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vendredi 15 août 2014

Vivre de sa plume sans droits d'auteur

Suite à la parution de la chronique "Télécharger gratuitement un film n'est pas un vol", plusieurs fidèles lecteurs ont exprimé leur crainte que la disparition des droits d'auteur entraîne la fin de la création artistique.

Cet air est aussi très souvent entonné par les lobbies de la musique, du film et du livre ainsi que par leurs porte-paroles rémunérés par nos impôts, j'ai nommé les ministres successifs de la culture, de droite comme de gauche.

Afin de montrer que ce risque est minime, j'ai imaginé plusieurs pistes, non limitatives, qui permettraient à un écrivain de gagner sa vie, sans recourir à des subsides publics, en dehors des traditionnels livres papier, maisons d'édition et droits d'auteur.
Elles sont toutes articulées autour de trois principes simples, aussi vieux que le commerce, l'industrie et même l'art :
- baisser les prix de ventes,
- créer des exclusivités,
- découpler financement et activité principale.

Avant de les examiner, rappelons quelques ordres de grandeur.
Dans le système actuel, un auteur touche moins d'un dixième du prix de vente final de son livre papier.
Ainsi pour disposer d'un gros SMIC mensuel, il faut être capable de diffuser, annuellement, plus de 16 000 bouquins vendus 20 € et rémunérés 1.5 €.

Piste n°0 : exercer une autre activité
À l’instar de glorieux aînés tels Alphonse de Lamartine, Marcel Proust ou Bernard-Henri Levy, le mieux pour écrire tranquillement est de ne pas dépendre de ses œuvres pour mettre du beurre dans ses épinards.
Si les trois auteurs cités étaient tous des privilégiés vivant de leurs rentes familiales, aujourd'hui un travail à 35 heures hebdomadaires laisse à chacun un temps copieux pour écrire.
Le monde scientifique fonctionne d'ailleurs sur ce principe. Les chercheurs publient gratuitement leurs travaux qui peuvent être repris sans limitation. Ils sont payés pour effectuer des tâches annexes à leur activité de recherche : encadrement de thésards, enseignement, administration ...

Piste n°1 : auto-éditer des livres électroniques
Se passer des fonctions d'édition, d'impression, de diffusion et de stockage permet de substantielles baisses de coût qui peuvent bénéficier tant aux lecteurs qu'à l'auteur.
Un bouquin électronique directement publié par son créateur et vendu 4 € rapporte 2.8 € à son concepteur, presque le double des droits classiques.

Piste n°2 : insérer des pages de publicité
Il n'y a aucune raisons que journaux et pages web soient les seuls écrits comportant des encarts publicitaires. Les livres peuvent aussi y recourir.
Des réclames pourraient orner les transitions entre deux chapitres ou, mieux encore, des placements de produits survenir au fil du texte. Cette dernière pratique est toutefois plus naturelle au cœur d'un roman policier voire érotique que dans un essai philosophique.

Piste n°3 : dégoter un sponsor
Ce joli terme, venu directement du latin de messe via la langue de Procter et Gamble, signifie parrain.
Une entreprise ou une riche personne peuvent prendre sous leur aile un écrivain, avec ou sans retour publicitaire direct, comme cela se pratique déjà avec d'autres types de création ou encore dans le sport.
Le financement participatif - plaisamment baptisé crowd funding dans l'idiome de Shakespeare - est une version démocratique et populaire de ce procédé ancestral.

Piste n°4 : remettre le feuilleton à l'honneur
Comme en usait Alexandre Dumas, qui quotidiennement livrait plusieurs feuillets à différents journaux, la diffusion d'un nouvel opus peut s'effectuer au compte-gouttes, chapitre par chapitre.
Charge à l'écrivain, tel un scénariste de série TV américaine, d'appâter ses lecteurs afin qu’ils paient pour bénéficier de chaque épisode à l'instant même de sa publication.

Piste n°5 : interpréter son livre en concert
La diffusion de textes à des prix bradés voire nuls peut conférer à leur auteur une notoriété monnayable.
Une fois la reconnaissance du public acquise, un écrivain peut transformer son oeuvre et sa personne en événements uniques plus faciles à vendre que des copies numériques.
Par exemple, lire son oeuvre impérissable sur un scène de théâtre, donner des conférences payantes ou encore partager son repas avec des admirateurs tarifés.

Piste n°6 : transformer les bouquins en peintures
L'e-book s'apprête à tuer son ancêtre papier mais pas la bibliophilie.
À coté de versions digitales reproductibles à l'envie et à faible valeur marchande, peuvent parfaitement exister des tirages spéciaux et luxueux dont le prix découle de la rareté.

Piste n°7 : personnaliser son oeuvre
Le livre reproduit en de multiples exemplaires tous identiques provient des contraintes techniques et économiques de l'imprimerie.
Les technologies numériques permettent de s'affranchir de ces limitations.
Un auteur peut aisément produire, soit personnellement, soit par l'entremise de programmation, un écrit différent pour chaque lecteur désireux d'acquérir un livre lui étant propre.

J'arrête ici cette énumération loin d’être exhaustive et dont la seule limite est l'imagination des créateurs et des diffuseurs.
Le cinéma, dès son invention à la fin du XIXème siècle, a été autre chose que de simples photos ou peintures animées.
De la même manière, le numérique crée un champ des possibles dans le domaine de l'écrit d'autant plus vaste qu'il s'éloignera des références au livre papier.
Les textes et les écrivains vont continuer à proliférer !

Numérico-scripturalement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. L'irrésistible attrait du livre électronique
. Un monde sans droits d'auteur, ni brevets, ni marques est possible
. Télécharger gratuitement un film n’est un pas un vol

- Mes remerciements à Jean et à la twittonaute @framboazz qui m'ont soufflé le thème de cette chronique.

jeudi 31 juillet 2014

Télécharger gratuitement un film n'est pas un vol

Si, alors que vous m'avez fort aimablement invité à dîner, je leste mes poches de quelques pièces de votre argenterie familiale, je commets un vol.
Pareillement, si je m'immisce sans billet dans une rame de train et réussit à esquiver le contrôleur, j'accomplis, là encore, un larcin.

À l'inverse, si je m'introduis, à l'insu de votre plein gré, dans votre ordinateur et recopie un livre électronique qui s'y trouve, j'abuse de votre confiance mais je ne perpétue, au sens strict, aucun vol. En effet, je ne vous ai rien soustrait.

Biens ou services matériels, d'une part, et, information d'autre part, sont de nature très différente.

La cuiller héritée de votre grand-mère ne peut être à deux endroits simultanément.
Si je m'en sers, vous ne pouvez l'utiliser et vice-versa.
En vous la subtilisant, je vous empêche d'en profiter. La définition du mot vol - action de s'emparer frauduleusement de ce qui appartient matériellement à autrui - est dans ce cas parfaitement applicable.

De même, si je suis assis à place 12 de la voiture 3 du TGV 456, personne d'autre ne peut utiliser ce siège tant que je l'occupe.
Même s'il s’agit d’un service, et non pas d'un bien, l'aspect matériel rend la prestation unique et non partageable, donc volable.

Par contre, l'information - au sens large et moderne du terme - peut, depuis la nuit des temps, être copiée ou modifiée, sans pour autant disparaître de sa source.

Par exemple, quand à l’école, un instituteur fait apprendre à sa classe une récitation, il transfère de l'information depuis un livre vers, tout d'abord, le tableau noir, puis vers les cahiers de ses élèves et, enfin, dans leur mémoire.
À la fin de l'exercice, le poème est entré, tant bien que mal, dans une vingtaine de têtes blondes mais il ne s'est pas effacé du recueil de poésie utilisé par le pédagogue.

Autre illustration. Si en arrivant au travail, vous faîtes part à vos collègues d'une nouvelle entendue à la radio, vous transmettez, sans autorisation du journaliste, de l'information.
Toutefois, contrairement à la cuiller de mémère ou à la place de train, le texte initial est toujours utilisable par son auteur.

Dans ces deux derniers cas, il n'y a pas eu vol mais diffusion d'information.
Si de telles pratiques avaient été répréhensibles, jamais les trois religions dites du Livre n'auraient connu le succès planétaire.
Recopier le contenu d'un ouvrage de poésie n'appauvrit pas son possesseur, lui cravater son exemplaire papier si.
Vol et matérialité sont les deux faces de la même médaille.

Depuis toujours, il a été possible d'obtenir gratuitement et légalement de l’information mais, jusqu'à récemment, au prix d'un effort certain (mémorisation, recopie à la main, photocopies …) et, le plus souvent, d'une altération du contenu.
De ce fait, l’information dite de qualité était traditionnellement un support matériel (livre, disque, film ...), produit par des professionnels, auquel il était aisé d’associer une valeur économique indéniable.
De surcroît, des systèmes de droits d’auteur, mis en place de longue date, garantissaient aux créateurs d'information (écrivains, musiciens, cinéastes …) ainsi qu'aux diffuseurs une fraction de cette valeur.

L'informatique et les télécommunications ont mis à bas ce bel édifice séculaire.
La recopie d'information à l'exact identique est désormais à la portée de chacun pour un coût marginal nul ou presque.
Lorsque nous téléchargeons ou partageons gratuitement un film ou une chanson, nous poursuivons ce que le système éducatif nous a fait faire pendant toute notre scolarité.
Apprendre par cœur la table de Mendeleïev, recopier le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud ou récupérer en mp3 l’indépassable dernier opus de Johnny Hallyday sont des actes similaires.
Les évolutions technologiques ont supprimé la difficulté et le coût des opérations de reproduction d'information, pas leur nature.

Auteurs et éditeurs font face, au XXIème siècle, au même problème existentiel que les fabricants de fiacres ou les maréchaux-ferrants lors de l'avènement de l'automobile au tournant du XXème siècle.

Vers 1810, en Angleterre, la révolte des luddites a amené des artisans tisserands à saboter des métiers mécaniques qui menaçaient leur activité ancestrale. Cette violence désespérée n'a évidemment eu aucune conséquence de long terme.

Les industriels de la musique, du livre et du film se comportent aujourd’hui comme les luddites de naguère.
Comme la destruction des data centers et des smartphones est à peu près impossible, ils essaient de nous culpabiliser moralement en nous expliquant que télécharger gratuitement c'est voler.
Dans le même temps, ils tentent d'extorquer à l'état français, pourtant impécunieux, des subsides publics afin de prolonger leur irrémédiable agonie.
Toutefois, malgré ces combats d'arrière-garde, leur destin est d'ores et déjà scellé.

Téléchargiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi sur des sujets voisins les chroniques :
- La définition du mot vol provient du magnifique site linguistique CNTRL / Trésor de la Langue Française informatisé

samedi 12 juillet 2014

Il est temps de supprimer le bac !

Tous les ans, trois bons mois avant l’automne, 700 000 jeunes français sont soumis au rite initiatique du baccalauréat.
Cet examen a supplanté par son inutilité symbolique feu le service militaire. Jugez sur pièces.

Les documents ainsi que les ordinateurs et autres engins connectés sont interdits pendant les épreuves.
De surcroît, tout est fait pour que chaque lycéen ne puisse pas échanger avec ses petits camarades.
Le bac privilégie donc le travail solitaire et la mémoire individuelle de savoirs livresques alors que la vie professionnelle, mais aussi sociale, impose d'agir en équipe et de remplacer les têtes bien pleines et bien faites d'antan par des réseaux de têtes chercheuses.
Au XXIème siècle, nous continuons d'évaluer les jeunes comme sous le règne du regretté Napoléon Ier.

Le bac, à sa création en 1808, vérifiait que les connaissances nécessaires pour exercer, durant toute une vie, une profession prétendument supérieure, étaient acquises. Il permettait aussi à de très rares happy few, désireux de former ensuite de futurs bacheliers, de poursuivre des études supérieures.
À l'heure de l'apprentissage perpétuel jusqu'à la fin de nos jours, qu'elle est, dorénavant, la fonction du baccalauréat ?

Le nombre de candidats a été, très longtemps, microscopique.
Vers 1885, en région parisienne, à peine 900 lycéens tentaient de décrocher cette peau d’âne. En 1970, pas plus d’un jeune sur cinq obtenait le sésame de fin de lycée. La barre des 50% de bacheliers dans une tranche d'âge n'a été franchie qu'en 1992.
Cette année, 7 jeunes sur 8 ont passé le bac et plus de 3 sur 4 ont été reçus.
Le tri des étudiants s'effectue désormais avant le baccalauréat. Les filières sélectives d’enseignement supérieur criblent les jeunes qu’elles retiennent via le système dit admissions post-bac dont les résultats sont connus avant les épreuves.

Tout ce barnum coûte une fortune en deniers publics.
Officiellement, le Ministère de l’Éducation Nationale, qui s'est érigé en gardien du temple napoléonien, évalue la note à grosso modo 60 petits millions d’euros, 85 € par candidat.
Le syndicat des proviseurs de lycée, qui aimerait être débarrassé de cette corvée, pousse l'addition à 1 400 millions.
La facture réelle se situe donc quelque part à mi-chemin vers 700 millions d’euros.
Nous consacrons donc autour de 1 € par mois et par français, soit 0.3% du déficit public, au maintien d'une tradition surannée et néfaste.

Bachotiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "Tout savoir (ou presque) sur le déficit public de la France" et "Conserver les savoirs obsolètes".
- Article Wikipedia sur le baccalauréat en France
- L'évaluation statistique officielle du baccalauréat 2014 par le Ministère de l'Éducation Nationale
- Article du magazine Challenge de juin 2013 sur les savants calculs du syndicat des personnels de direction de l'Éducation Nationale à propos du coût du bac.

mardi 14 mai 2013

Le Guggenheim de Bilbao, musée du paradoxe

Le musée Guggenheim est aussi peu contournable à Bilbao que la fête de la bière à Munich ou le téléphérique de la Bastille à Grenoble.
Néanmoins, cet emblème de l'art moderne n'est pas avare de contradictions.

Au rez de chaussée, trône une composition monumentale de Richard Serra, baptisée la "matière du temps".
Huit groupes de plaques d'acier incurvées, d'environ 4 mètres de haut et 15 centimètres d'épaisseur, s'étalent dans une immense galerie du plus de 100 mètres de long. Le tout, d'après des sources généralement bien informées, pèse plusieurs centaines de tonnes.
Les visiteurs déambulent à l'intérieur des boyaux assez sombres que forment les espaces entre les pans de tôle copieusement rouillés.
La robustesse du système est telle que chacun, au mépris d'une tradition muséographique pourtant bien établie, peut en profiter pour toucher du fer à satiété.

Richard Serra a produit une œuvre qui, par ses caractéristiques hors normes, est rigoureusement non copiable, à l'instar des tableaux "noirs" du peintre Pierre Soulage évoqués dans une chronique précédente.
Cette sculpture est trop grande pour être embrassée d'un seul regard. Les photos officielles ou la maquette exposée dans une salle annexe montrent la composition de dessus, point de vue dont le visiteur ne peut bénéficier. Ces représentations expliquent la technique plus qu'elles ne transmettent l'émotion de l'œuvre.
De surcroît, l'impression ressentie au sein de la "matière du temps" est difficilement capturable par un objectif comme le montre le cliché ci-dessous.
Au coeur de la "matière du temps" de Richard Serra
Musée Guggenheim de Bilbao
Pourtant l'administration du Guggenheim, s'alignant sur la pratique des grands musées mondiaux, interdit de prendre des photos lors de la visite.
Ce temple du modernisme pourchasse les preneurs d'images numériques alors qu'il expose des artistes s'étant délibérément situés au delà des possibilités de reproduction et de duplication !
Apparemment, tout groupement humain - même d'avant-garde - dès qu'il s'institutionnalise tend à devenir conservateur. C'est d'ailleurs ainsi qu'on nomme managers des musées.

La sculpture de Richard Serra est implantée dans un espace plaisamment baptisé galerie Mittal. Cette sympathique entreprise multinationale a en effet eu l’extrême gentillesse de financer l'œuvre à la gloire de la sidérurgie.
Dans le même temps, à une dizaine de kilomètres, la grande usine Mittal agonise lentement mais surement !
Son dernier haut-fourneau est en cours de démontage. Il ne deviendra même pas un vestige du patrimoine industriel basque.

Dans la même veine, au second étage du Guggenheim, l'exposition "l'art en guerre" sur les artistes présents en France entre 1938 et 1947 est sponsorisée par la banque basque BBVA.
Durant la décennie 2000, cet établissement de crédit, comme la plupart de ses confrères ibériques, a prêté à tours de bras à n'importe qui pour financer n'importe quoi, creusant ainsi le trou dans lequel l'Espagne et l'Europe sombrent !

J'adore l'art et les musées. Aussi j'apprécie quand de généreux donateurs contribuent gracieusement à leur fonctionnement.
Toutefois, ne vaudrait-il pas mieux - sur le plan de l'efficacité économique mais surtout de la morale - que Mittal privilégie d'abord ses salariés et BBVA ses clients surendettés ?

Muséo-paradoxalement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques "un monde sans droits d'auteur, ni brevets, ni marques" et "la crise vue de Bilbao". Dans cette dernière, j'épinglais déjà Mittal et la banque BBVA.
- J'ai pris la photo ci-dessus avec mon téléphone la semaine dernière au mépris de la réglementation stupide du musée Guggenheim. Je n'aurais probablement jamais effectué ce cliché s'il avait été possible de photographier normalement sans encourir les foudres des vigiles.
- Pages consacrées à la "matière du temps" de Richard Serra et à l'exposition "l'art en guerre" sur le site du musée Guggenheim de Bilbao. Ces pages comportent des photos plus explicatives que mon cliché volé.

lundi 25 février 2013

Un monde sans droits d'auteur, ni brevets est possible

La propriété intellectuelle, c'est le vol !
Daniel Cohen (d'après P.J. Proudhon)
La protection apportée aux créateurs par les droits de propriété intellectuelle craque de toutes parts.
La profusion de téléchargements prétendument illégaux sur internet, mais aussi le succès des médicaments génériques ou la multiplication des contrefaçons en tous genres n'en sont que les exemples les plus flagrants.

Ce superbe système, né dans l'Italie de la Renaissance et développé avec la Révolution Industrielle, est à bout de souffle car les moyens de copie sont devenus simples et bon marché.
Données et informations sont presque totalement dématérialisées ce qui rend leur duplication quasi-gratuite.
Mais même, dans le monde physique, les moyens d'analyse et de reproduction sont sans cesse plus performants. Ainsi, le coût des imprimantes 3D s'écroule. Investissement industriel onéreux dans les années 1980, une machine à contretyper des objets en plastique ou en métal ne vaut plus que quelques milliers d'euros l'unité.

Face à cette déferlante, plutôt que de tenter de vaines opérations de colmatage, les acteurs et entreprises concernés devraient délibérément se projeter dans un monde sans aucun brevet, ni droit d'auteur, ni marque déposée où chacun pourra, impunément, copier ce que bon lui semble !
Une partie du secteur informatique a su saisir la balle au bond et créer des business rentables autour du logiciel libre.
A l'inverse, l'édition musicale ou littéraire refuse de voir cette réalité en face et s'empêche de faire évoluer son modèle entré en dégénérescence.

Imaginons ensemble quatre pistes permettant d'innover et de prospérer lorsque, dans un futur très proche, la propriété industrielle et artistique aura définitivement disparu.

Première piste : baisser les prix
Même si les opérations de reproduction deviennent de plus en plus faciles, elles ne seront jamais totalement gratuites en temps et en argent. Personne de rationnel ne prendra la peine de copier quelque chose qu'il est aisé et peu onéreux d'acquérir.
Cette méthode recèle une contrainte digne de Monsieur de la Palice : pour vendre durablement bon marché, il est impératif de produire très peu cher. Autrement dit, pour éviter que vos fidèles cassent trop vos marges, vous devez avoir des coûts bas !
Pour réussir ce tour de force, des méthodes de production très innovantes par leur économie de moyens et des circuits de distribution courts et frugaux sont indispensables.
Un avis de tempête plane donc au dessus de la tête des intermédiaires traditionnels. Grossistes et éditeurs ont du mouron à se faire. Demain, les écrivains ou les musiciens qui sauront s'auto-éditer ou s'auto-produire disposeront d'un avantage compétitif décisif sur leurs confrères devant rémunérer coachs et imprésarios.

Seconde piste : (re)créer des exclusivités appréciées
Une fois encore, Monsieur de La Palice nous indique la marche à suivre. Pour ne pas être copié, il suffit de se débrouiller pour que chaque production soit originale.
Le meilleur exemple que je connaisse est celui des tableaux "noirs" du peintre Pierre Soulages. Cet artiste a éclos vers 1950 au moment où la photographie et l'impression en couleur s'amélioraient nettement en qualité et en coût. En jouant avec la texture et le relief de sa peinture monochrome, Soulages a su créer un style strictement impossible à reproduire. Pour apprécier ses œuvres, il est nécessaire se trouver physiquement devant elles. De la peinture-théâtre en quelque sorte.
L'éphémère est une façon ancestrale d'obtenir de l'exclusivité.
Le sport professionnel est désormais l'industrie de divertissement la plus florissante et n'a aucun souci de piraterie. Chaque compétition est unique et le suspens vis à vis du résultat fait partie intégrante du spectacle. Regarder un match en différé en connaissant le résultat n'a pas le même charme que de le suivre en direct. Les vidéos de meilleurs buts, abondantes sur internet, ne posent aucun problème aux producteurs sportifs, leur fonction principale est de servir de bande-annonce pour les rencontres à venir.
La diffusion numérique de musiques et de films étant devenue, de facto, totalement gratuite, chanteurs et acteurs vont devoir monter beaucoup plus fréquemment sur scène où le spectacle de chaque soir est, par essence, différent de celui de la veille. Cela leur permettra de gagner leur vie et celle de leurs assistants mais aussi de financer leurs enregistrements qui resteront clef pour leur notoriété. Dans un avenir très proche, au lieu que les musiciens soient produits par les maisons de disque, ce sont eux qui décideront de rémunérer les services de support dont ils estimeront avoir besoin.
De même, le genre littéraire du feuilleton pourrait bien connaître une seconde jeunesse. Les auteurs distilleront, chaque jour, à des fans ayant payé pour une "avant-première", quelques paragraphes de leur dernier opus.
Personnaliser le produit pour chacun des clients est une autre manière de s'assurer une exclusivité. Là encore, seuls des moyens de productions et de circuits de distribution très agiles permettront ce tour de force.
Demain ou après-demain, au lieu de commander une "deux cent quelque chose" à Peugeot, je m'adresserai à l'usine de Sochaux pour obtenir une petite berline avec autant de places que de portes et qui possédera un arrière de Lada afin que je passe pour un type de gauche sur le parking du boulot et une calandre de BMW mâtinée de Mercedes pour faire enrager mes voisins. Il est peu probable que cette merveilleuse création attire envieux et copieurs. Les fabrications du Doubs auront d'autant plus de clients qu'elles seront capables de proposer des cocktails automobiles très variés. Bien entendu, dans le même temps, d'autres personnes préféreront une voiture générique à prix très bas.
Toutefois, être exclusif n'entraîne pas automatiquement le succès. Par exemple, en France, les compétitions de cricket rassemblent nettement moins de téléspectateurs que les matchs de football. En Inde, c'est nettement l'inverse. Dans les deux cas, l'immédiateté et le suspens sont identiques mais les goûts diffèrent entre Grenoble et Bangalore. S'adapter aux besoins et envies des clients potentiels est et restera le moteur du commerce.
Bientôt, l'image, reproductible à l'envi, ne permettra plus la différentiation et l'attractivité qu'elle assure aujourd'hui. Imprimer une virgule ou trois bandes sur un T-shirt sera bientôt inutile pour pousser prix et ventes vers le haut puisque chacun pourra le faire sans risque. Les arguments de vente devront se focaliser de plus en plus sur l'usage et l'expérience des clients.

Troisième piste : se recommander de tiers de confiance
Les marques se sont développées parallèlement à l'avènement de la consommation de masse car leur fonction est, en théorie, de garantir les caractéristiques que les clients ne peuvent facilement vérifier par eux-même.
Par exemple, je choisis pour la voiture évoquée ci-dessus des pneumatiques ornés d'une figurine obèse au nom latin car je suis persuadé, à tort ou à raison, qu'ils assurent un meilleur freinage d'urgence. Je n'ai à ma disposition aucun moyen pratique de tester cette prouesse et, en l'absence d'accident grave, rien ne vient contredire ma conviction.
Si les marques ne peuvent plus être déposées, des alternatives devront attester les performances essentielles, notamment la sécurité, des produits qui nous tiennent à cœur.
Ce besoin émerge déjà. En effet, comment, aujourd'hui, croire les promesses de marques qui confondent bœuf et cheval, qui font appel à une cascade de sous-traitance ou dont les génériques sont vendus bien meilleur marché ?
Traçabilité et certifications effectués par des tiers de confiance, comme AFNOR ou Veritas, jalonnent et jalonneront de plus en plus de fabrications, grignotant ainsi, petit à petit, une valeur ajoutée jusqu'alors dévolue aux titulaires des droits de propriété intellectuelle.
Malheureusement, ces contrôles sont matérialisés la plupart du temps par une marque spéciale. Comment procéder lorsque tous les logo deviendront recopiables ?
Le problème est en fait déjà résolu. Les opérateurs de réseaux d'électricité, de télécommunications et de banque savent parfaitement adresser leur prestations. Hélas cent fois, je reçois tout aussi rarement sur mon compte en banque le salaire d'un de mes collègues que dans ma boîte mail des mots d'amour ne m'étant pas destinés.
Ces entreprises de réseaux sont donc parfaitement armées pour devenir les tiers de confiance d'un monde sans marques déposées. Elles pisteront les productions et elles nous expédieront de façon certaine les résultats de leurs suivis.
Il donc est probable que, pas à pas, l'adresse remplacera la marque.
L'héraldique, très vieille pratique de la noblesse consistant à nommer une "maison" par son lieu d'origine, pourrait bien connaître une seconde jeunesse, sous une forme plus commerciale et électronique, une e-héraldique 2.0 !

Quatrième piste : faire appel à des sponsors
A l'époque où l'héraldique était reine, c'est à dire grosso modo jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, des œuvres impérissables ont vu le jour malgré un marché de l'art presque inexistant.
Mozart et Mansard ont pu exercer leurs talents grâce à des soutiens royaux. De même, vu le temps nécessaire pour orner des grottes, la pitance des peintres de Lascaux était probablement assurée par des chasseurs aux dons picturaux moins développés.
Le sponsoring est à peu près aussi ancien que la création. Il n'y a aucune raison que l'abolition de la propriété intellectuelle modifie cette pratique ancestrale.
Mieux même, internet la rend même accessible au plus grand nombre. Des plateformes dites de crowd-funding (financement par la foule) permettent à chacun de donner ou d'investir quelques euros dans les projets les plus divers.

Demain, l'adresse au lieu de la marque, les flux plutôt que les stocks !
Les perspectives, non limitatives, que je viens de brosser montrent que la fin inéluctable des brevets, droits d'auteur et marques n'en est rien la catastrophe annoncée par les tenants de l'ordre séculaire.
Bien entendu, de formidables bouleversements sont en marche et vont mettre à bas beaucoup de situations établies.
Les droits de propriété intellectuelle fournissent à leurs titulaires une rente sur de nombreuses années. La légalisation de la copie va supprimer ce privilège. Les stocks de créations ou d'innovations auront de moins en moins de valeur. Celle-ci sera en grande partie transférée à de nouveaux intermédiaires capables de gérer, d'agréger et d'enrichir en temps réel des flux d'informations, sans cesse plus nombreux.
Il y de l'avenir dans le futur !

Libriquement votre

Références et compléments
- Cette chronique, sous une forme légèrement remaniée, fait désormais partie du recueil disponible en ligne "Humeurs Économiques".

- Mes remerciements à Jean, Jean-Claude, Jean-Philippe et au twittonaute @lamericaprod pour les échanges m'ayant permis d'affiner cette chronique.
- Les lecteurs soucieux de se documenter sur les mystères du cricket et de ses règles trouveront bénéfice à relire la chronique indienne "six fois six trente-sept !"