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mercredi 30 mars 2016

Les syndicats dernier bastion du surréalisme

Alors que le débat sur la loi baptisée « travail El Khomri » bat son plein, l’examen des statuts des principaux syndicats français est un exercice revigorant que n’auraient pas désavoué les regrettés Alfred Jarry et Franz Kafka.

FO meilleur soutien d’Uber

Après s’être longuement référée au « Congrès Confédéral d’Amiens de 1906 », la charte de FO, pourtant révisée en 2007, débute par un article stipulant :
« la Confédération Générale du Travail Force Ouvrière […] a pour but de grouper […] toutes les organisations composées de salariés conscients de la lutte à mener […] pour la disparition du salariat … »

Je soupçonne les dirigeants d’Uber, AirBnB et autres acteurs de l’économie dite numérique - dont le credo alchimique est de changer les salariés en auto-entrepreneurs et leurs patrons en donneurs d’ordre - d’être secrètement membres de FO.

CGT Marx sort de ce corps

La Picardie en général, et Amiens en particulier, exercent une attirance magnétique sur les syndicalistes puisque la CGT se réclame aussi du congrès de 1906.
Pour faire bonne mesure et rétablir un certain équilibre géographique, elle cite aussi longuement sa convention tenue à Toulouse en 1936.

L’article premier date manifestement de ces temps lointains et héroïques : « Prenant en compte l’antagonisme fondamental et les conflits d’intérêts entre salariés et patronat, entre besoins et profits, elle combat l’exploitation capitaliste et toutes les formes d’exploitation du salariat. C’est ce qui fonde son caractère de masse et de classe. »

CFDT le mal c’est vilain

Benjamin dans l’univers syndical hexagonal, la CFDT minimise les rappels historiques et ne remonte qu’en 1964.

Le préambule des statuts est une litanie d’évidences difficiles à contredire.
Petit extrait : « l’aliénation des personnes, les atteintes portées à leur dignité, la violation de leurs droits fondamentaux qu’elle qu’en soit la forme sont contraires aux valeurs humanistes, démocratiques et laïques, au progrès social et à l’efficacité de l’économie à long terme. Elles recouvrent des formes diverses, parfois complexes, selon le statut, le genre, le lieu et le moment, l’origine ou les croyances de chacun. »

Chacun d’entre nous ou presque devrait adhérer à une si louable organisation.

CFE-CGC des cadres hors cadre

Dès la première ligne, la CFE-CGC se définit comme une organisation catégorielle au service du « personnel d'encadrement [qui] constitue, à l'intérieur du monde du travail […] une entité particulière qui s'identifie par la nature de ses fonctions comportant responsabilité, initiative, technicité et fréquemment commandement de personnel. »

Toutefois, 3 paragraphes plus loin, cette belle sélectivité vole en éclats :
« la Confédération a vocation à rassembler tous ces professionnels […] exerçant ou non des responsabilités d’encadrement, de même que ceux qui aspirent à en faire partie […]. »
Bref, si une fois dans votre vie, légèrement éméché, vous avez esquissé le rêve d’être éventuellement ingénieur ou contremaître, ce syndicat vous tend les bras.

Quelques lignes plus loin, la CFE-CGC se déclare ouverte aux « non salariés », « préretraités », « retraités » et même « nouveaux ressortissants en situation d’inactivité ».
Du catégoriel universel en quelque sorte.

CFTC chrétiens mais pas trop

La Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, au premier alinéa de sa charte, campe le décor. Elle « se réclame et s'inspire dans son action des principes de la morale sociale chrétienne ».

Un peu après, ce syndicat appelle de ses voeux une sorte de catéchisme pour adultes déficients :
« elle entend d'autre part faire appel au concours des forces intellectuelles, morales et religieuse susceptibles de servir la formation des travailleurs. »

Toutefois, la christianisation du monde du travail laissant à désirer, la CFTC affirme aussi « assumer la pleine responsabilité de cette action qu'elle détermine indépendamment de tout groupement extérieur, politique ou religieux. »

MEDEF promoteur méconnu du progrès social

Le patronat, soucieux de ne pas froisser ses interlocuteurs du « dialogue social constructif », n’est pas en reste.

Sa principale organisation se donne pour « missions » de « favoriser les progrès du management » et « d'exprimer la volonté de progrès des entrepreneurs et les convictions qu'ils tirent de leur expérience nationale et internationale sur les conditions générales du progrès économique et social ».

Fort heureusement, pour rendre hommage à ce blog et me mettre de bonne humeur, le MEDEF met aussi en avant « l’économie mondialisée ».

Confédéralement votre

Références et compléments
Les passages entre guillemets sont des extraits authentiques des statuts publiés sur le web des syndicats cités.
L’intégrale de cette superbe prose peut être lue en suivant ces liens :


Cette chronique doit beaucoup à Jean et à la caféine.

Qui aime bien, châtie et rigole bien !
L’auteur, qui n’en est pas à une contradiction près, est l'heureux membre d’une des organisations syndicales objet de ce billet d’humeur.

lundi 10 août 2015

L'Amazon des médocs ou comment uberiser les pharmacies

Comme le montre l'exemple caricatural des taxis, aucune activité économique n'est à l'abri d'une attaque de la "nouvelle économie".

Les clients sont des êtres versatiles capables, du jour au lendemain, d'un simple clic, de changer des habitudes d'achat établies depuis des lustres.
Les règlements protégeant certaines professions ne sont pas plus fiables car ils dépendent du politique soumis à la triple pression des électeurs, des contraintes budgétaires et des lobbys.

Face à ces menaces, plutôt que, résigné, attendre Uber en espérant que ce soit le plus tard possible, chaque business serait bien inspiré de se transformer de et par lui-même.

Pour ce faire, deux familles d'interrogations sont indispensables :
  • Qu'est-ce qui ne satisfait pas, énerve, exaspère les clients actuels ? Si on leur confiait une baguette magique, que choisiraient-ils de changer ?
    Spécialement les clients les plus jeunes encore plus fantasques que leurs anciens.
  • Comment un parfait inconnu, ne connaissant rien à notre activité mais féru de nouvelles technologies, résidant à Saint Chély d'Apcher, La Houaria ou Kuala Lumpur et décidé à expédier notre business aux oubliettes s'y prendrait-il ?
Des scénarios peuvent être construits à partir de ce questionnement qui, ensuite, aident à définir les transformations à enclencher.

Je vous propose que nous faisions ensemble l'exercice pour les pharmacies françaises.

Des commerces devenus inefficaces

Les pharmacies ne sont pas un modèle d'horaires flexibles.
Ces boutiques sont rarement ouvertes tôt le matin, souvent fermées pendant midi, pratiquent peu les nocturnes et respectent scrupuleusement le jour du Seigneur.
Certes, en dehors des heures de bureau, des tours de garde sont assurés. Mais l'officine de permanence est, comme par hasard au moment où vous en avez besoin, à l'autre extrémité de l'agglomération ou du canton.
Bref, le strict contraire des drugstores américains ou brésiliens.

Bien que ces magasins soient généralement peu bondés, obtenir des antibiotiques ou un collyre requiert a minima 10 à 15 minutes.
L'essentiel de ce temps est consacré à regarder passivement le vendeur exécuter des actions administratives sans rapport direct avec la vente. À croire que l'apothicaire se plait à faire ses comptes en public.
Bref, le strict contraire des hypermarchés où le traitement des bons d'achat est très automatisé et surtout masqué au client.

Le fameux conseil qui, paraît-il, serait la véritable valeur ajoutée du pharmacien et qui sert à justifier son monopole, se limite - quand il survient - à réciter votre ordonnance.
Lorsque les médecins étaient d'abord des producteurs de hiéroglyphes manuscrits, cela était d'un grand secours.
Maintenant que logiciels et imprimantes ont vaincu les gribouillis, cette tirade soporifique ralentit un peu plus la transaction.
Bref, le strict contraire des épiceries où le caissier, plutôt que de vous débiter le ticket de caisse, s'acharne à débiter votre carte bancaire.

Fréquemment, la totalité de votre besoin en médicaments n'est pas disponible, rendant indispensable une seconde visite.
Un vrai plaisir ! Beaucoup des clients des pharmacies étant, par essence, malades.
Bref, le strict contraire d'un magasin "drive" avec commande en ligne et information réactualisée sur d'éventuelles indisponibilités.

Amazonifier les médocs

Une entreprise qui souhaiterait remédier à ces insatisfactions pourrait utiliser le business model d'Amazon : commander ses médicaments en ligne depuis tout type de terminal et se les faire livrer à l'adresse ou au relais de son choix.
En zone urbaine, les remèdes urgents seraient fournis sous quelques heures, les autres en environ une journée.

Outre le classique suivi de commande, des services additionnels spécifiques seraient offerts gratuitement pour satisfaire et fidéliser les clients :
  • Scan et lecture automatisée de l'ordonnance.
  • Traitement simplifié au maximum du remboursement et du tiers payant.
  • Insertion automatique de rappels dans votre agenda électronique des heures de prise de médicaments.
  • Vérification automatique des posologies et des incompatibilités entre molécules.
    Le client qui aurait accepté de renseigner sur le site ses principaux paramètres médicaux (âge, poids, allergies, maladies chroniques ...) bénéficierait d'un surcroît de contrôles et de conseils réellement personnalisés, y compris en dehors du strict champ médical, par exemple sur la diététique.
    Les conseils concernant les médicament en vente libre pour l'automédication seraient particulièrement soignés.
  • En fonction des affections et traitements, un message quelques heures ou jours après le début du traitement permettrait de s'assurer de l'absence d'effets indésirables.
  • Possibilité de dialoguer par chat ou par téléphone avec de véritables pharmaciens, voire des médecins, dûment diplômés pour aplanir toute interrogation supplémentaire.
Bien entendu, histoire de dorer un peu plus la pilule, à l'instar de ses concurrents en officine, "l'Amazon des médocs" proposerait aussi de la parapharmacie et de la parfumerie avec toutes les techniques promotionnelles de l'e-commerce et des prix attractifs.

Se mettre dans la poche les acteurs de la santé

Les pharmaciens, profession séculaire, constituent un groupe de pression retranché sur ses positions monopolistiques.
La meilleure manière de s'affranchir de cet obstacle serait de le contourner en transformant la plupart des parties prenantes de la santé en alliés objectifs de "l'Amazon des médocs".

Afin de ne pas attendre un hypothétique changement de réglementation mais plutôt de le provoquer, le moyen le plus aisé de démarrer "l'Amazon des médocs" serait de s'associer avec quelques pharmaciens volontaires, déjà propriétaires d'une boutique physique et ayant donc légalement le droit de vendre des remèdes.
En quelque sorte, trouver une petite minorité prête à donner le baiser de la mort au reste de ses confrères.

Pour vendre des prescriptions, rien de tel que de se faire aider par le prescripteur, c'est à dire le médecin.
Dans un pays où les garagistes facturent plus cher que les toubibs, proposer aux thérapeutes un surcroît de rémunération fonction du chiffre d'affaire qu'ils généreraient chez "l'Amazon des médocs" peut en convaincre plus d'un.
Afin de respecter les convenances, la réglementation, voire la déontologie, la manière indirecte est recommandée.
Par exemple, en payant des frais de facilitation de saisie à tout docteur qui imprimerait sur ses ordonnances des QR codes aidant le scan.
Le format de ces QR codes pourrait même être libre et ouvert afin de ne pas prêter le flan aux accusations de pratiques déloyales et pour faciliter leur intégration dans les logiciels médicaux. Les éditeurs complaisants de logiciels devraient, bien entendu, recevoir aussi leur petite obole.
En quelque sorte, transformer les médecins en commerciaux.

Les systèmes de livraison rapide "à la Amazon" - même si cela peut paraître contre-intuitif - sont moins chers à opérer qu'un réseau de magasins. Les coûts fonciers sont minimaux, les différentes tâches y sont très industrialisées et la somme des stocks est réduite.
Désormais, plusieurs sociétés proposent des services logistiques clefs en main aux e-commerçants dont l'augmentation des volumes livrés abaisse continûment tarifs et délais.
Aussi, il serait parfaitement possible d'être rentable en vendant sur internet de la pharmacie tout en diminuant d'au moins 10% à 20% le prix des médicaments, c'est à dire en rétrocédant aux clients une sérieuse part de la marge brute de l'apothicaire.
En quelque sorte, du médicament discount.

Dans ces conditions, la sécurité sociale et les mutuelles - qui sont les véritables acheteurs de nos remèdes - seraient soumises à des sirènes dont le chant sonnant et trébuchant serait quasi irrésistible.
Une approche relationnelle et commerciale sur mesure pourrait transformer les "complémentaires santé" en excellents promoteurs de "l'Amazon des médocs".
A l'autre bout de la chaîne, nos politiques, coincés par les déficits, pourraient bien ne pas défendre très longtemps le monopole des officines face aux économies proposées.
En quelque sorte, provoquer ses adversaires sur leur terrain de prédilection : le lobbying.

Pour pousser la sphère publique à évoluer, rien de tel que de s'approprier l'opinion publique avec l'aide des médias et des réseaux sociaux.
Les méthodes de communication d'Apple, de Leclerc ou de Free, qui réussissent à passer pour des chevaliers blancs défenseurs de la veuve et de l'orphelin, sont des modèles à imiter.
De surcroît, vendre en ligne des médicaments génère naturellement des myriades de données d'une grande valeur pour la santé publique et la recherche. Le chevalier, pour renforcer sa blancheur éclatante, pourrait, grand seigneur, en faire cadeau aux épidémiologistes et économistes de la santé friands d'en disposer. Bien entendu, en le faisant délicatement savoir urbi et orbi.
En quelque sorte, se faire offrir sa publicité.

Une fois ses premiers volumes de vente établi, "l'Amazon des médocs" commencera à disposer d'une capacité de négociation forte auprès des laboratoires pharmaceutiques. Ses équipes d'achat pourront s'en donner à coeur joie et abaisser ses coûts.
A l'instar du véritable Amazon qui vend de la connectique et des liseuses sous sa propre marque, les médicaments génériques pourraient être proposés sous la marque du distributeur qui mettrait en concurrence plusieurs fabricants.
Pour ne pas casser la dynamique, une partie de ces gains seraient rétrocédés à la clientèle.
En quelque sorte, des médicaments toujours plus discount.

Si vous doutez encore ...

Je souligne pour les lecteurs qui estiment que l'analyse et le scénario développés ici sont une aimable fiction un brin cynique que je n'ai pas été inventif.
La santé n'étant pas mon domaine de prédilection, je me suis contenté de proposer un cocktail d'éléments tous existants actuellement.

Je leur propose aussi d'aller fureter sur le site web de l'entreprise Point Vision.
Cette startup française, bien réelle et aux investisseurs prestigieux, industrialise - au sens étymologique du mot - les ophtalmologistes afin de faire baisser les délais d'attente des clients et mieux rémunérer les professionnels de santé adhérant à son système, tout en restant strictement dans les tarifs conventionnés de la Sécurité Sociale ...

Mutationnellement votre

Références et compléments
Cette chronique a été reprise le 6 septembre 2015 par le magazine en ligne Contrepoints sous le titre "bientôt des « uber » pharmacies en ligne ?"

Je tiens à préciser que, pas plus qu'envers les pédicures ou les bouchers, je ne nourris d'inimitié ciblée ou de ressentiment personnel vis à vis des apothicaires.
Une telle chronique pourrait être répétée pour chaque profession traditionnelle ou réglementée.
Les colonnes de ce blog sont ouvertes aux pharmaciens, mais plus généralement à toute personne, qui souhaiteraient proposer un scénario alternatif.

vendredi 7 août 2015

La troisième révolution industrielle va-t-elle créer des emplois ?

Comment, à l'instar des taxis ou des libraires, ne pas être inquiet des mutations générées par internet et ses comparses ?
Des "barbares" - c'est à dire quelque poignées d'informaticiens, marketeurs et investisseurs - réussissent à mettre à mal des métiers ancestraux.
Les intermédiaires et les professions régulées se voient, du jour au lendemain, exposés à une compétition farouche, pour le plus grand plaisir de leurs bientôt ex-clients, mais aussi pour la plus grande crainte de leurs salariés.
Allons-nous pouvoir, individuellement et collectivement, sortir notre épingle du jeu devient une question lancinante.
Je vous propose d'examiner ensemble quelques éléments de réponse.

Les révolutions industrielles ont jusqu'ici carburé au mélange

Le moteur des deux précédentes révolutions industrielles - celle de la vapeur et de l'acier, puis celle de l'automobile et de l'électricité - a été l'alliance du capital et du travail.
Mines, usines et transports ont nécessité simultanément des investissements gigantesques et de très nombreux ouvriers.

L'amélioration des rendements agricoles a été le déclencheur de ce mouvement.
Les  propriétaires fonciers ont obtenu les moyens de devenir industriels.
Dans le même temps, les travaux des champs ont fait appel à moins de bras qui ont fini, non sans mal, par être employés dans les nouvelles activités.

Internet réussirait à se passer du travail

D'après certains analystes, la révolution d'internet diffère de ses devancières.
Elle aurait besoin uniquement de capital - et encore en quantité nettement plus modérée que l'industrie traditionnelle - et de fort peu de travail.

Uber et Airbnb en seraient les exemples les plus flagrants : à peine quelques milliers d'employés, une activité mondiale, un chiffre d'affaire en croissance exponentielle, une valeur boursière démesurée et la vampirisation de pans entiers de l'économie (dans nos deux exemples, respectivement le transport de personnes et l'hôtellerie).

Pour les tenants de cette école de pensée, internet apporte une immense productivité mais peu de véritables nouveautés.
Selon eux, avec les logiciels et les smartphones, nous ferions sensiblement les mêmes choses que dans les années 1970, mais avec moins d'investissement et surtout nettement moins de travail.

Cette vision conservatrice et pessimiste de la "nouvelle économie" suggère des destructions massives d'emplois ainsi qu'une polarisation croissante de la société entre, d'une part, des élites minoritaires, ultra-formées, riches et cosmopolites et, d'autre part, une majorité sérieusement déclassée.

Chauffeur Uber serait donc un loisir ?

Il est exact que les maisons-mères Uber et Airbnb ont très peu de personnel direct et font - a minima jusqu'au prochain krach - le bonheur sonnant et trébuchant de capitalistes aventureux.

Toutefois, leur succès repose sur des centaines de milliers de chauffeurs et de logeurs qui proposent leurs services - c'est à dire, pour l'essentiel, du bon vieux travail traditionnel - grâce à ces plateformes.

L'alliance du capital et du travail a bien lieu actuellement, comme au dix-neuvième siècle.
On y retrouve d'ailleurs des effets pervers de monopole et de subordination caractéristiques des bouleversements économiques.
Le mineur journalier de Germinal dépendait de sa "compagnie" à peu près autant que le chauffeur auto-entrepreneur d'aujourd'hui est lié à Uber.

Les luttes sociales et politiques ont, petit à petit et souvent dans la douleur, atténués les déséquilibres délétères issus des premières révolutions industrielles par des législations toujours en vigueur.
Malheureusement, les transformations actuelles les rendent de plus en plus inopérantes.

Internet est profondément disruptif

Les débuts du chemin de fer ont été accueillis par une vague d'hostilité et de scepticisme.
Beaucoup de personnes - le nez sur le guidon ou plutôt sur le tender - ne comprenaient ni l'intérêt, ni le potentiel de transformation de cette innovation radicale.

Ne voir uniquement que de la productivité dans la troisième révolution industrielle procède du même type de biais. C'est ignorer les ruptures en devenir.

Accéder à toute l'information du monde en quelques clics et accroître continûment la quantité de données disponibles ne peut être sans conséquences structurelles.
Le regretté Gutemberg a fait beaucoup plus que doper l'efficacité des moines copistes ...

Le gisement d'emplois est immense

Envisager les mutations en cours comme de nature relativement similaire aux précédentes est encourageant vis à vis du volume d'emplois.

Les besoins et envies actuellement non satisfaits sont gigantesques.
Certains anglo-saxons les ont regroupé sous le terme générique de "care" (littéralement prendre soin) : éducation, santé, sécurité, divertissement, socialisation ...

Comme l'agriculture au dix-neuvième siècle, les gains de productivité procurés par internet permettront de financer une bonne part de ces nouveaux jobs.

Quel degré d'inégalité souhaitons-nous ?

Si ces améliorations de productivité sont entièrement recyclées au sein de circuits privés - pour faire simple "à l'américaine" - les transformations se feront très rapidement mais les inégalités sociales grandiront.

Si, à l'inverse, une partie d'entre elles, via l'impôt, est redistribuée par la puissance publique - "à la rhénane" pourrait-on dire - l'égalité pourrait être mieux assurée.
Toutefois cela suppose que le lobbying format ligne Maginot des professions menacées ne préempte ou ne grippe le système politique. Si cela survenait, nous obtiendrions les inconvénients des deux systèmes et aucun avantage.
En France, le récent et difficile parcours parlementaire de la timide loi dite Macron n'augure rien de bon sur ce point.

Nos choix collectifs seront sociaux

Demain, comme hier, le modèle social que nous souhaitons restera la question prédominante.
C'est moins la quantité que la qualité des emplois futurs ainsi que la protection sociale qui y sera associée qui devraient nous préoccuper.

Mutationnellement votre

Références et compléments
Voir aussi sur des thèmes voisins, les chroniques :
Le déclic de cette chronique est venu d'un épisode diffusé en juillet 2015 de l'émission de radio de France Culture "l'esprit public" dont l'invité principal était l'économiste Daniel Cohen.
Merci aussi à Jean qui me pousse depuis de longs mois à écrire ce billet.

Pour comprendre de l'intérieur comment fonctionnent les "barbares", je recommande le blog anglophone de Tomasz Tunguz "venture capitalist" (traduit littéralement dans la chronique par capitaliste aventureux) dans la Silicon Valley.

mardi 30 juin 2015

Taxis vs Uber, baroud d'honneur des fabricants de lampes à huile

Malgré un précédent historique funeste, un chômage stratosphérique, des attaques terroristes et une construction européenne en capilotade, la France s'offre le luxe de rejouer la ligne Maginot.
Le gouvernement, de plus en plus en mal d'inspiration, rétrécit la liberté économique et mobilise, toutes affaires cessantes, 200 policiers pour lutter contre l'influence pernicieuse des smartphones. Plus exactement, pour abriter les taxis derrière une illusoire répression des applications et des chauffeurs de la société Uber.

Il est vrai que la situation française du transport de personnes dans des automobiles est un chef d'oeuvre de clarté et de cohérence que le monde entier nous envie.
Je vous propose de l'admirer sur pièces.

Si je passe l'examen idoine et que j'achète plusieurs dizaines, voire centaines, de milliers d'euros à un futur confrère une licence distribuée gratuitement par l'état, j'ai le droit d'utiliser ma voiture pour y trimbaler des gens moyennant rétribution.
Heureux entrepreneur régulé par l'omnisciente administration, je suis le seul à pouvoir afficher taxi sur mon véhicule. Mes multiples tarifs sont strictement définis par les pouvoirs publics, pourtant garants de la concurrence libre et non faussée.
Je peux même allègrement balader des malades. La Sécurité Sociale, qui n'en est pas à un déficit près, ne cherche aucunement à faire baisser mes prix ou à rationaliser mes prestations.

Si, simultanément serviable et cupide, chaque week-end, je véhicule mes voisins vers leur maison familiale en échange de quelques discrets billets de banque, j'exerce une activité illégale mais ne court pratiquement aucun risque d'être repéré par les pandores et les gabelous.

Si, tout aussi soucieux de la planète que de mon portefeuille, je propose publiquement sur BlaBlaCar d'amener, moyennant finance, des personnes de Grenoble à Brive la Gaillarde demain soir à 18 heures, je suis un aimable et écologique covoitureur qui ne doit rien ni au fisc, ni aux assurances sociales.

Si, patient, j'attends tranquillement l'attribution selon le bon plaisir de Manuel Valls et de Bernard Cazeneuve d'une licence plaisamment affublée du bel acronyme de VTC, dès l'obtention du précieux sésame, je peux faire payer des prestations de transport et les déclarer au percepteur.

Si, souhaitant beurrer mes épinards, je m'enregistre très officiellement comme auto-entrepreneur, que je transbahute des clients consentants dégotés grâce à Uber Pop et que je paie mes charges et impôts, je suis un infâme salopard ultra-libéral destructeur de l'ordre social qu'il convient de pourchasser avec la plus grande fermeté.

Allez comprendre ...

Les taxis français - ainsi que nous gouvernants - gagneraient à se souvenir d'urgence que, dans de nombreux pays, leurs voitures sont jaunes, couleur des cocus.

Ubériquement votre

samedi 4 avril 2015

L'utopie marxiste enfin à portée de main

Au lieu du mot d'ordre conservateur “un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, les ouvriers doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire “abolition du salariat”.
Karl Marx - 1847
Le capitalisme libéral est étrangement ironique.
Non content d'être devenu le système économique et social planétaire, il est en passe de réaliser les utopies des marxistes, ses plus grands pourfendeurs.

Les fonds dits de pension - pension funds, initialement anglo-saxons, désormais largement mondiaux - sont aujourd'hui les plus importants propriétaires d'entreprises.
Ces structures financières sont alimentées par les cotisations de leurs adhérents titulaires d'un emploi.
Avec cet apport d'argent, elles acquièrent des actions et autres actifs qu'elles cherchent à faire prospérer.
Les plus-values, intérêts et dividendes sont employés pour payer la retraite des membres ayant cessé leur activité professionnelle.
Beaucoup de ces fonds sont dirigés par des représentants, souvent syndicalistes, des salariés dont ils préparent la retraite.
Ainsi, par exemple, CalSTRS, le fond des fonctionnaires de l'enseignement de l'état de Californie - sorte de MGEN américaine - gère, pour le compte de ses 800 000 adhérents, 200 milliards de dollars d'investissements répartis dans le monde entier. L'équivalent d'un petit mois d'activité économique de toute la France.
Ainsi, ces sympathiques instituteurs et institutrices, bronzés et syndiqués, possèdent, au sens strict, des parts non négligeables d'Apple, Google, BMW et Samsung mais aussi d'Alstom, l'Air Liquide, BNP, Carrefour, Dasssault, Orange, Schneider Electric, TF1, Vivendi, j'en passe et des meilleures.
Grâce aux fonds de pension, "l'appropriation collective des moyens de production", chère aux regrettés Karl Marx et Vladimir Illitch Oulianov alias Lénine, est en marche !

L'autre grand rêve marxiste était l'abolition du salariat.
Là encore, les deux plus grandes aventures capitalistes de l'histoire, les industrie des semi-conducteurs et du logiciel s'emploient à envoyer au tapis “l'asservissement général qu'implique le régime du salariat” que Tonton Karl fustigeait.
L'ubérisation - néologisme dérivé de la marque Uber, célèbre pour ses taxis qui n'en sont pas - remplace les employés d'entreprises aisément identifiables par un tissus d'auto-entrepeneurs branchés sur des réseaux.

Prolétaires de tous les pays, connectez-vous !

[Groucho] marxistement 2.0 votre

Références et compléments
- Au sujet de la fin du salariat, je recommande la lecture de l'article de Jean-Marc Vittori dans les Échos.
- Les différents actifs de CalSTRS peuvent être consultés ici.
- Cette chronique est due aux suggestions insistantes de Jean pour j'écrive un billet sur un sujet totalement différent.