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dimanche 21 janvier 2018

L'agilité pour soigner la santé

Anne Munchenbach cofondatrice de innotelos et spécialiste de santé agile
Anne Munchenbach cofondatrice de innotelos
Anne Munchenbach, cofondatrice de l'entreprise grenobloise innotelos, possède une double expérience, à la fois de management industriel & stratégique et aussi d'animation d'un réseau de santé.

En s'appuyant sur ce double savoir-faire, elle détaille dans un article fouillé comment les principes de l'agilité, lorsqu'ils sont appliqués avec discernement, améliorent le fonctionnement des organisations de soin.

La santé agile, cette manière moderne et peu hiérarchique de manager dans le domaine médical, améliore nettement la satisfaction des patients, tout en procurant une grande efficacité économique.

Aller à l'article d'Anne Munchenbach "Soigner la santé avec des vitamines A comme Agilité"

samedi 17 septembre 2016

Avez-vous appris le mot apprenance ?

La formation professionnelle permanente recèle parfois d’étonnantes surprises.
Récit d’une expérience récente.

L'apprentissage de l'apprenance

Sur mon lieu de travail, un recyclage de sécurité incendie est organisé chaque année.
À cette fin, un camion d’une entreprise spécialisée se rend sur le parking du site. Ce véhicule est aménagé pour réaliser des exercices pédagogiques avec des flammes réelles, sans préparation préalable, ni périmètre de sécurité.


Ce magnifique semi-remorque est plaisamment baptisé CAPSI : Centre d'Apprenance et de Perfectionnement à la Sécurité Incendie.

Une langue carbonisée

Intrigué par le vocable "apprenance" et soucieux de perfectionner mon français, j'ai d'abord constaté que dictionnaires classiques, Trésor de la Langue Française informatisé et correcteurs orthographiques ignorent ce terme.

Toutefois, quelques pages sur internet expliquent que ce néologisme désigne une tournure d'esprit favorable à l'apprentissage de nouvelles pratiques.
En quelque sorte, une formattitude...

Désireux d'accroître un bagage sémantique par trop réduit, j’ai supposé que la société propriétaire du semi-remorque d'apprenance devait abriter dans ses stocks un riche vocabulaire .

La visite de son site web s'est avérée décevante.
Une terminologie banale est assaisonnée de mots manquants ainsi que d'orthographe et de grammaire approximatives.
Jugez sur pièces.
La santé et ❲?❳ sécurité au travail désigne diverses disciplines visant à supprimer ou à limiter certains effets nuisibles du travail sur l'être humain (santé physique ou mentale) et sur son environnement (santé environnementale).
Tout employeur est tenu d'organiser les moyens nécessaire afin de préserver la santé et la sécurité dans son établissement. La formalisation de l'organisation, incluant l'identifications des rôles de chacun et la formation de ses équipes aux bons comportement est incontournable.
Afin de répondre aux obligations du code du travail, le chef d'établissement doit prendre les mesures pour sécuriser le personnel par le biais de d'actions de prévention, d'information et formation sensibilisation et ❲?❳ premier témoin.
J’espère que la formation anti-incendie délivrée dans le CAPSI est plus rigoureuse que la langue de ses promoteurs et qu'elle permet à ceux qui la suivent de ne pas aller au casse-pipes en cas de feu.

Quant aux responsables de l'entreprise, je peux, s'ils le souhaitent, leur présenter des personnes susceptibles d'apurer leurs publications, voire même de les faire entrer en apprenance linguistique.

Incendiairement votre

Références et compléments
J'invite les lecteurs qui nourriraient des doutes sur l’authenticité du texte rapporté ci-dessus à parcourir la rubrique formation incendie du site web de la société objet de cette chronique.

Les amoureux du français sont invités à user sans limite du TLFi Trésor de la Langue Française informatisé, le meilleur outil en ligne sur l'idiome de Molière et de Charles De Gaulle, fruit des travaux du CNRS.

Photographie réalisée par l'auteur le 15 septembre 2016.

mardi 9 août 2016

Le revenu de base universel en 6 questions

​Le revenu d'existence ou revenu de base universel fait petit à petit son chemin dans les débats sociaux, économiques et politiques.

En 2016, la Suisse a organisé un référendum à son sujet et la Finlande annoncé une prochaine mise en oeuvre expérimentale.

Cette idée mérite, a minima, d'être examinée attentivement.
En effet, un concept promu simultanément par les libéraux et des fractions très différentes de la gauche et combattu par les conservateurs de toutes obédiences ne saurait être entièrement stupide.

Le revenu de base universel c'est quoi donc ?

Le principe est simple : remplacer toutes les prestations sociales existantes par une seule, à la fois forfaitaire et inconditionnelle.

Par exemple, en France, la protection sociale coûte grosso modo 700 milliards d'euros annuels pour une population de 65 millions d'habitants.
Cela représente sensiblement 900 € mensuels par personne.

Le revenu universel consisterait à verser cette somme automatiquement à chacun, sans distinction, du berceau au cercueil.
En contrepartie, toute la couverture sociale actuelle - sécurité sociale maladie, allocations familiales, allocation chômage, pensions de retraite et aides diverses notamment pour le logement - serait supprimée.

Chacun serait entièrement libre de choisir l'usage de cette pension : dépense immédiate et/ou épargne notamment pour la retraite et/ou cotisation à des assurances ou mutuelles garantissant les risques liés à la santé ou à la perte d'emploi.

Des propositions suggèrent, dans un souci de protection de l'enfance, que le revenu de base versé aux mineurs ne puisse être employé que pour leur assurance santé et la constitution d'une épargne disponible à leur majorité.

Le revenu d'existence pour quoi faire ?

Les supporters de cette allocation unique, lorsqu'ils sont issus des rangs de la gauche, apprécient une protection sociale qui deviendrait réellement universelle et totalement égalitaire.
Les plus modernistes soulignent que le revenu de base crée un "droit à l'accès" et non pas un "droit à des droits".

Les libéraux y voient un système associant libre choix individuel avec solidarité collective.
Ils insistent aussi sur la meilleure efficacité économique procurée, d'une part, par la l'extrême simplicité de ce mécanisme social et, d'autre part, par la mise en concurrence des assurances maladie et retraite ouvertes au secteur privé.
D'après eux, le revenu universel ferait disparaître moult usines à gaz et rentes de situation.

De surcroît, certains estiment qu'une telle réforme, en France - par le biais de la suppression des régimes sociaux existants - faciliterait la refonte des prélèvements obligatoires, en les faisant moins porter sur le travail et plus sur la valeur ajoutée, voire sur les revenus.

Le revenu universel : une prime à la fainéantise ?

Cet argument est aussi ancien que les premiers embryons de protection sociale.
Depuis plus d'un siècle et demi, les milieux conservateurs l'ont brandi à chaque fois qu'une solidarité collective organisée est venue substituer une aléatoire charité.

En pratique, une somme inférieure au salaire minimum ne permet guère de mener une existence de nabab tout en bénéficiant d'une couverture santé acceptable.
Je suggère à ceux qui pensent le contraire de pratiquer l'exercice pendant quelques semaines.

Toutefois, d'autres objections éthiques et pratiques au revenu de base s'avèrent plus problématiques.


Faut-il soigner un malade non assuré ?

Avec le revenu universel, la collectivité mettrait à disposition de chacun la possibilité de se protéger contre les principaux accidents de la vie, mais sans aucun caractère obligatoire.

Rapidement après la mise en place du revenu de base, les hôpitaux devraient recevoir des patients souffrant d'affections graves et n'ayant pas employé leur allocation universelle pour assurer leur santé.
Sans possibilité d'acquitter le coût de leur traitement, devront-ils être quand même pris en charge ?

L'éthique de la médecine prescrit de soigner les personnes le nécessitant indépendamment de leur condition pécuniaire.

Toutefois, dans ce cas, beaucoup d'entre nous - en suivant un raisonnement économique rationnel - se comporteront en passagers clandestins obtenant des prestations médicales gratuites.
Les infirmières et médecins ne vivant pas de l'air du temps, le système de santé ne pourra survivre longtemps sans financement...

Dans la même veine, une liberté complète des assurances maladie conduira à d'importantes inégalités, à l'instar de celles existant aujourd'hui pour les risques automobiles.
Un trentenaire non fumeur, sportif, marié avec enfants se verra proposer des primes modiques, alors que le revenu de base d'un septuagénaire isolé, cardiaque et diabétique ne lui permettra pas de s'assurer.

Pour éviter ces effets pervers, des promoteurs du revenu d'existence suggèrent de le transformer en "chèque-protection sociale" à l'instar des "tickets-restaurant" et d'imposer des régulations strictes aux assurances maladie privées.
Les libéraux craignent, non sans raison, le retour des usines à gaz et des rentes de situation...

Faut-il payer un revenu de base aux immigrés ? aux expatriés ?

Le revenu d'existence serait financé par la fiscalité nationale qui taxe, en proportions diverses selon les états, salaires, bénéfices, valeur ajoutée, travail et patrimoine.

Son versement aux personnes vivant durablement dans un pays - quelle que soit leur nationalité - et en règle avec la législation, notamment fiscale, ne pose aucun problème de principe.

Par contre, cette allocation universelle doit-elle être donnée aux arrivants de fraîche date ?
Que faire s'ils sont en situation irrégulière ?
Comment éviter l'afflux des "chasseurs de prime" ?
900 € mensuels inconditionnels apparaissent depuis beaucoup de pays en voie de développement, voire émergents, comme un pactole...

De même, les nationaux vivant à l'étranger sont imposés là où ils habitent. Logiquement, ils ne devraient pas bénéficier du revenu de base de leur pays d'origine.
Mais comment limiter la très tentante fraude à la résidence ?

Comment payer la retraite des vieux ?

En France, mais aussi par exemple en Tunisie, en Italie ou en Allemagne, les retraites sont essentiellement financées par un système dit de répartition.
Chaque mois, les cotisations des actifs sont immédiatement employées à payer les retraités.
L'accumulation, au fil de la vie professionnelle, de ces cotisations génère, petit à petit, des droits à la retraite.

Ce système ressemble en apparence à une épargne mais n'en est pas une.
De surcroît, il ne tient que par son caractère obligatoire.
Les pensions de retraite sont garanties par le fait que tous les travailleurs du moment sont forcés de les financer, en échange de la promesse qu'il en sera de même pour eux plus tard.

Dans d'autres pays, comme les USA, les retraites fonctionnent avec des régimes dits de capitalisation.
Chacun épargne ce qu'il souhaite via des organismes financiers, les fameux "fonds de pension".
Ces sommes sont placées en actions et obligations afin de fructifier et d'assurer une rente quand leur titulaire cessera de travailler.

Le revenu universel est bien adapté au système par capitalisation car il confère à chacun une possibilité minimale d'épargne.

Par contre, l'allocation d'existence qui supprime l'obligation individuelle de protection sociale est incompatible avec les retraites par répartition.
Pour les jeunes générations, cela ne serait guère un souci. Les deux systèmes ont leurs avantages et inconvénients et nécessitent chacun du temps long.
Pour les retraités ou pour ceux - comme votre serviteur - qui s'approchent de la fin de leur carrière, le nouveau régime social serait une catastrophe. Leurs longues décennies de cotisations n'ayant pas été employées à bâtir une épargne, le revenu de base les priverait de retraite...

Pour surmonter ces difficultés, des propositions de transition longue d'un système à l'autre, voire même de maintien des retraites par répartition sont évoquées.
Là encore, la pureté virginale du revenu de base universel risque de s'évaporer dans des usines à gaz...

Socialement et universellement votre

Références et compléments
Merci à Jean et Bernard qui ont, depuis plusieurs mois, insisté pour que je rédige ce billet.

samedi 10 octobre 2015

Un ophtalmo industriel répond à nos questions

Suite à une récente chronique dans laquelle je relatais mon expérience de l'ophtalmologie industrielle, François Pelen, fondateur des centres Point Vision, a répondu aux questions d'Humeurs Mondialisées.



Qu'est-ce que Point Vision ?
Un réseau de centre d'ophtalmologie (16 à ce jour) sur l'ensemble du territoire [français].

Pourquoi avez-vous créé Point Vision ? Quel a été votre raisonnement ?
Il y a maintenant 6 ans, ophtalmologiste et vice-président de Pfizer à l'époque, je constate ce problème d'accès à l'ophtalmologiste sur tout le territoire et je vois qu'il y a des solutions (plateau technique pour automatiser certaines mesures, recours à des paramédicaux que sont les orthoptistes pour les mesures, la réfraction et les examens complémentaires) pour redonner du temps à l'ophtalmologiste.
Je décide donc, avec mes associés (Patrice Pouts et Raphael Schnitzer) de créer les centres Point Vision pour répondre à une demande inassouvie des patients d'un accès facilité à l'ophtalmologiste.

Quels obstacles et difficultés avez-vous rencontré pour lancer et faire croître Point Vision ?
Tout d'abord, créer une startup en France est une vraie aventure, passionnante mais exigeante.
Nous devons gérer l'hypercroissance : nous étions 3 en 2011, 350 ce jour.
Il a aussi fallu faire évoluer les mentalités : quand on fait différemment, cela surprend !

Qu'apporte Point Vision aux myopes, astigmates et autres presbytes ?
Notre but est de proposer des bilans de la vue avec correction des troubles que vous décrivez dans des délais raisonnable à un tarif maîtrisé.

N'est-ce pas dangereux d'industrialiser la santé, d'en faire un domaine de productivité et de rentabilité financière ? Est-ce que je ne cours pas plus de risques sanitaires à me faire examiner les yeux chez Point Vision plutôt que chez un ophtalmologiste traditionnel ?
Nous sommes très attaché à maintenir à un haut niveau la qualité de nos soins.
Nous sommes impliqués dans une démarche de qualité et de certification de nos centres.

Quelles actions mène Point Vision pour améliorer "l'expérience utilisateur" et la satisfaction de ses clients ?
Nous suivons avec une grande attention la satisfaction de nos patients : nous avons à ce jour plus de 100 000 patients qui ont pris le temps de remplir nos questionnaires de satisfaction.
Comme cela n'est pas suffisant, car interne à notre groupe, nous avons fait pratiquer une enquête indépendante qui confirme les résultats de nos questionnaires.

Quels sont les axes de développement de Point Vision ? Des diversifications vers d'autres secteurs de la santé sont-elles envisagées ?
Nous sommes 100% dédiés à l'ophtalmologie et ne souhaitons pas nous disperser
Nous avons le statut de Jeune Entreprise Innovante (JEI) et investissons sur de nouvelles techniques d'examen en ophtalmologie.

Pour conclure, pourquoi selon vous, alors que la sécurité sociale est le premier poste de dépenses publiques mais aussi d'impôts & cotisations, la santé en France n'est-elle pas plus "industrielle" ?
Nous sommes dans un pays où la qualité des soins est de haut niveau. Tous les ans l'espérance de vie, tout particulièrement en bonne santé, s'allonge.
En ophtalmologie, les nouvelles techniques d'investigation et de prise en charge ont permis de faire des progrès notables.
Je ne sais pas si la santé est industrielle, mais elle est ... bonne.
La campagne récente de l'ordre des médecins montre que l'image des médecins reste excellente dans la population.

Industriello-myopiquement votre

Références et compléments
- Voir ma chronique initiale "j'ai testé les ophtalmos industriels"

- Site web de Point Vision et compte Twitter de François Pelen

jeudi 17 septembre 2015

J'ai testé les ophtalmos industriels

Je m'enorgueillit d'être - à l'instar du Mahatma Gandhi, de Bill Gates et de Claude Nougaro - depuis mon plus jeune âge, un membre de la tribu des taupes.
Aussi, tous les deux à trois ans, un professionnel dûment patenté doit revoir mes yeux, préalablement au renouvellement de mes indispensables lunettes.

Mes lorgnons actuels - pourtant hors de prix, made in France et siglés par un designer tricolore qui pourrait passer pour austère auprès d'oreilles anglophones - n'ont pas attendu la traditionnelle visite de contrôle pour rendre l'âme.
Lorsque l'on est simultanément myope et presbyte, des verres de guingois et instables deviennent vite inconfortables, voire gênants.

Hélas, comme presque tous ses confrères dits libéraux, mon ophtalmo habituel - en dépit d'une indéfectible relation client-fournisseur de plus de 30 ans - est systématiquement booké pour les 6 mois à venir.
De ce fait, pressé par une branche cassée et des plaquettes fuyantes ainsi que par le souci d'informer toujours mieux mes fidèles lecteurs, je me suis décidé à essayer Point Vision, sorte de franchise voulant transformer l'ophtalmologie, déjà évoquée dans la chronique sur l'ubérisation des pharmacies.

Récit d'une expérience vécue dans la capitale des Alpes mi-septembre 2015.


Fin août, je me connecte sur le site internet de ces oculistes 2.0 et j'obtiens en quelques clics un rendez-vous sous une douzaine de jours.
Amis lecteurs, inutile de vous précipiter sur votre mail pour me signaler une coquille, j'ai bien écrit jours et non pas semaines ou mois.

Un mail me confirme le rendez-vous et un autre, la veille, le rappelle à mon bon souvenir.

À l'heure H, je me présente à l'entrée de locaux tous neufs, situés dans un immeuble de bureaux au centre de Grenoble, à proximité de plusieurs transports en communs et d'un grand parking.
L'accueil est poli mais minimaliste. Je suis délesté de ma carte Vitale et dirigé vers une salle d'attente au confort spartiate et remplie au trois quarts.

À ma grande et agréable surprise, mon test de l'étonnante dureté des chaises est interrompu au bout de trois minutes.
Je suis pris en main par une personne efficace et avenante qui me dirige successivement vers plusieurs machines dernier cri où mes yeux sont soumis, durant une petite dizaine de minutes, à des examens divers et variés.
Le dernier d'entre eux est bien évidemment la traditionnelle lecture de lettres sur un tableau lumineux pour déterminer mon degré de myopie et de presbytie. Toutefois cette litanie alphabétique se déroule à l'aide d'un "réfracteur automatique" qui, en deux temps trois mouvements, détermine, sans coup férir, la correction adaptée à mes yeux changeants.


Ayant manifestement été reçu avec les honneurs aux examens, je suis aiguillé vers une seconde salle d'attente.
À ce stade, le beau process industriel semble chercher son second souffle. Pendant vingt et une longues minutes, sans aucune information sur la durée probable d'attente, je n'ai rien eu de mieux à faire que de profiter de la remarquable rigidité des chaises dont le plastique semble être le même que celui des boucliers de CRS.

Finalement, je suis appelé par un médecin ophtalmologiste - du moins la blouse blanche qu'il arbore me le laisse supposer.
Il passe mes yeux en revue avec une sorte de longue-vue lumineuse, admire mes résultats aux examens, imprime et signe négligemment mon ordonnance. En 4 minutes chrono - salutations d'usage incluses - la consultation est expédiée avec brio. Chapeau bas !

Encore deux petites minutes à l'accueil pour payer le tarif conventionné de la sécurité sociale et je ressors, quarante minutes après mon arrivée, muni du précieux paplard me permettant de commander de nouvelles et robustes binocles.

Mon ressenti de cette séance d'ophtalmologie industrielle est toutefois mitigé.

Les délais raisonnables de rendez-vous ainsi que l'impression de maîtrise et de technologie durant la consultation sont très positifs.

Néanmoins, "l'expérience utilisateur" - pour parler comme les spécialistes du web - est nettement améliorable.

L'accueil pourrait être plus chaleureux et informatif, les salles d'attente mieux aménagées, un mail de synthèse, incluant prescription, facture et explications, devrait être expédié à l'issue de la visite et, surtout, le temps mort entre examens et consultation notablement réduit.
Une réflexion de type "lean manufacturing" permettrait d'améliorer ce point.
Par exemple, j'ai observé que le temps passé par les toubibs seuls dans leur bureau entre deux patients était du même ordre de grandeur que la durée moyenne d'une de leurs consultations.

Le fait de réserver son ophtalmo en ligne renforce le niveau d'attente et d'exigence des clients.
Spontanément, on a envie de jauger et juger Point Vision, non pas rapport à la performance plan plan d'un médecin traditionnel, mais à l'aune des géants d'internet comme Amazon ou les meilleurs prestataires d'hôtellerie et de voyage.
Si des acteurs de la santé réussissent à fournir ce type de prestations innovantes, l'impact sur ce secteur traditionnel sera massif et brutal.

Point Vision n'est pas très loin de cet objectif mais doit s'améliorer s'il souhaite devenir incontournable et, surtout, difficile à concurrencer.

Lunettiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- Site web de Point Vision

- Il va sans dire que je n'ai personnellement aucun intérêt dans le groupe Point Vision ni dans aucun cabinet d'ophtalmologie.

lundi 10 août 2015

L'Amazon des médocs ou comment uberiser les pharmacies

Comme le montre l'exemple caricatural des taxis, aucune activité économique n'est à l'abri d'une attaque de la "nouvelle économie".

Les clients sont des êtres versatiles capables, du jour au lendemain, d'un simple clic, de changer des habitudes d'achat établies depuis des lustres.
Les règlements protégeant certaines professions ne sont pas plus fiables car ils dépendent du politique soumis à la triple pression des électeurs, des contraintes budgétaires et des lobbys.

Face à ces menaces, plutôt que, résigné, attendre Uber en espérant que ce soit le plus tard possible, chaque business serait bien inspiré de se transformer de et par lui-même.

Pour ce faire, deux familles d'interrogations sont indispensables :
  • Qu'est-ce qui ne satisfait pas, énerve, exaspère les clients actuels ? Si on leur confiait une baguette magique, que choisiraient-ils de changer ?
    Spécialement les clients les plus jeunes encore plus fantasques que leurs anciens.
  • Comment un parfait inconnu, ne connaissant rien à notre activité mais féru de nouvelles technologies, résidant à Saint Chély d'Apcher, La Houaria ou Kuala Lumpur et décidé à expédier notre business aux oubliettes s'y prendrait-il ?
Des scénarios peuvent être construits à partir de ce questionnement qui, ensuite, aident à définir les transformations à enclencher.

Je vous propose que nous faisions ensemble l'exercice pour les pharmacies françaises.

Des commerces devenus inefficaces

Les pharmacies ne sont pas un modèle d'horaires flexibles.
Ces boutiques sont rarement ouvertes tôt le matin, souvent fermées pendant midi, pratiquent peu les nocturnes et respectent scrupuleusement le jour du Seigneur.
Certes, en dehors des heures de bureau, des tours de garde sont assurés. Mais l'officine de permanence est, comme par hasard au moment où vous en avez besoin, à l'autre extrémité de l'agglomération ou du canton.
Bref, le strict contraire des drugstores américains ou brésiliens.

Bien que ces magasins soient généralement peu bondés, obtenir des antibiotiques ou un collyre requiert a minima 10 à 15 minutes.
L'essentiel de ce temps est consacré à regarder passivement le vendeur exécuter des actions administratives sans rapport direct avec la vente. À croire que l'apothicaire se plait à faire ses comptes en public.
Bref, le strict contraire des hypermarchés où le traitement des bons d'achat est très automatisé et surtout masqué au client.

Le fameux conseil qui, paraît-il, serait la véritable valeur ajoutée du pharmacien et qui sert à justifier son monopole, se limite - quand il survient - à réciter votre ordonnance.
Lorsque les médecins étaient d'abord des producteurs de hiéroglyphes manuscrits, cela était d'un grand secours.
Maintenant que logiciels et imprimantes ont vaincu les gribouillis, cette tirade soporifique ralentit un peu plus la transaction.
Bref, le strict contraire des épiceries où le caissier, plutôt que de vous débiter le ticket de caisse, s'acharne à débiter votre carte bancaire.

Fréquemment, la totalité de votre besoin en médicaments n'est pas disponible, rendant indispensable une seconde visite.
Un vrai plaisir ! Beaucoup des clients des pharmacies étant, par essence, malades.
Bref, le strict contraire d'un magasin "drive" avec commande en ligne et information réactualisée sur d'éventuelles indisponibilités.

Amazonifier les médocs

Une entreprise qui souhaiterait remédier à ces insatisfactions pourrait utiliser le business model d'Amazon : commander ses médicaments en ligne depuis tout type de terminal et se les faire livrer à l'adresse ou au relais de son choix.
En zone urbaine, les remèdes urgents seraient fournis sous quelques heures, les autres en environ une journée.

Outre le classique suivi de commande, des services additionnels spécifiques seraient offerts gratuitement pour satisfaire et fidéliser les clients :
  • Scan et lecture automatisée de l'ordonnance.
  • Traitement simplifié au maximum du remboursement et du tiers payant.
  • Insertion automatique de rappels dans votre agenda électronique des heures de prise de médicaments.
  • Vérification automatique des posologies et des incompatibilités entre molécules.
    Le client qui aurait accepté de renseigner sur le site ses principaux paramètres médicaux (âge, poids, allergies, maladies chroniques ...) bénéficierait d'un surcroît de contrôles et de conseils réellement personnalisés, y compris en dehors du strict champ médical, par exemple sur la diététique.
    Les conseils concernant les médicament en vente libre pour l'automédication seraient particulièrement soignés.
  • En fonction des affections et traitements, un message quelques heures ou jours après le début du traitement permettrait de s'assurer de l'absence d'effets indésirables.
  • Possibilité de dialoguer par chat ou par téléphone avec de véritables pharmaciens, voire des médecins, dûment diplômés pour aplanir toute interrogation supplémentaire.
Bien entendu, histoire de dorer un peu plus la pilule, à l'instar de ses concurrents en officine, "l'Amazon des médocs" proposerait aussi de la parapharmacie et de la parfumerie avec toutes les techniques promotionnelles de l'e-commerce et des prix attractifs.

Se mettre dans la poche les acteurs de la santé

Les pharmaciens, profession séculaire, constituent un groupe de pression retranché sur ses positions monopolistiques.
La meilleure manière de s'affranchir de cet obstacle serait de le contourner en transformant la plupart des parties prenantes de la santé en alliés objectifs de "l'Amazon des médocs".

Afin de ne pas attendre un hypothétique changement de réglementation mais plutôt de le provoquer, le moyen le plus aisé de démarrer "l'Amazon des médocs" serait de s'associer avec quelques pharmaciens volontaires, déjà propriétaires d'une boutique physique et ayant donc légalement le droit de vendre des remèdes.
En quelque sorte, trouver une petite minorité prête à donner le baiser de la mort au reste de ses confrères.

Pour vendre des prescriptions, rien de tel que de se faire aider par le prescripteur, c'est à dire le médecin.
Dans un pays où les garagistes facturent plus cher que les toubibs, proposer aux thérapeutes un surcroît de rémunération fonction du chiffre d'affaire qu'ils généreraient chez "l'Amazon des médocs" peut en convaincre plus d'un.
Afin de respecter les convenances, la réglementation, voire la déontologie, la manière indirecte est recommandée.
Par exemple, en payant des frais de facilitation de saisie à tout docteur qui imprimerait sur ses ordonnances des QR codes aidant le scan.
Le format de ces QR codes pourrait même être libre et ouvert afin de ne pas prêter le flan aux accusations de pratiques déloyales et pour faciliter leur intégration dans les logiciels médicaux. Les éditeurs complaisants de logiciels devraient, bien entendu, recevoir aussi leur petite obole.
En quelque sorte, transformer les médecins en commerciaux.

Les systèmes de livraison rapide "à la Amazon" - même si cela peut paraître contre-intuitif - sont moins chers à opérer qu'un réseau de magasins. Les coûts fonciers sont minimaux, les différentes tâches y sont très industrialisées et la somme des stocks est réduite.
Désormais, plusieurs sociétés proposent des services logistiques clefs en main aux e-commerçants dont l'augmentation des volumes livrés abaisse continûment tarifs et délais.
Aussi, il serait parfaitement possible d'être rentable en vendant sur internet de la pharmacie tout en diminuant d'au moins 10% à 20% le prix des médicaments, c'est à dire en rétrocédant aux clients une sérieuse part de la marge brute de l'apothicaire.
En quelque sorte, du médicament discount.

Dans ces conditions, la sécurité sociale et les mutuelles - qui sont les véritables acheteurs de nos remèdes - seraient soumises à des sirènes dont le chant sonnant et trébuchant serait quasi irrésistible.
Une approche relationnelle et commerciale sur mesure pourrait transformer les "complémentaires santé" en excellents promoteurs de "l'Amazon des médocs".
A l'autre bout de la chaîne, nos politiques, coincés par les déficits, pourraient bien ne pas défendre très longtemps le monopole des officines face aux économies proposées.
En quelque sorte, provoquer ses adversaires sur leur terrain de prédilection : le lobbying.

Pour pousser la sphère publique à évoluer, rien de tel que de s'approprier l'opinion publique avec l'aide des médias et des réseaux sociaux.
Les méthodes de communication d'Apple, de Leclerc ou de Free, qui réussissent à passer pour des chevaliers blancs défenseurs de la veuve et de l'orphelin, sont des modèles à imiter.
De surcroît, vendre en ligne des médicaments génère naturellement des myriades de données d'une grande valeur pour la santé publique et la recherche. Le chevalier, pour renforcer sa blancheur éclatante, pourrait, grand seigneur, en faire cadeau aux épidémiologistes et économistes de la santé friands d'en disposer. Bien entendu, en le faisant délicatement savoir urbi et orbi.
En quelque sorte, se faire offrir sa publicité.

Une fois ses premiers volumes de vente établi, "l'Amazon des médocs" commencera à disposer d'une capacité de négociation forte auprès des laboratoires pharmaceutiques. Ses équipes d'achat pourront s'en donner à coeur joie et abaisser ses coûts.
A l'instar du véritable Amazon qui vend de la connectique et des liseuses sous sa propre marque, les médicaments génériques pourraient être proposés sous la marque du distributeur qui mettrait en concurrence plusieurs fabricants.
Pour ne pas casser la dynamique, une partie de ces gains seraient rétrocédés à la clientèle.
En quelque sorte, des médicaments toujours plus discount.

Si vous doutez encore ...

Je souligne pour les lecteurs qui estiment que l'analyse et le scénario développés ici sont une aimable fiction un brin cynique que je n'ai pas été inventif.
La santé n'étant pas mon domaine de prédilection, je me suis contenté de proposer un cocktail d'éléments tous existants actuellement.

Je leur propose aussi d'aller fureter sur le site web de l'entreprise Point Vision.
Cette startup française, bien réelle et aux investisseurs prestigieux, industrialise - au sens étymologique du mot - les ophtalmologistes afin de faire baisser les délais d'attente des clients et mieux rémunérer les professionnels de santé adhérant à son système, tout en restant strictement dans les tarifs conventionnés de la Sécurité Sociale ...

Mutationnellement votre

Références et compléments
Cette chronique a été reprise le 6 septembre 2015 par le magazine en ligne Contrepoints sous le titre "bientôt des « uber » pharmacies en ligne ?"

Je tiens à préciser que, pas plus qu'envers les pédicures ou les bouchers, je ne nourris d'inimitié ciblée ou de ressentiment personnel vis à vis des apothicaires.
Une telle chronique pourrait être répétée pour chaque profession traditionnelle ou réglementée.
Les colonnes de ce blog sont ouvertes aux pharmaciens, mais plus généralement à toute personne, qui souhaiteraient proposer un scénario alternatif.

dimanche 28 décembre 2014

Jeanne d'Arc n'avait pas la peau lisse !

Nous nous représentons les personnages du passé à notre image.
Ainsi, l'ardente Jeanne d'Arc, symbole nationaliste de la France éternelle et revencharde, évoque, pour la plupart d'entre nous, un mélange plutôt affriolant d'héroïnes de cinéma et des jeunes modèles des statues de Compiègne, Orléans, Rouen ou Paris.
Pourtant, si nous nous trouvions, si j'ose dire, nez à nez avec notre glorieuse aînée, nous ne supporterions probablement ni son apparence, ni son odeur.

Au Moyen-Âge et à la Renaissance l'hygiène était inexistante.
Eau et bains étaient réprouvés simultanément par l'Église et la médecine qui y voyaient une source de troubles pour la moralité et l'équilibre des humeurs. Ainsi Paris, ville la plus développée d'Europe, abritait à peine une étuve pour 3 000 habitants.
Vêtements couvrants, été comme hiver, masquaient autant que faire se peut boutons, bubons et autres pustules.

La nourriture n'était ni abondante, ni diversifiée. L'immense majorité de la population se maintenait tout juste au niveau de subsistance. Les carences alimentaires étaient récurrentes, y compris jusque dans la noblesse.
En conséquence, rachitisme et lésions de la peau étaient la norme, ainsi que les dents déchaussées ou cariées.

Dès leur plus jeune âge, les enfants, qu'il était hors de question de scolariser, participaient aux travaux, souvent très physiques, de leur maisonnée. Ce qui entraînait une limitation de leur taille et une recrudescence de difformités.
À tout âge de la vie, le temps que nous qualifions désormais de libre était très limité.

En 1431, Jeanne d'Arc eut finalement bien de la chance d'avoir été alpaguée et exécutée aux alentours de son vingtième anniversaire.
Cette arrestation providentielle lui a permis d'échapper aux grossesses, accouchements et allaitements annuels, avec toutes les conséquences sur sa santé et surtout sa survie.
D'ailleurs l'infâme évêque Cauchon et la perfide justice anglaise n'ont que fort peu raccourci l'existence de la Pucelle d'Orléans. Son espérance de vie à sa naissance n'excédait pas 25 ans.

Bref, la Très Sainte Patronne de la France, à l'instar de la population de son temps, n'aurait, aujourd'hui, franchement pas fière allure.
La récupération d'emblèmes historiques est toujours un exercice risqué.

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