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jeudi 31 juillet 2014

Télécharger gratuitement un film n'est pas un vol

Si, alors que vous m'avez fort aimablement invité à dîner, je leste mes poches de quelques pièces de votre argenterie familiale, je commets un vol.
Pareillement, si je m'immisce sans billet dans une rame de train et réussit à esquiver le contrôleur, j'accomplis, là encore, un larcin.

À l'inverse, si je m'introduis, à l'insu de votre plein gré, dans votre ordinateur et recopie un livre électronique qui s'y trouve, j'abuse de votre confiance mais je ne perpétue, au sens strict, aucun vol. En effet, je ne vous ai rien soustrait.

Biens ou services matériels, d'une part, et, information d'autre part, sont de nature très différente.

La cuiller héritée de votre grand-mère ne peut être à deux endroits simultanément.
Si je m'en sers, vous ne pouvez l'utiliser et vice-versa.
En vous la subtilisant, je vous empêche d'en profiter. La définition du mot vol - action de s'emparer frauduleusement de ce qui appartient matériellement à autrui - est dans ce cas parfaitement applicable.

De même, si je suis assis à place 12 de la voiture 3 du TGV 456, personne d'autre ne peut utiliser ce siège tant que je l'occupe.
Même s'il s’agit d’un service, et non pas d'un bien, l'aspect matériel rend la prestation unique et non partageable, donc volable.

Par contre, l'information - au sens large et moderne du terme - peut, depuis la nuit des temps, être copiée ou modifiée, sans pour autant disparaître de sa source.

Par exemple, quand à l’école, un instituteur fait apprendre à sa classe une récitation, il transfère de l'information depuis un livre vers, tout d'abord, le tableau noir, puis vers les cahiers de ses élèves et, enfin, dans leur mémoire.
À la fin de l'exercice, le poème est entré, tant bien que mal, dans une vingtaine de têtes blondes mais il ne s'est pas effacé du recueil de poésie utilisé par le pédagogue.

Autre illustration. Si en arrivant au travail, vous faîtes part à vos collègues d'une nouvelle entendue à la radio, vous transmettez, sans autorisation du journaliste, de l'information.
Toutefois, contrairement à la cuiller de mémère ou à la place de train, le texte initial est toujours utilisable par son auteur.

Dans ces deux derniers cas, il n'y a pas eu vol mais diffusion d'information.
Si de telles pratiques avaient été répréhensibles, jamais les trois religions dites du Livre n'auraient connu le succès planétaire.
Recopier le contenu d'un ouvrage de poésie n'appauvrit pas son possesseur, lui cravater son exemplaire papier si.
Vol et matérialité sont les deux faces de la même médaille.

Depuis toujours, il a été possible d'obtenir gratuitement et légalement de l’information mais, jusqu'à récemment, au prix d'un effort certain (mémorisation, recopie à la main, photocopies …) et, le plus souvent, d'une altération du contenu.
De ce fait, l’information dite de qualité était traditionnellement un support matériel (livre, disque, film ...), produit par des professionnels, auquel il était aisé d’associer une valeur économique indéniable.
De surcroît, des systèmes de droits d’auteur, mis en place de longue date, garantissaient aux créateurs d'information (écrivains, musiciens, cinéastes …) ainsi qu'aux diffuseurs une fraction de cette valeur.

L'informatique et les télécommunications ont mis à bas ce bel édifice séculaire.
La recopie d'information à l'exact identique est désormais à la portée de chacun pour un coût marginal nul ou presque.
Lorsque nous téléchargeons ou partageons gratuitement un film ou une chanson, nous poursuivons ce que le système éducatif nous a fait faire pendant toute notre scolarité.
Apprendre par cœur la table de Mendeleïev, recopier le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud ou récupérer en mp3 l’indépassable dernier opus de Johnny Hallyday sont des actes similaires.
Les évolutions technologiques ont supprimé la difficulté et le coût des opérations de reproduction d'information, pas leur nature.

Auteurs et éditeurs font face, au XXIème siècle, au même problème existentiel que les fabricants de fiacres ou les maréchaux-ferrants lors de l'avènement de l'automobile au tournant du XXème siècle.

Vers 1810, en Angleterre, la révolte des luddites a amené des artisans tisserands à saboter des métiers mécaniques qui menaçaient leur activité ancestrale. Cette violence désespérée n'a évidemment eu aucune conséquence de long terme.

Les industriels de la musique, du livre et du film se comportent aujourd’hui comme les luddites de naguère.
Comme la destruction des data centers et des smartphones est à peu près impossible, ils essaient de nous culpabiliser moralement en nous expliquant que télécharger gratuitement c'est voler.
Dans le même temps, ils tentent d'extorquer à l'état français, pourtant impécunieux, des subsides publics afin de prolonger leur irrémédiable agonie.
Toutefois, malgré ces combats d'arrière-garde, leur destin est d'ores et déjà scellé.

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Références et compléments
- Voir aussi sur des sujets voisins les chroniques :
- La définition du mot vol provient du magnifique site linguistique CNTRL / Trésor de la Langue Française informatisé

jeudi 13 septembre 2012

Appel à François Hollande pour qu'il gracie le condamné d'Hadopi

Les censeurs stériles d'Hadopi viennent de réussir leur première sanction.
Cette machine kafkaïenne a obtenu qu'un habitant de Belfort soit condamné par le tribunal de police à 150 Euros d'amende.
Revenons sur des faits qui auraient fait les délices du père Ubu.

La personne jugée n'a rien fait de légalement interdit.
Sa future ex-femme - le couple était en instance de divorce - a récupéré gratuitement sur le web quelques chansons. Probablement peu versée en informatique, elle n'a pris aucune des précautions basiques permettant d'éviter les radars d'Hadopi.
La communication entre époux qui se séparent étant généralement un peu difficile, la téléchargeuse n'a jamais eu conscience des mails d'avertissement et le titulaire de l'abonnement internet ne s'est pas préoccupé de la navigation sur le web de son ancienne dulcinée.

La loi n° 2009-669 du 12 juin 2009 qui a créé la Hadopi est véritablement scélérate. Elle a mené sur le banc d'infamie réservé aux délinquants un citoyen ordinaire en le faisant passer pour un voleur alors qu'il n'y a pas eu de vol !
Si je rentre dans une boulangerie, que je subtilise une baguette et que je pars en courant, c'est un vol car personne d'autre ne pourra profiter du pain que je me suis approprié.
De même, si, nuitamment, je m'introduis dans votre logis et en ressort avec votre coffret de CD regroupant l'intégrale des enregistrements d'Oum Kalthoum, c'est un vol car vous n'avez plus la possibilité d'utiliser ce support physique pour entendre votre musique préférée.
A l'inverse, si, amateur de bruit anglo-saxon, en furetant sur internet, vous dégottez deux morceaux de Rihanna et que vous les déposez sur votre ordinateur, vous ne volez personne ! Les fichiers originaux restent sur leur serveur et d'autres internautes peuvent, à leur tour, récupérer les œuvres impérissables de la pseudo-cantatrice de la Barbade.

L'absurde atteint des sommets, si, lassé par les borborygmes syncopés de Rihanna, vous préférez admirer sa plastique avenante. Les sites gratuits de vidéos en ligne proposent légalement les musiques dont le téléchargement attire les foudres d'Hadopi, agrémentées d'images plaisamment animées où la native de Saint-Michael s'exhibe dans des bikinis suggestifs !

En ces temps de déficit public excessif, je rappelle que la Hadopi consomme annuellement 12 millions d'Euros de notre dette.
Avec ce budget, en 18 mois, cette commission Théodule a expédié environ un million de mails. Chez Hadopi, le message électronique revient donc à près de 15 Euros, plus cher qu'une lettre recommandée !

Pour mettre fin à cet amoncellement de stupidité, je demande solennellement à François Hollande de gracier sans délai notre ami belfortain, en vertu de l'article 17 de la Constitution de la République Française. 
J'invite aussi les députés et sénateurs de tout bord à déposer rapidement une proposition de loi abolissant la Hadopi et faisant cesser les poursuites en justice des téléchargeurs.

Comment est-il possible de tolérer certaines consommations personnelles de stupéfiants, de faire mollement la chasse aux cambrioleurs et, dans le même temps, d'occuper l'appareil policier et judiciaire à poursuivre les amateurs de mélodies caraïbes ?
Si les gens de spectacle, fussent-ils de la Barbade, veulent gagner leur vie, qu'ils montent sur scène !

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Références et compléments
- Dans la même veine, la chronique "Chevaux, acier, journaux, disques, livres … à qui le tour ?"
- Article du Monde du 13 septembre 2012 relatant la mésaventure judiciaire de l'internaute divorcé de Belfort.
- Loi n° 2009-669 du 12 juin 2009
- Constitution de la République Française (rechercher article 17 dans Titre II)
- Article Wikipedia sur Rihanna, la bruiteuse de la Barbade ainsi qu'une de ses vidéo bikinesque sur Youtube (je vous conseille de couper le son).

mercredi 22 août 2012

Chevaux, acier, journaux, disques, livres … à qui le tour ?

La récente sortie de Pierre Lescure, porte-parole désigné par le gouvernement du lobby du show business, « on ne peut pas partir à vau-l'eau et tout consommer gratuit sur internet » procède d’une formidable erreur de perspective.

Le téléchargement et le partage de musiques ou de vidéos est tout, sauf gratuit.
Jusqu’à plus ample informé, ordinateurs, smartphones et abonnements internet sont rarement donnés à titre gracieux. Annuellement, chacun d’entre nous consacre quelques centaines d’euros pour être connecté sur la toile. Ces sommes ne sont pas, ou plus, consacrées à l’achat de disques ou de DVD.
L’essentiel de ce pactole profite aux entreprises dites de « la nouvelle économie ».
Intel, Microsoft, Apple, Google, Free, Orange et quelques autres ont littéralement capturé le chiffre d’affaire d’Universal Music et consorts. Un peu comme si les imprimeurs s’étaient subrepticement emparés de la marge des éditeurs et des libraires.

L’histoire économique regorge de tels glissements de valeur qui, souvent, se terminent par la mort de l’industrie ancienne trop crispée sur son existant.
Trois exemples auxquels nous pensons rarement tellement ils ont pénétré notre quotidien.

La véhicules « auto »-mobiles sont presque venus à bout de leurs concurrents hippomobiles alors que les canassons ont pourtant assuré les déplacements de l’Humanité durant neuf millénaires.

Les fabricants de matières plastiques, à partir de la fin des années 1950, ont fait un tort considérable aux sidérurgistes dont nombre d’usines ont du fermer.
A l’époque de « Lorraine cœur d’acier », je n’ai pas le souvenir que des chanteurs ou des comédiens aient proposé de taxer le plastoc pour maintenir les métallos au boulot.

Dans le domaine « culturel », à partir de l’entre-deux-guerres, la radio puis, plus tard, la télévision ont fourni massivement et « gratuitement » du divertissement et des informations. Ce bouleversement a transformé les chanteurs de rue en espèce en péril et fait fondre comme neige au soleil les effectifs des salles de cinéma et des journaux.

Quelle différence entre ces trois précédents et le téléchargement sur internet aujourd’hui ?

L’establishment français de la « Culture », au lieu de s’adapter à vive allure, tente désespérément de retarder l’échéance avec des gadgets fiscalement coûteux comme l’Hadopi ou la mission de Pierre Lescure. Un château de sable n’a pourtant jamais empêché la mer de monter.
Cette attitude rétrograde dirigera, dans un futur très proche, les retombées économiques du divertissement et de la création artistique vers les héritiers de Steve Jobs plutôt que vers ceux de Charles Cros et de Thomas Edison.

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Références et compléments
- Sur le même thème, mon appel à François Hollande pour qu'il gracie le premier condamné d'Hadopi
- Article de 01net du 21 août 2012 relatant les récents propos de Pierre Lescure dont est extrait la citation entre guillemets en début de chronique.