Très vite, le gaulois borné que je suis a pris l'habitude de sourire et d'incliner la tête. Il faudra que je pense à reprendre les habitudes antérieures pour ne pas risquer l'outrage à agent de retour à Roissy.
L'effet relaxant et cordial de cette attitude générale est très fort.
Ainsi, dans la file pour enregistrer auprès d'une compagnie aérienne dont le système informatique a oublié de tomber en marche - cela survient au Japon aussi ! - une hôtesse s'incline devant chaque passager, informe du problème, présente ses excuses et invite à revenir 30 minutes plus tard.
Dans un aéroport européen, cet incident courant aurait provoqué, y compris chez votre serviteur, des grognements voire des protestations. Ici, prévention, sourire et politesse gomment efficacement les énervements.

Deux réflexions saugrenues pour terminer.

Les japonais qui visitent l'Europe du Sud ou le Maghreb doivent être atterrés. Nous devons passer pour d'infâmes braillards grossiers et arrogants.
Je n'ose imaginer le nippon devant prendre un train à la Gare de Lyon, faire tamponner son passeport à Tunis ou encore rallier en bus l'aéroport Lyon Saint-Exupéry à la gare de Grenoble …

L'Education Nationale française devrait offrir à certains "djeuns" qui demandent régulièrement le "respect" un stage au Japon. Le mot respect n'a apparemment ni le même sens, ni surtout la même mise en pratique des deux cotés de la Sibérie …

Je plie mentalement mon épine dorsale pour espérer rester humblement nipponiquement votre …

Compléments lexicaux
- Un soapland est la version japonaise et hygiénique de la maison close (se rapporter à la chronique "tiens voilà du muda").
- La Diète est le parlement japonais.